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lundi 25 mai 2026

LE PRÉCIEUX PARADIS DE MONIQUE PROULX

JE NE SAIS trop comment aborder «Le bien ne fait pas de bruit», le plus récent roman de Monique Proulx? Comment cerner la beauté de cette écriture, de cet univers impressionniste et plein de ravissement? Une œuvre dédiée à Berthe Simard, l’amie et la confidente de Gabrielle Roy, celle qui l’attendait à Petite-Rivière-Saint-François, quand arrivait l’apaisement du début de juin. Un hommage à cette femme humble et fidèle qui aura été une présence précieuse pour l’écrivaine que l’on connaît. Monique Proulx était fascinée par sa manière d’être dans l’ombre de sa célèbre voisine. Elle l’a croisée lors d’une résidence dans le chalet de madame Roy et allait la voir en été, a-t-elle confié à l’animatrice Marie-Louise Arseneault. C’est ce lien qui soude Flora et Margaret Myre qui s’étourdit dans le monde de la littérature avant de se poser auprès de son amie qui l’attend et qui l’aime pour ce qu’elle est.

 

Flora est subjuguée par son coin de pays, le domaine de ses ancêtres. La forêt, le mont Venteux au loin, le grand lac et toutes ses ramifications. Elle travaille comme «un gars» aux côtés de son père, s’occupe de la maison et des siens, attentive à tout ce qui l’entoure, particulièrement aux animaux sauvages qui viennent la visiter. Le chevreuil toujours un peu méfiant, le renard qui ne dit jamais non à un morceau de jambon et les nombreuses bêtes qui habitent la montagne et qui se font discrètes la plupart du temps.

Dans ce lieu marqué par les gestes de sa famille, apprivoisé par trois générations d’hommes et de femmes, Flora vit dans toutes les dimensions de son être et de son esprit. 

Elle est la suite du monde dans une existence pleine de tâches qui apaisent le corps et l’âme. Elle aime cet endroit dans tous les moments du jour et des saisons. Elle se sait utile dans le matin, quand elle s’occupe des Hortense, les poules qui fournissent les œufs à la maisonnée. Et il y a sa sœur Evelyne, avalée par la maladie, cloîtrée dans son corps et sa douleur. 

Je n’ai pu m’empêcher de songer au magnifique ouvrage de Gabrielle Roy où Éveline, son personnage, rêve de l’ailleurs et part visiter son frère en Californie après toute une vie de privations. Un émerveillement que ce long voyage en autobus. 

Évelyne s’échappe de sa prison par les médias et se réfugie dans un espace bien à elle.

 

«À l’intérieur, la chambre d’Evelyne est presque une maison dans la maison. L’air frais y entre par la grande fenêtre toujours ouverte, mais tout le reste appartient à l’univers renfermé de la télévision, de la radio, des journaux. Si Flora ne venait pas s’asseoir avec elle trois fois par jour pour lui apporter de la nourriture et des médicaments et lui rappeler que des êtres réels l’entourent, Dieu sait dans quelle fissure parallèle du monde sa sœur disparaîtrait.» (p.15)

 

Et la vie pourrait continuer ainsi pour Flora, un jour prenant la place de l’autre, une corvée se glissant dans un rire, avec les poules, les repas, les travaux dans le potager et la rencontre des bêtes de la forêt qui s’approchent vers elle pour une incroyable reconnaissance.

 

BOUSCULADE

 

Margaret Myre s'impose dans la vie de Flora, une grande écrivaine devant qui «le monde entier se roule». Elle achète un chalet, celui que Flora préfère et qu’elle aurait aimé habiter. 

Plus rien ne sera pareil dorénavant, surtout pendant les étés où l’auteure oublie les frivolités de la ville et ses lecteurs pour se réfugier dans le calme, se coltailler avec des personnages qui la hantent et surtout laisser parler «la petite voix» qui résonne en elle. Flora attend son amie comme le printemps et est toujours là pour lui tendre la main. 

On le sait, Gabrielle Roy n’était guère portée sur les travaux domestiques et, pendant toute sa vie, elle en fait en sorte qu’il y ait quelqu’un pour s’occuper de ces choses. Flora ne demande que ça avec sa douceur et son cœur gros comme le monde.

Le déclic s’est fait dès les premiers instants entre elle et Margaret. Pas besoin de grandes réflexions qui tourmentent les philosophes et les écrivains qui retournent les mots pour surprendre une autre réalité. Être là, dans la beauté du moment, suffisent à Flora et Margaret. 

La nature est généreuse de grâce, de merveilles et de lieux qui vous font croire à l’harmonie et à l’apaisement. Surtout à la compassion des hommes et des femmes malgré les guerres et les haines qui font frissonner la planète. 

 

«Cette aisance entre elles, c’est comme une brise tiède, c’est comme un bon chien qui vient se blottir contre les genoux, on ne sait pas comment on a mérité ça et on en profite sans avoir envie de le savoir. Et Flora voit soudain clairement : ce que Margaret lui trouve, c’est cette connivence mystérieuse qui goûte le miel, et qui ne vient ni de l’une ni de l’autre, qui n’appartient à personne mais qui surgit du duo désaccordé qu’elles forment. Comment expliquer ça à quiconque, à Evelyne, par exemple.» (p.53)

 

Les deux «se comprennent» même si elles vivent dans des mondes différents. Et peut-être qu’elles sont des «sœurs jumelles» quand on y pense. 

Margaret se penche sur les phrases comme Flora le fait dans son potager. Les deux connaissent des fulgurances. Flora s’ouvre tout naturellement à la beauté qui l’entoure, avec Margaret, qui a besoin de ce havre de paix et de silence pour trouver la juste expression. Les deux femmes partagent leurs jours, la douceur de l’été qui leur permet alors de devenir des complices sans recourir à la parole. Elles se satisfont d’être là, conscientes des heures qu’elles dégustent comme une tisane odorante. 

 

LA VIE

 

Tout doucement, le temps file et la vie apporte son lot de bonheurs et d’épreuves. Le lieu est convoité par des gens d’affaires qui aimeraient attirer les touristes et faire du paradis de Flora et de Margaret un centre de plein air et de ressourcement. Le clan résiste, mais comment protéger un éden que tout le monde désire?

Un thème récurrent dans l’œuvre de Monique Proulx. 

La maison familiale deviendra un musée où Flora ne met jamais les pieds. Elle s’acclimate comme elle l’a toujours fait, même si elle a l’impression d’être souvent la seule de son espèce. Elle peut compter sur la beauté du lieu et ses bêtes qui viendront la saluer. Et il y a «ces étés qui chantent» quand Margaret s’installe pour quelques mois et qu’elles peuvent se voir tous les jours. 

Flora se retrouvera bien isolée après la mort d’Evelyne, qui reste présente dans son esprit et ne manque jamais de la semoncer et de dénoncer sa naïveté, par Rosario, son neveu, le fils qu’elle n’aura jamais et qui la dépossède de la petite maison, son unique bien. Les doux, les contemplatifs sont toujours les victimes des ratoureux qui tentent par tous les moyens d’exploiter la beauté du monde et d’en tirer profit. 

La vie est certainement un long apprentissage où il faut se dépouiller de tout ce qui nous attire et nous capte pendant des années. Même de sa propre histoire qui se retrouve dans les romans de Margaret. Peut-être que les écrivains et écrivaines sont les plus terribles prédateurs.

 

«Et toute l’heure suivante, tandis que le soleil s’empare de l’espace, que les chardonnerets font la fête et la guerre aux mangeoires et que l’été grésille au sommet de sa forme, elles parlent de la mort. Elles en parlent avec des mots délicats, respectueux, pour ne pas la réveiller, pour ne pas la malmener ou lui donner des idées de vengeance. À vrai dire, ce sont les en-allés qu’elles évoquent, ceux qui l’ont regardée dans les yeux assez longtemps pour la reconnaître. Il y en a maintenant tellement, tout un peuple clandestin qui continue de vivre accroché à leur cœur, à leur mémoire, mais où s’en iront-ils tous quand elles-mêmes perdront leur cœur et leur mémoire?...» (p.183)

 

Un roman magnifique qui nous entraîne dans la beauté du monde malgré les épreuves et les malheurs qui marquent les jours. Flora connaîtra de grandes douleurs : la mort de Margaret et le constat qu’elle n’aura jamais rien qui lui appartienne. Mais qu’importe, elle n’a qu’à se tourner vers le ciel pour se rassurer.

 

«Elle sent qu’il y a un choix à faire, maintenant, un choix absolument crucial, qu’elle ne peut en aucun cas repousser, dont le reste de sa vie dépend. Ou elle s’abandonne à la détresse, complètement, et alors à jamais le noir l’accompagne dans ses faits et gestes, le noir baigne le moindre recoin de son âme même sous le soleil le reste de ses jours. Ou alors, ou alors. Elle lève la tête, regarde le ciel comme elle le fait si souvent. Parfois incendiaire comme maintenant ou chargé d’ombres, parfois bleu sans histoires ou noir piqueté d’étoiles, toujours là. Elle le voit tout à coup pour ce qu’il est vraiment. Un toit, un toit infini, infiniment hospitalier, déployé au-dessus d’elle au-dessus de tout en protection souveraine, qui permet à l’herbe au moustique au lac au chevreuil à la vie de respirer jusqu’à la fin. Qu’a-t-elle besoin d’autre chose?» (p.263)

 

Ce qui importe, c’est d’ouvrir les yeux dans le matin, de regarder autour de soi pour ressentir la beauté qui s’étend partout et en soi, pour être conscient de l’immense privilège d’être vivant dans un recoin du paradis. 

Monique Proulx aspire encore une fois à la paix et à la sérénité malgré les tensions du monde et les dangers que l’humanité constitue pour la planète. Une écriture ample, belle de toutes les surprises où Flora devient témoin de ce qui porte tous les êtres autour de soi. Une leçon d’être dans la splendeur de l’univers. Un roman magique qui chante et enchante.

 

PROULX MONIQUE : «Le bien ne fait pas de bruit», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 272 pages, 27,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/bien-fait-pas-bruit-4149.html

mercredi 6 avril 2022

LA VIE MALGRÉ TOUTES LES FOLIES DES HUMAINS



MONIQUE PROULX PRÉSENTE un nouveau roman, son huitième ouvrage. C’est un événement et toujours un grand bonheur de lecture pour moi. Enlève la nuit vient comme une suite à Ce qu’il reste de moi paru en 2015. Voici ce que j’écrivais alors : «Ce qu’il reste de moi, c’est l’esprit de Jeanne Mance, l’amour des autres, le dévouement, le désir de connaître l’éclopé, le démuni pour l’aider à être mieux dans sa vie.» La pensée des fondateurs de Montréal, le rêve mystique et une compassion pour ses semblables, l’accueil de l’étranger, de la différence et une générosité de tous les instants pour soigner les corps et l’âme certainement. Nous croisons Gabrielle qui enseigne le français aux arrivants et Markus Cohen qui a fui sa communauté pour plonger dans le « Frais Monde» comme il dit. Le voilà dans Montréal, combattant le découragement et le désespoir. Un homme le sauvera et ce sera le début d’une longue route où il trouvera sa place en s’engageant dans le soutien des démunis, retrouvant ainsi l’esprit des pionniers et de ces croyants venus de France en 1642 pour créer une cité nouvelle, une société reposant sur l’entraide et le partage.  


 

Monique Proulx a eu le génie de montrer les villes qui existent dans Montréal, ces «pays» qui cohabitent dans la métropole, des groupes qui nichent les uns à côté des autres sans se connaître et sans se parler. Markus, après avoir quitté sa mère qui vit recluse dans son quartier, ne s’éloignant jamais de sa maison, découvre un milieu différent. Il doit apprendre le français que les Juifs boudent même s’ils sont nés à Montréal, se trouve parmi ceux et celles venus d’ailleurs qui cherchent un moyen de comprendre leur lieu d’atterrissage. 

Avec un peu d’argent «emprunté» à sa mère, le voilà errant dans cette ville dont il ignore les usages et les coutumes. Perdu, désorienté, ne pouvant plus se fier à ses références, il se retrouve à la soupe populaire. Ce sera sa planche de salut, le point de départ dans ce Nouveau Monde. Il devra se retrousser les manches, ne jamais rechigner devant l’effort et tout faire pour se débrouiller dans cette société dont il a du mal à comprendre les codes et les façons d’agir. Et il y a cet écrivain, l’homme au foulard jaune, un personnage mystérieux qui l’inspire et le pousse à se battre pour se faire une vie, approcher peut-être l’une de ces «Mignonnes» si belles et si attirantes pour satisfaire son besoin d’amour et de tendresse. 

 

Je ne peux même pas vous dire quoi. Mais quand j’ai relevé la tête pour remercier celle qui venait de faire tomber une purée grise dans mon assiette, toute la tablée dépareillée m’est entrée dans l’œil. Et n’a plus voulu en ressortir. J’ai vu la communauté d’étrangers forcés de se coller ensemble, meurtris, tatoués, délabrés grisonnants, mais aussi jeunes aux cheveux hirsutes exprès et aux anneaux dans le nez. J’ai vu la communauté d’êtres complètement seuls. Et j’en étais. (p.21)

 

Vous savez maintenant pourquoi il m’a fallu quelques pages pour me familiariser avec l’écriture de Monique Proulx qui a choisi de suivre Markus qui apprend le français et, possède sa manière particulière de s’exprimer et de dire ce qu’il ressent. Une langue métissée, différente, fascinante et belle comme un vent chargé des fragrances du lilas qui vous coupe le souffle et vous donne des poussées du bonheur quand vient le temps du mois de mai.

 

SUITE

 

Nous sommes dans un univers dur et sans pitié, une ville où les quartiers deviennent des refuges qu’on ne déserte presque jamais. Qui s’approche des éclopés qui mendient sur les trottoirs, qui montent le guet à la porte d’un café ou près d’une station de métro? Ces gens d’ici, du Grand Nord par exemple, ces déracinés échappés d’un autre monde comme Charlie Putulik, un Inuit qui campe sur les flancs du Mont-Royal pour retrouver un peu l’espace et le ciel de son pays qu’il a dû fuir pour toutes les mauvaises raisons imaginables. 

Le travail que Jeanne-Mance faisait auprès des démunis continue 400 ans plus tard pour constituer une société normale qui s’occupe de ses citoyens et prend soin de ses éclopés qui errent et demandent juste un peu d’attention et de nourriture.

 

LE FOND DU BARIL

 

Markus ne peut descendre plus bas. La tentation d’en finir est forte parce que le défi est tellement important, si souffrant. Pourtant il suffit d’un geste, d’un regard pour que tout change et devienne possible. Le rêve l’attend, là, sur un coin de rue.

 

Ce soir-là d’il y a maintenant plus de deux ans, je m’en allais mourir. Est-ce qu’il neigeait?... Quelque chose de mouillé et d’éternel me traversait de part en part, sans mot assez fort pour le nommer. Faim et Froid, les deux frères jumeaux, me tenaient par le bras depuis des semaines et avaient éteint toute ma flamme. J’avais la journée, et celle d’avant, et celle d’avant-avant, à reluquer avec envie les piments rouges pourtant dégoûtants des vitrines, flottant dans des liquides épais, à arracher en pensée les sandwichs que des garçons de mon âge grignotaient dans la rue, à dénicher comme un chien des os entourés de viande dans les poubelles près du comptoir de poulet grillé, et à entrevoir la nuit suivante, et toutes les autres d’ensuite, dans la tente puante de celui qui m’hébergeait après m’avoir volé tout ce que j’avais. (p.8)

 

Markus trouvera sa voie, grâce au geste de cet écrivain qui le hante et reste une sorte d’ange qui vient et va pour lui indiquer la direction et lui permettre de se faire une place dans un monde tout nouveau et tellement ancien. Certains y arrivent difficilement, doivent se prostituer pour survivre, faire de son corps et de son âme l’objet que l’on monnaye dans la plus terrible et féroce dépossession. Bien sûr, on peut se procurer pas mal d’argent en agissant ainsi, mais c’est le commencement et la fin de son moi, de cet être qui se réfugie tout au fond de soi et qu’il faut protéger. Abbie ne pourra s’en sortir.

Un roman magnifique qui m’a littéralement envoûté par la musique de la langue qui souffle comme une brise printanière sur la ville, ce regard qui remet tout en question sans avoir l’air d’y toucher. Markus découvre Montréal, ses richesses, ses beautés et ses laideurs, garde la foi des migrants qui croient qu’il est possible de refaire sa vie dans la communauté en s’intégrant. Il aime ce monde, plus que tout, malgré le matérialisme et la soif de l’argent, cette quête absurde qui fait oublier l’amitié et la compréhension de l’autre. 

 

QUESTION DE SOCIÉTÉ

 

Sans avoir l’air d’y toucher, Monique Proulx effleure les grandes secousses telluriques qui ébranlent la société du Québec. La place des émigrants, l’espace qui leur est fait, le travail qui n’est pas évident quand on ne réussit pas à se débrouiller dans le langage du nouveau pays, des efforts terribles à faire pour se trouver un lieu où vivre normalement. 

Et ces biens nantis qui, sans trop le vouloir, profite des arrivants qui se débattent de toutes les manières possibles pour se faire un milieu de vie. 

Quel souffle, quelle langue et quelle compassion comme c’est toujours le cas dans les romans de Monique ProulxEnlève la nuit m'a bouleversé. Et le jeune Markus, un prophète des temps modernes, découvre sa mission en donnant, en tentant d’aider tous ceux qui circulent dans les rues en quête d’une ombre ou d’une présence, d’un appartement où ils peuvent devenir des êtres humains qui ont leur place et un petit coin pour le rêve. 

 

Ce matin, j’ai trouvé si vaillant le Frais Monde, tous debout sous le soleil même quand il y a des nuages, encaissant les coups durs en rouspétant et en sacrant, mais en se relevant tous de même, effrontés et fragiles comme des petits oiseaux qui se prendraient pour des avions. Partout en me rendant au travail, vélos véloces et autos impatientes, et à pied des jambes pressées surmontées de têtes déjà emboulotées qui s’étourdissent un moment sur leur petit phone, désastres ambulants partout aurait dit Abbie, mais moi je voyais : petits seigneurs de guerre s’en allant tous au combat, leur courage au poing. (p.342)

 

Un regard qui nous approche de la beauté du monde et de tout ce qui respire malgré toutes les atrocités. Il suffit d’avoir des yeux pour découvrir autre chose que l’horreur, les délires des armes et les massacres qui dépassent l’entendement en Ukraine où des hommes et des femmes ne demandent qu’à être et à profiter du printemps peut-être qui ne saurait nous bouder indéfiniment. Ces frères et ces sœurs qui vont venir dans nos villes pour trouver un lit, manger, rêver et redevenir tout simplement des vivants.

Un souffle, un élan d’espérance que ce roman et un pari sur l’espèce humaine, en sa capacité de résilience, malgré toutes les dérives et les folies qui ne cessent de nous bousculer. Monique Proulx continue son travail exigeant et nécessaire avec une aisance et une élégance remarquables.

 

PROULX MONIQUEEnlève la nuit, Éditions du Boréal, 252 pages, 29,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/auteurs/monique-proulx-11253.html

lundi 1 juin 2015

L’esprit de Jeanne Mance flotte sur Montréal


QUE RESTE-T-IL DE ceux qui ont quitté la France en 1642 pour venir à Montréal, où « tous les arbres pouvaient dissimuler son Iroquois sanguinaire ». Jeanne Mance et Maisonneuve voulaient partager leur foi avec les peuples autochtones et fonder une colonie où tous vivraient en harmonie. Les fondateurs avaient la certitude d’avoir la vérité dans leurs bagages et manifestaient une ouverture d’esprit peu fréquente à l’époque. Une attitude bien différente de celle des Espagnols qui, obnubilés par l’or, ont massacré des populations.

Montréal est maintenant une ville cosmopolite où plusieurs groupes d’origines différentes cohabitent. Plusieurs quartiers sont des territoires fermés. Il suffit d’une rue ou d’un trottoir pour tracer une frontière. Je pense à certaines communautés qui s’installent dans des lieux circonscrits pour vivre en autarcie. Cela n’est pas sans inquiéter les Québécois francophones qui sentent le caractère de leur ville s’étioler. Beaucoup se plaignent aussi de la poussée de la langue anglaise depuis des années. Les arrivants deviennent ainsi le sujet de tensions entre les groupes et sont souvent un enjeu politique.
Comment cerner le Montréal de maintenant ? L’Ouest anglophone coupé de l’Est francophone par la rue Saint-Laurent, une véritable frontière entre les nantis et les plus démunis. La barrière linguistique accentue encore le phénomène. Il en est ainsi depuis fort longtemps même si les bornes se déplacent dans la ville. Certains quartiers font la renommée de la grande cité ou sa désespérance. Pensons au Plateau-Mont-Royal où j’ai vécu longtemps parce que les loyers y étaient abordables. Ce n’est plus le cas.
Partout, des populations vivent dans une certaine autarcie et sont peu portées à aller vers l’autre. C’est le propre de toutes les grandes villes du monde. Cette problématique a fait l’objet de fictions où Montréal se coupe du Québec pour devenir une forteresse moyenâgeuse où différentes ethnies s’affrontent. Je pense à Jean Basile et son admirable Piano-trompette et Michel Vézina qui, dans Zone 5, fait de la ville une citadelle.

C’est vers 2017 que les premières guérites seront érigées entre les quartiers d’Outremont et du Mille-End, puis aux entrées, un peu plus tard la même année, des autres quartiers chics de Montréal. Petit à petit, la ville, puis la région métropolitaine au complet, seront divisées en quatre catégories de zones distinctes…  (p.13)

Aurélien Boivin qui a publié un ouvrage important sur les Contes, légendes et récits touchant l’île de Montréal fait une remarque intéressante dans sa préface.

Il est toutefois un constat certes étonnant, du moins pour moi, peu importe la catégorie des récits sélectionnés dans l’un ou l’autre tome : rares sont les écrivains qui se sont attardés à décrire Montréal, un quartier ou une rue, avec ses caractéristiques ou ses habitants.

Francine Noël et Gabrielle Roy ont décrit formidablement des quartiers de cette ville.
Francophones, hassidiques, musulmans, populations d’origines grecques italiennes et haïtiennes tentent de vivre en harmonie. Cette diversité en fait applaudir certains et en inquiète d’autres. Est-ce que l’esprit des fondateurs a marqué Montréal ? Qu’en est-il de l’utopie de Jeanne Mance et Maisonneuve ?

Elle s’en vient apporter l’éternité à des êtres qui ne la connaissent pas. Accessoirement, elle s’en vient aussi soigner les corps, puisqu’elle est infirmière et chargée de fonder un hôpital dans une ville qui n’existe pas encore. Mais c’est d’être passeur d’éternité, surtout, qui la fait vibrer. (p.10)


Une mission qui fait peut-être sourire maintenant. Les fondateurs rêvaient pourtant d’apporter l’éternité à des peuples qui avaient été oubliés dans les terreurs et les aberrations d’une pensée qui n’avait pas connu le rachat et le sacrifice du Christ. Ces missionnaires se savaient des porteurs de lumière et agissaient au nom d’un idéal qui exigeait tout de leur vie.

MISSION

Certains plus que d’autres sont attirés par l’étranger et le différent. C’est le cas de Markus Kohen, un jeune hassidique qui fréquente Françoise Bouchard, une francophone plutôt hostile à cette communauté. Sa famille ignore tout de ce jeune homme et apprendra sa présence après le décès de leur mère.
La fille enseigne le français aux arrivants et le fils est scripteur pour le cinéma et la télévision. Son petit-fils cherche une forme de spiritualité et un sens à sa vie. Comme bien des jeunes, il part vers l’ailleurs, vivra un long séjour en Inde pour trouver peut-être. Pour certains, la vérité se cache dans le plus lointain du monde et pour d’autres, il suffit de traverser la rue.
Un curé pratique des exorcismes et chasse les démons, Virginie Hébert, une ancienne religieuse en révolte contre l’église, s’occupe des itinérants, particulièrement des autochtones, souvent dépendants de l’alcool et de la drogue. Elle est la Jeanne Mance de maintenant avec son idéal de justice et de partage.

RENCONTRE

Nous vivons les premiers temps de la colonie où la peur, la faim et le froid hantent les migrants. La guerre contre l’Iroquois prend fin avec la Grande Paix de Montréal en 1701 et la colonie peut respirer. Il y a aussi les embûches que le clergé de Québec ne cesse de multiplier pour contrecarrer ce projet, les mesquineries et les entêtements des gouverneurs. La rivalité entre Québec et Montréal remonte à l’arrivée de Jeanne Mance et Maisonneuve.

Dès le début, il ne vient que misères et vexations de Kebecq et de ses gouverneurs, irrités des ambitions démesurées de ce qu’ils ont baptisé avec dérision la Folle Entreprise. Emprisonnement du canonnier de Paul, qui a osé lancer une salve en l’honneur de son anniversaire, tentatives d’extorsion sur les sommes et les recrues destinées à Montréal, retranchement brutal de ses appointements, imposition des denrées, menaces diverses, mesquinerie générale qui trouvera des formes sans cesse inédites à la faveur des gouverneurs qui se succèdent à Kebecq : Monsieur de Montmagny, Monsieur de Lauson, Monsieur d’Argenson, Monsieur de Mésy, Monsieur de Tracy… Plus les officiels changent, plus l’hostilité reste la même, quand elle ne s’accroît pas. (p.84)

Pour retrouver l’esprit des fondateurs, il faut descendre dans les rues, s’arrêter devant Charlie l’itinérant inuit ou Tobi le Mohawk, croiser un curé en rupture, suivre un réfugié soupçonné de terrorisme qui trouve refuge dans une église. Ou encore le jeune Markus Kohen qui rejette le carcan de sa communauté pour découvrir les autres. On se retrouve même dans une grande messe télévisuelle où il est possible de fraterniser. Le lien avec Tout le monde en parle est évident. C’est peut-être la nouvelle manière de toucher l’autre et de le connaître.
L’esprit de Françoise, de Jeanne Mance et de Maisonneuve plane sur la ville et va où bon lui semble. L’esprit est là et le partage, la compréhension se retrouvent avec ceux qui savent ouvrir les yeux.

Le cœur de Jeanne n’en a cure, il continue de battre indifféremment pour tous, ceux qui rient ou ceux qui pleurent, les Mohawks comme les pures laines comme les venus d’ailleurs, tous ceux-là susceptibles d’être allumés par ses pulsions clandestines. (p.402)

FASCINATION

Je pense à Khaled le restaurateur qui se confie à Gabrielle ou à  la mère de Markus Kohen, le jeune hassidique, qui décide d’aller sur le mont Royal pour peut-être le ramener dans sa communauté. Un monologue à couper le souffle.

Oui, il est exigeant d’être un véritable être humain, oui, les codes sont nombreux pour aider le corps à ne pas oublier sa vraie nature. Mais quel autre choix est plus valable que celui d’assumer sa propre grandeur ? Rappelle-toi, Markus, la joie profonde de voir sacralisé ce qui pour le reste du monde n’est que gestes et déplacements insignifiants. Et rappelle-toi, surtout, toutes les autres joies si fréquentes dans nos vies, tant de fêtes, tant de chants auxquels tu excelles, et les danses et les jeux, et les nourritures délicieuses, tant d’émotions exaltantes. (p.370)

Montréal, dans sa diversité et sa beauté, sa démesure et ses misères, ses folies et ses espoirs, fascine. Une ville pas tout à fait comme les autres par sa géographie, ses populations, ses institutions qui doivent beaucoup à l’esprit de ces fous de dieu qui cherchaient à réinventer le monde. Les utopies religieuses ont souvent échoué, particulièrement aux États-Unis où elles ont donné naissance à des sociétés fermées et butées. Il reste des manières pourtant à Montréal, des élans ou une fibre qui fait en sorte que l'intelligence des fondateurs n’est pas perdue.
Ce qu’il reste de moi, c’est l’esprit de Jeanne Mance, l’amour des autres, le dévouement, le désir de connaître l’éclopé, le démuni pour l’aider à être mieux dans sa vie.
Ce roman vous hante longtemps, comme l’âme peut-être de ces fondateurs qui se distinguaient des aventuriers venus au Nouveau Monde pour faire fortune. Monique Proulx nous donne un ancrage et nous réconcilie avec l’utopie qui permet d’influer sur les agissements des humains. J’aime à le croire. Jeanne Mance et Maisonneuve pensaient faire autrement et ils y ont consacré leur vie, nous laissant un formidable héritage. Les fondateurs ne sont pas que des noms de rues, de parcs ou d’institutions. Il faut s’en souvenir.
 
Ce qu’il reste de moi de Monique Proulx est paru aux Éditions du Boréal, 432 pages, 29,95 $.