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lundi 25 mai 2026

LE PRÉCIEUX PARADIS DE MONIQUE PROULX

JE NE SAIS trop comment aborder «Le bien ne fait pas de bruit», le plus récent roman de Monique Proulx? Comment cerner la beauté de cette écriture, de cet univers impressionniste et plein de ravissement? Une œuvre dédiée à Berthe Simard, l’amie et la confidente de Gabrielle Roy, celle qui l’attendait à Petite-Rivière-Saint-François, quand arrivait l’apaisement du début de juin. Un hommage à cette femme humble et fidèle qui aura été une présence précieuse pour l’écrivaine que l’on connaît. Monique Proulx était fascinée par sa manière d’être dans l’ombre de sa célèbre voisine. Elle l’a croisée lors d’une résidence dans le chalet de madame Roy et allait la voir en été, a-t-elle confié à l’animatrice Marie-Louise Arseneault. C’est ce lien qui soude Flora et Margaret Myre qui s’étourdit dans le monde de la littérature avant de se poser auprès de son amie qui l’attend et qui l’aime pour ce qu’elle est.

 

Flora est subjuguée par son coin de pays, le domaine de ses ancêtres. La forêt, le mont Venteux au loin, le grand lac et toutes ses ramifications. Elle travaille comme «un gars» aux côtés de son père, s’occupe de la maison et des siens, attentive à tout ce qui l’entoure, particulièrement aux animaux sauvages qui viennent la visiter. Le chevreuil toujours un peu méfiant, le renard qui ne dit jamais non à un morceau de jambon et les nombreuses bêtes qui habitent la montagne et qui se font discrètes la plupart du temps.

Dans ce lieu marqué par les gestes de sa famille, apprivoisé par trois générations d’hommes et de femmes sur ce coin de terre, Flora vit dans toutes les dimensions de son être et de son esprit. 

Elle est la suite du monde dans une existence pleine de tâches qui apaisent le corps et l’âme. Elle aime cet endroit dans tous les moments du jour et des saisons. Elle se sait utile dans le matin, quand elle s’occupe des Hortense, les poules qui fournissent les œufs à la maisonnée. Et il y a sa sœur Evelyne, avalée par la maladie, cloîtrée dans son corps et sa douleur. 

Je n’ai pu m’empêcher de songer au magnifique ouvrage de Gabrielle Roy où Éveline, son personnage, rêve de l’ailleurs et part visiter son frère en Californie après toute une vie de privations. Un émerveillement que ce long voyage en autobus. 

Évelyne s’échappe de sa prison par les médias et se réfugie dans un espace bien à elle.

 

«À l’intérieur, la chambre d’Evelyne est presque une maison dans la maison. L’air frais y entre par la grande fenêtre toujours ouverte, mais tout le reste appartient à l’univers renfermé de la télévision, de la radio, des journaux. Si Flora ne venait pas s’asseoir avec elle trois fois par jour pour lui apporter de la nourriture et des médicaments et lui rappeler que des êtres réels l’entourent, Dieu sait dans quelle fissure parallèle du monde sa sœur disparaîtrait.» (p.15)

 

Et la vie pourrait continuer ainsi pour Flora, un jour prenant la place de l’autre, une corvée se glissant dans un rire, avec les poules, les repas, les travaux dans le potager et la rencontre des bêtes de la forêt qui s’approchent vers elle pour une incroyable reconnaissance.

 

BOUSCULADE

 

Margaret Myre s'impose dans la vie de Flora, une grande écrivaine devant qui «le monde entier se roule». Elle achète un chalet, celui que Flora préfère et qu’elle aurait aimé habiter. 

Plus rien ne sera pareil dorénavant, surtout pendant les étés où l’auteure oublie les frivolités de la ville et ses lecteurs pour se réfugier dans le calme, se coltailler avec des personnages qui la hantent et surtout laisser parler «la petite voix» qui résonne en elle. Flora attend son amie comme le printemps et est toujours là pour lui tendre la main. 

On le sait, Gabrielle Roy n’était guère portée sur les travaux domestiques et, pendant toute sa vie, elle en fait en sorte qu’il y ait quelqu’un pour s’occuper de ces choses. Flora ne demande que ça avec sa douceur et son cœur gros comme le monde.

Le déclic s’est fait dès les premiers instants entre elle et Margaret. Pas besoin de grandes réflexions qui tourmentent les philosophes et les écrivains qui retournent les mots pour surprendre une autre réalité. Être là, dans la beauté du moment, suffisent à Flora et Margaret. 

La nature est généreuse de grâce, de merveilles et de lieux qui vous font croire à l’harmonie et à l’apaisement. Surtout à la compassion des hommes et des femmes malgré les guerres et les haines qui font frissonner la planète. 

 

«Cette aisance entre elles, c’est comme une brise tiède, c’est comme un bon chien qui vient se blottir contre les genoux, on ne sait pas comment on a mérité ça et on en profite sans avoir envie de le savoir. Et Flora voit soudain clairement : ce que Margaret lui trouve, c’est cette connivence mystérieuse qui goûte le miel, et qui ne vient ni de l’une ni de l’autre, qui n’appartient à personne mais qui surgit du duo désaccordé qu’elles forment. Comment expliquer ça à quiconque, à Evelyne, par exemple.» (p.53)

 

Les deux «se comprennent» même si elles vivent dans des mondes différents. Et peut-être qu’elles sont des «sœurs jumelles» quand on y pense. 

Margaret se penche sur les phrases comme Flora le fait dans son potager. Les deux connaissent des fulgurances. Flora s’ouvre tout naturellement à la beauté qui l’entoure, avec Margaret, qui a besoin de ce havre de paix et de silence pour trouver la juste expression. Les deux femmes partagent leurs jours, la douceur de l’été qui leur permet alors de devenir des complices sans recourir à la parole. Elles se satisfont d’être là, conscientes des heures qu’elles dégustent comme une tisane odorante. 

 

LA VIE

 

Tout doucement, le temps file et la vie apporte son lot de bonheurs et d’épreuves. Le lieu est convoité par des gens d’affaires qui aimeraient attirer les touristes et faire du paradis de Flora et de Margaret un centre de plein air et de ressourcement. Le clan résiste, mais comment protéger un éden que tout le monde désire?

Un thème récurrent dans l’œuvre de Monique Proulx. 

La maison familiale deviendra un musée où Flora ne met jamais les pieds. Elle s’acclimate comme elle l’a toujours fait, même si elle a l’impression d’être souvent la seule de son espèce. Elle peut compter sur la beauté du lieu et ses bêtes qui viendront la saluer. Et il y a «ces étés qui chantent» quand Margaret s’installe pour quelques mois et qu’elles peuvent se voir tous les jours. 

Flora se retrouvera bien isolée après la mort d’Evelyne, qui reste présente dans son esprit et ne manque jamais de la semoncer et de dénoncer sa naïveté, par Rosario, son neveu, le fils qu’elle n’aura jamais et qui la dépossède de la petite maison, son unique bien. Les doux, les contemplatifs sont toujours les victimes des ratoureux qui tentent par tous les moyens d’exploiter la beauté du monde et d’en tirer profit. 

La vie est certainement un long apprentissage où il faut se dépouiller de tout ce qui nous attire et nous capte pendant des années. Même de sa propre histoire qui se retrouve dans les romans de Margaret. Peut-être que les écrivains et écrivaines sont les plus terribles prédateurs.

 

«Et toute l’heure suivante, tandis que le soleil s’empare de l’espace, que les chardonnerets font la fête et la guerre aux mangeoires et que l’été grésille au sommet de sa forme, elles parlent de la mort. Elles en parlent avec des mots délicats, respectueux, pour ne pas la réveiller, pour ne pas la malmener ou lui donner des idées de vengeance. À vrai dire, ce sont les en-allés qu’elles évoquent, ceux qui l’ont regardée dans les yeux assez longtemps pour la reconnaître. Il y en a maintenant tellement, tout un peuple clandestin qui continue de vivre accroché à leur cœur, à leur mémoire, mais où s’en iront-ils tous quand elles-mêmes perdront leur cœur et leur mémoire?...» (p.183)

 

Un roman magnifique qui nous entraîne dans la beauté du monde malgré les épreuves et les malheurs qui marquent les jours. Flora connaîtra de grandes douleurs : la mort de Margaret et le constat qu’elle n’aura jamais rien qui lui appartienne. Mais qu’importe, elle n’a qu’à se tourner vers le ciel pour se rassurer.

 

«Elle sent qu’il y a un choix à faire, maintenant, un choix absolument crucial, qu’elle ne peut en aucun cas repousser, dont le reste de sa vie dépend. Ou elle s’abandonne à la détresse, complètement, et alors à jamais le noir l’accompagne dans ses faits et gestes, le noir baigne le moindre recoin de son âme même sous le soleil le reste de ses jours. Ou alors, ou alors. Elle lève la tête, regarde le ciel comme elle le fait si souvent. Parfois incendiaire comme maintenant ou chargé d’ombres, parfois bleu sans histoires ou noir piqueté d’étoiles, toujours là. Elle le voit tout à coup pour ce qu’il est vraiment. Un toit, un toit infini, infiniment hospitalier, déployé au-dessus d’elle au-dessus de tout en protection souveraine, qui permet à l’herbe au moustique au lac au chevreuil à la vie de respirer jusqu’à la fin. Qu’a-t-elle besoin d’autre chose?» (p.263)

 

Ce qui importe, c’est d’ouvrir les yeux dans le matin, de regarder autour de soi pour ressentir la beauté qui s’étend partout et en soi, pour être conscient de l’immense privilège d’être vivant dans un recoin du paradis. 

Monique Proulx aspire encore une fois à la paix et à la sérénité malgré les tensions du monde et les dangers que l’humanité constitue pour la planète. Une écriture ample, belle de toutes les surprises où Flora devient témoin de ce qui porte tous les êtres autour de soi. Une leçon d’être dans la splendeur de l’univers. Un roman magique qui chante et enchante.

 

PROULX MONIQUE : «Le bien ne fait pas de bruit», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 272 pages, 27,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/bien-fait-pas-bruit-4149.html

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