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vendredi 17 juillet 2026

YANN MARTEL SECOUE LE MYTHE DE TROIE

YANN MARTEL prend des directions que peu d’écrivains osent emprunter. Il a connu un succès immense avec «L’histoire de Pi», mais cela ne l’a pas empêché d’aborder des sujets qui étonnent et déstabilisent. «Les hautes montagnes du Portugal», par exemple, nous entraînent dans la société de Fernando Pessoa, dans l’arrière-pays du Portugal, pour nous plonger dans une quête étrange où il est question de l’évolution de l’espèce humaine. Cette fois, il se risque sur les traces d’Homère pour réécrire «L’Iliade». L’auteur nous pousse devant les murs de la fameuse cité de Troie, qui reste orgueilleuse et imprenable malgré les prouesses d’Achille et d’Ulysse. Un événement qui a marqué l’imaginaire des Occidentaux. Yann Martel suit les traces de Psoas de Midea, désigné comme «le fils de personne». Tout le contraire d’Achille, d’Ulysse, d’Agamemnon, d’Hector, de Pâris et d’Énée, dont les exploits sont bien connus. 

 

Harlow Donne, un spécialiste de la langue grecque et d’Homère, est invité à l’Université d’Oxford pour y mener des recherches. Il découvre sur des fragments de poterie une histoire tout autre de ce conflit qui tourne autour de la belle Hélène. Psoas de Midea était de cette expédition à Troie. 

Yann Martel ne se contente pas de réécrire cette histoire, mais il se conforme aussi à la façon de raconter au temps d’Homère, sans répéter toutefois, la manière qui faisait que l’on suivait une ligne de gauche à droite. Rendu à la limite de la page, on continuait sur la ligne suivante, mais de droite à gauche. Une méthode inspirée du travail des champs, semble-t-il. Le paysan, derrière son bœuf, allait alors au bout de la surface à labourer et revenait en traçant un sillon. On dit que les Grecs ont inventé notre façon de lire au cinquième siècle avant Jésus-Christ. 

Une histoire formidable et passionnante. 

 

«Les plus célèbres histoires de la guerre de Troie et de ses suites sont l’Iliade et l’Odyssée d’Homère. Mais ce n’étaient pas les seules histoires de guerre que chantaient jadis les bardes aux publics de l’époque. Il y en a eu d’autres, aujourd’hui disparues, si ce n’est quelques fragments et échos, recueillis dans ce qui est connu désormais sous le nom de Cycle épique. Dans cette thèse, je mets en lumière une tradition perdue de la guerre de Troie que j’ai su ramener du passé. Alors que dans l’Iliade, le point de vue omniscient d’Homère coïncide de près avec celui de la classe dirigeante grecque, ce sont les roturiers qui dans la Psoade font entendre leurs voix, et ils peuvent s’étendre longuement sur ce qu’ils ont vécu à Troie.» (p.22)

 

Martel ne se contente pas de narrer les exploits de Psoas, mais se moule à l’écriture ancienne pour raconter les aventures qu’il tire des fragments de poterie conservés dans le musée de l’université d’Oxford. Une entreprise formidable qui secoue les colonnes de la connaissance et de la pensée occidentale. Surtout, le rôle joué par Hélène dans cette aventure qui marquera le début du déclin de l’empire grec. Peut-être parce que les héros ont échoué et que les Grecs ont compris qu’ils n’étaient pas invincibles. 

 

«Ces pages sont divisées en deux. Une ligne noire sépare la moitié du haut de celle du bas… … Ou peut-être que le haut de la page est cette fenêtre ouverte à laquelle ton père et ta mère se querellent — une autre sorte de guerre épique —, pendant que toi tu restes recroquevillée au bas de la page, malheureuse et bouleversée, tenant de retenir tes larmes.» (p.18)

 

C’est ainsi que nous nous retrouvons devant une page coupée en deux. Le haut raconte l’histoire de Psoas, fils de personne. Le bas, celle de Harlow Donne, ses découvertes et ses disputes avec son épouse, des extraits de lettres à sa fille Hélène. 

Autrement dit, la partie du bas est réservée au chercheur qui fait le récit de sa propre aventure. Les démarches et le travail effectué lors de son séjour à Oxford. Les difficultés aussi rencontrées avec la direction de l’université. Il s’adresse surtout à sa fille et nous progressons ainsi dans deux époques bien différentes. 

 

LECTURE

 

Les deux récits s’avèrent tout aussi passionnants. La «Psoade» nous fait découvrir l’envers du monde des héros. Ils se tiennent dans une bulle, même sur le champ de bataille. Chaque soir, ils fêtent sans jamais se mêler aux combattants affamés et mal armés qui font que les guerres se gagnent ou se perdent. Ces troupiers dormaient dans des petites tentes en espérant faire fortune en se livrant au pillage. Ils arrivent difficilement à se nourrir, tandis que les titans ont des écussons sertis d’or et d’argent, des épées trempées dans l’acier le plus pur. Ce n’était pas le cas des mercenaires qui utilisaient le bois pour se fabriquer des boucliers. Deux groupes qui se battaient pour une même cause, mais pour des raisons différentes. 

 

«Une possibilité fascinante, invérifiable, mais tout à fait plausible s’est présentée à moi : Thersite était le barde à qui on devait la Psoade, le premier à avoir chanté le fils de personne. De là la grossièreté de l’imagerie et du langage. De là le héros célébré, un homme du commun. De là le dernier vers du prologue, “il était mon ami” (page 24, vers 10). Un fils de personne qui en chantait un autre. Ce n’était plus désormais dans ma tête “le barde psoadique”, mais bien “Thersite le barde”. Le portrait très critique qu’Homère dépeint de lui dans l’Iliadepeut à présent être vu comme le signe d’une animosité entre deux traditions bardiques.» (p.195)

 

À lire surtout pour l’envers du récit d’Homère, qui s’attarde aux exploits d’Achille, d’Ulysse et de tous ceux qui fréquentent les dieux et qui peuvent négocier avec eux pour influencer l’issue d’un conflit. 

Thersite raconte l’histoire d’un troupier, d’un humain qui parvient à se distinguer par son courage et sa valeur au combat. Il devient «visible aux yeux des élus et des divinités» et peut les affronter. Le monde de Psoas se tient au ras du quotidien et des misères que vivaient ces mercenaires qui laissaient souvent leur peau sur les champs de bataille. Leurs cadavres pourrissaient au soleil et il n’y avait personne pour les pleurer.

 

SÉISME

 

Yann Martel ébranle les assises de la pensée occidentale. Tout comme beaucoup d’écrivains qui ont pris plaisir à se faufiler dans ce texte fondateur pour le pousser dans une autre direction. Il faut signaler Jean Giono avec «Naissance de l’Odyssée». Il s’attarde alors à Ulysse et à son imaginaire. James Joyce revient à la parole homérique dans «Ulysse» et Eric-Emmanuel Schmidt dans «Ulysse from Bagdad», relate le périple d’un migrant qui en voit de toutes les couleurs en fuyant vers l’Europe. Margareth Atwood donnera toute la place à Pénélope, l’éternelle femme au foyer qui attend le retour du héros. 

J’y ai apporté ma petite touche en racontant les errances d’un jeune homme à peine sorti de l’adolescence dans «Le voyage d’Ulysse». Il oscille entre le monde d’Homère et des Innus, celui aussi des premiers Européens à s’être installés au Lac-Saint-Jean, le «Grand Lac sans fin ni commencement». 

Pénélope devient une Innue et Ulysse, un Métis, qui prendra une vingtaine d’années pour boucler son interminable périple. J’invente une mythologie en m’inspirant des contes traditionnels et des légendes innus, certains passages de «L’odyssée» et les œuvres marquantes des écrivains Michel Marc Bouchard, Alain Gagnon, Gérard Bouchard, Guy Lalancette, Gilbert Langevin, Paul-Marie Lapointe. Même que Lewis Caroll et Samuel Beckett y trouvent une petite place. Ça donne un monde à la fois réel et fantasmé qui se moule parfaitement à l’univers d’Homère.

 

TOURBILLON

 

Yann Martel nous plonge dans un tourbillon d’aventures passionnantes par leur originalité et leur pertinence. Pas seulement en documentant une guerre emblématique, mais en présentant une autre vision de cette époque avec les exploits du «Fils de personne».

Harlow Donne se heurtera au silence malgré l’importance de sa découverte et l’établissement de ce texte fabuleux qui change notre mythologie. Il vivra la fin de son couple et, surtout, la mort d’Hélène, sa fille bien-aimée. Comme s’il devait tout sacrifier pour offrir à la postérité ce nouvel éclairage sur un événement que nous pensions bien connaître.

Une lecture formidable qui nous fait voir autrement les gestes des héros qui masquent une réalité tout aussi intéressante. Une incroyable façon de renouveler les mythes et de secouer un peu les idoles qui dédaignaient les simples mortels. 

Un roman (un document, je devrais dire) qui m’a subjugué du début à la fin. Une version qui nous démontre que, partout où il y a des humains, le mensonge et la fourberie entraînent une foule d’innocents dans les pires catastrophes. Et cela autant avant notre époque que maintenant. Qui va écrire l’épopée de «Donald, fils du chaos» pour nous faire comprendre le siècle dans lequel nous pataugeons. 

 

MARTEL YANN; «Fils de personne». XYZ Éditeur, Montréal, 2026, 400 pages, 29,95 $.

https://editionsxyz.com/livre/fils-de-personne/

vendredi 6 mars 2026

LE QUÉBEC PERD UN GRAND HOMME

L’ANNÉE 2025 et le début de l’année 2026 auront été difficiles pour moi. Tout d’abord, le décès de Victor-Lévy Beaulieu, le 9 juin dernier, mon premier éditeur. Il a publié cinq de mes ouvrages. Les deux premiers, «L’octobre des Indiens» et «Anna-Belle» aux Éditions du Jour. «La mort d’Alexandre», chez VLB Éditeur, «Souffleur de mots» et «Le réflexe d’Adam», aux Éditions Trois-Pistoles. Un compagnon, un ami. Je lui ai fait parvenir «Les revenants» en 2021, un roman où il devient un personnage important de mon histoire. Il m’a répondu ceci : «Que de beauté! Je te reviens plus longuement». Il n’est jamais revenu. Tout à se déprendre de son corps qui ne le suivait plus. Son décès fut comme si on déchirait «une grande page de notaire» où une partie de ma vie était écrite de sa main gauche. La mort d’André Vanasse, le 26 février, la veille de mon anniversaire, m’a frappé de plein fouet. Un proche, un éditeur unique et indispensable. Lui aussi a publié cinq de mes ouvrages, dont les trois récits de voyage rédigés avec ma compagne d’aventure, Danielle Dubé. Un homme qui a pris énormément de place dans mes pérégrinations littéraires. J’ai correspondu avec lui pendant des dizaines d’années, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus gérer «l’infernale machine», comme disait Victor-Lévy Beaulieu en parlant de son ordinateur. 

 

Deux éditeurs qui m’ont accompagné pendant des décennies et qui ont fait de moi un meilleur écrivain et, certainement, un être plus patient et attentif. Me voici comme un survivant, comme un orphelin. 

Les deux étaient différents, bien sûr. Victor-Lévy restait distant, un peu lointain et aimait se laisser courtiser. Il ne répondait jamais au téléphone, aux messages courriel non plus. Il se manifestait quand il y avait un manuscrit à rendre «dans ses grosseurs» ou encore lorsque nous débarquions dans sa belle maison des Trois-Pistoles pour quelques jours au milieu de l’été. Il nous accueillait avec un grand sourire et nous passions tout notre temps à l’écouter parler de son écriture et de ses aventures dans le monde de l’édition, de ses contacts avec Ferron et Thériault. 

Beaulieu était intarissable.

Il intervenait peu dans mes textes. Il lançait une ou deux questions et je devais me débattre pour lui fournir une réponse satisfaisante. Après avoir accepté le manuscrit de «La mort d’Alexandre», il m’a demandé alors en remontant ses lunettes : «Le problème avec ton père, est-ce que tu vas le régler?» J’ai repris le tout et ajouté un chapitre. Et quand il me disait : «C’est du bel ouvrage», je poussais un soupir de soulagement, sachant que mes pages deviendraient un livre. Il me semble entendre le rire d’André Vanasse s’il pouvait encore lire ça.

 

RENCONTRE

 

André Vanasse m’a publié pour la première fois en 1987, il y a tout près de quarante ans. Il en était à ses premiers pas comme éditeur chez Québec Amérique. Il était enthousiaste devant un manuscrit qui s’intitulait alors «La femme des neiges». Il a voulu tout de suite en faire un livre et m’a demandé de changer le titre. Il avait déjà «La femme de Sath» d’Andrée A. Michaud, sa première publication. Il craignait un peu la confusion entre nos deux ouvrages.

Danielle a déniché «Les oiseaux de glace». J’ai un titre quand je me lance dans une aventure romanesque. Je peux en essayer d’autres en cours de route, mais je reviens toujours à celui du début. 

Ce roman fut très mal reçu. André était aussi catastrophé que moi, mais il a trouvé le moyen de me calmer parce que j’étais très en colère contre Réginald Martel et voulais lui envoyer une missive vitriolique. Il avait bien raison : un écrivain n’a jamais le dernier mot avec un critique.

André a quitté Québec Amérique pour fonder sa propre maison avec Gaétan Lévesque : «XYZ Éditeur.» J’avais retrouvé Victor-Lévy Beaulieu entretemps pour «Le réflexe d’Adam». André hésitait devant cet essai personnel qui n’était guère au goût du jour.

 

ENTHOUSIASTE

 

Personne ne voulait d’un «Été en Provence» écrit avec Danielle. Victor-Lévy l’avait refusé. André s’est montré enthousiaste. Il aimait le texte, le sujet et a décidé de le publier dans la très belle collection Romanichels. Ce fut une joie encore une fois. Pas la célébrité ou la consécration, mais des ventes honnêtes. Il a tenté de nous diffuser en Europe, sans succès. Il devait accepter avec autant d’empressement «Le tour du lac en 21 jours» et «Le bonheur est dans le fjord». Je suis revenu chez Victor-Lévy Beaulieu pour «Écrire, souffleur de mots». 

Une commande de mon ami.

Nous sommes demeurés en contact, échangeant des missives, surtout avec l’arrivée de l’ordinateur et du courriel. Plus de trente ans d’une correspondance où nous parlions de livres, d’écriture et d’édition, des moments plus difficiles de nos vies. De nos doutes, de nos peurs aussi. 

André était inquiet de ses «trous de mémoire». Son père avait été emporté par la maladie d’Alzheimer et il craignait beaucoup d’avoir cet héritage. Il passait des tests pour se rassurer et savoir s’il était correct.

 

«Je vois que nous avons chacun nos hantises. En ce qui me concerne, j’ai eu une grande joie quand le Dr Robillard, spécialiste de l’Alzheimer, et, après moult examens, y compris une ponction lombaire, m’a confirmé que mon cerveau était normal… pour mon âge! J’ai eu comme un grand soulagement. Je l’ai été d’autant plus que mon frère… connaît beaucoup de ratés, côté mémoire. Moi aussi, du reste, mais je suis NORMAL. J’arrête donc de paniquer à ce sujet et je me dis que je devrais pouvoir “toffer quelques années encore. Après, on verra…» (Correspondance Paré-Vanasse)

 

 

Cette terrible maladie aura fini par le rattraper et le silence s’est glissé entre nous tout doucement. 

J’ai appris son décès par Jean-François Crépeau. Je ne le croyais pas et je suis demeuré quelques jours tout recroquevillé en moi, incapable de faire un geste ou un appel. Comme si on m’avait scié les jambes. C’est alors que je me suis remis à la lecture de notre correspondance pour entendre sa voix, le voir s’agiter, affirmer quelque chose et partir dans son rire si particulier. Pour y retrouver le passionné, l’enthousiaste, l’amoureux des mots et des textes peaufinés comme des pierres précieuses.

 

ACCEPTATION


Quand André vous «prenait» dans sa maison comme auteur, il vous adoptait. On s’écrivait, on se donnait des nouvelles et il téléphonait pour savoir si j’avais un projet en chantier, s’informait de ma santé et de mes nombreuses activités. Et immanquablement, nous discutions de la revue «Lettres québécoises» où il m’avait accepté comme chroniqueur en 1998. Une aventure qui devait durer plus de vingt ans. Je m’en remettais à Gaétan pour les titres que j’aurais à recenser dans les prochains numéros. Il choisissait pour moi. Je voulais sortir des sentiers que je connaissais et, surtout, découvrir d’autres auteurs. 

Ce fut une expérience formidable.

Et lorsque nous allions nous étourdir à Montréal, il y avait toujours un espace pour André. Nous nous retrouvions chez lui ou encore dans un restaurant pour manger et secouer le monde de l’écriture et de l’édition. Un rendez-vous annuel. Je l’écoutais la plupart du temps. Quand arrivait la fin de nos agapes, il s’excusait, répétait qu’il était trop bavard. C’était devenu une blague entre nous. 


LEGS


André Vanasse laisse un legs important. Sa grande petite maison «XYZ Éditeur» a publié toute une génération d’écrivains et d’écrivaines qui ont fait éclater les balises de la fiction québécoise. Il a déniché Louis Hamelin, Christian Mistral, Andrée A. Michaud, Lise Tremblay, Pierre Gobeil, Jocelyne Saucier, Denys Thériault, Yann Martel, son célèbre «Histoire de Pi» traduit en français et nombre d’autres. Des moins connus aussi, comme moi et Donald Alarie. 

Combien de fois nous avons discuté du formidable roman «Les failles de l’Amérique» de Bertrand Gervais, qui n’a jamais reçu le crédit qu’il aurait dû avoir! Un très grand livre qui n’a pas trouvé son espace et la lumière qu’il faut pour rayonner. J’allais oublier Sergio Kokis, qu’il a diffusé au Québec et ailleurs, Félicia Mihali, qui a fait ses premiers pas comme écrivaine avec Vanasse et «Le pays du fromage». Une liste impressionnante et des prix littéraires qu’il collectionnait avec bonheur. 

André faisait confiance à ses écrivains et n’y allait pas à la pièce. Il misait sur le long terme et pouvait accepter un ouvrage «un peu moins fort» parce qu’il savait que cela déboucherait sur autre chose. Victor-Lévy Beaulieu avait aussi cette qualité. Il y a des livres qui se présentent comme des ponts qui permettent de passer sur une autre rive. 

Quel travail et quelle collaboration lors de la rédaction de mon «Voyage d’Ulysse»! Un corps à corps chapitre après chapitre pour en trouver l’orientation et la justesse. Je pense que nous avons refait le périple cinq ou six fois ensemble. 

Il était aussi très attaché à Claude Le Bouthillier, qu’il a accompagné jusqu’à la fin. Un homme que j’aimais profondément. Nous avons collaboré pour lui rendre hommage dans un numéro de «Lettres québécoises» qui lui a été consacré et il était particulièrement fier et heureux de mon texte. 

 

«En clair, j’ai vécu une période extrêmement difficile, sans doute parce que, physiquement, je n’étais vraiment pas en forme. Quoi qu’il en soit, je veux m’excuser de n’avoir pas pris le temps de lire ton profil, qui est l’un des plus beaux que j’ai lu sur Claude et sur l’Acadie. J’irai plus loin : ce texte est un bijou.» (Correspondance Paré-Vanasse)

 

Un grand écrivain de l’Acadie avec un souffle et une puissance troublante. Un humain exceptionnel. 

Il a continué à s’occuper de nos manuscrits, Danielle et moi, même après la vente de «XYZ Éditeur». Il s’installait dans nos histoires, utilisait le jaune pour souligner les passages qu’il aimait particulièrement ou encore le bleu quand il remettait en question un paragraphe. C’était un plaisir, ces échanges croisés. Je l’ai fait jusqu’à ce que sa mémoire commence à avoir de sérieux ratés. Il se répétait alors dans ses commentaires et pouvait me signaler des choses qui n’étaient pas dans le texte. Mais il y avait des éclaircies, comme une illumination, où il redevenait le lecteur formidable qu’il était. C’était une trouée de soleil dans une journée bougonneuse et encombrée de nuages. 

 

HOMME

 

Un formidable éditeur, un humain exceptionnel, un bon vivant et un être positif, même après les moments difficiles qui ont suivi la vente de «XYZ Éditeur». Il se sentait responsable envers ses écrivains, coupable de les avoir abandonnés. Nous en devisions souvent même s’il ne voulait pas trop ressasser des regrets. 

Il chérissait l’Espagne et se présentait à ses cours d’espagnol jusqu’à la fin presque. Il parlait très bien cette langue, aimait le bon vin, la vie, la campagne, les rires et l’amitié. Je perds un éditeur, mais aussi une présence unique et généreuse. 

Je sais, rien ne sera pareil, puisqu’il ne sera plus là pour souligner les passages qu’il goûtait ou ceux qui claudiquaient. Je perds ma référence et mon âme sœur.

Il a consolidé la littérature d’ici avec toute une génération de nouveaux venus (qu’il avait souvent eus comme étudiants), tenait la barre de «XYZ Éditeur» sans se verser de salaire pour maintenir la petite maison à flots. Il fallait adorer les livres et les auteurs pour faire ça, aimer les mots par-dessus tout. 

Et il a sacrifié sa vie de romancier pour les autres. Je garde un souvenir impérissable de «La Saga des Lagacé». Un très bon écrivain. J’ai eu le bonheur de l’accompagner dans l’aventure de son dernier ouvrage : «La flûte de Rafi.»

Je vais penser à lui en rédigeant mes chroniques ou encore en me risquant dans les pays de la fiction. Il était celui qui lisait par-dessus mon épaule, avec la belle Samm de Victor-Lévy Beaulieu, qui était toujours la première à surprendre la voix du chantre de Trois-Pistoles. 

Merci à la vie de m’avoir fait te croiser André, merci pour tout ce que tu étais et ce que tu resteras à jamais pour moi. Et te voilà bien installé dans nos mémoires et c’est peut-être une forme d’immortalité, même si tu ne croyais pas à ce genre de fable. 

Nous avons misé sur les mots, mon cher ami. 

Merci mon grand, mon formidable lecteur et pionnier de cette littérature dont nous étions si fiers. Il faudra bien qu’un prix littéraire porte ton nom parce que tu as été un rouage indispensable et nécessaire de notre imaginaire. Autant comme éditeur que comme diffuseur en tenant à bout de bras «Lettres québécoises», qui fête ses cinquante ans d’existence cette année grâce à ton énergie et ton travail exceptionnel. 


vendredi 22 novembre 2024

PEUT-ON AVOIR PLUSIEURS VIES À LA FOIS

« BULLES DE FANTAISIE » de Sophie Bouchard nous plonge dans la vie de trois femmes qui se retrouvent dans des situations particulières avec leurs conjoints. Un roman qui m’a laissé perplexe d’abord, comme si je n’arrivais pas à saisir les intentions de l’auteure. Et puis, page 188, un extrait m’a éclairé. Oui, je suis lent, et têtu aussi. Je n’abandonne pas un livre facilement, surtout pas après quelques lignes. Un écrivain a droit à une vraie lecture, jusqu’à la dernière phrase, même quand le sujet m’ennuie ou que le ton, le rythme, la musique du texte montrent des ratés. Laura, Alice et Mireille sont des femmes libres, sûres d’elles qui veulent explorer toutes les dimensions de leur être. Si on a eu des mâles qui rêvaient de fuites et de routes qui ne mènent nulle part, il y a maintenant la trinité de madame Bouchard, qui vit des aventures palpitantes et tente d’échapper à la monotonie du quotidien.

 

Il y a des indices, bien sûr, mais je n’ai pas été assez attentif, faut croire, en lisant Bulles de fantaisie, cherchant trop peut-être à appréhender dans quoi je me risquais. Quand on sait que Laura, Alice et Mireille sont une seule et même femme, qu’elle a des existences parallèles avec Grégoire, David et Mathieu, tout devient limpide. 

Sophie Bouchard a réussi l’exploit de me mettre dans la peau du conjoint qui tente de voir clair avec celle qu’il aime et qui est prêt à tout lui pardonner. Je sentais que des choses clochaient, mais comment poser le doigt sur un malaise ou un soupçon? Grégoire est le premier à chercher à comprendre ce qu’il vit avec Alice. Faut dire que Jules, le petit garçon, lui pousse dans le dos. 

Bon, cette femme est tour à tour Mireille l’enjôleuse, Alice, la mère de Jules, dont elle s’occupe plus ou moins, et Laura, qui va et vient dans sa quête d’absolu. La forme du roman aussi est non conventionnelle et colle à cet éclatement, passant d’un personnage à l’autre. Six narrateurs en plus de quelques psychologues qui interviennent ici et là. Oui, tout le monde est en thérapie dans cette aventure, pour démêler des fils qui s’embrouillent et deviennent un nœud impossible à défaire.

 

«Quand j’ai une rage d’amour, j’mords. J’essaie de contrôler ma force. C’est tough. On dirait que j’veux dévorer l’autre d’amour. Lui manger la tête. J’aime le sexe, beaucoup, mais ça vient juste si on s’retrouve dans notre zone. J’ai besoin d’amour. Avec des mots, des gestes, avec tendresse, du smooth. Je suis facile à décoller, pas besoin d’jeter une canisse de gaz dans l’feu.» (p.47) (Mathieu à Laura)

 

Les trois hommes sont des pions dans la vie de cette femme multiple et toujours insatisfaite. Bien sûr, il y a plusieurs «je» en nous, des aspects que nous masquons selon les lieux et nos agissements en société. C’est connu. Des figures célèbres ont décidé de changer de peau et de se doter d’une nouvelle identité. Le «je est un autre» de Rimbaud, c’est du sérieux pour plusieurs. Je pense à Grey Owl, cet Anglais qui s’est fait passer pour un Ojibwé. Il était plus vrai que le plus pur autochtone et est devenu écrivain et conférencier. Il est le père de l’écologie moderne en quelque sorte. Et Buffy Sainte-Marie. On la croyait Crie de l’Ouest canadien jusqu’à ce que l’on sache qu’elle était une Américaine, née à Boston. La question se pose : que seraient-ils advenus s’ils étaient demeurés bien sagement dans leur identité première? Je pense que l’imposture leur a permis de faire de grandes choses et de se dépasser.

 

«C’est un phénomène peu documenté, il n’est pas encore répertorié dans le dictionnaire de la santé mentale. J’ai tenté de faire plus de recherches, mais j’arrive toujours sur les définitions de concept de fantasme. Qui par définition signifie la production de l’imaginaire par laquelle le moi cherche à échapper à l’emprise de la réalité. L’art d’inventer, de fuir par autre chose, de se divertir avec un monde construit de toutes pièces. Ce que je nomme bulles de fantaisie, ce sont ces espaces où une personne se permet consciemment de vivre d’autres existences que la sienne virtuellement et de la transformer physiquement pour finir par croire que ces vies sont toutes aussi légitimes que la première.» (p.188)

 

Sophie Bouchard met le doigt sur ce trouble psychique, tente de voir ce qui pousse cette femme à vivre des vies différentes.

 

PERSONNAGES

 


C’est fascinant de penser que l’on peut se glisser dans la peau d’un autre et s’aventurer dans des existences parallèles pendant des années, garder tous ces liens amoureux malgré les heurts et les différends. Ce n’est pas un jeu, encore moins une comédienne qui incarne un rôle ici. Chacune (Laura, Mireille et Alice) touche une facette du personnage. (Je suis incapable de lui accoler un prénom, parce que je ne sais pas qui est la vraie.) Elle est Laura, Mireille ou Alice selon les moments et les lieux. Bien oui! Un romancier et une romancière sont ce genre de faussaire qui se glisse dans la peau de leurs personnages et qui se permettent toutes les identités, de changer de sexe même.

 

«T’avais peur de devenir un personnage. T’avais peur que notre histoire finisse en livre avec un message superficiel en dédicace. À Rolande, une histoire d’adultère riche en émotions. Bonne lecture! T’avais peur que notre rencontre céleste ne devienne qu’une vulgaire histoire fade, parce que tu t’doutais bien que ça pouvait pas faire autrement.» (p.158) (David à Mireille)

 

Pas facile d’être plusieurs sans semer des doutes et des soupçons. David, Mathieu et Grégoire finissent par comprendre la singularité de leur quotidien. Leur vie claudique et des lézardes apparaissent peut-être parce que leur amoureuse s’affirme plus et prend tous les risques. La bulle crève et la réalité éclabousse tout le monde. 

 

REFLET

 

Le roman de Sophie Bouchard intrigue, dérange, nous pousse dans des zones grises et des problèmes de comportement. Nous n’aimons pas les incertitudes, les faux-fuyants et l’incompréhension. Nous avons la prétention de nous ancrer dans nos réalités et de regarder l’avenir sans un battement de paupière, malgré toutes nos contradictions et nos manques.

 

«C’qu’on a vécu depuis cinq ans est réel, sauf qu’il y a une grande partie de ta blonde qui est déformée ou qui n’est pour toi qu’illusion et mirage. J’ai une famille. Ça te fesse. J’te comprends. Avant d’me sentir comme un poisson dans l’eau dans ces histoires interposées, parfois, j’arrivais plus à distinguer le vrai du faux. Je manquais d’air ou un battement de cœur tellement j’avais peur de me vendre. Jules me ramenait à moi. Grégoire, devant mon échec. Toi, devant la porte ouverte qui me permettait de tout r’faire. Pas d’limites… et j’suis allée plus loin. Jusqu’à David.» (p.189) (Laura à Mathieu)

 

Il faut bien l’avouer, nous ne sommes jamais tout à fait les mêmes dans l’intimité, au travail ou pendant les vacances où l’on oublie les contraintes. On joue toujours un certain rôle selon les circonstances et les moments de la vie, dans sa famille, avec les collègues ou encore dans les rencontres sociales. Tous, nous sommes un peu un autre quelque part dans nos vies. 

Je ne serai jamais seulement ce «je unique» que je décris dans mes fictions. Il y a le conteur, le journaliste, le rêveur, le sportif, et tous ceux que j’aurais pu devenir : travailleur forestier, anachorète, moine qui caresse le silence dans un ermitage, ou encore prisonnier condamné à lire tous les livres. En fait, Sophie Bouchard nous place devant un miroir et nous force à nous demander qui nous sommes quand les masques tombent. 

 

INTENSITÉ

 

La fin de ce roman est particulièrement perturbante, quand le père retrouve sa fille, lorsqu’elle n’est plus personne, qu’elle est toute seule avec elle. 

 

«Au lieu d’me cacher dans mes bulles de fantaisie, j’me suis construit une coupole de protection autour du corps en entier. Pour rentrer, ça va prendre un mot de passe. Tasser les émotions, pas d’peine, pas d’joie pas d’colère, pas d’passion, juste la paix. Je gérerai c’que j’ressens plus tard. Ça va être ça mon moratoire, penser à moi, tasser le reste.» (p.262) (Laura, Alice et Mireille)

 

Comment ne pas compatir avec cette mégalomane qui s’accroche à ses identités pour ne pas couler? Je me répète, ce roman est une thérapie où tous les personnages interviennent les uns après les autres pour cerner leurs émotions, leurs doutes, leurs peurs et leurs rancunes, leurs soupçons aussi et leurs propres mensonges. Le lecteur ne peut qu’emprunter la voie et se regarder dans une glace en se demandant qui il est et qui il aimerait être. Tous, je crois, avons une petite «bulle de fantaisie» dans un coin de la tête et Sophie Bouchard nous permet d’en rêver, malgré tous les dangers.

 

BOUCHARD SOPHIE : Bulles de fantaisie, XYZ Éditeur, Montréal, 272 pages. 

https://editionsxyz.com/livre/bulles-de-fantaisie/ 

vendredi 25 septembre 2020

À BORD AVEC JOCELYNE SAUCIER

LE MOUVEMENT EST quasi un personnage dans les romans de Jocelyne Saucier. Une «bougeotte» qui anime et porte le récit. Dans Jeanne sur les routes, tout va dans cet élan qui permet de s’égarer et de se retrouver. C’est peut-être moins important dans Il pleuvait des oiseaux. Dans ce récit, le glissement se cache dans les tableaux de Boychuck évoquant une époque révolue, un drame qui a marqué les esprits. Dans À train perdu, l’écrivaine pousse ses personnages dans un mouvement perpétuel qui évoque la course des trains. Madame Saucier prouve encore une fois que bouger, c’est la vie, l’espoir et peut-être aussi la rédemption. 

 

Jocelyne Saucier, dans un roman attendu après l’immense succès d’Il pleuvait des oiseaux, m’a étonné avec À train perdu. J’ai même arrêté ma course après cinquante pages pour recommencer le tout en m’appuyant sur les mots et les multiples directions que prend ce récit. Son histoire va dans plusieurs directions et il faut un certain temps avant d’accepter de se laisser trimbaler. Il suffit d’embarquer dans ce train qui nous emporte en Abitibi et partout dans le nord de l’Ontario, sur des voies ferrées très fréquentées autrefois et qui sont abandonnées faute de volonté. Clova, Senneterre, Parent, Swatiska, Sudburry, Chapleau, White River, Toronto et Montréal, des noms comme autant de stations qui marquent la cadence de l’écriture, des arrêts pour reprendre son souffle. 

Nous voici dans un wagon de voyageurs, une bulle hors du temps, à la recherche de soi peut-être, de certaines vérités qui surgissent quand on décide de «sortir» de sa vie.

Les trains sont associés à mon exil à Montréal. Dans les années 60, il ne me serait jamais venu à l’esprit d’utiliser un autre moyen de transport. Embarquement à Saint-Félicien en début de soirée et arrivée à Montréal après une douzaine d’heures. Réchappé de la nuit, je me retrouvais ébloui dans la gare Centrale, dans un monde où les hommes et les femmes sont en attente d’un départ, d’une nouvelle vie peut-être. Des noms reviennent, comme les grains d’un chapelet : Chambord, Rivière-à-Pierre, Hervé-Jonction. Ça vibre toujours dans ma tête. Et les battements des roues sur les rails, cette musique qui endort ou tient éveiller, les grincements et les soubresauts quand on greffait des wagons ou encore ces arrêts interminables où le temps se recroquevillait. Parce qu’alors, comme aujourd’hui, les marchandises avaient priorité sur les humains. L’inverse au printemps ou à Noël, l’apparition du lac Saint-Jean dans le matin de Chambord, la promesse d’un retour à soi. J’ai refait le voyage pour le plaisir, il y a quelques années. Un bonheur que de s'abandonner à ce mouvement avec régulièrement ce hurlement qui déchire la nuit telle la plainte d’un animal blessé, une douleur qui court loin devant pour dire que l’on existe. 

 

NAISSANCE

 

Gladys a vécu dans les School Trains qui sillonnaient le nord de l’Ontario. Un wagon, aménagé en salle de classe, allait d’un lieu à un autre pour scolariser les enfants des travailleurs du rail, prospecteurs, forestiers, mineurs et autochtones. Tous venaient apprivoiser l’écriture et la lecture, les chiffres et des moments d’histoire. Des heures magiques pour ces jeunes. Fille d’un instituteur itinérant, Gladys se déplaçait avec sa famille. Elle a gardé le rythme du train dans sa tête et est allée partout au Canada, hypnotisée par une musique, un battement de cœur. Après tout, ce pays du Canada est redevable au chemin de fer. Le projet d’une voie ferrée qui unirait l’Atlantique au Pacifique est le fondement de la Confédération de 1867. 

 

De 1926 à 1967, sept school trains ont sillonné le nord de l’Ontario pour aller porter l’alphabet, le calcul mental et les capitales d’Europe aux enfants de la forêt. Sept school cars, sept schools on wheels, comme on les aussi appelés et qu’on pourrait traduire par voitures-école. Aménagées en salles de classe (pupitres d’écoliers, tribune du maître, tableaux noirs, bibliothèque, tout pour accueillir douze élèves et leur enseignant), ces voitures étaient ni plus ni moins des écoles ambulantes. (p.66)

 

Gladys a suivi son mari à Swastika, une petite agglomération qui a surgi autour d’une exploitation minière. Un nom étrange qui suscite la curiosité. Albert Comeau meurt en tombant dans le puits de la mine. Gladys se retrouve veuve alors qu’elle est enceinte de sa fille. Une femme vivante, présente qui enseigne et goûte à la vie. Elle ne rate jamais la chance de sauter dans un train pour aller visiter ses amies. C’est le seul moyen de communication entre ces agglomérations qui dépendent totalement de ce moyen de transport. 

Lisana, promue à un brillant avenir en étudiant pour devenir infirmière, sombre dans la dépression et combat son désir d’en finir. Tentatives de suicide, obsession, incapacité de se prendre en main et de foncer dans le jour comme une locomotive. Gladys doit porter sa croix pour une faute qu’elle n’a pas commise. 

 

On s’est beaucoup apitoyé sur le sort de Gladys, sur les misères que lui faisait sa fille, on a pesté contre Lisana autant qu’on s’est plaint de l’aveuglement de Gladys, alors que, selon Suzan, il y avait des moments de complicité entre les deux femmes, des instants où elles se déposaient l’une dans l’autre, où elles trouvaient l’équilibre qui les a tenues ensemble pendant toutes ces années. (p.78)

 

Et voilà qu’un matin elle monte dans le train à Swastika, sans bagage, qu’elle disparaît, abandonnant Lisana. Elle n’a prévenu personne, même pas sa voisine avec qui elle partageait tout ou presque. Ce n’est pas dans ses habitudes. Rapidement les amis s’inquiètent.

Tous se mobilisent pour retrouver la vieille femme et la ramener à la maison peut-être. Quelque chose ne va pas, ils en sont convaincus. Les appels téléphoniques se multiplient. On tente de savoir où elle se dirige, où elle se trouve, qui l’a vu et lui a parlé. On la suit à la trace, toujours avec un peu de retard, sans pouvoir deviner le but de ce voyage étrange. Elle s’est arrêtée chez une amie à Metagama et est repartie. Elle file vers Chapleau. Et que peut-on faire? La forcer à revenir à Swastika

 

VOYAGE

 

Gladys, qui porte le roman est en fuite, insaisissable, et le lecteur court derrière elle sans savoir où elle va s’arrêter. Et Lisana n’est d’aucun recours dans cette histoire. Elle refuse de voir les gens en se barricadant dans la maison. Et personne ne songe à la questionner. 

 

Bernie croit que Gladys cherchait à sauver sa fille au-delà de sa propre mort et que, tout comme la mère du petit Moïse, elle a fait un pari immense. Elle s’est lancée sur les rails en espérant rencontrer quelqu’un quelque part à qui elle pourrait confier sa fille suicidaire. (p.244) 

 

Ce « quelqu’un », ce sera Janelle qui s’installe dans un wagon où l’attend Gladys. Tout va arriver.

 

ENQUÊTE

 

Roman fascinant dont le fil conducteur repose sur des rumeurs, des appels téléphoniques, des suppositions. L’histoire est mouvement et les narrateurs sont à l’extérieur, les deux pieds sur le quai, dans une station souvent déserte. Que de départs, de rencontres improbables avec des gens qui hantent les trains, des nomades qui traitent cette mécanique comme un animal domestique. Et Janelle qui va avec ses humeurs et ses amours éphémères, engourdissant une grande blessure. Gladys trouve l’envers de sa fille avec Janelle, celle qui peut garder sa fille du côté des vivants. 

Une vie d’amitié, de fidélité, d’amours qui se forment et s’étiolent dans des lieux perdus comme Clova. Ce nom m’a replongé dans mon enfance. Mon père a passé des hivers dans ces parages. Parent et Clova revenaient souvent dans ses histoires «de forêt», comme écrit Louise Desjardins dans La fille de la famille. Des endroits mythiques qui habitent un coin de mon imaginaire même si je n’ai jamais fait l’effort de situer ces lieux sur une carte, encore moins de m’y rendre. C’est fait maintenant grâce à Jocelyne Saucier. 

Un univers magique qui nous pousse dans le temps et l’espace, le passé et le présent, une épopée qui s’effrite, rongée par une forme de cancer. Une écriture saisissante qui suit la course de la locomotive. Le bruit des roues d’acier sur les rails, c’est une musique de Philip Glass. Ce touk-à-touk hante Suzan et Gladys comme un mantra, un jeu qui permettait de devenir une autre peut-être. 

Fabuleux roman.

L’histoire de Gladys mais surtout celle des trains qui étaient le cordon ombilical qui unissait ces agglomérations du nord de l’Ontario et de l’Abitibi. Gladys meurt dans la plus belle des sérénités, après avoir fait fi de toutes les balises de son milieu pour filer vers un ailleurs dont on ne revient pas. Et finir à Clova, dans la paix de l’âme et de l’esprit, pourquoi pas. Un véritable envoûtement.

 

SAUCIER JOCELYNE, À train perdu, XYZ ÉDITEUR, 262 pages, 22,95 $.

https://editionsxyz.com/livre/a-train-perdu/