Nombre total de pages vues

Aucun message portant le libellé Éditions La Peuplade. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Éditions La Peuplade. Afficher tous les messages

jeudi 13 août 2026

LA QUÊTE DE CHRISTIAN GUAY-POLIQUIN

J’IMAGINE QUE ses lecteurs attendaient le nouveau roman de Christian Guay-Poliquin. Disons qu’il s’est fait un peu désirer, puisque Les ombres filantes sont de 2021. Cinq ans pour un ouvrage, c’est à peu près le rythme de cet écrivain. Il faut du temps pour se détacher de sa dernière publication, pour plonger dans une autre aventure et la mener dans toutes ses dimensions. Surtout, tout faire pour ne pas se répéter, même s’il y a des thèmes qu’un auteur ne peut se débarrasser. Un titre intrigant : Le mur. Quand je dis le mur, je pense tout de suite à Berlin, coupée en deux de 1961 à 1989, soit pendant plus de vingt ans. Assez pour faire de ces deux parties de la ville deux entités un peu étrangères malgré une langue commune. Tout comme celui de Berlin, le mur de Guay-Poliquin découpe une cité en deux et la population rêve de l’autre côté. Parce que la vie y est peut-être meilleure et plus satisfaisante. Une muraille qui sépare deux idéologies inconciliables ou plutôt deux manières de voir le monde.

 

Héléna œuvre pour une agence de rénovation et elle ne manque pas de travail. Elle doit s’occuper de tout ce qui se déglingue dans la ville. Parce que tout semble laissé à l’abandon et elle doit courir d’un endroit à l’autre sur son vélo pour réparer un appareil ménager, une porte ou un toit qui coule. Rien ne lui résiste et elle devient indispensable dans cette cité qui glisse peu à peu hors du temps. Comme si nous étions dans le monde que nous connaissons, mais que tout s’était arrêté et que la vie continuait sur son erre d’aller. 

Tous les édifices manquent de soins et ont besoin d’attention. Un événement s’est produit et a touché la société au cœur. Tout s’est figé dans une sorte de hoquet et la vie reste suspendue. C’est toujours le cas chez Christian Guay-Poliquin. Les gens survivent en se repliant sur eux et leur petit groupe d’amis. Tous réussissent à se procurer le nécessaire, même si la rareté fait partie du quotidien. Bien sûr, certains s’en tirent mieux que les autres et vivent dans une certaine opulence. À bien y penser, l’écrivain reproduit notre société où les riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Les gens travaillent, mais la nature et l’environnement se dégradent peu à peu, ce qui est le cas dans le monde présent. Une situation inquiétante.

 

«Elle passe le pont en regardant le mur qui scelle l’horizon. Il a été achevé alors qu’elle était encore enfant. Depuis, il divise toute la région en deux, de la montagne à la mer, comme un grand miroir opaque. Seuls les oiseaux peuvent le franchir. Parfois la lumière du soir lui donne une teinte orangée. Mais toujours, son ombre plane des deux côtés. Avec le ruissellement des années, des coulisses noires sont apparues sur son flanc, faisant penser à des mains qui s’agrippent.» (p.16)

 

Ce fameux mur obsède tout le monde et marque toutes les activités, même si les gens font tout pour l’oublier. Impossible d’ignorer ce rempart qui semble avaler le soleil. Il ne faut pas trop s’approcher parce que des gardes peuvent vous arrêter pour un oui ou pour un non. Autant s’en ternir loin si on veut éviter les ennuis. Une chose est certaine, les personnages de Christian Guay-Poliquin ne vivent plus dans une démocratie et ils sont sous haute surveillance. 

 

LA VILLE

 

Tout doucement, avec Héléna, nous nous déplaçons dans la ville selon les tâches qu’elle doit accomplir. C’est ainsi qu’elle se faufile dans l’intimité des gens et qu’elle découvre que certains ont des ressources qui font rêver. Du café, par exemple. Il y aurait donc des manières de s’approvisionner sur un marché noir, on le devine, mais l’écrivain ne va pas plus loin. Il nous laisse aux prises avec notre imagination. 

 

«Une patrouille passe d’un pas assuré. Comme ça, sous le crachin froid, on dirait qu’ils marchent dans un même corps. Indiscernables. Comme si c’étaient eux le mur. Les membres du petit trio discutent en retirant les chargeurs de leurs armes automatiques et entrent dans le bureau de l’agence. Même si l’époque des miradors est enfouie dans les mémoires, une méfiance et une hargne sourde perdurent à l’égard des gardes-frontière. Ils ont beau se mêler à la population et respirer le même air que tout le monde, ils sont formés pour tuer.» (p.55)

 

Héléna fréquente ses amies et ne voit pas souvent ses deux fils, qui sont devenus des adultes. Elle a quitté son amoureux pour une raison inconnue. Il semble contrôlant et a mal pris son départ. Il tente régulièrement d’entrer en contact avec elle pour la ramener «à la maison». Il la harcèle et réussit toujours à la retracer même si elle lui répète que c’est terminé entre eux. Elle rêve de changer de vie, bien sûr. Parce qu’elle le sait, la solitude se pointe à l’horizon.  

 

LE MUR

 

Pendant qu’elle effectue des rénovations dans une grande maison avec un ami, elle tombe sur un groupe qui creuse un tunnel pour se glisser sous le mur et passer dans l’autre monde quand elle descend dans le sous-sol pour réparer le système électrique. 

Héléna n’hésite pas à embarquer dans le projet. On apprend qu’elle s’est échappée de l’autre bord avec un amoureux, il y a bien longtemps, et que tout s’est terminé tragiquement pour lui lors de leur évasion en ballon. 

Il s’est sacrifié pour elle et Héléna s’est installée dans la nouvelle ville grâce à Peter, un fonctionnaire, qui est le père de ses deux fils. 

Il y a ceux et celles qu’elle a abandonnés alors qu’elle était une jeune femme, dans une époque qui lui semble tellement loin maintenant. Pourquoi ne pas essayer de les retrouver? Que sont devenus ceux et celles qui étaient proches d’elle? Sa famille. La vie est-elle meilleure de l’autre côté? C’est toujours la question. 

Les humains ne cessent de chercher un paradis qu’ils s’empressent de saccager quand ils s’y installent. Elle va s’efforcer de retourner en arrière en quelque sorte pour donner un sens à sa vie et peut-être trouver le bonheur, la paix et la tranquillité. 

 

«En creusant loin de la surface, Hélèna se sent étrangement calme. Loin des menaces de Peter, à l’abri sous terre, à mi-chemin entre une partie et l’autre de sa vie. Aujourd’hui, pendant qu’Alice et les frères Beaulieu sont dans le tunnel, Lucas et elle tentent de désencombrer le couloir en empilant les sacs de terre là où ils peuvent. Certains sont poisseux et difficiles à manier. D’autres, plus secs, engendrent des nébuleuses de poussière. Héléna regarde autour d’elle. Ils ne fournissent pas. Il y a trop de terre à évacuer. Même la salle des machines est maintenant remplie à craquer. Ils n’ont plus accès à la camionnette. Il va leur falloir sortir plus de terre, en douce, dans des valises.» (p.112)

 

Héléna réussira à traverser malgré la trahison d’Alice, qui a fait payer des gens pour se faufiler dans le tunnel. Ce n’est pas du tout ce qu’ils avaient convenu. Les fugitifs s’affolent et tout tourne mal. Elle parvient à s’échapper encore une fois. La voilà seule, de l’autre côté, peut-être juste dans la réplique du lieu qu’elle vient de quitter. 

 

MONDE

 

Christian Guay-Poliquin excelle dans les descriptions. Il sait nous garder dans un monde qui s’effondre, alors que tous doivent se débrouiller et faire un peu n’importe quoi pour survivre. Surtout, les gens semblent frappés par une étrange apathie qui leur coupe l’envie de bousculer leur quotidien, sauf pour quelques intrépides que rien ne peut abattre. 

Je me suis encore une fois laissé prendre par les petits gestes de la vie qui finissent par être une quête de changement. C’est la grande force de Christian Guay-Poliquin et ce roman, comme tous ceux qu’il a publiés, n’y échappe pas. À noter que c’est la première fois que le narrateur est une femme.

Et surtout, en m’abandonnant aux coups de pédales d’Héléna, je me suis demandé si l’être humain n’est pas toujours face à un mur qu’il aimerait enjamber pour devenir un autre dans un monde qu’il imagine parfait. C’est l’élan qui pousse les migrants à franchir les frontières, à partir sur les mers au risque de leur vie pour échapper à un présent qui les tue. Dans notre parcours, nous voulons tous le meilleur. C’est ce désir qui garde une société dynamique et cohérente. 

Chose certaine, tous souhaitent fuir la violence et la guerre, la famine et les persécutions pour trouver un havre de liberté où ils peuvent être soi et respirer. Des millions de réfugiés tentent de changer leur existence et de se faufiler dans un monde fantasmé où ils pourront être dans toutes les dimensions de leur être. C’est pourquoi tant de lecteurs se laissent prendre par la magie de Christian Guay-Poliquin. Encore une fois, il nous entraîne dans une utopie familière où les gens cherchent à expérimenter l’autonomie et l’amour. C’est la grande préoccupation de l’écrivain et peut-être, certainement, celle de tous les individus, peu importe où ils sont, peu importe, où ils parviennent à s’installer. C’est l’espoir d’être mieux et de vivre dans toutes les dimensions de son être.

 

GUAY-POLIQUIN CHRISTIAN : Le mur, Éditions de La Peuplade, Montréal, 2026, 168 pages, 26,95 $

https://lapeuplade.com/archives/livres/le-mur

jeudi 6 août 2026

UNE FABULEUSE HISTOIRE DES MÉTIS

IL Y A DES LIVRES qu’on oublie et qu’on retrouve quand on décide de faire un peu d’espace dans sa bibliothèque. C’est le cas de Tiens ta langue de Matthew Tétreault, qui patientait depuis pas mal de temps si je regarde la date de la parution. Pourtant, c’est un roman imposant, plus de 400 pages, qui prend de la place sur un rayonnage. J’ai ouvert le bouquin et, dès les premières lignes, j’ai été happé par cette histoire qui nous plonge dans l’univers des Métis du Manitoba, les descendants des Cris, des Saulteux et des Français qui vivent dans des villages plutôt isolés, pratiquant divers métiers pour survivre. Ils revendiquent leur appartenance à la culture française, même si leur langue est corrodée par l’anglais et qu’ils se sentent tout croche dans leur être. Un portrait saisissant de Matthew Tétreault qui doit toucher tous les Québécois. C’est peut-être le récit de notre avenir en tant que francophones d’Amérique que nous découvrons en lisant ce texte. 

 

Richard ne sait trop quoi faire de sa peau dans son village de Saint-Anne-des-Chênes. Il végète depuis qu’il a quitté l’usine et que Becky, son amoureuse, est partie en ville pour s’aventurer dans des études. Il vit avec son père et sa mère, croise plus ou moins souvent son oncle Alfred, qui a été important pour l’enfant qu’il était. Il est perdu, hésite à bousculer son quotidien et à croire qu’il y a un demain pour lui dans le monde. 

J’ai pris conscience alors que je ne savais pas grand-chose des Métis de l’Ouest canadien à part les grands traits de l’épisode Louis Riel, la rébellion des Métis en 1885 et leur défaite à Batoche. La condamnation à mort de Riel est une page sombre de l’histoire des francophones d’Amérique qui luttent encore et toujours pour parler leur langue et s’épanouir dans une société majoritairement anglophone. La création de la province du Manitoba en 1870, qui devait préserver le français et la nation métisse, n’a jamais réglé la question. Une intention noble qui ne s’est guère concrétisée. 

Il n’y a qu’à lire l’autobiographie de Gabrielle Roy pour bien ressentir la condition des francophones à Saint-Boniface au temps de sa jeunesse. Je ne pense pas que la situation se soit améliorée depuis que Mélina et la future écrivaine franchissaient la frontière de leur quartier pour aller faire leurs emplettes chez les anglophones. Un sujet dont on parle très peu dans l’actualité. Il faut la fiction pour nous plonger dans cette réalité troublante.


QUOTIDIEN

 

Le roman de Matthew Tétreault nous pousse dans le quotidien des métis qui n’osent pas trop affirmer haut et fort leur origine et qui survivent dans des petits villages, sur des terres peu productives. Le narrateur se retrouve dans le mitchif (un mélange de français, de langues autochtones et d’anglais) qui témoigne de la situation de ces gens qui ont souvent la sensation de vivre à côté du monde et qui ne savent quel héritage revendiquer. Le français est lié au passé tandis que l’anglais s’impose dans le présent et l’avenir. 

Leur histoire se transmet par l’oralité, des faits que l’on se raconte et que l’on enjolive avec le temps. Si Monique, la sœur de Rich, est friande de ces anecdotes, lui semble plutôt hésitant devant son amoureuse Becky, qui ne parle qu’anglais.

Chacun s’arrache la vie en effectuant de menus travaux ou ils partent pour la ville pour se faire un futur différent, risquant d’y oublier la langue de leur enfance. 

La douleur lancinante à la jambe de Rich (Richard) devient l’écho de cette misère morale et intellectuelle qui l’empêche de s’épanouir dans un lieu qu’il connaît pourtant depuis ses premiers pas. Mais qui sommes-nous quand on n’est pas certain de son histoire et de son passé? Et comment s’élancer vers l’avenir lorsque son «soi» vacille?

Tout repose sur le clan, la famille proche et élargie, qui témoigne de leur entêtement et de leur capacité à faire face à tous les défis. Ils aiment se retrouver pour des fêtes ou des funérailles où ils peuvent se raconter et tisser des liens. Les oncles, les tantes, les cousines et les cousins sont omniprésents dans la vie de Rich qui, après le départ de Becky, se contente de vider les fosses septiques. Il hésite à aller la rejoindre, parce que ce serait comme abandonner son héritage et les siens.

 

«C’était toujours la même histoire. J’entendais quelque chose au sujet du village, ou de l’ancien temps, et par curiosité, je posais la question à Alfred. Il éclatait de rire et me remettait à ma place. Puis il se lançait dans un récit qui bouleversait tout ce que je savais du monde. Alfred était l’oncle de p’pa, mais c’était comme mon grand-père, le seul que j’aie connu.» (p.30)

 

Cet oncle, un ami de tous, une âme aidante, devient le nœud du roman quand Rich apprend qu’il a fait un AVC et qu’il se retrouve à l’hôpital de Saint-Boniface entre la vie et la mort. Il part à la recherche de son père pour lui annoncer la nouvelle et c’est comme s’il se faufilait dans les méandres de son passé pour en trouver un sens et une direction. Va-t-il savoir un jour qui il est sur ce coin de terre du Manitoba, ce qu’il y fait et s’il peut s’avancer dans l’avenir avec Becky? Tout au fond de son être, il sent qu’il risque de se perdre s’il s’éloigne de sa communauté, de couper avec ce qui le lie à son lieu de naissance.

 

«Mais certains n’étaient jamais partis. Et en regardant défiler les arbres et les maisons et les granges, les cabanons pleins de skidoos, de VTT, de tracteurs, de camions et de panaches de chevreuil, j’ai commencé à percevoir cette alchimie singulière qui poussait les gens à rester — ce mélange complexe et grisant de circonstances et de passion. C’était une formule informe et changeante qui combinait famille, carrière, passe-temps, mode de vie, langue et culture. Mais au fondement de tout cela était le territoire. Avoir une terre ou pas.» (p.97)

 

En recherchant son père, il se faufile dans l’histoire de son clan, raconte leurs occupations, leurs travers, leurs épreuves et leur désolation. Rich relate ce passé qui oscille au plus profond de son être et qu’il hésite à secouer parce que cela lui fait un peu peur. 

 

HISTOIRE

 

Raconter toutes les péripéties de ce roman est difficile. Matthew Tétreault travaille à la manière des conteurs qui se moquent du temps et de l’espace, de la réalité physique, et qui savent toujours s’arranger avec les faits et la vérité. Les personnages se multiplient selon les lieux que visite Rich en se faufilant parfois dans une époque lointaine. L’auteur évoque des rencontres familiales, des drames cachés et refoulés que l’on hésite à aborder (les manœuvres tordues du vieux Gauthier), les frustrations et les colères qui refont surface quand Monique, la sœur de Richard, tente de comprendre qui elle est. 

 

«La vérité, c’est que je ne savais pas quoi leur dire. Je n’avais pas d’histoire à raconter. Seulement des lambeaux de vérités et de rumeurs. Comme les photos d’armée de p’pa. Des fragments sans récit. Monique en savait plus que moi sur notre histoire familiale — c’était elle qui me poussait à aller chercher ma carte. Alfred avait quelques anecdotes, mais je ne savais pas ce qui en faisait des histoires métisses. Où était donc la frontière entre les francophones et les Métis, qui avaient grandi ensemble, voisins, qui s’étaient mariés, et dont les familles se sont enchevêtrées, au fil des années, comme les fils d’une fucking ceinture fléchée? Je n’avais pas envie de commencer à démêler tout ça devant des inconnus dans un appartement du deuxième, à Saint-Boniface. J’ai regardé Becky. «Pourquoi tu leur racontes pas ton histoire à toi?» (p.187)

 

Alors j’ai su que je lisais un roman fabuleux qui tient du conte et de la légende qui vont dans toutes les directions pour faire un tricot géant. Un fait, une parole, une rencontre, une anecdote, et nous bifurquons dans une courbe du passé, glissons devant certains personnages pour revenir dans le présent où une blague fait rire tout le monde et calme le jeu. Une histoire pleine d’allers et de retours, de sauts dans toutes les directions pour finir par dresser un portrait assez fascinant d’un peuple qui survit malgré toutes les embûches. Nous nous retrouvons au cœur d’une quête d’identité qui est érodée de toute part, celle d’une minorité fragile comme la vie, qui peut basculer dans un claquement des doigts. 

 

ÊTRE

 

J’ai ressenti dans mon corps et mon esprit les tourments de Richard, les combats des métis qui ont dû lutter pour parler leur langue, se réfugier souvent dans des lieux négligés par la majorité anglophone et les mennonites qui s’occupent des vraies affaires de l’économie. Il reste peut-être à prendre sa revanche dans des matchs de hockey où l’on peut se défouler dans une violence inquiétante, même si on se sent coupable après un coup qui aurait pu être mortel. 

J’ai aimé viscéralement cette histoire tissée d’une foule de petites histoires qui font une vaste courtepointe. Elle raconte les grandeurs et les misères des humains qui s’imposent dans le temps et l’espace, qui témoignent des luttes d’une minorité qui veut seulement être. 

Un roman formidable de justesse et de sensibilité, de rêves et d’épreuves où Rich devient en quelque sorte le légataire de sa nation qui doit faire des choix pour demeurer fidèle à lui-même et aux siens. La mort d’Alfred marque la fin d’une époque, mais donnera aussi, peut-être, un élan à Rich qui fera un pas pour le meilleur et le pire. 

Un roman étonnant et percutant, l’histoire d’une vie pour Matthew Tétreault. Je ne peux m’empêcher de me demander qui je suis dans ce pays qu’est l’Amérique et quel est mon héritage après cette lecture. Et surtout, l’écrivain m’a fait comprendre que je ne pouvais sourire et crier haut et fort que mon avenir et celle des miens est assuré pour les décennies à venir. Et quelle langue! Vigoureuse, tordue, pleine de nœuds et envoûtante comme les cours d’eau de cette terre d’Amérique. 

 

TÉTREAULT MATTHEW : Tiens ta langue, Éditions La Peuplade, Montréal, 2025, 440 pages, 32,95 $. 

https://lapeuplade.com/archives/auteurs

mercredi 27 mai 2026

LA PIEUVRE NOUS DONNE UNE LEÇON DE VIE

J’AI BIEN ENVIE de vous parler de la pieuvre après la lecture du roman d’Anne Catherine Bomann intitulé «L’aquarium». Parce que cet animal unique est troublant. À commencer par sa vie courte qui prend fin à la reproduction. Lors du rapprochement, le mâle, après avoir donné sa semence, est souvent dévoré par la femelle. L’accouplement est fatal pour celui-ci. Et lors de la naissance des petits, la pieuvre succombe. Une tragédie digne des classiques grecques. Sans compter que cet animal solitaire ne va vers ses semblables que pour la continuité de l’espèce. Madame Bomann échafaude une belle intrigue autour de Rosa dans son ouvrage et fait un parallèle avec Vigga, une jeune fille qui peine à trouver sa place dans la société. Elle pourrait dériver sans se porter plus mal cependant. Il y a son amie Maiken avec qui elle partage tout et cela lui suffit. Mais la communauté danoise ne l’oublie pas et tente de lui dénicher un emploi. Elle profite d’un programme d’insertion pour vivre un stage, à l’aquarium de la ville, un lieu où l’on garde des animaux marins dans de grands bassins. Une sacrée besogne de nourrir ces bêtes qui fascinent les visiteurs, à commencer par Rosa, la petite pieuvre, qui prend ses aises dans sa piscine privée. 

 

Vigga est obligée de se présenter à l’aquarium pour effectuer ce qu’on lui demande. Tout sera vite terminé. Elle a l’habitude de ces immersions et ne crée jamais de remous, garde le profil bas, se contente de faire le nécessaire pour avoir droit aux prestations. Elle se laisse porter par les jours et les tâches qu’on lui confie sans ronchonner. Pas qu’elle soit indifférente, mais aucun métier ne la fascine au point d’y consacrer toutes ses énergies. 

La société danoise est renommée pour ses politiques sociales et Vigga en profite d’une certaine façon. Il semble que nul n’est largué dans cette société et il y a toujours quelqu’un pour lui tendre la main, pour l’aider à trouver un emploi qui pourra lui plaire. La jeune femme aime les bêtes et s’affirme comme une végétarienne convaincue. 

C’est déjà cela. 

Et la voilà dans l’envers du décor, à décortiquer du poisson pour nourrir les pensionnaires, devant respecter des règles strictes. Chacun a droit à son régime. Un travail qui n’exige pas de qualifications et qui demande seulement un peu de concentration. Il suffit de trancher, de séparer et de peser les rations selon les espèces. Tout va changer cependant quand elle se retrouve devant le bassin de Rosa.

 

«J’éclate de rire, sous l’effet de surprise. Rosa me regarde droit dans les yeux, une certaine sérénité émane d’elle, me dis-je, comme si elle avait l’habitude de prendre ce qu’elle veut et de laisser le reste. Ses pupilles sont noires avec de larges tirets et je soutiens notre échange de regards de peur de le casser si je cille. La sensation de son corps qui aspire ma peau quand elle bouge le long de mon bras est entièrement nouvelle pour moi. Mais je n’arrive pas entièrement à oublier cette histoire de bec, et je suis soulagée quand Johannes me montre comment je peux, doucement, ventouse par ventouse, desserrer sa prise. Elle retourne agilement dans l’eau, tout en changeant de couleur sous mes yeux, passant du violet à un corail étincelant.» (p.91)

 

Vigga est subjuguée par cet animal et prend l’habitude de venir la voir avant d’amorcer sa journée. Une sorte de complicité, d’entente, d’amitié, se tisse entre la pieuvre et la jeune femme. Une forme d’amour, je dirais comme il peut y en avoir entre une bête et un humain. 

Je pense à la renarde qui est apparue un matin derrière la maison à Wilson. Un miracle! Vite, elle a pris l’habitude de venir faire son tour. Bien sûr, je l’ai attirée en lui offrant un petit quelque chose à manger, comme Flora le fait dans le roman de Monique Proulx. Curieuse, peu farouche, elle est demeurée sur son quant-à-soi. Elle arrivait comme ça sans prévenir. Je lui donnais un restant de repas et après, elle se roulait en boule sur le sol nu du minuscule jardin japonais. Souvent, quand je travaillais dans les plates-bandes, elle venait et s’allongeait, le nez dans sa queue, sous le plus gros pin ou encore dans son lieu favori près du bassin d’oiseaux. 

Je continuais à désherber en lui parlant. 

Elle surveillait tout ce que je faisais pourtant. Comme si elle se demandait pourquoi je m’agitais autant. Une seule fois, quand je l’ai nourrie, elle m’a léché les doigts. Et, lorsque j’allais à la poste au coin, elle me suivait en trottinant à mes côtés. Elle est apparue avec trois renardeaux un peu plus tard. Ils ne s’approchèrent jamais. Peut-être qu’ils avaient reçu la consigne de garder leur distance. Et elle a disparu pendant un mois pour ressurgir comme si de rien n’était, toute belle et patiente. Je ne me lassais pas de son regard attentif et de ses grands yeux qui passaient du jaune ambré au brun. Et elle n’est plus revenue. Partie pour de bon cette fois. Elle était peut-être rendue à bout, parce que la vie des renards est plutôt courte. 

 

CONTACT

 

La stagiaire s’attache à Rosa. Elle aime ce contact quotidien, quand elle vient s’enrouler autour de son bras. Comme si la pieuvre et la jeune femme se reconnaissaient dans leur solitude. Et comment ne pas être fascinée par une bête aussi singulière? Vigga lit tout ce qu’elle peut trouver sur les pieuvres pour comprendre ses réactions et ses comportements. Comme je l’ai fait en cherchant à connaître les occupations des renards et leurs habitudes.

 

«On peut dire qu’elle goûte et sent avec ses bras. Elle est capable de se souvenir d’objets qu’elle n’a jamais vus, mais seulement touchés. Huit bras, chacun possédant un certain degré d’autonomie, ce qui semble lui permettre de gérer des éléments de réflexion (collecte et traitement de l’information, décisions et exécution de certains mouvements plutôt que d’autres) pour ainsi dire indépendamment du cerveau. Penser avec les bras.» (p.8)

 

Vigga développe une véritable passion pour les pieuvres qui changent de couleur avec l’environnement ou encore selon les émotions qu’elles ressentent. Elle néglige son amie Maiken, qui se retrouve enceinte. C’est vrai que la future maman s’éloigne comme si elle se recroquevillait autour de cet embryon qui prend de plus en plus de place en elle. 

La vie est faite ainsi. 

 

TRAGÉDIE

 

Rosa pond ses œufs. La naissance des petites pieuvres marque la fin pour elle. Pour une fois, Vigga a réussi à sortir de son isolement pour s’intéresser et avoir hâte de rentrer à l’aquarium le matin. La mort de Rosa est une tragédie. Comme si on la privait d’un travail et de faire partie d’une équipe qui adore les bêtes autant qu’elle. Peut-être que, pour la première fois, elle est devenue sociable et a aimé la présence du directeur Johannes, patient et prêt à lui expliquer les mœurs de ses pensionnaires. 

Une histoire fascinante, touchante et tellement belle. J’en voulais encore et encore des moments de lecture comme ça.

 

«Il y a une certaine façon de se sentir un être humain. Un être humain qui connaît la honte, un être humain qui traverse la rue sous la bruine pour rentrer chez lui. Il y a une certaine façon pour nous d’éprouver le fait d’être au monde par l’intermédiaire de nos sens. Comment ressentir le fait d’être une pieuvre? La pieuvre apprend, elle aussi, elle se souvient, elle tend la main. La pieuvre joue aussi. Pourquoi le sentiment d’être au monde, d’être un sujet ressentant, devrait-il nous appartenir à nous seuls?» (p.175)

 

Anne Catherine Bomann, une écrivaine danoise qui a une formation de psychologue, me surprend dans ses ouvrages que La Peuplade publie en traduction. J’avais beaucoup aimé son roman «En dehors de la game» paru en 2023. Il faut s’attendre, avec cette auteure, à réfléchir sur la société et à subir les tensions qu’il y a entre le «je» et le «nous» de la collectivité. 

Une présence humaine, encore une fois, qui secoue nos certitudes, nous oblige à douter de notre propension à croire que nous sommes uniques dans le monde du vivant. Surtout un regard singulier sur la différence et la diversité. Je pense plutôt que cette romancière réussit toujours à remettre en question le rôle que l’on veut bien s’attribuer dans la chaîne du vivant. Plus, je dirais qu’Anne Catherine Bomann m’a fait aimer les pieuvres et toutes les Rosa de la mer. Elle m’a permis d’oublier l’image du monstre aux longs tentacules qu’on a trop souvent véhiculé dans la littérature et le cinéma. 

 

BOMANN ANNE CATHERINE : «L’aquarium», Éditions La Peuplade, Montréal, 2026, 296 pages, 31,95 $.

 https://www.leslibraires.ca/livres/l-aquarium-9782925416838

mardi 17 février 2026

LE CRI D’UN PETIT GARÇON TROP LUCIDE

J’AI EU LA SENSATION de m’enfoncer dans une forêt en me faufilant dans «Une certaine tristesse», le premier roman de Mattis Savard-Verhoeven. Je me suis attardé d’abord, ce que je fais rarement, à la citation qui est un avertissement avant la grande route de la fiction. C’est toujours une phrase qui donne la couleur du texte. On ne prend jamais assez attention à ces extraits que les écrivains choisissent et qui indiquent la direction que nous allons suivre. Une sentence de Jiddu Krishnamurti cette fois. «Ce n’est pas un signe de bonne santé que d’être bien adapté à une société profondément malade.» Et je me suis risqué à m’avancer en retenant mon souffle, et je me suis retrouvé devant une masse de mots. L’impression de heurter la crête d’un trou noir. Une parole tricotée maille après maille qui fait une immense toile qui occupe les 140 pages de ce roman. Oui, une seule et même phrase. Pas de paragraphes, de chapitres pour s’arrêter et méditer : un terrible élan qui vous pousse dans un autre univers. Et j’ai avancé, un mot à la fois, comme si je traversais une rivière en posant le pied sur une pierre ronde, puis sur une autre plus étroite, jusqu’à la rive opposée. C’est qu’il a tant à dire ce Noé sur le monde, sa vie et ses rêves. Peut-être qu’il est à la barre d’une chaloupe qui va sauver la planète de tous les désastres, comme le grand-papa, le biblique Noé, qui a pu, jadis, échapper au déluge.

 

Noé fréquente son école, côtoie des camarades, est amoureux fou de son institutrice, madame Mélissa. Une passion comme on peut la vivre quand on n’est plus tout à fait un gamin et pas encore un adolescent. Un temps où l’on n’est pas à l’abri des drames et des vicissitudes de son milieu. 

Un compagnon de classe, Tristan, s’est suicidé. Mort inexpliquée et peut-être explicable. Un geste, chose certaine, qui n’aurait pas dû advenir. C’est le choc et, comme cela se fait dans ces circonstances, tout le personnel scolaire est mobilisé pour aider les jeunes, pour leur permettre de traverser cette épreuve avec le moins d’écorchures possible. Noé est perturbé avec tous les autres. C’est un drame qu’il n’aurait pas dû vivre, mais que la vie lui jette à la figure. Et le voilà aux prises avec toutes les questions et les doutes.

On l’oublie souvent, mais les enfants sont très conscients de la mort. Ils savent qu’un matin ou pendant la nuit, un vent fou pourrait les emporter. À douze ans, je «n’écrivais pas des romans sur la vie», mais tremblais en pensant que tout pouvait s’arrêter. J’étais convaincu que la rodeuse viendrait à la pleine lune, sur le bout des pieds pour me happer entre deux respirations. C’était dans la Bible. «Je viendrai comme un voleur». Tellement hanté par cette phrase que je ne voulais plus fermer les yeux, que je faisais tout pour demeurer éveillé et, quand «la grande avaleuse» se présenterait à la fenêtre de ma chambre, je pourrais la repousser dans les écores de la rivière aux Dorés

J’ai raconté ça dans un carnet publié en 2014 chez Lévesque Éditeur : «L’enfant qui ne voulait plus dormir.» Je pense que je faisais de l’angoisse alors et je n’avais personne à qui parler de mes frayeurs. Pas à ma mère, surtout qu’elle m’aurait demandé si j’étais en train de perdre la tête. On taisait ces choses. Et il n’y avait pas de psychologue à l’école. Ce n’était pas encore la mode. 

 

CONSCIENCE


Noé est un garçon surdoué, conscient que l’avenir est flou avec tout ce qui fait trembler la planète. Ses parents sont séparés et il l’accepte plutôt mal. Son père, un comédien d’abord, travaille maintenant dans une boulangerie et sa mère fait des ménages, reste hantée par ses fins de mois. Les deux sont présents cependant pour leur fils, qui rêve de les réconcilier et de constituer une vraie famille. Sa grand-mère vit à la campagne, dans un village, près du grand fleuve. 

 

«, j’ai toute la vie devant moi comme disait grand-maman, bon, on sait jamais, c’est bien pour ça que je vous parle aujourd’hui, que je m’adresse à vous, à quiconque prendra le temps de m’écouter, oui, je commencerais par vous parler de ma grand-mère, quelque chose d’assez terrible, pardonnez-moi, mais si je commence par ça, au moins, ce sera fait, ce sera dit, et après il y aura la beauté, je vous promets, je vous dirai pas que des choses terribles, en tout cas j’espère, je crois même que vous allez être un peu émus, que vous allez rire aussi, c’est bien le but d’une histoire, sinon à quoi bon, peut-être vous dire d’emblée que ma grand-maman elle rêvait d’écrire des livres, ou en tous cas au moins un,» (p.9)

 

Il faut un peu de temps pour saisir ce qui va de travers dans la vie de Noé. Il raconte son histoire, plonge dans le temps, autant dans le présent que dans le passé, sans que je comprenne vraiment où il se trouve et pourquoi il s’abandonne à cette obsession de l’écriture. 

Voilà un enfant seul, même s’il a une sœur dont il ne parle guère. Pas d’amis, aux prises avec une fixation sur madame Mélissa, ce qui lui causera des ennuis. 

D’une lucidité déconcertante, il est capable de raisonnements pointus et de vous expliquer les plus terribles choses sans avoir trop l’air de s’y attarder. Pas juste sa petite aventure, mais les dangers qui secouent la planète, surtout les bouleversements climatiques qui assombrissent le futur et son propre avenir. Et cette violence, les guerres et un peu tout ce qui claudique autour de lui. 

Comment rester indifférent devant les drames et les démences que l’on ne cesse de diffuser à la télévision (les tueries de masse, par exemple) où le pire se reproduit chaque minute? Il réfléchit, jongle avec des questions que les adultes ne comprennent pas toujours. Et quand ils répondent, ce ne sont jamais les bons mots, ceux qu’il voudrait entendre. 

 

BASCULE

 

On apprend, en suivant cette phrase sans fin, que Noé a écrit un texte à l’école qui a fait des vagues. Un récit où un petit garçon demande à sa mère de lui donner la mort. Si elle lui a offert la vie, elle peut bien lui accorder ce privilège.

 

«, tous ces gens qui ont mis dans leur tête, et dans celle de mes parents, que je voulais mourir, c’était juste de la fiction, c’est ce que j’avais beau leur dire, leur répéter, l’histoire d’un enfant trop lucide qui en peut plus d’être affecté par toutes les souffrances du monde et qui demande à sa mère de lui enlever la vie, il lui dit C’est toi qui m’as mis au monde, c’est à toi de m’en faire sortir, et la mère au départ refuse, elle dit Tu es fou, tu veux me tuer ou quoi? mais quand elle réalise que d’une façon ou d’une autre son enfant va trouver un moyen de mourir, elle finit par accepter, et alors elle lui met un oreiller sur le visage et l’enfant finit par arrêter de respirer, et puis la vie des parents reprend son cours,» (p.114)

 

L’histoire d’un enfant souffrant dans son corps et son âme. Il se voit laid, affreux, fait tout pour ne pas se surprendre dans un miroir. Son visage est couvert de pustules et de boutons. Il a l’impression d’être une blessure devant les autres. C’est du moins ce qu’il répète. Il écoute Greta Thunberg à la télévision, qui apostrophe les adultes et c’est comme sa voix et ses pensées qui reviennent en écho. 

 

«, il y avait une fille qui s’adressait à une assemblée et qui disait Il faut agir, comment osez-vous rester assis comme ça sur votre cul, elle disait Nous sommes des enfants, c’est pas à nous de tout faire tout seuls, et les visages dans l’assemblée étaient de marbre, oui, dans ces visages c’était comme si la vie était partie, comme si le feu était éteint,» (p.77)

 

Noé aime son père et sa mère, mais il tremble devant le monde et les dérapages de la société, cherche à trouver sa place auprès de madame Mélissa et de sa grand-mère, qui a été avalée par les eaux du fleuve après qu’il ait été méchant avec elle. Peut-on tuer quelqu’un qu’on adore avec une seule parole aiguisée comme un rasoir? Il se sent coupable, bien sûr, et il écrit, sans reprendre son souffle, imagine tout dire avant de sortir de son refuge pour aller vers les autres et leur parler pour de bon.

Un récit exigeant qui touche l’âme et l’être. Noé m’a souvent troublé et laissé mal dans ma tête. Il voit tout ce qui ne va pas autour de lui et aimerait bien retrouver sa grand-mère qu’il adulait. 

Comment effleurer l’être avec une brassée de mots? Est-ce que leur offrir toute la place va suffire à atténuer la douleur et la souffrance qui le ronge?

Il faut être patient avec Noé. Ses propos nous cernent, nous aspirent, nous bousculent et ne nous donnent que peu d’espace pour se justifier. Ce garçon vous accuse dans sa parole frénétique qui devient incantatoire.

Un texte d’un poids terrible qui finit par révéler la tragédie de Noé trop conscient et présent au monde. Et puis il y a cette épiphanie qui nous abandonne dans le plus terrifiant des vertiges, et, peut-être, seulement témoins impuissants de la douleur de vivre, celle de Noé, mais aussi celle de tous les «vieux enfants» qui ferment les yeux pour ne pas céder au désespoir. 

Le cri de l’âme d’un jeune qui accepte mal l’incompréhension et l’insensibilité des adultes qui refusent d’ouvrir leur cœur à tous les Noé de la Terre, incapables qu’ils sont d’échapper à leur propre détresse. C’est dur, terrible, sans atermoiements, juste, comme la parole d’un enfant peut l’être.  

 

SAVARD-VERHOEVEN MATTIS : «Une certaine tristesse», Éditions de La Peuplade, Montréal, 2025, 144 pages, 24,95 $https://lapeuplade.com/archives/livres/une-certaine-tristesse

jeudi 11 septembre 2025

MARIE-HÉLÈNE VOYER NOUS SECOUE

MARIE-HÉLÈNE VOYER publie un troisième recueil de poésie depuis 2018. Un livre qui m’a entraîné dans l’univers des femmes à travers les époques. «Précieux Sang» se présente comme des chants qui se concentrent sur la terrible épopée des humains qui ont trimé dans des usines et dans des conditions où l’on devait subir la chaleur et l’air irrespirable. Tâches épuisantes pendant de longues heures, cadence imposée, stress avec des maladies qui apparaissaient avec le temps. Les fibres attaquaient les poumons. Que dire des allumettières qui devaient manier le souffre et qui héritaient de cancers qui leur rongeaient le visage. Sans compter les agressions des contremaîtres qui se permettaient à peu près tout. Toutes vues comme des machines qui n’avaient droit à aucune erreur. Madame Voyer nous fait entendre des voix et des chants que nous ne retrouvons plus souvent en poésie. L’écrivaine continue ainsi son engagement et secoue la parole et les mots pour montrer les souffrances vécues par les femmes et les hommes au cours des siècles. 

 

Marie-Hélène Voyer amorce son recueil avec une image saisissante qui indique bien sa démarche et le regard qu’elle a sur le monde. Fillette, elle se dissimulait derrière les longs rideaux qui pendaient devant les fenêtres jusqu’au plancher. Elle s’enroulait dans les tentures et pouvait tout surveiller en se croyant «invisible», voir sa famille de l’extérieur pour décortiquer leurs rituels. Comme si elle apercevait le tout à travers un filtre et surprenait des propos qui venaient comme d’un ailleurs qui pouvait l’avaler. Peut-être que, déjà, elle refusait d’être happée par le monde des adultes.

 

«Je m’imaginais témoin de vies anonymes; dans la touffeur des champs, des corps affairés se confondaient avec les vies laborieuses de toutes époques; dans le jardin, je distinguais pareils corps, sarcleux et bêcheux, des silhouettes qui s’évanouissaient en se recomposaient dans leurs gestes anciens. Sort de ton maudit coqueron, me criait grand-mère, voyez donc cette enfant toujours fourrée dans les rideaux.» (p.9)

 

Toutes les générations se mélangeaient alors dans les travaux de ses parents, de ses frères et de ses sœurs. Tous devenaient des ombres qui traversaient l’espace en reprenant des gestes, des tâches qui ne semblaient jamais vouloir prendre fin. 

 

TÉMOIN

 

La petite fille devenait la témoin d’un monde, d’une réalité poreuse qui faisait s’effriter les limites du temps. Comme si, en surveillant sa famille, elle pouvait surprendre ses ancêtres. Elle percevait dans ce jeu des forces et des règles que la société maintenait à travers les âges. Le moment s’étiolait et elle prenait conscience de la fatalité des corvées qui revenaient sans fin, ces besognes qui avalaient toutes les générations et qui finissaient par les briser. 

 

«J’ai grandi hantée par des portraits aveugles ou démembrés. J’ai grandi avec la certitude qu’il était normal de laisser sa peau au travail. D’y perdre des morceaux.» (p.187)

 

J’ai l’impression de voir ma mère qui, jour après jour, n’arrivait jamais à bout de toutes les tâches ménagères. Ou mon père, qui travaillait dur sur la ferme pour nourrir les bêtes et cultiver les champs, ou dans la forêt où il s’éreintait pendant des mois de froid et de neige. Un univers sans pitié où tous risquaient leur peau du matin au soir et qui ne faisait jamais de gagnants. Comme condamnés en naissant à un fardeau abrutissant. C’était comme ça avant la Révolution tranquille où la fille reprenait les gestes de la mère et où les fils suivaient les pas du père. L’éducation et la scolarisation ont permis à ma génération de se libérer de ces «esclavages» sans pour autant devenir des êtres totalement libres.

 

«Je viens d’un monde où nos corps — adultes, enfants et bêtes — se confondent dans une seule et même force de travail. Des corps rompus et ramanchés, des corps souvent soignés avec les remèdes des animaux… … Je viens d’une lignée de corps ployés. J’écris le dos courbé.» (p.190)

 

Je pense à mon père et à mes frères les plus âgés qui se désâmaient dans la forêt et qui risquaient leur peau à la drave quand le dégel venait et qu’il devait défaire les embâcles pour que les troncs flottent jusqu’aux moulins. Ou encore ces corps qu’il fallait ramener dans la paroisse au printemps, des morts qu’on avait gardés au froid pendant des semaines dans un hangar. 

 

L’ENFER DU QUOTIDIEN


Ces tâches épuisantes, terribles où le risque faisait partie du quotidien. Ce travail qui demandait toutes les énergies. Je le sais pour avoir trimé en forêt pendant des étés pour pouvoir aller à l’université, à l’automne. Un ouvrage qui me laissait hébété et comme vidé de toute pensée au bout de la journée.

Et les femmes qui couraient du matin au soir, s’occupant des enfants et du bétail avec l’aide des plus grands pendant les mois d’hiver, pendant que l’homme était dans les chantiers. Des tâches qui ne leur cédaient pas une seconde de répit, qui les empêchaient de simplement respirer, d’être pleinement dans leur tête et dans leur âme. Toujours bousculées par une corvée ou en train de veiller sur un petit malade. Sans compter ces bouches qui se multipliaient et qui déformaient leurs corps. 

 

«Quand j’écris, je cherche à nommer au plus juste l’à-vif de l’expérience de vivre. Je ne connais de beauté que la beauté un peu douloureuse, craquelée… … Écrire, c’est tâtonner, chercher notre chemin entre nos propres aveuglements… … Je veux voir avec les yeux de chair. Toujours. Je ne sais pas écrire autrement qu’éblouie.» (p.193-195-197)

 

Celles et ceux qui ont risqué leur vie dans des usines et dû s’adapter à la fragmentation du travail, répétant pendant des heures des gestes qui ont transformé des humains en mécanique. On a commencé par faire des femmes et des hommes des robots dans les manufactures avant d’inventer des machines qui ont pris leur place.

 

«la fonderie c’est l’enfer

   une vraie vie de bestiaille

 

   dans les cuivres

   les plombs fondus

   les gars travaillent

   encatinés dans leurs combines

   coupe-feu

 

   quand ils se mettent à boucaner

   les autres gars les tapochent

   les roulent à terre

   pour les éteindre

 

   ça magane un homme

   flamber souvent» (p.55)

 

Les femmes ne sont pas en reste dans les filatures ou encore dans ces lieux insalubres où l’on fabriquait les allumettes. Marjolaine Bouchard et Marie-Paule Villeneuve ont fait un travail admirable pour décrire la vie de ces héroïnes dans des romans saisissants. 

 

«on travaillait tapies

   dans nos gestes

   murées

   dans le temps replié

   on démottait martelait

   séparait l’amiante

   du minerai

   roche de crin

   cœur d’épouvantail» (p.81)

 

Tous écourtaient leur vie, mais que faire quand c’est le seul moyen de nourrir la famille et les enfants? Tous des sacrifiés et des victimes de travaux forcés, écrasés par une fatalité qui se transmettait de génération en génération.

 

«on se savait maganées

   on tombait comme des mouches

   inhalations

   cataplasmes

   toux quintes consomption

   couenne et carrés de camphre

   nos remèdes s’épuisaient

   au même rythme que nous» (p.93)

 

Nous sommes loin du «moi-je» qui s’impose si souvent dans la poésie actuelle, des petites démangeaisons existentielles, des rimes émotionnelles où l’on étale son mal être sans prendre la peine de s’ouvrir les yeux pour voir autour de soi, pour s’imbiber du monde et de la souffrance collective dans laquelle nous sommes toujours engoncés malgré les publicités qui nous font rêver d’un paradis inatteignable. 

 

RÉALITÉ

 

Marie-Hélène Voyer empoigne la réalité, la dit dans le long temps, celui d’avant et de maintenant, décrit ces conditions où des hommes et des femmes risquent leur peau pour gagner leur vie. Bien sûr que ces tâches existent encore malgré les lois et les syndicats. 

Que penser de l’exportation du travail trop dangereux et abrutissant vers les pays du tiers-monde et ces travaux que l’on ne veut plus faire et que l’on confie aux migrants? L’horreur des usines du début du siècle dernier se retrouve ailleurs. Et nous fermons les yeux en arborant nos vêtements fabriqués par des enfants dans de véritables geôles. 

Recueil nécessaire, celui de Marie-Hélène Voyer. Un effort remarquable de conscientisation, de sensibilisation et un témoignage qui échappe aux carcans du temps et de l’histoire. Un ouvrage qui démontre que nous sommes les mailles d’un immense tricot et que l’assujettissement d’un homme ou d’une femme par d’autres, peu importe l’endroit de la planète, nous touche tous. 

Un recueil dur, juste, dérangeant, parfois intolérable dans certaines descriptions. Pas moyen de demeurer indifférent. Dans une langue vigoureuse et rebelle, l’écrivaine nous sensibilise à cette déresponsabilisation qui marque notre époque en plongeant dans le temps pour dire et faire voir que nous sommes tous liés à la grande et folle course des humains, à la tragédie de la survie. Peut-on imaginer autre chose? Il le faut pour l’avenir de la planète et de l’aventure humaine. 

 

VOYER MARIE-HÉLÈNE : «Précieux Sang», Éditions La Peuplade, Chicoutimi, 214 pages, 27,95 $.

https://lapeuplade.com/archives/livres/precieux-sang