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mercredi 27 mai 2026

LA PIEUVRE NOUS DONNE UNE LEÇON DE VIE

J’AI BIEN ENVIE de vous parler de la pieuvre après la lecture du roman d’Anne Catherine Bomann intitulé «L’aquarium». Parce que cet animal unique est troublant. À commencer par sa vie courte qui prend fin à la reproduction. Lors du rapprochement, le mâle, après avoir donné sa semence, est souvent dévoré par la femelle. L’accouplement est fatal pour celui-ci. Et lors de la naissance des petits, la pieuvre succombe. Une tragédie digne des classiques grecques. Sans compter que cet animal solitaire ne va vers ses semblables que pour la continuité de l’espèce. Madame Bomann échafaude une belle intrigue autour de Rosa dans son ouvrage et fait un parallèle avec Vigga, une jeune fille qui peine à trouver sa place dans la société. Elle pourrait dériver sans se porter plus mal cependant. Il y a son amie Maiken avec qui elle partage tout et cela lui suffit. Mais la communauté danoise ne l’oublie pas et tente de lui dénicher un emploi. Elle profite d’un programme d’insertion pour vivre un stage, à l’aquarium de la ville, un lieu où l’on garde des animaux marins dans de grands bassins. Une sacrée besogne de nourrir ces bêtes qui fascinent les visiteurs, à commencer par Rosa, la petite pieuvre, qui prend ses aises dans sa piscine privée. 

 

Vigga est obligée de se présenter à l’aquarium pour effectuer ce qu’on lui demande. Tout sera vite terminé. Elle a l’habitude de ces immersions et ne crée jamais de remous, garde le profil bas, se contente de faire le nécessaire pour avoir droit aux prestations. Elle se laisse porter par les jours et les tâches qu’on lui confie sans ronchonner. Pas qu’elle soit indifférente, mais aucun métier ne la fascine au point d’y consacrer toutes ses énergies. 

La société danoise est renommée pour ses politiques sociales et Vigga en profite d’une certaine façon. Il semble que nul n’est largué dans cette société et il y a toujours quelqu’un pour lui tendre la main, pour l’aider à trouver un emploi qui pourra lui plaire. La jeune femme aime les bêtes et s’affirme comme une végétarienne convaincue. 

C’est déjà cela. 

Et la voilà dans l’envers du décor, à décortiquer du poisson pour nourrir les pensionnaires, devant respecter des règles strictes. Chacun a droit à son régime. Un travail qui n’exige pas de qualifications et qui demande seulement un peu de concentration. Il suffit de trancher, de séparer et de peser les rations selon les espèces. Tout va changer cependant quand elle se retrouve devant le bassin de Rosa.

 

«J’éclate de rire, sous l’effet de surprise. Rosa me regarde droit dans les yeux, une certaine sérénité émane d’elle, me dis-je, comme si elle avait l’habitude de prendre ce qu’elle veut et de laisser le reste. Ses pupilles sont noires avec de larges tirets et je soutiens notre échange de regards de peur de le casser si je cille. La sensation de son corps qui aspire ma peau quand elle bouge le long de mon bras est entièrement nouvelle pour moi. Mais je n’arrive pas entièrement à oublier cette histoire de bec, et je suis soulagée quand Johannes me montre comment je peux, doucement, ventouse par ventouse, desserrer sa prise. Elle retourne agilement dans l’eau, tout en changeant de couleur sous mes yeux, passant du violet à un corail étincelant.» (p.91)

 

Vigga est subjuguée par cet animal et prend l’habitude de venir la voir avant d’amorcer sa journée. Une sorte de complicité, d’entente, d’amitié, se tisse entre la pieuvre et la jeune femme. Une forme d’amour, je dirais comme il peut y en avoir entre une bête et un humain. 

Je pense à la renarde qui est apparue un matin derrière la maison à Wilson. Un miracle! Vite, elle a pris l’habitude de venir faire son tour. Bien sûr, je l’ai attirée en lui offrant un petit quelque chose à manger, comme Flora le fait dans le roman de Monique Proulx. Curieuse, peu farouche, elle est demeurée sur son quant-à-soi. Elle arrivait comme ça sans prévenir. Je lui donnais un restant de repas et après, elle se roulait en boule sur le sol nu du minuscule jardin japonais. Souvent, quand je travaillais dans les plates-bandes, elle venait et s’allongeait, le nez dans sa queue, sous le plus gros pin ou encore dans son lieu favori près du bassin d’oiseaux. 

Je continuais à désherber en lui parlant. 

Elle surveillait tout ce que je faisais pourtant. Comme si elle se demandait pourquoi je m’agitais autant. Une seule fois, quand je l’ai nourrie, elle m’a léché les doigts. Et, lorsque j’allais à la poste au coin, elle me suivait en trottinant à mes côtés. Elle est apparue avec trois renardeaux un peu plus tard. Ils ne s’approchèrent jamais. Peut-être qu’ils avaient reçu la consigne de garder leur distance. Et elle a disparu pendant un mois pour ressurgir comme si de rien n’était, toute belle et patiente. Je ne me lassais pas de son regard attentif et de ses grands yeux qui passaient du jaune ambré au brun. Et elle n’est plus revenue. Partie pour de bon cette fois. Elle était peut-être rendue à bout, parce que la vie des renards est plutôt courte. 

 

CONTACT

 

La stagiaire s’attache à Rosa. Elle aime ce contact quotidien, quand elle vient s’enrouler autour de son bras. Comme si la pieuvre et la jeune femme se reconnaissaient dans leur solitude. Et comment ne pas être fascinée par une bête aussi singulière? Vigga lit tout ce qu’elle peut trouver sur les pieuvres pour comprendre ses réactions et ses comportements. Comme je l’ai fait en cherchant à connaître les occupations des renards et leurs habitudes.

 

«On peut dire qu’elle goûte et sent avec ses bras. Elle est capable de se souvenir d’objets qu’elle n’a jamais vus, mais seulement touchés. Huit bras, chacun possédant un certain degré d’autonomie, ce qui semble lui permettre de gérer des éléments de réflexion (collecte et traitement de l’information, décisions et exécution de certains mouvements plutôt que d’autres) pour ainsi dire indépendamment du cerveau. Penser avec les bras.» (p.8)

 

Vigga développe une véritable passion pour les pieuvres qui changent de couleur avec l’environnement ou encore selon les émotions qu’elles ressentent. Elle néglige son amie Maiken, qui se retrouve enceinte. C’est vrai que la future maman s’éloigne comme si elle se recroquevillait autour de cet embryon qui prend de plus en plus de place en elle. 

La vie est faite ainsi. 

 

TRAGÉDIE

 

Rosa pond ses œufs. La naissance des petites pieuvres marque la fin pour elle. Pour une fois, Vigga a réussi à sortir de son isolement pour s’intéresser et avoir hâte de rentrer à l’aquarium le matin. La mort de Rosa est une tragédie. Comme si on la privait d’un travail et de faire partie d’une équipe qui adore les bêtes autant qu’elle. Peut-être que, pour la première fois, elle est devenue sociable et a aimé la présence du directeur Johannes, patient et prêt à lui expliquer les mœurs de ses pensionnaires. 

Une histoire fascinante, touchante et tellement belle. J’en voulais encore et encore des moments de lecture comme ça.

 

«Il y a une certaine façon de se sentir un être humain. Un être humain qui connaît la honte, un être humain qui traverse la rue sous la bruine pour rentrer chez lui. Il y a une certaine façon pour nous d’éprouver le fait d’être au monde par l’intermédiaire de nos sens. Comment ressentir le fait d’être une pieuvre? La pieuvre apprend, elle aussi, elle se souvient, elle tend la main. La pieuvre joue aussi. Pourquoi le sentiment d’être au monde, d’être un sujet ressentant, devrait-il nous appartenir à nous seuls?» (p.175)

 

Anne Catherine Bomann, une écrivaine danoise qui a une formation de psychologue, me surprend dans ses ouvrages que La Peuplade publie en traduction. J’avais beaucoup aimé son roman «En dehors de la game» paru en 2023. Il faut s’attendre, avec cette auteure, à réfléchir sur la société et à subir les tensions qu’il y a entre le «je» et le «nous» de la collectivité. 

Une présence humaine, encore une fois, qui secoue nos certitudes, nous oblige à douter de notre propension à croire que nous sommes uniques dans le monde du vivant. Surtout un regard singulier sur la différence et la diversité. Je pense plutôt que cette romancière réussit toujours à remettre en question le rôle que l’on veut bien s’attribuer dans la chaîne du vivant. Plus, je dirais qu’Anne Catherine Bomann m’a fait aimer les pieuvres et toutes les Rosa de la mer. Elle m’a permis d’oublier l’image du monstre aux longs tentacules qu’on a trop souvent véhiculé dans la littérature et le cinéma. 

 

BOMANN ANNE CATHERINE : «L’aquarium», Éditions La Peuplade, Montréal, 2026, 296 pages, 31,95 $.

 https://www.leslibraires.ca/livres/l-aquarium-9782925416838

mardi 17 février 2026

LE CRI D’UN PETIT GARÇON TROP LUCIDE

J’AI EU LA SENSATION de m’enfoncer dans une forêt en me faufilant dans «Une certaine tristesse», le premier roman de Mattis Savard-Verhoeven. Je me suis attardé d’abord, ce que je fais rarement, à la citation qui est un avertissement avant la grande route de la fiction. C’est toujours une phrase qui donne la couleur du texte. On ne prend jamais assez attention à ces extraits que les écrivains choisissent et qui indiquent la direction que nous allons suivre. Une sentence de Jiddu Krishnamurti cette fois. «Ce n’est pas un signe de bonne santé que d’être bien adapté à une société profondément malade.» Et je me suis risqué à m’avancer en retenant mon souffle, et je me suis retrouvé devant une masse de mots. L’impression de heurter la crête d’un trou noir. Une parole tricotée maille après maille qui fait une immense toile qui occupe les 140 pages de ce roman. Oui, une seule et même phrase. Pas de paragraphes, de chapitres pour s’arrêter et méditer : un terrible élan qui vous pousse dans un autre univers. Et j’ai avancé, un mot à la fois, comme si je traversais une rivière en posant le pied sur une pierre ronde, puis sur une autre plus étroite, jusqu’à la rive opposée. C’est qu’il a tant à dire ce Noé sur le monde, sa vie et ses rêves. Peut-être qu’il est à la barre d’une chaloupe qui va sauver la planète de tous les désastres, comme le grand-papa, le biblique Noé, qui a pu, jadis, échapper au déluge.

 

Noé fréquente son école, côtoie des camarades, est amoureux fou de son institutrice, madame Mélissa. Une passion comme on peut la vivre quand on n’est plus tout à fait un gamin et pas encore un adolescent. Un temps où l’on n’est pas à l’abri des drames et des vicissitudes de son milieu. 

Un compagnon de classe, Tristan, s’est suicidé. Mort inexpliquée et peut-être explicable. Un geste, chose certaine, qui n’aurait pas dû advenir. C’est le choc et, comme cela se fait dans ces circonstances, tout le personnel scolaire est mobilisé pour aider les jeunes, pour leur permettre de traverser cette épreuve avec le moins d’écorchures possible. Noé est perturbé avec tous les autres. C’est un drame qu’il n’aurait pas dû vivre, mais que la vie lui jette à la figure. Et le voilà aux prises avec toutes les questions et les doutes.

On l’oublie souvent, mais les enfants sont très conscients de la mort. Ils savent qu’un matin ou pendant la nuit, un vent fou pourrait les emporter. À douze ans, je «n’écrivais pas des romans sur la vie», mais tremblais en pensant que tout pouvait s’arrêter. J’étais convaincu que la rodeuse viendrait à la pleine lune, sur le bout des pieds pour me happer entre deux respirations. C’était dans la Bible. «Je viendrai comme un voleur». Tellement hanté par cette phrase que je ne voulais plus fermer les yeux, que je faisais tout pour demeurer éveillé et, quand «la grande avaleuse» se présenterait à la fenêtre de ma chambre, je pourrais la repousser dans les écores de la rivière aux Dorés

J’ai raconté ça dans un carnet publié en 2014 chez Lévesque Éditeur : «L’enfant qui ne voulait plus dormir.» Je pense que je faisais de l’angoisse alors et je n’avais personne à qui parler de mes frayeurs. Pas à ma mère, surtout qu’elle m’aurait demandé si j’étais en train de perdre la tête. On taisait ces choses. Et il n’y avait pas de psychologue à l’école. Ce n’était pas encore la mode. 

 

CONSCIENCE


Noé est un garçon surdoué, conscient que l’avenir est flou avec tout ce qui fait trembler la planète. Ses parents sont séparés et il l’accepte plutôt mal. Son père, un comédien d’abord, travaille maintenant dans une boulangerie et sa mère fait des ménages, reste hantée par ses fins de mois. Les deux sont présents cependant pour leur fils, qui rêve de les réconcilier et de constituer une vraie famille. Sa grand-mère vit à la campagne, dans un village, près du grand fleuve. 

 

«, j’ai toute la vie devant moi comme disait grand-maman, bon, on sait jamais, c’est bien pour ça que je vous parle aujourd’hui, que je m’adresse à vous, à quiconque prendra le temps de m’écouter, oui, je commencerais par vous parler de ma grand-mère, quelque chose d’assez terrible, pardonnez-moi, mais si je commence par ça, au moins, ce sera fait, ce sera dit, et après il y aura la beauté, je vous promets, je vous dirai pas que des choses terribles, en tout cas j’espère, je crois même que vous allez être un peu émus, que vous allez rire aussi, c’est bien le but d’une histoire, sinon à quoi bon, peut-être vous dire d’emblée que ma grand-maman elle rêvait d’écrire des livres, ou en tous cas au moins un,» (p.9)

 

Il faut un peu de temps pour saisir ce qui va de travers dans la vie de Noé. Il raconte son histoire, plonge dans le temps, autant dans le présent que dans le passé, sans que je comprenne vraiment où il se trouve et pourquoi il s’abandonne à cette obsession de l’écriture. 

Voilà un enfant seul, même s’il a une sœur dont il ne parle guère. Pas d’amis, aux prises avec une fixation sur madame Mélissa, ce qui lui causera des ennuis. 

D’une lucidité déconcertante, il est capable de raisonnements pointus et de vous expliquer les plus terribles choses sans avoir trop l’air de s’y attarder. Pas juste sa petite aventure, mais les dangers qui secouent la planète, surtout les bouleversements climatiques qui assombrissent le futur et son propre avenir. Et cette violence, les guerres et un peu tout ce qui claudique autour de lui. 

Comment rester indifférent devant les drames et les démences que l’on ne cesse de diffuser à la télévision (les tueries de masse, par exemple) où le pire se reproduit chaque minute? Il réfléchit, jongle avec des questions que les adultes ne comprennent pas toujours. Et quand ils répondent, ce ne sont jamais les bons mots, ceux qu’il voudrait entendre. 

 

BASCULE

 

On apprend, en suivant cette phrase sans fin, que Noé a écrit un texte à l’école qui a fait des vagues. Un récit où un petit garçon demande à sa mère de lui donner la mort. Si elle lui a offert la vie, elle peut bien lui accorder ce privilège.

 

«, tous ces gens qui ont mis dans leur tête, et dans celle de mes parents, que je voulais mourir, c’était juste de la fiction, c’est ce que j’avais beau leur dire, leur répéter, l’histoire d’un enfant trop lucide qui en peut plus d’être affecté par toutes les souffrances du monde et qui demande à sa mère de lui enlever la vie, il lui dit C’est toi qui m’as mis au monde, c’est à toi de m’en faire sortir, et la mère au départ refuse, elle dit Tu es fou, tu veux me tuer ou quoi? mais quand elle réalise que d’une façon ou d’une autre son enfant va trouver un moyen de mourir, elle finit par accepter, et alors elle lui met un oreiller sur le visage et l’enfant finit par arrêter de respirer, et puis la vie des parents reprend son cours,» (p.114)

 

L’histoire d’un enfant souffrant dans son corps et son âme. Il se voit laid, affreux, fait tout pour ne pas se surprendre dans un miroir. Son visage est couvert de pustules et de boutons. Il a l’impression d’être une blessure devant les autres. C’est du moins ce qu’il répète. Il écoute Greta Thunberg à la télévision, qui apostrophe les adultes et c’est comme sa voix et ses pensées qui reviennent en écho. 

 

«, il y avait une fille qui s’adressait à une assemblée et qui disait Il faut agir, comment osez-vous rester assis comme ça sur votre cul, elle disait Nous sommes des enfants, c’est pas à nous de tout faire tout seuls, et les visages dans l’assemblée étaient de marbre, oui, dans ces visages c’était comme si la vie était partie, comme si le feu était éteint,» (p.77)

 

Noé aime son père et sa mère, mais il tremble devant le monde et les dérapages de la société, cherche à trouver sa place auprès de madame Mélissa et de sa grand-mère, qui a été avalée par les eaux du fleuve après qu’il ait été méchant avec elle. Peut-on tuer quelqu’un qu’on adore avec une seule parole aiguisée comme un rasoir? Il se sent coupable, bien sûr, et il écrit, sans reprendre son souffle, imagine tout dire avant de sortir de son refuge pour aller vers les autres et leur parler pour de bon.

Un récit exigeant qui touche l’âme et l’être. Noé m’a souvent troublé et laissé mal dans ma tête. Il voit tout ce qui ne va pas autour de lui et aimerait bien retrouver sa grand-mère qu’il adulait. 

Comment effleurer l’être avec une brassée de mots? Est-ce que leur offrir toute la place va suffire à atténuer la douleur et la souffrance qui le ronge?

Il faut être patient avec Noé. Ses propos nous cernent, nous aspirent, nous bousculent et ne nous donnent que peu d’espace pour se justifier. Ce garçon vous accuse dans sa parole frénétique qui devient incantatoire.

Un texte d’un poids terrible qui finit par révéler la tragédie de Noé trop conscient et présent au monde. Et puis il y a cette épiphanie qui nous abandonne dans le plus terrifiant des vertiges, et, peut-être, seulement témoins impuissants de la douleur de vivre, celle de Noé, mais aussi celle de tous les «vieux enfants» qui ferment les yeux pour ne pas céder au désespoir. 

Le cri de l’âme d’un jeune qui accepte mal l’incompréhension et l’insensibilité des adultes qui refusent d’ouvrir leur cœur à tous les Noé de la Terre, incapables qu’ils sont d’échapper à leur propre détresse. C’est dur, terrible, sans atermoiements, juste, comme la parole d’un enfant peut l’être.  

 

SAVARD-VERHOEVEN MATTIS : «Une certaine tristesse», Éditions de La Peuplade, Montréal, 2025, 144 pages, 24,95 $https://lapeuplade.com/archives/livres/une-certaine-tristesse

jeudi 11 septembre 2025

MARIE-HÉLÈNE VOYER NOUS SECOUE

MARIE-HÉLÈNE VOYER publie un troisième recueil de poésie depuis 2018. Un livre qui m’a entraîné dans l’univers des femmes à travers les époques. «Précieux Sang» se présente comme des chants qui se concentrent sur la terrible épopée des humains qui ont trimé dans des usines et dans des conditions où l’on devait subir la chaleur et l’air irrespirable. Tâches épuisantes pendant de longues heures, cadence imposée, stress avec des maladies qui apparaissaient avec le temps. Les fibres attaquaient les poumons. Que dire des allumettières qui devaient manier le souffre et qui héritaient de cancers qui leur rongeaient le visage. Sans compter les agressions des contremaîtres qui se permettaient à peu près tout. Toutes vues comme des machines qui n’avaient droit à aucune erreur. Madame Voyer nous fait entendre des voix et des chants que nous ne retrouvons plus souvent en poésie. L’écrivaine continue ainsi son engagement et secoue la parole et les mots pour montrer les souffrances vécues par les femmes et les hommes au cours des siècles. 

 

Marie-Hélène Voyer amorce son recueil avec une image saisissante qui indique bien sa démarche et le regard qu’elle a sur le monde. Fillette, elle se dissimulait derrière les longs rideaux qui pendaient devant les fenêtres jusqu’au plancher. Elle s’enroulait dans les tentures et pouvait tout surveiller en se croyant «invisible», voir sa famille de l’extérieur pour décortiquer leurs rituels. Comme si elle apercevait le tout à travers un filtre et surprenait des propos qui venaient comme d’un ailleurs qui pouvait l’avaler. Peut-être que, déjà, elle refusait d’être happée par le monde des adultes.

 

«Je m’imaginais témoin de vies anonymes; dans la touffeur des champs, des corps affairés se confondaient avec les vies laborieuses de toutes époques; dans le jardin, je distinguais pareils corps, sarcleux et bêcheux, des silhouettes qui s’évanouissaient en se recomposaient dans leurs gestes anciens. Sort de ton maudit coqueron, me criait grand-mère, voyez donc cette enfant toujours fourrée dans les rideaux.» (p.9)

 

Toutes les générations se mélangeaient alors dans les travaux de ses parents, de ses frères et de ses sœurs. Tous devenaient des ombres qui traversaient l’espace en reprenant des gestes, des tâches qui ne semblaient jamais vouloir prendre fin. 

 

TÉMOIN

 

La petite fille devenait la témoin d’un monde, d’une réalité poreuse qui faisait s’effriter les limites du temps. Comme si, en surveillant sa famille, elle pouvait surprendre ses ancêtres. Elle percevait dans ce jeu des forces et des règles que la société maintenait à travers les âges. Le moment s’étiolait et elle prenait conscience de la fatalité des corvées qui revenaient sans fin, ces besognes qui avalaient toutes les générations et qui finissaient par les briser. 

 

«J’ai grandi hantée par des portraits aveugles ou démembrés. J’ai grandi avec la certitude qu’il était normal de laisser sa peau au travail. D’y perdre des morceaux.» (p.187)

 

J’ai l’impression de voir ma mère qui, jour après jour, n’arrivait jamais à bout de toutes les tâches ménagères. Ou mon père, qui travaillait dur sur la ferme pour nourrir les bêtes et cultiver les champs, ou dans la forêt où il s’éreintait pendant des mois de froid et de neige. Un univers sans pitié où tous risquaient leur peau du matin au soir et qui ne faisait jamais de gagnants. Comme condamnés en naissant à un fardeau abrutissant. C’était comme ça avant la Révolution tranquille où la fille reprenait les gestes de la mère et où les fils suivaient les pas du père. L’éducation et la scolarisation ont permis à ma génération de se libérer de ces «esclavages» sans pour autant devenir des êtres totalement libres.

 

«Je viens d’un monde où nos corps — adultes, enfants et bêtes — se confondent dans une seule et même force de travail. Des corps rompus et ramanchés, des corps souvent soignés avec les remèdes des animaux… … Je viens d’une lignée de corps ployés. J’écris le dos courbé.» (p.190)

 

Je pense à mon père et à mes frères les plus âgés qui se désâmaient dans la forêt et qui risquaient leur peau à la drave quand le dégel venait et qu’il devait défaire les embâcles pour que les troncs flottent jusqu’aux moulins. Ou encore ces corps qu’il fallait ramener dans la paroisse au printemps, des morts qu’on avait gardés au froid pendant des semaines dans un hangar. 

 

L’ENFER DU QUOTIDIEN


Ces tâches épuisantes, terribles où le risque faisait partie du quotidien. Ce travail qui demandait toutes les énergies. Je le sais pour avoir trimé en forêt pendant des étés pour pouvoir aller à l’université, à l’automne. Un ouvrage qui me laissait hébété et comme vidé de toute pensée au bout de la journée.

Et les femmes qui couraient du matin au soir, s’occupant des enfants et du bétail avec l’aide des plus grands pendant les mois d’hiver, pendant que l’homme était dans les chantiers. Des tâches qui ne leur cédaient pas une seconde de répit, qui les empêchaient de simplement respirer, d’être pleinement dans leur tête et dans leur âme. Toujours bousculées par une corvée ou en train de veiller sur un petit malade. Sans compter ces bouches qui se multipliaient et qui déformaient leurs corps. 

 

«Quand j’écris, je cherche à nommer au plus juste l’à-vif de l’expérience de vivre. Je ne connais de beauté que la beauté un peu douloureuse, craquelée… … Écrire, c’est tâtonner, chercher notre chemin entre nos propres aveuglements… … Je veux voir avec les yeux de chair. Toujours. Je ne sais pas écrire autrement qu’éblouie.» (p.193-195-197)

 

Celles et ceux qui ont risqué leur vie dans des usines et dû s’adapter à la fragmentation du travail, répétant pendant des heures des gestes qui ont transformé des humains en mécanique. On a commencé par faire des femmes et des hommes des robots dans les manufactures avant d’inventer des machines qui ont pris leur place.

 

«la fonderie c’est l’enfer

   une vraie vie de bestiaille

 

   dans les cuivres

   les plombs fondus

   les gars travaillent

   encatinés dans leurs combines

   coupe-feu

 

   quand ils se mettent à boucaner

   les autres gars les tapochent

   les roulent à terre

   pour les éteindre

 

   ça magane un homme

   flamber souvent» (p.55)

 

Les femmes ne sont pas en reste dans les filatures ou encore dans ces lieux insalubres où l’on fabriquait les allumettes. Marjolaine Bouchard et Marie-Paule Villeneuve ont fait un travail admirable pour décrire la vie de ces héroïnes dans des romans saisissants. 

 

«on travaillait tapies

   dans nos gestes

   murées

   dans le temps replié

   on démottait martelait

   séparait l’amiante

   du minerai

   roche de crin

   cœur d’épouvantail» (p.81)

 

Tous écourtaient leur vie, mais que faire quand c’est le seul moyen de nourrir la famille et les enfants? Tous des sacrifiés et des victimes de travaux forcés, écrasés par une fatalité qui se transmettait de génération en génération.

 

«on se savait maganées

   on tombait comme des mouches

   inhalations

   cataplasmes

   toux quintes consomption

   couenne et carrés de camphre

   nos remèdes s’épuisaient

   au même rythme que nous» (p.93)

 

Nous sommes loin du «moi-je» qui s’impose si souvent dans la poésie actuelle, des petites démangeaisons existentielles, des rimes émotionnelles où l’on étale son mal être sans prendre la peine de s’ouvrir les yeux pour voir autour de soi, pour s’imbiber du monde et de la souffrance collective dans laquelle nous sommes toujours engoncés malgré les publicités qui nous font rêver d’un paradis inatteignable. 

 

RÉALITÉ

 

Marie-Hélène Voyer empoigne la réalité, la dit dans le long temps, celui d’avant et de maintenant, décrit ces conditions où des hommes et des femmes risquent leur peau pour gagner leur vie. Bien sûr que ces tâches existent encore malgré les lois et les syndicats. 

Que penser de l’exportation du travail trop dangereux et abrutissant vers les pays du tiers-monde et ces travaux que l’on ne veut plus faire et que l’on confie aux migrants? L’horreur des usines du début du siècle dernier se retrouve ailleurs. Et nous fermons les yeux en arborant nos vêtements fabriqués par des enfants dans de véritables geôles. 

Recueil nécessaire, celui de Marie-Hélène Voyer. Un effort remarquable de conscientisation, de sensibilisation et un témoignage qui échappe aux carcans du temps et de l’histoire. Un ouvrage qui démontre que nous sommes les mailles d’un immense tricot et que l’assujettissement d’un homme ou d’une femme par d’autres, peu importe l’endroit de la planète, nous touche tous. 

Un recueil dur, juste, dérangeant, parfois intolérable dans certaines descriptions. Pas moyen de demeurer indifférent. Dans une langue vigoureuse et rebelle, l’écrivaine nous sensibilise à cette déresponsabilisation qui marque notre époque en plongeant dans le temps pour dire et faire voir que nous sommes tous liés à la grande et folle course des humains, à la tragédie de la survie. Peut-on imaginer autre chose? Il le faut pour l’avenir de la planète et de l’aventure humaine. 

 

VOYER MARIE-HÉLÈNE : «Précieux Sang», Éditions La Peuplade, Chicoutimi, 214 pages, 27,95 $.

https://lapeuplade.com/archives/livres/precieux-sang

mercredi 4 juin 2025

MARIE-ANDRÉE GILL OFFRE LE MONDE

MARIE-ANDRÉE GILL coiffe, pour une toute première fois, l’un de ses ouvrages d’un mot en langue innue. Voici donc «Uashtenamu» qui signifie «allumer quelque chose» en français. Et, à peu près tous ses poèmes répondent à une parole en innu sauf trois : «La poutine», «Le post-it», «l’ADN» et «Les émojis». Oui, comment trouver l’équivalent de «poutine» en innu? Un tournant pour Marie-Andrée Gill qui devient, dans ce quatrième recueil, ce qu’elle voit, sent et touche dans son aventure d’être. Elle exprime son bonheur ressenti le matin à l’aube, la beauté d’un coucher de soleil sur le quai de Petit-Saguenay, de la majesté des arbres, des nuages ou plus prosaïquement des outils nécessaires aux tâches quotidiennes. Il y a aussi certains objets qui possèdent «une valeur émotive», comme le vieux camion de son oncle Bernard. Le plaisir d’être, là, dans une auto le soir, moteur éteint, dans le noir avec son compagnon pour parler à voix basse du vertige de vivre. L’existence dans toute sa grâce et sa discrétion : les instants qui vous embrasent dans l’agitation du monde et vous font prendre conscience que vous en faites partie.

 

J’aime l’écriture de Marie-Andrée Gill, son regard sur l’environnement et les gestes qui lui permettent de traverser les jours, ou encore les moments qu’elle se donne pour «voir réellement» tout ce qui l’entoure. 

Encore une fois, sa poésie repose sur les paroles les plus simples, pas de celles que l’on débusque dans les dictionnaires ou dans des listes de synonymes. Des mots que l’on secoue dix fois par heure et qui collent à nous comme un gilet trop vieux que l’on ne se résout jamais à se défaire. 

 

«la clarté creuse la montagne

   je me couche dans un ruisseau

   comme dans les bras de ma mère

   et je disparais

 

c’est peut-être le réel

là où il n’y a pas de frontières

entre soi et le reste» (p.14)

 

Tout est là quand le territoire s’ouvre et qu’elle devient l’univers qui l’entoure, la conscience d’être ce qu’elle voit. Peut-être aussi se glisse-t-elle dans une dimension qui abolit le temps et l’espace. 

 

«entre les trembles

   les champignons se confondent

   avec des flaques de lumière

 

   on pourrait dire le mot

   connexion

   si on veut

 

   on peut aussi

   rien dire pantoute» (p.38)

 

Être un regard dans un monde qui lui échappe quand elle devient un être d’habitudes. La poète cherche à s’installer dans le présent, dans son environnement, à le ressentir dans toutes les fibres de son âme pour le dire avec les mots les plus justes. Elle arrête ses gestes pour être là, à la bonne place, parfaitement immobile afin de ne pas perturber la beauté qui s’impose et se recroqueville dans l’instant. 

 

«Bouquet de flammes bleues

   sur chaudron très noir

   le Salada trempe

   à contre-jour de la toundra

 

   doigts gelés par la viande à défaire

   moelle crue sur la langue

   une grappe de nuages

   croquée par la vitesse du ciel

 

   l’espace d’un sourire 

   je ne suis plus moi

 

   je suis toute» (p.32)

 

Toujours étonnant cette façon de dire de Marie-Andrée Gill. Comme si la poète tentait d’accompagner la marche du temps en témoignant par son regard, un geste de la main, un sourire, un mot qui lui font prendre conscience de toutes les surfaces de son corps. Prendre plaisir à manger de la viande crue dans le froid de la toundra, d’un pays où l’horizon éclate dans toutes les directions. Ou encore, préparer le thé sur un feu de bois dans le plus magnifique des silences. Et voilà qu’elle est là, lucide et attentive, dans et hors de toute chose. 

 

BONHEUR

 

Marie-Andrée Gill recherche ces moments où elle se sent vibrer après avoir calmé ses peurs et ses angoisses qui ne manquent jamais de la cerner. Elle retrouve alors le territoire de son corps, respire à largeur d’horizon et savoure un coucher de soleil. Elle marche dans un sentier presque disparu, et fait le geste de la main, celui des ancêtres, quand elle longe la rivière Ashuapmushuan, où j’ai connu les plus beaux étés. Avec elle, je me grise du chant des rapides qui laissent échapper des bulles et des remous dans la fraîcheur du matin, des cascades qui vous branchent à la vie de ceux et celles qui étaient là avant et qui servent toujours de guide. 


Et, dans un sourire, toucher le genou de son compagnon pour l’aimer, s’étonner peut-être quand elle voit ses fils partir pour devenir des adultes. Ou encore, sentir la pierre et la mousse sous ses pieds, ressentir l’eau sur sa peau après avoir nagé et s’être hissé sur un rocher pour se sécher au soleil. Être la vie et le souffle qui ride la surface du Saguenay, ce regard dans le couchant qui se défait avant de se rapailler dans le matin.


«Je sais que je suis vous, que vous êtes moi :

   les cellules d’un même christie de grand corps

   qui n’a pas besoin de nom» (p.40)

 

S’attarder dans le pays pour être soi et les autres, se perdre peut-être pour mieux retrouver le temps des anciens à l’affût dans certains lieux. Tout ça pour être dans toutes les limites de son corps, pour respirer dans le vent flamboyant de l’automne, se recroqueviller dans un regard qui nous porte et fait de nous ce que nous sommes, pour aimer dans le plus doux du matin ou à la fin du jour, qui calme toutes les peurs. Se savoir là, dans sa tête, avant de se tourner vers l’autre.

 

«Ton cœur a beau arriver en grelottant

   gelé comme un creton

   je vais te l’emballer moé

   ta viande dans la mienne

 

   je vais friser autour de tes membres,

   on mettra ça à 350 ça sera pas long

   tu verras

 

   on va se nourrir

   à même la magie blanche

   de nos hormones.» (p.77)

 

J’aime jongler avec les poèmes de Marie-Andrée Gill, piger ici et là dans ses textes comme si je jetais une ligne à l’eau, me pencher sur des mots pour les lire et les relire avant de les écrire sur des bouts de papier que je glisse dans mes poches. Et, tout discrètement, quand le soleil effleure mon bras après avoir franchi un barrage de nuages, déplier ce papier comme s'il contenait un secret. S’incliner en remuant à peine les lèvres devant la tourterelle triste ou la renarde qui me visite dans le couchant, pour rester vivant, une conscience dans ce monde plein de surprises. 

Et il m’arrive de mélanger les mots de «Uashtenamu» pour en faire mon souffle, mon regard et mes bonheurs. Après tout, un lecteur fait et défait le livre qu’il a entre les mains. Avoir plein de Post-its pour me rappeler que j’ai des yeux pour le matin et le soleil sur les branches des pins qui prennent des rondeurs de velours. Tout ramasser dans un grand poème de vie et de sourires, de joie aussi, et m’ajuster au chant du merle qui s’égosille dans la dune, et prier devant le miracle des feuilles qui éclatent dans l’espace des bouleaux.

Marie-Andrée Gill sait traquer le beau dans le quotidien et les gestes de tous les jours. Elle arrive, avec sa remarquable simplicité, à nous donner l’appétit de voir, de respirer, de convoquer nos sens dans la plus incroyable des entreprises, celle de vivre et d’être témoin du monde. C’est le plus formidable cadeau que la poète peut offrir à ses lecteurs et lectrices.

 

GILL MARIE-ANDRÉE : «UASHTENAMU Allumer quelque chose », Éditions La Peuplade, Chicoutimi, 128 pages, 21,95 $.  

https://lapeuplade.com/archives/livres/uashtenamu-allumer-quelque-chose