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mercredi 7 octobre 2026

JULIE BOUCHARD AU CŒUR DU DÉBAT

JULIE BOUCHARD m’a déstabilisé avec Vivian Vachon contre le réel et il m’a fallu un certain temps (plusieurs pages) avant de me sentir à l’aise dans cette proposition romanesque. L’écrivaine s’intéresse à Vivian Vachon, une lutteuse professionnelle, la sœur du célèbre Mad Dog Vachon et de Paul the Butcher. Cela m’a rappelé des souvenirs et surtout les moments de mon enfance où nous regardions ces gladiateurs à la télévision. Mon père adorait la lutte et prenait plaisir à faire enrager ma mère en applaudissant Mad Dog. Elle préférait Édouard Carpentier. J’étais plutôt de son côté. Vivian Vachon a été la reine incontestée du ring et est demeurée championne du monde pendant des années. Elle est décédée prématurément dans un accident d’auto en revenant chez elle à Mont-Saint-Grégoire avec sa fille en 1991. Un chauffard, un récidiviste de la conduite en état d’ébriété, a foncé sur sa petite voiture à 160 kilomètres. L’impact a été très violent et les victimes n’ont eu aucune chance. Julie Bouchard raconte le drame, s’attarde à la vie de la lutteuse et à ses exploits, aux hésitations de la Narratrice et du Témoin qui cautionne pour ainsi dire cette dernière. Enfin, elle nous plonge dans les doutes d’une écrivaine qui a du mal à cerner son récit et à lui donner une certaine consistance. Une histoire dans l’histoire, un antiroman comme on en faisait naguère… Cela m’a rappelé ma première incursion dans le monde de la fiction avec Anna-Belle, où je tournais autour d’une « femme-écriture » qui était toute dans ma tête. Le fil conducteur de ce texte paru en 1972 est le retour dans mon village d’origine et le pari d’écrire sur mon coin de pays.

 

Un ouvrage étonnant que celui de Julie Bouchard et un sujet peu exploré par les écrivains, sauf peut-être par Jacques Poulin, qui fait un clin d’œil à Mad Dog Vachon dans son roman L’homme de la Saskatchewan. Il demeure en retrait cependant dans l’univers des métis que Poulin parcourt à sa manière si particulière.

 

LA ROUTE

 

Julie Bouchard évite la manière habituelle de présenter une histoire, soit de partir d’un point A pour aboutir à un point B. L’écrivaine agit dans son roman comme Pénélope, la célèbre « femme au foyer » qui attend le retour de son courailleux de mari. Ulysse n’en finit plus de revenir de la guerre de Troie. La tricoteuse est devenue mythique en travaillant le jour et en défaisant son ouvrage la nuit pour retarder le moment d’épouser l’un des prétendants qui veut remplacer le héros dans le lit de la belle.

C’est ce que fait Julie Bouchard d’une certaine façon en s’attardant aux étapes et aux hésitations qui troublent l’auteure dans son aventure. L’action est sans cesse interrompue. La pauvre Vivian Vachon est éclipsée par les questions et les tergiversations de la Narratrice et à tout ce qui a provoqué la mort de la mère et de la fille. Le vrai sujet du roman est l’écriture, les recherches nécessaires pour approfondir une intrigue, les interrogations qui surgissent en cours de rédaction, les réticences, les reculs et les doutes, les paragraphes qu’il faut remanier ou biffer pendant le tortueux périple qu’est la gestation d’un ouvrage littéraire.

 

« Ainsi, on croit exercer sa volonté, prendre des décisions éclairées, comprendre le passé, prédire l’avenir, sélectionner avec finesse ses marqueurs de relation, n’en abuser jamais, dominer la grammaire ; on pense identifier ses meilleurs complices, transmettre un message, contrôler une histoire ; on imagine raconter souverainement quelque chose à quelqu’un. » (p.19)

 

Il y a les faits, la tragédie où la jeune femme trouve la mort avec sa fille ; il y a les occupants de la camionnette Dany et Jean-Pierre qui ont bu trop de bières avant de se glisser derrière le volant, l’impact fatal sur la route 104, angle de la Montagne, à Mont-Saint-Grégoire, les résidents du secteur pendant leur repas interrompu, les réactions de ces derniers. Janice, qui compose le 911, l’arrivée des policiers, de l’ambulancière Peggy Beaulieu, qui savent quoi faire dans ces circonstances. Un périmètre de sécurité est établi et il y a interrogation des témoins qui doivent raconter ce qu’ils ont vu, un phénomène étrange qui ne sera pas retenu dans les rapports des agents. Une lumière brillante entourant le véhicule de Vivian Vachon, la présence de l’âme peut-être qui s’échappait des deux victimes. Qui sait ? 

 

L’HISTOIRE

 

Il y aura des retours sur certains éléments de la vie de Vivian, sa protestation devant l’hôtel de ville de Montréal en 1972 pour revendiquer le droit de monter dans le ring. Le maire Drapeau avait interdit aux femmes de combattre à Montréal. Certains affrontements mémorables, des moments avec ses frères et sa famille, ses amours, ses enfants, ses peines aussi, enfin tout ce qui fait la vie et vous emporte dans une spirale que personne ne maîtrise parfaitement.

 

« Tandis que la foule se rassemble autour du réel comme un jury, le Témoin, qui prend un pas de recul sur l’histoire en cours, observe la Narratrice qui tente de tout maintenir en place : les personnages, l’éclairage, les fesses de l’homme qui fume, les mangeurs de blés d’Inde, la fluidité des fragments, les ploucs toujours coincés dans la camionnette, Vivian qui meurt, le temps qui passe, les attentes de tout un chacun, etc. Pas évident. Le Témoin sympathise avec la Narratrice en sueur. Ce n’est pas tant une version réaliste des faits que je cherche à défendre, se justifie la Narratrice, les joues bouillies, le front luisant, les aisselles ruisselantes. Regarde : les preuves du réel sont là, visibles, irréfutables. Je ne manque de rien. Mais ce réel, comme tout réel, n’a pas besoin d’une narratrice de plus. » (p.23)

 

En fait, Julie Bouchard, tout au long de ce texte, tente de cerner ce qu’est le roman, une histoire, un personnage et tout ce qu’il faut échafauder pour construire un récit qui se tient et qui va emporter le lecteur. Comme si elle opérait à cœur ouvert et que le corps du patient gisait sur une table froide, sous une lumière aveuglante, ventre ouvert où l’on peut voir le cœur battre et les autres organes. Sans oublier les gestes de ceux et celles qui participent à l’intervention chirurgicale qui va sauver le sujet. 

 

SPIRALE

 

Pas rassurant de progresser dans une spirale où tous les intervenants avancent dans une lumière crue et reculent. La vie est une boucle, jamais une ligne droite dans l’esprit de Julie Bouchard. Tout passe et tout revient, tout est toujours à recommencer jusqu’à l’instant fatidique, le moment de la collision, ce caillou lancé dans l’étang qui provoque des cercles qui s’allongent et se multiplient avant de mourir tout doucement. 

L’écrivaine par la Narratrice exprime ses doutes, ses hésitations, ses obsessions, ses peurs et peut-être aussi ses certitudes. Elle s’accroche aux faits, au réel qui change avec le regard des personnages secondaires qui font de l’événement un kaléidoscope aux nombreuses facettes. Chacun a sa version de cette tragédie, sans compter ce qui arrive dans le monde simultanément. La démission de Gorbatchev, par exemple, le même jour. 

Les témoins n’ont pas vu la collision se produire, mais ils sont intervenus. René a tenté d’éteindre le feu qui enveloppait l’auto de Vivian, Janice tremble après avoir parlé à la répartitrice du 911 et les policiers Michel et Raymond, qui ont l’habitude de ces situations dramatiques. Qu’est le réel dans tout ça ? Qu’est un roman ? se questionne Julie Bouchard tout au long de son périple d’écriture. 

 

L’ACTUALITÉ

 

Et, dans le monde de maintenant, je ne peux m’empêcher de penser à la vague sans précédent qui emporte l’œuvre de fiction de Thélyson Orélien. Les propos de C’était ça ou mourir deviennent secondaires, le périple des migrants qui doivent lutter contre un réel intolérable et se défaire de tout pour muter avant d’aboutir dans le pays de leur choix n’importe plus. Une déferlante sur les réseaux sociaux, rarement vue, s’acharne sur une seule et unique question : peut-on utiliser l’Intelligence artificielle dans son processus de création, qu’est la responsabilité de l’écrivain, ses devoirs, ses obligations, ses engagements éthiques et moraux ? La fiction et les outils de l’écriture se retrouvent sur la table de dissection avec l’affaire Orélien. Quelles sont les frontières qui ont été franchies et quels outils sont interdits maintenant ? Devrons-nous désormais fournir un certificat d’authenticité avant de publier un ouvrage ou nous en remettre à une machine qui jouera le rôle de censeur universel ? Quelle est l’importance du lien de confiance entre le lecteur et l’auteur ? Sommes-nous à un moment de l’histoire où il n’y aura plus qu’un Grand maître, un dieu numérique qui va sanctionner tous les bouquins produits par des humains imparfaits ? Devrons-nous détruire les correcteurs des logiciels de traitement de textes qui signalent les fautes de frappe et les contresens dans un document ? Devons-nous retourner au stylo et à la chandelle pour être authentiques et humains dans l’aventure de l’écriture ? Que dire des éditeurs qui soumettent les manuscrits qu’ils vont publier à Antidote ? Devons-nous bannir l’intelligence artificielle qui assiste le neurologue dans une intervention chirurgicale pour être cent pour cent sauvés par un mortel ?

Le roman de Julie Bouchard détonne dans la production actuelle et jongle avec des questions qui font trembler notre monde de plus en plus improbable et incertain. L’écrivaine touche nos hésitations, nos concepts, nos attentes et nous secoue dans notre rôle de lecteur et de lectrice qui fait qu’un « livre est un livre est un livre ». Parce que s’aventurer dans une histoire, mettre ses pas dans les pas d’un personnage est toujours une confrontation avec le réel et une plongée dans l’imaginaire qui possède ses règles et ses frontières. Julie Bouchard demande qu’est un roman. Qui écrit ? Qu’est le réel ? Chacun peut avoir sa réponse.

 

BOUCHARD JULIE : Vivian Vachon contre le réel, Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2026, 184 pages, 27,95 $. 

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/743/vivian-vachon-contre-le-reel

mardi 22 septembre 2026

UN MANIFESTE QUE TOUS DOIVENT LIRE

 JE N’IMAGINAIS pas vivre au Québec, en 2026, un cas de censure comme celui qui a frappé une publication de La Pleine Lune (Une femme est une femme est une femme). Le manifeste n’était pas encore sorti des presses et dans les librairies (il ne le sera qu’à la fin septembre) que des hurlements ont fusé de partout. Un livre « islamophobe, raciste, antiLGBTQ », a-t-on répété sur les réseaux sociaux. Bien plus, le magazine LQ (Lettres québécoises) auquel j’ai été associé pendant plus de vingt ans a refusé le texte de Marie-Madeleine Raoult, éditrice de La Pleine Lune, qui racontait l’histoire de la maison et son rôle dans la pensée et l’évolution des femmes au Québec. Une phrase heurtait leur politique éditoriale. Et surtout à cause de ce manifeste que personne n’avait lu, je vais le répéter souvent dans cette chronique. Condamné pour quelques mots qui présentaient l’ouvrage chez le distributeur et qui ne se retrouvent pas dans la publication. Comment peut-on vivre une telle dérive en 2026 ? Comment peut-on interdire un livre sans en avoir vu la couleur de la page couverture et lu une seule phrase ? Même que deux librairies de Montréal ont refusé d’ouvrir leurs portes pour le lancement du collectif par peur des représailles. Des écrits cloués au pilori avant sa parution est une grande première au Québec. J’ai enfin mis la main sur le manifeste et je me suis précipité. Je voulais connaître le contenu de ces textes et comprendre le tumulte.

 

Quatorze auteurs. Huit femmes et six hommes s’attardent dans Une femme est une femme est une femme à des sujets qui hantent l’actualité au Québec et en Occident. Le féminisme, tel qu’il est perçu aujourd’hui, l’islamisme radical et ses agissements dans le monde, l’affaire Pelicot, le refus de procréer, le postmodernisme et ses répercussions, l’homosexualité et la transidentité, la polémique sur la laïcité et les questions éthiques entourant les mères porteuses. Des idées qui sont au cœur des débats depuis des années et qu’il est bon d’analyser pour échapper à la propagande de ceux et celles qui s’improvisent comme les détenteurs de la vérité. Ces réactions intempestives et l’appel au boycottage frappent la liberté de parole et de penser dans notre société. Et ce qui m’a heurté surtout dans cette histoire, c’est de voir des écrivains et écrivaines que je respecte se joindre au lynchage sans même avoir lu, j’insiste et ne le répéterai jamais assez, un paragraphe du manifeste. 

 

LECTURE

 

J’ai parcouru les 240 pages d’Une femme est une femme est une femme et je n’ai pas trouvé une ligne ou un mot qui puisse justifier une telle indignation et cette campagne de dénigrement. Bien sûr, ces questions sont délicates et doivent être abordées avec le plus d’ouverture possible et de retenue. Je pense à la décision pour un homme (mâle biologique à sa naissance) de devenir une femme. C’est son droit le plus strict et cette décision n’engage que lui. Mais où le bât blesse, c’est quand cette « théorie » affirme que le genre (masculin et féminin) est un concept de l’esprit et que nous sommes du sexe que nous voulons être à un moment ou à un autre de sa vie. Autrement dit, la sexualité biologique est une fable et les humains naissent sans sexe marqué. C’est à chacun et chacune de choisir son orientation sexuelle. Une thèse qui va contre toutes les connaissances scientifiques et contre ce que la nature présente sous des milliers d’espèces vivantes, même si certaines espèces animales peuvent changer de sexe en cours de route, le mérou brun et le poisson-clown, par exemple. 

La sexualité est une composante de la vie. On peut toujours choisir de passer de l’un à l’autre, mais nous avons un sexe défini à la naissance. Peut-on nier cela ?

 

« Mais on voit bien ce qu’une certaine théorie du genre, celle de Butler en particulier, peut en tirer. Le discours scientifique sur le sexe n’est qu’un discours parmi tant d’autres et la résultante de rapports de force. Le sujet, le mâle ou la femelle sont d’illusoires catégories dépourvues de toute réalité transcendante ou biologique. Le sujet n’est rien d’autre que le résultat des interactions entre dominants et dominés. Au total, on aboutit à un effacement de la nature humaine, à la conviction que tout est le résultat d’une construction sociale, et à un rejet de la biologie au nom du refus de la science oppressive, occidentale, machiste. » (p.110)

 

Cela m’a rappelé les sorties intempestives, pendant la pandémie, des libertaires qui dénonçaient le vaccin et le considéraient comme dangereux pour la santé malgré les preuves scientifiques qui démontrent que les vaccins ont éradiqué la rougeole et certaines maladies contagieuses. 

Des propos que l’on croirait inventer par des scénaristes à l’imagination un peu trop fertile. Je signale le cas de Jérémie Perron (Jennifer, maintenant), condamné pour viol et agressions d'une adolescente, qui s’est proclamé femme et qui a exigé d’être incarcéré dans une prison pour femmes. 

 

« L’ennui, c’est que les transactivistes et leurs complices ont trahi la pensée de Beauvoir. L’idéologie du genre, telle que conçue aujourd’hui, a tout inversé en faisant croire que ce n’est pas la culture patriarcale qui nous façonne, toutes et tous, d’une manière ou d’une autre, mais plutôt l’inverse. Tant et si bien qu’il est possible de changer de sexe, car on ne naîtrait ni femme ni homme. On n’a qu’à déclarer son appartenance à un sexe, et le tour est joué. Ce ne sont pourtant pas les deux sexes qui sont l’objet d’une construction sociale, mais bien la hiérarchie entre eux. L’anthropologue et ethnologue Françoise Héritier n’a cessé de le rappeler. » (p.118)

 

Le plus inquiétant ? Cette théorie qui contredit tous les faits et les expériences scientifiques vient du milieu universitaire, particulièrement des États-Unis, qui est censé enseigner des savoirs qui répondent à des critères éthiques et scientifiques éprouvés. 

 

« Des professeurs sont embauchés, sont promus, sont placés en situation d’autorité pour enseigner que la raison est sans valeur ; que l’on peut se passer de preuves empiriques, lesquelles sont inutiles ; que la vérité objective n’existe pas ; que la science fondamentale est un instrument de domination capitaliste ou masculiniste ; et ainsi de suite. On trouve là des gens qui rejettent tout le savoir laborieusement acquis depuis un demi-millénaire. C’est là que des étudiants reçoivent des crédits universitaires pour apprendre d’anciennes et de nouvelles superstitions de toutes sortes. » (p.112)

 

Sans compter que certains enseignants ont été congédiés pour avoir dénoncé ces propos qui relèvent de la science-fiction. Encore une fois, je n’ai rien contre le fait qu’un homme ou une femme décide de s’identifier à un autre sexe que celui de sa naissance. C’est un choix personnel que je suis prêt à défendre, mais de là à en faire une doctrine et inventer des fables, il y a une marge.

 

CONTENU

 

Bien sûr, on pourrait s’attarder à tous les sujets de ce manifeste. La laïcité, par exemple, qui est contestée devant les tribunaux. Je vais insister pourtant sur cette volonté de faire table rase et de réinventer l’histoire de nos sociétés en faisant le procès du passé de la civilisation occidentale pour imposer un bâillon à leurs héritières et leurs héritiers. Cela mène à accepter des coutumes qui pénalisent les femmes et les infériorisent. Les Blancs sont des colonialistes qui imposent leurs idées et qui ne peuvent dénoncer l’excision, le fait de marier des adolescentes à des hommes vieillissants, le bannissement des femmes de la vie publique en les enfermant dans des vêtements qui nient leur corps. Plus un Blanc européen ou américain ne peut aborder ces sujets. Cette idéologie fait reculer la place des femmes et du féminisme partout dans le monde.

 

« Bienvenue dans l’épistémologie du positionnement qui considère la connaissance comme située, jamais neutre et fait que le savoir découle en quelque sorte de l’identité. Ce qui a pour conséquences de retirer aux femmes blanches toute légitimité pour parler des femmes racisées et plus largement de faire taire toute critique à l’égard de n’importe quelle tradition ou religion. Le fait de neutraliser le point de vue de la majorité des femmes blanches, les réduire au silence en disqualifiant leur discours sur la seule base de la couleur de leur peau, est d’une violence inouïe. On appelle cela de la censure. La culture de “safe space”, version multiculturalisme à la puissance mille ! » (p.184)

 

La fameuse appropriation culturelle qui a fait tant couler d’encre autour de Slâv, un spectacle de Robert Lepage qui mettait en scène Betty Bonifassi. Des manifestants lui niaient le droit de créer et d’interpréter des chants nés de l’esclavage pratiqué à grande échelle aux États-Unis. 

 

PLAISIR

 

Oui, j’ai parcouru ces textes avec une certaine anxiété parce que les écrivains et les écrivaines qui ont eu le courage de participer à ce collectif risquaient gros et ils le savaient. Leurs articles dénoncent les procès qu’on leur a faits sur les réseaux sociaux avec pour certains des conséquences étonnantes. Refus par des éditeurs après cette controverse de publier leur manuscrit. C’est plus que de la censure sournoise et insidieuse, mais un acte indécent et de la lâcheté.

Oui, nous pouvons être pour ou contre les propos élaborés dans le manifeste. Nous pouvons contester le point de vue des auteurs, débattre et même écrire dans les médias et les réseaux sociaux, mais dans le respect, sans les injurier comme le font trop souvent les influenceurs. La liberté de penser existe et il faut préserver ce legs qui découle d’un lent et pénible cheminement qui a réussi à nous débarrasser des rois qui incarnaient la volonté de Dieu et de la religion qui a trop longtemps étouffé nos aspirations collectives. Cette liberté de penser et de parler a fait tellement de victimes à toutes les époques. Ces porteurs de liberté ont permis d’inventer des sociétés où le peuple détient le pouvoir et peut élire ses dirigeants. Recourir à la censure aveuglément sous le coup d’une poussée épidermique, en appeler au boycottage, injurier l’éditrice et les écrivaines et les écrivains qui ont participé au projet d’Une femme est une femme est une femme est revenir à la barbarie et justifier les actions de Donald Trump. C’est pourquoi il faut lire ce manifeste et le faire circuler autant que possible. Nous avons le devoir de le rendre contagieux. C’est la meilleure façon de contrecarrer les juges qui veulent imposer des vérités allant à l’encontre de toutes les recherches scientifiques pour asseoir leur influence.

Je dénonce le comportement de LQ (Lettres québécoises), qui a refusé le texte de Marie-Madeleine Raoult, qui relatait le parcours de la maison d’édition La Pleine Lune qui constitue un pan incontournable du féminisme au Québec depuis les cinquante dernières années. (J’ai lu et relu ce texte.) Le magazine a rejeté une parole importante dans un numéro qui devait présenter toutes les idées qui ont marqué les luttes des femmes dans leur quête d’émancipation. Pire que tout, les responsables de la revue ont justifié leur décision sur une phrase de madame Raoult et de cette autre phrase retrouvée chez le distributeur sans avoir lu le manifeste, je le répète. Je comprends qu’une revue puisse avoir un code ou une pensée éditoriale, mais il ne faut pas en user pour ostraciser des gens ou encore priver des personnes du droit de parole parce que certains propos heurtent des « militants » d’un comité de rédaction. En agissant ainsi, on se range du côté des censeurs et ce n’est pas digne de la publication que j’ai connue et à laquelle j’ai collaboré pendant plus de vingt ans avec tant de bonheur. Jamais au grand jamais cela ne se serait produit alors avec la direction qui était en poste. 

Jamais.

Je fais assez confiance pourtant à la direction présente de LQ pour corriger le tir et rendre justice à la maison d’édition qu’est La Pleine Lune qui a accompagné la démarche de centaines de femmes qui ont fait le Québec pluraliste et permissif de maintenant. C’est cette liberté que je désire pour le Québec d’aujourd’hui et de demain, que je souhaite pour « ce pays qui n’est toujours pas un pays » afin qu’il garde le cap sur la liberté d’expression, l’égalité pour tous, la laïcité et qui n’hésitera jamais à dénoncer les trop nombreuses dérives. 

 

LAMARTINE THÉRÈSE THÉORET FRANCE : Une femme est une femme est une femme, Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 240 pages, 29,95 $.

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/745/une-femme-est-une-femme-est-une-femme

lundi 15 juin 2026

L’ART DE VIVRE SANS FAIRE DE REMOUS

QUEL PLAISIR de retrouver Donald Alarie. « Vivre dans un arbre », évoque le rêve de tout petit garçon qui pense échapper au monde des adultes pour vivre des aventures à sa mesure. Guy Lalancette a écrit de très belles choses sur le sujet. Des jeunes peuvent laisser courir leur imagination et partir à la découverte de tous les livres quand ils se réfugient dans leur maison feuillue où ils peuvent devenir des héros ou encore des magiciens qui savent tout inventer en claquant des doigts. Dans le texte qui donne le titre au recueil de Donald Alarie, le narrateur est un garçon d’un âge incertain qui s’installe dans la résidence des oiseaux après avoir vaincu le vertige. Enfin, il peut être, simplement, faire ce qu’il entend et se faufiler dans la beauté et la paix « tant recherchée ». Le rêve de tout individu, jeune ou vieux.

 

Donald Alarie chasse les étonnements du monde en allant ici et là, toujours à l’affût d’un geste, d’un regard d’une marcheuse, d’un homme qui semble perdu, ou encore d’un buisson qui retient la lumière du matin plus longtemps que d’habitude. J’ai l’impression qu’il devient un papillon qui se laisse porter par les souffles de l’air. Semblables à ceux et celles qui écrivent des haïkus et qui guettent le pas d’un passant, le vol d’un oiseau ou un visage étrange qui s'impose dans les nuages. Un instant qui mute en petit poème fragile comme une libellule qui file par miracle sur ses ailes translucides. 

Donald Alarie a ses parcours et ses territoires qu’il arpente, même si parfois le corps hésite avant d’entreprendre la ronde. Il s’attarde sur un banc, observe une dame qui avance péniblement en fixant le sol, un enfant qui semble flotter en apesanteur sur son vélo, ou, plus simplement, il prend une grande respiration pour savourer le bonheur d’être là, dans un jour qui s’offre à lui comme si c’était le dernier. Pareil à Gilles Pellerin, qui lisait dans un parc et qui a levé les yeux devant une femme concentrée sur un gros bouquin. 

Un éblouissement !

 Il traque l’éclat dans la lumière, l’angle qui va le surprendre et lui dévoiler une autre facette du monde. Et c’est le déclic, la seconde qui s’ouvre, un instant parfait, un moment où un passant se révèle dans toute sa vulnérabilité. Comme une fulgurance ou une météorite qui traverse le ciel avant de s’évanouir à jamais. Une « petite éternité » qui fascine l’écrivain et qui mue en quelques phrases bien senties. 

 

« Le fond de l’écran peut-il perturber l’agencement des mots que j’essaie de réaliser, toujours dans le doute, chaque matin ?

Un paysage enchanteur, un portrait de famille, une scène de rue, un animal préhistorique, des poissons exotiques, la grâce d’une danseuse, une photo de Barbara, etc.

Ce que je cache en moi peut surgir au moment où je m’y attends le moins. Je demeure à l’affût tel un chasseur expérimenté. » (p.11)

 

Un promeneur attentif à tout ce qui bouge et respire autour de lui, à ses réactions et ses étonnements. Comme une renarde qui se laisse mener par son odorat et qui va en zigzaguant longtemps dans les étourdissements du jour avant de trouver ce qu’elle cherchait depuis l’aube. Pas nécessaire de partir physiquement. Il suffit d’ouvrir son ordinateur et le monde se redessine grâce à son imaginaire. 

Donald Alarie a besoin des mots pour s’installer dans son quotidien, d’un vent qui le pousse doucement et qui décide de la direction où le hasard allumera une petite flamme en lui. Alors, un mot prend tout son poids, tout neuf, comme venu du fond des temps pour déborder dans une phrase qui fera son chemin dans l’univers d’une page toute blanche. Parce que l’écrivain ne sait jamais de quel côté il va glisser et sur quoi il va s’attarder. C’est comme un jeu d’improvisation où un flâneur se laisse surprendre par le hasard des rencontres et les circonstances. Et tous les imprévus, les orages, les bourrasques ou la pluie deviennent des événements.

 

LE TEMPS

 

Mais comment oublier son âge, les habitudes qui le cernent et le chaos qui l’entoure, avec le temps qui lui est de plus en plus compté ?

 

« Si je vis encore longtemps, le silence se fera dans les lieux que je fréquente.

Personne ne viendra plus cogner à ma porte comme cela arrive encore occasionnellement.

La solitude sera mon lot. Et je n’y pourrai rien. » (p.23)

 

Parce que vieillir, c’est s’avancer dans la fragilité et la précarité, voir son monde se défaire et se recroqueviller dans des souvenirs qui risquent de vous étouffer. Donald Alarie ne s’abandonne jamais à la nostalgie même si elle le suit inlassablement. Il se concentre sur le présent, un sourire, un geste, un cri qui en fait un témoin. 

 

« Pourtant, ce sont les mots qui l’emportent sous les grands arbres de juillet. Ce sont eux qui finissent par capter toute notre attention. Malgré la beauté qui nous entoure, ce sont eux les vainqueurs en bout de ligne.

Et cela crée indéniablement une forme de dépendance. Nous y retournons aussi souvent que possible. Quitte à négliger d’autres activités dites essentielles. Quitte à avoir des remords. » (p.27)

 

Parce que vivre reste une aventure pour l'écrivain, une quête où il traque le réel pour le retenir dans ses mots. C’est ce qu’il faut pour être une conscience qui se renouvelle sans cesse. 

 

« Nos vies sont remplies de fautes de frappe que nous ne prenons pas toujours le temps de corriger.

Ainsi, nous allons propageant des messages remplis d’imprécisions, laissant aux autres le soin de tenter d’interpréter à leur manière qui nous sommes. » (p.52)

 

Ce n’est pas là sa tâche. Ce qui importe, c’est le dire avec ses gaucheries et ses hésitations.

 

SOLITUDE

 

Oui, le poète fait face à la solitude. Parce que « les plus belles années » se sont défaites et que presque tous les témoins qui renvoyaient ses regards et ses rires ne sont plus. Vieillir, c’est peut-être apprendre à devenir invisible avec sa main sur la main du silence.

 

« Depuis quelques mois, les activités qui l’occupaient habituellement avaient perdu tout intérêt. Rencontrer de vieilles connaissances ne lui disait plus rien. Elle ne se sentait plus l’énergie pour assister à un concert ou pour aller voir une exposition d’envergure. Même ses auteurs préférés ne lui étaient plus d’aucun secours. L’ennui la recouvrait comme un large manteau d’une monotonie infinie.

Elle avait le sentiment d’attendre la fin. D’attendre sa fin. » (p.85)

 

Pour contrer cette réclusion peut-être, Donald Alarie invente des personnages, tourne le dos au « je » et donne la parole à des hommes et des femmes pour être moins seul dans sa parcelle du monde. 

Je l’ai déjà écrit, il y a une parenté entre Donald Alarie et Monsieur Archambault. Leurs petits pas dans un univers de plus en plus étroit, leur discrétion et l’art de s’imposer sans faire de bruit dans leurs réflexions et leurs confidences. 

J’aime leurs regards, leur lucidité, leur humour un peu noir pour parler de la vieillesse, du corps de moins en moins alerte. Ils savent : le mot fin est là tout près et son ombre colle à eux. Que dire de ce courage et cette manière d’occuper les territoires du présent ? Parce que vivre, c’est respirer et devenir conscient dans les éclatements de l’heure.

 

« Il doit admettre que le moment le plus agréable pour lui est maintenant le soir, à l’heure d’aller au lit.

Il se souvient de l’époque où c’était plutôt le matin qu’il se sentait le mieux. Au lever du soleil. Il avait alors le sentiment qu’il pouvait se produire, durant la journée, un ou deux événements qui allaient changer le cours de son existence. Peut-être une rencontre bouleversante.

Pendant longtemps, il a vécu d’espoirs et de rêves. Ce n’est plus le cas. Il a l’impression de tout savoir de sa vie. Peut-il lui arriver encore quelque chose d’étonnant ? » (p.115)

 

Des petites proses comme des aquarelles qui portent le quotidien dans ce qu’il a de plus intime et de plus personnel. L’aventure du « temps long », les problèmes physiques, des rencontres bouleversantes, la mort qui se profile au bout de la rue et qui va peut-être venir frapper à sa porte, la beauté de juillet à décrire pour garder sa place. 

Donald Alarie, avec les années, s’est dépouillé du superflu pour effleurer l’essentiel, le palpable, ce qui le rend alerte. Ça donne des réflexions, des gestes et des actes de résistance. L’écrivain, sans faire de remous et de fracas, touche l’être, l’âme et devient une sorte de guide. Il me reste à chercher un arbre tout près, dans le parc pour m’installer sous les grosses branches pour méditer « les petites proses » de Donald Alarie. Il me semble alors que je vais mieux le suivre dans ses randonnées réelles et imaginaires. 

 

ALARIE DONALD : « Vivre dans un arbre », Éditions de La Pleine Lune, Lachine, 2026, 120 pages, 25,95 $.  

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/733/vivre-dans-un-arbre

jeudi 14 mai 2026

LA RÉALITÉ DES ÉCRIVAINS VIEILLISSANTS

LES ÉCRIVAINES ET LES ÉCRIVAINS vivent des situations dont on ne parle jamais. Ils sont des milliers à expédier un manuscrit à un éditeur et très peu ont la chance de voir leur travail devenir un livre. En sachant qu’il y a plus de 200 maisons d’édition au Québec, imaginez le nombre d’hommes et de femmes qui souhaitent avoir leur nom sur la page couverture d’un ouvrage. Un nombre effarant de textes se retrouve sur la table des directeurs littéraires. Certainement plus de 100 000 manuscrits par année dans tous les genres connus. C’est-à-dire que des milliers d’auteurs attendent un appel, espèrent recevoir un message qui leur ouvrira les grandes portes du monde de la littérature. Tous veulent vivre cet instant magique où l’on apprend que son travail deviendra un livre qui aura sa place dans les librairies et que les gens pourront se procurer. Et la célébrité avec ça, peut-être, si on a du génie. Un moment qui peut changer une existence. Du temps de ma jeunesse, les éditeurs avaient la gentillesse de nous répondre. Ce n’est plus tellement le cas. Maintenant, on vous prévient. Pas de réaction en cas de refus. Au bout de trois mois, si rien ne s’est produit, votre chien est mort. Des jours d’espérance, de silence où l’auteur passe de la joie d’avoir terminé un manuscrit à la déception. Des milliers à soupirer dans l’antichambre des éditeurs. C’est pire que d’attendre dix heures à l’urgence. Parce que dans le système hospitalier, on finit par s’occuper de vous et il y a toujours un médecin qui va vous recevoir.

 

Nathalie Fredette, dans « Nue devant des fantômes », nous entraîne dans ce drôle d’univers, celui des efforts qu’une écrivaine fait pour arriver à retenir l’attention d’un éditeur. Son titre plutôt étrange vient d’une missive de Franz Kafka où il mentionnait « qu’écrire des lettres, c’est se mettre nu devant des fantômes ». Tout dire, ne rien cacher et se livrer à un proche ou un inconnu dans un billet, une confidence ou un appel. Prendre le temps d’écrire à un ami ou à un éditeur en devenant un peu un autre, en jouant un rôle en quelque sorte. 

 

« Ces lettres imaginaires adressées à des éditeurs fantômes font état de ma déconvenue, relatent mes errements dans l’épais brouillard, racontent mes “incursions dans le néant”, pour citer encore Woolf. Puissent-elles rappeler 

 toutes les plumes inspirées que la soumission d’un manuscrit ne doit pas faire perdre de vue la mission : écrire vaille que vaille, même en vain, si tel est le désir. » (p.11)

 

C’était facile avec Victor-Lévy Beaulieu et André Vanasse. Juste une petite note. Pas besoin de présentation, d’analyser mon manuscrit, de devenir un auteur qui se déguise en chroniqueur pour louanger mon travail. J’expédiais mon texte avec une phrase du genre : « Voici mon dernier, j’espère que ça va aller. » Et je recevais une réponse une semaine plus tard. Quand Victor-Lévy disait que « c’était du bel ouvrage », je savais qu’il n’y avait pas grand-chose à changer. C’était autre chose avec André. Il me demandait souvent de retravailler un paragraphe, me questionnait sur un personnage ou encore sur la chute d’un chapitre. Je retroussais mes manches pour revoir le passage litigieux et nous finissions par nous entendre. Je mentionnais dans une chronique où je rends hommage à André après son décès, de l’incroyable échange de lettres et de commentaires qui a marqué la rédaction de mon roman « Le voyage d’Ulysse ». C’est unique, de quoi faire des envieux. Sans lui, mon épopée ne serait jamais devenue ce qu’elle est.

Et me voilà maintenant orphelin, sans éditeur, un itinérant qui doit tendre la main après avoir placé une dernière virgule dans son manuscrit. Je me sens comme le quêteux de mon enfance qui cognait à toutes les portes de la paroisse pour recevoir quelques sous. Et il y a cette présentation obligatoire. J’y arrive mal. J’ai l’impression d’écrire une fiction quand je me mets à la tâche. C’est peut-être le réflexe du chroniqueur qui fait surface. 

Je déteste cet exercice. Comme s’il fallait devenir un spécialiste de soi en offrant son ouvrage. Je me sens alors comme un encanteur qui tente de vendre un cheval borgne. Qui suis-je pour parler de moi ?

 

TENTATIVES

 

Nathalie Fredette écrit des missives élaborées à des éditeurs fictifs du Québec. Il y a des indices et je me suis amusé à deviner les maisons qu’elle vise malgré le maquillage. Et à des directeurs étrangers dans la dernière partie du roman, comme si elle désespérait de retenir l’attention d’un Québécois. 

Des lettres plutôt longues, assez pour rebuter un éditeur qui se bat avec le temps et qui ne lit jamais plus de vingt pages d’un texte. Ce n’est pas une lecture, mais un tri qu’effectue un éditeur d’abord. Je ne pense pas qu’une telle lettre, dans la réalité, réussirait à émouvoir un grand manitou de la littérature. 

Madame Fredette a publié plusieurs ouvrages pour la jeunesse et quelques titres pour les adultes. Ça devrait ouvrir des portes, mais on se rend compte que le passé ou la bibliographie n’impressionne plus les « faiseurs de livres » et que ça peut se retourner contre vous. C’est même un terrible handicap que de posséder plus de passé dans son aventure littéraire que de futur. 

Je connais nombre d’écrivains qui ont une œuvre derrière eux et qui n’arrivent plus à retenir l’attention d’un éditeur. Certains ont renoncé. Inutile de se battre contre l’âgisme ou le temps. Il n’y a plus guère de place pour les auteurs de 70 ans et plus à moins d’être une vedette comme Monsieur Archambault. C’est pourquoi je le vénère et l’admire. Il a su déjouer la vieillesse.

Madame Fredette a des contacts, ses anciens éditeurs, et c’est vers eux qu’elle se tourne d’abord. Elle se bute au silence. Je connais cette impression d’être un produit que l’on enlève des tablettes parce que la date de péremption est passée. La terrible sensation de se sentir en dehors du monde, de ne plus avoir sa place et d’être de trop. Le pire : de ne plus être vivant et d’être juste bon pour le CHSLD. 

 

« Ces lignes soulignent simplement combien un écrivain s’accroche aux mots qui lui sont envoyés, même aux plus banals, courts, convenus, entendus, évidents, désolants… Combien il s’accroche à “cette désespérante réponse toute faite dans laquelle on cherche le mot encourageant” qui fait oublier la suite, c’est-à-dire l’essentiel : votre manuscrit ne nous intéresse pas. D’où l’importance de répondre, comme tu l’as bien saisi ! Éditeurs, manifestez-vous, même brièvement ! Un mot de vous fait toute la différence ! Il encouragera des vocations ou les étouffera. Il sauvera des vies ou y mettra fin. » (p.61)

 

C’est le drame de l’écrivain et de l’écrivaine qui migrent vers « l’âge d’or ». Être rejeté du monde, ignoré et surtout se sentir vétuste et d’une autre époque.

 

FRÉNÉSIE

 

Nathalie Fredette y va avec une belle frénésie et une énergie jubilatoire. Elle plaide pour son recueil de nouvelles, pour garder sa petite place dans la confrérie des écrivains et des écrivaines. Elle avoue qu’elle n’est pas du côté de la mode ou de la tendance du jour. On le sait, ce qui importe maintenant, c’est « l'ego » de l’écrivain. Tous ceux et celles qui ont droit à quelques minutes de gloire à la radio ou à la télévision doivent être « des égos ». On oublie alors le livre, cet objet obsolète, pour s’attarder au vécu de l’auteur ou de « l’auteurisse ». C’est l’homme ou la femme que l’on vend. Une marchandise comme une autre. Une autobiographie de préférence ou encore un auteur qui avoue candidement qu’il s’est « autofictionné » pour faire vrai. Voilà, tout est dit. C’est du réel, c’est du concret, pas de la fiction ou de l’imaginaire. Auteurs, avouez tout et inventez-vous une biographie !

Bien sûr, il y a des exceptions. 


« Nue devant des fantômes » est un magnifique plaidoyer pour la littérature. Celle qui dérange, qui interpelle, qui ébranle et qui fait que l’on respire un peu différemment après avoir suivi un écrivain dans son aventure. Avec beaucoup d’humour, madame Fredette parle de son amour de la lecture, des écrivains et écrivaines qui la nourrissent et lui donnent la force d’espérer. J’ai goûté particulièrement sa missive à un éditeur afghan. Magnifique ! Sa signature surtout.

 

« Allah est grand. Moi, petite et grosse. » (p.129)

 

Toujours est-il que Nathalie Fredette met le doigt sur une situation que l’on peut déplorer ou ignorer. Que deviennent les écrits des écrivains qui vieillissent ou prennent de l’âge et que l’on repousse dans une sorte de purgatoire quand ils n’ont pas la sagesse de se taire. 

L'écrivaine bouscule la dictature des best-sellers et du succès qui fait courir les foules dans les salons du livre. Faut-il se droguer, avoir vécu l’itinérance, avoir été séquestrée par des talibans ou encore avoir gravi l’Everest à reculons pour trouver sa place dans les fabriques de livres ?

Bien sûr, il y a toujours des éditeurs sérieux qui aiment les textes et les véritables écrivains et écrivaines. Nous n’avons qu’à lire le dernier roman de Monique Proulx, « Le bien ne fait pas de bruit » pour être rassurés. Un ouvrage magnifique qui nous permet de nous risquer tout doucement dans la beauté et l’émerveillement du monde et nous fait oublier les récits jetables.

 

FREDETTE NATHALIE : « Nue devant des fantômes », Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2026, 144 p., 26,95 $

 

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/728/nue-devant-des-fantomes