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lundi 25 mai 2026

LE PRÉCIEUX PARADIS DE MONIQUE PROULX

JE NE SAIS trop comment aborder «Le bien ne fait pas de bruit», le plus récent roman de Monique Proulx? Comment cerner la beauté de cette écriture, de cet univers impressionniste et plein de ravissement? Une œuvre dédiée à Berthe Simard, l’amie et la confidente de Gabrielle Roy, celle qui l’attendait à Petite-Rivière-Saint-François, quand arrivait l’apaisement du début de juin. Un hommage à cette femme humble et fidèle qui aura été une présence précieuse pour l’écrivaine que l’on connaît. Monique Proulx était fascinée par sa manière d’être dans l’ombre de sa célèbre voisine. Elle l’a croisée lors d’une résidence dans le chalet de madame Roy et allait la voir en été, a-t-elle confié à l’animatrice Marie-Louise Arseneault. C’est ce lien qui soude Flora et Margaret Myre qui s’étourdit dans le monde de la littérature avant de se poser auprès de son amie qui l’attend et qui l’aime pour ce qu’elle est.

 

Flora est subjuguée par son coin de pays, le domaine de ses ancêtres. La forêt, le mont Venteux au loin, le grand lac et toutes ses ramifications. Elle travaille comme «un gars» aux côtés de son père, s’occupe de la maison et des siens, attentive à tout ce qui l’entoure, particulièrement aux animaux sauvages qui viennent la visiter. Le chevreuil toujours un peu méfiant, le renard qui ne dit jamais non à un morceau de jambon et les nombreuses bêtes qui habitent la montagne et qui se font discrètes la plupart du temps.

Dans ce lieu marqué par les gestes de sa famille, apprivoisé par trois générations d’hommes et de femmes, Flora vit dans toutes les dimensions de son être et de son esprit. 

Elle est la suite du monde dans une existence pleine de tâches qui apaisent le corps et l’âme. Elle aime cet endroit dans tous les moments du jour et des saisons. Elle se sait utile dans le matin, quand elle s’occupe des Hortense, les poules qui fournissent les œufs à la maisonnée. Et il y a sa sœur Evelyne, avalée par la maladie, cloîtrée dans son corps et sa douleur. 

Je n’ai pu m’empêcher de songer au magnifique ouvrage de Gabrielle Roy où Éveline, son personnage, rêve de l’ailleurs et part visiter son frère en Californie après toute une vie de privations. Un émerveillement que ce long voyage en autobus. 

Évelyne s’échappe de sa prison par les médias et se réfugie dans un espace bien à elle.

 

«À l’intérieur, la chambre d’Evelyne est presque une maison dans la maison. L’air frais y entre par la grande fenêtre toujours ouverte, mais tout le reste appartient à l’univers renfermé de la télévision, de la radio, des journaux. Si Flora ne venait pas s’asseoir avec elle trois fois par jour pour lui apporter de la nourriture et des médicaments et lui rappeler que des êtres réels l’entourent, Dieu sait dans quelle fissure parallèle du monde sa sœur disparaîtrait.» (p.15)

 

Et la vie pourrait continuer ainsi pour Flora, un jour prenant la place de l’autre, une corvée se glissant dans un rire, avec les poules, les repas, les travaux dans le potager et la rencontre des bêtes de la forêt qui s’approchent vers elle pour une incroyable reconnaissance.

 

BOUSCULADE

 

Margaret Myre s'impose dans la vie de Flora, une grande écrivaine devant qui «le monde entier se roule». Elle achète un chalet, celui que Flora préfère et qu’elle aurait aimé habiter. 

Plus rien ne sera pareil dorénavant, surtout pendant les étés où l’auteure oublie les frivolités de la ville et ses lecteurs pour se réfugier dans le calme, se coltailler avec des personnages qui la hantent et surtout laisser parler «la petite voix» qui résonne en elle. Flora attend son amie comme le printemps et est toujours là pour lui tendre la main. 

On le sait, Gabrielle Roy n’était guère portée sur les travaux domestiques et, pendant toute sa vie, elle en fait en sorte qu’il y ait quelqu’un pour s’occuper de ces choses. Flora ne demande que ça avec sa douceur et son cœur gros comme le monde.

Le déclic s’est fait dès les premiers instants entre elle et Margaret. Pas besoin de grandes réflexions qui tourmentent les philosophes et les écrivains qui retournent les mots pour surprendre une autre réalité. Être là, dans la beauté du moment, suffisent à Flora et Margaret. 

La nature est généreuse de grâce, de merveilles et de lieux qui vous font croire à l’harmonie et à l’apaisement. Surtout à la compassion des hommes et des femmes malgré les guerres et les haines qui font frissonner la planète. 

 

«Cette aisance entre elles, c’est comme une brise tiède, c’est comme un bon chien qui vient se blottir contre les genoux, on ne sait pas comment on a mérité ça et on en profite sans avoir envie de le savoir. Et Flora voit soudain clairement : ce que Margaret lui trouve, c’est cette connivence mystérieuse qui goûte le miel, et qui ne vient ni de l’une ni de l’autre, qui n’appartient à personne mais qui surgit du duo désaccordé qu’elles forment. Comment expliquer ça à quiconque, à Evelyne, par exemple.» (p.53)

 

Les deux «se comprennent» même si elles vivent dans des mondes différents. Et peut-être qu’elles sont des «sœurs jumelles» quand on y pense. 

Margaret se penche sur les phrases comme Flora le fait dans son potager. Les deux connaissent des fulgurances. Flora s’ouvre tout naturellement à la beauté qui l’entoure, avec Margaret, qui a besoin de ce havre de paix et de silence pour trouver la juste expression. Les deux femmes partagent leurs jours, la douceur de l’été qui leur permet alors de devenir des complices sans recourir à la parole. Elles se satisfont d’être là, conscientes des heures qu’elles dégustent comme une tisane odorante. 

 

LA VIE

 

Tout doucement, le temps file et la vie apporte son lot de bonheurs et d’épreuves. Le lieu est convoité par des gens d’affaires qui aimeraient attirer les touristes et faire du paradis de Flora et de Margaret un centre de plein air et de ressourcement. Le clan résiste, mais comment protéger un éden que tout le monde désire?

Un thème récurrent dans l’œuvre de Monique Proulx. 

La maison familiale deviendra un musée où Flora ne met jamais les pieds. Elle s’acclimate comme elle l’a toujours fait, même si elle a l’impression d’être souvent la seule de son espèce. Elle peut compter sur la beauté du lieu et ses bêtes qui viendront la saluer. Et il y a «ces étés qui chantent» quand Margaret s’installe pour quelques mois et qu’elles peuvent se voir tous les jours. 

Flora se retrouvera bien isolée après la mort d’Evelyne, qui reste présente dans son esprit et ne manque jamais de la semoncer et de dénoncer sa naïveté, par Rosario, son neveu, le fils qu’elle n’aura jamais et qui la dépossède de la petite maison, son unique bien. Les doux, les contemplatifs sont toujours les victimes des ratoureux qui tentent par tous les moyens d’exploiter la beauté du monde et d’en tirer profit. 

La vie est certainement un long apprentissage où il faut se dépouiller de tout ce qui nous attire et nous capte pendant des années. Même de sa propre histoire qui se retrouve dans les romans de Margaret. Peut-être que les écrivains et écrivaines sont les plus terribles prédateurs.

 

«Et toute l’heure suivante, tandis que le soleil s’empare de l’espace, que les chardonnerets font la fête et la guerre aux mangeoires et que l’été grésille au sommet de sa forme, elles parlent de la mort. Elles en parlent avec des mots délicats, respectueux, pour ne pas la réveiller, pour ne pas la malmener ou lui donner des idées de vengeance. À vrai dire, ce sont les en-allés qu’elles évoquent, ceux qui l’ont regardée dans les yeux assez longtemps pour la reconnaître. Il y en a maintenant tellement, tout un peuple clandestin qui continue de vivre accroché à leur cœur, à leur mémoire, mais où s’en iront-ils tous quand elles-mêmes perdront leur cœur et leur mémoire?...» (p.183)

 

Un roman magnifique qui nous entraîne dans la beauté du monde malgré les épreuves et les malheurs qui marquent les jours. Flora connaîtra de grandes douleurs : la mort de Margaret et le constat qu’elle n’aura jamais rien qui lui appartienne. Mais qu’importe, elle n’a qu’à se tourner vers le ciel pour se rassurer.

 

«Elle sent qu’il y a un choix à faire, maintenant, un choix absolument crucial, qu’elle ne peut en aucun cas repousser, dont le reste de sa vie dépend. Ou elle s’abandonne à la détresse, complètement, et alors à jamais le noir l’accompagne dans ses faits et gestes, le noir baigne le moindre recoin de son âme même sous le soleil le reste de ses jours. Ou alors, ou alors. Elle lève la tête, regarde le ciel comme elle le fait si souvent. Parfois incendiaire comme maintenant ou chargé d’ombres, parfois bleu sans histoires ou noir piqueté d’étoiles, toujours là. Elle le voit tout à coup pour ce qu’il est vraiment. Un toit, un toit infini, infiniment hospitalier, déployé au-dessus d’elle au-dessus de tout en protection souveraine, qui permet à l’herbe au moustique au lac au chevreuil à la vie de respirer jusqu’à la fin. Qu’a-t-elle besoin d’autre chose?» (p.263)

 

Ce qui importe, c’est d’ouvrir les yeux dans le matin, de regarder autour de soi pour ressentir la beauté qui s’étend partout et en soi, pour être conscient de l’immense privilège d’être vivant dans un recoin du paradis. 

Monique Proulx aspire encore une fois à la paix et à la sérénité malgré les tensions du monde et les dangers que l’humanité constitue pour la planète. Une écriture ample, belle de toutes les surprises où Flora devient témoin de ce qui porte tous les êtres autour de soi. Une leçon d’être dans la splendeur de l’univers. Un roman magique qui chante et enchante.

 

PROULX MONIQUE : «Le bien ne fait pas de bruit», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 272 pages, 27,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/bien-fait-pas-bruit-4149.html

jeudi 7 mai 2026

PASCAL ASSATHIANY S’EST FAIT UNE PLACE

PASCAL ASSATHIANY est un nom connu dans le monde de la littérature québécoise. L’homme a effectué un parcours singulier et Yanick Villedieu a choisi de le raconter dans «Pascal Assathiany, une vie de livres». Le grand-père de Pascal, Sossipatré Assathiany, était un politicien géorgien qui a dû fuir son pays pour se réfugier en Suisse. Son père, Roland, a fait carrière à Paris où est né Pascal. Sa mère, une Bretonne nommée Thérèse Bolo militait dans les groupes sociaux. Le jeune Pascal aura été un étudiant plus ou moins attentif, un lecteur fasciné surtout par l’ailleurs et les voyages. Il aboutira au Québec en 1967 et travaillera au Pavillon de la France pendant l’exposition universelle. Il rentre dans son pays à la fin de la fête pour repartir explorer le monde. Il était alors possible d’aller un peu partout sans danger, ce qui n’est plus le cas. Les pays étaient beaucoup plus ouverts et accueillants dans les années 60 que maintenant. Il revient au Québec en 1968 et trouve un emploi comme manutentionnaire à la librairie Leméac située sur la rue Laurier. Fait amusant, ce sera la première librairie que je fréquenterai assidûment en arrivant à Montréal. Chose certaine, je me sentais alors plus étranger que ce jeune Français avide de tout voir du grand Montréal.

 

Pascal Assathiany ne travaille pas chez Leméac par goût. Il voulait seulement gagner des sous pour repartir explorer le monde. Ce sera son premier contact avec l’univers du livre. Tout s’enchaînera par la suite. Il deviendra libraire à la Place Ville-Marie, un endroit qui attire des lecteurs et des gens importants du milieu littéraire montréalais.

 

«“C’était une librairie d’intellectuels. Dans une certaine mesure, elle prenait le relais de la fameuse Librairie Tranquille, alors en perte de vitesse”, se souvient-il. Fondée en 1948 par le jeune Henri Tranquille, qui “s’oppose ouvertement à la censure du clergé catholique”, cette librairie va être “à l’avant-garde de la production littéraire et artistique”, note le Centre d’histoire de Montréal dans un article publié dans Le journal de Montréal en 2020. C’est par exemple à cette enseigne qu’on se procure le manifeste du Refus global. C’est aussi à la Librairie Tranquille que les artistes et les écrivains se retrouvent dans les années 1950 et au début des années 1960.» (p.53)

 

Pascal Assathiany y croisera des écrivains qui deviendront des incontournables. Louis-Philippe Hébert, Michel Tremblay, André Brassard, Michel Beaulieu, Louis Geoffrey, Jean-Marie Poupart, Victor-Lévy Beaulieu, André Major, Claire Martin et Yvette Naubert. 

Il ne quittera plus le monde du livre, s’intéressant d’abord à la diffusion et à l’édition par la suite qui prendra toute la place. Il rencontre Sylvie Tard et c’est l’amour. Les deux partagent une passion pour les voyages et les découvertes. Ça semble le but du couple, partir pout voir tous les pays.

 

«Le sommaire du premier carnet de voyage permet de suivre les pérégrinations du couple. Il se lit comme suit : Belgique, Allemagne, Suisse, Italie, Yougoslavie, Grèce, Turquie, Iran, Afghanistan, mais… pas le Pakistan. En cette fin de 1971, il est en effet impossible d’entrer au Pakistan et encore plus d’entrer en Inde : la troisième guerre indo-pakistanaise vient d’éclater, guerre qui mènera à l’indépendance du Pakistan oriental, qui sera désormais connu sous le nom de Bangladesh.» (p.65)

 

Sylvie rentre au Québec et Pascal continue son périple en Amérique du Sud, séjourne au Chili pendant que Salvador Allende entreprend de transformer le pays. Il est fasciné par les réformes, enthousiasmé par tout ce qui s’y passe, découvre la musique et les chants révolutionnaires qu’il diffusera à son retour au Québec. 

Le voyageur aime particulièrement les publications des Éditions du Seuil. Il lit Roland Barthes, Edgar Morin, Günter Grass, Gabriel Garcia Marquez, Anne Hébert et Jacques Godbout. 

 

DIMEDIA

 

Il fondera Dimedia, qui diffusera les publications du Seuil d’abord et plusieurs autres maisons. Un nombre important d’éditeurs québécois y trouveront un lieu et une manière de rendre accessibles leurs nouveautés. Ce sera le début de la grande aventure. Pascal Assathiany fait son entrée au Boréal qui a fait sa marque en vulgarisant l’histoire de la Nouvelle France. 

Une entreprise que dirige Denis Vaugeois. 

La petite maison se modernise et devient un éditeur qui s’imposera dans différents genres littéraires. Pascal sillonne le Québec pour diffuser ses livres, prendre contact avec les libraires et les journalistes de toutes les régions. C’est là que je l’ai croisé pour la première fois. Il est débarqué au journal Le Quotidien avec une boîte de livres. Une rencontre fort sympathique et surtout de bien belles heures pour le lecteur que j’étais. 

Comme journaliste, j’ai commencé alors à faire des chroniques et des critiques sur les livres français. Rapidement, cependant, je me suis tourné vers les écrivains du Québec. Après tout, Le Quotidien se nourrissait des événements et des préoccupations qui touchaient les gens de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Pourquoi ce serait différent en culture et en littérature? C’est là que j’ai fait place aux écrivains de la région et du Québec. Des jeunes qui voulaient faire leur marque. Je pense à Alain Gagnon, Gil Bluteau, Gilbert Langevin, Paul-Marie Lapointe et bien d’autres. 

 

FRANCE

 

Pascal Assathiany fera un retour en France pour œuvrer au Seuil, comme directeur commercial. Un séjour de deux ans où il aura du mal à s’adapter à la manière française, étant devenu américain dans ses façons de voir et d’agir. Il y apprendra cependant le métier d’éditeur et reviendra au Québec pour s’y installer définitivement. 

 

«Au début de la décennie 1980, les Éditions du Boréal Express vivent donc une transformation en profondeur — une mutation — sous l’impulsion du duo Del Busso — Assathiany.» (p.109)

 

La publication de «La détresse et l’enchantement» de Gabrielle Roy marquera un tournant dans la vie de ce jeune homme plein d’idées. Un succès de librairie et un bijou d’édition. L’entreprise prend son élan, et Pascal Assathiany en deviendra rapidement le directeur général. Il en fera la maison d’édition la plus importante de l’époque, travaillera à diversifier ses ouvrages et surtout à accompagner ses écrivains et à les diffuser. Cela ne l’empêchera pas de tisser des liens avec des éditeurs canadiens-anglais et de publier des traductions. 

 

«Fort occupé comme nouveau directeur du Boréal, Pascal Assathiany ne néglige pas pour autant ses responsabilités de représentant des Éditions du Seuil. Il s’active — s’hyperactive serait un mot plus juste — comme il sait et saura toujours le faire. On le voit (entre autres voyages d’affaires) aux salons du livre de Paris et de Bologne. À Washington, à Las Vegas, à New York et à Los Angeles pour les congrès de l’American Booksellers Association. À Francfort pour la mondialement connue et tout aussi mondialement courue foire du livre. À Lyon pour les Entretiens Jacques-Cartier. À New York, encore, avec l’un des grands agents littéraires américains, Georges Borchardt, représentant aux États-Unis de plusieurs éditeurs français, dont le Seuil.» (p.128)

 

On l’aura compris, suivre le parcours de Pascal Assathiany, c’est vivre l’évolution de l’édition au Québec depuis les années 60. Le développement et la diversification de notre littérature avec ses écrivains et écrivaines reconnus, ses réussites ici comme à l’international. Et cela autant dans les domaines de la fiction, l’histoire, le récit et l’essai. 

Gérard Bouchard y publiera des ouvrages importants et des romans qui en étonneront plusieurs, dont «Mistouk», qui connaîtra un beau succès. Son dernier titre, «Terre des humbles», marquera une forme d’apothéose pour l’historien et sociologue. 

L’entreprise de sa vie. 

Des biographies aussi qui seront des modèles : Gabrielle Roy, Anne Hébert et Gaston Miron, de grandes figures de notre littérature.

Une vie bien remplie pour le jeune Français qui mènera des revendications auprès des instances gouvernementales pour défendre et protéger le livre, la littérature et sa place dans les milieux scolaires au Québec. Il sera de tous les combats, un artisan incontournable de la présence du Québec au Salon du livre de Paris en 1999, un moment unique pour les écrivains et écrivaines d’ici.

 

«Le contrat à durée littéraire, estime Pascal Assathiany, c’est encore la meilleure façon d’assurer non seulement la stabilité des maisons d’édition, mais aussi la pérennité des œuvres. C’est une entente qui est donc bonne pour les deux parties, dans la mesure évidemment où l’éditeur fait bien son travail. Autrement dit, assume ce qui constitue la quatrième partie de son rôle, celle de garantir l’exploitation du livre et de son existence dans le temps.» (p.308)

 

Il priorisait le «long terme», restant fidèle à ses auteurs, ce qui ne se fait plus guère de nos jours. Il développera une véritable institution en publiant des noms importants. Je signale Monique Proulx, Serge Bouchard, Dany Laferrière, Gilles Vigneault et Gilles Archambault. 

Yannick Villedieu dresse un portrait fort sympathique de l’homme, de l’éditeur et de sa personnalité attachante. Il aura marqué le Québec et la littérature d’ici en faisant connaître des dizaines d’écrivains partout dans le monde. Une biographie passionnante pour ceux et celles qui s’intéressent aux livres et aux écrivains. Toute simple et facile à lire. Un bel ouvrage, quoi.

 

VILLEDIEU YANICK : «Pascal Assathiany, une vie de livres», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 372 pages, 34,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/pascal-assathiany-une-vie-livres-4189.html

jeudi 9 avril 2026

L'UNIQUE ODYSSÉE DE THÉLYSON ORÉLIEN

THÉLYSON ORÉLIEN est né en Haïti, dans ce pays où la violence s’est installée à jamais. Il laisse tout derrière lui, sa maison en flammes, ses amis et ses proches. L’enseignant n’a plus le choix. Sa vie est l’envers de la vie. «C’était ça ou mourir» raconte l’incroyable périple qui l’a poussé contre le mur du possible et du tolérable. L’écrivain signe un premier roman qui m’a touché au corps, au cœur et à l’âme. Un témoignage terrible et plus que jamais actuel. Voici l’extraordinaire vécu d’un homme qui a tout risqué en laissant son pays derrière lui, qui est parvenu à déjouer les pièges des frontières pour arriver dans un lieu où il peut respirer et dormir dans un lit. Un réfugié parmi tant d’autres, de ces hommes et de ces femmes qui n’ont plus rien; des parias qui cherchent une terre où l’avenir a un sens. Parce que la vie n’était plus possible dans leur village, parce qu’ils pouvaient prendre une balle chaque fois qu’ils s’aventuraient dans la rue. Plusieurs périront en route, d’autres s’accrocheront et vivront une incroyable odyssée. Tous devront puiser au fond de leur âme pour survivre. 

 

Jonas Dorléon ne part pas. Il fuit, pour s’éloigner de la mort. Son quotidien est devenu irrespirable. Il doit sortir d’Haïti, échapper aux mailles de la frontière pour se retrouver en République dominicaine, le pays voisin où les Haïtiens sont traités comme des esclaves. 

Ce n’est que le premier pas. 

Il y aura le Brésil, le Costa Rica, le Mexique et les États-Unis. Au bout de tout, le Canada, Montréal et le Québec. Une traversée d’un continent dans des conditions épouvantables. 

Il rejoint la colonne sans commencement ni fin de ceux qui vont pieds nus, s’entassent dans des autobus, n’arrivent plus à dormir et qui parviennent à manger en exécutant les pires tâches. Hommes, femmes, enfants viennent de partout pour suivre un chemin de croix où chaque pas est un risque et une victoire, chaque jour et chaque nuit une épreuve, chaque respiration un miracle. Impossible de revenir en arrière. Il n’y a plus de passé. La vie est devant, au loin, si proche, de l’autre côté de la frontière. 

 

«Moi, je me suis mis à rire. Parce que je comprenais enfin que le pays était mort. Que Haïti n’était plus un pays, mais un prétexte. Un panneau. Une illusion sur un billet de banque déchiré. Les gangs se battaient pour le territoire, mais le territoire n’appartenait plus à personne. Pas à l’État, pas à nous. Même Dieu avait déménagé sans laisser d’adresse.» (p.16)

 

Un roman d’une intensité peu commune, l’odyssée de la survie, une descente aux enfers où l’humain surprend par sa volonté, sa ténacité et surtout les astuces qu’il trouve pour continuer.

 

DÉPART

 

Jonas Dorléon s’éloigne avec un petit sac qui contient la photo de sa mère, son diplôme, un cahier de poème et un slip propre. Et une brosse à dents, pour rester du côté des civilisés, se prouver qu’il n’est pas devenu une bête. Il n’a aucun passeport, aucun papier pour franchir les murs que sont les frontières. Il doit trouver une autre identité, de faux documents qu’il paie avec tout l’argent qu’il a. Une question de survie. Comment négocier avec ces faussaires qui ont leur vie entre leurs mains? Il garde espoir, continue. S’arrêter, c’est disparaître.

 

«Je suis monté dans un bus au terminus de Carrefour, un de ces bus peints comme une église évangélique sous acide. Sur le côté, on pouvait lire en lettres rouges : “Bondye pa jamm domi, men li pa toujou reponn.” (Dieu ne dort jamais, mais il ne répond pas toujours.) Voilà une devise qui mérite d’être méditée, me suis-je dit, surtout quand on n’a que deux options devant soi : mourir ou marcher.» (p.19)

 

L’exil, le mouvement perpétuel que deviennent les jours, la frontière de la République dominicaine que les Québécois fréquentent. C’est une destination recherchée. J’ai des connaissances, pas tous des amis, qui vont y passer une partie de l’hiver. 

Le paradis des vacanciers est un enfer pour les Haïtiens qui font les sales besognes. Jonas Dorléon se retrouve à transporter des sacs de ciment, à construire une nouvelle route pour les touristes qui vont s’émerveiller du paysage. Il le faut pour ne pas mourir. L’envers de l’éden des nordistes qui s’installent le long des plages et dans des hôtels luxueux. 

Les sans-papiers, les sans visage, les sans nom s’entassent dans des baraques, dans des conditions qui remontent à «l’âge de pierre» pour reprendre une expression que Donald semble adorer. Ils travaillent jusqu’à épuisement, redevenant des bêtes, la lie de l’humanité. Étonnant comme les gens méprisent toujours ceux et celles qui font les sales besognes à leur place.

 

«C’est ce jour-là, après l’épreuve du bus, que j’ai commencé à me dire : “Peut-être que ce pays ne veut pas de moi. Peut-être que je dois partir. Vraiment partir.” Je n’aspirais pas à quelque chose de bien, juste à moins pire. Parce que vivre, c’est ça, parfois : choisir le bourreau le moins cruel. Quand je suis arrivé à Jérémie, je savais déjà que je ne resterais pas. Il n’y avait pas de paix à cet endroit. Juste une autre forme de peur. Plus calme. Plus insidieuse. Moins armée, mais plus lourde. Et moi, j’étais déjà un fuyard professionnel.» (p.24)

 

CHEMIN DE CROIX

 

Un périple inimaginable, le chemin de croix de la terreur, de la faim et de l’angoisse, le Compostelle de la misère et de toutes les violences. Jonas Dorléon fera n’importe quoi pour se rendre au Brésil, une étape avant un autre départ, une route qui ne cesse de s’allonger.

 

«Un jour, en marchant près de la place du quartier Boa Vista, j’ai vu un type faire des acrobaties. Il jonglait avec des bouteilles vides, marchait sur une corde tendue, riait comme s’il n’avait jamais connu la faim. Devant lui, il y avait un chapeau posé au sol, et les passants y laissaient des pièces. Moi, je n’avais pas d’équilibre, pas de bouteilles, pas de corde. Mais j’avais une bouche, une langue et des histoires. Alors j’ai commencé à parler. À raconter. À inventer. À mentir avec style. J’étais un griot en exil. Je faisais rire les Brésiliens avec des histoires d’Haïti apprêtées à la sauce comique. J’inventais des proverbes. Je jouais les idiots. Je faisais des voix. J’imitais les douaniers. Je caricaturais Jesus le passeur et personnifiais même le cafard du McDo. Et les gens riaient. Les vieux. Les enfants. Les vendeuses de bonbons. Les livreurs à vélo. Ils riaient parce que j’étais drôle. Moi, je riais par nécessité.» (p.97)

 

Et la fuite, encore et toujours, pour trouver mieux. Un périple en autobus qui ne semble jamais vouloir prendre fin pour traverser ce Brésil grand comme un continent. Jusqu’à une autre frontière, une autre ligne invisible que des soldats surveillent. L’impression que Jonas Dorléon s’enfonce dans un souterrain pour oublier qui il est et d’où il vient. Il n’est plus qu’un corps ballotté par les soubresauts du véhicule brinquebalant qui l’emporte vers la pire des épreuves. 

Jonas Dorléon pensait avoir tout vu, mais il n’avait pas encore plongé dans la jungle, ce trou végétal qui aspire le temps et l’espace, se gave de tout ce qui bouge et respire. 

 

«Le vrai silence, ce n’est pas celui des cimetières. Ce n’est pas non plus celui des églises pendant la prière, ni celui des douaniers quand ils tamponnent ton passeport comme on referme un cercueil. Le vrai silence, c’est celui qui règne dans le Darién, cette bouche verte, béante comme une menace, qui avale les vivants sans mastiquer. Je l’ai vu. Je l’ai senti, Je l’ai traversé. Non, pas traversé : je me suis fait avaler. Et aujourd’hui encore, je sens ses racines qui bougent sous ma peau, dans mon ventre, comme des souvenirs non digérés. Le Darién, on n’y arrive pas. On y glisse.» (p.123)

 

Beaucoup y restent, à bout de force et de volonté. De vie. Des enfants, des femmes, des adolescents. Jonas est en quelque sorte régurgité comme son célèbre ancêtre, après avoir affronté tous les diables qui hantent la terre. 

 

NORD

 

Une poussée vers le Nord. Le Mexique. Un bond, un pas, une reptation pénible. Et, enfin, les États-Unis, le balcon du ciel et de l’enfer, juste là, la face cachée de la Terre. Les jours se changent en mois, dans un camp où il n’a plus conscience d’être. Il est une ombre qui attend qu’on lui fasse signe, qu’on lui ouvre la barrière, qu’il puisse redevenir un nom, un visage et une parole.

Il franchira la frontière après des éternités d’espoir et de désespoir. Encore quelques pas, pour s’approcher, pour échapper au néant. Une autre poussée vers le Nord, vers le passage mythique, la lueur peut-être du bout du monde : le fabuleux chemin Roxham qui a fait tant jaser au Québec. Le lieu de tous les espoirs, après avoir traversé tous les horizons de son corps.

 

«Mais il y avait un autre horizon. Le Canada. Le Québec. Montréal. Le froid peut-être, mais au moins une chance. Un chemin, le fameux chemin Roxham dont tout le monde chuchotait le nom, ce sentier boisé entre le nord de l’État de New York et le sud du Québec. Un passage semi-officiel, semi-toléré, semi-légal, où les migrants comme moi se présentaient à la police canadienne pour demander l’asile. C’était un jeu de cache-cache diplomatique, mais c’était mieux que de rester là à se faire cracher dessus.» (p.202)

 

Un roman incroyable d’humanité, d’espoir et de désespoir, de souffrances et de volonté, d’amour et d’entraide. Une quête ahurissante. Je ne pourrai plus écouter les politiciens et les commentateurs de l’actualité parler des émigrants et de quotas. Ce ne sont pas des statistiques, ce sont des hommes, des femmes et des enfants. Pas que des chiffres, mais des visages, des frères et de sœurs. Ce sont des humains qui ont mal dans leur corps et dans leur âme, qui veulent seulement un espace pour inventer un tout petit bout d’avenir. 

Thélyson Orélien décrit le calvaire des réfugiés d’une façon extraordinaire. Voilà la plus grande tragédie de notre époque et la terrible odyssée des victimes des faiseurs de guerres et des créateurs de famine. 

Un roman précieux, un témoignage incroyable! Une ode au courage et à l’espoir qui anime les errants en quête d'un pays. J’ai marché avec Jonas et j’ai eu mal partout avec lui. J’ai eu faim jusqu’à ne plus ressentir mon corps, jusqu’à en avoir mal à l’être. J’ai partagé avec lui la seule patrie qui lui restait, le territoire de son corps et de ses souvenirs.

Et quelle écriture! Un battement de cœur, le temps qui s’étire sans fin, une incantation pour échapper à la misère en fixant l’espérance dans les yeux. 

Et aussi quelles pages pour terminer cette épopée, après la descente aux enfers, quand monsieur Thélyson Orélien décrit Montréal sous la neige et le miracle de l’été qui arrive tel un obus de chaleur et de verdure! Magnifique, d’une beauté qui donne des palpitations. 

La marche d’un homme qui a vécu l’envers du monde pour avoir droit à la liberté. Merci, monsieur Orélien, et surtout la paix dans votre tout nouveau pays que vous avez gagné plus que n’importe qui.

 

ORÉLIEN THÉLYSON : «C’était ça ou mourir», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 270 p., 27,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/auteurs/thelyson-orelien-13890.html

jeudi 22 janvier 2026

TOUTE UNE VIE POUR APPRENDRE À VIVRE

JE L’ATTENDAIS ce livre de Monsieur Archambault depuis un an presque. C’est son rythme, sa cadence, le temps qu’il lui faut pour nous offrir un nouvel ouvrage. «Puis je serai seul» regroupe 35 récits et des nouvelles qui ont tous une même caractéristique : la brièveté. Comme si, avec le temps, Monsieur Archambault hésitait à s’aventurer dans le long terme. Il a renoncé à la fiction romanesque et raconte pourquoi dans «L’âge du roman». Je le soupçonne de rédiger des textes qui ont la rondeur des quelques heures qu'il consacre à l’écriture tous les jours. Une prose lente, comme une petite promenade où rien ne presse. Je le vois se pencher devant sa grande fenêtre de temps à autre pour avoir des nouvelles de la ville, après avoir complété un paragraphe. Tout doucement en dessinant bien les mots. C’est que la vie se recroqueville. La rue, les trottoirs, les parcs, ce n’est plus pour lui. Il a peut-être un arbre tout près de son balcon et les voisins qu’il surprend parfois dans leur intimité. Le monde s’est rapetissé sans qu’il s’en rende compte d’abord. Maintenant, il se satisfait de sa chambre, la cuisine, le salon, son lieu d’écriture. J’imagine très bien tout ça parce que c’est ce qui risque de m’arriver en m’accrochant à l’écriture ou si la mort me laisse la corde sur le cou. Ça devrait aller. J’ai hérité de la génétique de ma mère, je crois. Il y a quelques centenaires dans mon bagage héréditaire, comme on dit. 

 

Ouvrir un nouveau livre de Monsieur Archambault, c’est comme entrer chez soi après une longue absence. On retrouve ses habitudes, ses réflexes et des propos qui le suivent, peu importe qu’il se risque du côté du récit ou de la nouvelle. Il écrit, parce qu’il l’a fait depuis des décennies, écoutant la petite musique qu’il y a en lui et qui le berce depuis son premier souffle. 

 

«Aujourd’hui, cette perception de la vie, elle est toujours mienne, à la différence toutefois que je ne suis pas sûr de la détester encore. Me plaindre? Le mort rôde. Il fut des périodes de mon existence où je la craignais bien davantage. Comment expliquer mon attitude? Avant mon entrée dans le vieil âge, j’étais fébrile. Je ne voyais pas les années filer sans en ressentir la menace. Maintenant que j’en suis réduit à une vie quasi-confinement, toute idée de déambuler à mon aise dans mon quartier m’étant périlleuse, toute idée de voyage devenant de ce fait interdite, je m’étonne de survivre.» (p.13)

 

Que faire quand le monde rapetisse un peu plus chaque jour? Qu’il y a beaucoup plus de passé dans sa vie que d’avenir! Être juste là, dans son corps et sa tête. Pas étonnant qu’il y ait des fantômes qui viennent le visiter selon ses humeurs et la couleur des heures. Il ne s’en plaint pas, aime plutôt ces «revenants» imprévus. Ils se relaient peut-être aussi pour meubler sa solitude. Sa mère, son épouse en allée il y a une quinzaine d’années. Elle s’approche quasi tous les jours pour avoir des nouvelles. Et pourquoi ne pas parler un moment avec ses morts

 

VICTOR-LÉVY BEAULIEU

 

Je le fais tous les matins peu après six heures quand je me glisse devant mon ordinateur et que «l’infernale machine» prend tout son temps pour remettre le monde en ordre. Je salue Victor-Lévy Beaulieu et tends la main droite. Tous ses livres étaient là, occupant presque toute une section de la bibliothèque, il n’y a pas si longtemps. C’était avant que je ne liquide mes livres, autant dire toute ma vie de lecteur. C’est qu’il le fallait avant le grand déménagement. Oui, je vais bientôt quitter Wilson et le lac, la forêt de pins et mon amie, la renarde. Je demande à Victor-Lévy comment il va dans son nouvel espace, lui le mécréant. Et, surtout, comment il s’accommode du pays de la mort? Et où trouve-t-il ses grandes feuilles de notaire, maintenant? Ferron vient-il lui tirer la pipe? Il ne répond jamais bien sûr et, s’il le faisait, je commencerais à m’inquiéter pour mon équilibre mental. Peut-être qu’il me visite à sa façon quand il se glisse dans mes rêves et qu’il me chuchote des phrases que j’oublie en ouvrant les yeux à la barre du jour. 

 

«Que la fin de la vie soit atroce, j’en conviens fort aisément. Comment expliquer alors que les jours que je connais me paraissent souvent presque sereins? La réponse à cette interrogation, je ne la cherche plus. Je me contente de constater les élans de vie qui me viennent parfois. Il est évident que j’ai raté quelque chose en cours de route. Maintenant que plus rien ne m’est possible, je deviens curieux des morceaux de vie qui me sont offerts à petites doses. Pour un peu, à certains moments, je deviendrais un chantre de la vie. Je ne voudrais pas mourir. Pas sur-le-champ en tout cas. Vivre en sursis, un luxe que je n’avais pas prévu.» (p.30)

 

Monsieur Archambault effleure des questions auxquelles il ne trouve jamais de réponses. Il écrit (j’ai cru comprendre qu’il le fait avec un stylo et sur du papier), n’ayant pas d’affinités ou d’accointances avec l’ordinateur. Une sieste plus ou moins longue au milieu du jour, des souvenirs qui s’imposent, telles des images qui apparaissent sur un écran et qui se brouillent rapidement pour être supplantées par d’autres. Que dire de la vie quand l’époque devient de plus en plus inquiétante, et que tout ce que vous avez vécu et défendu s’écroule? Monsieur Archambault, tout comme moi, se retrouve dans un siècle où les valeurs qui nous faisaient agir ne tiennent plus. Tensions mondiales, bouleversements climatiques, états belliqueux, pertes des références et cet individualisme maladif et dangereux comme une bactérie en cavale.

 

INQUIÉTUDE

Est-ce que le goût de la lecture et de l’écriture pourrait s’éteindre chez moi? Est-ce que cela peut m’arriver de ne plus vouloir dialoguer avec un écrivain après avoir passé des heures dans son ouvrage? Est-ce que je peux me défaire de tous «ces morceaux de moi» comme je l’ai fait de presque tous mes volumes

Je me retrouve depuis dans ma bibliothèque désertée sans toutes ces présences rassurantes, sans tous les livres qui constituaient un rempart contre le monde et ses turbulences. Il y a maintenant le vide dans ma bibliothèque et écrire n’est plus tout à fait la même chose. Comme si j’étais en exil ou à l’étranger…

 

«De toute manière, personne n’écoute. C’est pour cette raison que des femmes et des hommes écrivent des livres, s’imaginant, souvent à tort, qu’on les lira. Pour la plupart, des locuteurs maladroits, à peine capables de crapahuter dans le chemin des mots. C’est à se demander comment ils parviennent à trouver ceux avec lesquels ils font des livres.» (p.86)

 

Tout comme Monsieur Archambault, je pense parfois à mes publications… La plupart de mes livres sont introuvables en librairie maintenant, presque tous effacés du monde. Je suis un écrivain sans livres, celui qui a perdu ses papiers d’identification.

 

ADMIRATION

 

La vie est un long parcours qui permet d’arriver à soi, dépouillé de tous ses titres, de ses nombreux habits pour se retrouver dans le maintenant avec ses manies et ses obsessions. 

Je prends chacune des publications de Monsieur Archambault comme une leçon, même s’il va sourire devant mes propos, mes élans de lecteur fidèle. Il m’apprend juste à être, sans les anciennes étiquettes du monde du travail et les objets qui deviennent encombrants avec le temps et peuvent vous ensevelir. 

Monsieur Archambault est maintenant dans le temps du dépouillement et du peu. Il a encore ses humeurs, des rêves et ce fil qui le lie aux mots, à la phrase qu’il caresse comme un gros chat ronronnant. 

L’écrivain, ce qu’il a surtout été malgré ses autres occupations, continue sa vie d’ascèse avec une simplicité et une franchise que j’envie. Je le lis avec ferveur, une lenteur que je tente d’implanter dans ma vie, une douceur qui me tient à la surface sans rien bousculer. Je m’attarde pour faire durer le plaisir, flânant sur une phrase ou encore sur un paragraphe pour me laisser prendre par ses propos. 

 

«Les moments de bonheur, je ne les ai perçus que sur le tard. Peut-être est-ce pour cela que je demeure curieux des moments qu’il me reste à connaître.» (p.65)

 

Il faut certainement toute une vie pour apprendre à vivre et l’entreprise n’est jamais terminée tant qu’il y a un soir qui vous pousse vers un matin. Toute une vie pour séparer le superflu de l’essentiel. Monsieur Archambault me surprend dans ce que je rêvais d’être et ce que je suis peu à peu. C’est pourquoi il reste l’écrivain précieux et indispensable, une sorte d’ami lointain que je ne visite jamais, mais qui me rassure avec ses phrases, ses mots qui pourraient être aussi les miens. 

 

ARCHAMBAULT GILLES : «Puis je serai seul», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 120 pages, 21,95 $,

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/puis-serai-seul-4135.html