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jeudi 3 septembre 2026

LE TERRIBLE COMBAT D’ELIZABETH LEMAY

DANS L’ÉTÉ DE LA COLÈREElizabeth Lemay abordait de front les relations entre les hommes et les femmes qui vivent sur une planète différente, on dirait. Ces hommes qui jouent du coude pour s’imposer dans toutes les sphères de la société et les femmes qui tentent de faire leur place dans ce territoire miné. Elles doivent se plier la plupart du temps aux diktats des mâles quand elles se glissent dans les couloirs du pouvoir. L’écrivaine revient avec de courts textes dans Les filles et les monstres qui ne peuvent laisser personne indifférent. Une fois de plus, elle va droit au but, exige l’égalité dans tous les aspects de sa vie. Elle montre aussi sa vulnérabilité, ses contradictions, sa volonté de vivre sans compromis, même si cela provoque des vagues. Chose certaine, madame Lemay utilise le marteau piqueur et oblige ses lecteurs à réagir et à se remettre en question. Et il ne faudrait surtout pas croire que madame Lemay écrit une autobiographie. Bien sûr, elle s’inspire de ses expériences, mais fait une grande part à la fiction, elle l’explique. 

 

Elizabeth Lemay est femme, un être sexué, capable de donner la vie, de charmer, de prendre et de rejeter l’amant d’un soir ou d’un mois selon ses humeurs. Aimer, séduire, ne jamais résister à ses pulsions, attirer un homme quand elle le souhaite et l’abandonner le lendemain matin. Tout ça après avoir connu des expériences amoureuses pénibles. Et aussi ses tremblements devant un miroir où elle voit le temps laisser des empreintes sur son corps. 

La première partie de Les filles et les monstres décrit son obsession de l’image. Elle passe des heures devant les miroirs à s’étudier pour trouver peut-être qui elle est et ce qu’elle veut être dans la société, pour se remodeler et se conformer à un idéal de perfection.

Des modèles que la publicité et le monde de la consommation proposent et qui sont particulièrement implacables pour les femmes. Un univers factice et superficiel auquel il est difficile d’échapper parce qu’il présente l’homme parfait et une femme qui fait bander. Nous avons eu des Marilyn Monroe et bien d’autres qui ont fait fantasmer en étant les plus malheureuses des femmes. L’apparence occupe une place prépondérante dans l'ouvrage d’Elizabeth Lemay, qui prend conscience, dans la trentaine, que les jours où elle est la plus séduisante s’étiolent. À trente-cinq ans, l’écrivaine parle déjà du vieillissement. Il me semble que c’est tôt pour tenir de tels propos.

 

«Je pense à ce corps plus souvent que je ne pense à n’importe qui, plus souvent que je ne pense à celle que ce corps protège. Je pense à l’épier sous toutes ses coutures, à l’affamer, à l’entraîner, à le bronzer, à le punir, à le muscler, je pense à le couvrir de toutes les crèmes antiâge de luxe, je pense à le honnir. Surtout éviter que cette enveloppe de chair parle à ma place et rompe le silence pour dévoiler ce nombre crasse. Trente-cinq. Tous les jours, je travaille à atteindre la perfection sans trop savoir à quel tournant du parcours se trouve le fil d’arrivée.» (p.31)

 

Des heures à se scruter sous tous les angles devant un miroir pour mémoriser des poses suggestives et provocantes, pour se surprendre dans tous ses aspects. C’est comme si elle s’aventurait dans la fosse aux lions pour dire haut et fort : «Je suis ça, pas juste une intellectuelle et une écrivaine, mais un corps, une femme qui a besoin de séduire.» Ce n’est pas sans conséquence. Les dérapages sur les réseaux sociaux ostracisent et condamnent avant même de pouvoir réfléchir, surtout quand on offre son image en pâture. 

 

«Pensive, je regarde à nouveau ce corps torsadé dans le miroir. Je voudrais prouver aux hommes que les filles peuvent être tout à la fois, et qu’ils peuvent, eux, choisir de respecter celles qu’ils désirent. Mais je devrais-je pas attendre d’être écoutée avant d’essayer de changer les règles du jeu? Une partie de moi sait qu’avec cet entêtement je me tire dans le pied. Je sais que me couvrir changerait la façon dont les gens me perçoivent. J’ai vu les regards, je sais qu’on prend moins au sérieux l’écrivaine en maillot de bain parlant de son corps et de l’amour que les écrivains s’occupant de choses sérieuses.» (p.157)

 

Être une écrivaine douée, une intellectuelle qui réclame la liberté totale et entière, et une séductrice qui use de son corps pour attirer les mâles est un pari impossible. C’est peut-être malheureux, mais il y a des règles, certes fort discutables, qui rendent la vie difficile tant aux femmes qu’aux hommes qui exercent certaines fonctions qui demandent de la retenue. Ceux ou celles qui transgressent ces normes en paient le prix. Je pense au «fameux coton ouaté» de Catherine Dorion, qui a suscité tant de réactions à l’Assemblée nationale et qui a fait oublier pourquoi cette jeune femme brillante avait été élue. Que dire des niaiseries qui ont été répétées autour de la tenue de Pauline Marois? Le monde de la séduction est un univers épidermique qui brise la plupart de celles qui s’y aventurent. Elizabeth Lemay le sait pourtant. Elle ne s’attarde pas à Nelly Arcand pour rien, à l’écrivaine qui n’a pu être à la fois femme fatale et intellectuelle.  

 

DÉSTABILISATION

 

Dans Les filles et les monstres, Elizabeth Lemay décrit bien ce corps réquisitionné pour en faire des mères et des mamans. Les femmes perdent alors leur identité pour devenir une fonction biologique, juste une reproductrice. Ce qu’elle refuse, on s’en doute. Surtout après avoir vu ce que ce rôle a fait de sa grand-mère. 

 

«J’écris sur la maternité qui vide les femmes de leurs entrailles et je me rends compte que je vide ma propre mère de son être, je lui retire tout ce qui m’échappe pour la tenir dans les lisières de mon existence. Voilà des années que je réfléchis à la maternité, et pourtant j’ai du mal à voir ma propre mère comme une femme qui ne soit pas que ma mère. Il y a certaines choses qu’on oublie aisément. Ma mère n’est pas la somme de mes souvenirs, elle habitait le monde avant moi. La maternité dépouille les femmes d’une part de leur humanité que même les êtres qu’elles poussent entre leurs jambes oublient. Même son prénom, j’ai du mal à le lui accoler, car je ne l’ai jamais appelée ainsi.» (p.87)

 

Elle ne mettra pas d’enfants au monde, ne livrera pas son corps à un autre, même à un tout petit être qui assure la pérennité de l’humanité. La femme perd son âme et son être en devenant une mère nourricière dans une société où elles peuvent pourtant occuper toutes les tâches qui étaient réservées jadis aux hommes. On connaît aussi les concessions que les femmes doivent vivre quand elles s’imposent dans le monde politique, des affaires ou des arts. 

 

TERRITOIRE

 

La femme vit en territoire occupé, qu’on le veuille ou non. Elle doit souvent se travestir en entrant en politique où elle doit penser et agir comme les mâles, adopter un uniforme tout en demeurant attirante. Elle reste consciente, au plus profond de son être, du regard que l’on pose sur elle à sa naissance et dont elle ne peut jamais se débarrasser.

Élizabeth Lemay se penche sur la vie de Simone de Beauvoir et de Nelly Arcand, qui a été victime de sa beauté. Une tragédie que la vie de cette écrivaine qui a tenté d’être vamp, prostituée, séductrice et l’intellectuelle qui bouscule les assises de la société et les liens qui unissent et éloignent les hommes des femmes. Elle sait ce qui l’attend. Elle a aussi connu une expérience pénible dans sa tournée des médias après la publication de L’été de la colère

Elle se retrouve dans Nelly Arcand. 

Et elle dit vrai quand elle démontre que l’on ignore les romans et les livres de nos jours, leurs propos et leurs questionnements dans les médias pour s’attarder de plus en plus au vécu de l’auteur ou de l’auteure. L’ouvrage devient un prétexte où l’auteure doit décrire sa grande et petite aventure. 

 

«Durant la promotion de mon dernier livre, j’ai appris une chose que j’aurais dû savoir déjà : une femme qui écrit sur son expérience perd d’emblée la moitié des lecteurs. Elle ne s’adresse plus qu’aux autres femmes. Son histoire est réduite à un récit féministe et, une fois cette étiquette apposée, elle a l’effet d’un coup de fusil en l’air faisant déguerpir les oiseaux. Les auteurs masculins, en revanche, sont invités sur tous les plateaux parce que leurs œuvres touchent tout le monde. Quand un homme écrit, c’est toute la condition humaine qu’il dépeint. Moi, je n’écris que pour mes sœurs.» (p.116)

 

Elizabeth Lemay frappe juste en revendiquant tous les territoires de son corps et de sa pensée. Mais, lorsqu’on ne fait pas de quartiers, il faut s’attendre aux hurlements des réactionnaires. Elle touche des points sensibles et la riposte est terrible quand elle se risque dans le trou noir des réseaux sociaux, l’arène des prédateurs et de la duperie. Nous sommes dans l’ère de Trump, nous ne pouvons l’oublier, qui manie les insultes, ment et s’invente une réalité qui nie l’humain et le collectif. Le combat d’Elizabeth Lemay interpelle parce qu’il est sans quartiers, sans compromis et peut-être utopique. La liberté totale bascule souvent vers un individualisme inquiétant qui isole et fait de vous une cible parfaite. 


LEMAY ÉLIZABETH : Les filles et les monstres, Éditions du Boréal, Montréal, 2025, 184 pages, 25,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/fr/auteur/447-elizabeth-lemay.html

mardi 18 août 2026

LA QUESTION QUI HANTE MIRIAM TOEWS

MIRIAM TOEWSune écrivaine de l’Ouest canadien, est née dans un village mennonite, près de Winnipeg, au Manitoba. Un groupe chrétien et culturel anabaptiste issu de la réforme radicale au XVIe siècle, des gens dont parle souvent Matthew Tétreault dans Tiens ta langue. Ses membres vivent à l’écart de la société et croient que le baptême doit être reçu par des adultes conscients et non pas administré à des enfants. Le postulant est baptisé après une démarche spirituelle sérieuse et personnelle. Les hommes refusent de porter les armes et de participer aux guerres, quelles qu’elles soient. L’église et l’état sont séparés. Une bonne chose. Enfin, tous doivent avoir des vêtements modestes et rejeter la modernité avec ses technologies nouvelles. Ils sont plus de 200000 au Canada, surtout dans les régions rurales, et pratiquent l’agriculture. Je ne sais s’ils sont encore très stricts sur leurs principes, mais c’est un mode de vie rigoureux et certainement contraignant. La mère de l’écrivaine parlait le Plautdietsch dans son enfance, une forme de bas-allemand.

 

Miriam Toews a connu un énorme succès avec Drôle de tendresse, où elle replonge dans sa communauté d’origine, met en scène une adolescente curieuse qui tente de faire son chemin en s’ouvrant au monde. Ce roman a été traduit en plus de vingt langues. Le nombril de la lune, un récit particulièrement original et touchant, a paru chez Boréal. 

L’écrivaine est invitée à participer à une rencontre internationale qui aura lieu à Mexico. On lui demande de produire un texte et de répondre à la question : «Pourquoi j’écris?» C’est une question simple, du moins, en apparence. Ce sujet fait parler les écrivains et écrivaines pendant des heures dans les salons du livre. Miriam Toews va dans toutes les directions et n’arrive pas à cerner vraiment le thème. Ou peut-être qu’elle a trop à dire et que tout se bouscule dans sa tête. 

 

«Je déteste écrire — quelle merde, blablabla. Je m’autodévore. La maison tombe en ruine. Je saigne, je pisse le sang, mes organes, tissus rouge sombre, se débinent — tiens, c’est mon foie, ça? — tels des bouts de melon d’eau en décomposition. Il est dix heures du soir, je porte un pyjama en flanelle orné de minuscules tulipes bleues. La petite G sculpte des chats dans l’argile et me demande si parfois j’ai peur.» (p.14)

 

J’ai vite compris pourquoi elle avait tant de mal à répondre à la directive. Miriam Toews s’est efforcée, depuis son adolescence, de rejeter tous les carcans. C’est épidermique! Elle n’arrive pas à accepter la moindre contrainte. Pourtant, les écrivaines et les écrivains aiment la plupart du temps décrire de long en large le pourquoi et le comment de leur démarche. Tous répètent que c’est nécessaire pour respirer et être debout dans sa vie. J’ai entendu ce genre de confidence tellement souvent lors d’entrevues que j’ai l’impression que certains apprennent ces formules par cœur. Ce n’est pas le cas de la romancière manitobaine. 

 

DIFFICILE

 

Si la question semble banale, on se rend vite compte que ce n’est pas si facile quand l’écrivaine tente d’aller au fond des choses et de ne pas répéter les clichés. Les interrogations les plus anodines sont parfois les plus difficiles. Rien n’est simple parce que Miriam Toews prend la demande au pied de la lettre et qu’elle veut répondre avec franchise et honnêteté. Elle nous entraîne alors dans son inconscient, cet étouffement originel qui la pousse vers la liberté et l’affirmation. Comme si l’écriture comblait un manque d’être chez elle. 

Je ne sais si j’ai raison, mais il me semble qu’il n’y a qu’aux écrivains et écrivaines à qui l’on adresse ce genre de question. J’ai toujours l’impression que les créateurs doivent se justifier. C’est comme si on avait demandé à madame Toews pourquoi elle respirait et qu’elle ne pratiquait pas un vrai métier. 

L’écrivaine est incapable de répéter des formules. Nicole Houde était ce type d’auteure qui avait bien du mal à répondre à ces questions, et c’est pourquoi elle était si nerveuse quand on la sollicitait pour une entrevue en public lors de la parution de l’un de ses ouvrages. 

Elle perdait tous ses moyens.

Madame Toews ne peut discourir sur le sujet sans s’y investir totalement. Pas de compromis, elle plonge dans son existence avec son instinct, son corps et tout son être. C’est son histoire et celle de sa famille qu’elle secoue.

 

«Que représente donc le corridor de mon rêve? Une étroite langue de terre? L’acte d’écrire? Une chose entre la vie et la mort? De la vie, contre la mort — écrire? Une sorte de saillie dans la paroi rocheuse? Une saillie en altitude, juste assez large pour y poser un pied ou une main de petite taille, mais d’où il est facile de tomber. Une saillie défiant la mort?» (p.17)

 

L’écrivaine répond par des questions qui soulèvent d’autres interrogations et ainsi de suite. Comment dire pourquoi on existe et pourquoi on tente de rapiécer sa vie en écrivant? Comme si elle devait justifier son être, ses expériences, ses traumatismes d’enfant, des événements marquants ou encore des bonheurs qui ont fait ce qu’elle est. Et pour être précis, elle devrait parler de son lieu de naissance, de sa communauté pour cerner l’être individuel et social qu’elle est. 

J’en sais quelque chose : je viens de passer des semaines dans les Bibliothèques de Saguenay avec une douzaine de personnes lors d’ateliers où nous avons tenté de circonscrire ce sujet.

L’écrivaine est incapable de faire semblant ou de faire du survol. Surtout, elle ne peut tricher. J’ai l’impression qu’écrire pour elle est une sorte de fatalité et une bouée de sauvetage à laquelle elle s’est accrochée. Son père écrivait, elle écrit et sa fille écrit. 

Elle n’arrivera jamais à satisfaire les organisateurs de la rencontre littéraire. Elle n’ira pas à Mexico pour discuter avec les grands écrivains de maintenant qui peuvent si bien discourir sur le monde et leurs obsessions. N’est pas Dany Laferrière qui veut!

Pourtant, elle répond à cette fameuse question de façon magistrale en plongeant dans la source de son être et celle de sa famille. Elle le sait dans son corps et sa tête. Nous sommes d’un lieu, d’un milieu et d’un moment. Miriam Toews secoue tout ça en elle.

 

«Mes parents croyaient que j’étais “attardée” (le terme qu’ils utilisaient à l’époque). Mais bon, ils m’avaient désirée; ils avaient même prié pour m’avoir. C’était soit la mort, soit moi. Ils m’avaient eue : née de la mort, du désespoir et de six années de supplications adressées au Bon Dieu, pendant la journée la plus chaude de l’histoire de ma petite ville. Je me suis installée chez moi en minuscule Hadès. Aveuglés par la sueur — et les larmes —, ils ne me voyaient pas, ne distinguaient ni les traits de mon visage ni mon sexe. Pourtant, j’étais là avec mon prénom biblique, courroucée, à broyeur du noir.» (p.23)

 

L’auteure nous entraîne dans son enfance comme dans sa réalité de jeune femme et d’adulte. Nous sommes dans une famille dysfonctionnelle comme on dit maintenant. Un père qui s’est enfermé dans le silence et qui s’est suicidé. Une sœur devenue muette elle aussi avant de retrouver la parole pour dire qu’elle allait en finir une fois pour toutes. De quoi traumatiser n’importe qui. Chez les Toews, tous écrivent pour échapper à la fatalité et la mort qui leur souffle dans le cou.

Cette sœur, qui veut emprunter le même sentier que son paternel, sera à l’origine de la carrière de Miriam. Lorsque la jeune femme part en Europe avec un ami, elle lui fait promettre de ne pas commettre le geste ultime. Cette dernière acquiesce pourvu que Miriam lui envoie des missives quotidiennement pour raconter son périple et ses aventures. Et la voilà avec l’immense tâche de tenir la mort à distance avec ses mots.

 

«Ma sœur m’a demandé toutes sortes de choses. De lui écrire des lettres, de l’aider à vivre, de l’aider à mourir, de comprendre, d’essayer de comprendre, de ne plus chercher à comprendre, de la laisser aller, de m’en aller, de revenir, de dresser des listes, de courir à la pharmacie pendant qu’elle saignait dans l’étrange salle de bains tapissée de moquette épaisse de notre ancienne maison sur la grand-route, au beau milieu, en plein cœur (à en croire un panneau d’affichage géant) du continent. Pourquoi aller jusqu’au nombril de l’univers quand j’ai accès à son cœur.» (p.195)

 

Le comité organisateur de la rencontre littéraire n’a pas compris le formidable témoignage de Miriam Toews et sa singularité dans le monde des lettres. Les participants à ce colloque ont raté une extraordinaire occasion en ne la côtoyant pas et surtout en se privant de ses propos. L'auteure écrit pour être dans son âme et son corps. Plus, pour donner peut-être une parole et une présence à son père et à sa sœur, pour ne pas être étouffée par le silence qui hante sa famille. 

Elle devient la voix de sa sœur et de sa mère, qui s’est efforcée jour après jour de garder la tête hors de l’eau. Encore une fois, je pense à Nicole Houde, qui avait tant de mal avec l’ordinaire des choses et qui arrivait à écrire des récits qui vous coupaient le souffle et vous laissaient ébaubi devant tant de douleur. C’était un tremblement d’être à la puissance 9,9 sur l’échelle de l’émotion chaque fois qu’un nouveau roman d’elle paraissait. 

 

FORCE

 

Un récit d’une intensité et d’une originalité remarquables. Miriam Toews jongle avec des pulsions existentielles qui n’entraînent jamais de réponses définitives. Simplement, elle souffle sur l’âme, l’être, l’esprit et la flamme qui garde conscient au milieu d’un monde en ébullition. 

 

«Écrire, c’est la vie? Un meurtre? Un crime? Une tentative d’extorsion? Un enlèvement? Un récit de substitution? Un récit qui se substitue à quoi? Est-ce à la fois la mort et la survie? Écrire, est-ce une forme de suicide? Le silence est-il un substitut raisonnable au substitut qu’est le récit? Lequel est un crime? Lequel est un échec? Et qu’arrive-t-il ensuite? (Fait chiiiiiiiiiiiiiier.)» (p.88)

 

Après autant de questions, il ne reste qu’à se risquer dans des explications qui ne seront jamais précises et définitives. Madame Toews cherche le souffle du vivant et jongle avec les mots et les idées qui font peut-être qu’un humain est un humain. Un récit remarquable, poignant, saisissant qui vous retourne l’esprit et permet de savoir ce qui donne l’élan de vivre et d’être. 

 

TOEWS MIRIAM : Le nombril de la lune, Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 234 pages, 27,95 $.

 https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/nombril-lune-2455.html

lundi 25 mai 2026

LE PRÉCIEUX PARADIS DE MONIQUE PROULX

JE NE SAIS trop comment aborder «Le bien ne fait pas de bruit», le plus récent roman de Monique Proulx? Comment cerner la beauté de cette écriture, de cet univers impressionniste et plein de ravissement? Une œuvre dédiée à Berthe Simard, l’amie et la confidente de Gabrielle Roy, celle qui l’attendait à Petite-Rivière-Saint-François, quand arrivait l’apaisement du début de juin. Un hommage à cette femme humble et fidèle qui aura été une présence précieuse pour l’écrivaine que l’on connaît. Monique Proulx était fascinée par sa manière d’être dans l’ombre de sa célèbre voisine. Elle l’a croisée lors d’une résidence dans le chalet de madame Roy et allait la voir en été, a-t-elle confié à l’animatrice Marie-Louise Arseneault. C’est ce lien qui soude Flora et Margaret Myre qui s’étourdit dans le monde de la littérature avant de se poser auprès de son amie qui l’attend et qui l’aime pour ce qu’elle est.

 

Flora est subjuguée par son coin de pays, le domaine de ses ancêtres. La forêt, le mont Venteux au loin, le grand lac et toutes ses ramifications. Elle travaille comme «un gars» aux côtés de son père, s’occupe de la maison et des siens, attentive à tout ce qui l’entoure, particulièrement aux animaux sauvages qui viennent la visiter. Le chevreuil toujours un peu méfiant, le renard qui ne dit jamais non à un morceau de jambon et les nombreuses bêtes qui habitent la montagne et qui se font discrètes la plupart du temps.

Dans ce lieu marqué par les gestes de sa famille, apprivoisé par trois générations d’hommes et de femmes, Flora vit dans toutes les dimensions de son être et de son esprit. 

Elle est la suite du monde dans une existence pleine de tâches qui apaisent le corps et l’âme. Elle aime cet endroit dans tous les moments du jour et des saisons. Elle se sait utile dans le matin, quand elle s’occupe des Hortense, les poules qui fournissent les œufs à la maisonnée. Et il y a sa sœur Evelyne, avalée par la maladie, cloîtrée dans son corps et sa douleur. 

Je n’ai pu m’empêcher de songer au magnifique ouvrage de Gabrielle Roy où Éveline, son personnage, rêve de l’ailleurs et part visiter son frère en Californie après toute une vie de privations. Un émerveillement que ce long voyage en autobus. 

Évelyne s’échappe de sa prison par les médias et se réfugie dans un espace bien à elle.

 

«À l’intérieur, la chambre d’Evelyne est presque une maison dans la maison. L’air frais y entre par la grande fenêtre toujours ouverte, mais tout le reste appartient à l’univers renfermé de la télévision, de la radio, des journaux. Si Flora ne venait pas s’asseoir avec elle trois fois par jour pour lui apporter de la nourriture et des médicaments et lui rappeler que des êtres réels l’entourent, Dieu sait dans quelle fissure parallèle du monde sa sœur disparaîtrait.» (p.15)

 

Et la vie pourrait continuer ainsi pour Flora, un jour prenant la place de l’autre, une corvée se glissant dans un rire, avec les poules, les repas, les travaux dans le potager et la rencontre des bêtes de la forêt qui s’approchent vers elle pour une incroyable reconnaissance.

 

BOUSCULADE

 

Margaret Myre s'impose dans la vie de Flora, une grande écrivaine devant qui «le monde entier se roule». Elle achète un chalet, celui que Flora préfère et qu’elle aurait aimé habiter. 

Plus rien ne sera pareil dorénavant, surtout pendant les étés où l’auteure oublie les frivolités de la ville et ses lecteurs pour se réfugier dans le calme, se coltailler avec des personnages qui la hantent et surtout laisser parler «la petite voix» qui résonne en elle. Flora attend son amie comme le printemps et est toujours là pour lui tendre la main. 

On le sait, Gabrielle Roy n’était guère portée sur les travaux domestiques et, pendant toute sa vie, elle en fait en sorte qu’il y ait quelqu’un pour s’occuper de ces choses. Flora ne demande que ça avec sa douceur et son cœur gros comme le monde.

Le déclic s’est fait dès les premiers instants entre elle et Margaret. Pas besoin de grandes réflexions qui tourmentent les philosophes et les écrivains qui retournent les mots pour surprendre une autre réalité. Être là, dans la beauté du moment, suffisent à Flora et Margaret. 

La nature est généreuse de grâce, de merveilles et de lieux qui vous font croire à l’harmonie et à l’apaisement. Surtout à la compassion des hommes et des femmes malgré les guerres et les haines qui font frissonner la planète. 

 

«Cette aisance entre elles, c’est comme une brise tiède, c’est comme un bon chien qui vient se blottir contre les genoux, on ne sait pas comment on a mérité ça et on en profite sans avoir envie de le savoir. Et Flora voit soudain clairement : ce que Margaret lui trouve, c’est cette connivence mystérieuse qui goûte le miel, et qui ne vient ni de l’une ni de l’autre, qui n’appartient à personne mais qui surgit du duo désaccordé qu’elles forment. Comment expliquer ça à quiconque, à Evelyne, par exemple.» (p.53)

 

Les deux «se comprennent» même si elles vivent dans des mondes différents. Et peut-être qu’elles sont des «sœurs jumelles» quand on y pense. 

Margaret se penche sur les phrases comme Flora le fait dans son potager. Les deux connaissent des fulgurances. Flora s’ouvre tout naturellement à la beauté qui l’entoure, avec Margaret, qui a besoin de ce havre de paix et de silence pour trouver la juste expression. Les deux femmes partagent leurs jours, la douceur de l’été qui leur permet alors de devenir des complices sans recourir à la parole. Elles se satisfont d’être là, conscientes des heures qu’elles dégustent comme une tisane odorante. 

 

LA VIE

 

Tout doucement, le temps file et la vie apporte son lot de bonheurs et d’épreuves. Le lieu est convoité par des gens d’affaires qui aimeraient attirer les touristes et faire du paradis de Flora et de Margaret un centre de plein air et de ressourcement. Le clan résiste, mais comment protéger un éden que tout le monde désire?

Un thème récurrent dans l’œuvre de Monique Proulx. 

La maison familiale deviendra un musée où Flora ne met jamais les pieds. Elle s’acclimate comme elle l’a toujours fait, même si elle a l’impression d’être souvent la seule de son espèce. Elle peut compter sur la beauté du lieu et ses bêtes qui viendront la saluer. Et il y a «ces étés qui chantent» quand Margaret s’installe pour quelques mois et qu’elles peuvent se voir tous les jours. 

Flora se retrouvera bien isolée après la mort d’Evelyne, qui reste présente dans son esprit et ne manque jamais de la semoncer et de dénoncer sa naïveté, par Rosario, son neveu, le fils qu’elle n’aura jamais et qui la dépossède de la petite maison, son unique bien. Les doux, les contemplatifs sont toujours les victimes des ratoureux qui tentent par tous les moyens d’exploiter la beauté du monde et d’en tirer profit. 

La vie est certainement un long apprentissage où il faut se dépouiller de tout ce qui nous attire et nous capte pendant des années. Même de sa propre histoire qui se retrouve dans les romans de Margaret. Peut-être que les écrivains et écrivaines sont les plus terribles prédateurs.

 

«Et toute l’heure suivante, tandis que le soleil s’empare de l’espace, que les chardonnerets font la fête et la guerre aux mangeoires et que l’été grésille au sommet de sa forme, elles parlent de la mort. Elles en parlent avec des mots délicats, respectueux, pour ne pas la réveiller, pour ne pas la malmener ou lui donner des idées de vengeance. À vrai dire, ce sont les en-allés qu’elles évoquent, ceux qui l’ont regardée dans les yeux assez longtemps pour la reconnaître. Il y en a maintenant tellement, tout un peuple clandestin qui continue de vivre accroché à leur cœur, à leur mémoire, mais où s’en iront-ils tous quand elles-mêmes perdront leur cœur et leur mémoire?...» (p.183)

 

Un roman magnifique qui nous entraîne dans la beauté du monde malgré les épreuves et les malheurs qui marquent les jours. Flora connaîtra de grandes douleurs : la mort de Margaret et le constat qu’elle n’aura jamais rien qui lui appartienne. Mais qu’importe, elle n’a qu’à se tourner vers le ciel pour se rassurer.

 

«Elle sent qu’il y a un choix à faire, maintenant, un choix absolument crucial, qu’elle ne peut en aucun cas repousser, dont le reste de sa vie dépend. Ou elle s’abandonne à la détresse, complètement, et alors à jamais le noir l’accompagne dans ses faits et gestes, le noir baigne le moindre recoin de son âme même sous le soleil le reste de ses jours. Ou alors, ou alors. Elle lève la tête, regarde le ciel comme elle le fait si souvent. Parfois incendiaire comme maintenant ou chargé d’ombres, parfois bleu sans histoires ou noir piqueté d’étoiles, toujours là. Elle le voit tout à coup pour ce qu’il est vraiment. Un toit, un toit infini, infiniment hospitalier, déployé au-dessus d’elle au-dessus de tout en protection souveraine, qui permet à l’herbe au moustique au lac au chevreuil à la vie de respirer jusqu’à la fin. Qu’a-t-elle besoin d’autre chose?» (p.263)

 

Ce qui importe, c’est d’ouvrir les yeux dans le matin, de regarder autour de soi pour ressentir la beauté qui s’étend partout et en soi, pour être conscient de l’immense privilège d’être vivant dans un recoin du paradis. 

Monique Proulx aspire encore une fois à la paix et à la sérénité malgré les tensions du monde et les dangers que l’humanité constitue pour la planète. Une écriture ample, belle de toutes les surprises où Flora devient témoin de ce qui porte tous les êtres autour de soi. Une leçon d’être dans la splendeur de l’univers. Un roman magique qui chante et enchante.

 

PROULX MONIQUE : «Le bien ne fait pas de bruit», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 272 pages, 27,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/bien-fait-pas-bruit-4149.html

jeudi 7 mai 2026

PASCAL ASSATHIANY S’EST FAIT UNE PLACE

PASCAL ASSATHIANY est un nom connu dans le monde de la littérature québécoise. L’homme a effectué un parcours singulier et Yanick Villedieu a choisi de le raconter dans «Pascal Assathiany, une vie de livres». Le grand-père de Pascal, Sossipatré Assathiany, était un politicien géorgien qui a dû fuir son pays pour se réfugier en Suisse. Son père, Roland, a fait carrière à Paris où est né Pascal. Sa mère, une Bretonne nommée Thérèse Bolo militait dans les groupes sociaux. Le jeune Pascal aura été un étudiant plus ou moins attentif, un lecteur fasciné surtout par l’ailleurs et les voyages. Il aboutira au Québec en 1967 et travaillera au Pavillon de la France pendant l’exposition universelle. Il rentre dans son pays à la fin de la fête pour repartir explorer le monde. Il était alors possible d’aller un peu partout sans danger, ce qui n’est plus le cas. Les pays étaient beaucoup plus ouverts et accueillants dans les années 60 que maintenant. Il revient au Québec en 1968 et trouve un emploi comme manutentionnaire à la librairie Leméac située sur la rue Laurier. Fait amusant, ce sera la première librairie que je fréquenterai assidûment en arrivant à Montréal. Chose certaine, je me sentais alors plus étranger que ce jeune Français avide de tout voir du grand Montréal.

 

Pascal Assathiany ne travaille pas chez Leméac par goût. Il voulait seulement gagner des sous pour repartir explorer le monde. Ce sera son premier contact avec l’univers du livre. Tout s’enchaînera par la suite. Il deviendra libraire à la Place Ville-Marie, un endroit qui attire des lecteurs et des gens importants du milieu littéraire montréalais.

 

«“C’était une librairie d’intellectuels. Dans une certaine mesure, elle prenait le relais de la fameuse Librairie Tranquille, alors en perte de vitesse”, se souvient-il. Fondée en 1948 par le jeune Henri Tranquille, qui “s’oppose ouvertement à la censure du clergé catholique”, cette librairie va être “à l’avant-garde de la production littéraire et artistique”, note le Centre d’histoire de Montréal dans un article publié dans Le journal de Montréal en 2020. C’est par exemple à cette enseigne qu’on se procure le manifeste du Refus global. C’est aussi à la Librairie Tranquille que les artistes et les écrivains se retrouvent dans les années 1950 et au début des années 1960.» (p.53)

 

Pascal Assathiany y croisera des écrivains qui deviendront des incontournables. Louis-Philippe Hébert, Michel Tremblay, André Brassard, Michel Beaulieu, Louis Geoffrey, Jean-Marie Poupart, Victor-Lévy Beaulieu, André Major, Claire Martin et Yvette Naubert. 

Il ne quittera plus le monde du livre, s’intéressant d’abord à la diffusion et à l’édition par la suite qui prendra toute la place. Il rencontre Sylvie Tard et c’est l’amour. Les deux partagent une passion pour les voyages et les découvertes. Ça semble le but du couple, partir pout voir tous les pays.

 

«Le sommaire du premier carnet de voyage permet de suivre les pérégrinations du couple. Il se lit comme suit : Belgique, Allemagne, Suisse, Italie, Yougoslavie, Grèce, Turquie, Iran, Afghanistan, mais… pas le Pakistan. En cette fin de 1971, il est en effet impossible d’entrer au Pakistan et encore plus d’entrer en Inde : la troisième guerre indo-pakistanaise vient d’éclater, guerre qui mènera à l’indépendance du Pakistan oriental, qui sera désormais connu sous le nom de Bangladesh.» (p.65)

 

Sylvie rentre au Québec et Pascal continue son périple en Amérique du Sud, séjourne au Chili pendant que Salvador Allende entreprend de transformer le pays. Il est fasciné par les réformes, enthousiasmé par tout ce qui s’y passe, découvre la musique et les chants révolutionnaires qu’il diffusera à son retour au Québec. 

Le voyageur aime particulièrement les publications des Éditions du Seuil. Il lit Roland Barthes, Edgar Morin, Günter Grass, Gabriel Garcia Marquez, Anne Hébert et Jacques Godbout. 

 

DIMEDIA

 

Il fondera Dimedia, qui diffusera les publications du Seuil d’abord et plusieurs autres maisons. Un nombre important d’éditeurs québécois y trouveront un lieu et une manière de rendre accessibles leurs nouveautés. Ce sera le début de la grande aventure. Pascal Assathiany fait son entrée au Boréal qui a fait sa marque en vulgarisant l’histoire de la Nouvelle France. 

Une entreprise que dirige Denis Vaugeois. 

La petite maison se modernise et devient un éditeur qui s’imposera dans différents genres littéraires. Pascal sillonne le Québec pour diffuser ses livres, prendre contact avec les libraires et les journalistes de toutes les régions. C’est là que je l’ai croisé pour la première fois. Il est débarqué au journal Le Quotidien avec une boîte de livres. Une rencontre fort sympathique et surtout de bien belles heures pour le lecteur que j’étais. 

Comme journaliste, j’ai commencé alors à faire des chroniques et des critiques sur les livres français. Rapidement, cependant, je me suis tourné vers les écrivains du Québec. Après tout, Le Quotidien se nourrissait des événements et des préoccupations qui touchaient les gens de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Pourquoi ce serait différent en culture et en littérature? C’est là que j’ai fait place aux écrivains de la région et du Québec. Des jeunes qui voulaient faire leur marque. Je pense à Alain Gagnon, Gil Bluteau, Gilbert Langevin, Paul-Marie Lapointe et bien d’autres. 

 

FRANCE

 

Pascal Assathiany fera un retour en France pour œuvrer au Seuil, comme directeur commercial. Un séjour de deux ans où il aura du mal à s’adapter à la manière française, étant devenu américain dans ses façons de voir et d’agir. Il y apprendra cependant le métier d’éditeur et reviendra au Québec pour s’y installer définitivement. 

 

«Au début de la décennie 1980, les Éditions du Boréal Express vivent donc une transformation en profondeur — une mutation — sous l’impulsion du duo Del Busso — Assathiany.» (p.109)

 

La publication de «La détresse et l’enchantement» de Gabrielle Roy marquera un tournant dans la vie de ce jeune homme plein d’idées. Un succès de librairie et un bijou d’édition. L’entreprise prend son élan, et Pascal Assathiany en deviendra rapidement le directeur général. Il en fera la maison d’édition la plus importante de l’époque, travaillera à diversifier ses ouvrages et surtout à accompagner ses écrivains et à les diffuser. Cela ne l’empêchera pas de tisser des liens avec des éditeurs canadiens-anglais et de publier des traductions. 

 

«Fort occupé comme nouveau directeur du Boréal, Pascal Assathiany ne néglige pas pour autant ses responsabilités de représentant des Éditions du Seuil. Il s’active — s’hyperactive serait un mot plus juste — comme il sait et saura toujours le faire. On le voit (entre autres voyages d’affaires) aux salons du livre de Paris et de Bologne. À Washington, à Las Vegas, à New York et à Los Angeles pour les congrès de l’American Booksellers Association. À Francfort pour la mondialement connue et tout aussi mondialement courue foire du livre. À Lyon pour les Entretiens Jacques-Cartier. À New York, encore, avec l’un des grands agents littéraires américains, Georges Borchardt, représentant aux États-Unis de plusieurs éditeurs français, dont le Seuil.» (p.128)

 

On l’aura compris, suivre le parcours de Pascal Assathiany, c’est vivre l’évolution de l’édition au Québec depuis les années 60. Le développement et la diversification de notre littérature avec ses écrivains et écrivaines reconnus, ses réussites ici comme à l’international. Et cela autant dans les domaines de la fiction, l’histoire, le récit et l’essai. 

Gérard Bouchard y publiera des ouvrages importants et des romans qui en étonneront plusieurs, dont «Mistouk», qui connaîtra un beau succès. Son dernier titre, «Terre des humbles», marquera une forme d’apothéose pour l’historien et sociologue. 

L’entreprise de sa vie. 

Des biographies aussi qui seront des modèles : Gabrielle Roy, Anne Hébert et Gaston Miron, de grandes figures de notre littérature.

Une vie bien remplie pour le jeune Français qui mènera des revendications auprès des instances gouvernementales pour défendre et protéger le livre, la littérature et sa place dans les milieux scolaires au Québec. Il sera de tous les combats, un artisan incontournable de la présence du Québec au Salon du livre de Paris en 1999, un moment unique pour les écrivains et écrivaines d’ici.

 

«Le contrat à durée littéraire, estime Pascal Assathiany, c’est encore la meilleure façon d’assurer non seulement la stabilité des maisons d’édition, mais aussi la pérennité des œuvres. C’est une entente qui est donc bonne pour les deux parties, dans la mesure évidemment où l’éditeur fait bien son travail. Autrement dit, assume ce qui constitue la quatrième partie de son rôle, celle de garantir l’exploitation du livre et de son existence dans le temps.» (p.308)

 

Il priorisait le «long terme», restant fidèle à ses auteurs, ce qui ne se fait plus guère de nos jours. Il développera une véritable institution en publiant des noms importants. Je signale Monique Proulx, Serge Bouchard, Dany Laferrière, Gilles Vigneault et Gilles Archambault. 

Yannick Villedieu dresse un portrait fort sympathique de l’homme, de l’éditeur et de sa personnalité attachante. Il aura marqué le Québec et la littérature d’ici en faisant connaître des dizaines d’écrivains partout dans le monde. Une biographie passionnante pour ceux et celles qui s’intéressent aux livres et aux écrivains. Toute simple et facile à lire. Un bel ouvrage, quoi.

 

VILLEDIEU YANICK : «Pascal Assathiany, une vie de livres», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 372 pages, 34,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/pascal-assathiany-une-vie-livres-4189.html