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jeudi 26 mars 2026

COMMENT FAIRE FACE AUX CATASTROPHES

EN MAI 2023, une montée soudaine des eaux de la rivière du Gouffre ravageait le cœur de Baie-Saint-Paul, dans la région de Charlevoix. Les résidents ont dû tout laisser derrière eux, s’installer chez des proches avec chien et chat et attendre que l’eau baisse avant de constater les dégâts. La population a dû aussi faire son deuil des deux pompiers volontaires qui sont morts en tentant de secourir des sinistrés. La demeure de Marilyne Busque-Dubois se dressait sur les rives de ce cours d’eau paisible normalement. Tout a été saccagé. Ils retrouvent leur maison pleine de boue, envahie par la rivière et un terrain jonché de déchets et de limon. Le couple se met au travail. Il faut nettoyer, pelleter, ramasser ce qui peut être récupéré, entreprendre des démarches auprès des gouvernements pour obtenir de l’aide et redonner vie à ce joyau du patrimoine de Baie-Saint-Paul. Les méandres administratifs pour Marilyne Busque-Dubois deviennent peut-être plus déroutants que les assauts de la rivière du Gouffre. Il y a bien des programmes, de l’argent pour restaurer les maisons ancestrales, pour les gens victimes de catastrophes naturelles, mais c’est un dédale où l’on risque de s’égarer. Les formulaires, les critères, les évaluations des spécialistes qui tranchent et souvent, obligent à tout reprendre parce qu’il y a eu une modification à une règle ou encore un changement de responsable au ministère. De quoi épuiser et décourager les plus optimistes.

 

«Ceci n’est pas un récit postapocalyptique. Ceci est le récit des stratégies que nous, vivant-e-s, mettons en place pour survivre envers et contre tout, comme dans les meilleures histoires. Une réflexion sur ce que la société torrentueuse emporte, mais avant tout sur ce que la solidarité humaine et interespèces comporte d’inaltérable. Une sorte d’ode à l’éphémère, même lorsqu’il prend des airs de catastrophe. Car, plus que de résilience et de guérison, je veux parler de joie et de transformation. De magie, peut-être, au sens de puissances cachées dans la nature. Ceci est une utopie réaliste. Rien à croire, tout à espérer.» (p.14)

 

La crue a ravagé tout le quartier. La boue dans les maisons et sur les terrains, les arbres déracinés, les abords de la rivière minés et méconnaissables. Tous les travaux et les projets des résidents emportés vers le fleuve; tous les efforts consentis pour habiter ce lieu détruit. Pas question de baisser les bras pour Maryline Busque-Dubois et son conjoint. Il y a les amis, la parenté et on peut transformer cette épreuve en une réussite unique. Tous peuvent y parvenir avec une besogne précise chaque jour. Et plus que tout, il y a des tâches à réaliser d’urgence avant le retour de l’automne et du froid. 

Le parcours s’étirera comme un bout d’éternité pour le couple. Les proches s’épuisent, la fatigue et la grogne se manifestent rapidement. Où loger? Un ami accueillant devient hostile et tolère difficilement leur présence. Il faut déménager encore dans une maison que l’on devra quitter dans un mois. Tous les tracas du quotidien en plus des corvées qui sapent à peu près toutes les énergies. 

 

NATURE

 

Il y a surtout la formidable motivation que Marilyne Busque-Dubois trouve dans la nature. Elle a toujours été fascinée par les plantes, les arbres et les bêtes, qui sont des modèles d’adaptation. Quand elle voit les fleurs surgir sur l’amélanchier qu’elle croyait mort après avoir été tordu par les eaux de la rivière du Gouffre, elle est toute remuée. Les insectes aussi peuvent s’ajuster à tout. 

La jeune femme est une passionnée de la nature qui contient tant d’enseignements. Voilà une source inépuisable d’exemples et de leçons que l’écrivaine puise autour d’elle ou encore lors d’excursions qu’elle faisait un peu partout pour trouver du beau et de l’étonnant. La végétation est un cahier qu’il suffit d’ouvrir pour repérer des manières de faire face aux pires bouleversements.

 

«Les lichens fascinent, mi-champignon, mi-algue, organismes complexes nés de la collaboration. Si les différentes espèces d’algues et de champignons qui composent ces individus pourraient très bien vivre l’une sans l’autre, il a été découvert qu’elles s’unissent en symbiose lorsque les conditions extérieures deviennent trop rudes : sécheresse, grand froid, grand vent, manque de lumière ou de sucres.» (p.49)

 

Tout comme les humains qui, lors de cataclysmes, font preuve souvent d’une générosité et d’une entraide remarquables. C’est peut-être dans de telles circonstances (guerres et catastrophes naturelles), que nous tendons la main pour traverser des heures qui semblent insurmontables. C’est là que la communauté est importante. Ce sont des jours où il est possible de réaliser de grandes choses en se serrant les coudes pour aller dans une même direction. L’individualisme tant louangé de nos jours devient un terrible handicap lors des bouleversements ou encore les conflits. Le «nous» prend alors tout son sens. Il permet de passer à travers les pires épreuves. 

 

ADAPTATION

 

Les ancêtres des Québécois ont appris en s’installant sur ce territoire qu’ils n’y arriveraient jamais seuls. Ils ont développé l’entraide qui s’est concrétisée dans les corvées et la coopération qui nous caractérisent. Sans cet effort collectif, les premiers venus de France n’auraient jamais pu survivre pendant les hivers et un froid qu’ils n’avaient jamais pu imaginer auparavant. En collaborant aussi avec les Autochtones qui leur permirent de contrer des maladies et la rudesse du climat. 

 

«Nous n’osons pas avancer de peur d’altérer la scène de crime. Nous prenons des photos de loin. Le réfrigérateur projeté sur l’îlot, au bout de son fil, le coffre ouvert à l’envers, les vêtements d’hiver répandus en dessous, visqueux, les chaises, que nous avions visualisées, chez l’antiquaire, au centre de soupers glorieux, renversées, leurs têtes sculptées contre le plancher, la table tournante basculée sur le côté, les outils du poêle à bois par-dessus, les caisses de vinyles en diagonale, les pochettes imbibées, le divan victorien en équilibre sur deux pattes, gonflé, l’odeur. L’odeur d’une caverne dont même les chauves-souris ne voudraient pas. Une odeur lugubre, imprégnée, qui collerait pendant des mois.» (p.60)

 

Je ne peux m’empêcher d’évoquer le déluge qui a ravagé la région du Saguenay en 1996. Nous habitions alors près de la rivière aux Sables, à Jonquière. Nous étions au Lac-Saint-Jean, en congé de nouvelles et de journaux comme nous le faisions toujours pendant l’été. Nous avons appris tardivement la catastrophe qui touchait la région. Il pleuvait à Saint-Henri-de-Taillon, mais pas de quoi s'inquiéter. 

À la fin des vacances, nous avons vu à la télévision, des résidences éventrées sur les rives de la rivière aux Sables. Elles étaient à deux rues de notre domicile. Comme si on avait scié les habitations en deux. Tout y était. La cuisine, les appareils ménagers et la chambre avec son lit. Des maisons ouvertes à la vue de tous. Surtout, l’impression d’intrusion dans le quotidien de ces gens, de rentrer dans leur secret. Une sorte de viol de leur intimité et de leur vie personnelle.


TRAVAUX


 Marilyne Busque-Dubois raconte les travaux à réaliser dans l’urgence, les corvées et comment elle a dû se faufiler dans les labyrinthes du gouvernement. Elle prend le temps de regarder autour d’elle, de voir la vie s’imposer dans ce qui semblait détruit à jamais. Heureusement, elle a toujours su s’émouvoir devant les prouesses de la nature qu’elle découvre dans ses randonnées et ses excursions au milieu des arbres. Les plantes plient aux soubresauts du climat et des catastrophes. L’amélanchier qu’elle croyait mort lui redonne de l’espoir en multipliant ses fleurs et la beauté au cœur du désastre. 

Quel travail que de récupérer la bâtisse ancestrale en respectant les normes gouvernementales, mais quelle leçon de vie!

 

«Pour nous, qui immunisons notre maison, mais aussi pour la quarantaine de propriétaires dont la demeure sera démolie, faute d’admissibilité ou de ressources financières ou psychologiques suffisantes, de compétences administratives ou informatiques, d’énergie pour ces voisin-e-s qui doivent se battre devant le conseil municipal et les pétitions citoyennes bien évidemment contre la démolition, mais sans solution réalisable à proposer, ces voisin-e-s qui prient pour obtenir du provincial une compensation qui leur offrira de tourner la page, de se reloger, qui devront se résoudre à quitter Baie-Saint-Paul pour s’installer dans un village isolé qui ne souffre pas d’une pénurie de logements, ou alors à emménager dans un petit appartement sans chat, ou sans jardin, qui perdront leur compagnon, perdront racines…» (p.143)

 

Une tâche quasi surhumaine, en dépit des réactions négatives de certains amis. C’est surtout la formidable entraide de la famille, l’empathie des gens et la tenue de corvées qui resserrent les liens pour aller vers ce qu’il y a de mieux. Parce qu’il faut de la compassion, un esprit communautaire et une capacité de s’oublier pour tendre la main à des proches dans le besoin, pour faire front devant ce qui culbute une vie et des rêves. Une catastrophe, oui, mais peut-être aussi une étape qui permet de devenir de meilleurs humains en s’ouvrant à l’autre, de prendre la peine de regarder autour de soi pour y lire les grandes leçons que la planète nous donne. Nous avons su nous adapter aux bouleversements climatiques, autant que les végétaux et les bêtes. Certains n’ont pu y arriver comme les dinosaures, mais l’ensemble s’est toujours accommodé. C’est le plus rassurant pour nous, les humains, qui menaçons l’avenir de la Terre avec nos guerres, nos folies et nos obsessions de richesse et d’objets éphémères.

 

BUSQUE-DUBOIS MARILYNE : «Inondables», Éditions Alto, Québec, 2026, 224 pages, 25,95 $.

https://editionsalto.com/livres/inondables/

vendredi 20 mars 2026

FAUT RELIRE « LE CAUCHEMAR AMÉRICAIN »

PARTOUT, sur les réseaux sociaux ou dans les informations télévisuelles, il est question de Donald Trump, de ses décrets, de ses avancées et de ses reculs, ou encore des propos injurieux envers ses opposants. Il affirme sans gêne sa volonté de gérer la planète comme il le souhaite avec son groupe de fidèles, mettant en péril les sociétés qui maintiennent difficilement la démocratie et le respect des droits de la personne. Les édits qu’il signe avec une rapidité qui ferait l’envie de Lucky Luke lui permettent de perturber l’ordre économique mondial et de briser des ententes avec les pays alliés. Ses interventions intempestives sèment le chaos et font craindre le pire. Il ose couler des bateaux de passeurs de drogues en mer (rien ne prouve que c’étaient bien des narcotrafiquants), provoquer un coup d’État au Vénézuéla en kidnappant le président Maduro et en éliminant sa garde rapprochée. Le tout va se terminer par une parodie de justice à New York. Et que penser de ses intentions d’annexer le Groenland et le Canada? Et maintenant, l’attaque intempestive de l’Iran fait vaciller l’économie mondiale, laissant engendrer encore plus de misère et d’angoisse. Un pilonnage massif de ce pays et des navires torpillés quand ce n’est pas les réservoirs de pétrole qui flambent. Que dire des GES et de la pollution effroyable provoquée par les bombes et les missiles? La guerre en Iran coûterait jusqu’à deux milliards de dollars par jour aux Américains… Pendant ce temps, des gens errent dans les rues et arrivent difficilement à manger. 


Danielle, ma compagne, a eu l’idée de rouvrir le livre de Robert Dôle : «Le cauchemar américain. » Pour retrouver les propos que notre ami écrivait alors sur son lieu d’origine. Pendant sa lecture, elle ne cessait de me répéter que c’était percutant et plus actuel que jamais. Je ne refuse jamais rien à ma partenaire de vie. J’ai plongé dans cette réflexion quand elle en eut fini avec le «cauchemar». Pour être franc, je ne me souvenais guère de mon premier contact. L’essai de Robert a été lancé en 1993, soit il y a trente ans. J’étais jeune, journaliste actif et occupé par de multiples projets alors. Le président Bill Clinton venait tout juste de succéder à Georges W. Bush.

Robert (je vais utiliser son prénom, puisque c’est un ami) est d’une famille puritaine et croyante. Son père était chroniqueur au «Washington Post» et il a grandi dans la capitale américaine avant de faire des études supérieures à Harvard, la première université américaine fondée en 1636, peut-être l’institution la plus reconnue dans le monde. Il a terminé sa scolarité à 22 ans et s’est retrouvé devant un choix déchirant. Il s’opposait à la guerre du Vietnam (une intervention militaire qui a duré de 1950 à 1973 et où 58200 soldats américains sont morts), refusait de servir sous les armes et a dû opter pour l’exil. Plusieurs jeunes Américains ont décidé de venir au Canada alors. Je signale David Homel, écrivain qui s’est installé à Montréal pendant cette période et a fait du Québec son pays. 

 

EUROPE

 

Robert choisit plutôt l’Europe comme bien des Américains avant lui. Je pense à Ernest Hemingway, Henry Miller, Ezra Pound, Anaïs Nïn, Scott Fitzgerald, Gertrude Stein, James Baldwin et, plus récemment, Paul Auster. C’était une tradition pour les fils et filles de bonne famille américaine de faire un séjour en Europe avant de s’aventurer dans la vie. 

Robert s’arrêtera d’abord en Irlande avant d’occuper un poste à l’université de Metz, en France, de Bonn en Allemagne et de Lodz en Pologne. Il finira par s’installer à Chicoutimi, au Québec, en 1977, pour enseigner l’anglais à l’université. Il en fera sa ville et son pays, allant jusqu’à militer pour l’indépendance du Québec. 

 

«Quand j’ai quitté mon pays malheureux, j’étais un jeune homme en colère contre une société qui me semblait être l’empire du mal. Je ne fuyais pas que la guerre, le racisme, le matérialisme et la violence. Je fuyais également les Américains eux-mêmes, leur mentalité, leur culture, leur comportement, leurs complexes, leur vulgarité, leur idiome.» (p.17)

 

Dans son essai, Robert prend du recul face à la société américaine qui le heurtait et qui l’a marqué de bien de façons. Il faut du temps et de l’espace pour arriver à saisir ce qui vous a blessé au plus profond de votre âme et de votre pensée pendant votre cheminement vers la vie adulte. Nous sommes tous d’un lieu, d’une communauté et d’une époque. L’exil permet d’échapper au «formatage de son milieu», de voir et de comprendre le bagage qui nous est donné pour faire notre bout de chemin dans la vie. Pour ma part, j’ai dû quitter mon village et m’établir à Montréal en 1965, autant dire sur un autre continent. Une aventure qui a duré jusqu’en 1972. Ce n’est pas comme partir dans un pays inconnu, de devoir apprendre une nouvelle langue, mais ce fut une mutation dans mon cas, moindre que le virage qui changera le parcours de Robert cependant.

 

 AVENTURE

 

Robert s’y lancera à fond, ébranlant son être et confrontant son éducation puritaine en Allemagne, en Pologne et plusieurs pays européens. (Il parle couramment sept langues.) Un véritable déracinement dans sa tête et sa pensée, une manière de muter, de tendre vers l’universel et la croyance des philosophes qui ont troublé leur époque, malgré leurs divergences. Cela a permis à notre ami de voir autrement et surtout d’appréhender les sentences et les diktats qui ont secoué son enfance. Par son exil, il a su découvrir la nature des Américains, leurs façons d’agir sur l’environnement, la vie en société, leur rapport à l’argent, le mal et le bien. Surtout de comprendre les limites de la pensée ancrée profondément chez les puritains, la certitude qui guidait son entourage, soit celle d’être le peuple élu. Une proximité qui leur permet d’accumuler toutes les richesses. C’est pourquoi aussi ils réagissent comme des zélotes et sont toujours prêts à intervenir partout pour imposer leurs dogmes avec une brutalité et une force terrifiante. 

Robert rappelle leurs incursions dans plusieurs pays du monde (Vietnam, Irak, Afghanistan, Haïti et maintenant l’Iran). Ils sont les seuls à avoir largué des bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki. Sans compter leur présence dans les sociétés de l’Amérique du Sud et le soutien indéfectible à Israël qui régente le Proche-Orient. 

 

«Les puritains du XVIIe siècle pensaient et disaient qu’ils étaient le peuple élu de Dieu, la nation sur laquelle Il répandait sa grâce divine et qu’Il avait choisie pour servir de modèle à tous les autres pays du monde. Ce peuple remplaçait Israël dans le rôle que lui reconnaît l’Ancien Testament. Encore aujourd’hui, cette fois persiste avec toute sa force originale dans l’esprit des Américains. Boston sera la Nouvelle Jérusalem.» (p.45)

 

Des propos qui reviennent en écho dans les prêches de Donald. Lorsqu’il a survécu à un attentat de justesse, blessé à une oreille, il a répété que Dieu l’avait sauvé et qu’il était son favori. De là à proclamer qu’il était le nouveau Messie, il n’y avait qu’un pas. 

Nous avons appris récemment que des membres de la religion évangélique et baptiste se réunissent dans le Bureau ovale pour des séances de prières, soutenant et encourageant leur président dans ses actions. 

 

AGISSEMENTS

 

Robert décrit comment cette pensée dicte les gestes de ses concitoyens et surtout comment elle provoque des remous inquiétants aux États-Unis et partout où ils s’imposent. Une société marquée par un individualisme exacerbé qui refuse l’intervention de l’État dans l’éducation et la santé, confiant tout ce qui est possible à l’entreprise privée. Ça peut expliquer leur violence, le nombre d’homicides, les meurtres et les massacres collectifs qui se multiplient aux États-Unis sans que des mesures concrètes soient prises pour contrôler les armes à feu. 

Tout repose sur le «moi», la quête acharnée de la richesse et du pouvoir, l’exploitation des ressources de la Terre à leur profit. Instrument de Dieu, ils doivent intervenir partout pour imposer sa volonté et celle de ses élus. Tour ça débouche sur des catastrophes climatiques, la pollution qui étouffe, des guerres permanentes pour s’approprier les trésors naturels planétaires. Que dire du non-respect des mesures prises pour réduire les gaz à effet de serre, le refus de croire aux études des spécialistes de l’environnement; la non-collaboration avec les Nations unies et à l’OTAN que Donald remet en question. Ce qui importe, ce sont ses convictions, son regard et son idéologie égoïste et individuelle.

 

«Les talk-shows de la télévision américaine aussi bien que les groupes de soutien voués à toutes sortes de malheurs dérivent de la tradition de la confession publique qui remonte au XVIIe siècle. Les puritains n’avaient pas cette possibilité qu’ont les catholiques de se confesser en privé à un prêtre-confesseur. La seule manière de se soulager d’une mauvaise conscience était donc la confession publique.» (p.83)

 

On peut y voir aussi l’origine et la popularité des réseaux sociaux, comme Facebook ou Tik Tok. Dans ces moyens de communication, le «je» prend toute la place. L’intimité devient commune et nous suivons les hauts et les bas de la vie conjugale des «amis» ou encore leurs obsessions quand ils se prennent pour un élu et qu’ils dictent leur vérité d’influenceur à des milliers de disciples.

 

LITTÉRATURE

 

Robert s’attarde dans «Le cauchemar américain» à certains écrivains, à l’importance de la pensée puritaine qui marque leurs œuvresÀ commencer par Emerson, qui prône un individualisme inquiétant et dangereux. Henry David Thoreau, qui privilégie le retour à la nature en s’installant dans une cabane à Walden avec juste le nécessaire. Il se fera aussi objecteur de conscience en refusant de payer des impôts à un gouvernement qui faisait la guerre au Mexique. (Il inspirera Gandhi et sa lutte.)  

Des propos qui influenceront le mouvement hippie et qui marquera sans doute Jack Kérouac, qui cherche une manière de s’ancrer dans la solitude quand il était incapable de vivre dans les bois comme l’a fait Thoreau. Il suffit de parcourir «Big Sur» et «Les anges vagabonds» de Kérouac pour comprendre qu’il était loin de son rêve d’ermite. 

Fort intéressant également l’analyse que Robert fait des ouvrages de Joyce Carol Oates. Les croyances puritaines possèdent les personnages. Il aurait pu aussi se tourner vers William Faulkner ou Erskine CaldweIl pour y constater la même corrosion. Il s’attarde à des philosophes comme Herbert Marcuse, qui démontre bien les conséquences de la pensée qui fait de l’humain une machine et un consommateur. Dans leur folie et leur obsession d’accumuler des richesses, les citoyens deviennent des objets. Cet essai a été marquant pour moi et sa découverte en 1970 aura influencé mon cheminement et été la source de décisions importantes. Je suis rentré dans mon village et ma région après la lecture de cet ouvrage.

«Le cauchemar américain» est particulièrement pertinent après trente ans et donne un éclairage percutant sur la société américaine de maintenant. Comme si Robert avait prévu l’ascension de Donald Trump et tout ce qui fait trembler la planète. Après cette lecture, nous comprenons mieux les propos et les décisions de Donald et de son groupe MAGA. 

L’idéologie puritaine triomphe dans toute sa puissance, sa cruauté, sa barbarie, son matérialisme et son individualisme égoïste aux États-Unis. Une pensée religieuse qui mène aux pires aberrations et à des interventions brutales partout dans le monde en laissant pleuvoir des bombes et des missiles sur les populations.

L’histoire des États-Unis est marquée par une violence terrible et le génocide des Autochtones. La Conquête de l’Ouest et sa sauvagerie, le massacre des peuples premiers et souvent passés par les armes en sont un bel exemple. Les chasses aux sorcières avec l’épisode de Salem ou encore la traque des communistes dans les années cinquante avec le maccarthysme viennent de cette conviction. 

Malheureusement, on ne retrouve plus l’essai de mon ami Robert en librairie. Il me semble que VLB Éditeur aurait tout avantage à remettre cet essai en circulation en apportant les mises à jour qui conviennent. À noter que l'ouvrage est toujours disponible, il. suffit de le demander à votre libraire. Un essai éclairant, bien rédigé et qui explique les sources de la plus grande menace qui existe actuellement sur la planète Terre. Le danger réside du côté de nos voisins du Sud et il siège à Washington.

 

DÔLE ROBERT : «Le cauchemar américain», VLB Éditeur, Montréal, 1996, 144 pages.

lundi 16 mars 2026

UN FABULEUX VOYAGE AU PAYS D’AVANT

 «SOUVENIRS d’avant la naissance», de Jean-François Beauchemin étonne. «Qu’est-ce que c’est que ce livre», que je me suis demandé devant le premier texte? Peut-être une poésie, de la prose aussi, une façon de se faufiler dans un monde imaginaire. Comme si l’écrivain voulait oublier toutes les formes narratives pour trouver la voix des commencements et jongler dans des images qui vont et viennent, les unes dans les autres. Bien sûr, nous cherchons des indices en nous penchant sur un roman, un essai, un carnet ou encore un récit. Nous aimons les balises, comme quand on se retrouve dans un pays étranger et qu’il faut se familiariser avec une nouvelle ville. L’impression que Beauchemin a souhaité trouer l’horizon pour nous entraîner dans le lieu de tous les possibles. J’ai lu «Près d’un village sans téléphone», lentement pour me rassurer, me sentir à l’aise, avant de m’abandonner au texte. C’est beau, un enchantement souvent, un vent qui rappelle la douceur après un hiver trop insistant. Des images comme des petites icônes, le bonheur que je ressens devant l’envol d’une centaine d’outardes à l’automne.

 

Comme si on courait un risque en s’aventurant dans ces courts textes où les mots prennent un sens inusité. L’écrivain arrive à les faire vibrer d’une façon unique. Nous voilà dans une musique qui effleure l’âme et l’esprit, qui nous emporte dans une félicité étrange et difficile à saisir. Un moment où l’être trouve toutes ses dimensions passées, présentes et futures.

Jean-François Beauchemin plonge dans le lieu de tous les imaginaires, celui d’avant la naissance où l’être est encore en devenir. Le temps s’effiloche. Et nous voici errant dans les pénombres, plus légers que l’air, dans un espace où tout est tout. J’ai pensé alors au début de la Genèse. «Or la terre était vague et vide, les ténèbres couvraient l’abîme, l’esprit de Dieu planait sur les eaux.» La conscience va comme un nuage dans un état idyllique et de parfaite reconnaissance où nous flottons peut-être dans une bulle nommée mère.

 

«Je ne voudrais pas laisser croire que ce petit livre qui ressemble tant à un rêve éveillé est fiable, qu’on peut se reposer sur lui pour mieux prendre la mesure du Monde et de la Vie. Mais l’absolue sincérité d’esprit qui permet le songe m’a évité de me perdre dans les détails dont le réel est trop souvent encombré.» (p.9)

 

Un espace où la conscience sent la matière, pareil à un parfum qu’emporte la brise, la voix des fleurs et des oiseaux qui chantent leur existence. Le doux, le chaud, les frottements de l’air et la caresse de l’eau, le jour et la nuit qui se confient des manières d’être. Un univers de marée montante et descendante, un soleil qui se défait de toutes ses pelures dans le couchant. 

 

«Ce n’était pas la vie et je suis sûr pourtant

   que ça n’était pas la mort

   mais à la façon dont la lune parfois restait dans les arbres à rêver de nombres 

   infinis ou à se brosser la barbe

   peut-être était-ce la poésie qui passait par ce monde-là

   cherchant un passage ou une porte pour entrer

   dans les salles plâtrées et bien propres du temps» (p.17)

 

Nous voilà dans une nature où tout est possible. C’est l’élan d’avant le réel où tout est dans tout comme dans la Genèse, avant que Dieu ne décide de faire le grand-ménage. L’esprit papillonne, avalé par un glissement du jour ou un parfum qui donne des frissons à un champ. Tout existe dans cette aire sans fin ni commencement où les frontières de l’objet et du corps se confondent. La conscience butine ce monde sonore et odorant, flirte avec son état à venir. Une exploration dans un espace où la mort n’a pas encore d’emprise et attend que la course du temps s’élance. 

 

«La lumière avait beau faire c’était toujours

   comme un soleil d’été

   qui traîne mollement sa main jaune dans la rivière

   dans les champs le vent léger agitait de gauche à droite

   la crinière d’un cheval

   à quatre heures derrière la petite étable où Jésus

   replâtrait les murs

   j’allais rejoindre le gros bœuf près duquel Joseph Marie

   et lui s’étaient réchauffés» (p.29)

 

BIBLIQUE


Joseph et Marie, les parents du Messie qui devait changer le monde, racheter «la faute originelle», comme si quelqu’un avait bradé notre être au mal, à un Donald maléfique surgissent ici et là. Et Jésus travaille à combler les fissures de la planète qui ne cessent de se multiplier, devenant un Sisyphe entêté. Nous voilà dans le tout, dans un temps qui ne connaît pas les murs. Le jour se fond dans les jupons de la nuit, la forêt frémit dans ses branches et ses feuilles. Nous planons dans le rêve qui baigne les lieux d’avant les frontières de la naissance. 

 

«j’aimais marcher ainsi dans cette nuit d’avant la vie

   une étoile dans la main rafistolant les lignes

   d’un destin qui ne fait pas exprès d’être triste

   je me méfiais de cette grande forme encore indécise

   de mon âme

   engoncée dans sa soutane grise de bonne sœur

   j’aimais ces jours aux paupières à peine refermées

   ces nuits avec leurs armoires de style néoclassique

   pleines de compotiers à motifs et de pays maraîchers» (p.45)

 

Un temps rêvé, un instant d’éternité où le monde est si «neuf qu’il n’y a pas encore de mots pour nommer les choses», comme l’écrit si bellement Gabriel Garcia-Marquez dans «Cent ans de solitude». Une chance nous est donnée par Beauchemin de flotter dans l’espace avant que l’être ne se recroqueville dans un corps. 

 

AVANT LA VIE

 

L’impression souvent de dériver au cœur des galaxies. Tout le vivant en soi et hors de sa conscience d’être là. 

 

«Un soir tandis que je rebaissais la tête

   et refermais mon cahier

   un héron est monté dans ma chambre

   par le petit escalier

   gravissant de ses longues pattes les marches

   comme le silence monte dans l’éternité

   Ce ciel m’a-t-il confié sans autre préambule

   est le même que celui qui t’attend après que tu seras né

   tu n’y trouveras rien en somme

   qu’une mystérieuse beauté» (p.130)

 

Et arrive la plongée dans un corps tout neuf qui doit se soumettre au temps. Alors, toutes les formes de vie trouvent un espace. L’errance dans le pays de tous les rêves prend fin. L’être se plie au mouvement et à l’usure, et c’est la patiente dérive d’un continent et peut-être aussi la nostalgie. 

 

«à l’époque où les feuilles remuaient sur les saisons

   que l’engrenage du soleil déplaçait de deux degrés

   l’horizon

   je dormais dans la literie fraîche des gazons

   mais l’épaule argentée des gelées de décembre

   mais l’épaisse forêt du grenier qui me force à descendre

   poussent à présent de tout leur poids sur les jours

   oh les pommiers préparant dans l’été l’aventure des fruits

   les toitures du soir arc-boutées sous les astres

   dernier-né d’une famille de passants

   je retourne en arrière

   je traverse les rues d’une enfance solitaire

   sur laquelle le ciel pose

   ses deux grandes mains feuillues» (p.188)

 

Jean-François Beauchemin ouvre la petite porte qui permet de nous faufiler dans le monde de la fable et du conte. «Que de beauté!» m’a soufflé Victor-Lévy Beaulieu dans sa dernière missive avant de partir du côté des ombres et de tous les personnages qu’il a fréquentés dans sa longue course de manieur de mots, chevauchant la phrase sans fin que fut son œuvre gigantesque. Que de beauté et d’âme dans «Souvenirs d’avant la naissance» de Jean-François Beauchemin. Le pays de toutes les merveilles nous est redonné par le poète qui ne connaît pas les bordures des horizons. Une rêverie fabuleuse qui nous entraîne dans la magie de l’enfance et de l’être dans sa plénitude. 

 

BEAUCHEMIN JEAN-FRANÇOIS : «Souvenirs d’avant la naissance», Éditions Mémoire d’encrier, Montréal, 2025, 206 pages, 21,95 $.                                                                                                                                                                                                                          https://memoiredencrier.com/catalogue/souvenirs-davant-la-naissance/

lundi 9 mars 2026

S’ÉMERVEILLER AVEC GÉRALD GAUDET

NOUS VIVONS une époque des plus étranges où tout s’accélère. Partout, on répète que nous devons viser l’excellence, être de plus en plus efficaces et productifs. Il faut garder les yeux sur la richesse et le confort sans se soucier de ceux et celles qui ne peuvent circuler sur cette autoroute où l’on fonce à 200 km/h. Et il semble que l’intelligence artificielle va augmenter cette «formidable cadence». Pour suivre, l’humain doit agir comme une mécanique, écraser ses émotions et ses réticences pour être une parfaite machine. Surtout, ne jamais se préoccuper des effets de cette bousculade. La pensée et la réflexion deviennent obsolètes dans le monde de Donald Trump. Pourtant, il y a ceux et celles qui préfèrent «les chemins de travers», de Serge Bouchard, ceux et celles qui refusent de n’être qu’un robot d’une efficacité redoutable. Dans «S’émerveiller, un acte de résistance», Gérald Gaudet suggère de s’écarter de cette spirale vertigineuse pour prendre le temps de respirer, d’admirer la beauté de notre planète. Il se laisse emporter et submerger par la vie sous toutes ses formes, par la grâce d’un mot ou d’une phrase qui éblouit comme un coucher de soleil en juillet.  

 

Dans cet essai d’une centaine de pages, Gérald Gaudet, poète, enseignant et surtout grand amoureux des écrivains (il a publié des livres d’entretiens remarquables), met le doigt sur la catastrophe qui guette notre époque. L’accélération des déplacements, des gestes, de la parole qui devient un tsunami incompréhensible, la montée de la colère et le refus de patienter quelques minutes pour combler un besoin ou encore recevoir un service du gouvernement. Tout doit être donné tout de suite, sans une hésitation. L’attente dans les urgences des hôpitaux est une crise nationale et le citoyen doit avoir à portée de main tout ce qu’il souhaite sept jours par semaine. Tout désir ou toute pulsion doit être satisfait instantanément. Pas question de perdre son temps. Que dire des relations amoureuses dans cette bousculade? Je t’aime, je te prends. Je ne t’aime plus, je te rejette et te remplace sans hésiter.

 

CHOIX

 

Gérald Gaudet opte pour l’arrêt et la lenteur, d’ouvrir les yeux pour «voir pour de vrai», surprendre un moment de vie, un sourire ou encore s’attarder dans un poème d’Hector de Saint-Denys Garneau. Cet art se déploie en trois sauts dans son ouvrage. Le temps de «La rencontre», de «La fatigue d’être soi» et l’instant attendu d’être «Seul devant la beauté». 

Une façon de saisir la magie de l’univers, de se retirer du tumulte et du «murmure marchand», de faire éclater le jour et d’échapper à la spirale de la vitesse pour être soi dans les merveilles de notre environnement qui ne cessent d’étonner quand nous prenons la peine de n’être qu’un regard. 

 

«Ces moments de grâce, même fugaces, consolent et rassurent, qu’ils soient de langage ou de pure présence : à travers le bruit et la fureur du monde, la beauté ouvre un espace par où je pense entendre battre le cœur vibrant du monde. J’aime que cela ait pu m’être donné, ce type de rencontre là avec la grâce, du côté de l’âme, dans la chaleur de mon petit appartement, entouré de mes livres, de mes musiques, avec Monsieur Émile, mon chat, qui ronronne tout près.» (p.14)

 

Ces instants où la frénésie et l’agitation vous quittent pour vous abandonner dans le vaste monde qui s’offre comme l’album de toutes les merveilles. Vous êtes alors un témoin de la beauté. Ce peut être au milieu d’un concert qui vous plonge dans une épiphanie, un moment d’intensité qui permet à votre être de devenir une pulsion d'être. Ou un jour calme et ensoleillé dans une ville de Grèce ou encore un soupir sur votre balcon quand l’air est sonore le matin. Une mélodie de Maurice Ravel ou de Claude Debussy, un extrait du formidable roman de Jean Bédard «Le Dernier siècle avant l’aube» ou une phrase de Jean-François Beauchemin qui rêve du temps d’avant sa naissance. 

 

«Ces moments me protègent de quelques soucis, éloignent l’angoisse, désarment la violence ordinaire, de vieux chagrins. Ils sont purs, désintéressés, pleinement amoureux. Je n’ai besoin de rien de plus, je sais qu’ils existent. Ils augmentent mon plaisir d’exister, ils l’assurent, ils m’aident à tenir jusqu’à demain.» (p.15)

 

Gérald Gaudet s’efforce d’être une conscience dans le présent, là, dans son époque, d’être un lecteur avant tout, curieux du monde et de ses merveilles, fasciné par les bergers du temps et les livres, par les écrivaines et les écrivains qui se transforment en chercheurs de sens. 

 

«Ce qui surgit en un instant, que l’on n’avait pas prévu, et qui met en émoi, n’arrive qu’une seule fois. Si l’on ne s’y arrête pas, si l’on ne fait rien avec lui, si l’on ne développe pas comme le fera par exemple Duras, il se perd, il est perdu, renvoyé dans cet irréversible dont parle Jankélévitch. C’est le risque. Il serait oublié.» (p.22)

 


 Alors, la femme et l’homme s’épanouissent dans ces petites révélations qui se donnent au moment où ils s’y attendent le moins. Il suffit de s’abandonner à la conscience de soi et de ses semblables pour retrouver la justesse et la magnificence du monde. 

 

«Je dirais encore : il faut sortir de soi. Et j’ajouterais : il faut se libérer du rêve de vérité, comme on la pensait à l’âge classique, que l’on imaginait comme une “adéquation de la chose et de l’esprit”, rêve d’une vérité à soi dans l’amour qui va jusqu’au fantasme de fusion, et se tourner vers cette autre vérité, plus proche de l’expérience de vivre, qui se perçoit comme inadéquation et même dévastation.» (p.48)

 

L’entreprise de «se déprendre de soi», comme disait Victor-Lévy Beaulieu, d’arriver à se mettre en retrait du tumulte et de la course à la performance. Couper peut-être le contact pendant quelques secondes d’éternité pour fuir la frénésie des autoroutes où il est interdit de flâner. Tout simplement être dans sa conscience, et dans tous les recoins de son être. 

 

«J’ai toujours cherché à saisir le monde dans lequel je vivais, qui me dépasse et m’échappe, qui souvent me désespère. Et je n’ai pas fini de chercher en lisant et en écrivant. Et en tenant aux entretiens avec des écrivains et des écrivaines qui me paraissent déterminants. J’ai toujours voulu rester fidèle à ce qui emporte, me sort de la vie ordinaire et qui me donne des raisons d’aimer — ou d’être aimé —, même ce qui de prime abord paraît impensable.» (p.73)

 

Gérald Gaudet nous entraîne dans sa méditation et nous voilà en équilibre sur un vers, ou encore un mot qui nous emporte délicatement sur une rivière tranquille qui fascinait tant Gabrielle Roy. Plus on avance dans l’essai de Gaudet, plus on ralentit pour s’attarder à la rondeur de sa phrase. 

 

«Les poètes nous transportent dans un monde plus vaste et plus beau, plus ardent et plus doux que celui qui nous est donné, différent par là même, et en pratique presque inhabitable». (p.88)

 

J’ai traversé cet essai sur le bout des pieds comme si je découvrais un tableau et que je suivais les petits coups du pinceau d'un peintre qui esquisse un monde. Après avoir tourné la dernière page, je n’ai pu m’empêcher de relire le tout, pour humer chaque mot et en respirer les arômes, pour tendre les bras vers une image, une citation ou une réflexion qui permet de se faufiler dans l’instant. Je me suis retrouvé souvent hésitant devant une phrase qui s’ouvre et se ferme au rythme des battements d’un cœur.

 

«Une question vient : le monde est-il encore habitable? Quand il se fait aussi narcissique et égocentrique, porté par les jeux du pouvoir, l’amour de l’autre, lui porter soin, s’élever avec cet autre, est-ce pensable?» (p.65)

 

Et je réponds oui tant qu’il y aura un Gérald Gaudet qui prend le temps de flâner sur une terrasse pour voir un père s’amuser avec son enfant, un lecteur qui roule entre ses doigts un bout de poème et qui sourit devant l’envol d’une hirondelle.

Un texte important, une expérience de vie et d’être dans les territoires de son corps et de son être. Une manière d’échapper aux turbulences de la société et de se retrouver dans toutes les dimensions de la pensée et de la contemplation. 

Un écrit qui permet de se situer dans sa tête et la vie qui nous emporte irrémédiablement. Un petit livre à garder à porter de main. Il vous accompagne dans l’incroyable aventure d’être dans l’envoûtement du monde. Il ne sera jamais bien loin de moi, tout comme «Chimères» de Frédérique Bernier. Ce sont des outils de survie dans une époque en transe.

 

GAUDET GÉRALD : «S’émerveiller un acte de résistance», Éditions Nota Bene, Montréal, 2026, 104 pages, 13,95 $.

https://groupenotabene.com/publication/semerveiller-un-acte-de-resistance/