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lundi 9 mars 2026

S’ÉMERVEILLER AVEC GÉRALD GAUDET

NOUS VIVONS une époque des plus étranges où tout s’accélère. Partout, on répète que nous devons viser l’excellence, être de plus en plus efficaces et productifs. Il faut garder les yeux sur la richesse et le confort sans se soucier de ceux et celles qui ne peuvent circuler sur cette autoroute où l’on fonce à 200 km/h. Et il semble que l’intelligence artificielle va augmenter cette «formidable cadence». Pour suivre, l’humain doit agir comme une mécanique, écraser ses émotions et ses réticences pour être une parfaite machine. Surtout, ne jamais se préoccuper des effets de cette bousculade. La pensée et la réflexion deviennent obsolètes dans le monde de Donald Trump. Pourtant, il y a ceux et celles qui préfèrent «les chemins de travers», de Serge Bouchard, ceux et celles qui refusent de n’être qu’un robot d’une efficacité redoutable. Dans «S’émerveiller, un acte de résistance», Gérald Gaudet suggère de s’écarter de cette spirale vertigineuse pour prendre le temps de respirer, d’admirer la beauté de notre planète. Il se laisse emporter et submerger par la vie sous toutes ses formes, par la grâce d’un mot ou d’une phrase qui éblouit comme un coucher de soleil en juillet.  

 

Dans cet essai d’une centaine de pages, Gérald Gaudet, poète, enseignant et surtout grand amoureux des écrivains (il a publié des livres d’entretiens remarquables), met le doigt sur la catastrophe qui guette notre époque. L’accélération des déplacements, des gestes, de la parole qui devient un tsunami incompréhensible, la montée de la colère et le refus de patienter quelques minutes pour combler un besoin ou encore recevoir un service du gouvernement. Tout doit être donné tout de suite, sans une hésitation. L’attente dans les urgences des hôpitaux est une crise nationale et le citoyen doit avoir à portée de main tout ce qu’il souhaite sept jours par semaine. Tout désir ou toute pulsion doit être satisfait instantanément. Pas question de perdre son temps. Que dire des relations amoureuses dans cette bousculade? Je t’aime, je te prends. Je ne t’aime plus, je te rejette et te remplace sans hésiter.

 

CHOIX

 

Gérald Gaudet opte pour l’arrêt et la lenteur, d’ouvrir les yeux pour «voir pour de vrai», surprendre un moment de vie, un sourire ou encore s’attarder dans un poème d’Hector de Saint-Denys Garneau. Cet art se déploie en trois sauts dans son ouvrage. Le temps de «La rencontre», de «La fatigue d’être soi» et l’instant attendu d’être «Seul devant la beauté». 

Une façon de saisir la magie de l’univers, de se retirer du tumulte et du «murmure marchand», de faire éclater le jour et d’échapper à la spirale de la vitesse pour être soi dans les merveilles de notre environnement qui ne cessent d’étonner quand nous prenons la peine de n’être qu’un regard. 

 

«Ces moments de grâce, même fugaces, consolent et rassurent, qu’ils soient de langage ou de pure présence : à travers le bruit et la fureur du monde, la beauté ouvre un espace par où je pense entendre battre le cœur vibrant du monde. J’aime que cela ait pu m’être donné, ce type de rencontre là avec la grâce, du côté de l’âme, dans la chaleur de mon petit appartement, entouré de mes livres, de mes musiques, avec Monsieur Émile, mon chat, qui ronronne tout près.» (p.14)

 

Ces instants où la frénésie et l’agitation vous quittent pour vous abandonner dans le vaste monde qui s’offre comme l’album de toutes les merveilles. Vous êtes alors un témoin de la beauté. Ce peut être au milieu d’un concert qui vous plonge dans une épiphanie, un moment d’intensité qui permet à votre être de devenir une pulsion d'être. Ou un jour calme et ensoleillé dans une ville de Grèce ou encore un soupir sur votre balcon quand l’air est sonore le matin. Une mélodie de Maurice Ravel ou de Claude Debussy, un extrait du formidable roman de Jean Bédard «Le Dernier siècle avant l’aube» ou une phrase de Jean-François Beauchemin qui rêve du temps d’avant sa naissance. 

 

«Ces moments me protègent de quelques soucis, éloignent l’angoisse, désarment la violence ordinaire, de vieux chagrins. Ils sont purs, désintéressés, pleinement amoureux. Je n’ai besoin de rien de plus, je sais qu’ils existent. Ils augmentent mon plaisir d’exister, ils l’assurent, ils m’aident à tenir jusqu’à demain.» (p.15)

 

Gérald Gaudet s’efforce d’être une conscience dans le présent, là, dans son époque, d’être un lecteur avant tout, curieux du monde et de ses merveilles, fasciné par les bergers du temps et les livres, par les écrivaines et les écrivains qui se transforment en chercheurs de sens. 

 

«Ce qui surgit en un instant, que l’on n’avait pas prévu, et qui met en émoi, n’arrive qu’une seule fois. Si l’on ne s’y arrête pas, si l’on ne fait rien avec lui, si l’on ne développe pas comme le fera par exemple Duras, il se perd, il est perdu, renvoyé dans cet irréversible dont parle Jankélévitch. C’est le risque. Il serait oublié.» (p.22)

 


 Alors, la femme et l’homme s’épanouissent dans ces petites révélations qui se donnent au moment où ils s’y attendent le moins. Il suffit de s’abandonner à la conscience de soi et de ses semblables pour retrouver la justesse et la magnificence du monde. 

 

«Je dirais encore : il faut sortir de soi. Et j’ajouterais : il faut se libérer du rêve de vérité, comme on la pensait à l’âge classique, que l’on imaginait comme une “adéquation de la chose et de l’esprit”, rêve d’une vérité à soi dans l’amour qui va jusqu’au fantasme de fusion, et se tourner vers cette autre vérité, plus proche de l’expérience de vivre, qui se perçoit comme inadéquation et même dévastation.» (p.48)

 

L’entreprise de «se déprendre de soi», comme disait Victor-Lévy Beaulieu, d’arriver à se mettre en retrait du tumulte et de la course à la performance. Couper peut-être le contact pendant quelques secondes d’éternité pour fuir la frénésie des autoroutes où il est interdit de flâner. Tout simplement être dans sa conscience, et dans tous les recoins de son être. 

 

«J’ai toujours cherché à saisir le monde dans lequel je vivais, qui me dépasse et m’échappe, qui souvent me désespère. Et je n’ai pas fini de chercher en lisant et en écrivant. Et en tenant aux entretiens avec des écrivains et des écrivaines qui me paraissent déterminants. J’ai toujours voulu rester fidèle à ce qui emporte, me sort de la vie ordinaire et qui me donne des raisons d’aimer — ou d’être aimé —, même ce qui de prime abord paraît impensable.» (p.73)

 

Gérald Gaudet nous entraîne dans sa méditation et nous voilà en équilibre sur un vers, ou encore un mot qui nous emporte délicatement sur une rivière tranquille qui fascinait tant Gabrielle Roy. Plus on avance dans l’essai de Gaudet, plus on ralentit pour s’attarder à la rondeur de sa phrase. 

 

«Les poètes nous transportent dans un monde plus vaste et plus beau, plus ardent et plus doux que celui qui nous est donné, différent par là même, et en pratique presque inhabitable». (p.88)

 

J’ai traversé cet essai sur le bout des pieds comme si je découvrais un tableau et que je suivais les petits coups du pinceau d'un peintre qui esquisse un monde. Après avoir tourné la dernière page, je n’ai pu m’empêcher de relire le tout, pour humer chaque mot et en respirer les arômes, pour tendre les bras vers une image, une citation ou une réflexion qui permet de se faufiler dans l’instant. Je me suis retrouvé souvent hésitant devant une phrase qui s’ouvre et se ferme au rythme des battements d’un cœur.

 

«Une question vient : le monde est-il encore habitable? Quand il se fait aussi narcissique et égocentrique, porté par les jeux du pouvoir, l’amour de l’autre, lui porter soin, s’élever avec cet autre, est-ce pensable?» (p.65)

 

Et je réponds oui tant qu’il y aura un Gérald Gaudet qui prend le temps de flâner sur une terrasse pour voir un père s’amuser avec son enfant, un lecteur qui roule entre ses doigts un bout de poème et qui sourit devant l’envol d’une hirondelle.

Un texte important, une expérience de vie et d’être dans les territoires de son corps et de son être. Une manière d’échapper aux turbulences de la société et de se retrouver dans toutes les dimensions de la pensée et de la contemplation. 

Un écrit qui permet de se situer dans sa tête et la vie qui nous emporte irrémédiablement. Un petit livre à garder à porter de main. Il vous accompagne dans l’incroyable aventure d’être dans l’envoûtement du monde. Il ne sera jamais bien loin de moi, tout comme «Chimères» de Frédérique Bernier. Ce sont des outils de survie dans une époque en transe.

 

GAUDET GÉRALD : «S’émerveiller un acte de résistance», Éditions Nota Bene, Montréal, 2026, 104 pages, 13,95 $.

https://groupenotabene.com/publication/semerveiller-un-acte-de-resistance/

vendredi 6 mars 2026

LE QUÉBEC PERD UN GRAND HOMME

L’ANNÉE 2025 et le début de l’année 2026 auront été difficiles pour moi. Tout d’abord, le décès de Victor-Lévy Beaulieu, le 9 juin dernier, mon premier éditeur. Il a publié cinq de mes ouvrages. Les deux premiers, «L’octobre des Indiens» et «Anna-Belle» aux Éditions du Jour. «La mort d’Alexandre», chez VLB Éditeur, «Souffleur de mots» et «Le réflexe d’Adam», aux Éditions Trois-Pistoles. Un compagnon, un ami. Je lui ai fait parvenir «Les revenants» en 2021, un roman où il devient un personnage important de mon histoire. Il m’a répondu ceci : «Que de beauté! Je te reviens plus longuement». Il n’est jamais revenu. Tout à se déprendre de son corps qui ne le suivait plus. Son décès fut comme si on déchirait «une grande page de notaire» où une partie de ma vie était écrite de sa main gauche. La mort d’André Vanasse, le 26 février, la veille de mon anniversaire, m’a frappé de plein fouet. Un proche, un éditeur unique et indispensable. Lui aussi a publié cinq de mes ouvrages, dont les trois récits de voyage rédigés avec ma compagne d’aventure, Danielle Dubé. Un homme qui a pris énormément de place dans mes pérégrinations littéraires. J’ai correspondu avec lui pendant des dizaines d’années, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus gérer «l’infernale machine», comme disait Victor-Lévy Beaulieu en parlant de son ordinateur. 

 

Deux éditeurs qui m’ont accompagné pendant des décennies et qui ont fait de moi un meilleur écrivain et, certainement, un être plus patient et attentif. Me voici comme un survivant, comme un orphelin. 

Les deux étaient différents, bien sûr. Victor-Lévy restait distant, un peu lointain et aimait se laisser courtiser. Il ne répondait jamais au téléphone, aux messages courriel non plus. Il se manifestait quand il y avait un manuscrit à rendre «dans ses grosseurs» ou encore lorsque nous débarquions dans sa belle maison des Trois-Pistoles pour quelques jours au milieu de l’été. Il nous accueillait avec un grand sourire et nous passions tout notre temps à l’écouter parler de son écriture et de ses aventures dans le monde de l’édition, de ses contacts avec Ferron et Thériault. 

Beaulieu était intarissable.

Il intervenait peu dans mes textes. Il lançait une ou deux questions et je devais me débattre pour lui fournir une réponse satisfaisante. Après avoir accepté le manuscrit de «La mort d’Alexandre», il m’a demandé alors en remontant ses lunettes : «Le problème avec ton père, est-ce que tu vas le régler?» J’ai repris le tout et ajouté un chapitre. Et quand il me disait : «C’est du bel ouvrage», je poussais un soupir de soulagement, sachant que mes pages deviendraient un livre. Il me semble entendre le rire d’André Vanasse s’il pouvait encore lire ça.

 

RENCONTRE

 

André Vanasse m’a publié pour la première fois en 1987, il y a tout près de quarante ans. Il en était à ses premiers pas comme éditeur chez Québec Amérique. Il était enthousiaste devant un manuscrit qui s’intitulait alors «La femme des neiges». Il a voulu tout de suite en faire un livre et m’a demandé de changer le titre. Il avait déjà «La femme de Sath» d’Andrée A. Michaud, sa première publication. Il craignait un peu la confusion entre nos deux ouvrages.

Danielle a déniché «Les oiseaux de glace». J’ai un titre quand je me lance dans une aventure romanesque. Je peux en essayer d’autres en cours de route, mais je reviens toujours à celui du début. 

Ce roman fut très mal reçu. André était aussi catastrophé que moi, mais il a trouvé le moyen de me calmer parce que j’étais très en colère contre Réginald Martel et voulais lui envoyer une missive vitriolique. Il avait bien raison : un écrivain n’a jamais le dernier mot avec un critique.

André a quitté Québec Amérique pour fonder sa propre maison avec Gaétan Lévesque : «XYZ Éditeur.» J’avais retrouvé Victor-Lévy Beaulieu entretemps pour «Le réflexe d’Adam». André hésitait devant cet essai personnel qui n’était guère au goût du jour.

 

ENTHOUSIASTE

 

Personne ne voulait d’un «Été en Provence» écrit avec Danielle. Victor-Lévy l’avait refusé. André s’est montré enthousiaste. Il aimait le texte, le sujet et a décidé de le publier dans la très belle collection Romanichels. Ce fut une joie encore une fois. Pas la célébrité ou la consécration, mais des ventes honnêtes. Il a tenté de nous diffuser en Europe, sans succès. Il devait accepter avec autant d’empressement «Le tour du lac en 21 jours» et «Le bonheur est dans le fjord». Je suis revenu chez Victor-Lévy Beaulieu pour «Écrire, souffleur de mots». 

Une commande de mon ami.

Nous sommes demeurés en contact, échangeant des missives, surtout avec l’arrivée de l’ordinateur et du courriel. Plus de trente ans d’une correspondance où nous parlions de livres, d’écriture et d’édition, des moments plus difficiles de nos vies. De nos doutes, de nos peurs aussi. 

André était inquiet de ses «trous de mémoire». Son père avait été emporté par la maladie d’Alzheimer et il craignait beaucoup d’avoir cet héritage. Il passait des tests pour se rassurer et savoir s’il était correct.

 

«Je vois que nous avons chacun nos hantises. En ce qui me concerne, j’ai eu une grande joie quand le Dr Robillard, spécialiste de l’Alzheimer, et, après moult examens, y compris une ponction lombaire, m’a confirmé que mon cerveau était normal… pour mon âge! J’ai eu comme un grand soulagement. Je l’ai été d’autant plus que mon frère… connaît beaucoup de ratés, côté mémoire. Moi aussi, du reste, mais je suis NORMAL. J’arrête donc de paniquer à ce sujet et je me dis que je devrais pouvoir “toffer quelques années encore. Après, on verra…» (Correspondance Paré-Vanasse)

 

 

Cette terrible maladie aura fini par le rattraper et le silence s’est glissé entre nous tout doucement. 

J’ai appris son décès par Jean-François Crépeau. Je ne le croyais pas et je suis demeuré quelques jours tout recroquevillé en moi, incapable de faire un geste ou un appel. Comme si on m’avait scié les jambes. C’est alors que je me suis remis à la lecture de notre correspondance pour entendre sa voix, le voir s’agiter, affirmer quelque chose et partir dans son rire si particulier. Pour y retrouver le passionné, l’enthousiaste, l’amoureux des mots et des textes peaufinés comme des pierres précieuses.

 

ACCEPTATION


Quand André vous «prenait» dans sa maison comme auteur, il vous adoptait. On s’écrivait, on se donnait des nouvelles et il téléphonait pour savoir si j’avais un projet en chantier, s’informait de ma santé et de mes nombreuses activités. Et immanquablement, nous discutions de la revue «Lettres québécoises» où il m’avait accepté comme chroniqueur en 1998. Une aventure qui devait durer plus de vingt ans. Je m’en remettais à Gaétan pour les titres que j’aurais à recenser dans les prochains numéros. Il choisissait pour moi. Je voulais sortir des sentiers que je connaissais et, surtout, découvrir d’autres auteurs. 

Ce fut une expérience formidable.

Et lorsque nous allions nous étourdir à Montréal, il y avait toujours un espace pour André. Nous nous retrouvions chez lui ou encore dans un restaurant pour manger et secouer le monde de l’écriture et de l’édition. Un rendez-vous annuel. Je l’écoutais la plupart du temps. Quand arrivait la fin de nos agapes, il s’excusait, répétait qu’il était trop bavard. C’était devenu une blague entre nous. 


LEGS


André Vanasse laisse un legs important. Sa grande petite maison «XYZ Éditeur» a publié toute une génération d’écrivains et d’écrivaines qui ont fait éclater les balises de la fiction québécoise. Il a déniché Louis Hamelin, Christian Mistral, Andrée A. Michaud, Lise Tremblay, Pierre Gobeil, Jocelyne Saucier, Denys Thériault, Yann Martel, son célèbre «Histoire de Pi» traduit en français et nombre d’autres. Des moins connus aussi, comme moi et Donald Alarie. 

Combien de fois nous avons discuté du formidable roman «Les failles de l’Amérique» de Bertrand Gervais, qui n’a jamais reçu le crédit qu’il aurait dû avoir! Un très grand livre qui n’a pas trouvé son espace et la lumière qu’il faut pour rayonner. J’allais oublier Sergio Kokis, qu’il a diffusé au Québec et ailleurs, Félicia Mihali, qui a fait ses premiers pas comme écrivaine avec Vanasse et «Le pays du fromage». Une liste impressionnante et des prix littéraires qu’il collectionnait avec bonheur. 

André faisait confiance à ses écrivains et n’y allait pas à la pièce. Il misait sur le long terme et pouvait accepter un ouvrage «un peu moins fort» parce qu’il savait que cela déboucherait sur autre chose. Victor-Lévy Beaulieu avait aussi cette qualité. Il y a des livres qui se présentent comme des ponts qui permettent de passer sur une autre rive. 

Quel travail et quelle collaboration lors de la rédaction de mon «Voyage d’Ulysse»! Un corps à corps chapitre après chapitre pour en trouver l’orientation et la justesse. Je pense que nous avons refait le périple cinq ou six fois ensemble. 

Il était aussi très attaché à Claude Le Bouthillier, qu’il a accompagné jusqu’à la fin. Un homme que j’aimais profondément. Nous avons collaboré pour lui rendre hommage dans un numéro de «Lettres québécoises» qui lui a été consacré et il était particulièrement fier et heureux de mon texte. 

 

«En clair, j’ai vécu une période extrêmement difficile, sans doute parce que, physiquement, je n’étais vraiment pas en forme. Quoi qu’il en soit, je veux m’excuser de n’avoir pas pris le temps de lire ton profil, qui est l’un des plus beaux que j’ai lu sur Claude et sur l’Acadie. J’irai plus loin : ce texte est un bijou.» (Correspondance Paré-Vanasse)

 

Un grand écrivain de l’Acadie avec un souffle et une puissance troublante. Un humain exceptionnel. 

Il a continué à s’occuper de nos manuscrits, Danielle et moi, même après la vente de «XYZ Éditeur». Il s’installait dans nos histoires, utilisait le jaune pour souligner les passages qu’il aimait particulièrement ou encore le bleu quand il remettait en question un paragraphe. C’était un plaisir, ces échanges croisés. Je l’ai fait jusqu’à ce que sa mémoire commence à avoir de sérieux ratés. Il se répétait alors dans ses commentaires et pouvait me signaler des choses qui n’étaient pas dans le texte. Mais il y avait des éclaircies, comme une illumination, où il redevenait le lecteur formidable qu’il était. C’était une trouée de soleil dans une journée bougonneuse et encombrée de nuages. 

 

HOMME

 

Un formidable éditeur, un humain exceptionnel, un bon vivant et un être positif, même après les moments difficiles qui ont suivi la vente de «XYZ Éditeur». Il se sentait responsable envers ses écrivains, coupable de les avoir abandonnés. Nous en devisions souvent même s’il ne voulait pas trop ressasser des regrets. 

Il chérissait l’Espagne et se présentait à ses cours d’espagnol jusqu’à la fin presque. Il parlait très bien cette langue, aimait le bon vin, la vie, la campagne, les rires et l’amitié. Je perds un éditeur, mais aussi une présence unique et généreuse. 

Je sais, rien ne sera pareil, puisqu’il ne sera plus là pour souligner les passages qu’il goûtait ou ceux qui claudiquaient. Je perds ma référence et mon âme sœur.

Il a consolidé la littérature d’ici avec toute une génération de nouveaux venus (qu’il avait souvent eus comme étudiants), tenait la barre de «XYZ Éditeur» sans se verser de salaire pour maintenir la petite maison à flots. Il fallait adorer les livres et les auteurs pour faire ça, aimer les mots par-dessus tout. 

Et il a sacrifié sa vie de romancier pour les autres. Je garde un souvenir impérissable de «La Saga des Lagacé». Un très bon écrivain. J’ai eu le bonheur de l’accompagner dans l’aventure de son dernier ouvrage : «La flûte de Rafi.»

Je vais penser à lui en rédigeant mes chroniques ou encore en me risquant dans les pays de la fiction. Il était celui qui lisait par-dessus mon épaule, avec la belle Samm de Victor-Lévy Beaulieu, qui était toujours la première à surprendre la voix du chantre de Trois-Pistoles. 

Merci à la vie de m’avoir fait te croiser André, merci pour tout ce que tu étais et ce que tu resteras à jamais pour moi. Et te voilà bien installé dans nos mémoires et c’est peut-être une forme d’immortalité, même si tu ne croyais pas à ce genre de fable. 

Nous avons misé sur les mots, mon cher ami. 

Merci mon grand, mon formidable lecteur et pionnier de cette littérature dont nous étions si fiers. Il faudra bien qu’un prix littéraire porte ton nom parce que tu as été un rouage indispensable et nécessaire de notre imaginaire. Autant comme éditeur que comme diffuseur en tenant à bout de bras «Lettres québécoises», qui fête ses cinquante ans d’existence cette année grâce à ton énergie et ton travail exceptionnel. 


mardi 24 février 2026

UNE PLONGÉE AU CŒUR DE L’HORREUR

LE ROMAN permet d’aller au-delà de l’actualité, des faits qui gardent un moment l'attention avant d’être relégués aux oubliettes. Le 4 août 2020, le port de Beyrouth explose. La déflagration détruit une grande partie de la ville. Le bilan est effroyable : 235 morts, 6500 blessés, 77000 bâtiments pulvérisés ou endommagés et environ 300000 personnes dans la rue. «Les bestioles» de Hala Moughanie nous pousse au cœur de cet événement. Nous emboîtons le pas à un épicier, un ancien combattant, qui a survécu par miracle. Tout est dévasté dans le quartier. Sa voisine, une femme seule avec qui il partageait un repas de temps en temps, une dame âgée qui attendait le retour de son fils a été écrasée par la chute d’un mur. La petite fille du haut est morte de façon atroce. Une vitre en explosant lui a tranché la gorge. Du verre partout, des gravats et les maisons en ruines. Le narrateur raconte l’événement, des moments de sa vie, sa pétrification, sa minéralisation, je dirais devant cette violence qui lui a enlevé toute sensibilité. Il n’y avait que son épouse pour trouver l’homme sous la carapace et effleurer son cœur. 

 

La situation est inimaginable dans la ville après ce big bang de fin du monde. Et pas seulement dans Beyrouth, mais dans tout le pays. Le Liban a connu les bombardements quotidiens, la hantise constante des drones qui volent partout, «les bestioles», comme les appelle notre commerçant. 

Le rescapé a reçu un éclat de verre dans l’œil, mais cela ne semble pas trop l’incommoder. Il se faufile dans les décombres au milieu des cadavres, écoute ce que les gens racontent. Il n’en démord pas : c'est à cause des avions. Les autorités parlent d’un accident, d’une erreur qui a provoqué la catastrophe. Le narrateur ne croit plus personne depuis longtemps et est convaincu qu’un bombardement a touché les réservoirs du port. Tous les voisins ont entendu les avions juste avant l’explosion.

 

«En réalité je n’ai plus mon œil. Le droit. Je veux dire, je l’ai encore mais un éclat de verre est rentré dans l’iris. Un tout petit, mais même petit, dans l’œil, ça fait des dégâts ces choses-là. Quelle sale histoire! Quand je pense que la guerre fratricide me l’avait laissé, l’œil. Et celle de 2006 aussi. Et tous les attentats avant, pendant, après. Mais là, mon œil qui part à cause d’un débris de verre et même pas à cause d’une balle perdue!» (p.11)

 

Les survivants tentent de retrouver des proches, des victimes sous les décombres, un ami peut-être, de comprendre. Un miracle que d’être toujours là, de respirer avec un éclat de verre dans l’œil. Ils ont tout perdu, veulent aider, nettoyer et se refaire un semblant de vie. 

 

«Quelques-uns restent ici à fixer leurs alentours avec un regard pétrifié comme la pierre qui a tout envahi, même les yeux. Eux aussi, ils ne reconnaissent pas le quartier. Ils ne parlent pas. Y a deux minutes, c’était le leur, le quartier. Y en a que je reconnais, le coiffeur, la voisine de l’immeuble à gauche. Je sais pas comment elle est sortie puisqu’il est à terre, son immeuble, mais peut-être qu’elle n’y était pas encore entrée et qu’elle y a échappé parce qu’elle revenait de l’épicerie, comme moi.» (p.13)

 

Un souffle et ils sont passés d’un quartier calme et paisible à un univers de ruines. Partout, les gens s’agitent, nettoient et balaient les rues pour faire quelque chose, pour retrouver la vie d’avant, même si c’est impossible. 

 

SECOURS


Des brigades se mettent à l’ouvrage pour nettoyer, apporter des repas, soigner les blessés avec le peu qu’ils ont. Il faut tenir tête au malheur, à la fin du monde. 

Le narrateur n’aime pas trop cette agitation, mais cède quand la faim devient intolérable. Plus rien ne le retient, sauf des pulsions primaires. Il évoque souvent sa femme, mais ne veut pas en parler, la jeune voisine qu’il surveillait et qui lui redonnait les désirs qu’un homme éprouve devant une belle femme. C’est qu’il a tout vu et tout entendu notre ancien militaire. La pire des choses pour lui, c’est peut-être de se retrouver avec un œil amoché au milieu des survivants.  

 

«Ceux qui sont restés, ils nettoient les trottoirs et rassemblent les vitres brisées dans un coin. Des fenêtres aux étages, y a des vitres qui sont pas entièrement tombées, et de temps en temps quelqu’un gueule qu’il faut pas se tenir en dessous pour qu’il puisse en finir avec le reste de la fenêtre et la balancer d’en haut. Alors elle s’écrase sur le sol et fait encore plus d’éclats et les gens balaient. Tout le monde balaie tout. Solidarité libanaise. Ça réchauffe le cœur. Personne pour dire : “Ça c’est ta vitre, c’est pas la mienne.” Non, on sent bien l’unité. Ça réchauffe le cœur.» (p.29)

 

L’épicier retrouve des élans de fraternité, le désir d’être qui est plus fort que tout. Il est ému par ce communautarisme qui pousse les gens à nettoyer, même si cela peut sembler absurde. Une formidable volonté de rebâtir un milieu de vie où ils pourront être, agir et aimer. Une solidarité inébranlable qui n’empêchera pas la prochaine catastrophe. Parce que c’est cela, respirer au Liban, à Gaza, en Ukraine. C’est aller d’une déflagration à une autre depuis trop longtemps.

 

LA MORT

 

La mort engendre la violence et la guerre, les attaques et les représailles quotidiennes. La réponse des autorités : un accident même si personne ne les croit. 

 

«L’est gentil le mec du rez-de-chaussée mais je crois qu’il me raconte des bobards. Oui, c’est sûrement des bobards, moi j’ai entendu des avions. Je le lui dis au voisin, sans rire. Lui aussi, il a entendu les avions mais la version officielle dit que c’est une négligence. Donc, pas d’avions.» (p.31)

 

Le roman d’Hala Moughanie décrit la beauté dans l’horreur, le pire, la fin de tout lorsque la vie ne tient qu’à un fil. Parce qu’il y a celui et celle qui tendent la main quand tout n’est que poussière et que l’on a tout perdu. C’est la vie qui s’impose envers et contre tous, comme dans la magnifique épopée de Jean Bédard : «Le dernier siècle avant l’aube. » La volonté d’exister sous un ciel rempli de «bestioles» qui menacent, surveillent et peuvent vous tuer entre deux pas. Les drones et les avions arrivent tel un vent de mort, avec les explosions et le souffle qui emportent les maisons. Que reste-t-il quand on ne peut plus faire confiance aux nuages et au soleil

Et, dans la douleur et le désespoir, dans les cris et les larmes, dans l’incroyable silence d’une fin du monde, la vie reprend, la colère revient aussi devant l’aveuglement des dirigeants. La terrible colère qui rend fou quand on vous prive de tout. 

La population se rassemble sur la grande place de la ville, pour dire qu’ils sont toujours là et qu’ils ne sont pas des bêtes, qu’ils ont droit à tous les petits bonheurs qu’un humain peut exiger en ouvrant les yeux le matin. Juste respirer et revendiquer sa propre mort, celle qui nous emporte au bout du temps qui nous est alloué, «cette mort qui n’était pas la leur», comme l’écrit Marie-Célie Agnant. 

 

«C’est lui qui l’a tuée, ma femme, c’est pas moi, et si j’atteins la rue des banques, je me mets à couvert. Oui, c’est qui qui flinguait alors qu’il ne voulait pas, qui l’a tuée. À moins que ce soit toi qui l’aies flinguée, ta femme, la possibilité d’absolu n’a pas sa place dans cette ville qui nous grignote. J’y pense pas mais j’avance et je le vois d’ici, le sniper, sur le toit du Parlement, avec mon œil gauche, celui qui tient seul un peu la route. Et il me voit lui aussi regard à regard dans mon œil.» (p.115)

 

Hala Moughanie plonge dans la dérive d’un homme qui a connu toutes les guerres et qui est revenu avec le désespoir dans l’âme. Il vit parce qu’il ne sait pas faire autre chose. Il passait beaucoup de temps dans son épicerie, discutait avec sa voisine âgée, qui n’est plus, et quelques clients. Il est un survivant, une victime, et un bourreau à une certaine époque. 

 

«Du monticule, y a une voix aussi qui dépasse. Elle monte à peine. “Aide-moi”, qu’il dit l’homme dans un murmure, et c’est comme si tout son souffle, il finit de l’exténuer de sous les pierres et la poussière. Mais qu’est-ce que j’aurais pu faire, moi, seul, là? Rien. Avec mon œil qui va pas? Non, rien! J’ai simplement souhaité qu’il crève vite. Pour pas qu’il souffre trop je veux dire, suis pas un mauvais type.» (p.15)

 

 Le voilà incapable de tendre la main vers l’autre, sauf peut-être vers ce sniper qui est un double, un pareil et son assassin. Un récit qui fait penser à tous ceux et celles qui survivent à Gaza et en Ukraine, dans ces pays envahis par les drones qui bâillonnent les oiseaux du matin au soir. Un texte terrifiant, et, en même temps, fascinant. L’humanité fait surface : avec ceux et celles qui agissent, maladroitement, pour aider, pour toucher le beau en chacun de nous. Pas étonnant que ce livre ait remporté le prix France-Liban en 2025.

 

MOUGHANIE HALA : «Les bestioles», Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2026, 120 pages, 25,95 $. 

 https://www.pleinelune.qc.ca/titre/724/les-bestioles

mardi 17 février 2026

LE CRI D’UN PETIT GARÇON TROP LUCIDE

J’AI EU LA SENSATION de m’enfoncer dans une forêt en me faufilant dans «Une certaine tristesse», le premier roman de Mattis Savard-Verhoeven. Je me suis attardé d’abord, ce que je fais rarement, à la citation qui est un avertissement avant la grande route de la fiction. C’est toujours une phrase qui donne la couleur du texte. On ne prend jamais assez attention à ces extraits que les écrivains choisissent et qui indiquent la direction que nous allons suivre. Une sentence de Jiddu Krishnamurti cette fois. «Ce n’est pas un signe de bonne santé que d’être bien adapté à une société profondément malade.» Et je me suis risqué à m’avancer en retenant mon souffle, et je me suis retrouvé devant une masse de mots. L’impression de heurter la crête d’un trou noir. Une parole tricotée maille après maille qui fait une immense toile qui occupe les 140 pages de ce roman. Oui, une seule et même phrase. Pas de paragraphes, de chapitres pour s’arrêter et méditer : un terrible élan qui vous pousse dans un autre univers. Et j’ai avancé, un mot à la fois, comme si je traversais une rivière en posant le pied sur une pierre ronde, puis sur une autre plus étroite, jusqu’à la rive opposée. C’est qu’il a tant à dire ce Noé sur le monde, sa vie et ses rêves. Peut-être qu’il est à la barre d’une chaloupe qui va sauver la planète de tous les désastres, comme le grand-papa, le biblique Noé, qui a pu, jadis, échapper au déluge.

 

Noé fréquente son école, côtoie des camarades, est amoureux fou de son institutrice, madame Mélissa. Une passion comme on peut la vivre quand on n’est plus tout à fait un gamin et pas encore un adolescent. Un temps où l’on n’est pas à l’abri des drames et des vicissitudes de son milieu. 

Un compagnon de classe, Tristan, s’est suicidé. Mort inexpliquée et peut-être explicable. Un geste, chose certaine, qui n’aurait pas dû advenir. C’est le choc et, comme cela se fait dans ces circonstances, tout le personnel scolaire est mobilisé pour aider les jeunes, pour leur permettre de traverser cette épreuve avec le moins d’écorchures possible. Noé est perturbé avec tous les autres. C’est un drame qu’il n’aurait pas dû vivre, mais que la vie lui jette à la figure. Et le voilà aux prises avec toutes les questions et les doutes.

On l’oublie souvent, mais les enfants sont très conscients de la mort. Ils savent qu’un matin ou pendant la nuit, un vent fou pourrait les emporter. À douze ans, je «n’écrivais pas des romans sur la vie», mais tremblais en pensant que tout pouvait s’arrêter. J’étais convaincu que la rodeuse viendrait à la pleine lune, sur le bout des pieds pour me happer entre deux respirations. C’était dans la Bible. «Je viendrai comme un voleur». Tellement hanté par cette phrase que je ne voulais plus fermer les yeux, que je faisais tout pour demeurer éveillé et, quand «la grande avaleuse» se présenterait à la fenêtre de ma chambre, je pourrais la repousser dans les écores de la rivière aux Dorés

J’ai raconté ça dans un carnet publié en 2014 chez Lévesque Éditeur : «L’enfant qui ne voulait plus dormir.» Je pense que je faisais de l’angoisse alors et je n’avais personne à qui parler de mes frayeurs. Pas à ma mère, surtout qu’elle m’aurait demandé si j’étais en train de perdre la tête. On taisait ces choses. Et il n’y avait pas de psychologue à l’école. Ce n’était pas encore la mode. 

 

CONSCIENCE


Noé est un garçon surdoué, conscient que l’avenir est flou avec tout ce qui fait trembler la planète. Ses parents sont séparés et il l’accepte plutôt mal. Son père, un comédien d’abord, travaille maintenant dans une boulangerie et sa mère fait des ménages, reste hantée par ses fins de mois. Les deux sont présents cependant pour leur fils, qui rêve de les réconcilier et de constituer une vraie famille. Sa grand-mère vit à la campagne, dans un village, près du grand fleuve. 

 

«, j’ai toute la vie devant moi comme disait grand-maman, bon, on sait jamais, c’est bien pour ça que je vous parle aujourd’hui, que je m’adresse à vous, à quiconque prendra le temps de m’écouter, oui, je commencerais par vous parler de ma grand-mère, quelque chose d’assez terrible, pardonnez-moi, mais si je commence par ça, au moins, ce sera fait, ce sera dit, et après il y aura la beauté, je vous promets, je vous dirai pas que des choses terribles, en tout cas j’espère, je crois même que vous allez être un peu émus, que vous allez rire aussi, c’est bien le but d’une histoire, sinon à quoi bon, peut-être vous dire d’emblée que ma grand-maman elle rêvait d’écrire des livres, ou en tous cas au moins un,» (p.9)

 

Il faut un peu de temps pour saisir ce qui va de travers dans la vie de Noé. Il raconte son histoire, plonge dans le temps, autant dans le présent que dans le passé, sans que je comprenne vraiment où il se trouve et pourquoi il s’abandonne à cette obsession de l’écriture. 

Voilà un enfant seul, même s’il a une sœur dont il ne parle guère. Pas d’amis, aux prises avec une fixation sur madame Mélissa, ce qui lui causera des ennuis. 

D’une lucidité déconcertante, il est capable de raisonnements pointus et de vous expliquer les plus terribles choses sans avoir trop l’air de s’y attarder. Pas juste sa petite aventure, mais les dangers qui secouent la planète, surtout les bouleversements climatiques qui assombrissent le futur et son propre avenir. Et cette violence, les guerres et un peu tout ce qui claudique autour de lui. 

Comment rester indifférent devant les drames et les démences que l’on ne cesse de diffuser à la télévision (les tueries de masse, par exemple) où le pire se reproduit chaque minute? Il réfléchit, jongle avec des questions que les adultes ne comprennent pas toujours. Et quand ils répondent, ce ne sont jamais les bons mots, ceux qu’il voudrait entendre. 

 

BASCULE

 

On apprend, en suivant cette phrase sans fin, que Noé a écrit un texte à l’école qui a fait des vagues. Un récit où un petit garçon demande à sa mère de lui donner la mort. Si elle lui a offert la vie, elle peut bien lui accorder ce privilège.

 

«, tous ces gens qui ont mis dans leur tête, et dans celle de mes parents, que je voulais mourir, c’était juste de la fiction, c’est ce que j’avais beau leur dire, leur répéter, l’histoire d’un enfant trop lucide qui en peut plus d’être affecté par toutes les souffrances du monde et qui demande à sa mère de lui enlever la vie, il lui dit C’est toi qui m’as mis au monde, c’est à toi de m’en faire sortir, et la mère au départ refuse, elle dit Tu es fou, tu veux me tuer ou quoi? mais quand elle réalise que d’une façon ou d’une autre son enfant va trouver un moyen de mourir, elle finit par accepter, et alors elle lui met un oreiller sur le visage et l’enfant finit par arrêter de respirer, et puis la vie des parents reprend son cours,» (p.114)

 

L’histoire d’un enfant souffrant dans son corps et son âme. Il se voit laid, affreux, fait tout pour ne pas se surprendre dans un miroir. Son visage est couvert de pustules et de boutons. Il a l’impression d’être une blessure devant les autres. C’est du moins ce qu’il répète. Il écoute Greta Thunberg à la télévision, qui apostrophe les adultes et c’est comme sa voix et ses pensées qui reviennent en écho. 

 

«, il y avait une fille qui s’adressait à une assemblée et qui disait Il faut agir, comment osez-vous rester assis comme ça sur votre cul, elle disait Nous sommes des enfants, c’est pas à nous de tout faire tout seuls, et les visages dans l’assemblée étaient de marbre, oui, dans ces visages c’était comme si la vie était partie, comme si le feu était éteint,» (p.77)

 

Noé aime son père et sa mère, mais il tremble devant le monde et les dérapages de la société, cherche à trouver sa place auprès de madame Mélissa et de sa grand-mère, qui a été avalée par les eaux du fleuve après qu’il ait été méchant avec elle. Peut-on tuer quelqu’un qu’on adore avec une seule parole aiguisée comme un rasoir? Il se sent coupable, bien sûr, et il écrit, sans reprendre son souffle, imagine tout dire avant de sortir de son refuge pour aller vers les autres et leur parler pour de bon.

Un récit exigeant qui touche l’âme et l’être. Noé m’a souvent troublé et laissé mal dans ma tête. Il voit tout ce qui ne va pas autour de lui et aimerait bien retrouver sa grand-mère qu’il adulait. 

Comment effleurer l’être avec une brassée de mots? Est-ce que leur offrir toute la place va suffire à atténuer la douleur et la souffrance qui le ronge?

Il faut être patient avec Noé. Ses propos nous cernent, nous aspirent, nous bousculent et ne nous donnent que peu d’espace pour se justifier. Ce garçon vous accuse dans sa parole frénétique qui devient incantatoire.

Un texte d’un poids terrible qui finit par révéler la tragédie de Noé trop conscient et présent au monde. Et puis il y a cette épiphanie qui nous abandonne dans le plus terrifiant des vertiges, et, peut-être, seulement témoins impuissants de la douleur de vivre, celle de Noé, mais aussi celle de tous les «vieux enfants» qui ferment les yeux pour ne pas céder au désespoir. 

Le cri de l’âme d’un jeune qui accepte mal l’incompréhension et l’insensibilité des adultes qui refusent d’ouvrir leur cœur à tous les Noé de la Terre, incapables qu’ils sont d’échapper à leur propre détresse. C’est dur, terrible, sans atermoiements, juste, comme la parole d’un enfant peut l’être.  

 

SAVARD-VERHOEVEN MATTIS : «Une certaine tristesse», Éditions de La Peuplade, Montréal, 2025, 144 pages, 24,95 $https://lapeuplade.com/archives/livres/une-certaine-tristesse