Nombre total de pages vues

jeudi 30 avril 2026

CATHERINE DORION SONNE LES CLOCHES

LA SITUATION dans le monde inquiète. Des gouvernements autoritaires prennent le pouvoir partout et le climat politique aux États-Unis ne cesse de se dégrader. Les décisions de Donald Trump mettent la démocratie en danger en Amérique et aussi en Europe. On parle du retour du fascisme. Est-ce fabulation ou vérité? Qu’en est-il et quelles leçons tirées du passé et des tragédies qui ont marqué le siècle dernier, entre autres? Catherine Dorion, dans «Le courage et la joie — traverser la tempête fasciste sans perdre le nord», tente de juguler ses inquiétudes et ses angoisses devant une situation mondiale qui s’envenime de jour en jour. Sommes-nous à la veille de basculer dans des régimes totalitaires, racistes et anti-immigrants? Sommes-nous à l’abri, dans nos sociétés démocratiques? Les bases de nos systèmes politiques sont-elles assez solides pour résister à ces dérapages? Qui va arrêter Donald Trump dans ses désirs de s’approprier toutes les richesses et de régenter la planète?

 

Catherine Dorion, l’ex-députée de Québec solidaire, nous entraîne dans une réflexion nécessaire et, surtout, s’attarde à l’actualité, regarde en arrière, particulièrement du côté de l’Allemagne, alors qu’Adolph Hitler prend le pouvoir dans les années trente avec toutes les dérives et les horreurs qui ont marqué cette période.

L’Union soviétique n’était pas en reste avec Josef Staline, qui a éliminé des dizaines de millions de personnes et d’opposants pour installer sa démence. Le plus récent roman de Jean Bédard : «Le dernier siècle avant l’aube» nous plonge dans cette époque trouble qui semble vouloir se répéter. 

Tous les indices sont là

Et que fait Donald avec ses décrets, bafouant les chambres démocratiques de son pays en mettant à mal toutes les ententes signées, particulièrement avec le Canada et le Mexique, pourchassant les immigrants et en déclarant la guerre à l’Iran? Faut-il prendre au sérieux ses menaces d’annexer le Groenland et de faire du Canada une excroissance des États-Unis? Sommes-nous en train de glisser vers la pensée unique où les libertés individuelles seront celles d’un groupe de milliardaires?

 

«Depuis le 20 janvier 2025, date de la seconde investiture de Donald Trump à titre de président des États-Unis d’Amérique, cette fameuse phrase de Gramsci me tourne dans la tête comme un ver d’oreille : “Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres.” 

Des personnalités autoritaires se hissent au pouvoir un peu partout en Occident, la corruption remplace la loi, les discours de haine et de colère se multiplient, le fascisme redevient actuel, les bruits de bottes résonnent de plus en plus distinctement, et comment réagissent les citoyens ordinaires que nous sommes? Nous vaquons à nos occupations. Nous assistons à la montée de l’anxiété en nous et autour de nous, et nous nous y habituons. La culture, l’empathie et l’amour de la liberté vacillent au milieu de notre vie quotidienne plombée par l’impuissance.» (p.12)

 

Les changements climatiques et les catastrophes qui se répètent au fil des saisons ne font rien pour nous rassurer. Tornades, ouragans, feux de forêt, déluges, canicules mortelles et réchauffement de la planète avec la fonte des glaciers. La Terre hoquette pendant que les pays occidentaux investissent dans les armes et l’industrie de la guerre. Le Canada, renommé et connu pour son pacifisme, n’a pas résisté à cette obsession. On ne parle plus de la lutte contre les gaz à effet de serre et, plus que jamais, on exploite les énergies fossiles. Des segments de population ont de plus en plus de mal à se nourrir et à trouver un endroit où se loger. Résultats : le nombre de réfugiés se multiplie à une vitesse effarante. (120 millions d’hommes, de femmes et d’enfants dans le monde cherchent un lieu où vivre.) Les itinérants prolifèrent au Québec. Il y aurait plus de 12000 sans-abri dans la Belle Province. Sans compter les gestes désespérés des esprits fragiles qui recourent à la violence, aux armes pour se livrer à des massacres. Arrestations, déportations, expulsions et internement dans des prisons insalubres, camps de réfugiés se multiplient. 

Comment est-ce possible? Tolérable!

 

ACTION

 

Catherine Dorion, devant l’actualité qui est devenue un feuilleton signé Donald Trump, tente de comprendre la situation pour calmer ses angoisses. Que faire pour contrer les despotes qui s’imposent partout? Elle entend combattre le déni de ses contemporains, peut-être le pire danger qui nous guette.

L’histoire récente devrait servir à nous prémunir contre les dérives de notre univers médiatisé, des réseaux sociaux qui sont les tremplins des nouveaux prophètes qui ne cessent de miner les pouvoirs politiques et sèment le chaos en répandant fausses nouvelles et propos d’une virulence inquiétante. Et que dire de l’arrivée de l’intelligence artificielle qui vient à la rescousse des gourous et des faiseurs de discorde? Le vrai et le faux se mélangent dans un écheveau de plus en plus difficile à démêler. Nous nous enfonçons dans un monde où le réel et la fiction ne font plus qu’un.

 

«J’ai retrouvé Nico dans le salon pour reprendre notre conversation. Il a commencé par observer, sans en être fier, qu’en tant que Blancs cis hétéros de la classe moyenne, nous serions plutôt safe, quoique malheureux, sous un éventuel règne technofasciste. Prise d’une logorrhée un peu survoltée, je lui ai objecté que quand la démocratie s’effondre, les artistes, les professeurs et les intellectuels qui ont tenté de la protéger sont toujours parmi les premières victimes du grand ménage social des autocrates.» (p.22)

 

Catherine Dorion ne se contente pas de discuter avec son chum après avoir dit bonsoir à ses filles. Elle lit, s’informe et décide d’écrire, pour se rassurer, pour ne pas baisser les bras surtout. Réfléchir, se pencher sur des faits historiques, démasquer les slogans et les propos qui inondent les médias, s’attarder à des affirmations inquiétantes et irresponsables touchant les immigrants ou qui ciblent des segments particuliers de notre société. Expliquer, comprendre, chercher l’espoir ou fermer les yeux en attendant de devenir sujet de Donald Trump. 

Voilà la grande question!

Madame Dorion s’est même rendue à Washington lors de la première investiture de Donald Trump, et ce qu’elle a vu et entendu la laisse sans voix.

 

«Le 14 juin 1946, Dieu a regardé le paradis qu’il avait créé et il a dit : j’ai besoin d’un gardien. Dieu nous a ainsi donné Trump. Dieu a dit : j’ai besoin de quelqu’un qui se lèvera avant l’aube, réparera ce pays, travaillera toute la journée, combattra les marxistes, prendra son repas, puis retournera au Bureau ovale jusqu’à minuit pour discuter avec les chefs d’État. Dieu nous a ainsi donné Trump. J’ai besoin de quelqu’un qui a de bons bras, assez rude pour combattre l’État profond, mais assez doux pour raccompagner ses petits-enfants. Quelqu’un qui peut déjouer les conventions, domestiquer les acariâtres Forums économiques mondiaux, rentrer à la maison avec appétit, en attendant que la Première Dame ait terminé son goûter avec ses amies, puis leur dire de rentrer sûrement et de revenir bientôt, et ce sincèrement. Dieu nous a ainsi donné Trump.» (p.40)

 

Comment de tels propos sont-ils possibles dans une société dite évoluée? On se croirait replongé dans l’Inquisition, où on massacrait des populations au nom d’un Dieu qui se montre toujours plutôt insensible et indifférent. 

 

ÉCRITURE

 

Catherine Dorion jongle avec les questions que les filles de Mathieu Bélisle posaient à leur père : «Le monde va-t-il brûler?» C’est ce qui a incité l’essayiste à rédiger son magnifique texte : «Une brève histoire de l’espoir. » 

Saurons-nous éviter les pièges que les Allemands ont tolérés lors de la poussée du fascisme et d’Hitler? Comment prévoir les démences d’un Josef Staline ou d’un Nicolae Ceaușescu?

Madame Dorion fera un stage en Yougoslavie, à Ljubljana, à la maison de la littérature où elle pourra rencontrer des gens qui ont connu la dictature, qui pourront peut-être l’apaiser, où elle pourra écrire avec frénésie pour cerner ses peurs et trouver la direction à prendre.

 

«Combien de millions d’humains à travers l’histoire ont mis de côté leur vigilance pour nourrir l’enfer de toute leur énergie en s’abandonnant à un projet grandiose et rassurant? Des projets vraiment très inspirants! Une commune socialiste heureuse dans la jungle! Un Grand Israël magnifique où les Juifs vivront enfin en paix! Une nation allemande ayant retrouvé sa dignité! La dictature heureuse du prolétariat! Une relation amoureuse comme dans les contes de féesMake America Great Again Si le narcissique malfaisant est un trou noir de dépendance à l’adulation, il tire donc directement sa force de ses victimes, sa force n’est en fait que la force de ses victimes.» (p.204)

 

L’essayiste nous raconte les moments qui ont marqué la montée du fascisme en Allemagne, les manœuvres de Josef Staline pour prendre le pouvoir, les manipulations de Vladimir Poutine pour accéder à la présidence en pervertissant les règles. Tout ce que Donald Trump effectue avec sa pléthore de décrets et sa police de l’immigration qui sèment la terreur en procédant à l’arrestation d’hommes, de femmes et d’enfants.

 

RÉSISTER

 

Catherine Dorion continue de créer, de vivre, d’aimer, de partager avec ses proches malgré la pensée unique qui s’impose sur la scène politique. Elle rencontre des êtres exceptionnels en Yougoslavie et rentre au Québec, non pas rassurée face à l’avenir et aux dérives de certains dirigeants, mais confiante qu’il est possible de résister en écrivant, en tendant la main vers les autres pour rire et demeurer une «allumeuse de réverbère». La joie d’être et de parler, ce qu’aucune dictature ne peut enlever aux hommes et aux femmes. Autrement dit, vivre en homme et en femme libre et ne jamais accepter de devenir des sujets obéissants et indifférents, ne jamais baisser la tête et faire comme si tout cela n’existait pas. Il faut résister dans son âme et son corps et garder, surtout, les yeux ouverts.

Un essai vivifiant qui dresse un portrait inquiétant de la situation politique mondiale et des dangers qui nous menacent. En prendre conscience est certainement la première étape à franchir. La lucidité ne s’achète pas chez Cosco ou Walmart. Surtout, ne jamais hésiter à dénoncer les élucubrations des despotes en devenir ou les Hitler du futur. 

Plus que jamais, nous sortir du déni. 

Oui, apprendre à lire et à décoder les gestes et les propos des dirigeants et des risques qu’ils représentent. Séparer le vrai du faux. Tout peut se produire lorsqu’une multitude de médias sociaux pratiquent la désinformation et diffuse la haine des immigrants, quand des gourous s’adoubent et entreprennent de semer le chaos pour faire les louanges du soi et de l’égoïsme, ou encore impose la pensée d’une minorité plus ou moins visible. 

Tout peut arriver, mais tout peut être écarté si l’on décode les propos des élus et des influenceurs, les faussetés que l’on élève au niveau de dogmes et de vérités intemporelles. Catherine Dorion a le courage de la joie dans un univers de mensonges, de manipulations et de fantoches qui ne cherchent que le pouvoir et la richesse. 

Il faut absolument lire cet essai pour comprendre ce que masque le spectacle quotidien de Donald Trump et de ses apôtres qui se multiplient partout sur la planète. Il n’y a pas que la Terre qui est mal en point, mais la pensée et la réflexion claudiquent et il est de plus en plus difficile de démêler la tromperie de la vérité. Les despotes règnent par la confusion, ne l’oublions jamais. 

 

DORION CATHERINE : «Le courage et la joie. Traverser la tempête fasciste sans perdre le nord», Lux Éditeur, Montréal, 2026, 352 p., 28,95 $.

https://luxediteur.com/catalogue/le-courage-et-la-joie/

jeudi 23 avril 2026

MÉLANIE MINIER NOUS DÉROUTE PAS MAL

MÉLANIE MINIER m’a surpris avec «Bâtard», tout comme elle m’avait étonné avec «Cascouia», en 2022. Cette fois, elle nous entraîne dans le quotidien de deux garçons, Jo et Tommy, qui ne l’ont pas eu facile. Une enfance où ils ont été barouettés, ici et là, dans des foyers d’accueil. Des jeunes de la DPJ comme on dit. Quand ils atteignent leur majorité, ces garçons et ces filles se retrouvent souvent dans la rue, sans moyens, ne sachant trop vers quoi se tourner. Les deux amis ont vécu tout ce que l’on peut imaginer pendant leurs pérégrinations. Le pire surtout, avec les agressions sexuelles d’un pervers. Comment se surprendre alors de leur méfiance et de leur révolte? Jo est hanté par ses parents même s’il affirme le contraire. Une lettre lui redonne espoir. Ses géniteurs vivent aux États-Unis. À sa sortie de prison, lui et Tommy partent pour les retrouver. Ils croisent Élise en route, une jeune belge qui veut faire du cinéma et qui ne renonce jamais à l’aventure. Le trio roule au pays de Donald et connaît certains malentendus avant d’arriver à destination à Woodford, en Caroline du Sud. 

 

Un roman fragmenté, découpé comme les plans d’un film, marqué par l’impulsion d’Élise qui déclenche sa caméra et pose des questions à tout bout de champ. Ces moments nous permettent d’en savoir plus sur les garçons et de comprendre ce qu’ils ont subi. Surtout, pourquoi ils ont tant de mal à s’installer dans leur peau d’adulte

Les deux ont été abandonnés par leurs parents et ont connu toutes les ruptures, passant d’une maison d’accueil à une autre, vivant des turbulences et apprenant surtout la méfiance. Comment s’attacher quand le présent est plein de trous et de fuites? Jo s’est fait le protecteur de Tommy, qui a l’art de se mettre les pieds dans les plats. Il ira très loin dans ce rôle, se retrouvant en prison pour sauver son ami. 

Et, il y a Marie, une douceur dans ses jours, même si Jo a du mal à se laisser porter par l’amour et l’avenir. C’est ainsi lorsqu’on a eu une enfance sans ancrages. Comment faire confiance aux adultes quand ils se sentent trahis et rejetés de tous?

 

«J’ai grandi en m’enfonçant dans le crâne que j’étais bien mieux tout seul, pis j’me suis débrouillé pour avoir besoin de personne. Je me disais que je pouvais pas m’ennuyer de quelque chose que j’avais jamais connu. Quand je voyais mes chums passer leur temps à espérer s’en retourner chez eux, ben moi, j’espérais rien pantoute. J’trouvais ça ben mieux, parce qu’y en avait une estie de gang qui partaient du centre jeunesse le bonheur au cul pis l’espoir étampé dans «face pis qui revenaient la queue entre les jambes. Au moins, j’en avais pas, des parents pas fiables. J’en avais juste pas.» (p.14)

 

Une lettre du père de Jo finit par lui parvenir. Il est installé en Caroline du Sud avec sa mère, espère le voir après toute une vie presque qu’ils ont passé loin l’un de l’autre. 

 

«Apprendre que mon père me cherchait m’a comme ramolli par en dedans. Une crisse de guimauve molle qui a pu de principes. Parce que, même si lui non plus, y s’est pas plus occupé de moi que ma mère, j’attendais juste de sortir pour partir à sa recherche.» (p.15)

 

Après avoir purgé sa peine de prison, Tommy est là dans sa vieille minoune. Les voilà roulant vers le pays de ses parents. Ils franchissent la frontière pour filer sur les routes vers Woodford, Caroline du Sud, comme s’ils tournaient le dos à leur passé pour foncer vers l’avenir. C’est peut-être aussi la dernière chance, ce père qui arrive dans la vie de Jo de façon quasi miraculeuse. 

 

LE PIRE

 

Le pire aura été les agressions sexuelles de Landry sur Jo et Tommy, qu’ils confrontent lors d’un procès. Ils ont vécu l’avilissement et eu l’impression d’être un objet que l’on se sert pour assouvir ses fantasmes.

Pourtant, tout n’est pas si sombre. Marie chante et compose des chansons. Jo l’accompagne à la guitare, pourrait en faire un métier intéressant et valorisant. Mais il y a la peur en lui, une crainte, une colère aussi. Il ne peut faire confiance à personne. L’amour, les spectacles peuvent le calmer un temps, mais il y a un gouffre en lui. Et le pire est de ne pas savoir d’où il vient et pourquoi ses parents l’ont abandonné, pourquoi l’ont-ils rejeté? Et quel est son héritage génétique?

 

«Ben parce que… parce que! Quand la première fille pour qui t’as envie de devenir meilleur te fait un peu espérer à que’qu’ chose qui s’appelle l’avenir, ben c’est humiliant en estie de devoir y raconter que la docteure pense que t’as un déficit dans ta tête. Elle disait, elle aussi, que c’était peut-être un genre de truc héréditaire, justement, dans le sens de permanent. Moi qui trouvais que j’avais déjà un bagage pas mal lourd à porter…» (p.51)

 

Avec les bouts de films qu’Élise tourne, nous apprendrons les turpitudes de leur vie, les affrontements et les déménagements. Dès qu’ils commençaient à se sentir chez eux, on les déracinait sans donner d’explications. Ces déportations brusques et irraisonnées laissent des traces. 

Ils roulent vers une rue, une adresse de Woodford, un coin perdu de la Caroline du Sud où s’est installée un peu plus d’une centaine de personnes. André, le père de Jo pourra peut-être lui apprendre certaines choses, pourra peut-être changer la vie de ce grand garçon qui se méfie de son ombre.

 

«Mon cœur se met à cogner fort quand je réalise que c’est bien là, que je suis au bon endroit. L’allée de l’entrée est pleine de petites roches colorées, disposées par couleurs pis soulignées par une bande en pavés. C’est propre, un travail minutieux. Rendu à «hauteur de la maison, j’entends une fine musique en provenance de la cour arrière – tout de suite, ça m’accroche. C’est de plus en plus fort à mesure qu’on avance, une mélodie joyeuse en do majeur qui flotte dans «lumière de fin d’après-midi. Du violoncelle… oui, c’est du violoncelle.» (p.116)

 

Voilà le moment où tout va basculer. Il attend devant la résidence de son père et de sa mère. C’est comme si tous les morceaux de sa vie collaient à l’image d’une femme aux longs cheveux qui le hante depuis toujours. Elle est là, elle vient vers lui, elle s’approche.

 

RUPTURE

 

Et puis la rupture, le saut dans le temps, un bond nous pousse hors de ce moment tant attendu. Dans un claquement de doigts, nous voilà avec Adélie et André Pourquoi? Pourquoi cette embardée hors de l’histoire, de la rencontre qui risquait de tout changer

J’ai fini par comprendre après avoir eu l’impression d’être parachuté dans un autre roman. Mélanie Minier nous plonge dans la jeunesse des parents de Jo. Adélie était étudiante alors en musique à Vincent d’Indy. Elle était folle du violoncelle, et André avait toujours le nez dans un livre. 

L’amour.

Il suffisait d’être ensemble, de respirer le même air, de se regarder, de se toucher et de s’aimer. 

Adélie connaîtra des problèmes de santé mentale. André fait tout pour l’aider et l’accompagner. Ils ont un enfant, Jonathan. Mais quand André voit qu’Adélie est un danger pour le petit garçon, il agit, éloigne le fils de sa mère. 

André est mort, il y a quelques années. Adélie s’est apaisée avec le temps, comme rescapée d’une tornade de terreurs. Elle vit des jours tranquilles avec une vieille amie, joue du violoncelle. Jo comprend que sa mère est une naufragée. La vie est cruelle et sans pitié. Il sait alors, l’héritage qu’il a reçu de sa mère.  

 

SOCIÉTÉ

 

Un roman actuel qui met le doigt sur un grave problème de notre société. Les enfants de la DPJ qui vont ici et là et qui sont abandonnés pour ainsi dire quand ils deviennent des adultes. Les effets aussi des écarts de santé mentale qui laissent des traces terribles et difficiles à oublier. 

Mais il y a la coupe de la page 117, ce bond hors de l’histoire. Jo approche de la maison de ses parents. Le moment est enfin venu. Tous les morceaux vont se souder. Ce que l’on attendait pourtant, ce que l’on souhaitait n’aura pas lieu. Nous sommes projetés ailleurs, dans un autre temps du roman. 

J’ai commencé par croire que c’était une maladresse de Mélanie Minier. On ne prive pas le lecteur d’un dénouement qui se prépare depuis la première phrase de son histoire. Mais en continuant ma lecture, j’ai compris. 

L’écrivaine a voulu me faire ressentir ce que Jo et Tommy ont connu tout au long de leur enfance. Enfin, j’imagine.

Une nouvelle existence se présente, un bonheur possible miroite et tout s’arrête brusquement, sans raison. Ces moments où les garçons étaient près de toucher l’amour, la confiance et les rires. Un bonheur qui leur était arraché sans un mot d’explication. 

J’ai vécu cette dépossession à la page 117. J’ai compris la douleur de Jo et Tommy même si ma frustration n’avait rien de comparable. J’ai éprouvé ce que Jo et Tommy ont connu tout au long de leur enfance. La terrible impression d’être coupé du monde et de sa vie.

Mélanie Minier a trouvé une belle façon de nous plonger dans le drame de ses héros, Nous vivons cette rupture dans notre corps et dans notre tête. Que demander de plus? Un roman qui vous frappe en plein cœur et vous laisse étourdi, qui vous fait prendre conscience du parcours de ces jeunes qui n’ont pas eu la chance d’avoir un ancrage pour s’épanouir et se forger un avenir.

 

MINIER MÉLANIE : «Bâtard», Éditions Druide, Montréal, 2025, 258 pages, 24,95 $.

https://www.editionsdruide.com/auteurs/melanie-minier

 

jeudi 16 avril 2026

CHRISTINE GOSSELIN VIT SA DIFFÉRENCE

RÉCIT PARTICULIER que «Aussi étrange que toi, Frida» de Christine Gosselin. Frida est celle que nous connaissons, l’artiste, la peintre mexicaine, la femme libre et audacieuse qui a marqué la peinture par sa vie de souffrance, son combat sans merci avec un corps de douleur. Son travail pictural est devenu le journal de sa lutte physique et morale, des efforts qu’elle a dû faire pour être présente, active et créatrice. Frida a été touchée par la poliomyélite alors qu’elle était enfant. Et au sortir de l’adolescence, un terrible accident devait la couper de la vie qui s’ouvrait devant elle. De multiples fractures et, surtout, une tige de fer qui lui a transpercé le corps. Elle restera longtemps à l’hôpital avant d’entreprendre sa vie de femme, claudiquant et négociant avec la douleur qui avait pris possession de tout son être. Elle luttera constamment pour garder son autonomie, créera une œuvre picturale unique, originale où elle est l’objet et le sujet de ses tableaux, y peignant ses souffrances et ses blessures. Un combat terrible, une quête de liberté extraordinaire et admirable. Christine Gosselin mènera une bataille similaire, même si sa condition physique n’est pas aussi dramatique et tragique que celle de Frida Khalo. Elle a commencé par refuser sa féminité, se comportant comme un garçon en pratiquant plusieurs sports, particulièrement le hockey. Des problèmes apparaîtront lors de ses premières menstruations. Elle sera comédienne et après journaliste sportive où elle aura à s’imposer dans un monde de mâles. Elle trouve dans Frida Khalo une sœur, une amie, un modèle qui lui montre la direction à prendre pour être ce qu’elle est.

 

Le récit de Christine Gosselin m’a happé dès les premières phrases. Un souffle, un élan auquel il est difficile de résister, une bourrasque qui secoue et étourdit. La narratrice se retrouve devant des reproductions de Frida Khalo. «Les deux Frida» particulièrement, un tableau où l’artiste étale sa douleur et la violence qu’elle subit. Son couple s’effondre et Diego demande le divorce. Deux visages d’elle, celle que Diego aimait et celle qu’il n’aime plus.

Madame Gosselin dialoguera avec la créatrice mexicaine tout au long de son récit, lira ses textes et son journal intime pour mieux se voir et vivre avec elle. 

 

«Je souhaite oublier la Frida en blanc, la mariée qu’il voulait que je sois. Je veux l’assassiner, cette version de moi; je lui ai coupé l’artère et elle saigne à cœur ouvert. Mi vida, elle a beau essayer de contenir le flot, ses mains tremblantes, même armées de forceps, n’y parviennent pas. Je suis l’autre. La Frida à droite. Celle qui dévoile son cœur aussi, mais ici mi corazon est entier, prêt à battre à nouveau, comme je l’entends.» (p.12)

 

Il s’agit d’un extrait du journal de Frida Khalo, on l’aura compris. Diego, son mari, a été infidèle. Il l’a toujours été, coureur de jupons incorrigible. Il a trompé Frida à la moindre occasion et a été jusqu’à séduire sa sœur. Frida prend des amants, mais elle est touchée dans son corps et son âme. Ses tableaux deviendront un incroyable récit où elle documente pour ainsi dire sa douleur physique et morale.

 

REFUS

 

Christine Gosselin refuse la soumission, le conformisme, les rôles définis par la société. Dès sa petite enfance, elle fait tout comme un gars, joue au hockey, bouscule les autres physiquement, serre les poings, dissimule sa féminité pour foncer tête baissée devant tous les dangers. Sa vie bascule quand elle a ses «fameuses menstruations» qui, selon les normes, en font une femme. Le sang coule, intarissable, un fleuve qui prend sa source entre ses cuisses. 

 

«Mes menstruations abondantes m’envoient des signaux d’alarme, mais j’ai trop peur de découvrir ce qu’elles cherchent à me dire. Dans un rêve récurrent, des voix sans visage me parlent depuis le creux de mon ventre. Quelque chose ne tourne pas rond dans mon utérus. En fait, rien ne tourne… ça ne fait que tomber. Je suis encore vierge et ne veux pas parler de ces choses-là avec papa et maman. J’ai honte de mon corps et des poils qui poussent partout. Je refuse de me mettre nue devant le médecin de famille et d’évoquer le sang entre mes jambes. Je ne dis rien, espérant qu’ainsi, la douleur m’oublie.» (p.43)

 

Après bien des examens et des consultations, les spécialistes font comprendre à Christine qu’elle est différente. Des malformations dans son utérus feront qu’elle ne pourra jamais avoir d’enfants. Cela explique aussi les menstruations-fleuves.

La peintre mexicaine aurait risqué sa peau en enfantant et elle a dû avorter quand elle s’est retrouvée enceinte. Un drame pour Frida qui ne se sent pas une «vraie femme» en ne pouvant mettre un enfant au monde. Tout comme Christine sait qu’elle est coupée de quelque chose de vital, comme si elle était dépossédée par cette malformation, ce qu’elle a toujours voulu d’une certaine façon : être différente.

 

HISTOIRE

 

Le récit de Christine Gosselin raconte ses luttes, ses excès dans le monde du théâtre. Elle agit comme un homme, mais, malgré les apparences, une question existentielle la taraude. En ne pouvant enfanter, est-elle une femme complète et entière

La société valorise la maternité, même de nos jours. Une femme est reléguée trop souvent à ses fonctions biologiques. Il y a une marge entre le choix de ne pas avoir d’enfant et d’être infertile.

 

«J’étais figée dans un corps stérile, incapable de prouver que j’étais toujours une femme. Je suis devenue une antiquité vautrée sur son lit, ouvrant mes jambes seulement pour ce qui me semblait familier. Je ne les écartais que pour des hommes qui traversaient ma vie en pointillé. Je leur obéissais avec nonchalance, armée d’un sexe de petite fille imberbe, d’où rien d’autre que l’urine et le sang n’allait provenir.» (p.116)

 

Le récit de Christine Gosselin devient alors une formidable quête d’identité. Qui est-elle? Quel regard les gens posent-ils sur elle? Qui est-elle dans ce corps qui ne peut se reproduire? La question tourmente aussi Frida, qui se voit privée de sa nature de femme pour ainsi dire. 

Christine trouve un écho à ses interrogations et ses douleurs en lisant Frida et en étudiant ses tableaux. Elles rejoignent les sacrifiées qui ne correspondent pas à l’image que la société fait d’elles. Des combattantes surgissent. Gisèle Pelicot, qui a fait les manchettes avec son impossible histoire, Nelly Arcand et d’autres qui ont été broyées par les diktats des hommes. 

Le texte devient une poussée vers la liberté d’être dans sa différence, un cri qui secoue les fondements de la société et les archétypes. 

Christine Gosselin travaillera comme journaliste sportive pour souder tous les aspects de son être. Elle se bouchera les oreilles pour ne pas entendre les propos machistes de ses compagnons. Elle doit être sourde pour faire sa place dans ce milieu stéréotypé et sclérosé. 

 

«Mes collègues m’ont appréciée, mais attention! je pouvais agir comme les hommes, à condition de ne jamais donner l’impression d’en être un. Il fallait conquérir le monde du sport, sans jamais cesser d’être attirante et féminine. Au bar, après les matchs des Canadiens de Montréal, j’étais entourée d’hommes avec qui j’avais des tas de points communs. Mais est-ce que je pognais? Pas du tout. I was one of the boys, avec un petit parasol rose dans son drink de fille. Mes collègues masculins ont souvent prétendu détendre l’atmosphère en utilisant mon corps. Une bonne claque sur les fesses ou une blague douteuse sur ma tenue. Ce harcèlement sexiste déguisé en jeu dissimulait l’hostilité que suscitait ma présence dans l’équipe. J’aurais dû riposter. Je ne l’ai pas fait. Il me reste ces lignes pour revanche.» (p.129)

 

Enfin, il y aura Thomas, qui l’accepte dans sa totalité, et ses fils qui donneront une vie autre à la femme. C’est beau. Formidable. Touchant. Frida a triomphé de la douleur atroce qui s’était réfugiée en elle. Ce mal, elle l’a sublimé pour en faire une œuvre artistique unique et singulière. 

Voilà un récit vrai d’une femme qui cherche à être entière dans son corps et dans son esprit. Frida et Christine ont été marquées dans leur être de manière particulière, mais les deux ont eu à se bâtir une vie, à transcender une malformation de l’être, à tracer leur chemin dans un monde qui ne leur a pas fait de cadeaux. 

Christine Gosselin parviendra à une certaine sérénité, même s’il y aura toujours le sentiment d’être à part et de ne pas être «totale» dans son être. Ce fut le cas de Frida, qui a fait preuve d’une volonté incroyable pour surmonter tous les empêchements et les embûches. Un témoignage qui sort des frontières du moi pour toucher ceux et celles qui doivent mater un handicap ou une différence. 

Un récit magnifiquement écrit, il faut le souligner. Une écriture sentie et frémissante, un dialogue improbable de cette battante dans toute sa force et sa vulnérabilité. Une franchise qui exige beaucoup d’honnêteté et de courage.

 

GOSSELIN CHRISTINE : «Aussi étrange que toi, Frida», Éditions Mémoire d’encrier, Montréal, 2025, 192 pages, 24,95 $. 

https://memoiredencrier.com/catalogue/aussi-etrange-que-toi-frida/

jeudi 9 avril 2026

L'UNIQUE ODYSSÉE DE THÉLYSON ORÉLIEN

THÉLYSON ORÉLIEN est né en Haïti, dans ce pays où la violence s’est installée à jamais. Il laisse tout derrière lui, sa maison en flammes, ses amis et ses proches. L’enseignant n’a plus le choix. Sa vie est l’envers de la vie. «C’était ça ou mourir» raconte l’incroyable périple qui l’a poussé contre le mur du possible et du tolérable. L’écrivain signe un premier roman qui m’a touché au corps, au cœur et à l’âme. Un témoignage terrible et plus que jamais actuel. Voici l’extraordinaire vécu d’un homme qui a tout risqué en laissant son pays derrière lui, qui est parvenu à déjouer les pièges des frontières pour arriver dans un lieu où il peut respirer et dormir dans un lit. Un réfugié parmi tant d’autres, de ces hommes et de ces femmes qui n’ont plus rien; des parias qui cherchent une terre où l’avenir a un sens. Parce que la vie n’était plus possible dans leur village, parce qu’ils pouvaient prendre une balle chaque fois qu’ils s’aventuraient dans la rue. Plusieurs périront en route, d’autres s’accrocheront et vivront une incroyable odyssée. Tous devront puiser au fond de leur âme pour survivre. 

 

Jonas Dorléon ne part pas. Il fuit, pour s’éloigner de la mort. Son quotidien est devenu irrespirable. Il doit sortir d’Haïti, échapper aux mailles de la frontière pour se retrouver en République dominicaine, le pays voisin où les Haïtiens sont traités comme des esclaves. 

Ce n’est que le premier pas. 

Il y aura le Brésil, le Costa Rica, le Mexique et les États-Unis. Au bout de tout, le Canada, Montréal et le Québec. Une traversée d’un continent dans des conditions épouvantables. 

Il rejoint la colonne sans commencement ni fin de ceux qui vont pieds nus, s’entassent dans des autobus, n’arrivent plus à dormir et qui parviennent à manger en exécutant les pires tâches. Hommes, femmes, enfants viennent de partout pour suivre un chemin de croix où chaque pas est un risque et une victoire, chaque jour et chaque nuit une épreuve, chaque respiration un miracle. Impossible de revenir en arrière. Il n’y a plus de passé. La vie est devant, au loin, si proche, de l’autre côté de la frontière. 

 

«Moi, je me suis mis à rire. Parce que je comprenais enfin que le pays était mort. Que Haïti n’était plus un pays, mais un prétexte. Un panneau. Une illusion sur un billet de banque déchiré. Les gangs se battaient pour le territoire, mais le territoire n’appartenait plus à personne. Pas à l’État, pas à nous. Même Dieu avait déménagé sans laisser d’adresse.» (p.16)

 

Un roman d’une intensité peu commune, l’odyssée de la survie, une descente aux enfers où l’humain surprend par sa volonté, sa ténacité et surtout les astuces qu’il trouve pour continuer.

 

DÉPART

 

Jonas Dorléon s’éloigne avec un petit sac qui contient la photo de sa mère, son diplôme, un cahier de poème et un slip propre. Et une brosse à dents, pour rester du côté des civilisés, se prouver qu’il n’est pas devenu une bête. Il n’a aucun passeport, aucun papier pour franchir les murs que sont les frontières. Il doit trouver une autre identité, de faux documents qu’il paie avec tout l’argent qu’il a. Une question de survie. Comment négocier avec ces faussaires qui ont leur vie entre leurs mains? Il garde espoir, continue. S’arrêter, c’est disparaître.

 

«Je suis monté dans un bus au terminus de Carrefour, un de ces bus peints comme une église évangélique sous acide. Sur le côté, on pouvait lire en lettres rouges : “Bondye pa jamm domi, men li pa toujou reponn.” (Dieu ne dort jamais, mais il ne répond pas toujours.) Voilà une devise qui mérite d’être méditée, me suis-je dit, surtout quand on n’a que deux options devant soi : mourir ou marcher.» (p.19)

 

L’exil, le mouvement perpétuel que deviennent les jours, la frontière de la République dominicaine que les Québécois fréquentent. C’est une destination recherchée. J’ai des connaissances, pas tous des amis, qui vont y passer une partie de l’hiver. 

Le paradis des vacanciers est un enfer pour les Haïtiens qui font les sales besognes. Jonas Dorléon se retrouve à transporter des sacs de ciment, à construire une nouvelle route pour les touristes qui vont s’émerveiller du paysage. Il le faut pour ne pas mourir. L’envers de l’éden des nordistes qui s’installent le long des plages et dans des hôtels luxueux. 

Les sans-papiers, les sans visage, les sans nom s’entassent dans des baraques, dans des conditions qui remontent à «l’âge de pierre» pour reprendre une expression que Donald semble adorer. Ils travaillent jusqu’à épuisement, redevenant des bêtes, la lie de l’humanité. Étonnant comme les gens méprisent toujours ceux et celles qui font les sales besognes à leur place.

 

«C’est ce jour-là, après l’épreuve du bus, que j’ai commencé à me dire : “Peut-être que ce pays ne veut pas de moi. Peut-être que je dois partir. Vraiment partir.” Je n’aspirais pas à quelque chose de bien, juste à moins pire. Parce que vivre, c’est ça, parfois : choisir le bourreau le moins cruel. Quand je suis arrivé à Jérémie, je savais déjà que je ne resterais pas. Il n’y avait pas de paix à cet endroit. Juste une autre forme de peur. Plus calme. Plus insidieuse. Moins armée, mais plus lourde. Et moi, j’étais déjà un fuyard professionnel.» (p.24)

 

CHEMIN DE CROIX

 

Un périple inimaginable, le chemin de croix de la terreur, de la faim et de l’angoisse, le Compostelle de la misère et de toutes les violences. Jonas Dorléon fera n’importe quoi pour se rendre au Brésil, une étape avant un autre départ, une route qui ne cesse de s’allonger.

 

«Un jour, en marchant près de la place du quartier Boa Vista, j’ai vu un type faire des acrobaties. Il jonglait avec des bouteilles vides, marchait sur une corde tendue, riait comme s’il n’avait jamais connu la faim. Devant lui, il y avait un chapeau posé au sol, et les passants y laissaient des pièces. Moi, je n’avais pas d’équilibre, pas de bouteilles, pas de corde. Mais j’avais une bouche, une langue et des histoires. Alors j’ai commencé à parler. À raconter. À inventer. À mentir avec style. J’étais un griot en exil. Je faisais rire les Brésiliens avec des histoires d’Haïti apprêtées à la sauce comique. J’inventais des proverbes. Je jouais les idiots. Je faisais des voix. J’imitais les douaniers. Je caricaturais Jesus le passeur et personnifiais même le cafard du McDo. Et les gens riaient. Les vieux. Les enfants. Les vendeuses de bonbons. Les livreurs à vélo. Ils riaient parce que j’étais drôle. Moi, je riais par nécessité.» (p.97)

 

Et la fuite, encore et toujours, pour trouver mieux. Un périple en autobus qui ne semble jamais vouloir prendre fin pour traverser ce Brésil grand comme un continent. Jusqu’à une autre frontière, une autre ligne invisible que des soldats surveillent. L’impression que Jonas Dorléon s’enfonce dans un souterrain pour oublier qui il est et d’où il vient. Il n’est plus qu’un corps ballotté par les soubresauts du véhicule brinquebalant qui l’emporte vers la pire des épreuves. 

Jonas Dorléon pensait avoir tout vu, mais il n’avait pas encore plongé dans la jungle, ce trou végétal qui aspire le temps et l’espace, se gave de tout ce qui bouge et respire. 

 

«Le vrai silence, ce n’est pas celui des cimetières. Ce n’est pas non plus celui des églises pendant la prière, ni celui des douaniers quand ils tamponnent ton passeport comme on referme un cercueil. Le vrai silence, c’est celui qui règne dans le Darién, cette bouche verte, béante comme une menace, qui avale les vivants sans mastiquer. Je l’ai vu. Je l’ai senti, Je l’ai traversé. Non, pas traversé : je me suis fait avaler. Et aujourd’hui encore, je sens ses racines qui bougent sous ma peau, dans mon ventre, comme des souvenirs non digérés. Le Darién, on n’y arrive pas. On y glisse.» (p.123)

 

Beaucoup y restent, à bout de force et de volonté. De vie. Des enfants, des femmes, des adolescents. Jonas est en quelque sorte régurgité comme son célèbre ancêtre, après avoir affronté tous les diables qui hantent la terre. 

 

NORD

 

Une poussée vers le Nord. Le Mexique. Un bond, un pas, une reptation pénible. Et, enfin, les États-Unis, le balcon du ciel et de l’enfer, juste là, la face cachée de la Terre. Les jours se changent en mois, dans un camp où il n’a plus conscience d’être. Il est une ombre qui attend qu’on lui fasse signe, qu’on lui ouvre la barrière, qu’il puisse redevenir un nom, un visage et une parole.

Il franchira la frontière après des éternités d’espoir et de désespoir. Encore quelques pas, pour s’approcher, pour échapper au néant. Une autre poussée vers le Nord, vers le passage mythique, la lueur peut-être du bout du monde : le fabuleux chemin Roxham qui a fait tant jaser au Québec. Le lieu de tous les espoirs, après avoir traversé tous les horizons de son corps.

 

«Mais il y avait un autre horizon. Le Canada. Le Québec. Montréal. Le froid peut-être, mais au moins une chance. Un chemin, le fameux chemin Roxham dont tout le monde chuchotait le nom, ce sentier boisé entre le nord de l’État de New York et le sud du Québec. Un passage semi-officiel, semi-toléré, semi-légal, où les migrants comme moi se présentaient à la police canadienne pour demander l’asile. C’était un jeu de cache-cache diplomatique, mais c’était mieux que de rester là à se faire cracher dessus.» (p.202)

 

Un roman incroyable d’humanité, d’espoir et de désespoir, de souffrances et de volonté, d’amour et d’entraide. Une quête ahurissante. Je ne pourrai plus écouter les politiciens et les commentateurs de l’actualité parler des émigrants et de quotas. Ce ne sont pas des statistiques, ce sont des hommes, des femmes et des enfants. Pas que des chiffres, mais des visages, des frères et de sœurs. Ce sont des humains qui ont mal dans leur corps et dans leur âme, qui veulent seulement un espace pour inventer un tout petit bout d’avenir. 

Thélyson Orélien décrit le calvaire des réfugiés d’une façon extraordinaire. Voilà la plus grande tragédie de notre époque et la terrible odyssée des victimes des faiseurs de guerres et des créateurs de famine. 

Un roman précieux, un témoignage incroyable! Une ode au courage et à l’espoir qui anime les errants en quête d'un pays. J’ai marché avec Jonas et j’ai eu mal partout avec lui. J’ai eu faim jusqu’à ne plus ressentir mon corps, jusqu’à en avoir mal à l’être. J’ai partagé avec lui la seule patrie qui lui restait, le territoire de son corps et de ses souvenirs.

Et quelle écriture! Un battement de cœur, le temps qui s’étire sans fin, une incantation pour échapper à la misère en fixant l’espérance dans les yeux. 

Et aussi quelles pages pour terminer cette épopée, après la descente aux enfers, quand monsieur Thélyson Orélien décrit Montréal sous la neige et le miracle de l’été qui arrive tel un obus de chaleur et de verdure! Magnifique, d’une beauté qui donne des palpitations. 

La marche d’un homme qui a vécu l’envers du monde pour avoir droit à la liberté. Merci, monsieur Orélien, et surtout la paix dans votre tout nouveau pays que vous avez gagné plus que n’importe qui.

 

ORÉLIEN THÉLYSON : «C’était ça ou mourir», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 270 p., 27,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/auteurs/thelyson-orelien-13890.html