L’ANNÉE 2025 et le début de l’année 2026 auront été difficiles pour moi. Tout d’abord, le décès de Victor-Lévy Beaulieu, le 9 juin dernier, mon premier éditeur. Il a publié cinq de mes ouvrages. Les deux premiers, « L’octobre des Indiens » et « Anna-Belle » aux Éditions du Jour. « La mort d’Alexandre », chez VLB Éditeur, « Souffleur de mots » et « Le réflexe d’Adam », aux Éditions Trois-Pistoles. Un compagnon, un ami. Je lui ai fait parvenir « Les revenants » en 2021, un roman où il devient un personnage important de mon histoire. Il m’a répondu ceci : « Que de beauté ! Je te reviens plus longuement ». Il n’est jamais revenu. Tout à se déprendre de son corps qui ne le suivait plus. Son décès fut comme si on déchirait « une grande page de notaire » où une partie de ma vie était écrite de sa main gauche. La mort d’André Vanasse, le 26 février, la veille de mon anniversaire, m’a frappé de plein fouet. Un proche, un éditeur unique et indispensable. Lui aussi a publié cinq de mes ouvrages, dont les trois récits de voyage rédigés avec ma compagne d’aventure, Danielle Dubé. Un homme qui a pris énormément de place dans mes pérégrinations littéraires. J’ai correspondu avec lui pendant des dizaines d’années, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus gérer « l’infernale machine », comme disait Victor-Lévy Beaulieu en parlant de son ordinateur.
Deux éditeurs qui m’ont accompagné pendant des décennies et qui ont fait de moi un meilleur écrivain et, certainement, un être plus patient et attentif. Me voici comme un survivant, comme un orphelin.
Les deux étaient différents, bien sûr. Victor-Lévy restait distant, un peu lointain et aimait se laisser courtiser. Il ne répondait jamais au téléphone, aux messages courriel non plus. Il se manifestait quand il y avait un manuscrit à rendre « dans ses grosseurs » ou encore lorsque nous débarquions dans sa belle maison des Trois-Pistoles pour quelques jours au milieu de l’été. Il nous accueillait avec un grand sourire et nous passions tout notre temps à l’écouter parler de son écriture et de ses aventures dans le monde de l’édition, de ses contacts avec Ferron et Thériault.
Beaulieu était intarissable.
Il intervenait peu dans mes textes. Il lançait une ou deux questions et je devais me débattre pour lui fournir une réponse satisfaisante. Après avoir accepté le manuscrit de « La mort d’Alexandre », il m’a demandé alors en remontant ses lunettes : « Le problème avec ton père, est-ce que tu vas le régler ? » J’ai repris le tout et ajouté un chapitre. Et quand il me disait : « C’est du bel ouvrage », je poussais un soupir de soulagement, sachant que mes pages deviendraient un livre. Il me semble entendre le rire d’André Vanasse s’il pouvait encore lire ça.
RENCONTRE
André Vanasse m’a publié pour la première fois en 1987, il y a tout près de quarante ans. Il en était à ses premiers pas comme éditeur chez Québec Amérique. Il était enthousiaste devant un manuscrit qui s’intitulait alors « La femme des neiges ». Il a voulu tout de suite en faire un livre et m’a demandé de changer le titre. Il avait déjà « La femme de Sath » d’Andrée A. Michaud, sa première publication. Il craignait un peu la confusion entre nos deux ouvrages.
Danielle a déniché « Les oiseaux de glace ». J’ai un titre quand je me lance dans une aventure romanesque. Je peux en essayer d’autres en cours de route, mais je reviens toujours à celui du début.
Ce roman fut très mal reçu. André était aussi catastrophé que moi, mais il a trouvé le moyen de me calmer parce que j’étais très en colère contre Réginald Martel et voulais lui envoyer une missive vitriolique. Il avait bien raison : un écrivain n’a jamais le dernier mot avec un critique.
André a quitté Québec Amérique pour fonder sa propre maison avec Gaétan Lévesque : « XYZ Éditeur. » J’avais retrouvé Victor-Lévy Beaulieu entretemps pour « Le réflexe d’Adam ». André hésitait devant cet essai personnel qui n’était guère au goût du jour.
ENTHOUSIASTE
Personne ne voulait d’un « Été en Provence » écrit avec Danielle. Victor-Lévy l’avait refusé. André s’est montré enthousiaste. Il aimait le texte, le sujet et a décidé de le publier dans la très belle collection Romanichels. Ce fut une joie encore une fois. Pas la célébrité ou la consécration, mais des ventes honnêtes. Il a tenté de nous diffuser en Europe, sans succès. Il devait accepter avec autant d’empressement « Le tour du lac en 21 jours » et « Le bonheur est dans le fjord ». Je suis revenu chez Victor-Lévy Beaulieu pour « Écrire, souffleur de mots ».
Une commande de mon ami.
Nous sommes demeurés en contact, échangeant des missives, surtout avec l’arrivée de l’ordinateur et du courriel. Plus de trente ans d’une correspondance où nous parlions de livres, d’écriture et d’édition, des moments plus difficiles de nos vies. De nos doutes, de nos peurs aussi.
André était inquiet de ses « trous de mémoire ». Son père avait été emporté par la maladie d’Alzheimer et il craignait beaucoup d’avoir cet héritage. Il passait des tests pour se rassurer et savoir s’il était correct.
« Je vois que nous avons chacun nos hantises. En ce qui me concerne, j’ai eu une grande joie quand le Dr Robillard, spécialiste de l’Alzheimer, et, après moult examens, y compris une ponction lombaire, m’a confirmé que mon cerveau était normal… pour mon âge ! J’ai eu comme un grand soulagement. Je l’ai été d’autant plus que mon frère… connaît beaucoup de ratés, côté mémoire. Moi aussi, du reste, mais je suis NORMAL. J’arrête donc de paniquer à ce sujet et je me dis que je devrais pouvoir “toffer” quelques années encore. Après, on verra… » (Correspondance Paré-Vanasse)
Cette terrible maladie aura fini par le rattraper et le silence s’est glissé entre nous tout doucement.
J’ai appris son décès par Jean-François Crépeau. Je ne le croyais pas et je suis demeuré quelques jours tout recroquevillé en moi, incapable de faire un geste ou un appel. Comme si on m’avait scié les jambes. C’est alors que je me suis remis à la lecture de notre correspondance pour entendre sa voix, le voir s’agiter, affirmer quelque chose et partir dans son rire si particulier. Pour y retrouver le passionné, l’enthousiaste, l’amoureux des mots et des textes peaufinés comme des pierres précieuses.
ACCEPTATION
Quand André vous « prenait » dans sa maison comme auteur, il vous adoptait. On s’écrivait, on se donnait des nouvelles et il téléphonait pour savoir si j’avais un projet en chantier, s’informait de ma santé et de mes nombreuses activités. Et immanquablement, nous discutions de la revue « Lettres québécoises » où il m’avait accepté comme chroniqueur en 1998. Une aventure qui devait durer plus de vingt ans. Je m’en remettais à Gaétan pour les titres que j’aurais à recenser dans les prochains numéros. Il choisissait pour moi. Je voulais sortir des sentiers que je connaissais et, surtout, découvrir d’autres auteurs.
Ce fut une expérience formidable.
Et lorsque nous allions nous étourdir à Montréal, il y avait toujours un espace pour André. Nous nous retrouvions chez lui ou encore dans un restaurant pour manger et secouer le monde de l’écriture et de l’édition. Un rendez-vous annuel. Je l’écoutais la plupart du temps. Quand arrivait la fin de nos agapes, il s’excusait, répétait qu’il était trop bavard. C’était devenu une blague entre nous.
LEGS
André Vanasse laisse un legs important. Sa grande petite maison « XYZ Éditeur » a publié toute une génération d’écrivains et d’écrivaines qui ont fait éclater les balises de la fiction québécoise. Il a déniché Louis Hamelin, Christian Mistral, Andrée A. Michaud, Lise Tremblay, Pierre Gobeil, Jocelyne Saucier, Denys Thériault, Yann Martel, son célèbre « Histoire de Pi » traduit en français et nombre d’autres. Des moins connus aussi, comme moi et Donald Alarie.
Combien de fois nous avons discuté du formidable roman « Les failles de l’Amérique » de Bertrand Gervais, qui n’a jamais reçu le crédit qu’il aurait dû avoir ! Un très grand livre qui n’a pas trouvé son espace et la lumière qu’il faut pour rayonner. J’allais oublier Sergio Kokis, qu’il a diffusé au Québec et ailleurs, Félicia Mihali, qui a fait ses premiers pas comme écrivaine avec Vanasse et « Le pays du fromage ». Une liste impressionnante et des prix littéraires qu’il collectionnait avec bonheur.
André faisait confiance à ses écrivains et n’y allait pas à la pièce. Il misait sur le long terme et pouvait accepter un ouvrage « un peu moins fort » parce qu’il savait que cela déboucherait sur autre chose. Victor-Lévy Beaulieu avait aussi cette qualité. Il y a des livres qui se présentent comme des ponts qui permettent de passer sur une autre rive.
Quel travail et quelle collaboration lors de la rédaction de mon « Voyage d’Ulysse » ! Un corps à corps chapitre après chapitre pour en trouver l’orientation et la justesse. Je pense que nous avons refait le périple cinq ou six fois ensemble.
Il était aussi très attaché à Claude Le Bouthillier, qu’il a accompagné jusqu’à la fin. Un homme que j’aimais profondément. Nous avons collaboré pour lui rendre hommage dans un numéro de « Lettres québécoises » qui lui a été consacré et il était particulièrement fier et heureux de mon texte.
« En clair, j’ai vécu une période extrêmement difficile, sans doute parce que, physiquement, je n’étais vraiment pas en forme. Quoi qu’il en soit, je veux m’excuser de n’avoir pas pris le temps de lire ton profil, qui est l’un des plus beaux que j’ai lu sur Claude et sur l’Acadie. J’irai plus loin : ce texte est un bijou. » (Correspondance Paré-Vanasse)
Un grand écrivain de l’Acadie avec un souffle et une puissance troublante. Un humain exceptionnel.
Il a continué à s’occuper de nos manuscrits, Danielle et moi, même après la vente de « XYZ Éditeur ». Il s’installait dans nos histoires, utilisait le jaune pour souligner les passages qu’il aimait particulièrement ou encore le bleu quand il remettait en question un paragraphe. C’était un plaisir, ces échanges croisés. Je l’ai fait jusqu’à ce que sa mémoire commence à avoir de sérieux ratés. Il se répétait alors dans ses commentaires et pouvait me signaler des choses qui n’étaient pas dans le texte. Mais il y avait des éclaircies, comme une illumination, où il redevenait le lecteur formidable qu’il était. C’était une trouée de soleil dans une journée bougonneuse et encombrée de nuages.
HOMME
Un formidable éditeur, un humain exceptionnel, un bon vivant et un être positif, même après les moments difficiles qui ont suivi la vente de « XYZ Éditeur ». Il se sentait responsable envers ses écrivains, coupable de les avoir abandonnés. Nous en devisions souvent même s’il ne voulait pas trop ressasser des regrets.
Il chérissait l’Espagne et se présentait à ses cours d’espagnol jusqu’à la fin presque. Il parlait très bien cette langue, aimait le bon vin, la vie, la campagne, les rires et l’amitié. Je perds un éditeur, mais aussi une présence unique et généreuse.
Je sais, rien ne sera pareil, puisqu’il ne sera plus là pour souligner les passages qu’il goûtait ou ceux qui claudiquaient. Je perds ma référence et mon âme sœur.
Il a consolidé la littérature d’ici avec toute une génération de nouveaux venus (qu’il avait souvent eus comme étudiants), tenait la barre de « XYZ Éditeur » sans se verser de salaire pour maintenir la petite maison à flots. Il fallait adorer les livres et les auteurs pour faire ça, aimer les mots par-dessus tout.
Et il a sacrifié sa vie de romancier pour les autres. Je garde un souvenir impérissable de « La Saga des Lagacé ». Un très bon écrivain. J’ai eu le bonheur de l’accompagner dans l’aventure de son dernier ouvrage : « La flûte de Rafi. »
Je vais penser à lui en rédigeant mes chroniques ou encore en me risquant dans les pays de la fiction. Il était celui qui lisait par-dessus mon épaule, avec la belle Samm de Victor-Lévy Beaulieu, qui était toujours la première à surprendre la voix du chantre de Trois-Pistoles.
Merci à la vie de m’avoir fait te croiser André, merci pour tout ce que tu étais et ce que tu resteras à jamais pour moi. Et te voilà bien installé dans nos mémoires et c’est peut-être une forme d’immortalité, même si tu ne croyais pas à ce genre de fable.
Nous avons misé sur les mots, mon cher ami.
Merci mon grand, mon formidable lecteur et pionnier de cette littérature dont nous étions si fiers. Il faudra bien qu’un prix littéraire porte ton nom parce que tu as été un rouage indispensable et nécessaire de notre imaginaire. Autant comme éditeur que comme diffuseur en tenant à bout de bras « Lettres québécoises », qui fête ses cinquante ans d’existence cette année grâce à ton énergie et ton travail exceptionnel.