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jeudi 4 juin 2026

GILLES PELLERIN TRAVAILLE EN DEMI-TON

GILLES PELLERIN propose un recueil de nouvelles étonnant avec «Ï bémol», soixante et seize textes bien tassés, 235 pages qui prend peut-être sa signification dans le bémol musical qui consiste à abaisser une note pour la rendre plus intime, plus chaude et près de l’auditeur. Des textes courts (une ligne pour nous indiquer un arrêt ou une direction) et d’autres couvrant quelques feuillets. L’écrivain aime surtout se mesurer aux mots pour tricoter des phrases précises et dépouillées de tout superflu. J’ai peu fréquenté Gilles Pellerin, malheureusement, spécialiste «du petit genre» et je m’en veux un peu maintenant. 

 

Gilles Pellerin sait regarder et saisir l’instant, le moment qui tient en équilibre fragile et change tout. Le lieu également, aussi important pour lui que le personnage ou l’intrigue. Son premier texte m’a happé. Quand un écrivain vous rejoint dans vos habitudes, le pari est gagné. 

J’aime lire sur un banc, à l’ombre d’un arbre généreux de ses feuilles. Le parc national de Pointe-Taillon, par exemple, était, il n’y a pas si longtemps, mon lieu de prédilection. Je profitais d’une randonnée à vélo pour m’arrêter près d’un étang ou sous un grand pin pour ouvrir des ouvrages négligés depuis trop longtemps. 

L’an passé, ce fut «Le dernier des Mohicans» de James Fenimore Cooper qui m’attendait depuis des années. Pas depuis 1836 tout de même, l’année de sa première publication. J’ai lu cette épopée qui remonte aux années 1700 et aux guerres entre Français et Anglais en Amérique du Nord face à un beau parterre de fougères. 

 

FUSAIN

 

Gilles Pellerin, c’est l’art de la miniature, de l’esquisse, du fusain, je dirais qui permet de saisir l'instant qui change tout. 

Le voilà dans un parc, toujours au même endroit avec un ouvrage qui le décourage et le met un peu en colère. Ça m’arrive de grogner en secouant un roman, un recueil de nouvelles que je ne trouve pas digne d’être devenu un volume. Il lève les yeux et elle est là, concentrée. Une liseuse totalement happée par le contenu de son livre. 

 

«Je me suis mis à promener mes livres préférés comme on promène son chien, d’abord dès le lendemain, à la même heure, puis carnet en main pour consigner réussites et absences. Il n’y a pas abondance de parcs dans notre ville, et pas tant d’heures que ça dans une journée. J’espérais ainsi découvrir son moment de prédilections. J’ai plutôt constaté qu’elle était imprévisible.» (p.8)

 

Attiré par la liseuse ou par l’ouvrage qui capte toute son attention? Un amour des livres ou un phantasme de lecteur?

À peu près tout devient sujet d’écriture pour lui. J’ai l’impression de suivre un marcheur qui déambule lentement en regardant autour de lui. Et comme ça, il s’arrête, ouvre un bouquin, se penche sur une phrase pour la souligner. Parce qu’elle peut servir plus tard à construire un texte ou bien elle sera reléguée aux citations qui n’ont pas su s’imposer.

Pellerin est une sorte de chroniqueur du quotidien qui va sur la pointe des pieds, pour n’effaroucher personne. 

 

CŒUR

 

L’écrivain est un lecteur et lire pour lui est aussi important qu’écrire. Vous le savez maintenant, l’écriture est avant tout une lecture, je l’ai souvent répété. 

Et je souris devant ses réflexions sur le travail, des rituels, l’amitié, l’amour, la solitude, une réunion ou la fin d’un couple. Il y a également la maladie qui frappe à gauche et à droite sans que l’on puisse faire quoi que ce soit. 

Et me voilà emporté par ce narrateur qui raconte si bien et, surtout, me retient avec un mot, un clin d’œil ou une remarque fine. Un solitaire qui a ses habitudes, ses manies, ses obsessions, on s’en doute. Et je pense à Monsieur Archambault, qui se veut si discret et qui s’attarde à une couleur, un son, une musique ou encore un bout de phrase qui flotte dans l’air comme un parfum à peine perceptible. J’aime ces écrivains qui savent raconter la vie en toute sa simplicité.

 

«J’occupais ma solitude à… rien ou à peu près, sinon à tirer de l’expérience inédite de la dépression un prolongement littéraire. Littéraire jusqu’à l’emploi de l’imparfait, pour la distance, celle qui rapproche de soi, ce qui me donnait l’impression d’y être tout en n’y étant pas. Ma mise à l’écart du présent allait jusque-là. Espoir de rémission : peut-être me rendrais-je assez loin pour pouvoir en parler au passé. Écrire offre l’avantage de donner le choix du temps verbal. De préférence, ne pas verser dans la complaisance ni l’épanchement. Meilleure garantie de sobriété : un texte court, ce qui correspond à ma manière habituelle. Il importait plus que jamais de faire les choses à ma manière!» (p.34)

 

La distanciation, ce pas en arrière pour mieux saisir le moment, sans se laisser emporter par l’émotion. Pas facile de raconter qu’un intrus s’est faufilé dans vos cellules et que, peut-être, ce sera lui qui aura le dernier mot. 

Une élégance qui garde une juste perspective sur certains événements heureux ou moins satisfaisants. Voilà la manière de de cet écrivain.

 

ÉCRITURE

 

Des textes d’une justesse que j’admire comme lecteur et aussi comme écrivain. «Pas de complaisance ni d’épanchement». Une attitude qui permet de survoler sans trop créer de remous les hauts et les bas de l’existence. 

 

«Je mentirais si j’affirmais qu’en aucune circonstance l’indifférence à mon endroit ne m’a affecté. Si c’était le cas, je ne serais pas en train de raconter cette histoire qui, d’ailleurs, n’en est pas réellement une, car j’étais, je suis et le resterai inévitablement, celui à qui il n’arrive rien de notable. En plus, les rares fois où j’ai voulu signaler le mérite de quelqu’un, j’ai eu l’impression de parler dans le vide. J’appartiens à la catégorie des figurants.» (p.200)

 

Tout cela avec un petit sourire qui nous fait croire que ce n’est pas plus important que ça. Il est de la classe des discrets : avec Monsieur Archambault et Donald Alarie. Les liens avec ces écrivains sont un compliment, je le précise. Monsieur Archambault, avec sa démarche qui m'émeut. Donald Alarie, lui aussi, s’aventure dans ses souvenirs et des réflexions lors de ses promenades. Le genre de marcheur qui va du côté de la rue toujours à l’ombre. 

Quel plaisir que d’avancer dans l’univers de cet écrivain! Le travail, les collègues, des rencontres étonnantes parfois, certaines obligations sociales auxquelles il est toujours un peu réfractaire. Tout comme Monsieur Archambault, il préfère la solitude et ses habitudes. 

 

«Depuis l’accident, on dirait que je suis plongé dans un jeu dont les règles ont changé et que je ne suis pas sûr de comprendre. Isabelle partie, plus rien n’est pareil. C’est aujourd’hui que je mesure la part silencieuse qu’elle jouait dans la conduite de ma vie. Là où il y avait des pleins ne se trouve plus que le vide. Je vis un demi-ton en dessous de la réalité. J’ai même l’impression que tout ce qui m’arrive découle de sa mort, que tout commence par son absence, y compris ce qui importe le plus. Par exemple, je me pose la question suivante : si elle vivait encore, éprouverais-je pour Jérémie, notre fils, ce que je ressens maintenant?» (p.203)

 

J’aime la texture de ses textes et la profondeur qu’un lecteur distrait ou trop pressé ne pourra saisir. Il faut accompagner Gilles Pellerin, flâner en prenant tout le temps de laisser ses mots se déposer en vous.

Toujours le ton juste et avec un petit sourire qui enrobe le tout. Une écriture qui me convient même si, parfois, dans mes élans, j’ai tendance à jongler avec les images. Je ne peux résister au plaisir de vous proposer un autre extrait de «Ï bémol».

 

«Ce matin, j’ai vu la Mort au loin, droit devant, sans savoir si elle venait à ma rencontre ou si elle s’éloignait.» (p.245)

 

Ça fait de Gilles Pellerin un humaniste remarquable qui ne se lasse pas de scruter la vie et celle de ses proches. Une véritable exploration du quotidien en retenant son souffle. L’art de tout dire sans jamais donner l’impression d’avoir fait un effort. C’est peut-être une forme de magie.

 

PELLERIN GILLES : «Ï bémol», Éditions de l’Instant même, Longueuil, 2026, 254 pages, 34,95 $.

https://instantmeme.com/livres/i♭-i-bemol/

mercredi 27 mai 2026

LA PIEUVRE NOUS DONNE UNE LEÇON DE VIE

J’AI BIEN ENVIE de vous parler de la pieuvre après la lecture du roman d’Anne Catherine Bomann intitulé «L’aquarium». Parce que cet animal unique est troublant. À commencer par sa vie courte qui prend fin à la reproduction. Lors du rapprochement, le mâle, après avoir donné sa semence, est souvent dévoré par la femelle. L’accouplement est fatal pour celui-ci. Et lors de la naissance des petits, la pieuvre succombe. Une tragédie digne des classiques grecques. Sans compter que cet animal solitaire ne va vers ses semblables que pour la continuité de l’espèce. Madame Bomann échafaude une belle intrigue autour de Rosa dans son ouvrage et fait un parallèle avec Vigga, une jeune fille qui peine à trouver sa place dans la société. Elle pourrait dériver sans se porter plus mal cependant. Il y a son amie Maiken avec qui elle partage tout et cela lui suffit. Mais la communauté danoise ne l’oublie pas et tente de lui dénicher un emploi. Elle profite d’un programme d’insertion pour vivre un stage, à l’aquarium de la ville, un lieu où l’on garde des animaux marins dans de grands bassins. Une sacrée besogne de nourrir ces bêtes qui fascinent les visiteurs, à commencer par Rosa, la petite pieuvre, qui prend ses aises dans sa piscine privée. 

 

Vigga est obligée de se présenter à l’aquarium pour effectuer ce qu’on lui demande. Tout sera vite terminé. Elle a l’habitude de ces immersions et ne crée jamais de remous, garde le profil bas, se contente de faire le nécessaire pour avoir droit aux prestations. Elle se laisse porter par les jours et les tâches qu’on lui confie sans ronchonner. Pas qu’elle soit indifférente, mais aucun métier ne la fascine au point d’y consacrer toutes ses énergies. 

La société danoise est renommée pour ses politiques sociales et Vigga en profite d’une certaine façon. Il semble que nul n’est largué dans cette société et il y a toujours quelqu’un pour lui tendre la main, pour l’aider à trouver un emploi qui pourra lui plaire. La jeune femme aime les bêtes et s’affirme comme une végétarienne convaincue. 

C’est déjà cela. 

Et la voilà dans l’envers du décor, à décortiquer du poisson pour nourrir les pensionnaires, devant respecter des règles strictes. Chacun a droit à son régime. Un travail qui n’exige pas de qualifications et qui demande seulement un peu de concentration. Il suffit de trancher, de séparer et de peser les rations selon les espèces. Tout va changer cependant quand elle se retrouve devant le bassin de Rosa.

 

«J’éclate de rire, sous l’effet de surprise. Rosa me regarde droit dans les yeux, une certaine sérénité émane d’elle, me dis-je, comme si elle avait l’habitude de prendre ce qu’elle veut et de laisser le reste. Ses pupilles sont noires avec de larges tirets et je soutiens notre échange de regards de peur de le casser si je cille. La sensation de son corps qui aspire ma peau quand elle bouge le long de mon bras est entièrement nouvelle pour moi. Mais je n’arrive pas entièrement à oublier cette histoire de bec, et je suis soulagée quand Johannes me montre comment je peux, doucement, ventouse par ventouse, desserrer sa prise. Elle retourne agilement dans l’eau, tout en changeant de couleur sous mes yeux, passant du violet à un corail étincelant.» (p.91)

 

Vigga est subjuguée par cet animal et prend l’habitude de venir la voir avant d’amorcer sa journée. Une sorte de complicité, d’entente, d’amitié, se tisse entre la pieuvre et la jeune femme. Une forme d’amour, je dirais comme il peut y en avoir entre une bête et un humain. 

Je pense à la renarde qui est apparue un matin derrière la maison à Wilson. Un miracle! Vite, elle a pris l’habitude de venir faire son tour. Bien sûr, je l’ai attirée en lui offrant un petit quelque chose à manger, comme Flora le fait dans le roman de Monique Proulx. Curieuse, peu farouche, elle est demeurée sur son quant-à-soi. Elle arrivait comme ça sans prévenir. Je lui donnais un restant de repas et après, elle se roulait en boule sur le sol nu du minuscule jardin japonais. Souvent, quand je travaillais dans les plates-bandes, elle venait et s’allongeait, le nez dans sa queue, sous le plus gros pin ou encore dans son lieu favori près du bassin d’oiseaux. 

Je continuais à désherber en lui parlant. 

Elle surveillait tout ce que je faisais pourtant. Comme si elle se demandait pourquoi je m’agitais autant. Une seule fois, quand je l’ai nourrie, elle m’a léché les doigts. Et, lorsque j’allais à la poste au coin, elle me suivait en trottinant à mes côtés. Elle est apparue avec trois renardeaux un peu plus tard. Ils ne s’approchèrent jamais. Peut-être qu’ils avaient reçu la consigne de garder leur distance. Et elle a disparu pendant un mois pour ressurgir comme si de rien n’était, toute belle et patiente. Je ne me lassais pas de son regard attentif et de ses grands yeux qui passaient du jaune ambré au brun. Et elle n’est plus revenue. Partie pour de bon cette fois. Elle était peut-être rendue à bout, parce que la vie des renards est plutôt courte. 

 

CONTACT

 

La stagiaire s’attache à Rosa. Elle aime ce contact quotidien, quand elle vient s’enrouler autour de son bras. Comme si la pieuvre et la jeune femme se reconnaissaient dans leur solitude. Et comment ne pas être fascinée par une bête aussi singulière? Vigga lit tout ce qu’elle peut trouver sur les pieuvres pour comprendre ses réactions et ses comportements. Comme je l’ai fait en cherchant à connaître les occupations des renards et leurs habitudes.

 

«On peut dire qu’elle goûte et sent avec ses bras. Elle est capable de se souvenir d’objets qu’elle n’a jamais vus, mais seulement touchés. Huit bras, chacun possédant un certain degré d’autonomie, ce qui semble lui permettre de gérer des éléments de réflexion (collecte et traitement de l’information, décisions et exécution de certains mouvements plutôt que d’autres) pour ainsi dire indépendamment du cerveau. Penser avec les bras.» (p.8)

 

Vigga développe une véritable passion pour les pieuvres qui changent de couleur avec l’environnement ou encore selon les émotions qu’elles ressentent. Elle néglige son amie Maiken, qui se retrouve enceinte. C’est vrai que la future maman s’éloigne comme si elle se recroquevillait autour de cet embryon qui prend de plus en plus de place en elle. 

La vie est faite ainsi. 

 

TRAGÉDIE

 

Rosa pond ses œufs. La naissance des petites pieuvres marque la fin pour elle. Pour une fois, Vigga a réussi à sortir de son isolement pour s’intéresser et avoir hâte de rentrer à l’aquarium le matin. La mort de Rosa est une tragédie. Comme si on la privait d’un travail et de faire partie d’une équipe qui adore les bêtes autant qu’elle. Peut-être que, pour la première fois, elle est devenue sociable et a aimé la présence du directeur Johannes, patient et prêt à lui expliquer les mœurs de ses pensionnaires. 

Une histoire fascinante, touchante et tellement belle. J’en voulais encore et encore des moments de lecture comme ça.

 

«Il y a une certaine façon de se sentir un être humain. Un être humain qui connaît la honte, un être humain qui traverse la rue sous la bruine pour rentrer chez lui. Il y a une certaine façon pour nous d’éprouver le fait d’être au monde par l’intermédiaire de nos sens. Comment ressentir le fait d’être une pieuvre? La pieuvre apprend, elle aussi, elle se souvient, elle tend la main. La pieuvre joue aussi. Pourquoi le sentiment d’être au monde, d’être un sujet ressentant, devrait-il nous appartenir à nous seuls?» (p.175)

 

Anne Catherine Bomann, une écrivaine danoise qui a une formation de psychologue, me surprend dans ses ouvrages que La Peuplade publie en traduction. J’avais beaucoup aimé son roman «En dehors de la game» paru en 2023. Il faut s’attendre, avec cette auteure, à réfléchir sur la société et à subir les tensions qu’il y a entre le «je» et le «nous» de la collectivité. 

Une présence humaine, encore une fois, qui secoue nos certitudes, nous oblige à douter de notre propension à croire que nous sommes uniques dans le monde du vivant. Surtout un regard singulier sur la différence et la diversité. Je pense plutôt que cette romancière réussit toujours à remettre en question le rôle que l’on veut bien s’attribuer dans la chaîne du vivant. Plus, je dirais qu’Anne Catherine Bomann m’a fait aimer les pieuvres et toutes les Rosa de la mer. Elle m’a permis d’oublier l’image du monstre aux longs tentacules qu’on a trop souvent véhiculé dans la littérature et le cinéma. 

 

BOMANN ANNE CATHERINE : «L’aquarium», Éditions La Peuplade, Montréal, 2026, 296 pages, 31,95 $.

 https://www.leslibraires.ca/livres/l-aquarium-9782925416838

lundi 25 mai 2026

LE PRÉCIEUX PARADIS DE MONIQUE PROULX

JE NE SAIS trop comment aborder «Le bien ne fait pas de bruit», le plus récent roman de Monique Proulx? Comment cerner la beauté de cette écriture, de cet univers impressionniste et plein de ravissement? Une œuvre dédiée à Berthe Simard, l’amie et la confidente de Gabrielle Roy, celle qui l’attendait à Petite-Rivière-Saint-François, quand arrivait l’apaisement du début de juin. Un hommage à cette femme humble et fidèle qui aura été une présence précieuse pour l’écrivaine que l’on connaît. Monique Proulx était fascinée par sa manière d’être dans l’ombre de sa célèbre voisine. Elle l’a croisée lors d’une résidence dans le chalet de madame Roy et allait la voir en été, a-t-elle confié à l’animatrice Marie-Louise Arseneault. C’est ce lien qui soude Flora et Margaret Myre qui s’étourdit dans le monde de la littérature avant de se poser auprès de son amie qui l’attend et qui l’aime pour ce qu’elle est.

 

Flora est subjuguée par son coin de pays, le domaine de ses ancêtres. La forêt, le mont Venteux au loin, le grand lac et toutes ses ramifications. Elle travaille comme «un gars» aux côtés de son père, s’occupe de la maison et des siens, attentive à tout ce qui l’entoure, particulièrement aux animaux sauvages qui viennent la visiter. Le chevreuil toujours un peu méfiant, le renard qui ne dit jamais non à un morceau de jambon et les nombreuses bêtes qui habitent la montagne et qui se font discrètes la plupart du temps.

Dans ce lieu marqué par les gestes de sa famille, apprivoisé par trois générations d’hommes et de femmes, Flora vit dans toutes les dimensions de son être et de son esprit. 

Elle est la suite du monde dans une existence pleine de tâches qui apaisent le corps et l’âme. Elle aime cet endroit dans tous les moments du jour et des saisons. Elle se sait utile dans le matin, quand elle s’occupe des Hortense, les poules qui fournissent les œufs à la maisonnée. Et il y a sa sœur Evelyne, avalée par la maladie, cloîtrée dans son corps et sa douleur. 

Je n’ai pu m’empêcher de songer au magnifique ouvrage de Gabrielle Roy où Éveline, son personnage, rêve de l’ailleurs et part visiter son frère en Californie après toute une vie de privations. Un émerveillement que ce long voyage en autobus. 

Évelyne s’échappe de sa prison par les médias et se réfugie dans un espace bien à elle.

 

«À l’intérieur, la chambre d’Evelyne est presque une maison dans la maison. L’air frais y entre par la grande fenêtre toujours ouverte, mais tout le reste appartient à l’univers renfermé de la télévision, de la radio, des journaux. Si Flora ne venait pas s’asseoir avec elle trois fois par jour pour lui apporter de la nourriture et des médicaments et lui rappeler que des êtres réels l’entourent, Dieu sait dans quelle fissure parallèle du monde sa sœur disparaîtrait.» (p.15)

 

Et la vie pourrait continuer ainsi pour Flora, un jour prenant la place de l’autre, une corvée se glissant dans un rire, avec les poules, les repas, les travaux dans le potager et la rencontre des bêtes de la forêt qui s’approchent vers elle pour une incroyable reconnaissance.

 

BOUSCULADE

 

Margaret Myre s'impose dans la vie de Flora, une grande écrivaine devant qui «le monde entier se roule». Elle achète un chalet, celui que Flora préfère et qu’elle aurait aimé habiter. 

Plus rien ne sera pareil dorénavant, surtout pendant les étés où l’auteure oublie les frivolités de la ville et ses lecteurs pour se réfugier dans le calme, se coltailler avec des personnages qui la hantent et surtout laisser parler «la petite voix» qui résonne en elle. Flora attend son amie comme le printemps et est toujours là pour lui tendre la main. 

On le sait, Gabrielle Roy n’était guère portée sur les travaux domestiques et, pendant toute sa vie, elle en fait en sorte qu’il y ait quelqu’un pour s’occuper de ces choses. Flora ne demande que ça avec sa douceur et son cœur gros comme le monde.

Le déclic s’est fait dès les premiers instants entre elle et Margaret. Pas besoin de grandes réflexions qui tourmentent les philosophes et les écrivains qui retournent les mots pour surprendre une autre réalité. Être là, dans la beauté du moment, suffisent à Flora et Margaret. 

La nature est généreuse de grâce, de merveilles et de lieux qui vous font croire à l’harmonie et à l’apaisement. Surtout à la compassion des hommes et des femmes malgré les guerres et les haines qui font frissonner la planète. 

 

«Cette aisance entre elles, c’est comme une brise tiède, c’est comme un bon chien qui vient se blottir contre les genoux, on ne sait pas comment on a mérité ça et on en profite sans avoir envie de le savoir. Et Flora voit soudain clairement : ce que Margaret lui trouve, c’est cette connivence mystérieuse qui goûte le miel, et qui ne vient ni de l’une ni de l’autre, qui n’appartient à personne mais qui surgit du duo désaccordé qu’elles forment. Comment expliquer ça à quiconque, à Evelyne, par exemple.» (p.53)

 

Les deux «se comprennent» même si elles vivent dans des mondes différents. Et peut-être qu’elles sont des «sœurs jumelles» quand on y pense. 

Margaret se penche sur les phrases comme Flora le fait dans son potager. Les deux connaissent des fulgurances. Flora s’ouvre tout naturellement à la beauté qui l’entoure, avec Margaret, qui a besoin de ce havre de paix et de silence pour trouver la juste expression. Les deux femmes partagent leurs jours, la douceur de l’été qui leur permet alors de devenir des complices sans recourir à la parole. Elles se satisfont d’être là, conscientes des heures qu’elles dégustent comme une tisane odorante. 

 

LA VIE

 

Tout doucement, le temps file et la vie apporte son lot de bonheurs et d’épreuves. Le lieu est convoité par des gens d’affaires qui aimeraient attirer les touristes et faire du paradis de Flora et de Margaret un centre de plein air et de ressourcement. Le clan résiste, mais comment protéger un éden que tout le monde désire?

Un thème récurrent dans l’œuvre de Monique Proulx. 

La maison familiale deviendra un musée où Flora ne met jamais les pieds. Elle s’acclimate comme elle l’a toujours fait, même si elle a l’impression d’être souvent la seule de son espèce. Elle peut compter sur la beauté du lieu et ses bêtes qui viendront la saluer. Et il y a «ces étés qui chantent» quand Margaret s’installe pour quelques mois et qu’elles peuvent se voir tous les jours. 

Flora se retrouvera bien isolée après la mort d’Evelyne, qui reste présente dans son esprit et ne manque jamais de la semoncer et de dénoncer sa naïveté, par Rosario, son neveu, le fils qu’elle n’aura jamais et qui la dépossède de la petite maison, son unique bien. Les doux, les contemplatifs sont toujours les victimes des ratoureux qui tentent par tous les moyens d’exploiter la beauté du monde et d’en tirer profit. 

La vie est certainement un long apprentissage où il faut se dépouiller de tout ce qui nous attire et nous capte pendant des années. Même de sa propre histoire qui se retrouve dans les romans de Margaret. Peut-être que les écrivains et écrivaines sont les plus terribles prédateurs.

 

«Et toute l’heure suivante, tandis que le soleil s’empare de l’espace, que les chardonnerets font la fête et la guerre aux mangeoires et que l’été grésille au sommet de sa forme, elles parlent de la mort. Elles en parlent avec des mots délicats, respectueux, pour ne pas la réveiller, pour ne pas la malmener ou lui donner des idées de vengeance. À vrai dire, ce sont les en-allés qu’elles évoquent, ceux qui l’ont regardée dans les yeux assez longtemps pour la reconnaître. Il y en a maintenant tellement, tout un peuple clandestin qui continue de vivre accroché à leur cœur, à leur mémoire, mais où s’en iront-ils tous quand elles-mêmes perdront leur cœur et leur mémoire?...» (p.183)

 

Un roman magnifique qui nous entraîne dans la beauté du monde malgré les épreuves et les malheurs qui marquent les jours. Flora connaîtra de grandes douleurs : la mort de Margaret et le constat qu’elle n’aura jamais rien qui lui appartienne. Mais qu’importe, elle n’a qu’à se tourner vers le ciel pour se rassurer.

 

«Elle sent qu’il y a un choix à faire, maintenant, un choix absolument crucial, qu’elle ne peut en aucun cas repousser, dont le reste de sa vie dépend. Ou elle s’abandonne à la détresse, complètement, et alors à jamais le noir l’accompagne dans ses faits et gestes, le noir baigne le moindre recoin de son âme même sous le soleil le reste de ses jours. Ou alors, ou alors. Elle lève la tête, regarde le ciel comme elle le fait si souvent. Parfois incendiaire comme maintenant ou chargé d’ombres, parfois bleu sans histoires ou noir piqueté d’étoiles, toujours là. Elle le voit tout à coup pour ce qu’il est vraiment. Un toit, un toit infini, infiniment hospitalier, déployé au-dessus d’elle au-dessus de tout en protection souveraine, qui permet à l’herbe au moustique au lac au chevreuil à la vie de respirer jusqu’à la fin. Qu’a-t-elle besoin d’autre chose?» (p.263)

 

Ce qui importe, c’est d’ouvrir les yeux dans le matin, de regarder autour de soi pour ressentir la beauté qui s’étend partout et en soi, pour être conscient de l’immense privilège d’être vivant dans un recoin du paradis. 

Monique Proulx aspire encore une fois à la paix et à la sérénité malgré les tensions du monde et les dangers que l’humanité constitue pour la planète. Une écriture ample, belle de toutes les surprises où Flora devient témoin de ce qui porte tous les êtres autour de soi. Une leçon d’être dans la splendeur de l’univers. Un roman magique qui chante et enchante.

 

PROULX MONIQUE : «Le bien ne fait pas de bruit», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 272 pages, 27,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/bien-fait-pas-bruit-4149.html

jeudi 14 mai 2026

LA RÉALITÉ DES ÉCRIVAINS VIEILLISSANTS

LES ÉCRIVAINES ET LES ÉCRIVAINS vivent des situations dont on ne parle jamais. Ils sont des milliers à expédier un manuscrit à un éditeur et très peu ont la chance de voir leur travail devenir un livre. En sachant qu’il y a plus de 200 maisons d’édition au Québec, imaginez le nombre d’hommes et de femmes qui souhaitent avoir leur nom sur la page couverture d’un ouvrage. Un nombre effarant de textes se retrouve sur la table des directeurs littéraires. Certainement plus de 100000 manuscrits par année dans tous les genres connus. C’est-à-dire que des milliers d’auteurs attendent un appel, espèrent recevoir un message qui leur ouvrira les grandes portes du monde de la littérature. Tous veulent vivre cet instant magique où l’on apprend que son travail deviendra un livre qui aura sa place dans les librairies et que les gens pourront se procurer. Et la célébrité avec ça, peut-être, si on a du génie. Un moment qui peut changer une existence. Du temps de ma jeunesse, les éditeurs avaient la gentillesse de nous répondre. Ce n’est plus tellement le cas. Maintenant, on vous prévient. Pas de réaction en cas de refus. Au bout de trois mois, si rien ne s’est produit, votre chien est mort. Des jours d’espérance, de silence où l’auteur passe de la joie d’avoir terminé un manuscrit à la déception. Des milliers à soupirer dans l’antichambre des éditeurs. C’est pire que d’attendre dix heures à l’urgence. Parce que dans le système hospitalier, on finit par s’occuper de vous et il y a toujours un médecin qui va vous recevoir.

 

Nathalie Fredette, dans «Nue devant des fantômes», nous entraîne dans ce drôle d’univers, celui des efforts qu’une écrivaine fait pour arriver à retenir l’attention d’un éditeur. Son titre plutôt étrange vient d’une missive de Franz Kafka où il mentionnait «qu’écrire des lettres, c’est se mettre nu devant des fantômes». Tout dire, ne rien cacher et se livrer à un proche ou un inconnu dans un billet, une confidence ou un appel. Prendre le temps d’écrire à un ami ou à un éditeur en devenant un peu un autre, en jouant un rôle en quelque sorte. 

 

«Ces lettres imaginaires adressées à des éditeurs fantômes font état de ma déconvenue, relatent mes errements dans l’épais brouillard, racontent mes “incursions dans le néant”, pour citer encore Woolf. Puissent-elles rappeler 

 toutes les plumes inspirées que la soumission d’un manuscrit ne doit pas faire perdre de vue la mission : écrire vaille que vaille, même en vain, si tel est le désir.» (p.11)

 

C’était facile avec Victor-Lévy Beaulieu et André Vanasse. Juste une petite note. Pas besoin de présentation, d’analyser mon manuscrit, de devenir un auteur qui se déguise en chroniqueur pour louanger mon travail. J’expédiais mon texte avec une phrase du genre : «Voici mon dernier, j’espère que ça va aller.» Et je recevais une réponse une semaine plus tard. Quand Victor-Lévy disait que «c’était du bel ouvrage», je savais qu’il n’y avait pas grand-chose à changer. C’était autre chose avec André. Il me demandait souvent de retravailler un paragraphe, me questionnait sur un personnage ou encore sur la chute d’un chapitre. Je retroussais mes manches pour revoir le passage litigieux et nous finissions par nous entendre. Je mentionnais dans une chronique où je rends hommage à André après son décès, de l’incroyable échange de lettres et de commentaires qui a marqué la rédaction de mon roman «Le voyage d’Ulysse». C’est unique, de quoi faire des envieux. Sans lui, mon épopée ne serait jamais devenue ce qu’elle est.

Et me voilà maintenant orphelin, sans éditeur, un itinérant qui doit tendre la main après avoir placé une dernière virgule dans son manuscrit. Je me sens comme le quêteux de mon enfance qui cognait à toutes les portes de la paroisse pour recevoir quelques sous. Et il y a cette présentation obligatoire. J’y arrive mal. J’ai l’impression d’écrire une fiction quand je me mets à la tâche. C’est peut-être le réflexe du chroniqueur qui fait surface. 

Je déteste cet exercice. Comme s’il fallait devenir un spécialiste de soi en offrant son ouvrage. Je me sens alors comme un encanteur qui tente de vendre un cheval borgne. Qui suis-je pour parler de moi?

 

TENTATIVES

 

Nathalie Fredette écrit des missives élaborées à des éditeurs fictifs du Québec. Il y a des indices et je me suis amusé à deviner les maisons qu’elle vise malgré le maquillage. Et à des directeurs étrangers dans la dernière partie du roman, comme si elle désespérait de retenir l’attention d’un Québécois. 

Des lettres plutôt longues, assez pour rebuter un éditeur qui se bat avec le temps et qui ne lit jamais plus de vingt pages d’un texte. Ce n’est pas une lecture, mais un tri qu’effectue un éditeur d’abord. Je ne pense pas qu’une telle lettre, dans la réalité, réussirait à émouvoir un grand manitou de la littérature. 

Madame Fredette a publié plusieurs ouvrages pour la jeunesse et quelques titres pour les adultes. Ça devrait ouvrir des portes, mais on se rend compte que le passé ou la bibliographie n’impressionne plus les «faiseurs de livres» et que ça peut se retourner contre vous. C’est même un terrible handicap que de posséder plus de passé dans son aventure littéraire que de futur. 

Je connais nombre d’écrivains qui ont une œuvre derrière eux et qui n’arrivent plus à retenir l’attention d’un éditeur. Certains ont renoncé. Inutile de se battre contre l’âgisme ou le temps. Il n’y a plus guère de place pour les auteurs de 70 ans et plus à moins d’être une vedette comme Monsieur Archambault. C’est pourquoi je le vénère et l’admire. Il a su déjouer la vieillesse.

Madame Fredette a des contacts, ses anciens éditeurs, et c’est vers eux qu’elle se tourne d’abord. Elle se bute au silence. Je connais cette impression d’être un produit que l’on enlève des tablettes parce que la date de péremption est passée. La terrible sensation de se sentir en dehors du monde, de ne plus avoir sa place et d’être de trop. Le pire : de ne plus être vivant et d’être juste bon pour le CHSLD. 

 

«Ces lignes soulignent simplement combien un écrivain s’accroche aux mots qui lui sont envoyés, même aux plus banals, courts, convenus, entendus, évidents, désolants… Combien il s’accroche à “cette désespérante réponse toute faite dans laquelle on cherche le mot encourageant” qui fait oublier la suite, c’est-à-dire l’essentiel : votre manuscrit ne nous intéresse pas. D’où l’importance de répondre, comme tu l’as bien saisi! Éditeurs, manifestez-vous, même brièvement! Un mot de vous fait toute la différence! Il encouragera des vocations ou les étouffera. Il sauvera des vies ou y mettra fin.» (p.61)

 

C’est le drame de l’écrivain et de l’écrivaine qui migrent vers «l’âge d’or». Être rejeté du monde, ignoré et surtout se sentir vétuste et d’une autre époque.

 

FRÉNÉSIE

 

Nathalie Fredette y va avec une belle frénésie et une énergie jubilatoire. Elle plaide pour son recueil de nouvelles, pour garder sa petite place dans la confrérie des écrivains et des écrivaines. Elle avoue qu’elle n’est pas du côté de la mode ou de la tendance du jour. On le sait, ce qui importe maintenant, c’est «l'ego» de l’écrivain. Tous ceux et celles qui ont droit à quelques minutes de gloire à la radio ou à la télévision doivent être «des égos». On oublie alors le livre, cet objet obsolète, pour s’attarder au vécu de l’auteur ou de «l’auteurisse». C’est l’homme ou la femme que l’on vend. Une marchandise comme une autre. Une autobiographie de préférence ou encore un auteur qui avoue candidement qu’il s’est «autofictionné» pour faire vrai. Voilà, tout est dit. C’est du réel, c’est du concret, pas de la fiction ou de l’imaginaire. Auteurs, avouez tout et inventez-vous une biographie!

Bien sûr, il y a des exceptions. 


«Nue devant des fantômes» est un magnifique plaidoyer pour la littérature. Celle qui dérange, qui interpelle, qui ébranle et qui fait que l’on respire un peu différemment après avoir suivi un écrivain dans son aventure. Avec beaucoup d’humour, madame Fredette parle de son amour de la lecture, des écrivains et écrivaines qui la nourrissent et lui donnent la force d’espérer. J’ai goûté particulièrement sa missive à un éditeur afghan. Magnifique! Sa signature surtout.

 

«Allah est grand. Moi, petite et grosse.» (p.129)

 

Toujours est-il que Nathalie Fredette met le doigt sur une situation que l’on peut déplorer ou ignorer. Que deviennent les écrits des écrivains qui vieillissent ou prennent de l’âge et que l’on repousse dans une sorte de purgatoire quand ils n’ont pas la sagesse de se taire. 

L'écrivaine bouscule la dictature des best-sellers et du succès qui fait courir les foules dans les salons du livre. Faut-il se droguer, avoir vécu l’itinérance, avoir été séquestrée par des talibans ou encore avoir gravi l’Everest à reculons pour trouver sa place dans les fabriques de livres?

Bien sûr, il y a toujours des éditeurs sérieux qui aiment les textes et les véritables écrivains et écrivaines. Nous n’avons qu’à lire le dernier roman de Monique Proulx, «Le bien ne fait pas de bruit» pour être rassurés. Un ouvrage magnifique qui nous permet de nous risquer tout doucement dans la beauté et l’émerveillement du monde et nous fait oublier les récits jetables.

 

FREDETTE NATHALIE : «Nue devant des fantômes», Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2026, 144 p., 26,95 $

 

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/728/nue-devant-des-fantomes