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lundi 14 septembre 2026

LOUIS-PHILIPPE HÉBERT NOUS CONFOND

LOUIS-PHILIPPE Hébert est peut-être l’écrivain le plus méconnu de sa génération. Il a signé jusqu’à maintenant tout près d’une cinquantaine d’ouvrages. Des romans, des nouvelles, des récits, de la poésie et du théâtre. Un touche-à-tout qui a remporté le prix du Gouverneur général de poésie avec Marie Réparatrice en 2015. Et d’autres prix importants ici et là, comme le prix du festival de poésie de Montréal sans que cela ne vienne troubler sa quiétude. Il ne fait pas souvent les manchettes, même si plusieurs de ses livres ont été traduits en espagnol, en anglais, en russe, en azéri et en roumain. Pour ceux et celles qui ne le sauraient pas, l’azéri est une langue parlée en Azerbaïdjan et en Iran. Plus de 25 millions de personnes utilisent cette langue. L’écrivain vient de publier Le Salon de l’auto et autres histoires, un ensemble de nouvelles. Le texte principal donne son titre à l’ouvrage où Denise et Adam se croisent sans vraiment se voir. Onze textes qui explorent les territoires de l’identité, les liens qui unissent les individus, la communication et l’être tout simplement dans un monde complexe et souvent déroutant.

 

Le Salon de l’auto, sa première nouvelle, occupe presque la moitié du recueil et s’impose avec une soixantaine de pages. Tout tourne autour d’un espace du Salon de l’auto qui s’est tenu au Palais du commerce en 1956, où le clou de la manifestation était une Citroën, une auto fabriquée en France, la récente DS (déesse comme l’écrit Hébert), qui fascine les amateurs. Il faut dire que les fabricants n’ont pas lésiné pour attirer les passionnés de mécaniques. 

Ils ont placé la nouvelle «déesse» sur un plateau qui pivote devant les visiteurs pour la présenter dans toute sa splendeur. La voiture s’ouvre et se sépare en deux sections pour montrer l’intérieur et différents éléments de la merveille. Comme si on se faufilait dans les entrailles de la machine pour en percer les secrets. La carrosserie est coupée en deux parties égales, comme tranchée au laser. Le curieux peut s’attarder au moteur, à la suspension, à l’habitacle et aux sièges. Après un tour complet, le véhicule se referme comme une coquille et retrouve son allure normale. 

 

«L’observateur, s’il est positionné devant le nez de la voiture la voit en deux parties, l’une en face de l’autre, apparemment jumelles, mais décidément pas identiques. Selon le moment où il a pris position, le point de vue varie. Parce que, vous allez voir, il y a un mouvement derrière tout cela. Ce mouvement, qui a mené à l’ouverture surprenante de l’auto tranchée par le milieu, atteint soudainement son apogée et s’affaire à ramener le tout à son état initial. Sans se presser, suivant le même rythme qu’à l’ouverture, se reconstitue comme on s’y attendait une voiture complète, prête à rouler même si pas.» (p.12)

 

Cette Citroën permet à Louis-Philippe Hébert d’amorcer une réflexion sur l’anatomie humaine qui est formée de deux parties différentes et jamais identiques. Tout le règne animal obéit à cette curieuse loi. Deux éléments soudés donnent l’être vivant. Tout comme il faut un homme et une femme pour perpétuer l’espèce. Deux êtres autonomes qui ont besoin l’un de l’autre pour que la vie soit la vie.

 

OBSERVATION

 

Denise et Adam vont voir «la déesse» tous les jours parce qu’ils ont l’impression que ce spectacle les concerne personnellement. Certains événements récents de leur vie les obligent à prendre un tournant. Leur existence trouvera une nouvelle direction. Comme si une force extérieure les avait coupés de leur désir. Elle travaillait comme comptable et lui rêvait d’être dentiste. Ce qu’ils ignorent, c’est que leur quotidien a des conséquences l’un sur l’autre, même s’ils ne se connaissent pas et qu’ils resteront de parfaits étrangers. Une société forme un tout. Ce qui arrive à l’un touche aussi l’autre.

Adam a échoué à un examen final qui en aurait fait un dentiste. Denise a approuvé un prêt important à l’étudiant pour qu’il achète une chaise du dernier modèle qui coûte une petite fortune pour recevoir ses futurs clients. Elle est rétrogradée pour avoir, par cette décision, fait perdre de l’argent à la banque. Lui doit trouver autre chose pour satisfaire ses besoins. Tous les deux voient dans cette auto qui se déplie et se replie une métaphore de leur vie. 

 

«Comme Adam et Denise, en a-t-on l’illusion. Pour l’instant. Mais pour eux, le raccord ne saurait tarder. Le hasard ne les a pas réunis pour rien autour de cet exhibit dont les mécanismes évoquent les automates d’une époque qu’ils n’ont pas connue, mais dont ils ont entendu parler. On y reviendra. Pour l’instant, ils ont là devant eux une perspective incroyable sur leur vie entière.» (p.21)

 

Ce n’est pas qu’une automobile que l’écrivain décrit avec une précision chirurgicale. Cette merveille de la technologie qui s’offre «intimement» aux regards des visiteurs devient une métaphore de l’individualité, de l’identité et des liens qui nous unissent. Denise et Adam sont subjugués. Ils se coupent d’une vie qui semblait faite pour eux et, quoi qu’il arrive dans leur futur, ils ne seront plus jamais tout à fait les mêmes. 

Ils sont semblables aux sections du véhicule qui s’éloignent l’une de l’autre sans pour autant parvenir à retrouver leur état premier. Hébert superpose les problèmes existentiels de Denise et Adam au spectacle de cette Citroën qui s'éventre. 

Comment ne pas être happé par cette réflexion sur le collectif et le privé, l’individualité, l’humain branché à son milieu et qui bouscule ses contemporains par ses décisions, ses réussites comme ses défaites?

 

CONFIDENCES

 

Louis-Philippe Hébert, avec sa façon de se glisser dans son histoire pour placer un commentaire, se rapproche de ses lecteurs. Nous devenons son confident et nous pouvons mieux comprendre ses descriptions du réel et ses observations métaphysiques. 

Parce que ces onze nouvelles sont avant tout une réflexion sur la communication. L’écrivain est troublant dans Conversations télépathiques avec les ventriloques, où il secoue la voix, qui ne peut pas être qu’une suite de sons, une trame inaudible. Le verbe pour être doit s’incarner dans un individu qui la porte et la transforme selon ses émotions, le moment ou encore le lieu. La parole, c’est la vie et peut-être l’âme.

 

«Cette séquence évidemment ne s’applique pas quand je suis en présence d’un seul d’entre eux. Seul, il ne s’obstine pas. Celui-là parle comme on souffle un baiser, diriez-vous si vous sentiez son haleine se poser sur votre joue. Détrompez-vous! Il n’y a pas d’amour là-dedans. Les paroles des ventriloques n’ont aucun sens, vous dis-je. Comme les miennes, sans doute. Pour eux. Pour vous. Maintenant. Seuls ou en groupe.» (p.94)

 

Le langage n’est pas qu’une qu'une suite monotone et monocorde de sons. La communication passe par le visage et les émotions que chaque mot porte. Il faut un être vivant pour transmettre la langue. C’est fort pertinent en ces temps où il est question de l’intelligence artificielle et de transferts de données par des robots. Est-ce là la façon de se dire et de se rejoindre?

Ça explique certainement les difficultés que nous avons à contacter certaines instances gouvernementales ou commerciales. La parole y est désincarnée et vidée de sa substance.

Il faut se méfier des textes de Louis-Philippe Hébert. S’il y a une histoire qui semble bien banale à première vue, rapidement un moment nous pousse dans une autre dimension. L’écrivain nous plonge dans une réflexion où l’humain, sa faculté de communiquer avec ses semblables, déstabilise. Et il y a toujours un arrêt qui permet de mieux comprendre ce qu’est l’état d’être, les contacts avec nos proches et peut-être aussi ce qui nous arrive quand le corps parvient au bout de son temps et qu’il devient un objet coupé du vivant. 

 

«Je me vois devant une épouvantable alternative : les autres, cette notion englobe l’ensemble de mes contemporains, sont-ils tous morts et je suis le seul vivant ou sont-ils tous vivants et c’est moi qui suis mort? Ah, le bonheur d’une âme quand le corps la quitte…» (p.116)

 

«Le bonheur d’une âme quand le corps la quitte…» Je suis demeuré longtemps silencieux en répétant ce bout de phrase. C’est tout l’art de Louis-Philippe Hébert. Il étonne et vous laisse étourdi avec une réflexion qui vous touche en plein cœur. Des propos qui tentent de se reconstituer peut-être pour faire un tout qui donnent un sens à la vie. 

 

«Penser n’est pas prier. Mais ça s’en rapproche un peu dans un monde où vous pouvez programmer votre tapis roulant selon tous les parcours. Le mien, aujourd’hui, c’est Le chemin de Compostelle.» (p.141)

 

Et que dire de l’humour de Louis-Philippe Hébert, qui permet de passer sur des réflexions difficiles, des moments qui montrent un côté plus sombre de l’écrivain? Il désamorce tout par un rire et une remarque qui font une trouée dans les nuages. Très belle réussite.

 

HÉBERT LOUIS-PHILIPPE : Le Salon de l’auto et autres nouvelles, Éditions La Grenouillère, Bromont, 2026, 152 pages, 24,95 $.

https://delagrenouillere.com/le-salon-de-lauto/

jeudi 10 septembre 2026

UN PORTRAIT DE SOCIÉTÉ FORT TROUBLANT

ANTOINE ACHARD vient de remporter le prix Robert-Cliche avec un roman au titre un peu étrange : Deuil et divertissement. Il a expliqué lors de son passage à l’émission Tout peut arriver de Radio-Canada qu’il avait rédigé ce livre après le suicide de son père… Ça reflète certainement plus l’état d’âme de l’auteur que l’ouvrage. Ce prix a été pendant des années décroché par des écrivaines et des écrivains originaires du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Danielle Dubé a été la première lauréate en 1984 avec Les olives noires, suivi par Jean-Alain Tremblay avec La nuit des perséides en 1989. André Girard emboîtait le pas en 1991 avec Deux semaines en septembre. En 2001, Arlette Fortin imitait ses prédécesseurs avec C’est la faute au bonheur. Enfin, Reine-Aimée Côté le remportait en 2004 avec Les bruits. Un prix littéraire pour un premier roman qui a eu ses heures de gloire et qui est un peu plus discret depuis quelques années. Un excellent tremplin pour un écrivain qui en est à ses premières armes. Antoine Achard met en scène un groupe d’amis dans la trentaine, je dirais, même si ce n’est jamais précisé. Des gars et des filles qui se connaissent depuis toujours. Certains sont en couple et d’autres sont sur le marché des amours. Tous sont financièrement à l’aise et se rencontrent souvent pour des soupers et des petites fêtes où l’on boit abondamment en discutant de tout et de rien. Une vie tout à fait ordinaire avec des personnages d’une banalité remarquable.

Tout va comme dans le meilleur des mondes jusqu’à ce qu’Auguste se faufile dans le groupe et brasse rapidement les cartes. Ce dernier se passionne pour les vêtements et la mode, dépense des fortunes pour enrichir sa garde-robe. Il passe son temps à se déguiser selon les circonstances et crée l’événement quand il apparaît en public. Pour lui, chaque sortie exige une mise en scène et il se doit d’attirer tous les regards. Avec son style flamboyant et ses tenues griffées, il parade comme un tétras des savanes pour en imposer. Il ne manquera pas d’impressionner les mâles du clan qui ne tarderont pas à l’imiter dans cette recherche d’habits rares, de chaussures de grande qualité et à dépenser des petites fortunes pour des jeans provenant du Japon ou pour une chemise ou un veston. 

 

«Georges ne croyait pas qu’un homme puisse se vêtir comme ça, c’est-à-dire aussi bien. Il imaginait ce degré d’élégance réservé aux personnages de cinéma. L’homme parade encore sur quelques mètres, s’arrête — et rend son silence à la nuit. D’un mouvement court et précis, d’une remarquable économie, il fait volte-face, reprend sa marche bruyante, se poste à moins de deux mètres de Georges, devant la vitrine du Vini Vidi Vici et, d’un coup de poignet, hisse son parapluie contre son épaule droite. Le clair de lune en fait scintiller le pommeau bijouté, un crâne d’argent.» (p.38)

 

C’est tout le roman d’Antoine Achard, une sorte de jeu, de parade où les personnages montrent leurs travers et leur superficialité. Tous vivent dans une certaine abondance, discutent de tout et de rien, aiment se retrouver entre amis, regarder le Canadien battre Toronto et goûter de bons vins.

Et Auguste le prestidigitateur fait son spectacle, impressionne et passe pour un penseur avec ses connaissances du vêtement. On se rend compte que cette carte de mode s’avère particulièrement égocentrique et frivole.

 

CLICHÉS

 

Et ils discutent de cinéma, des émissions de télévision, des relations entre hommes et femme (jamais de politique) où il faut être attentif à l’autre, comprendre et tout accepter. Ils pratiquent le surf verbal et sont incapables d’éprouver de véritables sentiments et de vivre des passions qui retournent l’être. Ils s’étourdissent pour oublier leur vide abyssal.

 

«Simone se sort les mains de ses poches pour dénombrer le nombre de vedettes qui se sont ouvert le cœur dans les dernières semaines. Ses dix doigts ne suffisent pas.

— Partout, tout le temps, des moments humains. Tu vas pas dire le contraire, là! Les entrevues d’artistes sont toutes centrées sur eux, jamais sur leur travail. Pis tous les crisse de podcasts “sans filtre”. Je suis écœurée d’en apprendre sur “la personne derrière le masque”. Moi, j’aime ça, les masques. Ça m’intéresse, comment une personne négocie sa représentation — nos efforts existentiels vont aussi là-dedans. Mais non, on est obsédés par le fond. On dit le fond de sa pensée, on va au fond des choses, on raconte la fois où on a touché le fond, ou qu’on est passé proche. Je suis plus capable. Si on portait plus attention à ce que les gens disent et font qu’à la personne qu’ils seraient, supposément, “en dedans”, le monde se porterait mieux.» (p.64)

Les hommes peu ancrés dans leur moi se laissent séduire par l’image et les vêtements signés d’Auguste. Ils sont fascinés par la mégalomanie du narrateur qui endosse l’uniforme de l’intellectuel quand il se présente devant la foule pour marquer le pas et épater ses disciples d’une certaine façon. Un être admirablement calculateur qui vit dans sa garde-robe et n’éprouve à peu près aucun sentiment véritable, même dans ses amours.

 

GÉNÉRATION

 

Antoine Achard passe au crible cette génération qui n’a pas eu à faire d’efforts pour étudier et qui se retrouve avec un travail dont ils ne parlent jamais parce que peu intéressant, j’imagine, et peu exigeant. Ça devient inquiétant une telle fatuité, une pareille insignifiance et prétention. Ce pourrait être des hommes et des femmes avec des idées bien installées, des gens réfléchis qui croient en certaines causes. L’indépendance du Québec, par exemple, qui s'inquiètent de la pauvreté de plus en plus grande qui mène à l’itinérance ou encore les changements climatiques. Non. Ils se meuvent dans une bulle et tournent comme un écureuil dans une cage.

 

«— Je fais pareil. Tout le monde fait pareil. Combien de monde se mettent en couple en croisant les doigts pis en se disant : “J’espère que l’émotion va venir”? La téléréalité montre tout le processus de mystification auquel on a recours au quotidien. C’est une fenêtre sur nos accroires, nos mensonges quotidiens. Elle montre la banalité terrifiante de nos interprétations, et donc de nos choix — même les plus décisifs. On n’a pas envie de ressembler à des candidats de téléréalité, parce qu’on sait déjà qu’on leur ressemble. L’art nous renvoie une image tellement plus flatteuse : celle du spectateur idéal, qui saurait identifier et comprendre comment les problèmes d’autrui le déterminent — comme si la mise en scène nous poussait pas à comprendre exactement ce qu’on comprend, à ressentir exactement ce qu’on ressent. C’est à ce spectateur-là qu’on veut ressembler.» (p.184)

 

Ces individus jouent à être conscients et en possession de leur vie, mais tous dérivent et n’arrivent pas à s’accrocher à quelque chose de stimulant et important, même quand ils sont en couple. Personne ne pense à se reproduire et c’est peut-être la plus belle des choses que l’on peut tirer de ce roman.

Un point de vue un peu cynique, caricatural des modes et des tendances que l’on décèle dans les médias, des discussions qui reflètent ces émissions où les vedettes étalent leur «moi» comme du beurre de peanuts sur une tranche de pain. 

Tout au long de ma lecture, j’ai ressenti une sorte de malaise devant la vacuité des personnages qui ne nous accrochent jamais, même pas une Simone qui a des propos qui semblent se distinguer à première vue, mais qui pratique la contradiction. Elle réagit simplement à ce que les autres vivent sans pour autant être originale. Nous ne sommes pas forcément un penseur parce que nous sommes contre. 

Tous paient ses impôts et votent pour Québec solidaire sans doute pour se donner des frissons et montrer qu’ils ont des idées et qu’ils sont des phares dans leur milieu. L’écrivain n’a pas à insister parce qu’ils sont tous décalés, un peu ridicules, comme la plupart des hommes et des femmes que l’on voit défiler dans les publicités télévisuelles. 

Un roman particulièrement original, je dirais, qui explique peut-être pourquoi le Québec est toujours «un pays qui n’est pas un pays», selon la formule de Victor-Lévy Beaulieu. Un monde de surface, de modes, un tantinet prétentieux qui mise tout sur le paraître pour masquer le vide abyssal de leur vie et de leurs idées. Bien sûr, on apprend beaucoup de choses sur les vêtements et Antoine Achard réalise un véritable tour de force avec ce roman qui nous entraîne dans un milieu d’indifférence et de banalité. Dérangeant, mais peut-être le reflet de certains individus et d'un milieu. 

 

ACHARD ANTOINE : Deuil et divertissement, Éditions VLB éditeur, Montréal, 2026, 326 pages, 32,95 $.

https://www.prixrobertcliche.com

jeudi 3 septembre 2026

LE TERRIBLE COMBAT D’ELIZABETH LEMAY

DANS L’ÉTÉ DE LA COLÈREElizabeth Lemay abordait de front les relations entre les hommes et les femmes qui vivent sur une planète différente, on dirait. Ces hommes qui jouent du coude pour s’imposer dans toutes les sphères de la société et les femmes qui tentent de faire leur place dans ce territoire miné. Elles doivent se plier la plupart du temps aux diktats des mâles quand elles se glissent dans les couloirs du pouvoir. L’écrivaine revient avec de courts textes dans Les filles et les monstres qui ne peuvent laisser personne indifférent. Une fois de plus, elle va droit au but, exige l’égalité dans tous les aspects de sa vie. Elle montre aussi sa vulnérabilité, ses contradictions, sa volonté de vivre sans compromis, même si cela provoque des vagues. Chose certaine, madame Lemay utilise le marteau piqueur et oblige ses lecteurs à réagir et à se remettre en question. Et il ne faudrait surtout pas croire que madame Lemay écrit une autobiographie. Bien sûr, elle s’inspire de ses expériences, mais fait une grande part à la fiction, elle l’explique. 

 

Elizabeth Lemay est femme, un être sexué, capable de donner la vie, de charmer, de prendre et de rejeter l’amant d’un soir ou d’un mois selon ses humeurs. Aimer, séduire, ne jamais résister à ses pulsions, attirer un homme quand elle le souhaite et l’abandonner le lendemain matin. Tout ça après avoir connu des expériences amoureuses pénibles. Et aussi ses tremblements devant un miroir où elle voit le temps laisser des empreintes sur son corps. 

La première partie de Les filles et les monstres décrit son obsession de l’image. Elle passe des heures devant les miroirs à s’étudier pour trouver peut-être qui elle est et ce qu’elle veut être dans la société, pour se remodeler et se conformer à un idéal de perfection.

Des modèles que la publicité et le monde de la consommation proposent et qui sont particulièrement implacables pour les femmes. Un univers factice et superficiel auquel il est difficile d’échapper parce qu’il présente l’homme parfait et une femme qui fait bander. Nous avons eu des Marilyn Monroe et bien d’autres qui ont fait fantasmer en étant les plus malheureuses des femmes. L’apparence occupe une place prépondérante dans l'ouvrage d’Elizabeth Lemay, qui prend conscience, dans la trentaine, que les jours où elle est la plus séduisante s’étiolent. À trente-cinq ans, l’écrivaine parle déjà du vieillissement. Il me semble que c’est tôt pour tenir de tels propos.

 

«Je pense à ce corps plus souvent que je ne pense à n’importe qui, plus souvent que je ne pense à celle que ce corps protège. Je pense à l’épier sous toutes ses coutures, à l’affamer, à l’entraîner, à le bronzer, à le punir, à le muscler, je pense à le couvrir de toutes les crèmes antiâge de luxe, je pense à le honnir. Surtout éviter que cette enveloppe de chair parle à ma place et rompe le silence pour dévoiler ce nombre crasse. Trente-cinq. Tous les jours, je travaille à atteindre la perfection sans trop savoir à quel tournant du parcours se trouve le fil d’arrivée.» (p.31)

 

Des heures à se scruter sous tous les angles devant un miroir pour mémoriser des poses suggestives et provocantes, pour se surprendre dans tous ses aspects. C’est comme si elle s’aventurait dans la fosse aux lions pour dire haut et fort : «Je suis ça, pas juste une intellectuelle et une écrivaine, mais un corps, une femme qui a besoin de séduire.» Ce n’est pas sans conséquence. Les dérapages sur les réseaux sociaux ostracisent et condamnent avant même de pouvoir réfléchir, surtout quand on offre son image en pâture. 

 

«Pensive, je regarde à nouveau ce corps torsadé dans le miroir. Je voudrais prouver aux hommes que les filles peuvent être tout à la fois, et qu’ils peuvent, eux, choisir de respecter celles qu’ils désirent. Mais je devrais-je pas attendre d’être écoutée avant d’essayer de changer les règles du jeu? Une partie de moi sait qu’avec cet entêtement je me tire dans le pied. Je sais que me couvrir changerait la façon dont les gens me perçoivent. J’ai vu les regards, je sais qu’on prend moins au sérieux l’écrivaine en maillot de bain parlant de son corps et de l’amour que les écrivains s’occupant de choses sérieuses.» (p.157)

 

Être une écrivaine douée, une intellectuelle qui réclame la liberté totale et entière, et une séductrice qui use de son corps pour attirer les mâles est un pari impossible. C’est peut-être malheureux, mais il y a des règles, certes fort discutables, qui rendent la vie difficile tant aux femmes qu’aux hommes qui exercent certaines fonctions qui demandent de la retenue. Ceux ou celles qui transgressent ces normes en paient le prix. Je pense au «fameux coton ouaté» de Catherine Dorion, qui a suscité tant de réactions à l’Assemblée nationale et qui a fait oublier pourquoi cette jeune femme brillante avait été élue. Que dire des niaiseries qui ont été répétées autour de la tenue de Pauline Marois? Le monde de la séduction est un univers épidermique qui brise la plupart de celles qui s’y aventurent. Elizabeth Lemay le sait pourtant. Elle ne s’attarde pas à Nelly Arcand pour rien, à l’écrivaine qui n’a pu être à la fois femme fatale et intellectuelle.  

 

DÉSTABILISATION

 

Dans Les filles et les monstres, Elizabeth Lemay décrit bien ce corps réquisitionné pour en faire des mères et des mamans. Les femmes perdent alors leur identité pour devenir une fonction biologique, juste une reproductrice. Ce qu’elle refuse, on s’en doute. Surtout après avoir vu ce que ce rôle a fait de sa grand-mère. 

 

«J’écris sur la maternité qui vide les femmes de leurs entrailles et je me rends compte que je vide ma propre mère de son être, je lui retire tout ce qui m’échappe pour la tenir dans les lisières de mon existence. Voilà des années que je réfléchis à la maternité, et pourtant j’ai du mal à voir ma propre mère comme une femme qui ne soit pas que ma mère. Il y a certaines choses qu’on oublie aisément. Ma mère n’est pas la somme de mes souvenirs, elle habitait le monde avant moi. La maternité dépouille les femmes d’une part de leur humanité que même les êtres qu’elles poussent entre leurs jambes oublient. Même son prénom, j’ai du mal à le lui accoler, car je ne l’ai jamais appelée ainsi.» (p.87)

 

Elle ne mettra pas d’enfants au monde, ne livrera pas son corps à un autre, même à un tout petit être qui assure la pérennité de l’humanité. La femme perd son âme et son être en devenant une mère nourricière dans une société où elles peuvent pourtant occuper toutes les tâches qui étaient réservées jadis aux hommes. On connaît aussi les concessions que les femmes doivent vivre quand elles s’imposent dans le monde politique, des affaires ou des arts. 

 

TERRITOIRE

 

La femme vit en territoire occupé, qu’on le veuille ou non. Elle doit souvent se travestir en entrant en politique où elle doit penser et agir comme les mâles, adopter un uniforme tout en demeurant attirante. Elle reste consciente, au plus profond de son être, du regard que l’on pose sur elle à sa naissance et dont elle ne peut jamais se débarrasser.

Élizabeth Lemay se penche sur la vie de Simone de Beauvoir et de Nelly Arcand, qui a été victime de sa beauté. Une tragédie que la vie de cette écrivaine qui a tenté d’être vamp, prostituée, séductrice et l’intellectuelle qui bouscule les assises de la société et les liens qui unissent et éloignent les hommes des femmes. Elle sait ce qui l’attend. Elle a aussi connu une expérience pénible dans sa tournée des médias après la publication de L’été de la colère

Elle se retrouve dans Nelly Arcand. 

Et elle dit vrai quand elle démontre que l’on ignore les romans et les livres de nos jours, leurs propos et leurs questionnements dans les médias pour s’attarder de plus en plus au vécu de l’auteur ou de l’auteure. L’ouvrage devient un prétexte où l’auteure doit décrire sa grande et petite aventure. 

 

«Durant la promotion de mon dernier livre, j’ai appris une chose que j’aurais dû savoir déjà : une femme qui écrit sur son expérience perd d’emblée la moitié des lecteurs. Elle ne s’adresse plus qu’aux autres femmes. Son histoire est réduite à un récit féministe et, une fois cette étiquette apposée, elle a l’effet d’un coup de fusil en l’air faisant déguerpir les oiseaux. Les auteurs masculins, en revanche, sont invités sur tous les plateaux parce que leurs œuvres touchent tout le monde. Quand un homme écrit, c’est toute la condition humaine qu’il dépeint. Moi, je n’écris que pour mes sœurs.» (p.116)

 

Elizabeth Lemay frappe juste en revendiquant tous les territoires de son corps et de sa pensée. Mais, lorsqu’on ne fait pas de quartiers, il faut s’attendre aux hurlements des réactionnaires. Elle touche des points sensibles et la riposte est terrible quand elle se risque dans le trou noir des réseaux sociaux, l’arène des prédateurs et de la duperie. Nous sommes dans l’ère de Trump, nous ne pouvons l’oublier, qui manie les insultes, ment et s’invente une réalité qui nie l’humain et le collectif. Le combat d’Elizabeth Lemay interpelle parce qu’il est sans quartiers, sans compromis et peut-être utopique. La liberté totale bascule souvent vers un individualisme inquiétant qui isole et fait de vous une cible parfaite. 


LEMAY ÉLIZABETH : Les filles et les monstres, Éditions du Boréal, Montréal, 2025, 184 pages, 25,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/fr/auteur/447-elizabeth-lemay.html

mardi 25 août 2026

L’IMPORTANCE DE RACONTER SON HISTOIRE

JE SORS à peine d’une résidence d’écrivain dans les Bibliothèques de Saguenay où, avec une douzaine de participants et participantes, nous avons traqué des souvenirs, secoué les premières images qui nous venaient à l’esprit quand nous nous risquions dans les sentiers de la mémoire. Surtout, nous avons pris le temps de mettre le doigt sur des moments importants de nos vies : un premier livre lu, un objet qui vous suit depuis votre enfance, une rencontre avec un homme ou une femme qui a changé votre vie. Tout ça pour rédiger de courts textes que l’on pourra offrir à ses héritiers, pour que l’histoire familiale soit transmise d’une génération à l’autre. C’est ce que Vi Nguyen a réalisé dans Sông Dà La rivière noire, un récit dans lequel elle s’adresse à sa petite-fille. D’origine vietnamienne, elle ne parle pas le français de la fillette née au Québec. C’est pourquoi elle a décidé de raconter sa vie pour que la jeune Tuông Vi connaisse ses racines et le parcours singulier de ses grands-parents.

 

Pas facile de transmettre à ses héritiers qui on est, son histoire familiale et personnelle quand on est forcé de prendre la route pour fuir la guerre, les massacres ou la famine. Ils sont des millions sur la planète à rechercher un refuge où ils pourront respirer, être sans la crainte de se faire arrêter ou encore de voir des militaires faire irruption dans leur maison pour tout saccager. Il y a aussi les missiles qui tombent comme la pluie et qui détruisent tout. Je pense aux Ukrainiens qui vivent ce cauchemar, aux martyrs de Gaza qui survivent dans un pays qui n’est plus que ruines. Pour eux, l’espoir est un mirage.

Heureusement, le Québec est toujours un lieu que les exilés convoitent pour s’y installer et permettre à leurs héritiers de croire en l’avenir. L’histoire de Kim Thuy, une Vietnamienne d’origine, est exemplaire comme le témoignage de Thélyson Orélien, qui décrit le chemin de croix d’un migrant de façon magistrale dans son récit C’était ça ou mourir

Les arrivants doivent en payer le prix cependant en devenant un autre en quelque sorte, devant s’intégrer à leur nouveau milieu. Les enfants oublient leur langue première et les grands-parents se retrouvent devant des étrangers qui portent leur nom. 

Je signale le magnifique roman d’Abla Farhoud Le bonheur a la queue glissante qui raconte la saga des siens. Son aïeule est incapable de communiquer avec les derniers nés de sa famille. Un drame terrible pour ces arrivants, surtout des femmes, qui n’apprennent pas la langue de leur nouveau pays, parce que trop souvent confinées à la maison. C’est le cas de la narratrice qui, au bout de toutes ses épreuves, se retrouve telle une étrangère dans sa propre demeure.

 

«Je sirote mon thé, pensive, quand ma petite-fille Turông Vi entre dans ma chambre. Elle me salue en français, avant d’apercevoir un bracelet en jade posé sur la commode.

— Do, là cûa me tôi, lui dis-je.

Elle me regarde sans comprendre. J’appelle mon fils pour qu’il vienne traduire l’histoire de ce bracelet, mais il n’est pas là. On se sourit.» (p.11)

 

Voilà une frontière difficile à franchir que celle de la langue qui sépare la grand-mère de sa petite-fille. Comme si deux mondes se glissaient entre elles et qu’il devenait impossible de se confier et de créer des liens. Pourtant, c’est le déclic qui fera réagir la vieille dame. 

 

«À l’aube de mes quatre-vingts ans, je ne peux que revisiter un passé fragmenté et marqué par l’effacement délibéré et l’oubli, malgré la persistance de certains souvenirs. Elle me tire de mes pensées lorsqu’elle prend le bracelet de ma main pour l’enfiler à mon poignet. Le geste scelle le pacte pour moi. En silence, je m’engage à remonter dans le temps aussi loin que possible pour lui laisser, à elle et à mes nombreux petits-enfants, un récit dont les traces sont appelées à disparaître.» (p.12)

 

C’était exactement le but de nos rencontres lors de ma résidence dans les Bibliothèques de Saguenay. Établir le contact, tisser des liens pour que la mémoire des familles et d’un lieu de vie ne se perde pas dans les labyrinthes du temps. Que les jeunes générations, surtout, sachent d’où ils viennent et qu’ils soient fiers de leur héritage. 

 

ÉPOPÉE

 

C’est ainsi que nous faisons un bond dans le temps, jusqu’au premier souffle de la narratrice née en 1916 dans Sông Dà La rivière Noire. Une période trouble pour les Vietnamiens. L’occupation française est à son apogée et durera encore une cinquantaine d’années. En plus, ils doivent subir l’invasion japonaise dans le nord du pays, sans compter la révolte du Viêt-Cong et la participation plus tard des Américains à une guerre atroce qui transformera le Vietnam. La narratrice a vécu la misère, la faim et aussi l’opulence pendant un court laps de temps. Elle raconte le quotidien pendant ces heures difficiles et confie des choses étonnantes. 

 

«Ma mère allait alors s’asseoir sur le pas de la porte pour chiquer le bétel et cracher son amertume. Sa contenance froide découlait peut-être du fait que mon père avait fondé un deuxième foyer sous son toit. Sans prévenir, il était rentré à la maison un soir avec cette femme, que nous devions dès lors appeler di. Malgré la rancœur de ma mère, j’étais très attachée à mes demi-frères et demi-sœurs et j’éprouvais du respect envers ma belle-mère. Ma mère entretenait une relation polie et pratique avec l’autre famille.» (p.21)

 

Je ne savais pas que c’était possible de prendre une deuxième épouse au Vietnam. Tout comme une coutume qui paraît bien étrange maintenant, soit celle de marier une jeune fille à peine sortie de l’adolescence à un homme plus âgé. Cela ne se faisait pas sans tourments et sans heurts malgré une tradition bien ancrée. La narratrice a vécu cette situation pénible même si le temps a tout arrangé. Chose certaine, sa petite-fille aura du mal à comprendre une telle manière de faire.

 

«Nous devions sceller notre alliance devant l’autel des ancêtres. Allaient-ils entériner ce mariage ou se manifester pour tout interrompre? Je me souviens avoir cherché désespérément un signe salvateur. Je respirais vite et gardais mes yeux suppliants rivés sur les photos des anciens, ce qu’a vu ma mère. Elle m’a saisie au moment où les broderies délicates de mon do dài rouge commençaient à trembler, trahissant ma nervosité. Elle m’a jeté un regard dur et a enroulé fermement ses doigts autour de mon bras, comme pour s’assurer que je ne prenne pas mes jambes à mon cou. Les ancêtres sont restés cois. Mes parents ont ensuite convié tous les invités à un grand banquet, auquel j’ai assisté un peu comme si je regardais le film de ma vie.» (p.23)

 

Les aléas de la guerre, la présence japonaise brutale, la répression des Français qui soupçonnaient tout le monde de collaborer avec l’ennemi sont bien loin. Et ce soulèvement qui a mené au retrait précipité des Américains en 1973. La famille a vécu la mutation de leur pays, pour ainsi dire, des moments paisibles, mais aussi les pires difficultés.

 

SURVIE

 

L’auteure ne s’attarde pas aux questions politiques, mais raconte les efforts qu’elle a dû faire pour survivre et nourrir ses enfants fort nombreux. La présence des soldats dont il fallait se méfier, les bombardements, les vives qui manquent, l’entraide et les déménagements qui font traverser le Vietnam du nord au sud. 

Sa famille prendra la décision, comme celle de Kim Thuy, de se payer une place sur un des bateaux de fortune qui emportaient les gens qui devaient fuir et trouver refuge ailleurs. C’était dangereux, terriblement risqué, mais ces gens n’avaient guère le choix.

Ils réussiront à quitter le Vietnam après deux tentatives et à s’installer à Montréal où ils ont trouvé la paix, la quiétude et la tranquillité. Surtout un pays où les enfants ont pu étudier et se faire un avenir. 

 

«Lorsqu’il est devenu évident qu’il nous fallait rester au Canada, Dzien et moi avons quitté Montréal pour vivre à Chambly chez notre fils Thuy, où nous aurions une chambre à nous. Tous nos avoirs se résumaient au contenu de deux valises que nous avions préparées à la hâte avant de partir de Sài Gon. Cela me faisait penser à ma mère, qui s’était retrouvée seule avec sa boîte à bijoux. Moi, je n’étais pas seule, mais je ne possédais aucune richesse, seulement quelques parures en jade et des vêtements de soie peu adaptés à ce pays.» (p.79)

 

Un témoignage simple, qui nous emporte dans une période trouble où des familles doivent tout faire pour rester vivantes, tout risquer pour survivre et s’installer ailleurs. La famille de Vi Nguyen a réussi à franchir toutes les barrières et toutes les épreuves. C’est déjà beaucoup quand d’autres ne sont jamais parvenus à prendre la fuite. Un récit émouvant qui devient le bien le plus précieux que la grand-mère peut transmettre à sa postérité. Un passé et surtout une origine qu’ils ne doivent jamais oublier même s’ils sont parfaitement intégrés à leur nouveau pays où ils ont une tout autre histoire à vivre. Surtout, ils héritent de la terrible tâche de raconter leurs parcours pour que le fil ne se rompe jamais entre la jeune femme courageuse qui a résisté à toutes les guerres et franchi les océans pour donner à ses descendants un lieu d’espoir et de paix. C’est le legs le plus précieux qu’un enfant peut recevoir de ses parents.

 

NGUYEN VI : Sông Dà La rivière Noire, Éditions L’Instant même, Longueuil, 2026, 88 pages, 17,95 $.

https://instantmeme.com/livres/song-da/

mardi 18 août 2026

LA QUESTION QUI HANTE MIRIAM TOEWS

MIRIAM TOEWSune écrivaine de l’Ouest canadien, est née dans un village mennonite, près de Winnipeg, au Manitoba. Un groupe chrétien et culturel anabaptiste issu de la réforme radicale au XVIe siècle, des gens dont parle souvent Matthew Tétreault dans Tiens ta langue. Ses membres vivent à l’écart de la société et croient que le baptême doit être reçu par des adultes conscients et non pas administré à des enfants. Le postulant est baptisé après une démarche spirituelle sérieuse et personnelle. Les hommes refusent de porter les armes et de participer aux guerres, quelles qu’elles soient. L’église et l’état sont séparés. Une bonne chose. Enfin, tous doivent avoir des vêtements modestes et rejeter la modernité avec ses technologies nouvelles. Ils sont plus de 200000 au Canada, surtout dans les régions rurales, et pratiquent l’agriculture. Je ne sais s’ils sont encore très stricts sur leurs principes, mais c’est un mode de vie rigoureux et certainement contraignant. La mère de l’écrivaine parlait le Plautdietsch dans son enfance, une forme de bas-allemand.

 

Miriam Toews a connu un énorme succès avec Drôle de tendresse, où elle replonge dans sa communauté d’origine, met en scène une adolescente curieuse qui tente de faire son chemin en s’ouvrant au monde. Ce roman a été traduit en plus de vingt langues. Le nombril de la lune, un récit particulièrement original et touchant, a paru chez Boréal. 

L’écrivaine est invitée à participer à une rencontre internationale qui aura lieu à Mexico. On lui demande de produire un texte et de répondre à la question : «Pourquoi j’écris?» C’est une question simple, du moins, en apparence. Ce sujet fait parler les écrivains et écrivaines pendant des heures dans les salons du livre. Miriam Toews va dans toutes les directions et n’arrive pas à cerner vraiment le thème. Ou peut-être qu’elle a trop à dire et que tout se bouscule dans sa tête. 

 

«Je déteste écrire — quelle merde, blablabla. Je m’autodévore. La maison tombe en ruine. Je saigne, je pisse le sang, mes organes, tissus rouge sombre, se débinent — tiens, c’est mon foie, ça? — tels des bouts de melon d’eau en décomposition. Il est dix heures du soir, je porte un pyjama en flanelle orné de minuscules tulipes bleues. La petite G sculpte des chats dans l’argile et me demande si parfois j’ai peur.» (p.14)

 

J’ai vite compris pourquoi elle avait tant de mal à répondre à la directive. Miriam Toews s’est efforcée, depuis son adolescence, de rejeter tous les carcans. C’est épidermique! Elle n’arrive pas à accepter la moindre contrainte. Pourtant, les écrivaines et les écrivains aiment la plupart du temps décrire de long en large le pourquoi et le comment de leur démarche. Tous répètent que c’est nécessaire pour respirer et être debout dans sa vie. J’ai entendu ce genre de confidence tellement souvent lors d’entrevues que j’ai l’impression que certains apprennent ces formules par cœur. Ce n’est pas le cas de la romancière manitobaine. 

 

DIFFICILE

 

Si la question semble banale, on se rend vite compte que ce n’est pas si facile quand l’écrivaine tente d’aller au fond des choses et de ne pas répéter les clichés. Les interrogations les plus anodines sont parfois les plus difficiles. Rien n’est simple parce que Miriam Toews prend la demande au pied de la lettre et qu’elle veut répondre avec franchise et honnêteté. Elle nous entraîne alors dans son inconscient, cet étouffement originel qui la pousse vers la liberté et l’affirmation. Comme si l’écriture comblait un manque d’être chez elle. 

Je ne sais si j’ai raison, mais il me semble qu’il n’y a qu’aux écrivains et écrivaines à qui l’on adresse ce genre de question. J’ai toujours l’impression que les créateurs doivent se justifier. C’est comme si on avait demandé à madame Toews pourquoi elle respirait et qu’elle ne pratiquait pas un vrai métier. 

L’écrivaine est incapable de répéter des formules. Nicole Houde était ce type d’auteure qui avait bien du mal à répondre à ces questions, et c’est pourquoi elle était si nerveuse quand on la sollicitait pour une entrevue en public lors de la parution de l’un de ses ouvrages. 

Elle perdait tous ses moyens.

Madame Toews ne peut discourir sur le sujet sans s’y investir totalement. Pas de compromis, elle plonge dans son existence avec son instinct, son corps et tout son être. C’est son histoire et celle de sa famille qu’elle secoue.

 

«Que représente donc le corridor de mon rêve? Une étroite langue de terre? L’acte d’écrire? Une chose entre la vie et la mort? De la vie, contre la mort — écrire? Une sorte de saillie dans la paroi rocheuse? Une saillie en altitude, juste assez large pour y poser un pied ou une main de petite taille, mais d’où il est facile de tomber. Une saillie défiant la mort?» (p.17)

 

L’écrivaine répond par des questions qui soulèvent d’autres interrogations et ainsi de suite. Comment dire pourquoi on existe et pourquoi on tente de rapiécer sa vie en écrivant? Comme si elle devait justifier son être, ses expériences, ses traumatismes d’enfant, des événements marquants ou encore des bonheurs qui ont fait ce qu’elle est. Et pour être précis, elle devrait parler de son lieu de naissance, de sa communauté pour cerner l’être individuel et social qu’elle est. 

J’en sais quelque chose : je viens de passer des semaines dans les Bibliothèques de Saguenay avec une douzaine de personnes lors d’ateliers où nous avons tenté de circonscrire ce sujet.

L’écrivaine est incapable de faire semblant ou de faire du survol. Surtout, elle ne peut tricher. J’ai l’impression qu’écrire pour elle est une sorte de fatalité et une bouée de sauvetage à laquelle elle s’est accrochée. Son père écrivait, elle écrit et sa fille écrit. 

Elle n’arrivera jamais à satisfaire les organisateurs de la rencontre littéraire. Elle n’ira pas à Mexico pour discuter avec les grands écrivains de maintenant qui peuvent si bien discourir sur le monde et leurs obsessions. N’est pas Dany Laferrière qui veut!

Pourtant, elle répond à cette fameuse question de façon magistrale en plongeant dans la source de son être et celle de sa famille. Elle le sait dans son corps et sa tête. Nous sommes d’un lieu, d’un milieu et d’un moment. Miriam Toews secoue tout ça en elle.

 

«Mes parents croyaient que j’étais “attardée” (le terme qu’ils utilisaient à l’époque). Mais bon, ils m’avaient désirée; ils avaient même prié pour m’avoir. C’était soit la mort, soit moi. Ils m’avaient eue : née de la mort, du désespoir et de six années de supplications adressées au Bon Dieu, pendant la journée la plus chaude de l’histoire de ma petite ville. Je me suis installée chez moi en minuscule Hadès. Aveuglés par la sueur — et les larmes —, ils ne me voyaient pas, ne distinguaient ni les traits de mon visage ni mon sexe. Pourtant, j’étais là avec mon prénom biblique, courroucée, à broyeur du noir.» (p.23)

 

L’auteure nous entraîne dans son enfance comme dans sa réalité de jeune femme et d’adulte. Nous sommes dans une famille dysfonctionnelle comme on dit maintenant. Un père qui s’est enfermé dans le silence et qui s’est suicidé. Une sœur devenue muette elle aussi avant de retrouver la parole pour dire qu’elle allait en finir une fois pour toutes. De quoi traumatiser n’importe qui. Chez les Toews, tous écrivent pour échapper à la fatalité et la mort qui leur souffle dans le cou.

Cette sœur, qui veut emprunter le même sentier que son paternel, sera à l’origine de la carrière de Miriam. Lorsque la jeune femme part en Europe avec un ami, elle lui fait promettre de ne pas commettre le geste ultime. Cette dernière acquiesce pourvu que Miriam lui envoie des missives quotidiennement pour raconter son périple et ses aventures. Et la voilà avec l’immense tâche de tenir la mort à distance avec ses mots.

 

«Ma sœur m’a demandé toutes sortes de choses. De lui écrire des lettres, de l’aider à vivre, de l’aider à mourir, de comprendre, d’essayer de comprendre, de ne plus chercher à comprendre, de la laisser aller, de m’en aller, de revenir, de dresser des listes, de courir à la pharmacie pendant qu’elle saignait dans l’étrange salle de bains tapissée de moquette épaisse de notre ancienne maison sur la grand-route, au beau milieu, en plein cœur (à en croire un panneau d’affichage géant) du continent. Pourquoi aller jusqu’au nombril de l’univers quand j’ai accès à son cœur.» (p.195)

 

Le comité organisateur de la rencontre littéraire n’a pas compris le formidable témoignage de Miriam Toews et sa singularité dans le monde des lettres. Les participants à ce colloque ont raté une extraordinaire occasion en ne la côtoyant pas et surtout en se privant de ses propos. L'auteure écrit pour être dans son âme et son corps. Plus, pour donner peut-être une parole et une présence à son père et à sa sœur, pour ne pas être étouffée par le silence qui hante sa famille. 

Elle devient la voix de sa sœur et de sa mère, qui s’est efforcée jour après jour de garder la tête hors de l’eau. Encore une fois, je pense à Nicole Houde, qui avait tant de mal avec l’ordinaire des choses et qui arrivait à écrire des récits qui vous coupaient le souffle et vous laissaient ébaubi devant tant de douleur. C’était un tremblement d’être à la puissance 9,9 sur l’échelle de l’émotion chaque fois qu’un nouveau roman d’elle paraissait. 

 

FORCE

 

Un récit d’une intensité et d’une originalité remarquables. Miriam Toews jongle avec des pulsions existentielles qui n’entraînent jamais de réponses définitives. Simplement, elle souffle sur l’âme, l’être, l’esprit et la flamme qui garde conscient au milieu d’un monde en ébullition. 

 

«Écrire, c’est la vie? Un meurtre? Un crime? Une tentative d’extorsion? Un enlèvement? Un récit de substitution? Un récit qui se substitue à quoi? Est-ce à la fois la mort et la survie? Écrire, est-ce une forme de suicide? Le silence est-il un substitut raisonnable au substitut qu’est le récit? Lequel est un crime? Lequel est un échec? Et qu’arrive-t-il ensuite? (Fait chiiiiiiiiiiiiiier.)» (p.88)

 

Après autant de questions, il ne reste qu’à se risquer dans des explications qui ne seront jamais précises et définitives. Madame Toews cherche le souffle du vivant et jongle avec les mots et les idées qui font peut-être qu’un humain est un humain. Un récit remarquable, poignant, saisissant qui vous retourne l’esprit et permet de savoir ce qui donne l’élan de vivre et d’être. 

 

TOEWS MIRIAM : Le nombril de la lune, Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 234 pages, 27,95 $.

 https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/nombril-lune-2455.html