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vendredi 10 juillet 2026

QUI A PEUR DES FASCISTES MAINTENANT

TOUT LE MONDE le répète, du moins ceux et celles qui suivent l’actualité politique. Les démocraties sont mal en point, l’économie se moque des frontières et oublie de plus en plus le social et les besoins des nations, ignore les différences pour encaisser toujours plus de profits et de richesse. Les nouveaux conglomérats, avec l’intelligence artificielle, refusent de se conformer aux lois et s’emparent de tout en ne payant pas leur part d’impôts. Cet état dans l’état se livre à un pillage systématique des ressources énergétiques et menace la survie des cultures. On le sait, ces maîtres interviennent régulièrement dans la gestion des gouvernements et les mesures fiscales. Et, leur préférence va vers les régimes totalitaires parce que les droits humains, l’égalité, le partage et l’acceptation des différences sont des aberrations pour eux. Ils tirent quasi toutes les ficelles des communications et travaillent à faire élire des marionnettes qui obéissent à leurs volontés. Ils ont les moyens de «se payer» un premier ministre ou un président à peu près dans tous les pays.

 

Mark Fortier est bien informé de la situation mondiale. Son métier d’éditeur lui a permis de publier nombre d’essais qui décrivent les soubresauts politiques autant en Europe qu’en Amérique. Surtout, il sait comment les nouveaux maîtres procèdent.

Les leaders populistes s’emparent du pouvoir en utilisant le mensonge, la diffamation, les fausses nouvelles et les insultes. Ils s’en prennent aux minorités et aux immigrants, se distinguent par la vulgarité et le dénigrement. Donald Trump est le modèle que tous les petits despotes tentent d’imiter. 

Mark Fortier dans «Devenir fasciste», un essai personnel particulier, explique «sa thérapie de conversion». Il affirme haut et fort qu’il veut être de ceux qui détiennent le pouvoir, même si on doute un peu de son sérieux. On comprend rapidement que l’ironie va lui permettre de montrer les travers de ces groupes d’extrémistes qui bafouent allègrement les droits humains. 

Cependant, l’écrivain a raison de s’inquiéter des propos des leaders d’extrême droite qui courtisent une partie importante de la population qui en a ras le bol des promesses jamais tenues des gouvernements. 

 

«La déroute de la démocratie sociale et libérale est partout manifeste. Ce régime, qui est mon milieu naturel, recule sur tous les fronts; nulle part elle ne trouve la force de passer à l’offensive. Ses généraux, bedonnants, apathiques, gastriques, momifiés, velléitaires, craignent autant le mal qui les ronge que les remèdes qui pourraient les sauver.» (p.14)


Devant l’inertie des formations politiques d’opposition (particulièrement les démocrates aux États-Unis), face à la montée dans les sondages des «
autoritaires», l’essayiste décide de baisser les bras et de joindre ceux et celles qui veulent fermer les frontières aux réfugiés, expulsé des émigrants qui se sont intégrés à la société depuis des années.

Nous n’échappons pas à cette mouvance au Québec. 

Tous les maux viennent des migrants, des exilés, des musulmans, des demandeurs d’asile qui ne sont que des voleurs, des pilleurs et des violeurs. Certains «mangeraient même les chats des voisins», selon Donald. Tous deviennent un danger dans les États-Unis de maintenant, le paradis du «décret présidentiel».

 

LUCIDITÉ

 

Le travail de Mark Fortier dans le monde de l’édition a fait de lui un démocrate qui croit aux élections libres et à la justice sociale. L’égalité aussi, bien sûr, entre tous les citoyens, qu’ils soient nés au pays ou qu’ils aient choisi de migrer récemment pour toutes les raisons que l’on connaît. 

Réussira-t-il à rejoindre les rangs des démagogues, des menteurs et des fabulateurs, à se glisser dans la file, à convaincre sa fille Romane? Elle semble plutôt s’amuser de la nouvelle lubie de son paternel. 

 

«J’ai fait mes calculs, et j’en arrive à la conclusion que le moment est venu de signer mon armistice personnel. Je vais suivre les enseignements de mon maître, Hegel, et essayer d’être le meilleur de mon temps. Or les meilleurs, tout le monde le sait, ce sont les gagnants. L’heure n’est donc plus à la dispute, mais à la collaboration. L’affaire est pliée. Je vais devenir fasciste. Voilà. C’est dit.» (p.19)

 

L’éditeur entreprend alors d’expliquer pourquoi il prend cette voie même s’il ne cesse de dénoncer les dérives totalitaires qui ont de plus en plus de place dans les démocraties. La situation présente nous fait penser que ce n’est qu’une question de temps avant que les extrémistes imposent leurs diktats et leurs obsessions. 

 

«La démocratie a été réduite aux élections des gouvernants par les gouvernés. Or cet instrument, rappelle l’historien (Emilio Gentile), ne garantit pas les libertés. Il peut tout à fait en résulter une démocratie raciste, autoritaire et xénophobe, comme le démontrent nombre d’exemples. Et c’est bien ce vers quoi nous nous dirigeons. Partout, nous assistons à l’avènement d’une “démocratie de mise en scène”, spectaculaire, télévisuelle, instagrammable, qui conserve les rituels de la méthode démocratique sans son idéal. Une démocratie sans démocratie.» (p.60)

 

Monsieur Fortier multiplie les cas et cite des déclarations de ces nouveaux leaders qui donnent des frissons dans le dos. 

 

«Les élites du pouvoir étaient discréditées. Leur place était à prendre. Iconoclaste, vulgaire, raciste. Bossi a alors compris que l’injure et les insultes constituaient un extraordinaire moyen d’acquérir la notoriété, tout en se distanciant des maîtres traditionnels du pays. Équivoque, toujours mi-sérieux, mi-rieur, volontairement décalé et grotesque, il a connu un succès phénoménal. Berlusconi, soutenu par son empire médiatique, a emprunté sa recette pour se hisser en tête de l’État. George W. Bush deviendra un précurseur du genre aux États-Unis, lui dont toute la planète se moquera lors des élections de l’an 2000… “L’idiot du village global sera-t-il président des États-Unis?” lisait-on alors dans Le Monde.» (p.77)

 

Le penseur arrive surtout à nous mettre en garde contre les manœuvres de Trump sur le plan international ou encore à nous inquiéter de certaines décisions de Giorgia Meloni, en Italie, qui joue les séductrices sur Facebook et les réseaux sociaux depuis un certain temps.

 

CHAOS

 

La démocratie vacille et les despotes font tout pour semer le chaos et s’emparer du pouvoir. Marine Le Pen faisait les manchettes en France il y a quelques jours. Elle fait face à des accusations de fraude, mais se présente à la présidence de la république avec un grand sourire. Ces porte-étendard, dans tous les pays d’Europe, prônent l’ignorance, le racisme, la discrimination et les inégalités qui touchent surtout les femmes. Ces gens cherchent à faire régresser la démocratie, à abolir les droits et les principes d’égalité que nous avons eu tant de mal à imposer dans nos sociétés par les luttes syndicales, entre autres.  

Que dire d’Eric Zemmour, chef de «Reconquête», un parti d’extrême droite en France qui, après avoir joué les bouffons à des émissions de télévision où il dénonçait tout ce qui bouge, tente de flirter avec le pouvoir?

 

«Ce polémiste est devenu riche et célèbre en utilisant les mots comme des massues pour asséner des coups aux migrants, aux femmes, aux Arabes, aux gauchistes dès qu’on lui tendait un micro. Il a notamment déclaré que “tous” les jeunes migrants “sont assassins, voleurs, violeurs” et que les femmes sont des “machines à castrer”, sauf les stagiaires qui existent “pour faire des pipes et du café”». (p.114)

 

De tels propos en France, le pays de la liberté et de l’égalité, ont de quoi faire  avaler de travers. 

Mark Fortier, dans cet essai passionnant, tente de secouer la torpeur qui paralyse peu à peu tous les gens dans nos démocraties et qui ouvre la porte à des mouvements inquiétants. Peut-être qu’en prônant toutes les égalités et le respect de toutes les différences et certains droits qui changent en privilèges (le port de signes religieux, par exemple), nos gouvernants finissent par rendre les populations insensibles et indifférentes. Je sais : je m’avance sur un terrain glissant…

«Devenir fasciste» est une réflexion fort percutante qui démontre que la situation est loin d’être rassurante avec le retour des partis de droite, particulièrement aux États-Unis, où un raciste et un menteur, à coups de décrets, met la planète en danger. L’écrivain a bien raison de craindre pour l’avenir de nos démocraties. La gangrène paralyse tout et nous ouvrons la bouche pour pointer des coupables et des boucs émissaires. C’est une recette vieille comme le monde qui trouve encore des oreilles attentives. Quand j’ai vu le défilé des suprémacistes blancs à Washington qui marchaient au pas, j’ai compris pourquoi nous devions avoir peur pour le futur de nos libertés.

 

FORTIER MARK : «Devenir fasciste : ma thérapie de conversion», Lux Éditeur, Montréal, 2026, 145 p., 24,95 $.

https://luxediteur.com/catalogue/devenir-fasciste/

vendredi 3 juillet 2026

LA RÉDEMPTION EST TOUJOURS POSSIBLE

ALEXIS MARTIN nous entraîne dans un Montréal qui étonne dans «L’étoile de la rédemption», un gros roman qui nous emporte comme un tsunami. Luc Leary travaille dans une agence de publicité, un univers de slogans, de rêves et de fabulation. Alexis Martin nous  fait vivre un Montréal aux multiples visages qui se heurtent, se bousculent, se détestent et finissent par s’entendre. C’est baroque, fou, éclatant, passionnant et surtout une incomparable réflexion sur la vie, l’amitié, l’amour et la réussite. Que demander de plus? Pour se faire une vie intéressante, satisfaisante, il faut l’apport des autres, autant des proches que des étrangers. Luc l’apprendra à la dure.

 

Le penchant de Luc pour l’alcool lui permet d’oublier la réalité. Il s’étourdit pour ne pas voir, certainement, le monde factice dans lequel il évolue. Tout menace de glisser entre ses doigts. Son couple vacille malgré le lien qui l’unit à son fils. Il a de plus en plus de mal à répondre aux exigences de ses patrons. Une chance ultime s’offre à lui à l’agence. Il doit convaincre les consommateurs qu’un vin médiocre qui traîne sur les tablettes des dépanneurs est un grand cru. 

Sa proposition pour mousser la vente de la piquette est une catastrophe. Parce que, pour une fois, il a tenté de dire ce qui est. Une chose qui semble interdite en publicité. Il se doutait que ça ne marcherait pas, que ce geste le précipiterait au fond du baril. 

C’est ce qu’il cherchait peut-être.

Il perd son emploi, boit les quelques dollars qui lui restent, se retrouve à la rue. Heureusement, un ami, un comédien avec qui il travaillait, tout aussi alcoolique que lui, l’héberge en attendant qu’il refasse surface. 

Pour une rare fois, il ne peut fuir ou s’en sortir par une formule. Il doit démêler le faux du vrai, faire le point et mettre le doigt sur ce qui cloche. Il sillonne le quartier où il a grandi, tourne dans le présent et dans le passé. Il visite son père dans une résidence pour personnes âgées, un journaliste qui n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été. Un vieillard qui a du mal à reconnaître son fils, qui ne pense qu’à s’évader de sa geôle. L’ancien journaliste qui se passionnait pour les questions politiques mondiales n’est plus. Luc a l’impression qu’il est comme son père. Lui aussi cherche à s’échapper d’une prison.

 

L’ÉLAN

 

Luc retourne à «La Stella Rosa», la librairie où il allait tous les samedis avec son père, son frère et sa sœur pour y lire des bandes dessinées. Ghislaine Gendron est toujours là. Francine lui révélera que son père était plus qu’un client. Le journaliste a vécu une relation intime avec madame Gendron. 

 

«Luc avait 104 dollars dans son compte-chèques. Les journées qui avaient suivi son départ de l’agence s’étaient passées dans une sorte de stupeur. Il avait arpenté les dizaines de mètres qui faisaient l’essentiel de son monde, entre l’avenue du Parc et la rue Saint-Denis, Mont-Royal et le viaduc Rosemont. Il avait eu de bonnes années dans le milieu, mais tout son butin s’était consumé dans une sorte de party tiède. Le fouetteur d’appétit s’était aggravé lui-même. Il déambula sans but pendant des jours. Les bornes de ses promenades étaient des points d’interrogation géants autour desquels il tournait sans réponse. Où trouver l’argent? Travailler où? Déménager comment? Et puis, quoi souhaiter…?» (p.51)

 

Tout s’enclenche quand Mike, un préposé qui s’occupe de son père à la résidence, l’entraîne dans un chalet au fond des bois, tout près d’un lac, pour entreprendre une cure où il doit oublier l’alcool et retrouver la forme. Mike, une force de la nature avec ses amis, le pousse au bout de ses résistances physiques et mentales. 

 

RETOUR

 

Luc n’a plus rien à perdre. Il se retrouve sur une corde raide et accepte de se plier à la vision du monde que lui impose l’athlète. Que peut-il faire? Rester dans la rue ou entreprendre le long chemin de la rédemption?

 

«— C’est pour ça que pomper de la fonte, c’est ben important. Faut que toutes les cellules de mauvaise humeur sortent de toi, le gros. C’est un clean-up. Toé, c’est la bière. La bière, a t’a colonisé le système, faut que tu pompes assez de fonte pour nettoyer ça, le sortir de toé. L’alcool, c’est comme être dans un magasin de bonbons quand t’es petit, câlisse : ça allume toutes les cellules de bonne humeur, t’sais : mais ces cellules-là, y’en a pas à l’infini. C’pour ça que, quand tu bois tout le temps, tu brûles trop de cellules de bonne humeur,» (p.104)

 

Enfin, Ghislaine Gendron décide de lui accorder une chance parce qu’elle a peut-être une dette à payer envers le petit garçon qu’elle a vu grandir et qu’elle aime un peu comme un fils. Elle se fait vieille aussi, se sent dépassée avec ses livres et des publications que plus personne ne consulte. 

«La Stella Rosa» devient un tremplin pour l'ancien publicitaire qui, tant bien que mal, se lance dans l'aventure, entreprend de requinquer le commerce avec sa bande d’amis, croise des gens qui secouent ses idées et sa façon d’être. 

Un hassidique qui ne croit plus aux enseignements de sa communauté, mais qui n’a pas le courage de quitter sa famille pour emprunter les chemins de la liberté. Cela m’a rappelé le très beau roman «Enlève la nuit» de Monique Proulx, où un jeune juif fuit sa collectivité pour s’intégrer au groupe francophone. Un Grec, le propriétaire du bâtiment où est logée la librairie et son fils Nicky, lui en feront voir de toutes les couleurs. Pas des méchants bougres, mais des coriaces en affaires qui se comportent comme des gangsters. 

Luc apprendra des choses sur son père, sur son frère François, qui a disparu depuis fort longtemps pour se libérer, sur sa sœur Francine, installée dans la plus stricte vie d’une banlieusarde matérialiste. 

 

«Son regard passait du cadavre de son père à la libraire, à la tête ébouriffée de son ami Vermette, qui conversait à voix basse avec elle, heureuse de ne pas faire l’effort de la conversation, absorbée sans doute dans ses souvenirs : celui d’un matin ensoleillé de mai et la voix grave de Claude qui résonnait, demandant banalement le journal du jour, son pas assuré dans la boutique, les trois enfants qui suivaient comme des canetons, ses remarques ironiques sur la figure de Rosa Luxemburg, qui veillait comme une corneille rouge sur un isolat communiste au cœur de l’avenue du Parc. Comme il avait dû se moquer d’elle, de ses idoles, de son prosélytisme syndical, avec ses yeux rieurs, narguant doucement la militante, organisant une petite piécette sur le bras, un pas de deux avec sa gouaille de journaliste bien assis sur la banquette du bon sens.» (p.171)

 

Le roman d’Alexis Martin devient un vrai thriller où les juifs hassidiques, les migrants grecs bousculent Luc et l’entraînent dans un véritable tourbillon. Croyances, mysticisme, passion amoureuse, affaires, obsession de l’argent et de la réussite : la cryptomonnaie qui obnubile Nicky, qui veut le local de la librairie à tout prix. 

Le petit commerce doit déménager.

Luc discute de religion avec Schmel, rencontre un anachorète au fond d’une église abandonnée qui sera le lieu de tous les miracles pour retrouver un souffle et se glisser tout doucement dans l’avenir.

 

«La question le tenaillait avec une acuité douloureuse; peut-on exister sans le regard des autres? Il pensait que cette reconnaissance attendue, tant espérée, était le carburant de la vie. Il pensait : on ne vit pas à part soi. La soif de reconnaissance, ce besoin de validation, cette pharmacie qui empoisonne ou soulage, se pouvait-il que son frère en soit arrivé, au prix d’un isolement cultivé avec obstination, à la court-circuiter? Avait-il réussi à s’absorber dans une sorte d’instant souverain, à la façon des fous, des moines, des dissociés, tout en gardant la tête froide et le cœur léger? Luc se demanda si son autosabotage, la séparation d’avec Julia, son alcoolisme, cette marche de côté qui l’éloignait toujours un peu plus de la voie moyenne, si son frère n’en n’était pas la suggestion, comme un hypnotisme venu des fonds familiaux… Mais où est-ce que t’es, toi, maudit… se surprit-il à murmurer.» (p.213)

 

Un roman vivant, plein de rebondissements et de réflexions qui nous poussent dans les méandres de la philosophie qui laissent étourdi et songeur. J’ai dû m’arrêter souvent dans la dernière partie, dans un tourbillon de gestes et d’idées, pour m’imbiber de la profondeur des propos des personnages. C’est magnifique et Alexis Martin nous pousse dans une dimension où la vie prend toute la place sans faire de compromis. Merveilleux. 

 

MARTIN ALEXIS : «L’étoile de la rédemption», Éditions Somme toute, Montréal, 2026, 304 pages, 36,95 $.

 https://editionssommetoute.com/livre/letoile-de-la-redemption/

jeudi 25 juin 2026

MARIE-ÈVE NADEAU ET LA QUÊTE DE SOI

MARIE-ÈVE NADEAU arrive avec un roman au titre étrange. Inutile de chercher dans un dictionnaire, «Empupillé» ne s’y trouve pas. Nous voici devant un terme inventé pour cerner un univers particulier. J’ai pensé à Guy Lalancette et à son formidable ouvrage «L’amour empoulaillé». Un mot que l’écrivain a forgé pour témoigner des tiraillements de ses personnages. Madame Nadeau fait référence à la pupille de l’œil, le centre noir (l’orifice au milieu de l’iris) qui s’adapte à la lumière en se dilatant ou en se rétractant. Cette particularité de l’œil permet de voir les choses autour de nous avec une certaine précision. L’écrivaine dans cet opus braque l’objectif d’un appareil photo sur Camille et Jun qui s’interpellent, se répondent, bousculent leur réalité et ce qu’ils sont dans leur être et leur tête. Les deux s’attirent comme deux planètes en fusion et se repoussent tout autant. Ils restent amis, malgré leur différence et leur attrait physique. Ils pouvaient être amis, mais jamais amants.

 

Camille a vécu une enfance singulière. Sa mère est décédée alors qu’elle avait dix mois et elle a grandi aux côtés d’un père qui la trimbalait partout sans trop se soucier d’elle. Emmanuelle, en accouchant, faisait un pas vers la mort. Une fatalité physique, une maladie génétique étrange. Est-ce à dire que la vie ne serait que le prolongement de la mort?

Georges, un géologue passionné, un collectionneur de fossiles, traîne sa fille dans les forêts de l’Ouest canadien lors des vacances d’été. Il cherche les traces d’un lac glaciaire qui partait de la baie d’Hudson pour recouvrir une partie du continent américain. Le monde physique actuel masque une réalité plus ancienne. Comme si le présent n’était qu’un voile jeté sur une époque qu’on a du mal à imaginer.

 

SOLITUDE

 

La petite fille est souvent seule avec son père et se réfugie dans son imaginaire en s’inventant un ami qui l'attend dans une grotte. Georges n’a d’attention que pour les pierres et les cailloux qui lui parlent d’un temps qui a modulé le présent. Il lui faudra un choc pour prendre conscience du drame de Camille.

 

«En dépit de sa volonté, son père s’immisce également dans ses pensées. Chaque fois qu’elle se retrouve dans un univers naturel où les roches remplacent le béton et les arbres, les immeubles, son enfance passée avec lui à arpenter les grandes forêts canadiennes ressurgit immanquablement; une époque dont elle conserve autant de souvenirs tendres que brutaux.» (p.31)

 

Camille se sent comme un objet que son père trimbale et elle tente d’attirer son attention, pour lui dire qu’elle existe, qu’elle est une humaine avec des désirs et des besoins.

 

«Elle reprit la loupe et la plaça au-dessus de son œil gauche, grand ouvert, et la maintint là, sans cligner ses paupières, surtout ne pas cligner, jusqu’à ce que sa rétine s’assèche, chauffe, brûle. Puis le soleil jaune devint un disque blanc qui vira au noir. La loupe tomba de sa main alors que sa bouche s’ouvrit en un cri aigu.» (p.15)

 

 Tout tourne autour de l’œil dans ce roman. La photographie, la recherche de fossiles quasi invisibles pour le non-initié, Jun, un photographe et Camille, qui s’impose dans l’art de voir et de montrer une autre réalité. 

Georges finira par accepter les choix de sa fille, sans beaucoup d’enthousiasme on s’en doute. Camille ressent la déception de son père même s’il aimait que sa mère écrive de la poésie et soit une artiste à sa façon. 

 

EUROPE

 

Camille s’installe à Paris et rencontre Jun, un photographe reconnu. Ils se trouvent, comme s’ils étaient faits l’un pour l’autre et ne pourront que faire un bout de chemin ensemble. Ces jumeaux cosmiques ne se quittent plus. Lui se spécialise dans les portraits et elle cherche une réalité qui se dissimule derrière le connu. Toute la quête de Georges lors de ses expéditions, si on y pense bien. On hérite aussi des passions des parents.

Un homme intense, que Jun, vissé dans le présent, casse-cou possédé par ses pulsions, peu importe les conséquences. Né en Corée, d’un père ayant des problèmes de santé mentale et plutôt brutal, il a été adopté par un couple de Français et a vite coupé tous les ponts avec eux pour vivre selon ses instincts et ses désirs. Entier, imprévisible, tout le contraire de Camille, qui a subi l’influence de son père qui ne s’est jamais laissé aller aux écarts.

Une expédition dans le désert changera tout. Une épiphanie pour Jun et Camille, de cette amitié qui flirte avec la violence qui couve en permanence chez Jun. Un amour qui ne peut s’installer dans le quotidien, surtout avec les incartades sexuelles de Jun.

Les deux échappent à la mort par miracle dans cette mer de sable. 

Leurs chemins se séparent et chacun va dans sa direction. Lui deviendra photographe de mode aux États-Unis à la plus grande surprise de Camille, qui découvre son espace mental. Ce sera sa signature d’artiste. Un monde vague, une réalité autre, comme si le passé et le présent se confondaient. 

 

«C’est en observant ces archéologies lumineuses qu’elle décida de faire glisser son appareil de son œil droit à son œil gauche et qu’elle comprit que son œil brûlé possédait l’essence de son travail. Son projet artistique commença à s’articuler : ses images reproduiraient la vision de son œil ébloui, sa lésion oculaire serait la matrice de son travail, et le flou, le principe cardinal de ses compositions. Ainsi, ce qu’elle avait toujours considéré comme un handicap deviendrait sa force. La contemplation des choses réelles se transforma en contemplation réelle des choses, comme si elle voyait en deçà ou au-delà de la matière.» (p.134)

 

Jun mettra fin à ses jours. Il hantera Camille cependant même après sa mort. Avec patience, la jeune photographe réussira à se défaire de l’emprise de Jun et à accepter son amour pour Nicolas. 

Comment trouver une direction, miser sur la vie après avoir connu la fulgurance qui retourne l’âme? Elle deviendra enceinte et se rapprochera ainsi de sa mère, qu’elle n’a pu que fantasmer en lisant ses poèmes.

Son père Georges éprouvera des problèmes cognitifs et le scientifique qui ne croyait qu’à la réalité des choses et la rationalité confondra sa fille avec sa femme et sa petite-fille avec Camille. 

 

«Ce que Camille redoute depuis toujours n’advient pas : plutôt que de voir sa santé se détériorer comme ce fut le cas pour Emmanuelle, elle est débordante d’énergie. Plus les mois s’écoulent, plus son rôle de mère lui fait découvrir en elle des forces insoupçonnées. Certes, le temps, l’espace, la solitude se vivent autrement, les concessions existent, les nuits blanches aussi, mais de s’occuper de quelqu’un qui dépend entièrement d’elle dédramatise le rapport qu’elle a pu entretenir jadis avec ses propres tourments.» (p.190)

 

Un roman fort qui nous emporte dans un monde que chacun doit saisir à bras le corps pour le redéfinir et y trouver une forme de paix et d’harmonie. Camille vit le combat de tous les enfants qui doivent se libérer de l’héritage des parents pour tracer leur chemin, se délester pour avoir leur regard et leur vie. Certains n’y arrivent jamais, comme Jun, qui reste prisonnier d’une colère qui le foudroie. Il a été touché à l’âme et est aspiré par sa fulgurance quand Camille parvient à se faire confiance et à s’affirmer. Elle découvrira sa place et ce qui en fait une personne unique qui aime et qui accepte le passé et le présent. 

Un magnifique ouvrage qui bouscule le réel pour y lire son histoire et celle de ses proches. Nous laissons des empreintes dans notre bout de route, mais il y a aussi celles de nos prédécesseurs. Nous créons nos propres fossiles qui témoignent de notre glissade dans le monde des vivants. Jun a été brisé par son enfance quand Camille a su la transformer et devenir une femme heureuse et ouverte. Un très beau roman, une quête qui doit se délester du passé pour se faufiler dans le maintenant.

Marie-Ève Nadeau fait appel à nos sens et aux pulsions pour plonger dans nos héritages et nos conditionnements. Nous voilà devant des êtres vivants qui mordent dans leur existence pour y faire leur marque. Une écriture dense, perturbante même. Heureusement, un grand calme emporte Camille malgré le flou de son œil gauche, celui qui envahira l’esprit de son père. 

 

NADEAU MARIE-ÈVE : «Empupillé», Éditions Mains libres, Montréal, 2026, 216 pages, 29,95 $.

lundi 15 juin 2026

L’ART DE VIVRE SANS FAIRE DE REMOUS

QUEL PLAISIR de retrouver Donald Alarie. «Vivre dans un arbre», évoque le rêve de tout petit garçon qui pense échapper au monde des adultes pour vivre des aventures à sa mesure. Guy Lalancette a écrit de très belles choses sur le sujet. Des jeunes peuvent laisser courir leur imagination et partir à la découverte de tous les livres quand ils se réfugient dans leur maison feuillue où ils peuvent devenir des héros ou encore des magiciens qui savent tout inventer en claquant des doigts. Dans le texte qui donne le titre au recueil de Donald Alarie, le narrateur est un garçon d’un âge incertain qui s’installe dans la résidence des oiseaux après avoir vaincu le vertige. Enfin, il peut être, simplement, faire ce qu’il entend et se faufiler dans la beauté et la paix «tant recherchée». Le rêve de tout individu, jeune ou vieux.

 

Donald Alarie chasse les étonnements du monde en allant ici et là, toujours à l’affût d’un geste, d’un regard d’une marcheuse, d’un homme qui semble perdu, ou encore d’un buisson qui retient la lumière du matin plus longtemps que d’habitude. J’ai l’impression qu’il devient un papillon qui se laisse porter par les souffles de l’air. Semblables à ceux et celles qui écrivent des haïkus et qui guettent le pas d’un passant, le vol d’un oiseau ou un visage étrange qui s'impose dans les nuages. Un instant qui mute en petit poème fragile comme une libellule qui file par miracle sur ses ailes translucides. 

Donald Alarie a ses parcours et ses territoires qu’il arpente, même si parfois le corps hésite avant d’entreprendre la ronde. Il s’attarde sur un banc, observe une dame qui avance péniblement en fixant le sol, un enfant qui semble flotter en apesanteur sur son vélo, ou, plus simplement, il prend une grande respiration pour savourer le bonheur d’être là, dans un jour qui s’offre à lui comme si c’était le dernier. Pareil à Gilles Pellerin, qui lisait dans un parc et qui a levé les yeux devant une femme concentrée sur un gros bouquin. 

Un éblouissement!

 Il traque l’éclat dans la lumière, l’angle qui va le surprendre et lui dévoiler une autre facette du monde. Et c’est le déclic, la seconde qui s’ouvre, un instant parfait, un moment où un passant se révèle dans toute sa vulnérabilité. Comme une fulgurance ou une météorite qui traverse le ciel avant de s’évanouir à jamais. Une «petite éternité» qui fascine l’écrivain et qui mue en quelques phrases bien senties. 

 

«Le fond de l’écran peut-il perturber l’agencement des mots que j’essaie de réaliser, toujours dans le doute, chaque matin?

Un paysage enchanteur, un portrait de famille, une scène de rue, un animal préhistorique, des poissons exotiques, la grâce d’une danseuse, une photo de Barbara, etc.

Ce que je cache en moi peut surgir au moment où je m’y attends le moins. Je demeure à l’affût tel un chasseur expérimenté.» (p.11)

 

Un promeneur attentif à tout ce qui bouge et respire autour de lui, à ses réactions et ses étonnements. Comme une renarde qui se laisse mener par son odorat et qui va en zigzaguant longtemps dans les étourdissements du jour avant de trouver ce qu’elle cherchait depuis l’aube. Pas nécessaire de partir physiquement. Il suffit d’ouvrir son ordinateur et le monde se redessine grâce à son imaginaire. 

Donald Alarie a besoin des mots pour s’installer dans son quotidien, d’un vent qui le pousse doucement et qui décide de la direction où le hasard allumera une petite flamme en lui. Alors, un mot prend tout son poids, tout neuf, comme venu du fond des temps pour déborder dans une phrase qui fera son chemin dans l’univers d’une page toute blanche. Parce que l’écrivain ne sait jamais de quel côté il va glisser et sur quoi il va s’attarder. C’est comme un jeu d’improvisation où un flâneur se laisse surprendre par le hasard des rencontres et les circonstances. Et tous les imprévus, les orages, les bourrasques ou la pluie deviennent des événements.

 

LE TEMPS

 

Mais comment oublier son âge, les habitudes qui le cernent et le chaos qui l’entoure, avec le temps qui lui est de plus en plus compté?

 

«Si je vis encore longtemps, le silence se fera dans les lieux que je fréquente.

Personne ne viendra plus cogner à ma porte comme cela arrive encore occasionnellement.

La solitude sera mon lot. Et je n’y pourrai rien.» (p.23)

 

Parce que vieillir, c’est s’avancer dans la fragilité et la précarité, voir son monde se défaire et se recroqueviller dans des souvenirs qui risquent de vous étouffer. Donald Alarie ne s’abandonne jamais à la nostalgie même si elle le suit inlassablement. Il se concentre sur le présent, un sourire, un geste, un cri qui en fait un témoin. 

 

«Pourtant, ce sont les mots qui l’emportent sous les grands arbres de juillet. Ce sont eux qui finissent par capter toute notre attention. Malgré la beauté qui nous entoure, ce sont eux les vainqueurs en bout de ligne.

Et cela crée indéniablement une forme de dépendance. Nous y retournons aussi souvent que possible. Quitte à négliger d’autres activités dites essentielles. Quitte à avoir des remords.» (p.27)

 

Parce que vivre reste une aventure pour l'écrivain, une quête où il traque le réel pour le retenir dans ses mots. C’est ce qu’il faut pour être une conscience qui se renouvelle sans cesse. 

 

«Nos vies sont remplies de fautes de frappe que nous ne prenons pas toujours le temps de corriger.

Ainsi, nous allons propageant des messages remplis d’imprécisions, laissant aux autres le soin de tenter d’interpréter à leur manière qui nous sommes.» (p.52)

 

Ce n’est pas là sa tâche. Ce qui importe, c’est le dire avec ses gaucheries et ses hésitations.

 

SOLITUDE

 

Oui, le poète fait face à la solitude. Parce que «les plus belles années» se sont défaites et que presque tous les témoins qui renvoyaient ses regards et ses rires ne sont plus. Vieillir, c’est peut-être apprendre à devenir invisible avec sa main sur la main du silence.

 

«Depuis quelques mois, les activités qui l’occupaient habituellement avaient perdu tout intérêt. Rencontrer de vieilles connaissances ne lui disait plus rien. Elle ne se sentait plus l’énergie pour assister à un concert ou pour aller voir une exposition d’envergure. Même ses auteurs préférés ne lui étaient plus d’aucun secours. L’ennui la recouvrait comme un large manteau d’une monotonie infinie.

Elle avait le sentiment d’attendre la fin. D’attendre sa fin.» (p.85)

 

Pour contrer cette réclusion peut-être, Donald Alarie invente des personnages, tourne le dos au «je» et donne la parole à des hommes et des femmes pour être moins seul dans sa parcelle du monde. 

Je l’ai déjà écrit, il y a une parenté entre Donald Alarie et Monsieur Archambault. Leurs petits pas dans un univers de plus en plus étroit, leur discrétion et l’art de s’imposer sans faire de bruit dans leurs réflexions et leurs confidences. 

J’aime leurs regards, leur lucidité, leur humour un peu noir pour parler de la vieillesse, du corps de moins en moins alerte. Ils savent : le mot fin est là tout près et son ombre colle à eux. Que dire de ce courage et cette manière d’occuper les territoires du présent? Parce que vivre, c’est respirer et devenir conscient dans les éclatements de l’heure.

 

«Il doit admettre que le moment le plus agréable pour lui est maintenant le soir, à l’heure d’aller au lit.

Il se souvient de l’époque où c’était plutôt le matin qu’il se sentait le mieux. Au lever du soleil. Il avait alors le sentiment qu’il pouvait se produire, durant la journée, un ou deux événements qui allaient changer le cours de son existence. Peut-être une rencontre bouleversante.

Pendant longtemps, il a vécu d’espoirs et de rêves. Ce n’est plus le cas. Il a l’impression de tout savoir de sa vie. Peut-il lui arriver encore quelque chose d’étonnant?» (p.115)

 

Des petites proses comme des aquarelles qui portent le quotidien dans ce qu’il a de plus intime et de plus personnel. L’aventure du «temps long», les problèmes physiques, des rencontres bouleversantes, la mort qui se profile au bout de la rue et qui va peut-être venir frapper à sa porte, la beauté de juillet à décrire pour garder sa place. 

Donald Alarie, avec les années, s’est dépouillé du superflu pour effleurer l’essentiel, le palpable, ce qui le rend alerte. Ça donne des réflexions, des gestes et des actes de résistance. L’écrivain, sans faire de remous et de fracas, touche l’être, l’âme et devient une sorte de guide. Il me reste à chercher un arbre tout près, dans le parc pour m’installer sous les grosses branches pour méditer «les petites proses» de Donald Alarie. Il me semble alors que je vais mieux le suivre dans ses randonnées réelles et imaginaires. 

 

ALARIE DONALD : «Vivre dans un arbre», Éditions de La Pleine Lune, Lachine, 2026, 120 pages, 25,95 $.  

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/733/vivre-dans-un-arbre