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jeudi 23 avril 2026

MÉLANIE MINIER NOUS DÉROUTE PAS MAL

MÉLANIE MINIER m’a surpris avec «Bâtard», tout comme elle m’avait étonné avec «Cascouia», en 2022. Cette fois, elle nous entraîne dans le quotidien de deux garçons, Jo et Tommy, qui ne l’ont pas eu facile. Une enfance où ils ont été barouettés, ici et là, dans des foyers d’accueil. Des jeunes de la DPJ comme on dit. Quand ils atteignent leur majorité, ces garçons et ces filles se retrouvent souvent dans la rue, sans moyens, ne sachant trop vers quoi se tourner. Les deux amis ont vécu tout ce que l’on peut imaginer pendant leurs pérégrinations. Le pire surtout, avec les agressions sexuelles d’un pervers. Comment se surprendre alors de leur méfiance et de leur révolte? Jo est hanté par ses parents même s’il affirme le contraire. Une lettre lui redonne espoir. Ses géniteurs vivent aux États-Unis. À sa sortie de prison, lui et Tommy partent pour les retrouver. Ils croisent Élise en route, une jeune belge qui veut faire du cinéma et qui ne renonce jamais à l’aventure. Le trio roule au pays de Donald et connaît certains malentendus avant d’arriver à destination à Woodford, en Caroline du Sud. 

 

Un roman fragmenté, découpé comme les plans d’un film, marqué par l’impulsion d’Élise qui déclenche sa caméra et pose des questions à tout bout de champ. Ces moments nous permettent d’en savoir plus sur les garçons et de comprendre ce qu’ils ont subi. Surtout, pourquoi ils ont tant de mal à s’installer dans leur peau d’adulte

Les deux ont été abandonnés par leurs parents et ont connu toutes les ruptures, passant d’une maison d’accueil à une autre, vivant des turbulences et apprenant surtout la méfiance. Comment s’attacher quand le présent est plein de trous et de fuites? Jo s’est fait le protecteur de Tommy, qui a l’art de se mettre les pieds dans les plats. Il ira très loin dans ce rôle, se retrouvant en prison pour sauver son ami. 

Et, il y a Marie, une douceur dans ses jours, même si Jo a du mal à se laisser porter par l’amour et l’avenir. C’est ainsi lorsqu’on a eu une enfance sans ancrages. Comment faire confiance aux adultes quand ils se sentent trahis et rejetés de tous?

 

«J’ai grandi en m’enfonçant dans le crâne que j’étais bien mieux tout seul, pis j’me suis débrouillé pour avoir besoin de personne. Je me disais que je pouvais pas m’ennuyer de quelque chose que j’avais jamais connu. Quand je voyais mes chums passer leur temps à espérer s’en retourner chez eux, ben moi, j’espérais rien pantoute. J’trouvais ça ben mieux, parce qu’y en avait une estie de gang qui partaient du centre jeunesse le bonheur au cul pis l’espoir étampé dans «face pis qui revenaient la queue entre les jambes. Au moins, j’en avais pas, des parents pas fiables. J’en avais juste pas.» (p.14)

 

Une lettre du père de Jo finit par lui parvenir. Il est installé en Caroline du Sud avec sa mère, espère le voir après toute une vie presque qu’ils ont passé loin l’un de l’autre. 

 

«Apprendre que mon père me cherchait m’a comme ramolli par en dedans. Une crisse de guimauve molle qui a pu de principes. Parce que, même si lui non plus, y s’est pas plus occupé de moi que ma mère, j’attendais juste de sortir pour partir à sa recherche.» (p.15)

 

Après avoir purgé sa peine de prison, Tommy est là dans sa vieille minoune. Les voilà roulant vers le pays de ses parents. Ils franchissent la frontière pour filer sur les routes vers Woodford, Caroline du Sud, comme s’ils tournaient le dos à leur passé pour foncer vers l’avenir. C’est peut-être aussi la dernière chance, ce père qui arrive dans la vie de Jo de façon quasi miraculeuse. 

 

LE PIRE

 

Le pire aura été les agressions sexuelles de Landry sur Jo et Tommy, qu’ils confrontent lors d’un procès. Ils ont vécu l’avilissement et eu l’impression d’être un objet que l’on se sert pour assouvir ses fantasmes.

Pourtant, tout n’est pas si sombre. Marie chante et compose des chansons. Jo l’accompagne à la guitare, pourrait en faire un métier intéressant et valorisant. Mais il y a la peur en lui, une crainte, une colère aussi. Il ne peut faire confiance à personne. L’amour, les spectacles peuvent le calmer un temps, mais il y a un gouffre en lui. Et le pire est de ne pas savoir d’où il vient et pourquoi ses parents l’ont abandonné, pourquoi l’ont-ils rejeté? Et quel est son héritage génétique?

 

«Ben parce que… parce que! Quand la première fille pour qui t’as envie de devenir meilleur te fait un peu espérer à que’qu’ chose qui s’appelle l’avenir, ben c’est humiliant en estie de devoir y raconter que la docteure pense que t’as un déficit dans ta tête. Elle disait, elle aussi, que c’était peut-être un genre de truc héréditaire, justement, dans le sens de permanent. Moi qui trouvais que j’avais déjà un bagage pas mal lourd à porter…» (p.51)

 

Avec les bouts de films qu’Élise tourne, nous apprendrons les turpitudes de leur vie, les affrontements et les déménagements. Dès qu’ils commençaient à se sentir chez eux, on les déracinait sans donner d’explications. Ces déportations brusques et irraisonnées laissent des traces. 

Ils roulent vers une rue, une adresse de Woodford, un coin perdu de la Caroline du Sud où s’est installée un peu plus d’une centaine de personnes. André, le père de Jo pourra peut-être lui apprendre certaines choses, pourra peut-être changer la vie de ce grand garçon qui se méfie de son ombre.

 

«Mon cœur se met à cogner fort quand je réalise que c’est bien là, que je suis au bon endroit. L’allée de l’entrée est pleine de petites roches colorées, disposées par couleurs pis soulignées par une bande en pavés. C’est propre, un travail minutieux. Rendu à «hauteur de la maison, j’entends une fine musique en provenance de la cour arrière – tout de suite, ça m’accroche. C’est de plus en plus fort à mesure qu’on avance, une mélodie joyeuse en do majeur qui flotte dans «lumière de fin d’après-midi. Du violoncelle… oui, c’est du violoncelle.» (p.116)

 

Voilà le moment où tout va basculer. Il attend devant la résidence de son père et de sa mère. C’est comme si tous les morceaux de sa vie collaient à l’image d’une femme aux longs cheveux qui le hante depuis toujours. Elle est là, elle vient vers lui, elle s’approche.

 

RUPTURE

 

Et puis la rupture, le saut dans le temps, un bond nous pousse hors de ce moment tant attendu. Dans un claquement de doigts, nous voilà avec Adélie et André Pourquoi? Pourquoi cette embardée hors de l’histoire, de la rencontre qui risquait de tout changer

J’ai fini par comprendre après avoir eu l’impression d’être parachuté dans un autre roman. Mélanie Minier nous plonge dans la jeunesse des parents de Jo. Adélie était étudiante alors en musique à Vincent d’Indy. Elle était folle du violoncelle, et André avait toujours le nez dans un livre. 

L’amour.

Il suffisait d’être ensemble, de respirer le même air, de se regarder, de se toucher et de s’aimer. 

Adélie connaîtra des problèmes de santé mentale. André fait tout pour l’aider et l’accompagner. Ils ont un enfant, Jonathan. Mais quand André voit qu’Adélie est un danger pour le petit garçon, il agit, éloigne le fils de sa mère. 

André est mort, il y a quelques années. Adélie s’est apaisée avec le temps, comme rescapée d’une tornade de terreurs. Elle vit des jours tranquilles avec une vieille amie, joue du violoncelle. Jo comprend que sa mère est une naufragée. La vie est cruelle et sans pitié. Il sait alors, l’héritage qu’il a reçu de sa mère.  

 

SOCIÉTÉ

 

Un roman actuel qui met le doigt sur un grave problème de notre société. Les enfants de la DPJ qui vont ici et là et qui sont abandonnés pour ainsi dire quand ils deviennent des adultes. Les effets aussi des écarts de santé mentale qui laissent des traces terribles et difficiles à oublier. 

Mais il y a la coupe de la page 117, ce bond hors de l’histoire. Jo approche de la maison de ses parents. Le moment est enfin venu. Tous les morceaux vont se souder. Ce que l’on attendait pourtant, ce que l’on souhaitait n’aura pas lieu. Nous sommes projetés ailleurs, dans un autre temps du roman. 

J’ai commencé par croire que c’était une maladresse de Mélanie Minier. On ne prive pas le lecteur d’un dénouement qui se prépare depuis la première phrase de son histoire. Mais en continuant ma lecture, j’ai compris. 

L’écrivaine a voulu me faire ressentir ce que Jo et Tommy ont connu tout au long de leur enfance. Enfin, j’imagine.

Une nouvelle existence se présente, un bonheur possible miroite et tout s’arrête brusquement, sans raison. Ces moments où les garçons étaient près de toucher l’amour, la confiance et les rires. Un bonheur qui leur était arraché sans un mot d’explication. 

J’ai vécu cette dépossession à la page 117. J’ai compris la douleur de Jo et Tommy même si ma frustration n’avait rien de comparable. J’ai éprouvé ce que Jo et Tommy ont connu tout au long de leur enfance. La terrible impression d’être coupé du monde et de sa vie.

Mélanie Minier a trouvé une belle façon de nous plonger dans le drame de ses héros, Nous vivons cette rupture dans notre corps et dans notre tête. Que demander de plus? Un roman qui vous frappe en plein cœur et vous laisse étourdi, qui vous fait prendre conscience du parcours de ces jeunes qui n’ont pas eu la chance d’avoir un ancrage pour s’épanouir et se forger un avenir.

 

MINIER MÉLANIE : «Bâtard», Éditions Druide, Montréal, 2025, 258 pages, 24,95 $.

https://www.editionsdruide.com/auteurs/melanie-minier

 

jeudi 27 octobre 2022

MÉLANIE MINIER CONFRONTE LE PASSÉ

UN SALON DU LIVRE permet toujours de belles rencontres. Après deux ans d’absence, c’était le bonheur que de se faufiler dans la foule à Jonquière et de flâner dans les stands. J’y ai passé d’agréables moments avec Jean-François Caron, Mustapha Fahmi, Marjolaine Bouchard, Charles Sagalane, Hervé Gagnon et Guy Ménard. J’y ai fait des acquisitions aussi, le récit de Ève Michèle Tremblay, Le voyage de Madame Davenport, une aventure incroyable, une traversée du parc des Laurentides, en 1871. Et j’ai croisé Mélanie Minier, une écrivaine de Jonquière qui présentait un premier roman pour adulte et son livre jeunesse. Une rencontre sympathique, naturelle et spontanée. Quelques jours plus tard, je recevais Cascouia par la poste. Comme je venais de terminer le dernier opus de Keven Lambert, Que notre joie demeure (un autre achat lors de mon passage au salon) j’ai plongé dans cette histoire qui m’a poussé vers le lac Kénogami, dans une zone de Larouche. Un titre évocateur pour quelqu’un du Saguenay ou du Lac-Saint-Jean.

 

Rapidement, ce roman qui s’ancre dans un secteur de villégiature, tout près de la grande baie de Cascouia, m’a fasciné. Un lieu en mutation, comme partout autour des plans d’eau, où les chalets qui s’animaient pendant l’été deviennent des maisons que les propriétaires habitent à l’année. On parle d’étalement urbain. Plus simplement, les gens cherchent la paix, la tranquillité et un espace où respirer sans avoir les deux pieds sur le ciment ou un carré d’asphalte. De l’eau, un horizon le plus large possible et la chance de voir les saisons glisser l’une dans l’autre. De la qualité de vie avant tout, malgré les déplacements et les engorgements de la circulation. Mais à Larouche, ces inconvénients sont de la fiction.

Un univers familier, comme si ceux que je croise lors de mes promenades ou encore quand je vais au dépanneur, se retrouvaient dans ce récit. Je connais le milieu dans lequel Sarah Bouchard, le personnage principal de ce roman réaliste, tourne en rond. Un monde où des gens savent tout des voisins, mais se taisent. On parle peu ou pas, mais tous sont prêts à rendre service et à donner un coup de main. Des lieux fréquentés par Lise Tremblay on dirait. J’ai suivi Sarah sur la rue Saint-Dominique à Jonquière, cette rue où les estaminets se multipliaient à une certaine époque, quand j’habitais près la rivière aux Sables, du côté du mont Jacob. Des scènes surréalistes se répétaient. Les vendredis soir, en hiver, on voyait de jeunes femmes en jupes écourtées, bras nus et décolletés plongeants, cheveux au vent courir d’un établissement à l’autre par moins trente degrés Celsius. Une chorégraphie étrange. Les danseuses bravaient les engelures pour éviter de payer des frais de vestiaire.

 

RETOUR

 

Sarah revient dans la région après vingt ans d’exil à Montréal. Elle s’installe dans le chalet familial qu’elle a hérité à la mort de son père, il y a plusieurs années. Tout est à l’abandon. Pas facile d’arriver comme ça en plein hiver, dans une bâtisse où le froid et l’humidité se sont incrustés. Elle doit aller chez le voisin pour «emprunter» discrètement quelques bûches pour rallumer le vieux poêle. Sans compter les problèmes d’eau potable. Ça m’a rappelé la grande maison du rang Saint-Joseph à la Doré à mon retour de la ville. Pas de bois de chauffage, l’eau que l’on devait aller chercher au village et l’air et la neige qui se faufilaient au bas des portes. La glace le matin dans le bassin qu’il fallait casser. Et quand je trouvais un chicot sec dans la forêt toute proche, je le débitais et la chaleur finissait par se recroqueviller dans cette maison délaissée depuis des années. 

Tout va de travers pour Sarah. Elle rentre parce qu’elle n’en pouvait plus de la ville et peut-être pour se donner une chance de raccommoder son existence. 

«J’avais quitté le Saguenay pour Montréal il y avait maintenant quinze ans, déterminée à devenir quelqu’un. J’allais m’inventer une vie disciplinée, rangée; j’allais me faire des coiffures de madames de Chicoutimi, me mettre des tailleurs et des talons hauts comme on plaque le bonheur d’une autre sur soi. Dès que j’avais eu franchi le pont Jacques-Cartier, ma vie dans ma région natale m’était apparue tellement lointaine que ça avait été presque comme si elle n’avait jamais existé, comme si tout avait été effacé.» (p.13)

Nous plongeons dans le froid avec l’impression de s’allonger tout doucement dans les falaises et que l’air devient solide et palpable. 

 

FAMILLE

 

Tous les personnages de Mélanie Minier plaisantent sur tout en masquant les drames qu’ils vivent. 

Je m’étais réfugié dans cette maison de La Doré, pour écrire. Ce fut tout le contraire. Je n’ai jamais pu y secouer une phrase. Tous les soirs, quelqu’un poussait la porte et s’installait dans la berceuse devant le poêle. Et c’était parti jusqu’au milieu de la nuit avec les confidences. J’écoutais, accumulais des anecdotes, des récits qui m’ont servi plus tard. Tous inventant des histoires comme Wilfrid qui masque le réel et évite ainsi d’effleurer les points sensibles. Des hommes qui refoulaient tout et qui ravalaient comme on dit. Ils apportaient toujours une caisse de bière parce qu’il fallait l’alcool pour que des bouts de vérité sortent et qu’une larme coule.

Des drames, il y en a eu dans la famille Bouchard. Le père que tout le monde connaissait, un taiseux qui aimait les fêtes, est mort de façon tragique. Madeleine, la mère, une femme qui faisait tourner toutes les têtes, semble avoir plongé dans une terrible dépression. Michel-André Bouchard, le père de Sarah, a été retrouvé dans l’eau, au bord du lac. Rien n’est clair pourtant et la fille refuse de confronter ce drame parce que c’est elle qu’elle risque de trouver, la fuyante qui ne peut jamais s’abandonner et qui se sent toujours menacée. 

Des images surgissent, des moments de son enfance, son grand frère Vincent qui s’est exilé aux États-Unis sans jamais donner de nouvelles. La mère aussi qui reste une présence évasive. 

«Je me revoyais, à onze ans, entrer en hésitant dans la chambre sombre de ma mère, après la mort de papa. Une peur viscérale me lacérait le ventre chaque fois que je poussais la porte, ignorant l’État dans lequel je la trouverais. Je tournais la poignée lentement, jusqu’à ce que le mécanisme claque et que je ne puisse plus reculer. 

— Maman? Maman, tu dors?

Parfois, elle ne répondait pas et je la voyais ravagée. Parfois aussi, les bonnes journées, elle se retournait et me faisait signe de venir m’asseoir près d’elle, en tapotant une petite place circulaire sur le matelas. Je m’assoyais, raide et tendue.

— Tu pleures, maman? je disais, dans un filet d’air. 

— Maman est juste fatiguée.» (p.54)

Les souvenirs, que Sarah le veuille ou pas, parviennent à la secouer dans son présent. Elle finira par se surprendre dans le reflet d’une vitre, savoir pourquoi elle n’est pas capable de s’abandonner à la tendresse, pourquoi elle a décidé de revenir sur les lieux de son enfance. Et cet amour tout écrianché qu’elle a vécu avec Jimmy qui n’est pas cicatrisé. Un beau gâchis. 

«Ce soir-là, on fait l’amour en silence. Après, j’attends que Jimmy soit endormi et je retourne chez moi. Je n’y ai pas mis les pieds depuis un mois. Il veut que je sois à lui. Et moi je ne sais pas comment faire.» (p.36)

 

RÉNOVATION

 

Elle entreprend de rénover le chalet, à grands coups de masse dans les cloisons, dans une sorte de rage, pour effacer tout de son ancienne vie peut-être. Et des amis de son père surgissent pour donner un coup de pouce. Wilfrid et Hervé. L’un parle sans arrêt tandis qu’Hervé vide ses bières. Jean-Martin, le voisin arrive et les travaux semblent vouloir prendre la bonne direction. Sarah est dépossédée de son projet et tous s’en mêlent. Elle écoute et des bribes de son passé refont surface. C’était il y a quinze ans. Son père est encore là dans tous les esprits. Sa présence. Certaines fêtes. Et son frère qu’elle ne pensait jamais revoir, vient frapper à la porte. Tout le monde veut protéger Sarah, lui venir en aide et lui prodiguer des conseils.

La jeune femme est un véritable hérisson, incapable de tendresse, de gestes amoureux malgré sa terrible solitude. Jean-Martin l’attire, mais lui aussi couve un drame qu’elle finira par découvrir. Une autre voisine, Caroline, s’occupe seule d’un enfant autiste. Des éclopés, des poqués qui cernent peu à peu les tragédies qui ont bouleversé leur existence. 

Un roman vrai, des tranches de vie qui semblent découper dans le réel et qui sonnent tellement juste. Pas comme le vieux piano désaccordé de sa grand-mère que Sarah mettra bien du temps à apprivoiser. 

Un retour en région ne se fait jamais facilement, surtout quand on doit faire face à ses peurs, des malheurs et tout ce que l’on a cherché à oublier en fuyant en ville ou en se perdant aux États-Unis comme Vincent. 

Mathieu Villeneuve dans Boréalium tremens raconte une histoire similaire. David Gagnon doit lui aussi se coltailler avec des hantises, des secrets que personne ne veut effleurer, une maison à l’abandon qu’il pense rénover. 

L’écrivaine sait entretenir un certain mystère autour de Sarah, ses sautes d’humeur, nous dévoilant le drame d’une jeune femme qui se protège de tout par crainte de se faire mal. Peu à peu, la vie fait ce qu’elle doit. 

Des scènes d’une justesse formidable, d’une vérité qui m’a fait revenir dans mon village où tous se connaissaient et tentaient de vivre sans bousculer les autres, même s’il y avait des fanfarons qui se mêlaient de tout. 

Mélanie Minier a le sens du détail, d’un mot qui tombe et fait des cercles autour comme une pierre dans l’eau. Lentement, l’histoire de Sarah et la mort de Michel-André se précisent avec la poussée du printemps. Jour après jour, on finit par comprendre le geste du père, son problème avec le réel et, peut-être aussi, la mère qui s’est retrouvée coincée entre les deux meilleurs amis du monde qui l’aimaient. 

Un très beau roman qui nous emporte dès la première phrase. J’ai souri en écoutant Wilfrid, tendu l’oreille devant les énoncés jamais terminés de Vincent ou encore les regards de Jean-Martin. Tout vibre et palpite derrière le silence des villageois qui baissent la tête pour ne pas ouvrir des blessure qui ne sont pas cicatrisées. Une langue riche, des personnages fascinants et une appropriation du territoire qui fait plaisir. Mélanie Minier possède un sens rare du dialogue, de la description et mélanger le passé et le présent comme elle le fait nous permet de cerner son drame tout doucement. Un ouvrage qui m’a touché particulièrement, parce qu’il m’a rapproché de mes premiers romans dans lesquels je tentais, tout comme elle, de mettre la main sur des moments de ma vie pour en examiner toutes les coutures.

 

MINIER MÉLANIECascouia, Éditions LÉMÉAC, Montréal, 176 pages.

http://www.lemeac.com/auteurs/1787-melanie-minier.html