Nombre total de pages vues

Aucun message portant le libellé Éditions VLB. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Éditions VLB. Afficher tous les messages

vendredi 20 mars 2026

FAUT RELIRE « LE CAUCHEMAR AMÉRICAIN »

PARTOUT, sur les réseaux sociaux ou dans les informations télévisuelles, il est question de Donald Trump, de ses décrets, de ses avancées et de ses reculs, ou encore des propos injurieux envers ses opposants. Il affirme sans gêne sa volonté de gérer la planète comme il le souhaite avec son groupe de fidèles, mettant en péril les sociétés qui maintiennent difficilement la démocratie et le respect des droits de la personne. Les édits qu’il signe avec une rapidité qui ferait l’envie de Lucky Luke lui permettent de perturber l’ordre économique mondial et de briser des ententes avec les pays alliés. Ses interventions intempestives sèment le chaos et font craindre le pire. Il ose couler des bateaux de passeurs de drogues en mer (rien ne prouve que c’étaient bien des narcotrafiquants), provoquer un coup d’État au Vénézuéla en kidnappant le président Maduro et en éliminant sa garde rapprochée. Le tout va se terminer par une parodie de justice à New York. Et que penser de ses intentions d’annexer le Groenland et le Canada? Et maintenant, l’attaque intempestive de l’Iran fait vaciller l’économie mondiale, laissant engendrer encore plus de misère et d’angoisse. Un pilonnage massif de ce pays et des navires torpillés quand ce n’est pas les réservoirs de pétrole qui flambent. Que dire des GES et de la pollution effroyable provoquée par les bombes et les missiles? La guerre en Iran coûterait jusqu’à deux milliards de dollars par jour aux Américains… Pendant ce temps, des gens errent dans les rues et arrivent difficilement à manger. 


Danielle, ma compagne, a eu l’idée de rouvrir le livre de Robert Dôle : «Le cauchemar américain. » Pour retrouver les propos que notre ami écrivait alors sur son lieu d’origine. Pendant sa lecture, elle ne cessait de me répéter que c’était percutant et plus actuel que jamais. Je ne refuse jamais rien à ma partenaire de vie. J’ai plongé dans cette réflexion quand elle en eut fini avec le «cauchemar». Pour être franc, je ne me souvenais guère de mon premier contact. L’essai de Robert a été lancé en 1993, soit il y a trente ans. J’étais jeune, journaliste actif et occupé par de multiples projets alors. Le président Bill Clinton venait tout juste de succéder à Georges W. Bush.

Robert (je vais utiliser son prénom, puisque c’est un ami) est d’une famille puritaine et croyante. Son père était chroniqueur au «Washington Post» et il a grandi dans la capitale américaine avant de faire des études supérieures à Harvard, la première université américaine fondée en 1636, peut-être l’institution la plus reconnue dans le monde. Il a terminé sa scolarité à 22 ans et s’est retrouvé devant un choix déchirant. Il s’opposait à la guerre du Vietnam (une intervention militaire qui a duré de 1950 à 1973 et où 58200 soldats américains sont morts), refusait de servir sous les armes et a dû opter pour l’exil. Plusieurs jeunes Américains ont décidé de venir au Canada alors. Je signale David Homel, écrivain qui s’est installé à Montréal pendant cette période et a fait du Québec son pays. 

 

EUROPE

 

Robert choisit plutôt l’Europe comme bien des Américains avant lui. Je pense à Ernest Hemingway, Henry Miller, Ezra Pound, Anaïs Nïn, Scott Fitzgerald, Gertrude Stein, James Baldwin et, plus récemment, Paul Auster. C’était une tradition pour les fils et filles de bonne famille américaine de faire un séjour en Europe avant de s’aventurer dans la vie. 

Robert s’arrêtera d’abord en Irlande avant d’occuper un poste à l’université de Metz, en France, de Bonn en Allemagne et de Lodz en Pologne. Il finira par s’installer à Chicoutimi, au Québec, en 1977, pour enseigner l’anglais à l’université. Il en fera sa ville et son pays, allant jusqu’à militer pour l’indépendance du Québec. 

 

«Quand j’ai quitté mon pays malheureux, j’étais un jeune homme en colère contre une société qui me semblait être l’empire du mal. Je ne fuyais pas que la guerre, le racisme, le matérialisme et la violence. Je fuyais également les Américains eux-mêmes, leur mentalité, leur culture, leur comportement, leurs complexes, leur vulgarité, leur idiome.» (p.17)

 

Dans son essai, Robert prend du recul face à la société américaine qui le heurtait et qui l’a marqué de bien de façons. Il faut du temps et de l’espace pour arriver à saisir ce qui vous a blessé au plus profond de votre âme et de votre pensée pendant votre cheminement vers la vie adulte. Nous sommes tous d’un lieu, d’une communauté et d’une époque. L’exil permet d’échapper au «formatage de son milieu», de voir et de comprendre le bagage qui nous est donné pour faire notre bout de chemin dans la vie. Pour ma part, j’ai dû quitter mon village et m’établir à Montréal en 1965, autant dire sur un autre continent. Une aventure qui a duré jusqu’en 1972. Ce n’est pas comme partir dans un pays inconnu, de devoir apprendre une nouvelle langue, mais ce fut une mutation dans mon cas, moindre que le virage qui changera le parcours de Robert cependant.

 

 AVENTURE

 

Robert s’y lancera à fond, ébranlant son être et confrontant son éducation puritaine en Allemagne, en Pologne et plusieurs pays européens. (Il parle couramment sept langues.) Un véritable déracinement dans sa tête et sa pensée, une manière de muter, de tendre vers l’universel et la croyance des philosophes qui ont troublé leur époque, malgré leurs divergences. Cela a permis à notre ami de voir autrement et surtout d’appréhender les sentences et les diktats qui ont secoué son enfance. Par son exil, il a su découvrir la nature des Américains, leurs façons d’agir sur l’environnement, la vie en société, leur rapport à l’argent, le mal et le bien. Surtout de comprendre les limites de la pensée ancrée profondément chez les puritains, la certitude qui guidait son entourage, soit celle d’être le peuple élu. Une proximité qui leur permet d’accumuler toutes les richesses. C’est pourquoi aussi ils réagissent comme des zélotes et sont toujours prêts à intervenir partout pour imposer leurs dogmes avec une brutalité et une force terrifiante. 

Robert rappelle leurs incursions dans plusieurs pays du monde (Vietnam, Irak, Afghanistan, Haïti et maintenant l’Iran). Ils sont les seuls à avoir largué des bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki. Sans compter leur présence dans les sociétés de l’Amérique du Sud et le soutien indéfectible à Israël qui régente le Proche-Orient. 

 

«Les puritains du XVIIe siècle pensaient et disaient qu’ils étaient le peuple élu de Dieu, la nation sur laquelle Il répandait sa grâce divine et qu’Il avait choisie pour servir de modèle à tous les autres pays du monde. Ce peuple remplaçait Israël dans le rôle que lui reconnaît l’Ancien Testament. Encore aujourd’hui, cette fois persiste avec toute sa force originale dans l’esprit des Américains. Boston sera la Nouvelle Jérusalem.» (p.45)

 

Des propos qui reviennent en écho dans les prêches de Donald. Lorsqu’il a survécu à un attentat de justesse, blessé à une oreille, il a répété que Dieu l’avait sauvé et qu’il était son favori. De là à proclamer qu’il était le nouveau Messie, il n’y avait qu’un pas. 

Nous avons appris récemment que des membres de la religion évangélique et baptiste se réunissent dans le Bureau ovale pour des séances de prières, soutenant et encourageant leur président dans ses actions. 

 

AGISSEMENTS

 

Robert décrit comment cette pensée dicte les gestes de ses concitoyens et surtout comment elle provoque des remous inquiétants aux États-Unis et partout où ils s’imposent. Une société marquée par un individualisme exacerbé qui refuse l’intervention de l’État dans l’éducation et la santé, confiant tout ce qui est possible à l’entreprise privée. Ça peut expliquer leur violence, le nombre d’homicides, les meurtres et les massacres collectifs qui se multiplient aux États-Unis sans que des mesures concrètes soient prises pour contrôler les armes à feu. 

Tout repose sur le «moi», la quête acharnée de la richesse et du pouvoir, l’exploitation des ressources de la Terre à leur profit. Instrument de Dieu, ils doivent intervenir partout pour imposer sa volonté et celle de ses élus. Tour ça débouche sur des catastrophes climatiques, la pollution qui étouffe, des guerres permanentes pour s’approprier les trésors naturels planétaires. Que dire du non-respect des mesures prises pour réduire les gaz à effet de serre, le refus de croire aux études des spécialistes de l’environnement; la non-collaboration avec les Nations unies et à l’OTAN que Donald remet en question. Ce qui importe, ce sont ses convictions, son regard et son idéologie égoïste et individuelle.

 

«Les talk-shows de la télévision américaine aussi bien que les groupes de soutien voués à toutes sortes de malheurs dérivent de la tradition de la confession publique qui remonte au XVIIe siècle. Les puritains n’avaient pas cette possibilité qu’ont les catholiques de se confesser en privé à un prêtre-confesseur. La seule manière de se soulager d’une mauvaise conscience était donc la confession publique.» (p.83)

 

On peut y voir aussi l’origine et la popularité des réseaux sociaux, comme Facebook ou Tik Tok. Dans ces moyens de communication, le «je» prend toute la place. L’intimité devient commune et nous suivons les hauts et les bas de la vie conjugale des «amis» ou encore leurs obsessions quand ils se prennent pour un élu et qu’ils dictent leur vérité d’influenceur à des milliers de disciples.

 

LITTÉRATURE

 

Robert s’attarde dans «Le cauchemar américain» à certains écrivains, à l’importance de la pensée puritaine qui marque leurs œuvresÀ commencer par Emerson, qui prône un individualisme inquiétant et dangereux. Henry David Thoreau, qui privilégie le retour à la nature en s’installant dans une cabane à Walden avec juste le nécessaire. Il se fera aussi objecteur de conscience en refusant de payer des impôts à un gouvernement qui faisait la guerre au Mexique. (Il inspirera Gandhi et sa lutte.)  

Des propos qui influenceront le mouvement hippie et qui marquera sans doute Jack Kérouac, qui cherche une manière de s’ancrer dans la solitude quand il était incapable de vivre dans les bois comme l’a fait Thoreau. Il suffit de parcourir «Big Sur» et «Les anges vagabonds» de Kérouac pour comprendre qu’il était loin de son rêve d’ermite. 

Fort intéressant également l’analyse que Robert fait des ouvrages de Joyce Carol Oates. Les croyances puritaines possèdent les personnages. Il aurait pu aussi se tourner vers William Faulkner ou Erskine CaldweIl pour y constater la même corrosion. Il s’attarde à des philosophes comme Herbert Marcuse, qui démontre bien les conséquences de la pensée qui fait de l’humain une machine et un consommateur. Dans leur folie et leur obsession d’accumuler des richesses, les citoyens deviennent des objets. Cet essai a été marquant pour moi et sa découverte en 1970 aura influencé mon cheminement et été la source de décisions importantes. Je suis rentré dans mon village et ma région après la lecture de cet ouvrage.

«Le cauchemar américain» est particulièrement pertinent après trente ans et donne un éclairage percutant sur la société américaine de maintenant. Comme si Robert avait prévu l’ascension de Donald Trump et tout ce qui fait trembler la planète. Après cette lecture, nous comprenons mieux les propos et les décisions de Donald et de son groupe MAGA. 

L’idéologie puritaine triomphe dans toute sa puissance, sa cruauté, sa barbarie, son matérialisme et son individualisme égoïste aux États-Unis. Une pensée religieuse qui mène aux pires aberrations et à des interventions brutales partout dans le monde en laissant pleuvoir des bombes et des missiles sur les populations.

L’histoire des États-Unis est marquée par une violence terrible et le génocide des Autochtones. La Conquête de l’Ouest et sa sauvagerie, le massacre des peuples premiers et souvent passés par les armes en sont un bel exemple. Les chasses aux sorcières avec l’épisode de Salem ou encore la traque des communistes dans les années cinquante avec le maccarthysme viennent de cette conviction. 

Malheureusement, on ne retrouve plus l’essai de mon ami Robert en librairie. Il me semble que VLB Éditeur aurait tout avantage à remettre cet essai en circulation en apportant les mises à jour qui conviennent. À noter que l'ouvrage est toujours disponible, il. suffit de le demander à votre libraire. Un essai éclairant, bien rédigé et qui explique les sources de la plus grande menace qui existe actuellement sur la planète Terre. Le danger réside du côté de nos voisins du Sud et il siège à Washington.

 

DÔLE ROBERT : «Le cauchemar américain», VLB Éditeur, Montréal, 1996, 144 pages.

mercredi 15 janvier 2025

MAXIME BLANCHARD FUSTIGE LE QUÉBEC

ÇA NE M’ARRIVE pas souvent de refermer un livre en me demandant ce que je vais bien pouvoir écrire, comme si j'avais du mal  à me tenir debout. Comme si je ne parvenais pas à me situer devant des propos ou certaines affirmations qui me perturbent et me troublent. Que dire de l’essai de Maxime Blanchard intitulé La mère patrie? Le titre me semble un peu désuet, comme s’il datait d’une autre époque, et qui aurait pu coiffer un ouvrage de Damase Potvin. En plus, l’auteur parle des Canadiens français, un terme que nous utilisons pour retourner dans un temps plus ou moins éloigné de notre histoire, une page révolue de notre passé. Nous avons d’abord été des Français en cette terre d’Amérique, des Canadiens par la suite avant de devenir des Canadiens français et enfin des Québécois. Des coiffes qui marquent l’évolution de notre pensée dans ce territoire depuis la Conquête en 1760.

 

 

Un Québécois, Jérôme Dagenais, enseigne le français aux États-Unis. Un nationaliste convaincu qui prône farouchement l’indépendance du Québec. L’alter ego de Maxime Blanchard doit être de ma génération, peut-être un peu plus jeune, parce que peu d’écrivains de la trentaine tiennent de tels propos. 

L’essayiste est né en 1966, approche donc de la soixantaine, a vécu les référendums de 1980 où, à quatorze ans, il n’avait pas le droit de vote, et celui de 1995 où il a pu s’exprimer. 

Jérôme Dagenais a mal digéré les résultats de ces consultations où le Québec a eu à se prononcer sur son avenir. Ce manque d’audace de la part des Québécois et de courage horripile l’enseignant. Parce que c’est ce qu’il faut pour fonder un pays. Laisser libre cours à son inventivité et ne pas avoir peur de rêver grand et de défier le futur. Du moins, c’est ce que je me dis. Désirer, imaginer une direction précise, convaincre ses proches et passer aux actes. Ce que nous avons refusé de faire à deux reprises, préférant demeurer un semblant de pays en se gargarisant souvent du mot nation. Oui, nous avons une fête nationale, une assemblée nationale et une capitale nationale. Un drapeau que l’on agite le 24 juin et que l’on range dans les boules à mites le reste de l’année. J’ai déjà écrit ces propos et mentionné notre étrange façon de faire et d’être en tant que francophone québécois dans ce Canada multiculturel et anglophone. Une manière de fermer les yeux devant la réalité peut-être et de se donner l’illusion d’être quand nous ne sommes encore et toujours que les habitants d’une région. 

 

«D’ailleurs, en dépit de son exil et de son dilettantisme, de son qui-vive, Jérôme reste intrinsèquement et héréditairement un provincial empoté, un Québécois compassé. Il le sait. Cependant, son indépendantisme, aspiration et lucidité, le prémunit probablement contre le provincialisme le plus dadais et le plus godiche.» (p.14)

 

Grâce à son personnage, Maxime Blanchard exprime sa colère, ses frustrations et tente de comprendre pourquoi les Québécois refusent d’assumer pleinement leur avenir et de fonder le seul et unique pays de langue française en Amérique. 

 

RÉFLEXION

 

Le souverainiste se retrouve devant deux choix après l’échec de 1995; il se mord les lèvres et reprend le bâton du pèlerin pour faire progresser la cause en militant dans une formation politique qui prône l’autodétermination avec toutes les frustrations que cela entraîne; ou, comme certains, il tourne la page en se disant que les Québécois ont tranché et qu’il ne sert à rien de s’acharner. 

Nous avons un premier ministre, François Legault, qui tient ce discours un peu tordu après avoir défendu l’indépendance bec et ongles. Il prêche un nationalisme de façade et encaisse les rebuffades d’Ottawa, jour après jour sans sourciller, ce qu’il dénonçait quand il était membre du Parti québécois. 

Pour certains, ces échecs ne passent pas et le «non» reste dans la gorge comme on dit. Pourquoi sommes-nous impuissants à choisir l’aventure du pays? Serions-nous un peuple sans courage et incapable de s’arranger avec un tel risque?

 

«Tout le monde craint de passer pour réactionnaire. On ne saurait critiquer le présent que sous peine d’anathème : ringard, has-been, mononcle. Pour autant, Jérôme ne fait pas confiance à la jeunesse née en 1997 ou en 2003, car elle n’a pas de vécu qui vaille. Elle a grandi dans une époque insignifiante, dans un Québec insipide, dans un monde sans intérêt. Elle n’a emmagasiné ni noblesse ni ampleur, seulement du vide et de la fadeur. C’est injuste, c’est ainsi. Et c’est pourquoi la jeunesse actuelle se définit avec tant de véhémence contre les aînés; la jeunesse sert d’unique projet à la jeunesse. Son identité consiste à ne pas être vieille.» (p.68)

 

Blanchard peut sembler dur et acrimonieux envers ceux qui ne partagent pas sa vision des choses et son nationalisme. Il est impitoyable avec ses compatriotes qu’il trouve mous et inconséquents. 

 

«Qu’a-t-il fait au bon Dieu pour être québécois, pour subir cette torture du pays qui disparaît, d’une indépendance jamais gagnée, d’une langue française toujours moribonde? À Berne, à Montreux, à Delémont, il n’aurait pas observé, impuissant et furieux, ceux de sa race se lover dans l’obsolescence.» (p.99)

 

Monsieur Blanchard frappe souvent juste et ça fait grincer des dents. Je ne peux que lui donner raison quand on voit le comportement de certains politiciens qui décident d’après les sondages ou les humeurs des influenceurs, cette nouvelle race d’imposteurs qui sévissent sur les réseaux sociaux et qui se prennent pour des gourous.

 

PRÉSENT

 

Et que dire de notre situation actuelle, alors que Donald Trump est revenu au pouvoir, décrétant la folie et la démence à Washington, brandissant le poing devant le monde sans mesurer les conséquences de ses paroles et de ses gestes? Nous voilà entraînés dans une époque où la haine et la rage s’imposent. 

Le Québec devra bien se brancher et ne pas faire comme si tout cela n’avait aucune importance. Que penser et que faire dans un moment où la réflexion et l’intelligence sont considérées comme des tares?

Nous avons là un homme de conviction qui ne fait jamais de compromis avec ses idées. Il dérange certainement, exagère parfois, se montre un peu revanchard, mais touche des points sensibles et incontournables. 

J’aime beaucoup son côté provocateur. 

 

«Ils ont manifesté contre la guerre à Gaza. Ils sont rentrés chez eux en Uber. Ils ont manifesté contre le profilage racial. Ils ont acheté des chaussures sur Amazon. Ils ont manifesté contre l’expulsion des sans-papiers. Ils ont loué un appartement sur Airbnb. Ils ont manifesté contre un oléoduc. Ils se sont fait livrer une pizza par DoorDash.» (p.200)

 

Satire, caricature, l’essayiste met souvent le doigt sur une pensée ou des comportements qui font de nous un peuple paisible, un peu mou, incapable de s’affirmer et de se vêtir de l’habit d’un citoyen du monde.

 

BLANCHARD MAXIME : La mère patrie, VLB Éditeur, Montréal, 240 pages. 

https://editionsvlb.groupelivre.com/products/la-mere-patrie?variant=45534191550721

vendredi 5 janvier 2024

QUE FAIRE LIRE À DES ÉTUDIANTS DE CÉGEP

QUELLE BONNE IDÉE que celle de Virginie Blanchette-Doucet, une écrivaine que j’ai découverte il n’y a pas si longtemps! Elle est aussi enseignante au cégep de Saint-Hyacinthe, de littérature bien sûr. Comme tous ceux qui pratiquent ce métier, elle doit sélectionner des ouvrages québécois et les présenter à ses étudiants. Quel auteur favoriser? Des valeurs sûres, des classiques qui permettent de remonter dans le temps ou encore se rapprocher des jeunes et de leur réalité en leur proposant des romans plus récents. «Il me semble que c’est un grand pouvoir. Choisir un livre, c’est en délaisser tant d’autres» dit-elle dans sa préface. Oui, les professeurs sélectionnent les auteurs qu’ils souhaitent enseigner en établissant leur programme de session. Un privilège certainement qui peut amener certains à choisir des titres fort discutables. Canons permettra aux éducateurs d’élargir leur horizon, je l’espère.

 

Je ne sais trop comment cela se passe dans les cégeps. J’y suis allé une fois en tant qu’écrivain pour l’un de mes romans. Un enseignant avait eu la bonne idée de choisir Le violoneux et de le faire lire à ses étudiants. J’ignore ce que ce groupe d’une vingtaine de garçons a retenu de ma fable poético-politique. Personne n’avait saisi la trame que j’ai soigneusement dissimulée dans ce roman qui tient du conte. Pour tout dire, je suis sorti de cette rencontre assez traumatisé. 

Deux gaillards avaient fait un travail en équipe. J’étais resté sans mots devant mon livre éventré, déchiré en deux parts à peu près égales. L’un d’eux m’avait expliqué avec un grand sourire qu’il avait lu la première partie et que son comparse s’était occupé de la suite. Je n’avais qu’un terme en tête alors : sacrilège. Pour un amoureux des volumes comme moi, charcuter un roman ainsi était impensable. Je n’ai jamais osé demander au professeur comment il avait noté ce travail. J’avais trop peur de la réponse. 

Et que dire des professeurs-écrivains qui n’hésitent pas à mettre leur propre ouvrage au programme? Il me semble qu’ils devraient se garder une petite gêne et refuser de s’aventurer dans ce genre d’exercice. Comment demeurer neutre alors, faire lire cet ouvrage et partager son enthousiasme… pour soi? Ça ne devrait pas être toléré dans un cégep. 

 

QUESTION

 

Onze écrivains ont accepté de répondre à la question de Virginie Blanchette-Doucet. Ils ont bien voulu se compromettre et choisir une œuvre québécoise pour expliquer pourquoi cet ouvrage a été si important dans leur parcours et comment il a changé leur vie. Les auteurs, parmi les élus, sont Michel Tremblay, Anne-Marie Alonzo et Denise Desautels, Gilles Vigneault, Pierre Vadeboncoeur, Gérald Godin, Germaine Guèvremont, Gabrielle Roy, Marie-Célie Agnant, Nelly Arcan, Mavis Gallant et Genevière Desrosiers. 

Celles et ceux qui ont accepté de se confier sont Marie-Célie Agnant et Virginie Blanchette-Doucet, Étienne Beaulieu, Julie Boulanger et Amélie Paquet, Nicholas Dawson, Ayavi Lake, Catherine Lavarenne, Pattie O’Green, Heather O’Neill, Francis Ouellette, Akos Verboczy et Adis Simidzija. Des noms que j’ai fréquentés pour la plupart. Un choix fort pertinent qui témoigne de la réalité québécoise de maintenant. Plusieurs sont des émigrants qui ont croisé un écrivain ou une écrivaine du Québec à un moment important de leur vie. Une rencontre qui a transformé leur regard et leur quotidien dans leur société d’adoption. Ce fut un déclic et cela leur a permis de se sentir vraiment à la maison. 

Tous et toutes devaient sélectionner une œuvre d’un écrivain ou écrivaine du Québec. Fort heureusement. Je suis persuadé que si on leur avait laissé pleine liberté, le choix aurait été autre. Cela dit sans arrière-pensées.

 

RÉUSSITE

 

Voilà une aventure réussie. Que de belles choses y sont dites dans ces textes qui expliquent le pourquoi et le comment de leur choix! Surtout, comment cette rencontre a bouleversé leur existence et leur a pour ainsi dire ouvert un chemin vers l’écriture. 

Dans mon cas, si j’avais eu à faire cet exercice, j’aurais opté pour Une saison dans la vie d’Emmanuel de Marie-Claire Blais. Cet ouvrage a changé ma vie de lecteur et aussi de futur écrivain. 

Des moments uniques, des circonstances qui permettent de croire, du moins pour ceux et celles qui rêvent de manier les mots, qu’ils peuvent se lancer dans la folle entreprise de dire le monde. L’une de ces rencontres improbables est certainement celle de Gilles Vigneault et d’Akos Verboczy. 

 

«Comme vous, le recueil était déjà vieux. On avait massicoté ses pages grises des décennies plus tôt, ses coins cornés trahissaient un lecteur avide. Mais les poèmes qu’il enfermait restaient tout jeunes. Je l’ai encore. Il est placé bien en vue dans ma bibliothèque. Pour me rappeler cette rencontre avec ma première blonde et cette autre rencontre avec vos mots qui, toutes deux, disent cette chose bizarre : il y a ici un pays, qui n’est pas tout à fait un pays, mais qui est le mien.» (p.65)

 

Je pourrais m’attarder à chacun de ces textes forts intéressants et signifiants. Tous témoignent d’une sorte de coup de foudre, d’un dialogue qui ne peut survenir que par la lecture qui touche le corps et l’âme. Je signale Étienne Beaulieu et tout ce qu’il dit de si percutant sur Pierre Vadeboncoeur que j’ai côtoyé un certain temps à la CSN et à l’Union des écrivains et des écrivaines du Québec. 

 

«Avec le recul, je pense que ce recueil d’essais constitue un moment crucial, non seulement dans son parcours d’écrivain ou dans celui de l’histoire de l’essai québécois, mais aussi dans l’évolution du Québec moderne et peut-être de la pensée elle-même.» (p.134)

 

Ou encore ce qui a séduit Heather O’Neill dans les écrits de Mavis Gallant. Elle y a trouvé une sœur et une confidente.

 

«Je connais parfaitement ce sentiment. Quand j’étais petite, les membres de ma famille me traitaient comme si j’étais en quelque sorte un sous-homme. Si j’essayais de dire que j’étais malheureuse, ils se moquaient de moi. Comme si c’était stupide de ma part de supposer que quelqu’un se souciait de mes sentiments. J’étais trop pathétique pour ressentir de la joie ou de la tristesse. Mon but dans la vie était de me soucier de leurs sentiments à eux. Ils me traitaient comme si j’étais l’esclave de la famille. 

Ils insultaient mes amis et s’en moquaient régulièrement. Mon père appelait leurs parents et leur disait que je n’avais pas le droit de jouer avec eux. On ne me laissait jamais parler de mes projets d’avenir. On m’a dit que je ne serais jamais autorisée à déménager. Je n’avais pas le droit de me marier ni d’aller à l’université. Je devais rester dans ce petit appartement avec mon père pour le restant de mes jours. Ma vie ne m’appartenait pas. Elle lui appartenait.» (p.34)

 

Ces textes devraient être placés dans les mains des étudiants pour leur faire comprendre qu’un livre est beaucoup plus qu’une histoire ou un travail que l’on oublie rapidement. C’est surtout une rencontre entre deux esprits, deux souffles, deux âmes qui se parlent et fusionnent en quelque sorte. Surtout pour prendre conscience que ce contact va les suivre tout au long de leur vie et qu’elle peut orienter leur regard sur leurs proches, la société et les affaires des humains. S’aventurer dans un livre et le savourer pour ce qu’il est, pas juste un travail scolaire. La lecture d’un ouvrage de fiction permet à un lecteur et un écrivain de s’accompagner dans la belle entreprise de découvrir leur milieu. 

 

«Je pense qu’une œuvre devient majeure à partir du moment où elle crée des ponts qui n’existaient pas encore : des ponts entre des phénomènes en apparence irréconciliables, entre les émotions contradictoires, mais aussi entre nous et les autres, entre nous et le monde.» (p.117)

 

Et aucun des participants n’a eu la tentation de déchirer un roman et de le partager avec un autre, fort heureusement. 

Canons permet de plonger dans l’univers d’écrivains, de découvrir ce qui crée des liens entre eux et aussi tout le pouvoir que certains volumes peuvent avoir chez un lecteur. 

Une lettre d’amour, une rencontre unique, importante, une idée formidable qui peut devenir une initiation à la lecture d’ouvrages de fiction et qui devrait circuler dans les classes des cégeps. Je l’espère. Un livre peut transformer une vie, je le sais. Et, je vous le jure, ça peut se produire plusieurs fois dans les tribulations de celui ou de celle qui s’abandonne totalement à l’aventure de la lecture. 

 

BLANCHETTE-DOUCET VIRGINIE : Canons, Éditions VLB Éditeur, Montréal, 156 pages.

https://editionsvlb.groupelivre.com/products/canons?variant=43981690667265

vendredi 20 octobre 2023

GUY LALANCETTE : UNE VIE D’ÉCRITURE

GUY LALANCETTE a eu la bonne idée de réunir les textes courts qu’il a fait paraître dans différentes revues au cours des vingt dernières années. Des récits, des histoires, vingt-neuf en tout, dont plusieurs ont reçu des mentions au concours de nouvelles de Radio-Canada et ont été publiés dans le magazine EnRoute d’Air Canada. Des explorations qui ont souvent été à l’origine d’un roman et qui illustrent parfaitement le parcours de cet écrivain que j’ai lu dès son premier ouvrage étant toujours à l’affût des écrivains et écrivaines du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Un premier contact avec Il ne faudra pas tuer Madeleine encore une fois en 1999, un coup de foudre. Une voix tout à fait audacieuse et singulière s’imposait d’ores et déjà. Un ensemble qui bouscule, étonne, fait sourire ou laisse sur un mot, un bout de phrase, les mains vides en quelque sorte. Étrange que VLB éditeur n’ait pas cru bon de s’attarder à ce florilège si important et révélateur de la démarche de ce romancier et nouvelliste. 

 

Le parcours de Guy Lalancette est très particulier dans le monde des lettres québécoises. Il a soumis des manuscrits pendant une vingtaine d’années avant de recevoir le oui d’un directeur littéraire. C’est dire la ténacité, la patience, la passion qui animait l’homme pendant toutes ces années, le plaisir qu’il ressentait à manier les mots et les phrases. Un amour incontrôlable, un désir plus fort que tout. Bien d’autres se seraient découragés. Preuve que l’écriture pour lui, que raconter des histoires est une façon de vivre, une manière de négocier avec le quotidien. Une sorte d’équilibre nécessaire à son existence qui lui permet de mieux respirer au milieu de ses tâches de professeur.

Il a d’abord enseigné le français au niveau secondaire à l’École La Porte du Nord de Chibougamau et par la suite, il s’est consacré à l’art dramatique, toujours à la même école. Il a créé l’Otobuscolère avant de co-fonder avec des passionnés comme lui Le Théâtre des Épinettes. Une troupe encore active qui prépare un spectacle, faisant tout comme il se doit quand on s’embarque dans une aventure pareille. Le texte avant tout et après les décors sans parler des costumes et des accessoires. Une belle folie qui le tient en contact avec des amis et lui permet de satisfaire le plaisir particulier d’incarner un personnage et de le faire vivre sur scène. 

Tout a changé pour lui en 1998, alors qu’il s’apprêtait à partir donner son cours. Un appel. Il n’aime pas le téléphone et ne répond pas d’habitude. Cette fois, il a soulevé le combiné. C’était Jean-Yves Soucy de VLB éditeur. Il acceptait son manuscrit. Guy Lalancette raconte ce moment dans un court texte qui sert d’introduction à Dérives

«Au bout du fil, une voix calme et un peu rauque de fumeur. J’enregistre le nom : Jean-Yves Soucy, directeur littéraire chez VLB éditeur. À ma montre il est 13 h 59 et 15 secondes. Je sais que quelque chose d’unique est en train de se passer. VLB éditeur tourne comme un moulin emballé dans ma tête. Par-dessus tout cela, la voix continue de remplir mon silence où je distingue des bouts de phrases “… publication de votre manuscrit…” pendant que je cherche à situer ce Soucy-là. Je connais le nom, mais je ne sais plus d’où. Il est maintenant plus de 14 h “… salon du livre de Québec…”; je comprends que VLB veut publier mon dernier manuscrit. J’ai dû répondre quelque chose entre la félicité et l’urgence.» (p.14)

Tout venait de basculer pour cet auteur exceptionnel. Je devrais écrire plutôt : c’est ainsi que tout a abouti après des décennies de patience, de rêves et de recommencements. C’est aussi comme ça que tout s’est enclenché pour moi en 1970 quand Victor-Lévy Beaulieu m’a appelé pour me dire qu’il allait publier L’octobre des Indiens. Je n’y croyais pas, imaginant un canular, parce que je n’avais soumis aucun texte aux Éditions du Jour. J’ai raconté cela souvent. Une manigance de Gilbert Langevin. 

Vingt ans de recherches, d’écriture, d’envois de manuscrits, de refus polis et conventionnels. Et un coup de fil qui change tout, le fait passer du rêve à la réalité. J’y pense et j’en ai des frissons. Comment a-t-il pu ne jamais se décourager pendant cette longue traversée du désert?

 

«Un appel que j’attendais depuis vingt ans. Vingt ans de déceptions. Aucun cours, fut-il de théâtre, ne méritait une telle privation.» (p.14)

 

Je me souviens de ma première rencontre avec Guy Lalancette. Ce devait être en 1999, au Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Je l’avais surpris, il n’y a pas d’autres mots, dans le stand de VLB éditeur comme il se doit, aux côtés de Gérard Bouchard qui venait de publier La nation québécoise au futur et au passé. Guy Lalancette, si je me souviens bien, avait les cheveux orange ou rouge, je ne sais plus trop. J’ai du mal avec les subtilités de la couleur. Le contraste était assez frappant entre l’universitaire toujours bien mis et cravaté et ce nouvel écrivain à l’aspect hétéroclite qui nous arrivait du lointain pays de Chibougamau.

Nous sommes devenus amis spontanément, instantanément. Guy est comme ça. Accueillant, volubile, souriant et blagueur. Surtout qu’il venait de Girardville, qu’il avait de la parenté à La Doré, mon village, et que j’avais aussi un oncle et une tante dans son village, avec des cousines si nombreuses que je mélangeais les prénoms.

 

INOUBLIABLE

 

Deux ans plus tard, il publiait Les yeux du père, un roman inoubliable. Un ravissement, un coup de cœur pour moi. Un bouquin marquant. Cet ouvrage aurait dû tout rafler, mais c’est l’histoire de Guy Lalancette. Après avoir connu un long purgatoire, il s’est retrouvé dans la liste courte de plusieurs prix littéraires de prestige, sans jamais remporter les honneurs. Heureusement, le Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean lui a attribué la palme cette année-là. Il a été finaliste également au prix France-Québec. J’ai parcouru ce livre à plusieurs reprises, me laissant prendre par cette narration et ce ton original, cette écriture qui vient vous chercher et surtout cet univers fascinant et cruel de l’enfance. 

 

«Des fois, Jeannette Lechasseur tombe et c’est très drôle parce que, quand elle tombe, on dirait qu’elle a trop de jambes et de bras qui gigotent partout. C’est parce qu’elle est très longue, je pense. On rit beaucoup quand elle essaie de se relever pour courir après Julien.» (p.24)[1]

 

Ce devait être suivi d’autres ouvrages tout aussi saisissants et magnifiques. Un amour empoulaillé m’a bouleversé avec sa prose envoûtante, unique, si belle, à me rendre jaloux. Un texte qui se démarque et vous emporte comme une musique qui touche l’âme. Là encore, j’ai relu souvent ce roman pour mon plaisir, avec un bonheur incommensurable, pour me recentrer je dirais sur ce que doit être la littérature. Pas étonnant que je lui rende hommage dans Le voyage d’Ulysse où mon personnage se faufile dans ce drame digne de Shakespeare. Une histoire de cruauté et de beauté à nulle autre pareille.

Encore une fois, l’ouvrage s’est retrouvé avec les finalistes du prix du Gouverneur général du Canada sans décrocher la palme en 2005 et au prix France-Québec où il était quasi un habitué. C’est Aki Shimazaki qui l’a remporté avec Hotaru. Il est vrai que Marie-Claire Blais était aussi là avec Augustino et le chœur de la destruction. Une brochette de grands écrivains que j’adore et qui vous emporte dans des mondes qui leur sont propres. Ce ne durent pas être des débats faciles, je le sais pour avoir siégé comme juré à ce prix. Surtout quand les finalistes ont laissé des traces indélébiles derrière eux, que ce sont des gens que l’on admire depuis la première ligne qu’ils ont publiée.

 

BONHEUR

 

Quel plaisir de s’aventurer dans ses récits de village où j’ai eu l’impression de revenir dans mon enfance avec ses secrets, ses découvertes, des originaux qui marquent pour la vie. Des individus qui vous influencent et vous poussent peut-être vers ce que vous devez faire ou ce que vous rêvez de devenir quand on se métamorphose enfin un adulte. Guy Lalancette a rencontré un conteur fabuleux et il ne faut pas trop chercher où il a puisé son amour des mots et des histoires. Tout vient de l’oralité, de cette parole vivante et sinueuse que l’on retrouve dans tous ses ouvrages, qui vous berce, vous hypnotise, vous secoue dans ce que vous avez de plus personnel et d’intime. 

J’ai plongé dans cet univers dans Les plus belles années, mais de façon bien différente de celle de Guy Lalancette. Nos mondes se rejoignent, mais nous n’avons pas la même voix ni le même instrument.

Des récits qui ravivent des moments d’enfance, dont certains que j’ai pu lire selon les aléas et les parutions d’Un lac un fjord, ce collectif des Écrivains du Saguenay–Lac-Saint-Jean qui a réussi à publier un nombre impressionnant d’auteurs pendant presque vingt ans. Une entreprise unique et particulière au Québec. On parle d’un corpus d’environ 300 textes qui marquent le territoire qu’est le Saguenay et le Lac-Saint-Jean. 

Il faudrait bien que j’imite Guy un de ces jours et que je regroupe tous ces textes que j’ai éparpillés un peu partout, même dans XYZ, la revue de la nouvelle, deux numéros réservés aux écrivains du Saguenay et du Lac-Saint-Jean que j’ai eu le bonheur de diriger.

 

HABILETÉ

 

Guy Lalancette passe habilement de l’anecdote au désastre. Je pense à mon malaise à la fin de Rouge mustang qui nous abandonne dans une tragédie où le monde s’écroule. Un rebondissement que seul l’auteur de La conscience d’Eliah peut se permettre.

Que dire de cette aventure qui a donné des romans inoubliables? Je signale Le bruit que fait la mort en tombant. Nous retrouvons la première version dans Dérives, celui qui a donné naissance à ce récit si touchant, si personnel et si troublant. Un écrit tout de dentelle, d’amour, de fidélité et de douleur. Une prière, plutôt, un psaume. Du grand art, une langue magnifique, une musique envoûtante. En fait, pas un texte de Guy Lalancette ne me laisse indifférent. C’est toujours unique, avec un point de vue narratif qui étonne. C’est le propre de la littérature que de bousculer le lecteur, le déranger et le faire sortir de son confort et de ses habitudes. 

Je retiens surtout le style de Guy Lalancette, sa prose pleine de méandres et tellement prenante, sa manière de nous enfermer dans un drame tout en se tenant un peu en retrait. Je signale L’amour empoulaillé où c’est le frère de Simon qui raconte l’histoire, y allant de son interprétation et de son regard. Un tour de force et des descriptions qui sont dignes de se retrouver dans une anthologie. Voici un passage que je relis souvent, pour l’enchantement et la beauté qui s’y incarne.

 

«Elle portait une jupe avec tellement de plis, on aurait dit un abat-jour. C’était une jupe à mi-cuisse — je ne sais pas si ça se dit, mais ça se voit. Il y a des filles qui sont faites pour les jupes, elles ont des jambes, c’est comme les pieds d’une lampe et c’est facile de croire que c’est de là que vient toute la lumière. L’autre mystère venait de sa tête. Quelque chose dans ses yeux peut-être qui réparait son visage assez quelconque. Entre un menton trop pointu, des lèvres trop minces et un front trop haut, elle avait tenté de cacher quelques boutons d’acné sous une pâte chair que nous n’aurions su nommer. Elle avait d’autres énigmes, et un peu plus à la poitrine quelle dissimulait, ne révélant que des formes floues sous une blouse blanche fermée au cou par la large boucle d’un ruban vert, coordonné à sa jupe à plis.» (p.25)[2]

 

Dérives est un recueil important parce que nous accompagnons un écrivain exceptionnel depuis ses premiers pas jusqu’à maintenant. J’ai particulièrement aimé m’engager dans le monde qu’a constitué le romancier remarquable qu’il est. 

J’espère le lire encore et souvent, parce que c’est toujours une aventure que de plonger dans son univers. Une voix ample et multiple qui vous emporte dans les méandres de la vie et des histoires humaines. Surtout, il donne une parole à l’espace d’ici comme peu savent le faire. Un grand qui travaille à son rythme dans la plus belle des discrétions à Chibougamau, se passionnant pour le théâtre, restant fidèle à ses enthousiasmes de jeunesse, adorant le jeu par-dessus tout. 

J’aimais la scène aussi, je ne pensais qu’à ça dans mon adolescence et pendant mon secondaire, mais la littérature et la lecture ont pris le dessus. Je manquais d’audace certainement, incapable d’étudier au conservatoire et d’affronter les regards des autres. 

Un écrivain exceptionnel, des textes remuants, agréables, étonnants, uniques et un petit monde qui sait devenir fascinant, qu’il faut parcourir avec lenteur pour savourer chaque mot comme un chocolat fondant. On peut rejoindre Guy Lalancette et commander son livre à glalancette @tlb.sympatico.ca. Ça vaut le détour, je vous le garantis. 

 

Lancette GuyDérives, Autoédition, Chibougamau, 240 pages.


[1] Lalancette Guy, Les yeux du père, VLB éditeur, Montréal, 2001, 254 pages.

[2] Lalancette Guy, Un amour empoulaillé, Collection Typo, Montréal, 2009, 270 pages.