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mercredi 7 octobre 2026

JULIE BOUCHARD AU CŒUR DU DÉBAT

JULIE BOUCHARD m’a déstabilisé avec Vivian Vachon contre le réel et il m’a fallu un certain temps (plusieurs pages) avant de me sentir à l’aise dans cette proposition romanesque. L’écrivaine s’intéresse à Vivian Vachon, une lutteuse professionnelle, la sœur du célèbre Mad Dog Vachon et de Paul the Butcher. Cela m’a rappelé des souvenirs et surtout les moments de mon enfance où nous regardions ces gladiateurs à la télévision. Mon père adorait la lutte et prenait plaisir à faire enrager ma mère en applaudissant Mad Dog. Elle préférait Édouard Carpentier. J’étais plutôt de son côté. Vivian Vachon a été la reine incontestée du ring et est demeurée championne du monde pendant des années. Elle est décédée prématurément dans un accident d’auto en revenant chez elle à Mont-Saint-Grégoire avec sa fille en 1991. Un chauffard, un récidiviste de la conduite en état d’ébriété, a foncé sur sa petite voiture à 160 kilomètres. L’impact a été très violent et les victimes n’ont eu aucune chance. Julie Bouchard raconte le drame, s’attarde à la vie de la lutteuse et à ses exploits, aux hésitations de la Narratrice et du Témoin qui cautionne pour ainsi dire cette dernière. Enfin, elle nous plonge dans les doutes d’une écrivaine qui a du mal à cerner son récit et à lui donner une certaine consistance. Une histoire dans l’histoire, un antiroman comme on en faisait naguère… Cela m’a rappelé ma première incursion dans le monde de la fiction avec Anna-Belle, où je tournais autour d’une « femme-écriture » qui était toute dans ma tête. Le fil conducteur de ce texte paru en 1972 est le retour dans mon village d’origine et le pari d’écrire sur mon coin de pays.

 

Un ouvrage étonnant que celui de Julie Bouchard et un sujet peu exploré par les écrivains, sauf peut-être par Jacques Poulin, qui fait un clin d’œil à Mad Dog Vachon dans son roman L’homme de la Saskatchewan. Il demeure en retrait cependant dans l’univers des métis que Poulin parcourt à sa manière si particulière.

 

LA ROUTE

 

Julie Bouchard évite la manière habituelle de présenter une histoire, soit de partir d’un point A pour aboutir à un point B. L’écrivaine agit dans son roman comme Pénélope, la célèbre « femme au foyer » qui attend le retour de son courailleux de mari. Ulysse n’en finit plus de revenir de la guerre de Troie. La tricoteuse est devenue mythique en travaillant le jour et en défaisant son ouvrage la nuit pour retarder le moment d’épouser l’un des prétendants qui veut remplacer le héros dans le lit de la belle.

C’est ce que fait Julie Bouchard d’une certaine façon en s’attardant aux étapes et aux hésitations qui troublent l’auteure dans son aventure. L’action est sans cesse interrompue. La pauvre Vivian Vachon est éclipsée par les questions et les tergiversations de la Narratrice et à tout ce qui a provoqué la mort de la mère et de la fille. Le vrai sujet du roman est l’écriture, les recherches nécessaires pour approfondir une intrigue, les interrogations qui surgissent en cours de rédaction, les réticences, les reculs et les doutes, les paragraphes qu’il faut remanier ou biffer pendant le tortueux périple qu’est la gestation d’un ouvrage littéraire.

 

« Ainsi, on croit exercer sa volonté, prendre des décisions éclairées, comprendre le passé, prédire l’avenir, sélectionner avec finesse ses marqueurs de relation, n’en abuser jamais, dominer la grammaire ; on pense identifier ses meilleurs complices, transmettre un message, contrôler une histoire ; on imagine raconter souverainement quelque chose à quelqu’un. » (p.19)

 

Il y a les faits, la tragédie où la jeune femme trouve la mort avec sa fille ; il y a les occupants de la camionnette Dany et Jean-Pierre qui ont bu trop de bières avant de se glisser derrière le volant, l’impact fatal sur la route 104, angle de la Montagne, à Mont-Saint-Grégoire, les résidents du secteur pendant leur repas interrompu, les réactions de ces derniers. Janice, qui compose le 911, l’arrivée des policiers, de l’ambulancière Peggy Beaulieu, qui savent quoi faire dans ces circonstances. Un périmètre de sécurité est établi et il y a interrogation des témoins qui doivent raconter ce qu’ils ont vu, un phénomène étrange qui ne sera pas retenu dans les rapports des agents. Une lumière brillante entourant le véhicule de Vivian Vachon, la présence de l’âme peut-être qui s’échappait des deux victimes. Qui sait ? 

 

L’HISTOIRE

 

Il y aura des retours sur certains éléments de la vie de Vivian, sa protestation devant l’hôtel de ville de Montréal en 1972 pour revendiquer le droit de monter dans le ring. Le maire Drapeau avait interdit aux femmes de combattre à Montréal. Certains affrontements mémorables, des moments avec ses frères et sa famille, ses amours, ses enfants, ses peines aussi, enfin tout ce qui fait la vie et vous emporte dans une spirale que personne ne maîtrise parfaitement.

 

« Tandis que la foule se rassemble autour du réel comme un jury, le Témoin, qui prend un pas de recul sur l’histoire en cours, observe la Narratrice qui tente de tout maintenir en place : les personnages, l’éclairage, les fesses de l’homme qui fume, les mangeurs de blés d’Inde, la fluidité des fragments, les ploucs toujours coincés dans la camionnette, Vivian qui meurt, le temps qui passe, les attentes de tout un chacun, etc. Pas évident. Le Témoin sympathise avec la Narratrice en sueur. Ce n’est pas tant une version réaliste des faits que je cherche à défendre, se justifie la Narratrice, les joues bouillies, le front luisant, les aisselles ruisselantes. Regarde : les preuves du réel sont là, visibles, irréfutables. Je ne manque de rien. Mais ce réel, comme tout réel, n’a pas besoin d’une narratrice de plus. » (p.23)

 

En fait, Julie Bouchard, tout au long de ce texte, tente de cerner ce qu’est le roman, une histoire, un personnage et tout ce qu’il faut échafauder pour construire un récit qui se tient et qui va emporter le lecteur. Comme si elle opérait à cœur ouvert et que le corps du patient gisait sur une table froide, sous une lumière aveuglante, ventre ouvert où l’on peut voir le cœur battre et les autres organes. Sans oublier les gestes de ceux et celles qui participent à l’intervention chirurgicale qui va sauver le sujet. 

 

SPIRALE

 

Pas rassurant de progresser dans une spirale où tous les intervenants avancent dans une lumière crue et reculent. La vie est une boucle, jamais une ligne droite dans l’esprit de Julie Bouchard. Tout passe et tout revient, tout est toujours à recommencer jusqu’à l’instant fatidique, le moment de la collision, ce caillou lancé dans l’étang qui provoque des cercles qui s’allongent et se multiplient avant de mourir tout doucement. 

L’écrivaine par la Narratrice exprime ses doutes, ses hésitations, ses obsessions, ses peurs et peut-être aussi ses certitudes. Elle s’accroche aux faits, au réel qui change avec le regard des personnages secondaires qui font de l’événement un kaléidoscope aux nombreuses facettes. Chacun a sa version de cette tragédie, sans compter ce qui arrive dans le monde simultanément. La démission de Gorbatchev, par exemple, le même jour. 

Les témoins n’ont pas vu la collision se produire, mais ils sont intervenus. René a tenté d’éteindre le feu qui enveloppait l’auto de Vivian, Janice tremble après avoir parlé à la répartitrice du 911 et les policiers Michel et Raymond, qui ont l’habitude de ces situations dramatiques. Qu’est le réel dans tout ça ? Qu’est un roman ? se questionne Julie Bouchard tout au long de son périple d’écriture. 

 

L’ACTUALITÉ

 

Et, dans le monde de maintenant, je ne peux m’empêcher de penser à la vague sans précédent qui emporte l’œuvre de fiction de Thélyson Orélien. Les propos de C’était ça ou mourir deviennent secondaires, le périple des migrants qui doivent lutter contre un réel intolérable et se défaire de tout pour muter avant d’aboutir dans le pays de leur choix n’importe plus. Une déferlante sur les réseaux sociaux, rarement vue, s’acharne sur une seule et unique question : peut-on utiliser l’Intelligence artificielle dans son processus de création, qu’est la responsabilité de l’écrivain, ses devoirs, ses obligations, ses engagements éthiques et moraux ? La fiction et les outils de l’écriture se retrouvent sur la table de dissection avec l’affaire Orélien. Quelles sont les frontières qui ont été franchies et quels outils sont interdits maintenant ? Devrons-nous désormais fournir un certificat d’authenticité avant de publier un ouvrage ou nous en remettre à une machine qui jouera le rôle de censeur universel ? Quelle est l’importance du lien de confiance entre le lecteur et l’auteur ? Sommes-nous à un moment de l’histoire où il n’y aura plus qu’un Grand maître, un dieu numérique qui va sanctionner tous les bouquins produits par des humains imparfaits ? Devrons-nous détruire les correcteurs des logiciels de traitement de textes qui signalent les fautes de frappe et les contresens dans un document ? Devons-nous retourner au stylo et à la chandelle pour être authentiques et humains dans l’aventure de l’écriture ? Que dire des éditeurs qui soumettent les manuscrits qu’ils vont publier à Antidote ? Devons-nous bannir l’intelligence artificielle qui assiste le neurologue dans une intervention chirurgicale pour être cent pour cent sauvés par un mortel ?

Le roman de Julie Bouchard détonne dans la production actuelle et jongle avec des questions qui font trembler notre monde de plus en plus improbable et incertain. L’écrivaine touche nos hésitations, nos concepts, nos attentes et nous secoue dans notre rôle de lecteur et de lectrice qui fait qu’un « livre est un livre est un livre ». Parce que s’aventurer dans une histoire, mettre ses pas dans les pas d’un personnage est toujours une confrontation avec le réel et une plongée dans l’imaginaire qui possède ses règles et ses frontières. Julie Bouchard demande qu’est un roman. Qui écrit ? Qu’est le réel ? Chacun peut avoir sa réponse.

 

BOUCHARD JULIE : Vivian Vachon contre le réel, Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2026, 184 pages, 27,95 $. 

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/743/vivian-vachon-contre-le-reel

mercredi 10 novembre 2021

LE MONDE ENVOÛTANT DE JULIE BOUCHARD

JULIE BOUCHARD, dans le prologue de son tout récent recueil de nouvelles intitulé Férocement humaines, étonne. Cette fois, elle nous offre neuf textes, neuf figures de femmes qui fascinent et soulèvent la curiosité. Dans cette introduction, l’auteure nous entraîne dans un théâtre désaffecté où des comédiennes saluent après un spectacle. Elles sont épuisées après un récital, on ne sait trop, peut-être celui de leur vie. Et après avoir lu ce prologue à quelques reprises, j’ai compris que ce sont les héroïnes de Férocement humaines qui sont là, celles que nous allons retrouver dans notre cheminement de lecteur. Toutes sont décédées, des spectres pour ainsi dire, qui se tiennent par la main devant une salle vide, des spectateurs qui ne sont jamais venus ou qui ont déserté pendant la représentation. Voilà une manière un peu étrange, mais Julie Bouchard nous a appris à ne pas trop nous étonner quand on se risque dans ses textes. Et, après tout, la lecture est une aventure périlleuse.

 

 

Vivianne ouvre le bal. Viviane Vachon, la lutteuse, la sœur du très célèbre Maurice Mad Dog Vachon, celui qui a fait rager des générations d’amateurs. Il a animé bien des soirées devant le petit écran de mon enfance. Il était le favori de mon père et celui que ma mère détestait au plus haut point. 

Viviane est une pionnière qui a fait carrière au Japon et aux États-Unis. En 1971, elle remporte le championnat féminin de la AWA, se retrouve dans le réseau de ses frères au Québec, mais la Commission athlétique ne permettait pas aux femmes de monter sur le ring. Elle militera pour faire abolir cette discrimination comme bien de ses collègues qui ont dû mener des combats épiques, semblables avant de pouvoir participer à des compétitions internationales, particulièrement en athlétisme. Elle connaîtra une fin tragique.

Il ne faut pas s’attendre à lire des biographies ou une présentation de certains personnages même si l’écrivaine évoque des figures bien réelles. Ce qui m’a frappé dans ces courtes nouvelles, c’est le mouvement, le rôle joué par l’automobile qui permet d’aller d’un lieu à un autre, souvent à des vitesses folles et inquiétantes. Une allégorie peut-être, un clin d’œil à ces femmes remarquables qui ont éclairé leur environnement comme une météorite. 

 

VIVRE

 

Les personnages vivent dangereusement, filent sur la route, rentrent à la maison comme Viviane Vachon avec sa fille ou encore ce garçon éméché qui foncent avec la belle insouciance de la jeunesse. Ce sera aussi le destin de George Hamilton, une femme qui pratique la médecine et qui se retrouve dans un ravin. 

Julie Bouchard ne fait pas dans la dentelle et la mort reste l’aboutissement normal de ses textes (toute vie se termine par la mort après tout), tout comme ce l’était dans son roman Labeur que j’ai lu en 2017.

 

Partout où elle passe, elle produit cet effet surnaturel : l’univers se dilate plus rapidement que les calculs l’ont prédit, la constante de Hubble perd une de ses valeurs, le ruminant, l’appétit, l’air se réchauffe et les applaudissements, à la suite de cette succession de minuscules miracles, ne tardent jamais à arriver. (p.21)

 

Il y a une poussée à l’horizontale et une autre à la verticale qui permet de se faufiler dans le temps et l’espace. L’envol et un point de chute comme le veut la vie qui a un début, un cheminement et un dénouement. Personne ne parvient à y échapper. La catastrophe se produit toujours dans la dimension horizontale, dans une course folle et un déplacement à très grande vitesse. Il y avait cette synchronicité dans son roman Labeur où une force gravitationnelle piégeait les personnages pour les pousser vers leur fin tragique. 

Voilà ce que j’écrivais alors après ma lecture.

 

Toutes ces occupations insignifiantes qui finissent par avaler vos jours. Pas le temps de reprendre son souffle. Quelqu’un attend, quelqu’un a besoin d’une information ou de manger. Vous pensez vous calmer le soir, à la maison, mais la plus terrible des solitudes vous rattrape. Il reste la télévision.

Et tout recommence, tout se précipite. La vie n’arrête pas, le temps vous pousse. Il faut courir et monter dans l’autobus. La journée, comme toutes celles de la semaine, est semblable à celle de demain. Il suffit d’avoir les bons gestes au bon moment pour que l’équilibre soit maintenu. 

(Tous ces gens qui demeurent des inconnus, Littérature du Québec, avril 2017.)

 

 

Le poids terrible du quotidien, constamment présent dans ces nouvelles, qui vous pousse dans le tragique de l’existence. Beaucoup de remous dans la vie de ces femmes qui vivent pourtant des choses simples la plupart du temps, travaillent, s’amusent, rencontrent des amies et connaissent aussi des ruptures qui laissent des traces. Les personnages de Julie Bouchard sont toujours aux prises avec la solitude, la banalité des jours, la maladie dans certains cas ou deviennent les victimes de leurs excès et de leurs obsessions. 

 

Elle n’a dit à personne — à part Sandra, qui le répétera à la voisine de droite, qui le répétera à sa coiffeuse, qui, elle, le répétera à sa cousine : on comprend ici la chaîne de commérage — qu’elle a ce projet fou de retrouver les corps de ces deux enfants, sans l’aide de personne, seule avec Ricky, en sillonnant les routes du nord de l’Ohio, dont la devise, inscrite sur les plaques d’immatriculation, rappelle que : « With God, all things are possible ». (p.47)

 

Ce qu’il y a de singulier dans la manière de cette écrivaine, c’est qu’elle n’hésite jamais à intervenir dans son récit, plaçant ici et là un commentaire ou encore une réflexion sur les agissements de ses héroïnes. Ça crée de la turbulence et une sorte de recul qui font que nous sommes maintenus à la périphérie. La fameuse adhésion au personnage et à l’action recherchée par la plupart des auteurs se fait d’une façon originale. Il y a toujours une forme de décalage par rapport au sujet. La trame première n’est pas nécessairement la plus importante.

 

Car cette Pénélope n’est pas la Pénélope qui pleure, mais l’autre, qui ne pleure pas, restée au Canada, et qui se balade, en ce moment, dans une forêt canadienne, avec son Golden Retriever, sous le soleil cru de midi. Ça va bien pour la Pénélope canadienne. Fait beau au Canada. Elle est heureuse. Elle va se marier — oui — avec Gérard le mois prochain. Évidemment, ça fait beaucoup de soleil et de Pénélope, de Gérard et de hasard, mais le plus important, à ce stade-ci des absurdités, est de savoir comment tout cela va se terminer. (p.123)

 

Que dire du destin qui s’impose dans Férocement humaines, comme si le parcours était dessiné d’avance (bien sûr que c’est l’écrivain qui décide de tout) et que le moment fatidique approche rapidement, comme deux automobiles qui foncent l’une vers l’autre. 

 

GRANDES FIGURES

 

J’ai adoré sa dernière nouvelle où elle met en scène des écrivaines qui ont en commun d’avoir connu une fin tragique. On retrouve Virginia Woolf, Sylvia Plath et Marie Uguay. Je ne peux m’empêcher de penser au plus récent roman de Nancy Huston, L’arbre de l’oubli, où l’un de ses personnages, Lili-Rose, s’attarde aux femmes qui ont fait leur marque dans la littérature et qui ont subi des agressions sexuelles dans leur enfance. Il y a Virginia Woolf et Sylvia Plath dans cette liste.

La turbulence de la vie, la misère et des réussites, un destin de vedette qui s’écrase à cause d’un irresponsable. Une atmosphère d’abord, comme une petite musique qui enrobe tout et envoûte. 

Une langue claire, belle, un monde en spirale et en cercle qui vous aspire comme un trou noir, des questions qui surgissent et qui restent sans réponse ou encore que l’écrivaine aime bien vous soumettre avec une légèreté parfois déconcertante. Un certain regard, peut-être un peu d’humour et de cynisme, une présentation percutante de la vie. Des textes superbes et terribles de justesse et de précision. J’ai repris chacune des nouvelles pour en savourer toutes les facettes. Une aventure humaine et de… lecture. Un ton, une voix.

 

BOUCHARD JULIE, Férocement humaines, Éditions LA PLEINE LUNE, Montréal, 2021, 21,95 $.

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/590/ferocement-humaines

vendredi 21 avril 2017

Tous ces gens qui demeurent des inconnus


«C’EST DONC DE VOTRE VIE qu’il était, qu’il est, qu’il sera ici question. De votre labeur. De vos aspirations. De ce que vous avez réussi ou non à faire de vos jours. C’est aussi de vos amours  et de vos ennuis, de vos déceptions et de votre courage – en avez-vous ? – qu’on parlera. De vos rires et de vos pleurs. Pleurez-vous ? C’est de votre façon d’occuper le temps qu’il sera aussi question. Comment l’occupez-vous ce temps ? Qu’en avez-vous fait ? Qu’avez-vous réellement accompli depuis dix, depuis vingt, depuis trente ans, hier, aujourd’hui ? » (p.67)
  
Voilà de terribles questions. Et, j’avoue, n’avoir pas de réponses à fournir. Certainement une manière on ne peut plus claire de montrer ses intentions et de présenter sa démarche romanesque. Il faut patienter pourtant avant que les choses ne deviennent claires, que Julie Bouchard pointe le lecteur du doigt. Les personnages, c’est vous et votre voisin, un peu tout le monde qui vous entoure. Alors, c’est mon histoire et aussi la vôtre dont il sera question ici.
Un chauffeur d’autobus en est à sa dernière journée de travail, une caissière d’un marché situé tout près, une jolie femme, monte dans son autobus matin et soir, un professeur d’université, bien seul après sa séparation, une étudiante qui se débat dans des fantasmes singuliers et un agent de sécurité. J’oublie l’éboueur qui aime la lecture et le voleur qui s’apprête à faire le coup de sa vie, celui qui le rendra riche. Bien des gens qui vont sur les trottoirs, traversent les rues de Montréal, s’attardent dans des endroits où tous s’arrêtent, travaillent, reprennent leur souffle, tentent d’oublier la monotonie des jours.
Tout ce qui se passe dans un même lieu, un même espace en un même temps, qui crée le mouvement et une belle agitation. Virginia Woolf a eu l'idée en 1925 avec Mrs Dalloway. Marie-Claire Blais arrive à nous étourdir depuis la parution de Soifs en 1995. Une fresque qui ne cesse de prendre toutes les directions après huit ouvrages et des milliers de pages. Elle nous entraîne dans un milieu américain qui tente de survivre et de croire que tout est toujours possible même si tout s’écroule dans cette société en décadence. Une entreprise unique et bouleversante.

LABEUR

Les hommes et les femmes multiplient les rencontres et les gestes pendant une journée. Certains ne font que quelques pas pour être sur les lieux de leur travail. D’autres prennent l’auto ou encore le transport en commun pour traverser la ville avant de changer de vêtements, de jouer un rôle pour accueillir les clients. Olivia change d’identité tous les matins quand elle endosse l’uniforme du marché où elle est caissière. Sa vie ne va très bien avec cet homme qui arrive et disparaît, sa fille qu’elle ne voit plus. Elle sourit, reste polie et gentille comme la consigne l’exige. Elle ne sait rien des tourments et des préoccupations des clients qui défilent, sortent, reviennent, repartent sans dire un mot, restent toujours des inconnus.

Une fois sa journée commencée s’enclenche une série de tâches à accomplir qui l’occuperont jusqu’au soir. Son occupation principale, pendant huit heures et demie, consiste à scanner des aliments ou autres biens de consommation, comme des fruits – plein de fruits exotiques dont elle connaît les codes par cœur -, des légumes bio, des biscuits au chocolat, des baguettes aux graines de tournesol, de la bière de micro-brasserie, de la crème glacée artisanale italienne authentique à la vanille, des petits cornichons sucrés, des serviettes hygiéniques, des pommes Cortland qu’elle prend pour des Empire, des navets, des courges spaghetti, des courges musquées, des courges poivrées, des bonbons pleins de sucre, des raisins verts en spécial. (p.31)

Tous ces produits qui prennent tant d’importance, qu’il faut payer, recycler et acheter chaque semaine. Julie Bouchard ne nous épargne rien. Elle nous pousse dans les gestes les plus anodins, les plus futiles, ceux que l’on aime oublier tellement ils semblent absurdes quand on prend la peine de s’y attarder.
Tout ce qui fait la société de consommation et son invraisemblable confusion, tout ce que la vie moderne exige en déplacements, transports, sourires, paroles futiles. Tous ces gens qui se croisent en ville, que vous rencontrez sans jamais savoir ce qu’ils vivent. Bien sûr, rien n’est pareil dans un village où tout le monde se connaît, où la vie privée est souvent un euphémisme. Comment savoir que le chauffeur d’autobus qui vous salue avec un grand sourire souffre de solitude depuis que sa femme est partie ou que le professeur d’université que l’on croit bien installé dans sa vie est en pleine dérive ?

Il enseigne à l’Université de M. depuis dix ans et cette session d’automne il donne un cours intitulé « Contrôle de l’inhibition présynapitique des afférences sensorielles au cours de la locomotion fictive ». Il a deux postdoctorats d’une université américaine bien connue, un physique agréable, une capacité pulmonaire intéressante depuis qu’il ne fume plus, a couru cinq marathons avec cette nouvelle capacité pulmonaire intéressante, et il y a trois mois, il s’est séparé d’Harmony. Plus précisément, elle s’est séparée de lui, après douze ans de vie commune et trois enfants (Rachel, Casey Lindsay), sans trop d’explications. Elle ne l’aimait plus, en somme. Ah non, attendez, c’était un peu plus précis ; elle n’avait plus de sentiments pour lui. Voilà. Car, disait-elle – concentrée à couper un oignon espagnol, vêtue de son t-shirt blanc de coton porté sans soutien-gorge et de son jean délavé moulant parfaitement son cul – il n’était pas assez ci, puis un peu trop ça. Tu comprends chéri ? En résumé, elle ne se sentait plus bien à ses côtés, elle ne pouvait plus « s’épanouir ». (pp. 35-36)
Toutes ces occupations insignifiantes qui finissent par avaler vos jours. Pas le temps de reprendre son souffle. Quelqu’un attend, quelqu’un a besoin d’une information ou de manger. Vous pensez vous calmer le soir, à la maison, mais la plus terrible des solitudes vous rattrape. Il reste la télévision.
Et tout recommence, tout se précipite. Le temps n’arrête pas, le temps vous pousse. Il faut courir et monter dans l’autobus. La journée, comme toutes celles de la semaine, est pareille à celle de demain. Il suffit d’avoir les bons gestes au bon moment pour que l’équilibre soit maintenu.

BASCULE

La première neige tombe sur la ville et tout ralentit, les autobus prennent du retard. La mécanique a des ratés. La circulation devient difficile et les marcheurs ont oublié de chausser leurs grosses bottes. La chaussée est glissante et les vêtements trop légers. Tous se hâtent pour oublier cette journée qui complique tout. Qui a eu la folle idée d’avoir un hiver et de la neige ?
Gaston Leblanc, le chauffeur d’autobus, laisse monter ses derniers passagers avant de terminer sa journée. C’est la fin, une vie qui bascule dans son miroir. Il deviendra peut-être un autre dans sa retraite, avec tous ses jours devant lui, il ne sait trop. L’important est d’arriver à destination. Ce retard l’agace un peu.
Olivia accélère le pas. Elle est décidée, va mettre de l’ordre dans sa vie. Elle glisse. Sous les pneus de l’autobus. Tout s’arrête sauf la neige. Le sang. Les gens, les passagers ne savent quoi dire, que faire. La mort enraye tout. Toute la rue retient son souffle.
Faut-il une tragédie pour que les gens se regardent, pour qu’ils se voient dans l’autobus, se parlent et redeviennent des humains ?

QUESTIONNEMENT

Julie Bouchard nous décrit avec moult détails une vie absurde. Une belle manière de démontrer l’aliénation de tout le monde dans l’agitation du quotidien, la course à la consommation, le travail et l’amour. Je ne peux m’empêcher de penser à Herbert Marcuse qui a si bien décrit l’asservissement de l’être humain dans L’homme unidimensionnel, un essai qu’il publie en 1964. Un livre qui a changé ma vie quand je l’ai lu à l’Université de Montréal.
Labeur de Julie Bouchard semble bien inoffensif de prime abord, mais voilà une véritable petite bombe qui ébranle tout. Cette lecture vous laisse un peu groggy. Oui, la vie est souvent insignifiante et répétitive, mais tout autour de vous ne cesse de recommencer. Le soleil se lève et se couche, les jours se succèdent pour devenir des mois, des années, une vie avec la mort en prime. Julie Bouchard dérange, bouscule, vous pousse dos au mur. Un roman comme je les aime. Une manière de mettre des grains de sable dans l’engrenage pour nous arrêter, nous faire réfléchir, avant de baisser la tête et de foncer. On ne sort pas de sa peau comme ça. Je dois passer à l'épicerie avant de rentrer, acheter des carottes...

LABEUR de JULIE BOUCHARD, roman paru à La PLEINE LUNE.


PROCHAINE CHRONIQUE : À DOUZE PIEDS DE MARK TWAIN de Victor-Lévy Beaulieu.



http://www.pleinelune.qc.ca/titre/453/labeur