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jeudi 23 juillet 2026

MICHEL JEAN FAIT REVIVRE LE JOURNALISTE

L'ÉCRIVAIN étonne à chacune de ses publications. Depuis son entrée en littérature en 2008, après le succès de Kukum, on aurait pu s’attendre à ce Michel Jean suive la «voie autochtone» pour satisfaire un public qui demande d’être rassuré et qui exige un peu la même histoire. Heureusement, Michel Jean reste fidèle à sa pensée et surtout à ce qu’il est, un journaliste qui cherche à comprendre les soubresauts du monde. Ce qui en fait un écrivain sensible à l’actualité et à tout ce qui secoue les femmes et les hommes dans leur quotidien. Les cataclysmes naturels qui frappent partout et qui font retourner des pays à l’âge de pierre fascinent ce journaliste et ce chercheur de sens. L’auteur revient dans «Kabasa» sur un événement qui a ébranlé la planète en 2004, soit le tsunami qui a tout ravagé en Asie. Un phénomène unique par ses conséquences et son ampleur. 

 

Michel Jean replonge dans Tsunamis, un roman paru en 2017 et maintenant introuvable. C’était l’occasion rêvée de revoir ce texte pour y ajouter des petites touches ici et là, peut-être aussi des faits nouveaux. Je ne sais pas; je n’ai pas lu l’original. Le regard d’un auteur sur ses écrits se transforme avec le temps. Surtout, il devient un lecteur de son travail, ce qui modifie tout. Du moins, je suis comme ça. Quand j’ouvre l’un de mes ouvrages parus il y a plusieurs années, je me surprends à vouloir corriger et à tout changer. Peut-être qu’un écrivain ne peut jamais être satisfait d’un roman ou d’un récit.

Jean-Nicholas Legendre part pour le Sri Lanka. Il a vécu le pire drame qui peut arriver à un homme. Sa femme et sa fille ont été tuées par des criminels pour se venger d’une enquête journalistique. 

 

«J’avais repris connaissance avec l’impression d’émerger des profondeurs froides de l’océan. Je me noyais et l’air refusait d’entrer dans mes poumons. Il m’avait fallu un effort surhumain pour remonter à la surface. Ma tête tournait. J’avais vomi. Puis j’avais remarqué Sydney, recroquevillée dans une étrange posture. Une tache sombre sur son abdomen. Marie était juste à côté, la bouche ouverte comme si elle cherchait son souffle, ses iris bleus maintenant gris. L’odeur métallique du sang flottait partout dans la maison. J’avais hurlé, mais personne ne m’avait entendu et ce silence m’habitait encore.» (p.26)

 

Le journaliste a été éjecté de la vie par cette catastrophe familiale. Il saisit cette occasion pour retrouver peut-être le «goût du monde». Il veut voir la situation, la ressentir dans ses tripes, accompagner la population qui doit se débrouiller dans les ruines et au milieu des morts. La fameuse vague de 25 mètres n’a rien épargné et n’a laissé que des débris et des cadavres au Sri Lanka.

Plonger dans ce cataclysme planétaire va peut-être lui faire oublier cette nuit où il a tout perdu. Et voilà le journaliste en mission, lui qui était sur les lieux quand les tours du World Trade Center se sont effondrées, percutées par des avions. Peut-être que cette aventure va chasser le vide de sa vie. Comme s’il fallait guérir une brûlure par un plus grand feu. Je me souviens surtout des nouvelles qui parlaient d’une centrale nucléaire au Japon qui pouvait exploser après avoir été sérieusement endommagée par l’eau.

 

GUERRE

 

Le Sri Lanka est déchiré par une guerre qui oppose le gouvernement aux Tigres tamouls qui revendiquent leur pays et leur indépendance. Les dirigeants du Sud tentent par tous les moyens d’écraser l’insurrection et d’éliminer les rebelles qui sont considérés comme des terroristes par la plupart des puissances occidentales.

Que dire, que montrer? Comment traduire le désespoir, la douleur d’avoir été varlopé par la vie? Que peuvent une caméra et des bouts de phrases devant l’horreur? Jean-Nicolas Legendre retrouve ses instincts et il ne se contente pas de filmer les débris et de recenser les morts au quotidien. Il obtient un laissez-passer pour se rendre en zone des Tigres tamouls. Il a l’assurance de pouvoir faire une entrevue avec le chef des rebelles. 

Il embauche une jeune étudiante en journalisme. Apsara va lui servir d’interprète. Et, les voilà en route dans un pays où il semble que les rivalités humaines et les luttes de pouvoir perdent de leur importance avec cette désolation. Il ne faut pas se fier aux apparences, cependant.

 

«Chaque fois que je m’étais trouvé sur les lieux d’un conflit armé, la détermination affichée par les combattants et le cours des événements m’avaient rappelé les limites de notre capacité à influer sur ceux-ci. Tout ce dont on peut être certain, en temps de guerre, c’est qu’il y aura des morts. Le hasard choisit ceux qui vivront et ceux qui périront.» (p.94)

 

Une attaque de l’armée de Colombo surprend tout le monde après l’entrevue avec le chef des rebelles, Velupillai Prabhakaran. Les militaires ont suivi le journaliste pour éliminer l’âme dirigeante du mouvement tamoul. Jean-Nicholas comprend qu’il a été naïf de croire à la bonne foi du gouvernement du Sud, qui lui a remis un laissez-passer pour piéger le leader tamoul avant tout.

 

FUITE

 

La petite troupe, guidée par le chef rebelle qui n’a plus la vigueur de sa jeunesse, prend la fuite. Le journaliste et son interprète s’enfoncent dans la jungle, dans des conditions extrêmement difficiles, sans compter le danger d’être tué par une bombe ou une rafale de mitraillette. 

Ils parviendront à la côte avec l’impression d’avoir traversé tous les paliers de l’enfer. Ils ont été chanceux de s’en sortir et Jean-Nicholas a ramené des images de son entrevue avec le leader des Tigres tamouls, qui ira de défaite en défaite après cette rencontre. Il sera exécuté sur la plage par l’armée un peu plus tard. Le journaliste a-t-il été un pion qui a servi les intérêts du pouvoir? On peut se le demander.  

Après avoir connu la fin du monde encore une fois, Legendre jure de ne plus jamais remettre les pieds dans ce pays. Mais la vie lui réserve la plus belle des surprises. Un bonheur qui le désarçonne. 

Une aventure palpitante où le héros, Jean-Nicholas Legendre, renaîtra après un cauchemar personnel et la destruction de cette partie de l’Asie. C’est souvent comme cela. Lorsque l’on s’imagine au fond du baril, un événement ou un mot parviennent à nous pousser vers la surface. 

Un roman terrible qui décrit l’humanité dans ses travers, mais aussi dans son côté lumineux, même quand certains font le métier de tuer, comme le fait Kamala Ray, une jeune combattante tamoule. C’est fort, déroutant et troublant. Michel Jean met en évidence des êtres qui font preuve de courage, de témérité et d’entraide dans les situations les plus incroyables. 

Encore une fois, le mieux naît du pire. L’espérance surnage dans le chaos malgré les dérives et les folies des humains, leurs lubies et leur propension à tout détruire. 

Un roman qui se module à l’actualité, qui mélange habilement les catastrophes naturelles et le drame personnel. Une belle manière de nous plonger dans l’envers de la médaille et les risques que prennent les journalistes quand ils accourent pour témoigner d’un conflit ou d’un cataclysme qui change tout. Ils doivent oublier leur malheur pour rendre compte des turpitudes du monde et des guerres qui exacerbent le racisme, le mépris, la cupidité et l’ignorance. Un roman vrai et vissé dans l’actualité et la planète de maintenant. De l’action et des surprises, un véritable thriller que Michel Jean maîtrise très bien. 

L’avenir a un sens parce que Kabasa, le grand esturgeon qui peut vivre plus de 300 ans, est toujours là pour veiller sur les Abénakis et leurs descendants près d’Odanak.

 

JEAN MICHEL : Kabasa, Éditions Libre-expression, Montréal, 2026, 208 p., 29,95 $.

https://editionslibreexpression.groupelivre.com/blogs/auteurs/michel-jean-jean1062

lundi 22 janvier 2024

UN ROMAN BOULEVERSANT DE MICHEL JEAN

J’AI SOUVENT LU des romans qui m’ont entraîné dans le Grand Nord québécois, cette partie du pays que l’on nomme le Nunavik. La plupart du temps, ce sont des textes signés par des résidents du Sud qui vont travailler pendant quelques années dans le refuge du froid pour se refaire une santé financière. Du moins, c’était ainsi, il n’y a pas si longtemps, avant les bouleversements climatiques. Beaucoup d’enseignants qui s’exilent et se butent à une réalité qu’ils avaient du mal à imaginer avant de descendre de l’avion et de se présenter dans une classe. Impossible d’œuvrer comme on le fait à Montréal ou à Alma. Les jeunes pensent autrement et ils n’ont pas totalement oublié la liberté qui était la leur avant l’école. Certains coopérants n’arrivent pas à s’adapter et d’autres parviennent à négocier un pacte avec eux, à vivre une forme de paix fragile. Felicia Mihali, Juliana Léveillé-Trudel, Jean Désy, la liste pourrait s’allonger. À vrai dire, ça me plaît bien de m’aventurer dans un ouvrage signé par quelqu’un qui nous présente l’envers du décor. Qimmik de Michel Jean se risque dans cette aventure. 


Michel Jean est une figure de proue dans le monde littéraire du Québec avec ses romans qui font la joie de milliers de lecteurs ici et un peu partout à l’étranger. Qimmik, (un mot inuktitut qui signifie un chien ou une race canine) nous entraîne dans des événements terribles qui ont marqué les gens de ce territoire et changé leur façon d’appréhender l’espace. 

 

«Sur ce continent longtemps oublié, les humains vivent avec leurs qimmiit, leurs chiens. Des chiens gros, forts, résistants et fidèles. Depuis cinq mille ans, l’inuktitut et le jappement des qimmiit résonnent dans le Nunavik. La vie y est cruelle. Mais c’est ce qui la rend belle. Précieuse.» (p.14)

 

Pour une fois, nous nous aventurons dans le quotidien des Inuit qui subsistaient naguère de la chasse et de la pêche. Michel Jean nous permet de suivre Saullu et Ulaajuk, un jeune couple, des nomades qui fuient Kuujjuaraapik. La petite agglomération connaît de grands bouleversements depuis que les Blancs du Sud ont découvert que cette portion du pays était importante. Un chamboulement survenu après la Deuxième Guerre mondiale.

Les deux vivent selon des traditions millénaires et un savoir appris des parents dès leur plus jeune âge. Ils font preuve d’ingéniosité et de patience pour manger tous les jours et avoir des vêtements chauds qui les protègent pendant des hivers à glacer le sang. Ils peuvent aussi, de temps en temps, compter sur la chance.

 

SOLITUDE

 

Les deux s’enfoncent dans la toundra, s’éloignent des rives de la baie d’Hudson avec leurs chiens qui sont de vrais partenaires dans toutes leurs entreprises. Sans eux, ils ne pourraient repérer les trous où viennent respirer les phoques à la surface et que la neige dissimule. Impossible non plus de se déplacer sur de longues distances sans eux. Ils peuvent même retrouver leur refuge dans une tempête où le ciel se confond avec le sol. 

Nous les accompagnons dans ce territoire fascinant, magnifique et j’ai eu souvent l’impression d’être à côté de Saullu quand elle passe des heures, parfaitement immobile, attendant la remontée du phoque ou encore de suivre Ulaajuk dans ses expéditions, d’encourager l’attelage à avancer pendant les heures de cette journée si courte. 

Ils bougent dans la beauté et la splendeur de ce coin de pays si mal connu, filant tout droit en longeant l’horizon on dirait. Et que dire de cette secousse sismique qui ébranle le ciel et le sol dans sa course? Une sorte de brouillard qui flotte sur la plaine avec un bruit de commencement du monde.

 

«Une mer vivante et grouillante. Cinq mille? Huit mille? Dix mille caribous les bois au vent? Combien de cœurs battent au même rythme devant moi? Aucun autre animal sur terre, à part les humains peut-être, ne ressent le besoin de vivre en communauté nombreuse au sein d’une nature austère. Ce troupeau parcourt la toundra depuis la nuit des temps. Ce territoire est le sien.» (p.128)

 

Michel Jean a eu la bonne idée de faire coïncider deux grands moments de l’histoire du Nord. Celle d’avant les Blancs d’abord, les tâches de la vie traditionnelle et nomade, les activités de chasse et de pêche, les déplacements constants avec les chiens, les travaux de préparation des peaux, le tannage, la confection des vêtements, des bottes, les mitaines qui occupent toutes les heures et les saisons. 

 

SÉDENTARISATION

 

Tous doivent se plier à la sédentarisation dans des villages qui ne répondent pas aux aspirations des familles. Ils doivent accepter les manières de faire du Sud, leurs matériaux et des maisons où ils étouffent. Ces deux manières de confronter le réel se sont imposées dès les premiers contacts entre les arrivants de France et les autochtones. La paroisse, le défrichage de la terre, l’agriculture et l’élevage opposés à la mouvance dans les forêts selon les saisons, le long des rivières qui permettaient d’aller un peu partout. Ce n’est pas pour rien que les coureurs des bois avaient si mauvaise réputation. Deux visions du monde qui se sont heurtées à l’époque de la Nouvelle-France. Oui, l’histoire s’est reproduite dans le Nord quand les gens du Sud ont décidé de s’approprier des territoires dont personne ne voulait, il y a si peu de temps.

La venue des Blancs a été une malédiction et une véritable catastrophe pour ces nomades. La plus sauvage des conquêtes et un colonialisme aveugle qui s’est imposé de façon unilatérale. L’épopée du Nord est une tragédie que l’on ignore et qui se perpétue malgré toutes les informations et les dénonciations. Les interventions des entreprises minières qui n’ont laissé que déchets et rebut après leur départ. De ces projets qui ont noyé une partie du territoire?

Tout cela près de chez nous, au début des années cinquante, quand je me débattais dans les corridors de l’enfance et que j’apprenais à la dure ce qu’était l’autorité et les règles à la petite école. 

Toujours la même approche. 

Le conquérant se sent l’obligation de civiliser ces populations et de les faire entrer de force dans la modernité, la productivité et l’exploitation des ressources naturelles sans se soucier des traditions des peuples premiers. Sans les consulter bien sûr! Et que dire des barrages de La Grande avec le recul? Nous avons bien eu l’entente de la paix des Braves avec les Cris, mais les Inuit ont été oubliés dans ce pacte et n’ont pas réussi à dicter leur vision des choses alors. 

 

«Les chasseurs cris avaient dit vrai. Peut-être qu’au fond mon esprit refusait d’accepter cette réalité. Je n’en veux pas aux Inuit qui vivent ici maintenant. Ils n’ont pas eu d’autre choix que de venir. J’en veux à ceux qui ont décidé cela. Ceux qui vivent loin d’ici et nous imposent leur monde. Ce n’est pas le mien. Ce n’est pas le nôtre. Toutes ces personnes qui s’entassent les unes sur les autres sont-elles aussi effrayées que moi? Nos chiens hurlent, mais aucun qimmik ne leur répond. Où sont-ils?» (p.170)

 

Et pour parvenir à les sédentariser, la police a abattu les chiens. Une véritable tragédie, un carnage. Les Américains ont fait la même chose pour soumettre les tribus de l’Ouest qui vivaient près des grands troupeaux de bison. Ils ont massacré ces bêtes jusqu’à les éliminer presque. Après, les autochtones ne furent plus que l’ombre d’eux-mêmes et ils durent se résoudre à la mort lente dans des réserves. 

 

«Un jour quatre agents sont venus chez nous avec leurs armes, comme si nous étions des criminels. Ils ont abattu nos chiens devant mon père et moi. L’un après l’autre. Nous étions paralysés, mais eux rigolaient. Ils faisaient des blagues. J’imagine que pour eux ce n’était rien d’important. Mon père les regardait et, moi, j’avais le goût de vomir. Ils ont tué tous nos chiens en riant. Puis ils sont allés chez les voisins. Je les ai suivis pour les avertir, mais ça n’a rien donné. La douleur que j’ai ressentie ce jour-là fait partie de moi. Je vis avec elle chaque jour. Et c’est intolérable. Ils étaient quatre de la Sûreté du Québec. Ils ont osé rire. Ils ne rient plus maintenant. On est quittes.» (p.176)

 

Un roman bouleversant, terrible de justesse et de beauté. Michel Jean a eu la bonne idée d’évoquer la tragédie de ceux et celles qui doivent venir à Montréal, la plupart du temps pour des soins dans les hôpitaux, et qui n’ont pas d’argent pour retourner dans leur pays. Ils se retrouvent à la rue, totalement démunis et perdus, inutiles et vulnérables, dépossédés de tout leur passé et sans avenir. Une actualité épouvantable et choquante. Une quête d’identité aussi pour Ève qui a été adoptée par une famille francophone et qui peut, à cause de son métier d’avocate, défendre les siens. Particulièrement un Inuit accusé du meurtre d’anciens policiers de la Sûreté du Québec. 

Michel Jean a trouvé le ton et surtout la retenue nécessaire pour sensibiliser le lecteur à cette tragédie qui a eu lieu dans un coin du Québec sans que nous en ayons pris conscience vraiment. Bien sûr, les écrivains parlent de drames, d’alcoolisme, de drogues, de violence, mais qui est à la source de tout ça? Pourquoi les Inuit sont déboussolés et ne savent plus que faire de leur vie? Il faut des voix comme celle de Michel Jean pour le dire, l’expliquer, mettre le doigt sur des malheurs effroyables et, et des comportements que nous avons du mal à reconnaître. 

 

JEAN MICHEL : Qimmik, Éditions Libre expression, Montréal, 224 pages. 

https://editionslibreexpression.groupelivre.com/blogs/auteurs/michel-jean-jean1062