Nombre total de pages vues

Aucun message portant le libellé Nadeau Marie-Ève. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Nadeau Marie-Ève. Afficher tous les messages

jeudi 25 juin 2026

MARIE-ÈVE NADEAU ET LA QUÊTE DE SOI

MARIE-ÈVE NADEAU arrive avec un roman au titre étrange. Inutile de chercher dans un dictionnaire, «Empupillé» ne s’y trouve pas. Nous voici devant un terme inventé pour cerner un univers particulier. J’ai pensé à Guy Lalancette et à son formidable ouvrage «L’amour empoulaillé». Un mot que l’écrivain a forgé pour témoigner des tiraillements de ses personnages. Madame Nadeau fait référence à la pupille de l’œil, le centre noir (l’orifice au milieu de l’iris) qui s’adapte à la lumière en se dilatant ou en se rétractant. Cette particularité de l’œil permet de voir les choses autour de nous avec une certaine précision. L’écrivaine dans cet opus braque l’objectif d’un appareil photo sur Camille et Jun qui s’interpellent, se répondent, bousculent leur réalité et ce qu’ils sont dans leur être et leur tête. Les deux s’attirent comme deux planètes en fusion et se repoussent tout autant. Ils restent amis, malgré leur différence et leur attrait physique. Ils pouvaient être amis, mais jamais amants.

 

Camille a vécu une enfance singulière. Sa mère est décédée alors qu’elle avait dix mois et elle a grandi aux côtés d’un père qui la trimbalait partout sans trop se soucier d’elle. Emmanuelle, en accouchant, faisait un pas vers la mort. Une fatalité physique, une maladie génétique étrange. Est-ce à dire que la vie ne serait que le prolongement de la mort?

Georges, un géologue passionné, un collectionneur de fossiles, traîne sa fille dans les forêts de l’Ouest canadien lors des vacances d’été. Il cherche les traces d’un lac glaciaire qui partait de la baie d’Hudson pour recouvrir une partie du continent américain. Le monde physique actuel masque une réalité plus ancienne. Comme si le présent n’était qu’un voile jeté sur une époque qu’on a du mal à imaginer.

 

SOLITUDE

 

La petite fille est souvent seule avec son père et se réfugie dans son imaginaire en s’inventant un ami qui l'attend dans une grotte. Georges n’a d’attention que pour les pierres et les cailloux qui lui parlent d’un temps qui a modulé le présent. Il lui faudra un choc pour prendre conscience du drame de Camille.

 

«En dépit de sa volonté, son père s’immisce également dans ses pensées. Chaque fois qu’elle se retrouve dans un univers naturel où les roches remplacent le béton et les arbres, les immeubles, son enfance passée avec lui à arpenter les grandes forêts canadiennes ressurgit immanquablement; une époque dont elle conserve autant de souvenirs tendres que brutaux.» (p.31)

 

Camille se sent comme un objet que son père trimbale et elle tente d’attirer son attention, pour lui dire qu’elle existe, qu’elle est une humaine avec des désirs et des besoins.

 

«Elle reprit la loupe et la plaça au-dessus de son œil gauche, grand ouvert, et la maintint là, sans cligner ses paupières, surtout ne pas cligner, jusqu’à ce que sa rétine s’assèche, chauffe, brûle. Puis le soleil jaune devint un disque blanc qui vira au noir. La loupe tomba de sa main alors que sa bouche s’ouvrit en un cri aigu.» (p.15)

 

 Tout tourne autour de l’œil dans ce roman. La photographie, la recherche de fossiles quasi invisibles pour le non-initié, Jun, un photographe et Camille, qui s’impose dans l’art de voir et de montrer une autre réalité. 

Georges finira par accepter les choix de sa fille, sans beaucoup d’enthousiasme on s’en doute. Camille ressent la déception de son père même s’il aimait que sa mère écrive de la poésie et soit une artiste à sa façon. 

 

EUROPE

 

Camille s’installe à Paris et rencontre Jun, un photographe reconnu. Ils se trouvent, comme s’ils étaient faits l’un pour l’autre et ne pourront que faire un bout de chemin ensemble. Ces jumeaux cosmiques ne se quittent plus. Lui se spécialise dans les portraits et elle cherche une réalité qui se dissimule derrière le connu. Toute la quête de Georges lors de ses expéditions, si on y pense bien. On hérite aussi des passions des parents.

Un homme intense, que Jun, vissé dans le présent, casse-cou possédé par ses pulsions, peu importe les conséquences. Né en Corée, d’un père ayant des problèmes de santé mentale et plutôt brutal, il a été adopté par un couple de Français et a vite coupé tous les ponts avec eux pour vivre selon ses instincts et ses désirs. Entier, imprévisible, tout le contraire de Camille, qui a subi l’influence de son père qui ne s’est jamais laissé aller aux écarts.

Une expédition dans le désert changera tout. Une épiphanie pour Jun et Camille, de cette amitié qui flirte avec la violence qui couve en permanence chez Jun. Un amour qui ne peut s’installer dans le quotidien, surtout avec les incartades sexuelles de Jun.

Les deux échappent à la mort par miracle dans cette mer de sable. 

Leurs chemins se séparent et chacun va dans sa direction. Lui deviendra photographe de mode aux États-Unis à la plus grande surprise de Camille, qui découvre son espace mental. Ce sera sa signature d’artiste. Un monde vague, une réalité autre, comme si le passé et le présent se confondaient. 

 

«C’est en observant ces archéologies lumineuses qu’elle décida de faire glisser son appareil de son œil droit à son œil gauche et qu’elle comprit que son œil brûlé possédait l’essence de son travail. Son projet artistique commença à s’articuler : ses images reproduiraient la vision de son œil ébloui, sa lésion oculaire serait la matrice de son travail, et le flou, le principe cardinal de ses compositions. Ainsi, ce qu’elle avait toujours considéré comme un handicap deviendrait sa force. La contemplation des choses réelles se transforma en contemplation réelle des choses, comme si elle voyait en deçà ou au-delà de la matière.» (p.134)

 

Jun mettra fin à ses jours. Il hantera Camille cependant même après sa mort. Avec patience, la jeune photographe réussira à se défaire de l’emprise de Jun et à accepter son amour pour Nicolas. 

Comment trouver une direction, miser sur la vie après avoir connu la fulgurance qui retourne l’âme? Elle deviendra enceinte et se rapprochera ainsi de sa mère, qu’elle n’a pu que fantasmer en lisant ses poèmes.

Son père Georges éprouvera des problèmes cognitifs et le scientifique qui ne croyait qu’à la réalité des choses et la rationalité confondra sa fille avec sa femme et sa petite-fille avec Camille. 

 

«Ce que Camille redoute depuis toujours n’advient pas : plutôt que de voir sa santé se détériorer comme ce fut le cas pour Emmanuelle, elle est débordante d’énergie. Plus les mois s’écoulent, plus son rôle de mère lui fait découvrir en elle des forces insoupçonnées. Certes, le temps, l’espace, la solitude se vivent autrement, les concessions existent, les nuits blanches aussi, mais de s’occuper de quelqu’un qui dépend entièrement d’elle dédramatise le rapport qu’elle a pu entretenir jadis avec ses propres tourments.» (p.190)

 

Un roman fort qui nous emporte dans un monde que chacun doit saisir à bras le corps pour le redéfinir et y trouver une forme de paix et d’harmonie. Camille vit le combat de tous les enfants qui doivent se libérer de l’héritage des parents pour tracer leur chemin, se délester pour avoir leur regard et leur vie. Certains n’y arrivent jamais, comme Jun, qui reste prisonnier d’une colère qui le foudroie. Il a été touché à l’âme et est aspiré par sa fulgurance quand Camille parvient à se faire confiance et à s’affirmer. Elle découvrira sa place et ce qui en fait une personne unique qui aime et qui accepte le passé et le présent. 

Un magnifique ouvrage qui bouscule le réel pour y lire son histoire et celle de ses proches. Nous laissons des empreintes dans notre bout de route, mais il y a aussi celles de nos prédécesseurs. Nous créons nos propres fossiles qui témoignent de notre glissade dans le monde des vivants. Jun a été brisé par son enfance quand Camille a su la transformer et devenir une femme heureuse et ouverte. Un très beau roman, une quête qui doit se délester du passé pour se faufiler dans le maintenant.

Marie-Ève Nadeau fait appel à nos sens et aux pulsions pour plonger dans nos héritages et nos conditionnements. Nous voilà devant des êtres vivants qui mordent dans leur existence pour y faire leur marque. Une écriture dense, perturbante même. Heureusement, un grand calme emporte Camille malgré le flou de son œil gauche, celui qui envahira l’esprit de son père. 

 

NADEAU MARIE-ÈVE : «Empupillé», Éditions Mains libres, Montréal, 2026, 216 pages, 29,95 $.

jeudi 28 novembre 2024

LE MONDE N’EST JAMAIS COMME ON LE VOIT

UN TITRE fascinant pour ce recueil de nouvelles de Marie-Ève Nadeau, une douzaine de textes où autant de femmes tentent de s'affirmer dans leur univers. Dans Un écureuil dans le piano, l’auteure nous propose un tour du monde. Paris, le sud de la France, la Bretagne, l’Italie, le Japon, Haïti et le Québec, bien sûr. Chacun de ces portraits, d’à peu près une vingtaine de pages, nous entraîne dans l’univers de femmes qui mènent des combats à leur façon. Ils ont une place à occuper et à défendre, pour être ce qu’elles sont, ce qui n’est jamais facile, surtout quand on se distancie de la meute et que l’on tente d’obéir à cette petite voix qui a tant de mal à se faire entendre dans chacun de nous. Et, il y a les autres, les envahisseurs, la vie qui glisse entre les doigts ou encore qui vous broie dans un battement de paupière. Un ouvrage qui ne ressemble à rien, des moments qui vous laissent étourdis, ne sachant sur quel pied danser.

 

Marie-Ève Nadeau sert une sorte d’avertissement dès le début. Jacques et sa compagne, dans Coquillage silencieux, sont des nomades ou des coucous, ces oiseaux qui ont l’habitude, dit-on, de s’installer dans les nids de leurs congénères pour y pondre et élever leur progéniture. Le couple migre de maison en maison pour garder les lieux pendant l’absence des propriétaires. Ils se glissent dans des lits d’étrangers, y font leur place, utilisent les objets qui sont là, s’occupent de tout comme si de rien n’était. 

Je me suis demandé si c’était ce qui m’attendait avec les textes de madame Nadeau : me perdre dans la peau d’un personnage. Et pourquoi pas? La lecture permet de se faufiler dans des univers qui peuvent nous repousser ou encore nous subjuguer. Il y a toujours un risque, c’est certain, quand on tourne les pages d’un livre. Et la question qui s’impose : faut-il avoir son lieu, un espace avec ses objets pour être tout entier dans sa vie?

 

«Nous avons éteint les lumières et sommes montés à l’étage. J’ai rempli d’eau chaude la baignoire étroite et m’y suis trempée comme j’ai pu, les genoux repliés sur la poitrine. Nous nous sommes allongés sur le lit, moi du côté de Marie et Jacques, du côté de Jimmy. Les objets posés sur les tables de nuit ne pouvaient démentir ces places assignées. J’ai eu l’impression de me faufiler dans la peau de Marie. Jouer à être elle comme un enfant joue à l’adulte. Allais-je découvrir les dessous de son expression impénétrable? Les draps étaient propres, bien qu’élimés. Une odeur de lavande s’en dégageait.» (p.8)

 

Un écartèlement du temps, une manière d’échapper à la linéarité avec tout ce que cela comporte de possibilités. Voilà qui est troublant et inquiétant. Ne sommes-nous que des coquillages vides que l’on remplit en pillant la vie des autres?

 

TITRE

 

Et puis cette nouvelle qui coiffe le recueil : Un écureuil dans le piano. Oui, le petit animal se réfugie dans un grand piano, mais ce n’est pas ce qui importe. La bête, dans la maison, terrorisée, déclenche une étrange réaction chez Juanita, qui a pourchassé l’intrus avec une virulence étonnante. L’autre encore une fois qui intervient dans l’espace du personnage et bouscule tout.

 

«L’affolement du rongeur reprit de plus belle. Il s’élança dans la pièce, courut sur les meubles, s’accrocha aux cadres, dont certains tombèrent au sol. La vitre protégeant une des œuvres de Carmen éclata en mille morceaux. Enfin, il fonça vers le piano à queue et se réfugia sous le couvercle. Juanita s’élança vers l’instrument, s’assit à son banc et se mit à taper sur les touches avec fureur comme l’eût fait une musicienne possédée par un esprit démoniaque. Sans arrêter de jouer, elle souleva ses fesses du siège et inclina son corps vers l’avant pour observer l’animal gigoter sur les marteaux percutés. C’est alors que son regard croisa celui de l’écureuil; ses petits yeux bruns, sans malice, n’exprimaient rien d’autre que la peur. Une peur totale.» (p.24)

 

LIBERTÉ

 

L’écrin des candides met en scène deux êtres solaires, un frère et une sœur, des instinctifs qui transforment tout en beauté. Elle, en réalisant des dessins et des fresques dans les ruelles de son village, et lui en explorant le monde en saltimbanque, se servant de son corps comme d’un instrument de musique. C’est magique, pareil à un texte de Gabriel Garcia Marquez qui se moque des lois de la physique et de la logique. Réflexions sur l’art, l’originalité et la cupidité de certains qui osent tout pour faire des sous. 

 

«Lorsqu’elle atteignit enfin la rue, elle vit au loin ses enfants rire et danser. Une vague de fierté remonta de ses pieds jusqu’à sa gorge et remplit ses yeux de larmes. Milena et Anselmo étaient libres, ni tristes ni amers; ils étaient vivants, artificiers de leur émerveillement, créateurs d’osmoses magiques.» (p.62)

 

C’est ça l’important : inventer des espaces de bonheur et de joie, se moquer des intentions malveillantes. Un travail perpétuel, en particulier dans notre ère actuelle, où l’intime et le personnel se glissent sur la scène publique grâce aux médias sociaux. Que dire de La morsure du chaos qui nous fait voyager au Japon, où tout est parfait à première vue, où tout est harmonie et beauté? C’est peut-être un masque ou une façon de tourner le dos à la dureté du monde. Pourquoi l’irritation et ce malaise de la narratrice devant ces paysages conçus par des arpenteurs? Peu à peu, la surface se fendille et tout bouge autour de nous. 

 

«La domestication du sauvage la terrifiait bien plus que son contraire. La propreté irréprochable qu’elle observait depuis le début de son séjour commençait à l’agacer. Jamais un graffiti sur une façade pour revendiquer une idée ou exprimer une vision qui nargue la loi, jamais un trognon de pomme lancé négligemment dans le caniveau, jamais un résidu quelconque pour témoigner de la vie délinquante, jamais un sans-abri trimballant son barda ou allongé dans un parc. Où se cachaient ces voix blessées, révoltées, discordantes?» (p.113)

 

En fait, Marie-Ève Nadeau nous entraîne dans les failles du quotidien pour aller au-delà des apparences. Nous passons du monde visible à celui qui se dissimule derrière les paravents, celui qui se fissure et révèle les ratés et les manques. Toutes ces choses négligées, ces coquilles qui se retrouvent sur le sable et qui témoignent d’une vie, de drames qui ne demandent qu’à faire surface.

Il y a une cruauté, des obsessions, la méchanceté qui écrasent souvent l’innocence de ceux et celles qui ne peuvent se défendre. 

Naëlle, par exemple, perd son identité dans une famille d’HaïtiSon travail d’aide-ménagère devient un enfer pour celle qui y laisse sa peau. 

Marie-Ève Nadeau nous fait voir autrement nos contemporains, leurs rêves, leurs aveuglements, leurs incartades et aussi parfois leur réussite, quand ils parviennent à se réfugier dans la paix et le silence. Un univers en mouvement où la folie et la raison se toisent, un monde de certitudes où l’homme et la femme doivent, avant tout, demeurer fidèles à eux-mêmes pour ne pas être avalés. Tout est apparence dans Un écureuil dans le piano et les masques finissent toujours par se briser pour révéler des vérités qui donnent des frissons dans le dos. Et surtout, les objets que nous accumulons restent des témoins. Il suffit de les regarder et d’entendre ce qu’ils ont à nous souffler à l’oreille. 

J’aime l’écriture de cette écrivaine, sa façon de peindre un monde à grands traits, un univers avec ses ratés et ses duperies. D’une justesse admirable. Une quête de sens, d’équilibre qu’un rien peut faire basculer.

 

NADEAU MARIE-ÈVE : Un écureuil dans le piano, Éditions Mains libres, Montréal, 204 pages.

https://editionsmainslibres.com/livres/marie-eve-nadeau/un-ecureuil-dans-le-piano.html