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jeudi 16 avril 2026

CHRISTINE GOSSELIN VIT SA DIFFÉRENCE

RÉCIT PARTICULIER que «Aussi étrange que toi, Frida» de Christine Gosselin. Frida est celle que nous connaissons, l’artiste, la peintre mexicaine, la femme libre et audacieuse qui a marqué la peinture par sa vie de souffrance, son combat sans merci avec un corps de douleur. Son travail pictural est devenu le journal de sa lutte physique et morale, des efforts qu’elle a dû faire pour être présente, active et créatrice. Frida a été touchée par la poliomyélite alors qu’elle était enfant. Et au sortir de l’adolescence, un terrible accident devait la couper de la vie qui s’ouvrait devant elle. De multiples fractures et, surtout, une tige de fer qui lui a transpercé le corps. Elle restera longtemps à l’hôpital avant d’entreprendre sa vie de femme, claudiquant et négociant avec la douleur qui avait pris possession de tout son être. Elle luttera constamment pour garder son autonomie, créera une œuvre picturale unique, originale où elle est l’objet et le sujet de ses tableaux, y peignant ses souffrances et ses blessures. Un combat terrible, une quête de liberté extraordinaire et admirable. Christine Gosselin mènera une bataille similaire, même si sa condition physique n’est pas aussi dramatique et tragique que celle de Frida Khalo. Elle a commencé par refuser sa féminité, se comportant comme un garçon en pratiquant plusieurs sports, particulièrement le hockey. Des problèmes apparaîtront lors de ses premières menstruations. Elle sera comédienne et après journaliste sportive où elle aura à s’imposer dans un monde de mâles. Elle trouve dans Frida Khalo une sœur, une amie, un modèle qui lui montre la direction à prendre pour être ce qu’elle est.

 

Le récit de Christine Gosselin m’a happé dès les premières phrases. Un souffle, un élan auquel il est difficile de résister, une bourrasque qui secoue et étourdit. La narratrice se retrouve devant des reproductions de Frida Khalo. «Les deux Frida» particulièrement, un tableau où l’artiste étale sa douleur et la violence qu’elle subit. Son couple s’effondre et Diego demande le divorce. Deux visages d’elle, celle que Diego aimait et celle qu’il n’aime plus.

Madame Gosselin dialoguera avec la créatrice mexicaine tout au long de son récit, lira ses textes et son journal intime pour mieux se voir et vivre avec elle. 

 

«Je souhaite oublier la Frida en blanc, la mariée qu’il voulait que je sois. Je veux l’assassiner, cette version de moi; je lui ai coupé l’artère et elle saigne à cœur ouvert. Mi vida, elle a beau essayer de contenir le flot, ses mains tremblantes, même armées de forceps, n’y parviennent pas. Je suis l’autre. La Frida à droite. Celle qui dévoile son cœur aussi, mais ici mi corazon est entier, prêt à battre à nouveau, comme je l’entends.» (p.12)

 

Il s’agit d’un extrait du journal de Frida Khalo, on l’aura compris. Diego, son mari, a été infidèle. Il l’a toujours été, coureur de jupons incorrigible. Il a trompé Frida à la moindre occasion et a été jusqu’à séduire sa sœur. Frida prend des amants, mais elle est touchée dans son corps et son âme. Ses tableaux deviendront un incroyable récit où elle documente pour ainsi dire sa douleur physique et morale.

 

REFUS

 

Christine Gosselin refuse la soumission, le conformisme, les rôles définis par la société. Dès sa petite enfance, elle fait tout comme un gars, joue au hockey, bouscule les autres physiquement, serre les poings, dissimule sa féminité pour foncer tête baissée devant tous les dangers. Sa vie bascule quand elle a ses «fameuses menstruations» qui, selon les normes, en font une femme. Le sang coule, intarissable, un fleuve qui prend sa source entre ses cuisses. 

 

«Mes menstruations abondantes m’envoient des signaux d’alarme, mais j’ai trop peur de découvrir ce qu’elles cherchent à me dire. Dans un rêve récurrent, des voix sans visage me parlent depuis le creux de mon ventre. Quelque chose ne tourne pas rond dans mon utérus. En fait, rien ne tourne… ça ne fait que tomber. Je suis encore vierge et ne veux pas parler de ces choses-là avec papa et maman. J’ai honte de mon corps et des poils qui poussent partout. Je refuse de me mettre nue devant le médecin de famille et d’évoquer le sang entre mes jambes. Je ne dis rien, espérant qu’ainsi, la douleur m’oublie.» (p.43)

 

Après bien des examens et des consultations, les spécialistes font comprendre à Christine qu’elle est différente. Des malformations dans son utérus feront qu’elle ne pourra jamais avoir d’enfants. Cela explique aussi les menstruations-fleuves.

La peintre mexicaine aurait risqué sa peau en enfantant et elle a dû avorter quand elle s’est retrouvée enceinte. Un drame pour Frida qui ne se sent pas une «vraie femme» en ne pouvant mettre un enfant au monde. Tout comme Christine sait qu’elle est coupée de quelque chose de vital, comme si elle était dépossédée par cette malformation, ce qu’elle a toujours voulu d’une certaine façon : être différente.

 

HISTOIRE

 

Le récit de Christine Gosselin raconte ses luttes, ses excès dans le monde du théâtre. Elle agit comme un homme, mais, malgré les apparences, une question existentielle la taraude. En ne pouvant enfanter, est-elle une femme complète et entière

La société valorise la maternité, même de nos jours. Une femme est reléguée trop souvent à ses fonctions biologiques. Il y a une marge entre le choix de ne pas avoir d’enfant et d’être infertile.

 

«J’étais figée dans un corps stérile, incapable de prouver que j’étais toujours une femme. Je suis devenue une antiquité vautrée sur son lit, ouvrant mes jambes seulement pour ce qui me semblait familier. Je ne les écartais que pour des hommes qui traversaient ma vie en pointillé. Je leur obéissais avec nonchalance, armée d’un sexe de petite fille imberbe, d’où rien d’autre que l’urine et le sang n’allait provenir.» (p.116)

 

Le récit de Christine Gosselin devient alors une formidable quête d’identité. Qui est-elle? Quel regard les gens posent-ils sur elle? Qui est-elle dans ce corps qui ne peut se reproduire? La question tourmente aussi Frida, qui se voit privée de sa nature de femme pour ainsi dire. 

Christine trouve un écho à ses interrogations et ses douleurs en lisant Frida et en étudiant ses tableaux. Elles rejoignent les sacrifiées qui ne correspondent pas à l’image que la société fait d’elles. Des combattantes surgissent. Gisèle Pelicot, qui a fait les manchettes avec son impossible histoire, Nelly Arcand et d’autres qui ont été broyées par les diktats des hommes. 

Le texte devient une poussée vers la liberté d’être dans sa différence, un cri qui secoue les fondements de la société et les archétypes. 

Christine Gosselin travaillera comme journaliste sportive pour souder tous les aspects de son être. Elle se bouchera les oreilles pour ne pas entendre les propos machistes de ses compagnons. Elle doit être sourde pour faire sa place dans ce milieu stéréotypé et sclérosé. 

 

«Mes collègues m’ont appréciée, mais attention! je pouvais agir comme les hommes, à condition de ne jamais donner l’impression d’en être un. Il fallait conquérir le monde du sport, sans jamais cesser d’être attirante et féminine. Au bar, après les matchs des Canadiens de Montréal, j’étais entourée d’hommes avec qui j’avais des tas de points communs. Mais est-ce que je pognais? Pas du tout. I was one of the boys, avec un petit parasol rose dans son drink de fille. Mes collègues masculins ont souvent prétendu détendre l’atmosphère en utilisant mon corps. Une bonne claque sur les fesses ou une blague douteuse sur ma tenue. Ce harcèlement sexiste déguisé en jeu dissimulait l’hostilité que suscitait ma présence dans l’équipe. J’aurais dû riposter. Je ne l’ai pas fait. Il me reste ces lignes pour revanche.» (p.129)

 

Enfin, il y aura Thomas, qui l’accepte dans sa totalité, et ses fils qui donneront une vie autre à la femme. C’est beau. Formidable. Touchant. Frida a triomphé de la douleur atroce qui s’était réfugiée en elle. Ce mal, elle l’a sublimé pour en faire une œuvre artistique unique et singulière. 

Voilà un récit vrai d’une femme qui cherche à être entière dans son corps et dans son esprit. Frida et Christine ont été marquées dans leur être de manière particulière, mais les deux ont eu à se bâtir une vie, à transcender une malformation de l’être, à tracer leur chemin dans un monde qui ne leur a pas fait de cadeaux. 

Christine Gosselin parviendra à une certaine sérénité, même s’il y aura toujours le sentiment d’être à part et de ne pas être «totale» dans son être. Ce fut le cas de Frida, qui a fait preuve d’une volonté incroyable pour surmonter tous les empêchements et les embûches. Un témoignage qui sort des frontières du moi pour toucher ceux et celles qui doivent mater un handicap ou une différence. 

Un récit magnifiquement écrit, il faut le souligner. Une écriture sentie et frémissante, un dialogue improbable de cette battante dans toute sa force et sa vulnérabilité. Une franchise qui exige beaucoup d’honnêteté et de courage.

 

GOSSELIN CHRISTINE : «Aussi étrange que toi, Frida», Éditions Mémoire d’encrier, Montréal, 2025, 192 pages, 24,95 $. 

https://memoiredencrier.com/catalogue/aussi-etrange-que-toi-frida/

lundi 16 mars 2026

UN FABULEUX VOYAGE AU PAYS D’AVANT

 «SOUVENIRS d’avant la naissance», de Jean-François Beauchemin étonne. «Qu’est-ce que c’est que ce livre», que je me suis demandé devant le premier texte? Peut-être une poésie, de la prose aussi, une façon de se faufiler dans un monde imaginaire. Comme si l’écrivain voulait oublier toutes les formes narratives pour trouver la voix des commencements et jongler dans des images qui vont et viennent, les unes dans les autres. Bien sûr, nous cherchons des indices en nous penchant sur un roman, un essai, un carnet ou encore un récit. Nous aimons les balises, comme quand on se retrouve dans un pays étranger et qu’il faut se familiariser avec une nouvelle ville. L’impression que Beauchemin a souhaité trouer l’horizon pour nous entraîner dans le lieu de tous les possibles. J’ai lu «Près d’un village sans téléphone», lentement pour me rassurer, me sentir à l’aise, avant de m’abandonner au texte. C’est beau, un enchantement souvent, un vent qui rappelle la douceur après un hiver trop insistant. Des images comme des petites icônes, le bonheur que je ressens devant l’envol d’une centaine d’outardes à l’automne.

 

Comme si on courait un risque en s’aventurant dans ces courts textes où les mots prennent un sens inusité. L’écrivain arrive à les faire vibrer d’une façon unique. Nous voilà dans une musique qui effleure l’âme et l’esprit, qui nous emporte dans une félicité étrange et difficile à saisir. Un moment où l’être trouve toutes ses dimensions passées, présentes et futures.

Jean-François Beauchemin plonge dans le lieu de tous les imaginaires, celui d’avant la naissance où l’être est encore en devenir. Le temps s’effiloche. Et nous voici errant dans les pénombres, plus légers que l’air, dans un espace où tout est tout. J’ai pensé alors au début de la Genèse. «Or la terre était vague et vide, les ténèbres couvraient l’abîme, l’esprit de Dieu planait sur les eaux.» La conscience va comme un nuage dans un état idyllique et de parfaite reconnaissance où nous flottons peut-être dans une bulle nommée mère.

 

«Je ne voudrais pas laisser croire que ce petit livre qui ressemble tant à un rêve éveillé est fiable, qu’on peut se reposer sur lui pour mieux prendre la mesure du Monde et de la Vie. Mais l’absolue sincérité d’esprit qui permet le songe m’a évité de me perdre dans les détails dont le réel est trop souvent encombré.» (p.9)

 

Un espace où la conscience sent la matière, pareil à un parfum qu’emporte la brise, la voix des fleurs et des oiseaux qui chantent leur existence. Le doux, le chaud, les frottements de l’air et la caresse de l’eau, le jour et la nuit qui se confient des manières d’être. Un univers de marée montante et descendante, un soleil qui se défait de toutes ses pelures dans le couchant. 

 

«Ce n’était pas la vie et je suis sûr pourtant

   que ça n’était pas la mort

   mais à la façon dont la lune parfois restait dans les arbres à rêver de nombres 

   infinis ou à se brosser la barbe

   peut-être était-ce la poésie qui passait par ce monde-là

   cherchant un passage ou une porte pour entrer

   dans les salles plâtrées et bien propres du temps» (p.17)

 

Nous voilà dans une nature où tout est possible. C’est l’élan d’avant le réel où tout est dans tout comme dans la Genèse, avant que Dieu ne décide de faire le grand-ménage. L’esprit papillonne, avalé par un glissement du jour ou un parfum qui donne des frissons à un champ. Tout existe dans cette aire sans fin ni commencement où les frontières de l’objet et du corps se confondent. La conscience butine ce monde sonore et odorant, flirte avec son état à venir. Une exploration dans un espace où la mort n’a pas encore d’emprise et attend que la course du temps s’élance. 

 

«La lumière avait beau faire c’était toujours

   comme un soleil d’été

   qui traîne mollement sa main jaune dans la rivière

   dans les champs le vent léger agitait de gauche à droite

   la crinière d’un cheval

   à quatre heures derrière la petite étable où Jésus

   replâtrait les murs

   j’allais rejoindre le gros bœuf près duquel Joseph Marie

   et lui s’étaient réchauffés» (p.29)

 

BIBLIQUE


Joseph et Marie, les parents du Messie qui devait changer le monde, racheter «la faute originelle», comme si quelqu’un avait bradé notre être au mal, à un Donald maléfique surgissent ici et là. Et Jésus travaille à combler les fissures de la planète qui ne cessent de se multiplier, devenant un Sisyphe entêté. Nous voilà dans le tout, dans un temps qui ne connaît pas les murs. Le jour se fond dans les jupons de la nuit, la forêt frémit dans ses branches et ses feuilles. Nous planons dans le rêve qui baigne les lieux d’avant les frontières de la naissance. 

 

«j’aimais marcher ainsi dans cette nuit d’avant la vie

   une étoile dans la main rafistolant les lignes

   d’un destin qui ne fait pas exprès d’être triste

   je me méfiais de cette grande forme encore indécise

   de mon âme

   engoncée dans sa soutane grise de bonne sœur

   j’aimais ces jours aux paupières à peine refermées

   ces nuits avec leurs armoires de style néoclassique

   pleines de compotiers à motifs et de pays maraîchers» (p.45)

 

Un temps rêvé, un instant d’éternité où le monde est si «neuf qu’il n’y a pas encore de mots pour nommer les choses», comme l’écrit si bellement Gabriel Garcia-Marquez dans «Cent ans de solitude». Une chance nous est donnée par Beauchemin de flotter dans l’espace avant que l’être ne se recroqueville dans un corps. 

 

AVANT LA VIE

 

L’impression souvent de dériver au cœur des galaxies. Tout le vivant en soi et hors de sa conscience d’être là. 

 

«Un soir tandis que je rebaissais la tête

   et refermais mon cahier

   un héron est monté dans ma chambre

   par le petit escalier

   gravissant de ses longues pattes les marches

   comme le silence monte dans l’éternité

   Ce ciel m’a-t-il confié sans autre préambule

   est le même que celui qui t’attend après que tu seras né

   tu n’y trouveras rien en somme

   qu’une mystérieuse beauté» (p.130)

 

Et arrive la plongée dans un corps tout neuf qui doit se soumettre au temps. Alors, toutes les formes de vie trouvent un espace. L’errance dans le pays de tous les rêves prend fin. L’être se plie au mouvement et à l’usure, et c’est la patiente dérive d’un continent et peut-être aussi la nostalgie. 

 

«à l’époque où les feuilles remuaient sur les saisons

   que l’engrenage du soleil déplaçait de deux degrés

   l’horizon

   je dormais dans la literie fraîche des gazons

   mais l’épaule argentée des gelées de décembre

   mais l’épaisse forêt du grenier qui me force à descendre

   poussent à présent de tout leur poids sur les jours

   oh les pommiers préparant dans l’été l’aventure des fruits

   les toitures du soir arc-boutées sous les astres

   dernier-né d’une famille de passants

   je retourne en arrière

   je traverse les rues d’une enfance solitaire

   sur laquelle le ciel pose

   ses deux grandes mains feuillues» (p.188)

 

Jean-François Beauchemin ouvre la petite porte qui permet de nous faufiler dans le monde de la fable et du conte. «Que de beauté!» m’a soufflé Victor-Lévy Beaulieu dans sa dernière missive avant de partir du côté des ombres et de tous les personnages qu’il a fréquentés dans sa longue course de manieur de mots, chevauchant la phrase sans fin que fut son œuvre gigantesque. Que de beauté et d’âme dans «Souvenirs d’avant la naissance» de Jean-François Beauchemin. Le pays de toutes les merveilles nous est redonné par le poète qui ne connaît pas les bordures des horizons. Une rêverie fabuleuse qui nous entraîne dans la magie de l’enfance et de l’être dans sa plénitude. 

 

BEAUCHEMIN JEAN-FRANÇOIS : «Souvenirs d’avant la naissance», Éditions Mémoire d’encrier, Montréal, 2025, 206 pages, 21,95 $.                                                                                                                                                                                                                          https://memoiredencrier.com/catalogue/souvenirs-davant-la-naissance/

vendredi 15 août 2025

LA PAROLE URGENTE DE NAOMI FONTAINE

J’AVAIS HÂTE de plonger dans le nouveau roman de Naomi Fontaine, cette Innue qui fait son chemin dans le petit monde de la littérature au Québec. Ses livres ont été adaptés au cinéma et au théâtre, ce qui est assez exceptionnel. «Eka Ashate ne flanche pas» nous entraîne dans le quotidien des Innus de la Côte-Nord, qui sont tiraillés entre la vie traditionnelle, les longs séjours dans les territoires de chasse, le Nitassinan, et la vie contemporaine, la société de consommation qui est la nôtre. Déchirés en plus entre leur langue et le français qui s’est imposé avec l’arrivée des Français depuis des siècles. L’écrivaine trouve un écho dans ce récit à ses craintes et à ses angoisses en écoutant ceux et celles qui se souviennent des temps d’avant, des oncles et ses tantes, des gens inspirants, comme sa mère, une femme exceptionnelle, qui lui a montré le chemin en prenant des décisions courageuses.  

 

Naomi Fontaine est née à Uashat et a suivi sa mère quand cette dernière a choisi de quitter la réserve pour s’installer à Québec, où elle pensait avoir une meilleure vie pour elle et ses enfants. Une femme seule qui s’est occupée des siens et qui a fait des études universitaires un peu plus tard. Les enfants ont abandonné l’innu pour le français dans la ville de Québec. Pourtant, sa mère parlait et continue toujours de parler innu à la maison pour leur rappeler leur origine et ce qu’ils sont vraiment, au fond d’eux-mêmes.

 

«Adolescente, je ne saisissais pas l’importance de parler ma langue. Elle me semblait désuète, fragile à l’extrême, en état d’extinction. Pour ne rien arranger, j’étais excellente en français. La meilleure de ma classe jusqu’à la fin de mon secondaire. Mais lorsqu’il s’agissait de bien accorder mes verbes en innu-aimun, de prononcer correctement, c’était de travers que j’y parvenais. Je me faisais reprendre sans arrêt. Je me sentais diminuée… … Ce que je ne savais pas, c’est qu’une langue est plus qu’une langue quand elle est maternelle. Elle offre une vision du monde, au-delà de ce que nos sens peuvent percevoir. En français, on appelle ça la poésie. En innu, c’est nikamun, notre chant.» (p. 129-130)

 

Un roman étonnant où l’on voit l’écrivaine se donner des yeux et des oreilles pour mieux comprendre les membres de sa famille et de son clan; de se rapprocher des aînés qui lui permettent de se réapproprier une histoire et un passé quasi disparus, de ressentir aussi les blessures qui ont marqué la génération de ses parents.

 

ÉCOUTER

 

Se dire en écoutant les gens de son entourage, des amis et des proches, ceux et celles qui ont vécu la terrible tragédie des pensionnats, de ces familles qui se sont brisées sous l’action des dirigeants qui ont littéralement kidnappé les enfants de la forêt pour les enfermer dans les prisons qu’étaient ces collèges. Là, ils devaient renier leur langue, leur culture et tout ce qui faisait leur imaginaire et leur regard sur le monde. Un drame qui a disloqué la communauté innue. Et dire que l’on assiste encore de nos jours à des actes similaires. Les Russes, profitant de l’envahissement de l’Ukraine, ont enlevé plus de 20000 enfants pour les «russifier» et leur faire oublier leur origine. 

 

«Il n’y a pas une journée où nous n’avons pas pleuré en pensant à eux. Ils nous manquaient. Terriblement. Leur absence a creusé un vide dans nos cœurs de mères, dans nos bras de pères, que rien, jamais, n’a pu combler. Ni le travail incessant. Ni les chèques du gouvernement. Ni les journées moins chargées qui nous ont amenés à l’oisiveté. L’oisiveté au désœuvrement. Ni les litres et les litres d’alcool qui nous engourdissaient l’ennui. Nous étions des parents sans enfant. S’il avait été possible que nos cœurs cessent de battre par chagrin, c’est à ce moment précis qu’ils auraient flanché.» (p.161)

 

Naomi Fontaine ressent profondément les propos de ces hommes et de ces femmes blessés dans leur esprit et leur âme, privés de leur pays et de leur art de vivre, de leur progéniture même. 

 

PROBLÈMES


Bien sûr, il y a les problèmes résurgents de l’alcool et des drogues dans la réserve et même quand on tente d’y échapper en s’exilant. On pourrait croire que l’écrivaine est immunisée en connaissant le succès, mais, dans les moments difficiles, des peines qui lui semblent des montagnes infranchissables, des réflexes refont surface. 

 

«Ma mère est revenue de Sherbrooke au mois de février. Quatre mois plus tôt qu’elle ne l’avait prévu. Un soir, je l’ai appelée parce que je n’allais pas bien. Je lui ai dit que je ne savais plus comment m’en sortir. Je ne voyais plus la lumière. L’alcool m’avait enfermée dans l’obscurité. Une fois encore. J’avais mal, donc je buvais pour oublier que j’avais mal. J’avais honte d’avoir bu. Et la douleur revenait. Constante. Plus intense. Je ne lui ai pas demandé de revenir à Ushuat. Je n’ai pas eu besoin de le faire. Elle m’a dit :

Veux-tu que je vienne, ma fille?

Et le simple fait de l’entendre m’appeler ma fille m’a mis les larmes aux yeux. 

J’ai dit :

Oui maman, j’ai besoin de toi.

Elle est arrivée une semaine après.» (p. 155)

 

Tous sont touchés dans leur corps et leur âme en vivant la dépossession. Comment se sentent les Palestiniens actuellement, condamnés à errer dans des ruines?

 

INTERDITS

 

Le Nishimut est interdit, leurs terres ancestrales usurpées par les envahisseurs. Autrement dit, on leur a arraché la raison de leur existence. Et surtout leur façon d’être, des traditions et des rituels répétés depuis des générations qui perdent de leur importance. La chasse, la pêche, la vie en forêt qui devient impossible. Et les plaies du pensionnat encore là, obsédantes et douloureuses. Des hommes et des femmes sans recours bien souvent, mais aussi des figures admirables, comme la mère de l’écrivaine qui ne se laisse jamais abattre et qui a réussi à se faire une petite place dans le monde de maintenant. 

 

«Tout au long de ma vie, j’ai reçu ce qui, selon moi, est essentiel pour créer : de l’espace dans la tête, dans le cœur, dans mes journées. Un espace sûr, plein d’amour, de rires. La sécurité que ma mère m’a offerte m’a permis d’aller au-delà des limites que je croyais possibles. Et dans cet au-delà, dans la création, moi aussi, j’ai trouvé ma voie.» (p.175)

 

Un roman précieux, un récit senti, vrai, humain, émouvant, puisé à même une réalité que les Innus ont vécu et vivent depuis des siècles, avec toutes les Premières Nations de l’Amérique. Je ne peux m’empêcher de songer à ce terrible témoignage, à l’essai «Le génocide des Amériques» de Noema Viezzer et Marcel Grondin qui raconte une histoire d’horreur qui a commencé avec l’arrivée de Christophe Colomb sur une île des Bahamas. 

 

PERSONNE

 

Noami Fontaine se heurte au sentiment de n’être personne, de ne pas avoir de droits, de parler une langue désuète et d’être rejetée par le monde des francophones, où tout est décidé et pensé. Il y a des moments de son histoire qui la hantent.

 

«Ils apprenaient à lire et à écrire avec des crayons et des feuilles de papier blanc. Ils suivaient l’horaire chargé des classes, des repas, des couchers. Ils allaient à la messe tous les jours. Ils récitaient des prières apprises par cœur. Ils ne faisaient rien de ce qu’ils avaient toujours fait dans la forêt. Rien de ce que leur avaient appris leurs parents. Rien de ce qu’ils les avaient vus faire tous les hivers, tous les étés. Mais ils étaient encore méprisés. Ils ont compris que ce qui était méprisable ne devait pas être quelque chose qu’ils faisaient. Ce devait être quelque chose qu’ils étaient. Ils devaient être fondamentalement mauvais. Ils ont commencé à se mépriser les uns les autres. À se mépriser eux-mêmes. À mépriser leurs parents qui les avaient conçus ainsi. Ils ont maudit Dieu qui les avait créés.» (p.33)

 

Tout passe par les mots qui disent la peur, le mépris et le courage qui esquisse une voie vers l’avenir et un futur apaisé. 

La tragédie des peuples autochtones, c’est aussi notre drame, celui des aveuglements et des certitudes qui permettent de nier l’autre parce qu’il est différent. Toutes les horreurs qui marquent l’histoire de l’humanité quand on oublie le partage et le respect se retrouvent dans ce récit troublant. 

L’heure est venue de se dessiller les yeux pour constater l’avidité, la cupidité, la bêtise et la conviction de posséder la vérité des conquérants qui ont tout gâché. L’aventure du Nouveau Monde aurait pu être un tournant et peut-être une manière d’inventer une vie plus harmonieuse avec l’environnement. Je crois qu’il est temps plus que jamais de se taire et d’écouter Noami Fontaine et toutes les voix autochtones qui nous interpellent, de tendre la main à ces opprimés pour apprendre qui ils étaient et surtout ce que nos ancêtres ont fait. Essayer de réparer pour que tous se sentent acceptés et chez eux sur notre bout d’Amérique. Un roman nécessaire qui touche l’âme et l’esprit. 

 

FONTAINE, NAOMI, «Eka ashate ne flanche pas», Éditions Mémoire d’encrier, Montréal, 2025, 192 p., 24,85 $.

https://memoiredencrier.com/catalogue/eka-ashate-ne-flanche-pas/

mercredi 23 juillet 2025

YONG SIGNE UN OUVRAGE IMPORTANT


LE JOURNALISME n’est pas souvent au cœur d’un roman, même si beaucoup de scribes, surtout de nos jours, troquent la plume de l’information pour celle de la fiction. Je pense à Michel Jean, Agnès Gruda. Claudine Bourbonnais, Pierre Tourangeau et Daniel Lessard. Philippe Yong, enseignant, la profession la plus populaire chez les écrivains, s’y risque dans «Les yeux clos». Alex Delcourt, son personnage, journaliste de carrière, travaille dans une agence la nuit. Il surveille le fil de l’actualité, réécrit des textes pour nourrir la bête, qui exige des histoires fraîches et de nouveaux faits constamment. Jamais de contacts avec ceux et celles qu’il dépeint dans des formules neutres et convenues; jamais il n’est témoin direct des événements qu’il décrit. Il pourrait continuer comme ça jusqu’à la retraite, en marge de la société et de ses semblables. 


Alex Delcourt décide de quitter sa tanière et son confort, d’échapper à son quotidien, à la nouvelle courte et lapidaire, la manchette qui accroche le lecteur ou l’auditeur en quelques mots. Il a envie de rencontrer des gens, de raconter leur histoire, les leçons qu’ils tirent de certains moments de leur vie, se rapprochant ainsi de la littérature et du récit. Basculer si l’on veut vers le feuilleton qui va retenir l’attention des abonnés d’un journal pendant une semaine et plus. En d’autres mots, échapper à l’éphémère pour toucher le réel par un témoignage personnel et émouvant.

 

«Elle me dit que tout ce que j’ai fait à l’agence dans les vingt dernières années, c’est rien, c’est du vent, au nom du sacro-saint “devoir d’informer”. C’est un toboggan qui glisse, c’est de la nouvelle au kilo, sans substance, sans permanence. C’est Twitter et ses cent quarante caractères à la con, ses tendances évaporées dans l’heure, ses hashtags débiles, ses followers décérébrés. Et moi au milieu, à produire, à écrire des choses dévorées par l’horloge. Pas de recul, pas de pause. Du nouveau, tout le temps qui devient ancien dans la seconde.» (p.72)

 

Alex Delcourt pense rencontrer des gens, revenir sur des histoires qui ont changé leur parcours. Il aimerait rédiger des textes captivants où l’on échappe à l’événement pour parler du vécu et de l’être. Il se rapproche de la fiction tout en gardant un certain recul, comme le veut le métier de journaliste. 

Je me suis risqué dans ces territoires dans «Le tour du lac en 21 jours» et «Le bonheur est dans le fjord». Une expérience de terrain, des rencontres fascinantes, des gens qui se racontent. Je renouais avec le feuilleton qui avait sa place dans «Le Quotidien» tous les jours, et ce, pendant près d’un mois. Une manière d’aller vers les Jeannois et les Saguenéens, de comprendre leurs occupations, leurs rêves, d’un coin de pays qui devient un personnage. 

Alex Delcourt pense d’abord à Ethel, une femme qui s’est égarée dans le désert américain, échappant de justesse à la mort après que l’auto dans laquelle elle voyageait avec son mari s’est enlisée dans les sables. Ce dernier a péri en tentant d’aller chercher de l’aide. Qui est-elle maintenant après avoir fait les manchettes? Comment s’est-elle remise de cette aventure qui a bouleversé sa vie?

 

TÉMOIGNAGE


Les faits d’abord. Son mari Albert et elle sont partis en auto vers Vegas où ils avaient l’intention d’acquérir une maison. Dans leur Cadillac toute neuve, Albert était particulièrement fier de sa trouvaille, un GPS, une machine qui vous accompagne, vous parle et vous dit quoi faire et surtout où aller. Le bidule indique qu’il y a un raccourci pour se rendre à Vegas, peu fréquenté, mais une manière d’économiser beaucoup de temps. 

Le couple s’aventure sur une piste de plus en plus isolée et qui s’efface peu à peu. Au lieu de faire demi-tour, Albert s’entête jusqu’à ce que son véhicule s’enlise dans le sable, au milieu d’une plaine où les horizons semblent s’être égarés au loin. Les voilà perdus et les mains vides.

Ethel survit grâce à un petit ruisseau tout près, s’abritant dans l’auto, sans nourriture presque. Albert est mort de froid et d’épuisement dans le désert, avec son GPS à la main. 

Cette expérience a transformé Ethel, lui a permis de s’affirmer comme une femme autonome et capable d’assumer sa vie sans obéir aux volontés d’un autre ou de son conjoint. 

 

«— Ça m’a rendue furieuse, oui. Il m’avait entraînée là, comme il avait décidé de beaucoup de choses dans ma vie. Il était parti chercher du secours, sa maudite machine à la main. Seul. Avec ma mauvaise hanche, ça n’aurait pas marché. Je l’ai attendu longtemps, puis j’ai calculé : quatre, cinq, six jours, des nuits glaciales, pas assez d’eau, rien à manger. J’ai compris, et pourtant, comment se faire à l’idée? Alors, quand Fred a parlé, j’ai cru entendre Albert, mais moi je ne voulais plus le voir. Je ne voulais plus de lui. Suffit.» (p.100)

 

SUCCÈS

 

Les reportages d’Alex ont du succès et, après Ethel, qu’il quitte avec regrets, il se rend en Virginie occidentale, dans une zone où toutes les ondes électromagnétiques ont été bannies. Un lieu réel où il n’y a pas d’ordinateurs, de radio, de téléphones, de micro-ondes et de téléviseurs. La vie telle qu’elle était en Amérique au moment où les Européens ont débarqué sur ce nouveau continent. 

Des scientifiques ont construit un immense télescope que l’on a braqué vers l’espace sidéral pour capter des messages d’autres civilisations, pour savoir s’il existe des êtres vivants dans la vastitude des galaxies. Ils ont banni tous les appareils qui brouillent les signaux afin de saisir les missives des extraterrestres qui n’attendent que le moment de nous contacter. 

Cet espace vierge devient un refuge pour ceux et celles qui ne tolèrent pas les ondes et qui développent des maladies dans le monde qui nous entoure. Ils viennent d’un peu partout et acceptent de se priver de tout ce qui encombre notre quotidien pour retrouver la santé et la joie de vivre.

Alex s’intègre à la communauté, s’attache à des gens et à une femme en particulier. Le journaliste, celui qui observe en tentant de garder un certain recul, se voile. Il franchit la frontière, devient un intervenant et provoque une tragédie. 

Le roman se termine avec un reportage en Suisse où l’on a détecté une étrange maladie. Des enfants glissent dans un coma profond. Je me suis retrouvé en terrain connu. Je venais de lire «Les dormeurs de Nauru», le très beau livre de Julie Hétu, qui se penche sur la question du «syndrome de résignation». 

Un ouvrage inquiétant.

«Les yeux clos» permettent de réfléchir à notre monde et à nos manières de le dire et de le raconter. Surtout sur nos façons de nous informer. Ce qui est de plus en plus difficile avec les manipulations et les réseaux sociaux qui donnent toute la place au mensonge, à la rumeur et à la frustration. Philippe Yong nous souffle à l’oreille que ce n’est plus dans les médias que l’on trouve un regard pertinent sur les différents aspects de nos sociétés. 

Et que dire de nos «commentateurs professionnels» qui analysent jour après jour une nouvelle ou une déclaration d’un élu? L’actualité devient l’affaire de quelques spécialistes, d’anciens politiciens de préférence, qui se relaient et étalent leur opinion. J’ai souvent l’impression d’être branché à la chair Raoul-Dandurand pour en apprendre sur les États-Unis à Radio-Canada, par exemple. 

Voilà la grande question : faut-il demeurer insensible, neutre, froid, écraser ses sentiments pour informer ses semblables?

Reste peut-être la littérature pour nous peindre ce qui obsède l’humanité, les récits d’aventures ou les témoignages qui décrivent le monde n’est pas un immense ordinateur qui a réponse à tout. 

Philippe Yong nous «ouvre les yeux» et nous permet de renouer avec la connaissance de soi et des autres, de son milieu par le dialogue et l’écoute. Un texte saisissant qui vient secouer des certitudes et des habitudes mentales. Une manière surtout de bousculer le regard que nous portons sur notre environnement et nos comportements, surtout sur nos façons de le dire.

 

YONG PHILIPPE : «Les yeux clos», Éditions Mémoire d’encrier, Montréal, 2025, 258 pages, 28,95 $,

https://memoiredencrier.com/catalogue/les-yeux-clos/