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mercredi 28 octobre 2026

CHICOUTIMI, LA CAPITALE DE L’ENTRAIDE

ROBERT MALTAIS intrigue avec le titre de son dernier roman : Chicoutimi, capitale du monde. Je me suis demandé si l’écrivain avait imaginé une catastrophe, un tsunami politique où tous les dirigeants du monde libre venaient se réfugier à Chicoutimi pour organiser la résistance. Je voyais les ambassades sur la rue Racine, les drapeaux de toutes les nations voler au vent, des dizaines de voitures noires et silencieuses sur le boulevard Talbot qui roulaient vers la réserve faunique des Laurentides. Robert Maltais a vite fait de me ramener à la réalité dès les premières lignes de son ouvrage avec les jumeaux Marquis, Marylin et Rosaire, nés à Chicoutimi, dans une famille ordinaire. Dieudonné, le père (Nieu pour les intimes) meurt prématurément et les enfants se retrouvent avec Germaine, leur mère, qui doit se débrouiller seule. Ce qui devait être une vie de misère et de frustrations pour les jumeaux devient une histoire fascinante. Des voisins les prennent en charge. Rosaire est protégé par le fils du médecin arrivé récemment dans la région et rien ne sera plus pareil. Le souffre-douleur qu’il était à l’école découvre un autre monde grâce à la famille de son camarade. Marylin trouve de l’écoute chez le couple qui habite l’appartement en haut du leur. Elle est pour ainsi dire adoptée par Gustave et Viviane Mailloux. Ce sera le début d’une belle aventure qui permettra aux jumeaux de s’affirmer. L’avenir avait de l’espace pour tous à la fin des années 1950, à la veille de ce qui deviendra la Révolution tranquille au Québec. 

 

Robert Maltais s’inspire librement de son enfance à Chicoutimi, ancre son histoire dans un quartier ouvrier qui connaissait alors ses hauts et ses bas, comme dans toutes les agglomérations du Québec qui cherchaient à se faufiler dans la modernité. Bien sûr, il y a encore des relents du passé. On ne sort pas facilement de quelques siècles de gouvernance religieuse où les évêques imposaient leur volonté. Mais, il y a quelque chose de nouveau dans l’air et les jumeaux Marquis peuvent espérer que leur avenir ne soit pas le long parcours de frustrations de leurs parents.

La famille Gagné, celle du médecin, a des idées qui sont un peu détonantes dans le Chicoutimi plutôt conservateur de l’époque. Robert Maltais fait se rencontrer la vie traditionnelle et la modernité dans ce récit fascinant. On le sait, le Québec a muté en quelques années. C’est alors que j’ai pu quitter mon village de La Doré pour des études universitaires à Montréal au lieu de suivre les traces de mon père dans les forêts d’épinettes du parc de Chibougamau. 

 

« Dans l’humble logement des Marquis, Pierre Gagné n’était pas dépaysé. Les stages effectués pendant ses études de médecine lui avaient permis d’affronter une misère citadine bien plus terrible. De plus, le fils Gagné avait passé son enfance à entendre son père et sa mère échanger à table sur des procès allant de l’inceste aux meurtres en série. Des conversations d’égal à égal où Rose-Hélène rappelait souvent à son mari, Raynald, que la compassion et la justice valaient mieux que la condamnation et la vengeance. Pierre admirait ses parents et il voulait suivre la même voie. » (p.27)

 

Le passé et la modernité s’ajustent peu à peu et les fameuses classes sociales perdent de leur importance pour faire place aux individus, à leurs talents et à la possibilité de mettre la main sur leurs rêves. Les plus doués et les plus nantis sont sensibles aux difficultés des plus démunis et parviennent à neutraliser la malédiction héréditaire qui fait souvent que les enfants répètent les gestes des parents, condamnés qu'ils sont à exécuter les tâches les moins valorisantes. 

Dieudonné était concierge à l’hôpital. Disons que c’est un titre de noblesse qu’on lui accole, parce qu’il passait ses journées à « manier la moppe » sur les planchers des couloirs de l’institution hospitalière de Chicoutimi qui accueillait des patients de partout de la région du Saguenay et du Lac-Saint-Jean. C’était le monde du docteur Lapointe qui se fera connaître sous le nom de plume de Marcel Portal. Le père de Louise et de ses sœurs, les comédiennes qui ont enchanté le Québec.

 

MONDE

 

Les jumeaux Marquis mangent trois repas par jour, écoutent la radio pour rêver et font une promenade en auto le samedi, avec les parents, pas trop loin parce que le gaz coûte cher. Ils sont surtout plongés dans des univers troubles. Le voisin Gustave est attiré par les petits garçons et Rosaire s’en méfie instinctivement. En plus, René Gobeil, un professeur à l’école que fréquente Rosaire, fantasme sur les cuisses de ses élèves. Les prédateurs rôdent et convergent vers un lieu isolé de la ville pour se livrer à des jeux interdits. 

Gustave résiste à son penchant, mais les hormones sont plus fortes que tout. Beaucoup de jeunes garçons ont vécu cet état de tension et de danger dans les institutions scolaires de l’époque ou en pratiquant des sports. Leurs témoignages sont malheureusement trop nombreux. Leur vie a été brisée par ces rapaces.

Gustave connaît ainsi des hommes qui mènent une double vie. Celle d’un chef de famille et d’un prédateur sexuel. C’est plus calme du côté des filles et Marylin n’a pas à se méfier des enseignantes ou des femmes du voisinage. 

 

« Viviane se disait que s’il fallait que cette enfant-là se perde, ce serait un vrai gaspillage. Comment faire pour empêcher ça ? Elle commencerait par lui poser des questions. Qu’est-ce qui l’intéressait ? De quoi avait-elle envie ? Qu’est-ce qu’elle voulait faire plus tard ? Est-ce qu’elle lisait ? Qu’est-ce qu’elle regardait à la télévision ? C’était qui son chanteur préféré ? Son actrice ? Il fallait trouver des points communs, des sujets de conversation. Elle passa toute l’heure du dîner à rire et à tout faire pour tirer un sourire à son invitée. Marylin, peu habituée à ce qu’on s’intéresse à elle, ne comprenait pas ce qui se passait ? » (p.43)

 

C’est le début « d’un temps nouveau » pour les jumeaux après la mort subite de leur père. Germaine trouve un emploi de femme de chambre au Parasol situé tout près. Elle y apprend l’autonomie et une certaine forme d’indépendance, même si sa santé est fragile. De leur côté, les petits Marquis s’épanouissent dans « leur famille d’accueil » et découvrent des manières de faire, des plats et surtout de l’empathie et de la confiance. Des adultes les aident et les écoutent, ce dont ils n’ont pas l’habitude. Des hommes et des femmes exemplaires qui font tout pour que ces jeunes trouvent la place qui sera la leur dans les années à venir.

C’est un peu le cheminement de Robert Maltais qui vivra l’aventure d’être comédien et écrivain après son enfance à Chicoutimi. L’éditeur le précise sur la quatrième de couverture.

 

« Et Robert Maltais perd ses parents, comme les jumeaux Marquis. Ça suffit pour virer le monde à l’envers, à l’endroit, à l’envers, à l’endroit… Qui a dit : “C’est pas tout l’monde qui a la chance d’être orphelin” ? »

 

Rosaire apprend à jouer au tennis et à patiner. Il s’initie à l’art et à l’écriture avec Florence, la femme du médecin, une artiste sensible. Il découvre un monde qui deviendra son projet de vie. Il va imaginer des histoires et créer des personnages en s’inspirant de sa famille. Le vicaire Martel lui montre cette direction, un prêtre comme il s’en fait rarement. Il expérimente aussi avec Raynald que le plaisir sexuel peut être bon et bien entre deux garçons. Il vit avec son ami ce qui le gardait loin de Gustave qui a sublimé son penchant pour les jeunes en se faisant délateur. 

Chicoutimi connaît alors une grande purge et plusieurs se retrouveront en prison. René Gobeil, l’enseignant qui lorgnait les petits garçons, mettra fin à sa vie par honte et par sentiment de culpabilité. 

Rosaire sera dramaturge, vivra son amour avec Raynald et Marylin, sa sœur, se découvrira des dons pour le théâtre et le jeu. 

 

« Rosaire n’avait pas côtoyé sa famille, mais son père l’avait fait rire en lui racontant son enfance. Tous cousins-cousines, une consanguinité débilitante à laquelle Rosaire échappait comme par miracle. Et Dieudonné, le rescapé en Studebaker, se valorisait en les dénigrant. Rosaire en ferait un héros, et le Studebaker deviendrait un personnage. Comment convertir les histoires de Gigonville en aventures ? Il l’ignorait, il en parlerait avec Raynald. Son idée, c’était de faire un duo de Dieudonné et de l’auto. Lui, il l’appellerait Ti-Nieu. Et le char, Stud. Il amuserait le monde avec ce qui avait humilié son papa. Est-ce que ça se pouvait ? » (p.178)

 

Marylin sera comédienne comme cette icône dont elle porte le prénom et qui fait courir les foules vers les salles de cinéma.

Chicoutimi, capitale du monde, est un formidable roman d’apprentissage où les protagonistes découvrent le partage, la compréhension et la tolérance. Il est séduisant, ce Chicoutimi ouvert, solidaire devant un monde qui éclate et où il est possible d’être ce que l’on est librement au lieu d’être victime d’une classe sociale et d’un héritage familial de soumission. 

Robert Maltais ancre son histoire dans un milieu que j’explore actuellement depuis mon retour à Chicoutimi, une ville que je pensais connaître, mais qui s’avère un endroit où il fait bon vivre près de la rivière Saguenay qui bat la mesure avec ses marées toujours impressionnantes et les envols de centaines d’outardes depuis un mois. 

L’écrivain nous entraîne dans la capitale de l’empathie, de la résilience et de la solidarité, où chacun se « développe dans toutes ses grosseurs » pour paraphraser Victor-Lévy Beaulieu.

Tout est loin d’être parfait dans la capitale du monde, mais tous travaillent à changer les choses et à faire de la société un lieu pour tous, peu importe leur origine. Ensemble, tout devient possible. C’est vital dans un maintenant de plus en plus axé sur le « je » et les réseaux sociaux qui font oublier l’environnement et les humains pour nous éclabousser de propos hargneux et sordides. 

Nous avons besoin d’un tel ouvrage dans une époque où l’on condamne les gens sans procès et où la haine s’épanouit en toute impunité dans le monde virtuel. Chicoutimi, capitale du monde, est nécessaire et l’écrivain s'attarde aux hommes et aux femmes qui croient que l’avenir appartient aux jeunes. J’aurais fait encore un bon bout de chemin avec Rosaire et Marylin, mais peut-être que Robert Maltais nous réserve ce plaisir pour plus tard, dans un prochain roman où les jumeaux Marquis conquièrent le Québec et font leur place dans le monde du théâtre et des arts ! 

 

MALTAIS ROBERT : Chicoutimi, capitale du monde, Éditions Druide, Montréal, 2026, 272 pages, 27,95 $.

https://www.editionsdruide.com/livres/chicoutimi-capitale-du-monde

jeudi 22 octobre 2026

SI LE CANADA ÉTAIT UN ÉTAT AMÉRICAIN

HERVÉ GAGNON ne cesse d’étonner avec ses publications qui tombent dru comme la pluie. Et, c’est toujours un plaisir renouvelé que de mettre la main sur l’un de ses thrillers ou encore un livre où il sort des sentiers battus. Quel bonheur de lire Crossroads où il s’attarde au musicien Robert Johnson. Cette fois. Il s’est penché sur l’actualité récente et obsédante, l’omniprésence de Donald Trump, (il me donne de l’urticaire à la télévision) qui nous impose un feuilleton de mauvais goût qui hante les bulletins de nouvelles. Dans 51e Canada 2038,l’écrivain prend comme postulat que les États-Unis après une riposte du Canada, (ils ont coupé l’électricité à certains états du nord), envahissent le Canada. Une affaire réglée en quelques jours et voilà que « le plus meilleur pays au monde », de Jean Chrétien, est désormais ce 51e état avec un gouverneur qui préside aux destinées de « ce pays qui n’est plus un pays ». Le Québec est un territoire occupé et la Garde nationale est partout. Toutes les institutions ont été démantelées et la plupart des lois rayées par décret. La Sûreté du Québec a été abolie et la police de Montréal effectue des tâches subalternes. L’armée américaine voit au respect et à l’ordre et ne fait pas de quartiers avec ces conquis qui ne parlent même pas « américain ».

 

Hervé Gagnon met en scène l'enquêteur Jean-François Foley qui doit mener à bien une affaire délicate. La fille du gouverneur Belliveau, un franco-américain, nommé en poste à Montréal, aurait été enlevée et on demande la coquette somme de 10 millions $ comme rançon. Le Front de libération du Québec est ressurgi de ses cendres et serait l’auteur de ce rapt. La Cellule 1837 prend plaisir à humilier les Américains chaque fois qu’elle en a l’occasion. 

L’enquêteur Jean-François Foley tire le diable par la queue depuis l’arrivée des Américains dans un Montréal qui tombe en ruines. Il vit avec sa fille et son petit-fils dans un appartement où ils se marchent sur les pieds. Sa femme, n’en pouvant plus de la situation, a mis fin à ses jours. 

Le limier constate les manœuvres de l’envahisseur qui s’est emparé des ressources naturelles, particulièrement de l’eau et l’électricité, sans compter les minerais précieux. Il éprouve une certaine sympathie envers le FLQ même s’il est policier. 

Chargés de tirer au clair cet enlèvement avec sa partenaire Alexandra Fils-Aimé, ils doivent faire preuve de discrétion. Le gouverneur du 51e état, le représentant du chef suprême Daniel J. Fromm, ne veut pas que la chose s’ébruite pour ne pas entacher son rôle et motiver ceux qui rêvent de reconquérir leur pays.

Plus les enquêteurs avancent dans leur investigation et plus ils ont l’impression de foncer dans un brouillard. Heureusement, Chelsea, la fille cadette des Belliveau, permet de comprendre ce qui se passe dans la famille de l’envahisseur. Ellie, la disparue, est une rebelle qui ne partage pas les idées de ses parents. Étudiante à l’Université McGill, elle est escortée dans tous ses déplacements par un garde, l’agent Christopher Saad, qui colle à elle comme son ombre. 

 

« Le vieux Fromm était partout, tout le temps. Il monopolisait tous les cycles de nouvelles, une outrance après l’autre, et bredouillait de manière incohérente sur tous les écrans. Il n’était pas seulement ridicule avec son autobronzant orange, sa chevelure jaune pisse qui ne tenait en place que grâce à un abus de fixatif, ses petites mains gesticulantes, ses habits mal ajustés, ses cravates trop longues, sa petite bouche en cul-de-poule qui avait des airs de glory hole et son besoin infantile d’être le centre d’attention. Il était épuisant. La planète entière était à bout de souffle, incapable de suivre le rythme qu’il imposait. » (p.7)   

 

Hervé Gagnon décrit le président à la couette orange d’une façon chirurgicale et il n’y a pas moyen de se tromper. 

 

ENQUÊTE

 

L’écrivain, comme à son habitude, mélange habilement la vie des personnages et l’intrigue qui permet de nous faufiler dans un monde tordu et un peu caricatural, celle de la famille Belliveau. 

 

« … il était un Franco-Américain de Nouvelle-Angleterre qui avait conservé la langue de ses ancêtres venus se gâcher la santé dans les usines de textile. Il en était fier et l’on disait qu’il se réjouissait de la moindre occasion de l’utiliser. Sans doute l’avait-on choisi en partie pour ça. Jeff surprit le bref regard condescendant qu’il lança à Alex. Belliveau était peut-être franco-américain, mais il était d’abord américain et représentait un pays où le racisme s’était décomplexé depuis Fromm 1.0. » (p.51)

 

Les fameux nids de poule de Montréal sont devenus des cratères où l’on peut s’enfoncer et disparaître. C’est un exploit que de circuler en auto dans les rues. 

Une grande partie de la population dort sur les trottoirs et est réduite à la mendicité. Tout tombe en ruines dans ce qui était le Canada et rien n’est fait pour redonner du pimpant à la capitale du 51e état des États-Unis d’Amérique.  

 

« Les logements les plus miteux étant hors de prix même pour ceux qui avaient un emploi, toutes ces épaves étaient évidemment sans domicile fixe. Paradoxalement, ce statut d’errance leur laissait de quoi alimenter leur dépendance, le peu qu’ils gagnaient allant directement à la drogue. La mendicité et la prostitution comblaient le manque à gagner. Ce qui avait été une crise à l’époque était maintenant la normalité. Une personne sur quatre n’avait pas de toit sur la tête à Montréal. Sauf à Outremont-ma-chère et à Westmount, où les Américains et les lèches-bottes s’étaient installés. La ségrégation sociale se reproduisait d’elle-même. » (p.23)

 

Bien sûr, on se laisse prendre par l’enquête de Foley et Fils-Aimé qui ne manque pas de rebondissements qui surprennent le lecteur et qu’Hervé Gagnon multiplie avec art et subtilité. 

Le FLQ intensifie sa présence et les limiers finissent par découvrir que le Service secret américain tire toutes les ficelles et manipule les révolutionnaires. 

 

DICTATURE

 

Les États-Unis d’Amérique sont un pays totalitaire où tout passe par les mains du président. Hervé Gagnon fait plaisir à ses lecteurs en faisant mourir le vieux despote d’une crise cardiaque alors qu’il prêtait serment pour un autre mandat. Une réjouissance de courte durée cependant. Son fils, Daniel junior, lui succédera et n’a rien à envier à son père en fait de roublardise et de stupidité. 

 

« Le président élu émit un couinement puis, comme un arbre qu’on vient de couper, sembla tomber au ralenti. Il atterrit lourdement sur le dos, rebondit une fois puis demeura immobile, le regard fixe, sous les yeux stupéfaits des gens sur place et des millions de téléspectateurs. Des cris de panique montèrent dans la foule tandis que des agents du Secret Service lui faisaient un rempart de leur corps, arme au poing. Ils constatèrent rapidement que le président élu n’avait pas été abattu. Les secours apparurent quelques secondes plus tard. Un défibrillateur fut produit et des chocs administrés sous le regard de la nation. À chaque choc, le corps obèse sursauta et fut parcouru par des spasmes avant de redevenir obstinément inerte. Pendant de longues minutes, les médecins dépassèrent de beaucoup l’acharnement thérapeutique. Une ambulance approcha. On en sortit une civière sur laquelle on déposa le corps présidentiel inerte sans cesser les manœuvres de réanimation. Le véhicule partit en trombe, présumément en direction de l’hôpital Walter-Reed.

— Mourir est le seul geste décent que cet être odieux ait jamais posé, railla Jeff. » (p.107)

 

Peut-être qu’Hervé Gagnon réalise un rêve de Donald Trump, soit de faire de sa mort un spectacle télévisuel. 

51e Canada 2038 nous permet de plonger dans ce que serait notre avenir si jamais Donald décidait de nous envahir et de faire de nous des Américains de force. De quoi avoir des frissons dans le dos. 

Oui, l’impossible peut se concrétiser avec Trump et Hervé Gagnon. Un roman bien ficelé qui nous happe et nous pousse dans un véritable cauchemar. C’est ce que l’actualité nous fait vivre régulièrement, qu’on le veuille ou non. L’inimaginable est toujours possible avec notre voisin du sud, même une alliance avec la Russie. Encore une fois, Hervé Gagnon nous décrit l’envers du décor et parvient à nous égarer pour mieux nous surprendre à la fin des 400 pages de ce thriller politique fascinant. J’ai lu l’enquête de Jean-François Foley en retenant mon souffle. C’est envoûtant, étonnant et particulièrement intense. Un véritable feu d’artifice. 

 

GAGNON HERVÉ : 51E Canada 2038, Éditions Alire, Lévis, 2026, 432 pages, 30,95 $.

 https://www.alire.com/Romans/51e.html

mardi 13 octobre 2026

LE MERVEILLEUX MONDE D’ÉRIC DUPONT

ÉRIC DUPONT nous a habitués aux fresques qui survolent les continents et qui se faufilent dans le temps et l’espace. Je signale d’abord La fiancée américaine, qui a connu un énorme succès et qui a fait mes délices, ou La ricaneuse et La route du lilas, qui nous transforment en « chasseur de fleurs » et nous entraînent dans l’histoire fascinante du Brésil. Cette fois, il circonscrit ses ambitions même s’il y a encore plein d’anecdotes, de rebondissements où son père, un sacré séducteur, occupe beaucoup de place. Avec Les princes charmants, on retrouve le conteur, des personnages hors norme et un goût contagieux pour la vie et l’aventure. Éric Dupont se laisse prendre encore une fois par la magie de son verbe et de son rire pour notre plus grand bonheur. J’ai eu l’impression de feuilleter un album familial en m’attardant sur les trente-huit textes où l’écrivain nous offre de voyager de son enfance à ses études à Berlin, avec plein d’aller-retour à Toronto en train. Tout cela pour rencontrer des amis. Il a enseigné le français dans la ville reine et s’y est fait une place qui aurait pu le retenir toute sa vie. 

 

 

Bien sûr, on reconnaît la manière d’Éric Dupont dans Les princes charmants. Son goût pour les histoires, la bougeotte qui lui permet d’aller partout comme le font souvent les gens originaires des régions. Il est né à Amqui. L’écrivain s’attarde à des moments de son parcours, à ses études qui l’ont mené à Berlin et ailleurs. 

Ce que j’aime chez lui, c’est son côté débonnaire et extravagant qui m’a offert, par exemple, de suivre la floraison des lilas de la ligne du sud aux États-Unis jusqu’à la limite de la Gaspésie dans son roman La route du lilas. Un périple fantastique qui nous plonge dans une saga qui déroute autant qu’elle fascine. Parce que, souvent, Éric Dupont nous donne l’impression de perdre le fil de son histoire, de s’égarer un peu, de se laisser entraîner par sa curiosité et son enthousiasme. 

Oui, cet écrivain est un collectionneur d’événements qui étonnent et qui prennent toujours des proportions épiques. C’est le propre du conteur d’arriver à nous emporter à dos de mots dans des moments de sa vie et de les pousser dans une autre dimension. Mes oncles et mon père avaient cette facilité de nous mettre en contact avec le merveilleux en racontant leur travail en forêt. Ils parvenaient même à nous faire rire de la misère incroyable qu’ils subissaient dans les chantiers l’hiver où ils dilapidaient leur santé.

 

« Pendant l’été 2003, peu après mon déménagement de Toronto à Montréal, je suis allé consulter une voyante pour savoir si j’avais pris la bonne décision. Elle vivait dans une rue tranquille de l’arrondissement Outremont, près de la station de métro qui porte le même nom. Marie-l’Ange était française et habitait dans un de ces anciens appartements avec des boiseries et un plancher de lattes. Elle utilisait le tarot de Marseille. Ce jour-là, elle m’a révélé plusieurs choses. Sans me connaître, elle m’a dit que j’arrivais d’un endroit lointain où il y a de grandes quantités d’eau stagnante, que j’allais bientôt publier un livre et que je m’occupais d’un homme plus âgé que moi, probablement mon père. Je lui ai répondu qu’il ne s’agissait pas de mon père, mais de mon ancien conjoint, qui était parfois malade. Elle a haussé les épaules et a dit : « J’ai tout simplement vu un homme plus vieux que vous, et je savais que c’était une relation affective. Je sais aussi qu’il ne va pas bien. Pour moi, c’est la même chose. Je sais aussi que vous vous demandez si c’est fini. Je vous confirme que c’est fini. » (p.9)

 

Elle lui dit bien des choses cette « liseuse de futur », comme de ne pas se mêler des querelles de sa famille. Surtout, elle lui recommande de s’installer à Montréal, près du fleuve qui charrie les ondes négatives vers la mer. Ce qu’il fera bien sûr, parce qu’un Éric Dupont ne peut jamais dire non à une voyante. 

 

UNIVERS

 

L'auteur est un fidèle et il continue d’aller à Toronto pour s’occuper de son ancien conjoint, qui a eu la mauvaise idée de faire une place à la maladie dans sa vie. Et, il y a sa rencontre avec un Brésilien qui deviendra son grand amour.

 

« J’ai d’abord cru que tu étais Italien ou libanais. Après, tu me demanderais si j’avais pensé, à ce moment-là, que tu pourrais être québécois. Je t’ai répondu que tes yeux se retrouvent aussi au Québec, mais qu’ils sont plus rares, peut-être parce que les eaux du fleuve délavent et nettoient tout, jusqu’à l’iris de nos yeux. Tu étais déçu. » (p.15)

 

Ce diplomate prendra une grande place dans la vie du romancier et le fera aller au Brésil. Il s’y installera le temps d’apprendre le portugais, une autre langue, après avoir apprivoisé l’anglais, l’allemand lors de son séjour en Allemagne. 

C’est ainsi que nous bondissons de l’enfance à la vie adulte, des moments où le petit garçon avoue son homosexualité à un père qui entreprend de « le guérir » de cette étrange maladie. Il essaiera de le réformer en le faisant jouer au hockey. Il ne deviendra jamais un Cole Caufield, mais il patinera pas mal vite, presque plus rapidement que son ombre. Un père séducteur, un tombeur qui ne peut résister au sourire d’une femme, qui tentera de prendre les habits du mari fidèle, mais qui ne pourra s’empêcher de butiner ici et là, comme le font les papillons.

 

MONDE

 

Les lieux, dans l’univers de Dupont, prennent aussi beaucoup d’importance et font partie d’un tout. Le fleuve « aux grandes eaux » qui charrie tout vers la mer, y compris les chagrins et les moments les plus difficiles. 

Pourtant, Éric Dupont me semble une nature heureuse que rien ne peut meurtrir vraiment parce que la vie est trop forte et passionnante pour se laisser perturber par un quotidien qui peut être un peu lourd sur les épaules. Ce n’est pas un indifférent, au contraire. Il se montre attentif aux autres, empathique même si, parfois, le hasard le plonge dans de drôles de situations.

 

« Emma bougeait avec grâce, restait droite et souveraine. Mais on pouvait deviner dans son regard que rien n’avait de sens pour elle. Pour qu’elle puisse me comprendre mieux, j’essayais de parler lentement en utilisant des expressions neutres du français. Pour les Africains francophones, l’accent québécois est très difficile à comprendre au début. C’est comme si tu discutais avec quelqu’un qui vient d’un village au nord du Portugal. Il te faut quelques minutes pour te rendre compte que vous parlez la même langue, mais vous finissez par vous comprendre. » (p.71)

 

Il a vécu des moments formidables en enseignant le français à Toronto, hésitant à se rapprocher de ce beau diplomate qui deviendra un soleil autour duquel il gravitera. Ce qui n’empêche pas l’écrivain de se soucier des siens et d’être là quand ils ont besoin d’aide. Même son père, ce prince qui semble au-dessus de tout, aura recours à lui. 

 

« Ce qu’il voulait était très simple. Il avait déjà tout arrangé, il me suffirait de faire somme toute très peu de choses. C’était pour lui rendre service, oui, mais ce faisant j’allais découvrir une dimension de la vie qui me changerait à jamais. Cela ferait de moi un autre homme. Quand je verrais l’enfant naître, la lumière se ferait dans mon esprit sur le sens de la vie. Ce fils balayerait tout. Oui, on pourrait le faire de manière artificielle, mais il préférait que ce soit par voie naturelle. Il avait tout arrangé. Elle était d’accord.

— Avant, tu vas te faire tester pour le sida.

C’était sa seule condition. Il avait des conditions, oui. La chatte enfonçait ses griffes dans le gras de mes pouces, les yeux exorbités. »  (p.228)

 

Il lui demande de faire un enfant avec Monique, sa belle-mère, de remplacer le père et de devenir géniteur par substitution, d’être le père de son frère ou de sa sœur. 

 

« Je voudrais que tu saches que j’avais trouvé l’offre de mon père très généreuse et que j’avais senti qu’il avait confiance en moi. Il a dit que je pourrais jouer le rôle que je voulais, mais qu’il se chargerait d’éduquer le garçon à ma place. Je te confirmerais qu’il a toujours parlé d’un garçon. Je te dirais que j’ai raconté l’histoire à d’autres personnes et que j’ai été très blessé de les entendre en rire. Pour moi, c’était la preuve que mon père m’aimait et qu’il voulait qu’un enfant me survive pour raconter des histoires. » (p.229)

 

Les princes charmants est un livre fascinant où Éric Dupont s’aventure dans des moments intenses avec ce père qui n’accepte pas sa différence, ses amis, ses amoureux et les contacts particuliers avec ses étudiantes, surtout Emma, qui lui laissera un souvenir impérissable. On découvre l’homme  avec ses proches et, surtout, avec la langue, cette danse des mots qui lui permet de transformer la vie et de bondir par-dessus tous les obstacles, d’en faire un récit captivant, de peindre des lieux où il peut être dans toutes les dimensions de son corps et de son esprit. 

C’est un plaisir que de suivre cet écrivain dans les méandres de sa vie et de son écriture, de voir surgir ses grands romans qui se profilent en filigrane sans pour autant prendre trop de place. 

Ce qui importe avec Éric Dupont, c’est la présence, l’amour, les autres qui parviennent à faire de lui un meilleur humain. Le romancier nous rappelle que nous ne sommes pas qu’un « je », mais d’abord et surtout un « nous » qui héritons des parents, mais aussi de ceux et celles avec qui nous partageons l’aventure du vivant.

 Un récit précieux qui donne goût à la vie, une plongée en soi fascinante, un monde qui s’ouvre et vous dessille les yeux. Un souffle, une voix qui fait du bien et qui permet de sourire et de rêver. Que demander de plus ? 

 

DUPONT ÉRIC : Les princes charmants, Éditions Marchand de feuilles, Montréal, 2026, 248 pages, 28,95 $.

https://www.marchanddefeuilles.com/portfolio-item/eric-dupont/

mercredi 7 octobre 2026

JULIE BOUCHARD AU CŒUR DU DÉBAT

JULIE BOUCHARD m’a déstabilisé avec Vivian Vachon contre le réel et il m’a fallu un certain temps (plusieurs pages) avant de me sentir à l’aise dans cette proposition romanesque. L’écrivaine s’intéresse à Vivian Vachon, une lutteuse professionnelle, la sœur du célèbre Mad Dog Vachon et de Paul the Butcher. Cela m’a rappelé des souvenirs et surtout les moments de mon enfance où nous regardions ces gladiateurs à la télévision. Mon père adorait la lutte et prenait plaisir à faire enrager ma mère en applaudissant Mad Dog. Elle préférait Édouard Carpentier. J’étais plutôt de son côté. Vivian Vachon a été la reine incontestée du ring et est demeurée championne du monde pendant des années. Elle est décédée prématurément dans un accident d’auto en revenant chez elle à Mont-Saint-Grégoire avec sa fille en 1991. Un chauffard, un récidiviste de la conduite en état d’ébriété, a foncé sur sa petite voiture à 160 kilomètres. L’impact a été très violent et les victimes n’ont eu aucune chance. Julie Bouchard raconte le drame, s’attarde à la vie de la lutteuse et à ses exploits, aux hésitations de la Narratrice et du Témoin qui cautionne pour ainsi dire cette dernière. Enfin, elle nous plonge dans les doutes d’une écrivaine qui a du mal à cerner son récit et à lui donner une certaine consistance. Une histoire dans l’histoire, un antiroman comme on en faisait naguère… Cela m’a rappelé ma première incursion dans le monde de la fiction avec Anna-Belle, où je tournais autour d’une « femme-écriture » qui était toute dans ma tête. Le fil conducteur de ce texte paru en 1972 est le retour dans mon village d’origine et le pari d’écrire sur mon coin de pays.

 

Un ouvrage étonnant que celui de Julie Bouchard et un sujet peu exploré par les écrivains, sauf peut-être par Jacques Poulin, qui fait un clin d’œil à Mad Dog Vachon dans son roman L’homme de la Saskatchewan. Il demeure en retrait cependant dans l’univers des métis que Poulin parcourt à sa manière si particulière.

 

LA ROUTE

 

Julie Bouchard évite la manière habituelle de présenter une histoire, soit de partir d’un point A pour aboutir à un point B. L’écrivaine agit dans son roman comme Pénélope, la célèbre « femme au foyer » qui attend le retour de son courailleux de mari. Ulysse n’en finit plus de revenir de la guerre de Troie. La tricoteuse est devenue mythique en travaillant le jour et en défaisant son ouvrage la nuit pour retarder le moment d’épouser l’un des prétendants qui veut remplacer le héros dans le lit de la belle.

C’est ce que fait Julie Bouchard d’une certaine façon en s’attardant aux étapes et aux hésitations qui troublent l’auteure dans son aventure. L’action est sans cesse interrompue. La pauvre Vivian Vachon est éclipsée par les questions et les tergiversations de la Narratrice et à tout ce qui a provoqué la mort de la mère et de la fille. Le vrai sujet du roman est l’écriture, les recherches nécessaires pour approfondir une intrigue, les interrogations qui surgissent en cours de rédaction, les réticences, les reculs et les doutes, les paragraphes qu’il faut remanier ou biffer pendant le tortueux périple qu’est la gestation d’un ouvrage littéraire.

 

« Ainsi, on croit exercer sa volonté, prendre des décisions éclairées, comprendre le passé, prédire l’avenir, sélectionner avec finesse ses marqueurs de relation, n’en abuser jamais, dominer la grammaire ; on pense identifier ses meilleurs complices, transmettre un message, contrôler une histoire ; on imagine raconter souverainement quelque chose à quelqu’un. » (p.19)

 

Il y a les faits, la tragédie où la jeune femme trouve la mort avec sa fille ; il y a les occupants de la camionnette Dany et Jean-Pierre qui ont bu trop de bières avant de se glisser derrière le volant, l’impact fatal sur la route 104, angle de la Montagne, à Mont-Saint-Grégoire, les résidents du secteur pendant leur repas interrompu, les réactions de ces derniers. Janice, qui compose le 911, l’arrivée des policiers, de l’ambulancière Peggy Beaulieu, qui savent quoi faire dans ces circonstances. Un périmètre de sécurité est établi et il y a interrogation des témoins qui doivent raconter ce qu’ils ont vu, un phénomène étrange qui ne sera pas retenu dans les rapports des agents. Une lumière brillante entourant le véhicule de Vivian Vachon, la présence de l’âme peut-être qui s’échappait des deux victimes. Qui sait ? 

 

L’HISTOIRE

 

Il y aura des retours sur certains éléments de la vie de Vivian, sa protestation devant l’hôtel de ville de Montréal en 1972 pour revendiquer le droit de monter dans le ring. Le maire Drapeau avait interdit aux femmes de combattre à Montréal. Certains affrontements mémorables, des moments avec ses frères et sa famille, ses amours, ses enfants, ses peines aussi, enfin tout ce qui fait la vie et vous emporte dans une spirale que personne ne maîtrise parfaitement.

 

« Tandis que la foule se rassemble autour du réel comme un jury, le Témoin, qui prend un pas de recul sur l’histoire en cours, observe la Narratrice qui tente de tout maintenir en place : les personnages, l’éclairage, les fesses de l’homme qui fume, les mangeurs de blés d’Inde, la fluidité des fragments, les ploucs toujours coincés dans la camionnette, Vivian qui meurt, le temps qui passe, les attentes de tout un chacun, etc. Pas évident. Le Témoin sympathise avec la Narratrice en sueur. Ce n’est pas tant une version réaliste des faits que je cherche à défendre, se justifie la Narratrice, les joues bouillies, le front luisant, les aisselles ruisselantes. Regarde : les preuves du réel sont là, visibles, irréfutables. Je ne manque de rien. Mais ce réel, comme tout réel, n’a pas besoin d’une narratrice de plus. » (p.23)

 

En fait, Julie Bouchard, tout au long de ce texte, tente de cerner ce qu’est le roman, une histoire, un personnage et tout ce qu’il faut échafauder pour construire un récit qui se tient et qui va emporter le lecteur. Comme si elle opérait à cœur ouvert et que le corps du patient gisait sur une table froide, sous une lumière aveuglante, ventre ouvert où l’on peut voir le cœur battre et les autres organes. Sans oublier les gestes de ceux et celles qui participent à l’intervention chirurgicale qui va sauver le sujet. 

 

SPIRALE

 

Pas rassurant de progresser dans une spirale où tous les intervenants avancent dans une lumière crue et reculent. La vie est une boucle, jamais une ligne droite dans l’esprit de Julie Bouchard. Tout passe et tout revient, tout est toujours à recommencer jusqu’à l’instant fatidique, le moment de la collision, ce caillou lancé dans l’étang qui provoque des cercles qui s’allongent et se multiplient avant de mourir tout doucement. 

L’écrivaine par la Narratrice exprime ses doutes, ses hésitations, ses obsessions, ses peurs et peut-être aussi ses certitudes. Elle s’accroche aux faits, au réel qui change avec le regard des personnages secondaires qui font de l’événement un kaléidoscope aux nombreuses facettes. Chacun a sa version de cette tragédie, sans compter ce qui arrive dans le monde simultanément. La démission de Gorbatchev, par exemple, le même jour. 

Les témoins n’ont pas vu la collision se produire, mais ils sont intervenus. René a tenté d’éteindre le feu qui enveloppait l’auto de Vivian, Janice tremble après avoir parlé à la répartitrice du 911 et les policiers Michel et Raymond, qui ont l’habitude de ces situations dramatiques. Qu’est le réel dans tout ça ? Qu’est un roman ? se questionne Julie Bouchard tout au long de son périple d’écriture. 

 

L’ACTUALITÉ

 

Et, dans le monde de maintenant, je ne peux m’empêcher de penser à la vague sans précédent qui emporte l’œuvre de fiction de Thélyson Orélien. Les propos de C’était ça ou mourir deviennent secondaires, le périple des migrants qui doivent lutter contre un réel intolérable et se défaire de tout pour muter avant d’aboutir dans le pays de leur choix n’importe plus. Une déferlante sur les réseaux sociaux, rarement vue, s’acharne sur une seule et unique question : peut-on utiliser l’Intelligence artificielle dans son processus de création, qu’est la responsabilité de l’écrivain, ses devoirs, ses obligations, ses engagements éthiques et moraux ? La fiction et les outils de l’écriture se retrouvent sur la table de dissection avec l’affaire Orélien. Quelles sont les frontières qui ont été franchies et quels outils sont interdits maintenant ? Devrons-nous désormais fournir un certificat d’authenticité avant de publier un ouvrage ou nous en remettre à une machine qui jouera le rôle de censeur universel ? Quelle est l’importance du lien de confiance entre le lecteur et l’auteur ? Sommes-nous à un moment de l’histoire où il n’y aura plus qu’un Grand maître, un dieu numérique qui va sanctionner tous les bouquins produits par des humains imparfaits ? Devrons-nous détruire les correcteurs des logiciels de traitement de textes qui signalent les fautes de frappe et les contresens dans un document ? Devons-nous retourner au stylo et à la chandelle pour être authentiques et humains dans l’aventure de l’écriture ? Que dire des éditeurs qui soumettent les manuscrits qu’ils vont publier à Antidote ? Devons-nous bannir l’intelligence artificielle qui assiste le neurologue dans une intervention chirurgicale pour être cent pour cent sauvés par un mortel ?

Le roman de Julie Bouchard détonne dans la production actuelle et jongle avec des questions qui font trembler notre monde de plus en plus improbable et incertain. L’écrivaine touche nos hésitations, nos concepts, nos attentes et nous secoue dans notre rôle de lecteur et de lectrice qui fait qu’un « livre est un livre est un livre ». Parce que s’aventurer dans une histoire, mettre ses pas dans les pas d’un personnage est toujours une confrontation avec le réel et une plongée dans l’imaginaire qui possède ses règles et ses frontières. Julie Bouchard demande qu’est un roman. Qui écrit ? Qu’est le réel ? Chacun peut avoir sa réponse.

 

BOUCHARD JULIE : Vivian Vachon contre le réel, Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2026, 184 pages, 27,95 $. 

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/743/vivian-vachon-contre-le-reel