JE NE LIS pas souvent ce genre d’ouvrage. Bien sûr, j’ai fait mes devoirs. Comment passer à côté de 1984 de George Orwell ou encore de La route de Cormac McCarthy ? J’aime aussi les romans de Christian Guay-Poliquin, qui flirte avec la saga catastrophique sans insister sur ce qui a fait que la vie s’est déréglée. Sa société a été frappée par on ne sait quoi et il est à peu près impossible d’aller d’une ville à l’autre. Les survivants se débrouillent avec les moyens du bord au fond des campagnes. C’est encore le cas de son dernier ouvrage Le mur, qui paraîtra dans quelques jours. Florian Grandena s’aventure dans ce genre de récit avec La fabrique est ma loi et il réussit parfaitement son coup. Dans ses remerciements d’usages, à la fin du volume, il ne cache nullement son inspiration et ses sources. « La gestation de la chauve-souris s’est nourrie de nombreuses œuvres : Alien et Blade Runner, tous deux de Ridley Scott ; Alphaville de Jean-Luc Godard ; Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve ; Métropolis de Fritz Lang ; Soleil vert de Richard Fleischer. Mais aussi de La métamorphose et Le procès de Franz Kaka ; 1984 de George Orwell ; High Rise de J. G. Ballard ; La servante écarlate de Margaret Atwood ; Sous le béton de Karoline Georges. Autant de boussoles dans cette zone inconnue qu’est l’écriture d’un premier roman. » Le lecteur sait à quoi s’attendre après cette liste impressionnante qui a fait époque.
Victor Deville travaille à la Fabrique qui contrôle tout dans le pays. Il opère une cuve douze heures par jour où il mélange une soupe infecte. Un solitaire qui a peu de contacts avec ses semblables. La vie sociale est réduite au minimum et le gouvernement surveille tout, surtout ceux qui sont classés H comme Victor. C’est-à-dire ceux qui sont attirés par les hommes physiquement. Une orientation à peine tolérée par le régime. C’est à se demander si la sexualité est permise dans cet État réglé au quart de tour.
Tous les citoyens et citoyennes sont tenus à l’œil par un « capteur interne » qui envoie des signaux à une centrale à la moindre perturbation ou émotion d’un individu. Tous sont gardés en laisse et personne n’a vraiment de vie privée et sociale. Une existence monotone comme la ville qui baigne dans la pluie qui tombe jour et nuit et qui impose la moisissure et la rouille. Un monde en décrépitude et à l’abandon. Parce que la préoccupation d’Alexandre Sébastian, le despote, n’est pas de développer son pays, d’améliorer le confort et la santé de ses citoyens par l’innovation et les échanges commerciaux, mais de contrôler les gens pour en faire des sujets qui ne contesteront jamais l’autorité.
« Victor respire profondément, il inspire et expire, inspire et expire avec précaution, déterminé à ne pas activer le capteur interne — implanté dans son cou, il y a des dizaines d’années — à cause d’un changement d’humeur, de rythme cardiaque que provoquerait une surprise, bonne ou mauvaise : il ne veut pas être contraint à communiquer avec un employé-citoyen de la Fabrique, son employeur, et à justifier quoi que ce soit à qui que ce soit. » (p.14)
L’idéal est de s’enfoncer dans une routine marquée par le travail et de ne ressentir aucune émotion qui déclenche l’intervention de cette « police interne » qui reste toujours à l’affût de la moindre perturbation. Victor s’y applique et, heureusement, il y a les toilettes, où il échappe à toute surveillance. Là, il peut se défouler de temps à autre.
CLASSES SOCIALES
Tous les citoyens portent un uniforme de différentes couleurs qui indique leur rang dans la hiérarchie sociale. Bien plus, les contacts entre les classes sont interdits. Ce qui est toujours un peu le cas, même dans nos démocraties. Les riches se tiennent entre eux et les pauvres se regroupent dans des quartiers souvent insalubres. Et que dire maintenant des sans-abri qui squattent les parcs et qui forment des escouades que nous ne voulons guère voir ?
Ce n’est jamais si simple cependant. Un humain est un être d’émotions et de pulsions qu’il ne peut complètement écraser en lui. La société totalitaire, en cherchant à faire des robots des femmes et des hommes, va contre la nature des humains et de ce qu’est la vie.
Victor fait tout pour passer inaperçu même s’il pense dans la langue de ses origines (ce qui est strictement interdit), rêve à son enfance et à sa sœur Lorelei, une jeune fille nettement plus intrépide et rebelle que lui. Ils ont grandi dans une forêt, près d’un lac où ils pouvaient vivre toutes les aventures. C’est son refuge, son havre de paix que ce souvenir lointain. Et parfois, il se demande si la nature existe encore autour de la ville en ruines.
Les insectes prolifèrent et ne cherchent qu’à s’infiltrer dans les résidences lorsqu’un imprudent ouvre les fenêtres. Un monde en décrépitude où les humains renoncent à leurs désirs et leurs pulsions pour être de parfaits exécutants. Victor sait qu’il en sera ainsi tant et aussi longtemps que son corps tiendra le coup. Et immanquablement, quand la vieillesse ou la maladie va s’imposer, comment y échapper, il sera rejeté comme un rebut.
CHAUVE-SOURIS
Pourtant, un matin, tout bascule dans la vie de Victor. Comme il se prépare à aller au travail, il trouve une chauve-souris qui s’est accrochée aux tentures de la fenêtre. Il tente de chasser l’animal et elle disparaît. Il fouille partout, mais ne la retrace pas. Et surtout, quelque chose change en lui.
« Soudainement, une douleur, vive et pointue, poignarde le haut de son corps et lui prend le torse en étau. Victor s’allonge sur le canapé du salon, le corps secoué par les spasmes dans sa cage thoracique. Tout son intérieur brûle. » (p.17)
A-t-il avalé la bête ? Se serait-elle réfugiée dans sa poitrine, plus précisément dans l’un de ses poumons ?
Rien ne sera plus pareil pour Victor. Il y a cette présence en lui et une douleur qui s’installe, sans compter les vomissements où il crache le sang et des poils noirs. Sa santé se détériore et, malgré lui, il doit subir des examens médicaux parce qu’il sait ce qui l’attend. Le résultat des radiographies le laisse sans mots.
« — Une zoopathologie pulmonaire d’un chiroptère placentaire. En d’autres termes, plus simples et directs afin de faciliter votre compréhension, vos poumons sont actuellement occupés par une chauve-souris. Pas banal, vraiment, continue la voix sèche du médecin. » (p.70)
Victor a bel et bien avalé l’animal. Il dort mal, n’arrive plus à s’alimenter jusqu’à ce qu’il bouffe des insectes, comme le fait une chauve-souris dans la nature. Surtout, il y a Léo qui se faufile dans sa vie et qui lui permet de transgresser toutes les règles, lui faisant connaître l’amour physique et imaginer ce qu’il peut être ou pourrait être dans une société où chacun mène sa vie selon ses désirs.
MUTATION
Victor sera chassé de son lieu de travail. Il comprend alors qu’il doit changer pour avoir un autre avenir, extirper de soi la peur et la soumission. Cela prendra un tournant dramatique dans le roman de Florian Grandena. Notre héros se mutile pour redevenir humain, un être libre qui a besoin de ses semblables pour se glisser dans toutes les dimensions de son corps et de son âme. Il libère la chauve-souris qui part à l’assaut des nuages.
L’espoir s’impose à la fin du récit, ce désir impossible à chasser de l’esprit des homo sapiens, cette volonté d’autonomie et d’être sans contraintes qu’aucune dictature ne parvient à étouffer. Victor bondit dans la rue, sanglant, estropié comme un Christ expirant sur sa croix pour sauver le monde.
Florian Grandena décrit un univers cauchemardesque où l’humain n’est plus qu’une machine à exécuter des tâches insignifiantes. C’est peut-être ce qui nous attend en laissant le champ libre à des despotes et des psychopathes qui ne pensent qu’à s’enrichir et à profiter de leurs semblables. Et surtout, ces prédateurs possèdent maintenant des outils incomparables avec l’intelligence artificielle pour se glisser dans les cerveaux et mieux contrôler les citoyens. Un roman qui donne des frissons dans le dos et qui esquisse à grands traits le monde que certains présidents et milliardaires sont en train d’installer sur tous les territoires de la planète pour en manipuler et dominer les populations. Encore une fois, je me demande si la fiction devance la réalité ou si c’est le contraire.
GRANDENA FLORIAN : La fabrique est ma loi, Éditions Tête première, collection Tête ailleurs, Montréal, 170 pages, 21,95 $.