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lundi 15 juin 2026

L’ART DE VIVRE SANS FAIRE DE REMOUS

QUEL PLAISIR de retrouver Donald Alarie. «Vivre dans un arbre», évoque le rêve de tout petit garçon qui pense échapper au monde des adultes pour vivre des aventures à sa mesure. Guy Lalancette a écrit de très belles choses sur le sujet. Des jeunes peuvent laisser courir leur imagination et partir à la découverte de tous les livres quand ils se réfugient dans leur maison feuillue où ils peuvent devenir des héros ou encore des magiciens qui savent tout inventer en claquant des doigts. Dans le texte qui donne le titre au recueil de Donald Alarie, le narrateur est un garçon d’un âge incertain qui s’installe dans la résidence des oiseaux après avoir vaincu le vertige. Enfin, il peut être, simplement, faire ce qu’il entend et se faufiler dans la beauté et la paix «tant recherchée». Le rêve de tout individu, jeune ou vieux.

 

Donald Alarie chasse les étonnements du monde en allant ici et là, toujours à l’affût d’un geste, d’un regard d’une marcheuse, d’un homme qui semble perdu, ou encore d’un buisson qui retient la lumière du matin plus longtemps que d’habitude. J’ai l’impression qu’il devient un papillon qui se laisse porter par les souffles de l’air. Semblables à ceux et celles qui écrivent des haïkus et qui guettent le pas d’un passant, le vol d’un oiseau ou un visage étrange qui s'impose dans les nuages. Un instant qui mute en petit poème fragile comme une libellule qui file par miracle sur ses ailes translucides. 

Donald Alarie a ses parcours et ses territoires qu’il arpente, même si parfois le corps hésite avant d’entreprendre la ronde. Il s’attarde sur un banc, observe une dame qui avance péniblement en fixant le sol, un enfant qui semble flotter en apesanteur sur son vélo, ou, plus simplement, il prend une grande respiration pour savourer le bonheur d’être là, dans un jour qui s’offre à lui comme si c’était le dernier. Pareil à Gilles Pellerin, qui lisait dans un parc et qui a levé les yeux devant une femme concentrée sur un gros bouquin. 

Un éblouissement!

 Il traque l’éclat dans la lumière, l’angle qui va le surprendre et lui dévoiler une autre facette du monde. Et c’est le déclic, la seconde qui s’ouvre, un instant parfait, un moment où un passant se révèle dans toute sa vulnérabilité. Comme une fulgurance ou une météorite qui traverse le ciel avant de s’évanouir à jamais. Une «petite éternité» qui fascine l’écrivain et qui mue en quelques phrases bien senties. 

 

«Le fond de l’écran peut-il perturber l’agencement des mots que j’essaie de réaliser, toujours dans le doute, chaque matin?

Un paysage enchanteur, un portrait de famille, une scène de rue, un animal préhistorique, des poissons exotiques, la grâce d’une danseuse, une photo de Barbara, etc.

Ce que je cache en moi peut surgir au moment où je m’y attends le moins. Je demeure à l’affût tel un chasseur expérimenté.» (p.11)

 

Un promeneur attentif à tout ce qui bouge et respire autour de lui, à ses réactions et ses étonnements. Comme une renarde qui se laisse mener par son odorat et qui va en zigzaguant longtemps dans les étourdissements du jour avant de trouver ce qu’elle cherchait depuis l’aube. Pas nécessaire de partir physiquement. Il suffit d’ouvrir son ordinateur et le monde se redessine grâce à son imaginaire. 

Donald Alarie a besoin des mots pour s’installer dans son quotidien, d’un vent qui le pousse doucement et qui décide de la direction où le hasard allumera une petite flamme en lui. Alors, un mot prend tout son poids, tout neuf, comme venu du fond des temps pour déborder dans une phrase qui fera son chemin dans l’univers d’une page toute blanche. Parce que l’écrivain ne sait jamais de quel côté il va glisser et sur quoi il va s’attarder. C’est comme un jeu d’improvisation où un flâneur se laisse surprendre par le hasard des rencontres et les circonstances. Et tous les imprévus, les orages, les bourrasques ou la pluie deviennent des événements.

 

LE TEMPS

 

Mais comment oublier son âge, les habitudes qui le cernent et le chaos qui l’entoure, avec le temps qui lui est de plus en plus compté?

 

«Si je vis encore longtemps, le silence se fera dans les lieux que je fréquente.

Personne ne viendra plus cogner à ma porte comme cela arrive encore occasionnellement.

La solitude sera mon lot. Et je n’y pourrai rien.» (p.23)

 

Parce que vieillir, c’est s’avancer dans la fragilité et la précarité, voir son monde se défaire et se recroqueviller dans des souvenirs qui risquent de vous étouffer. Donald Alarie ne s’abandonne jamais à la nostalgie même si elle le suit inlassablement. Il se concentre sur le présent, un sourire, un geste, un cri qui en fait un témoin. 

 

«Pourtant, ce sont les mots qui l’emportent sous les grands arbres de juillet. Ce sont eux qui finissent par capter toute notre attention. Malgré la beauté qui nous entoure, ce sont eux les vainqueurs en bout de ligne.

Et cela crée indéniablement une forme de dépendance. Nous y retournons aussi souvent que possible. Quitte à négliger d’autres activités dites essentielles. Quitte à avoir des remords.» (p.27)

 

Parce que vivre reste une aventure pour l'écrivain, une quête où il traque le réel pour le retenir dans ses mots. C’est ce qu’il faut pour être une conscience qui se renouvelle sans cesse. 

 

«Nos vies sont remplies de fautes de frappe que nous ne prenons pas toujours le temps de corriger.

Ainsi, nous allons propageant des messages remplis d’imprécisions, laissant aux autres le soin de tenter d’interpréter à leur manière qui nous sommes.» (p.52)

 

Ce n’est pas là sa tâche. Ce qui importe, c’est le dire avec ses gaucheries et ses hésitations.

 

SOLITUDE

 

Oui, le poète fait face à la solitude. Parce que «les plus belles années» se sont défaites et que presque tous les témoins qui renvoyaient ses regards et ses rires ne sont plus. Vieillir, c’est peut-être apprendre à devenir invisible avec sa main sur la main du silence.

 

«Depuis quelques mois, les activités qui l’occupaient habituellement avaient perdu tout intérêt. Rencontrer de vieilles connaissances ne lui disait plus rien. Elle ne se sentait plus l’énergie pour assister à un concert ou pour aller voir une exposition d’envergure. Même ses auteurs préférés ne lui étaient plus d’aucun secours. L’ennui la recouvrait comme un large manteau d’une monotonie infinie.

Elle avait le sentiment d’attendre la fin. D’attendre sa fin.» (p.85)

 

Pour contrer cette réclusion peut-être, Donald Alarie invente des personnages, tourne le dos au «je» et donne la parole à des hommes et des femmes pour être moins seul dans sa parcelle du monde. 

Je l’ai déjà écrit, il y a une parenté entre Donald Alarie et Monsieur Archambault. Leurs petits pas dans un univers de plus en plus étroit, leur discrétion et l’art de s’imposer sans faire de bruit dans leurs réflexions et leurs confidences. 

J’aime leurs regards, leur lucidité, leur humour un peu noir pour parler de la vieillesse, du corps de moins en moins alerte. Ils savent : le mot fin est là tout près et son ombre colle à eux. Que dire de ce courage et cette manière d’occuper les territoires du présent? Parce que vivre, c’est respirer et devenir conscient dans les éclatements de l’heure.

 

«Il doit admettre que le moment le plus agréable pour lui est maintenant le soir, à l’heure d’aller au lit.

Il se souvient de l’époque où c’était plutôt le matin qu’il se sentait le mieux. Au lever du soleil. Il avait alors le sentiment qu’il pouvait se produire, durant la journée, un ou deux événements qui allaient changer le cours de son existence. Peut-être une rencontre bouleversante.

Pendant longtemps, il a vécu d’espoirs et de rêves. Ce n’est plus le cas. Il a l’impression de tout savoir de sa vie. Peut-il lui arriver encore quelque chose d’étonnant?» (p.115)

 

Des petites proses comme des aquarelles qui portent le quotidien dans ce qu’il a de plus intime et de plus personnel. L’aventure du «temps long», les problèmes physiques, des rencontres bouleversantes, la mort qui se profile au bout de la rue et qui va peut-être venir frapper à sa porte, la beauté de juillet à décrire pour garder sa place. 

Donald Alarie, avec les années, s’est dépouillé du superflu pour effleurer l’essentiel, le palpable, ce qui le rend alerte. Ça donne des réflexions, des gestes et des actes de résistance. L’écrivain, sans faire de remous et de fracas, touche l’être, l’âme et devient une sorte de guide. Il me reste à chercher un arbre tout près, dans le parc pour m’installer sous les grosses branches pour méditer «les petites proses» de Donald Alarie. Il me semble alors que je vais mieux le suivre dans ses randonnées réelles et imaginaires. 

 

ALARIE DONALD : «Vivre dans un arbre», Éditions de La Pleine Lune, Lachine, 2026, 120 pages, 25,95 $.  

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/733/vivre-dans-un-arbre

mardi 9 juin 2026

GUY MÉNARD SE MONTRE TRÈS GÉNÉREUX

GUY MÉNARD n’a pas cessé de courir, du moins d’écrire des chroniques, et ce, pour mon plus grand bonheur. Il part physiquement et aussi, parfois, dans sa tête, quand ses articulations protestent un peu trop. Voici donc «Parti courir 2» après le succès de son premier opus, une cinquantaine de courts textes qui font voyager du 15 novembre 2021 jusqu’au 29 novembre 2025. Un regard qu’il n’arrête pas de peaufiner, une occasion de prendre le relais de sa première longue sortie dans le monde de l’écriture, il y a quatre ans. Et il y aura un «Parti courir 3», je l’espère. Rappelons que tous les revenus de la vente de ce livre vont à la recherche sur le myélome multiple dont Guy est atteint. Avec le Défi cyclomyélome qui recueille des fonds, un rendez-vous annuel pour des centaines de cyclistes, plus de un million de dollars ont été amassés pour cette cause. Il faut le répéter, le myélome multiple est une forme de cancer du sang qui attaque des globules blancs. La moelle osseuse est aussi touchée et provoque des douleurs intenses avec comme conséquence de diminuer le système immunitaire. Il y a des jours où l’ami Guy doit grimacer en sortant du lit, surtout en bouclant ses espadrilles ou encore lors des premiers pas où il doit avoir l’impression d’avoir les montagnes de Chambord sur les épaules et de «la rouille» partout dans les genoux. 

 

 «Parti courir 2» est une fenêtre qui s’ouvre sur une foule d’événements vécus par Guy : ses pèlerinages annuels à Chambord, son lieu de naissance, son enfance, le sport, des matchs de hockey épiques (il a joué contre Guy Lafleur), des retrouvailles, des faits cocasses, des amitiés et surtout ces heures uniques, ces rencontres comme des bulles de bonheur et de joie inoubliables. Des jours difficiles aussi qui vous laissent la larme à l’œil. C’est ce qui fait que l’on s’attache à ces textes de «la vie ordinaire». Des moments que nous avons tous connus, mais que Guy sait particulièrement bien décrire pour en faire des petits tableaux fascinants.

Je me promettais de prendre mon temps cette fois, d’y aller d’une chronique avant d’aller dormir. Le deuxième soir, j’ai débordé rapidement pour en lire cinq. Et après, je n’ai plus lâché le livre. C’est ça «Parti courir» : des textes qui s’accrochent à vous comme une tique et qui ne vous abandonne plus. 

Des bulles de vie, d’amitié et de partage qui vous emportent dans les recoins des jours, avec des moments de grâce et d'autres, vraiment pénibles. Le quotidien dans ce qu’il a de plus simple et de plus fascinant. Même qu’il donne vie à une voiture ancienne, «Elton», à qui il prête une âme. Il doit s’en départir pour son plus grand malheur.

 

POINT DE VUE

 

Son enfance à Chambord dans les années soixante où tout était possible. Parce que rien ne semblait vouloir résister à ce jeune garçon intrépide qui rêvait de «partir dans la lune», de s’imposer dans le sport ou dans ses études au cégep de Jonquière, où il se fera des amis pour la vie. Il a su faire sa place à la défense dans un match de hockey ou encore sur un champ de balle avant de découvrir la beauté des livres, la course à pied, l’activité favorite des écrivains. Je l’ai déjà dit, pendant mes longues sorties, je ruminais souvent un bout de texte, cherchais une direction à une histoire qui ressemblait à une toile d’araignée. 

Et, j’avais la solution quand je rentrais.

Et même ces rêves qui m’envahissent régulièrement, où je me retrouve dans une ville étrangère en ayant tout perdu, ne me rappelant plus le nom de l’hôtel où j’avais loué une chambre. Ça me rassure, je ne suis pas seul à vivre ce genre de cauchemar.

 

«Le fil conducteur de ces nuits agitées est que je suis pris quelque part. Édifice à bureaux, quartier résidentiel, série de corridors identiques, stationnement souterrain. Pas moyen d’en sortir. Dans mes rêves, je ne panique pas. Je suis juste ben ben tanné.» (p.29)

 

La façon de m’éloigner de ces «errances» : m’extirper du lit, avaler un verre d’eau et tout faire pour ne pas me rendormir rapidement. Parce que je replonge dans cette perte du réel et de contrôle quand je suis trop paresseux pour bouger. 

 

LA VIE QUOI

 

Il est question de vélo, du Défi cycliste où Guy joue le rôle d’encadreur, des moments de l’actualité, des gens formidables qu’il croise et surtout des amis qu’il retrouve lors de ses jours «de maintenance» après des années de négligence. Ça m’arrive aussi. 

J’ai l’amitié fidèle, mais oublieuse. 

Les copains du cégep de Jonquière se moquent du temps quand ils s’assoient autour d’une table pour faire le point sur les aventures de leur vie et secouer des souvenirs. Ils ont toujours dix-huit ans alors. 

 

«Et enfin, presque la même histoire de mon côté, à venir dans les prochains jours, rencontre de vieux amis de Cégep, connus à Jonquière en Technique des communications au milieu des années 70. Je vous raconte tout ça pour deux raisons. D’abord, je suis plutôt fier de mon été de maintenance et ensuite, pour vous rendre envieux. Oui, envieux. Dans le meilleur sens du terme. Pour vous donner envie de faire de même. Les amitiés qui durent sont précieuses, il faut les entretenir pour éviter les pannes, elles sont tellement importantes.» (p.210)

 

Et il y a aussi des moments avec ses proches. Cette fête de Noël où il accompagne sa mère à l’église pour la messe de minuit à Chambord. Un pèlerinage pour lui après des années que cette courte promenade sur la rue principale, une fierté pour sa mère de se retrouver au bras de son fils à l’église, dans le banc de la famille. Nous avions aussi «notre» banc, à la gauche de l’église de La Doré, au milieu à peu près. Ce qui correspondait aux idées de mon père, plutôt au centre de tout.

 

MOMENT ULTIME

 

Ou encore cette rencontre avec un ami qui a demandé l’aide médicale à mourir. Une ultime occasion avant le grand départ, un jour unique et particulièrement émouvant. La chance de dire tout ce que l’on n’a jamais osé aborder auparavant. Mais de quoi discutons-nous quand tous les masques tombent? Quand on sait qu’il n’y aura pas de lendemain?

 

«Surtout, on a coupé court aux lieux communs. On a parlé de tout. De la vie… et de la mort : “T’as eu une belle carrière!”, “Tu te souviens d’Untel”, “Ton ex, tu es toujours en contact avec elle?”, “As-tu peur?”, “Comment tu vois l’après?”… … Robert nous a affirmé qu’il y avait au moins une bonne chose à se retrouver dans sa situation, c’est que les éloges funéraires, on est encore là pour les recevoir! Il était rassuré de savoir qu’après avoir eu une belle vie, il aurait une belle mort. Philosophe, il nous a dit qu’à la fin, l’amour qui te reste, c’est celui que tu as donné. Peut-être qu’il ne le savait pas, mais il paraphrasait Lennon et McCartney.» (p.259)

 

Le temps prend tout son temps avec Guy Ménard! Que ça fait du bien de le lire! On voudrait courir avec lui, parler de nos écrivains favoris et de la vie avec ses descentes et ses montées abruptes, les grands détours qui nous permettent de nous retrouver dans des lieux que l’on ne pensait jamais fréquenter. Guy Ménard célèbre tous les aspects de la vie, malgré les coups durs et les épreuves. Jamais d’apitoiement! L’auteur crée des instants magiques qui ne pourront jamais s’effacer. 

Je me suis répété à chaque phrase de Guy que la vie vaut la peine d’être vécue pour ce qu’elle est et pour ce que l’on peut en faire. Oui, pour la bonne raison qu’il n’y en aura pas d’autres. 

Une dose de courage et d’optimiste que ce «Parti courir 2», des retrouvailles avec un ami qui prend le temps de faire le point et qui vous regarde dans les yeux avec toute la tendresse du monde. Parce que c’est plus qu’un livre que nous parcourons. Nous devenons un proche de l’auteur. Et le don que Guy Ménard possède surtout : la générosité. Oui, j’en veux encore. Le myélome a eu cela de bien : il a fait de Guy un écrivain qui partage avec largesse son temps et son attention. «Parti courir 2», c’est s’offrir une bonne dose de vie et d’optimisme. 

 

MÉNARD GUY : «Parti courir 2», Éditions Anaïs et Victor, Candiac, 2026, 282 pages, 27,95 $.

https://victoretanais.com/collections/nos-livres-jeunesses-et-adultes/products/parti-courir-tome-2-chroniques-de-la-vie-extra-ordinaire

jeudi 4 juin 2026

GILLES PELLERIN TRAVAILLE EN DEMI-TON

GILLES PELLERIN propose un recueil de nouvelles étonnant avec «Ï bémol», soixante et seize textes bien tassés, 235 pages qui prend peut-être sa signification dans le bémol musical qui consiste à abaisser une note pour la rendre plus intime, plus chaude et près de l’auditeur. Des textes courts (une ligne pour nous indiquer un arrêt ou une direction) et d’autres couvrant quelques feuillets. L’écrivain aime surtout se mesurer aux mots pour tricoter des phrases précises et dépouillées de tout superflu. J’ai peu fréquenté Gilles Pellerin, malheureusement, spécialiste «du petit genre» et je m’en veux un peu maintenant. 

 

Gilles Pellerin sait regarder et saisir l’instant, le moment qui tient en équilibre fragile et change tout. Le lieu également, aussi important pour lui que le personnage ou l’intrigue. Son premier texte m’a happé. Quand un écrivain vous rejoint dans vos habitudes, le pari est gagné. 

J’aime lire sur un banc, à l’ombre d’un arbre généreux de ses feuilles. Le parc national de Pointe-Taillon, par exemple, était, il n’y a pas si longtemps, mon lieu de prédilection. Je profitais d’une randonnée à vélo pour m’arrêter près d’un étang ou sous un grand pin pour ouvrir des ouvrages négligés depuis trop longtemps. 

L’an passé, ce fut «Le dernier des Mohicans» de James Fenimore Cooper qui m’attendait depuis des années. Pas depuis 1836 tout de même, l’année de sa première publication. J’ai lu cette épopée qui remonte aux années 1700 et aux guerres entre Français et Anglais en Amérique du Nord face à un beau parterre de fougères. 

 

FUSAIN

 

Gilles Pellerin, c’est l’art de la miniature, de l’esquisse, du fusain, je dirais qui permet de saisir l'instant qui change tout. 

Le voilà dans un parc, toujours au même endroit avec un ouvrage qui le décourage et le met un peu en colère. Ça m’arrive de grogner en secouant un roman, un recueil de nouvelles que je ne trouve pas digne d’être devenu un volume. Il lève les yeux et elle est là, concentrée. Une liseuse totalement happée par le contenu de son livre. 

 

«Je me suis mis à promener mes livres préférés comme on promène son chien, d’abord dès le lendemain, à la même heure, puis carnet en main pour consigner réussites et absences. Il n’y a pas abondance de parcs dans notre ville, et pas tant d’heures que ça dans une journée. J’espérais ainsi découvrir son moment de prédilections. J’ai plutôt constaté qu’elle était imprévisible.» (p.8)

 

Attiré par la liseuse ou par l’ouvrage qui capte toute son attention? Un amour des livres ou un phantasme de lecteur?

À peu près tout devient sujet d’écriture pour lui. J’ai l’impression de suivre un marcheur qui déambule lentement en regardant autour de lui. Et comme ça, il s’arrête, ouvre un bouquin, se penche sur une phrase pour la souligner. Parce qu’elle peut servir plus tard à construire un texte ou bien elle sera reléguée aux citations qui n’ont pas su s’imposer.

Pellerin est une sorte de chroniqueur du quotidien qui va sur la pointe des pieds, pour n’effaroucher personne. 

 

CŒUR

 

L’écrivain est un lecteur et lire pour lui est aussi important qu’écrire. Vous le savez maintenant, l’écriture est avant tout une lecture, je l’ai souvent répété. 

Et je souris devant ses réflexions sur le travail, des rituels, l’amitié, l’amour, la solitude, une réunion ou la fin d’un couple. Il y a également la maladie qui frappe à gauche et à droite sans que l’on puisse faire quoi que ce soit. 

Et me voilà emporté par ce narrateur qui raconte si bien et, surtout, me retient avec un mot, un clin d’œil ou une remarque fine. Un solitaire qui a ses habitudes, ses manies, ses obsessions, on s’en doute. Et je pense à Monsieur Archambault, qui se veut si discret et qui s’attarde à une couleur, un son, une musique ou encore un bout de phrase qui flotte dans l’air comme un parfum à peine perceptible. J’aime ces écrivains qui savent raconter la vie en toute sa simplicité.

 

«J’occupais ma solitude à… rien ou à peu près, sinon à tirer de l’expérience inédite de la dépression un prolongement littéraire. Littéraire jusqu’à l’emploi de l’imparfait, pour la distance, celle qui rapproche de soi, ce qui me donnait l’impression d’y être tout en n’y étant pas. Ma mise à l’écart du présent allait jusque-là. Espoir de rémission : peut-être me rendrais-je assez loin pour pouvoir en parler au passé. Écrire offre l’avantage de donner le choix du temps verbal. De préférence, ne pas verser dans la complaisance ni l’épanchement. Meilleure garantie de sobriété : un texte court, ce qui correspond à ma manière habituelle. Il importait plus que jamais de faire les choses à ma manière!» (p.34)

 

La distanciation, ce pas en arrière pour mieux saisir le moment, sans se laisser emporter par l’émotion. Pas facile de raconter qu’un intrus s’est faufilé dans vos cellules et que, peut-être, ce sera lui qui aura le dernier mot. 

Une élégance qui garde une juste perspective sur certains événements heureux ou moins satisfaisants. Voilà la manière de de cet écrivain.

 

ÉCRITURE

 

Des textes d’une justesse que j’admire comme lecteur et aussi comme écrivain. «Pas de complaisance ni d’épanchement». Une attitude qui permet de survoler sans trop créer de remous les hauts et les bas de l’existence. 

 

«Je mentirais si j’affirmais qu’en aucune circonstance l’indifférence à mon endroit ne m’a affecté. Si c’était le cas, je ne serais pas en train de raconter cette histoire qui, d’ailleurs, n’en est pas réellement une, car j’étais, je suis et le resterai inévitablement, celui à qui il n’arrive rien de notable. En plus, les rares fois où j’ai voulu signaler le mérite de quelqu’un, j’ai eu l’impression de parler dans le vide. J’appartiens à la catégorie des figurants.» (p.200)

 

Tout cela avec un petit sourire qui nous fait croire que ce n’est pas plus important que ça. Il est de la classe des discrets : avec Monsieur Archambault et Donald Alarie. Les liens avec ces écrivains sont un compliment, je le précise. Monsieur Archambault, avec sa démarche qui m'émeut. Donald Alarie, lui aussi, s’aventure dans ses souvenirs et des réflexions lors de ses promenades. Le genre de marcheur qui va du côté de la rue toujours à l’ombre. 

Quel plaisir que d’avancer dans l’univers de cet écrivain! Le travail, les collègues, des rencontres étonnantes parfois, certaines obligations sociales auxquelles il est toujours un peu réfractaire. Tout comme Monsieur Archambault, il préfère la solitude et ses habitudes. 

 

«Depuis l’accident, on dirait que je suis plongé dans un jeu dont les règles ont changé et que je ne suis pas sûr de comprendre. Isabelle partie, plus rien n’est pareil. C’est aujourd’hui que je mesure la part silencieuse qu’elle jouait dans la conduite de ma vie. Là où il y avait des pleins ne se trouve plus que le vide. Je vis un demi-ton en dessous de la réalité. J’ai même l’impression que tout ce qui m’arrive découle de sa mort, que tout commence par son absence, y compris ce qui importe le plus. Par exemple, je me pose la question suivante : si elle vivait encore, éprouverais-je pour Jérémie, notre fils, ce que je ressens maintenant?» (p.203)

 

J’aime la texture de ses textes et la profondeur qu’un lecteur distrait ou trop pressé ne pourra saisir. Il faut accompagner Gilles Pellerin, flâner en prenant tout le temps de laisser ses mots se déposer en vous.

Toujours le ton juste et avec un petit sourire qui enrobe le tout. Une écriture qui me convient même si, parfois, dans mes élans, j’ai tendance à jongler avec les images. Je ne peux résister au plaisir de vous proposer un autre extrait de «Ï bémol».

 

«Ce matin, j’ai vu la Mort au loin, droit devant, sans savoir si elle venait à ma rencontre ou si elle s’éloignait.» (p.245)

 

Ça fait de Gilles Pellerin un humaniste remarquable qui ne se lasse pas de scruter la vie et celle de ses proches. Une véritable exploration du quotidien en retenant son souffle. L’art de tout dire sans jamais donner l’impression d’avoir fait un effort. C’est peut-être une forme de magie.

 

PELLERIN GILLES : «Ï bémol», Éditions de l’Instant même, Longueuil, 2026, 254 pages, 34,95 $.

https://instantmeme.com/livres/i♭-i-bemol/

mercredi 27 mai 2026

LA PIEUVRE NOUS DONNE UNE LEÇON DE VIE

J’AI BIEN ENVIE de vous parler de la pieuvre après la lecture du roman d’Anne Catherine Bomann intitulé «L’aquarium». Parce que cet animal unique est troublant. À commencer par sa vie courte qui prend fin à la reproduction. Lors du rapprochement, le mâle, après avoir donné sa semence, est souvent dévoré par la femelle. L’accouplement est fatal pour celui-ci. Et lors de la naissance des petits, la pieuvre succombe. Une tragédie digne des classiques grecques. Sans compter que cet animal solitaire ne va vers ses semblables que pour la continuité de l’espèce. Madame Bomann échafaude une belle intrigue autour de Rosa dans son ouvrage et fait un parallèle avec Vigga, une jeune fille qui peine à trouver sa place dans la société. Elle pourrait dériver sans se porter plus mal cependant. Il y a son amie Maiken avec qui elle partage tout et cela lui suffit. Mais la communauté danoise ne l’oublie pas et tente de lui dénicher un emploi. Elle profite d’un programme d’insertion pour vivre un stage, à l’aquarium de la ville, un lieu où l’on garde des animaux marins dans de grands bassins. Une sacrée besogne de nourrir ces bêtes qui fascinent les visiteurs, à commencer par Rosa, la petite pieuvre, qui prend ses aises dans sa piscine privée. 

 

Vigga est obligée de se présenter à l’aquarium pour effectuer ce qu’on lui demande. Tout sera vite terminé. Elle a l’habitude de ces immersions et ne crée jamais de remous, garde le profil bas, se contente de faire le nécessaire pour avoir droit aux prestations. Elle se laisse porter par les jours et les tâches qu’on lui confie sans ronchonner. Pas qu’elle soit indifférente, mais aucun métier ne la fascine au point d’y consacrer toutes ses énergies. 

La société danoise est renommée pour ses politiques sociales et Vigga en profite d’une certaine façon. Il semble que nul n’est largué dans cette société et il y a toujours quelqu’un pour lui tendre la main, pour l’aider à trouver un emploi qui pourra lui plaire. La jeune femme aime les bêtes et s’affirme comme une végétarienne convaincue. 

C’est déjà cela. 

Et la voilà dans l’envers du décor, à décortiquer du poisson pour nourrir les pensionnaires, devant respecter des règles strictes. Chacun a droit à son régime. Un travail qui n’exige pas de qualifications et qui demande seulement un peu de concentration. Il suffit de trancher, de séparer et de peser les rations selon les espèces. Tout va changer cependant quand elle se retrouve devant le bassin de Rosa.

 

«J’éclate de rire, sous l’effet de surprise. Rosa me regarde droit dans les yeux, une certaine sérénité émane d’elle, me dis-je, comme si elle avait l’habitude de prendre ce qu’elle veut et de laisser le reste. Ses pupilles sont noires avec de larges tirets et je soutiens notre échange de regards de peur de le casser si je cille. La sensation de son corps qui aspire ma peau quand elle bouge le long de mon bras est entièrement nouvelle pour moi. Mais je n’arrive pas entièrement à oublier cette histoire de bec, et je suis soulagée quand Johannes me montre comment je peux, doucement, ventouse par ventouse, desserrer sa prise. Elle retourne agilement dans l’eau, tout en changeant de couleur sous mes yeux, passant du violet à un corail étincelant.» (p.91)

 

Vigga est subjuguée par cet animal et prend l’habitude de venir la voir avant d’amorcer sa journée. Une sorte de complicité, d’entente, d’amitié, se tisse entre la pieuvre et la jeune femme. Une forme d’amour, je dirais comme il peut y en avoir entre une bête et un humain. 

Je pense à la renarde qui est apparue un matin derrière la maison à Wilson. Un miracle! Vite, elle a pris l’habitude de venir faire son tour. Bien sûr, je l’ai attirée en lui offrant un petit quelque chose à manger, comme Flora le fait dans le roman de Monique Proulx. Curieuse, peu farouche, elle est demeurée sur son quant-à-soi. Elle arrivait comme ça sans prévenir. Je lui donnais un restant de repas et après, elle se roulait en boule sur le sol nu du minuscule jardin japonais. Souvent, quand je travaillais dans les plates-bandes, elle venait et s’allongeait, le nez dans sa queue, sous le plus gros pin ou encore dans son lieu favori près du bassin d’oiseaux. 

Je continuais à désherber en lui parlant. 

Elle surveillait tout ce que je faisais pourtant. Comme si elle se demandait pourquoi je m’agitais autant. Une seule fois, quand je l’ai nourrie, elle m’a léché les doigts. Et, lorsque j’allais à la poste au coin, elle me suivait en trottinant à mes côtés. Elle est apparue avec trois renardeaux un peu plus tard. Ils ne s’approchèrent jamais. Peut-être qu’ils avaient reçu la consigne de garder leur distance. Et elle a disparu pendant un mois pour ressurgir comme si de rien n’était, toute belle et patiente. Je ne me lassais pas de son regard attentif et de ses grands yeux qui passaient du jaune ambré au brun. Et elle n’est plus revenue. Partie pour de bon cette fois. Elle était peut-être rendue à bout, parce que la vie des renards est plutôt courte. 

 

CONTACT

 

La stagiaire s’attache à Rosa. Elle aime ce contact quotidien, quand elle vient s’enrouler autour de son bras. Comme si la pieuvre et la jeune femme se reconnaissaient dans leur solitude. Et comment ne pas être fascinée par une bête aussi singulière? Vigga lit tout ce qu’elle peut trouver sur les pieuvres pour comprendre ses réactions et ses comportements. Comme je l’ai fait en cherchant à connaître les occupations des renards et leurs habitudes.

 

«On peut dire qu’elle goûte et sent avec ses bras. Elle est capable de se souvenir d’objets qu’elle n’a jamais vus, mais seulement touchés. Huit bras, chacun possédant un certain degré d’autonomie, ce qui semble lui permettre de gérer des éléments de réflexion (collecte et traitement de l’information, décisions et exécution de certains mouvements plutôt que d’autres) pour ainsi dire indépendamment du cerveau. Penser avec les bras.» (p.8)

 

Vigga développe une véritable passion pour les pieuvres qui changent de couleur avec l’environnement ou encore selon les émotions qu’elles ressentent. Elle néglige son amie Maiken, qui se retrouve enceinte. C’est vrai que la future maman s’éloigne comme si elle se recroquevillait autour de cet embryon qui prend de plus en plus de place en elle. 

La vie est faite ainsi. 

 

TRAGÉDIE

 

Rosa pond ses œufs. La naissance des petites pieuvres marque la fin pour elle. Pour une fois, Vigga a réussi à sortir de son isolement pour s’intéresser et avoir hâte de rentrer à l’aquarium le matin. La mort de Rosa est une tragédie. Comme si on la privait d’un travail et de faire partie d’une équipe qui adore les bêtes autant qu’elle. Peut-être que, pour la première fois, elle est devenue sociable et a aimé la présence du directeur Johannes, patient et prêt à lui expliquer les mœurs de ses pensionnaires. 

Une histoire fascinante, touchante et tellement belle. J’en voulais encore et encore des moments de lecture comme ça.

 

«Il y a une certaine façon de se sentir un être humain. Un être humain qui connaît la honte, un être humain qui traverse la rue sous la bruine pour rentrer chez lui. Il y a une certaine façon pour nous d’éprouver le fait d’être au monde par l’intermédiaire de nos sens. Comment ressentir le fait d’être une pieuvre? La pieuvre apprend, elle aussi, elle se souvient, elle tend la main. La pieuvre joue aussi. Pourquoi le sentiment d’être au monde, d’être un sujet ressentant, devrait-il nous appartenir à nous seuls?» (p.175)

 

Anne Catherine Bomann, une écrivaine danoise qui a une formation de psychologue, me surprend dans ses ouvrages que La Peuplade publie en traduction. J’avais beaucoup aimé son roman «En dehors de la game» paru en 2023. Il faut s’attendre, avec cette auteure, à réfléchir sur la société et à subir les tensions qu’il y a entre le «je» et le «nous» de la collectivité. 

Une présence humaine, encore une fois, qui secoue nos certitudes, nous oblige à douter de notre propension à croire que nous sommes uniques dans le monde du vivant. Surtout un regard singulier sur la différence et la diversité. Je pense plutôt que cette romancière réussit toujours à remettre en question le rôle que l’on veut bien s’attribuer dans la chaîne du vivant. Plus, je dirais qu’Anne Catherine Bomann m’a fait aimer les pieuvres et toutes les Rosa de la mer. Elle m’a permis d’oublier l’image du monstre aux longs tentacules qu’on a trop souvent véhiculé dans la littérature et le cinéma. 

 

BOMANN ANNE CATHERINE : «L’aquarium», Éditions La Peuplade, Montréal, 2026, 296 pages, 31,95 $.

 https://www.leslibraires.ca/livres/l-aquarium-9782925416838