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lundi 25 mai 2026

LE PRÉCIEUX PARADIS DE MONIQUE PROULX

JE NE SAIS trop comment aborder «Le bien ne fait pas de bruit», le plus récent roman de Monique Proulx? Comment cerner la beauté de cette écriture, de cet univers impressionniste et plein de ravissement? Une œuvre dédiée à Berthe Simard, l’amie et la confidente de Gabrielle Roy, celle qui l’attendait à Petite-Rivière-Saint-François, quand arrivait l’apaisement du début de juin. Un hommage à cette femme humble et fidèle qui aura été une présence précieuse pour l’écrivaine que l’on connaît. Monique Proulx était fascinée par sa manière d’être dans l’ombre de sa célèbre voisine. Elle l’a croisée lors d’une résidence dans le chalet de madame Roy et allait la voir en été, a-t-elle confié à l’animatrice Marie-Louise Arseneault. C’est ce lien qui soude Flora et Margaret Myre qui s’étourdit dans le monde de la littérature avant de se poser auprès de son amie qui l’attend et qui l’aime pour ce qu’elle est.

 

Flora est subjuguée par son coin de pays, le domaine de ses ancêtres. La forêt, le mont Venteux au loin, le grand lac et toutes ses ramifications. Elle travaille comme «un gars» aux côtés de son père, s’occupe de la maison et des siens, attentive à tout ce qui l’entoure, particulièrement aux animaux sauvages qui viennent la visiter. Le chevreuil toujours un peu méfiant, le renard qui ne dit jamais non à un morceau de jambon et les nombreuses bêtes qui habitent la montagne et qui se font discrètes la plupart du temps.

Dans ce lieu marqué par les gestes de sa famille, apprivoisé par trois générations d’hommes et de femmes sur ce coin de terre, Flora vit dans toutes les dimensions de son être et de son esprit. 

Elle est la suite du monde dans une existence pleine de tâches qui apaisent le corps et l’âme. Elle aime cet endroit dans tous les moments du jour et des saisons. Elle se sait utile dans le matin, quand elle s’occupe des Hortense, les poules qui fournissent les œufs à la maisonnée. Et il y a sa sœur Evelyne, avalée par la maladie, cloîtrée dans son corps et sa douleur. 

Je n’ai pu m’empêcher de songer au magnifique ouvrage de Gabrielle Roy où Éveline, son personnage, rêve de l’ailleurs et part visiter son frère en Californie après toute une vie de privations. Un émerveillement que ce long voyage en autobus. 

Évelyne s’échappe de sa prison par les médias et se réfugie dans un espace bien à elle.

 

«À l’intérieur, la chambre d’Evelyne est presque une maison dans la maison. L’air frais y entre par la grande fenêtre toujours ouverte, mais tout le reste appartient à l’univers renfermé de la télévision, de la radio, des journaux. Si Flora ne venait pas s’asseoir avec elle trois fois par jour pour lui apporter de la nourriture et des médicaments et lui rappeler que des êtres réels l’entourent, Dieu sait dans quelle fissure parallèle du monde sa sœur disparaîtrait.» (p.15)

 

Et la vie pourrait continuer ainsi pour Flora, un jour prenant la place de l’autre, une corvée se glissant dans un rire, avec les poules, les repas, les travaux dans le potager et la rencontre des bêtes de la forêt qui s’approchent vers elle pour une incroyable reconnaissance.

 

BOUSCULADE

 

Margaret Myre s'impose dans la vie de Flora, une grande écrivaine devant qui «le monde entier se roule». Elle achète un chalet, celui que Flora préfère et qu’elle aurait aimé habiter. 

Plus rien ne sera pareil dorénavant, surtout pendant les étés où l’auteure oublie les frivolités de la ville et ses lecteurs pour se réfugier dans le calme, se coltailler avec des personnages qui la hantent et surtout laisser parler «la petite voix» qui résonne en elle. Flora attend son amie comme le printemps et est toujours là pour lui tendre la main. 

On le sait, Gabrielle Roy n’était guère portée sur les travaux domestiques et, pendant toute sa vie, elle en fait en sorte qu’il y ait quelqu’un pour s’occuper de ces choses. Flora ne demande que ça avec sa douceur et son cœur gros comme le monde.

Le déclic s’est fait dès les premiers instants entre elle et Margaret. Pas besoin de grandes réflexions qui tourmentent les philosophes et les écrivains qui retournent les mots pour surprendre une autre réalité. Être là, dans la beauté du moment, suffisent à Flora et Margaret. 

La nature est généreuse de grâce, de merveilles et de lieux qui vous font croire à l’harmonie et à l’apaisement. Surtout à la compassion des hommes et des femmes malgré les guerres et les haines qui font frissonner la planète. 

 

«Cette aisance entre elles, c’est comme une brise tiède, c’est comme un bon chien qui vient se blottir contre les genoux, on ne sait pas comment on a mérité ça et on en profite sans avoir envie de le savoir. Et Flora voit soudain clairement : ce que Margaret lui trouve, c’est cette connivence mystérieuse qui goûte le miel, et qui ne vient ni de l’une ni de l’autre, qui n’appartient à personne mais qui surgit du duo désaccordé qu’elles forment. Comment expliquer ça à quiconque, à Evelyne, par exemple.» (p.53)

 

Les deux «se comprennent» même si elles vivent dans des mondes différents. Et peut-être qu’elles sont des «sœurs jumelles» quand on y pense. 

Margaret se penche sur les phrases comme Flora le fait dans son potager. Les deux connaissent des fulgurances. Flora s’ouvre tout naturellement à la beauté qui l’entoure, avec Margaret, qui a besoin de ce havre de paix et de silence pour trouver la juste expression. Les deux femmes partagent leurs jours, la douceur de l’été qui leur permet alors de devenir des complices sans recourir à la parole. Elles se satisfont d’être là, conscientes des heures qu’elles dégustent comme une tisane odorante. 

 

LA VIE

 

Tout doucement, le temps file et la vie apporte son lot de bonheurs et d’épreuves. Le lieu est convoité par des gens d’affaires qui aimeraient attirer les touristes et faire du paradis de Flora et de Margaret un centre de plein air et de ressourcement. Le clan résiste, mais comment protéger un éden que tout le monde désire?

Un thème récurrent dans l’œuvre de Monique Proulx. 

La maison familiale deviendra un musée où Flora ne met jamais les pieds. Elle s’acclimate comme elle l’a toujours fait, même si elle a l’impression d’être souvent la seule de son espèce. Elle peut compter sur la beauté du lieu et ses bêtes qui viendront la saluer. Et il y a «ces étés qui chantent» quand Margaret s’installe pour quelques mois et qu’elles peuvent se voir tous les jours. 

Flora se retrouvera bien isolée après la mort d’Evelyne, qui reste présente dans son esprit et ne manque jamais de la semoncer et de dénoncer sa naïveté, par Rosario, son neveu, le fils qu’elle n’aura jamais et qui la dépossède de la petite maison, son unique bien. Les doux, les contemplatifs sont toujours les victimes des ratoureux qui tentent par tous les moyens d’exploiter la beauté du monde et d’en tirer profit. 

La vie est certainement un long apprentissage où il faut se dépouiller de tout ce qui nous attire et nous capte pendant des années. Même de sa propre histoire qui se retrouve dans les romans de Margaret. Peut-être que les écrivains et écrivaines sont les plus terribles prédateurs.

 

«Et toute l’heure suivante, tandis que le soleil s’empare de l’espace, que les chardonnerets font la fête et la guerre aux mangeoires et que l’été grésille au sommet de sa forme, elles parlent de la mort. Elles en parlent avec des mots délicats, respectueux, pour ne pas la réveiller, pour ne pas la malmener ou lui donner des idées de vengeance. À vrai dire, ce sont les en-allés qu’elles évoquent, ceux qui l’ont regardée dans les yeux assez longtemps pour la reconnaître. Il y en a maintenant tellement, tout un peuple clandestin qui continue de vivre accroché à leur cœur, à leur mémoire, mais où s’en iront-ils tous quand elles-mêmes perdront leur cœur et leur mémoire?...» (p.183)

 

Un roman magnifique qui nous entraîne dans la beauté du monde malgré les épreuves et les malheurs qui marquent les jours. Flora connaîtra de grandes douleurs : la mort de Margaret et le constat qu’elle n’aura jamais rien qui lui appartienne. Mais qu’importe, elle n’a qu’à se tourner vers le ciel pour se rassurer.

 

«Elle sent qu’il y a un choix à faire, maintenant, un choix absolument crucial, qu’elle ne peut en aucun cas repousser, dont le reste de sa vie dépend. Ou elle s’abandonne à la détresse, complètement, et alors à jamais le noir l’accompagne dans ses faits et gestes, le noir baigne le moindre recoin de son âme même sous le soleil le reste de ses jours. Ou alors, ou alors. Elle lève la tête, regarde le ciel comme elle le fait si souvent. Parfois incendiaire comme maintenant ou chargé d’ombres, parfois bleu sans histoires ou noir piqueté d’étoiles, toujours là. Elle le voit tout à coup pour ce qu’il est vraiment. Un toit, un toit infini, infiniment hospitalier, déployé au-dessus d’elle au-dessus de tout en protection souveraine, qui permet à l’herbe au moustique au lac au chevreuil à la vie de respirer jusqu’à la fin. Qu’a-t-elle besoin d’autre chose?» (p.263)

 

Ce qui importe, c’est d’ouvrir les yeux dans le matin, de regarder autour de soi pour ressentir la beauté qui s’étend partout et en soi, pour être conscient de l’immense privilège d’être vivant dans un recoin du paradis. 

Monique Proulx aspire encore une fois à la paix et à la sérénité malgré les tensions du monde et les dangers que l’humanité constitue pour la planète. Une écriture ample, belle de toutes les surprises où Flora devient témoin de ce qui porte tous les êtres autour de soi. Une leçon d’être dans la splendeur de l’univers. Un roman magique qui chante et enchante.

 

PROULX MONIQUE : «Le bien ne fait pas de bruit», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 272 pages, 27,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/bien-fait-pas-bruit-4149.html

jeudi 14 mai 2026

LA RÉALITÉ DES ÉCRIVAINS VIEILLISSANTS

LES ÉCRIVAINES ET LES ÉCRIVAINS vivent des situations dont on ne parle jamais. Ils sont des milliers à expédier un manuscrit à un éditeur et très peu ont la chance de voir leur travail devenir un livre. En sachant qu’il y a plus de 200 maisons d’édition au Québec, imaginez le nombre d’hommes et de femmes qui souhaitent avoir leur nom sur la page couverture d’un ouvrage. Un nombre effarant de textes se retrouve sur la table des directeurs littéraires. Certainement plus de 100000 manuscrits par année dans tous les genres connus. C’est-à-dire que des milliers d’auteurs attendent un appel, espèrent recevoir un message qui leur ouvrira les grandes portes du monde de la littérature. Tous veulent vivre cet instant magique où l’on apprend que son travail deviendra un livre qui aura sa place dans les librairies et que les gens pourront se procurer. Et la célébrité avec ça, peut-être, si on a du génie. Un moment qui peut changer une existence. Du temps de ma jeunesse, les éditeurs avaient la gentillesse de nous répondre. Ce n’est plus tellement le cas. Maintenant, on vous prévient. Pas de réaction en cas de refus. Au bout de trois mois, si rien ne s’est produit, votre chien est mort. Des jours d’espérance, de silence où l’auteur passe de la joie d’avoir terminé un manuscrit à la déception. Des milliers à soupirer dans l’antichambre des éditeurs. C’est pire que d’attendre dix heures à l’urgence. Parce que dans le système hospitalier, on finit par s’occuper de vous et il y a toujours un médecin qui va vous recevoir.

 

Nathalie Fredette, dans «Nue devant des fantômes», nous entraîne dans ce drôle d’univers, celui des efforts qu’une écrivaine fait pour arriver à retenir l’attention d’un éditeur. Son titre plutôt étrange vient d’une missive de Franz Kafka où il mentionnait «qu’écrire des lettres, c’est se mettre nu devant des fantômes». Tout dire, ne rien cacher et se livrer à un proche ou un inconnu dans un billet, une confidence ou un appel. Prendre le temps d’écrire à un ami ou à un éditeur en devenant un peu un autre, en jouant un rôle en quelque sorte. 

 

«Ces lettres imaginaires adressées à des éditeurs fantômes font état de ma déconvenue, relatent mes errements dans l’épais brouillard, racontent mes “incursions dans le néant”, pour citer encore Woolf. Puissent-elles rappeler 

 toutes les plumes inspirées que la soumission d’un manuscrit ne doit pas faire perdre de vue la mission : écrire vaille que vaille, même en vain, si tel est le désir.» (p.11)

 

C’était facile avec Victor-Lévy Beaulieu et André Vanasse. Juste une petite note. Pas besoin de présentation, d’analyser mon manuscrit, de devenir un auteur qui se déguise en chroniqueur pour louanger mon travail. J’expédiais mon texte avec une phrase du genre : «Voici mon dernier, j’espère que ça va aller.» Et je recevais une réponse une semaine plus tard. Quand Victor-Lévy disait que «c’était du bel ouvrage», je savais qu’il n’y avait pas grand-chose à changer. C’était autre chose avec André. Il me demandait souvent de retravailler un paragraphe, me questionnait sur un personnage ou encore sur la chute d’un chapitre. Je retroussais mes manches pour revoir le passage litigieux et nous finissions par nous entendre. Je mentionnais dans une chronique où je rends hommage à André après son décès, de l’incroyable échange de lettres et de commentaires qui a marqué la rédaction de mon roman «Le voyage d’Ulysse». C’est unique, de quoi faire des envieux. Sans lui, mon épopée ne serait jamais devenue ce qu’elle est.

Et me voilà maintenant orphelin, sans éditeur, un itinérant qui doit tendre la main après avoir placé une dernière virgule dans son manuscrit. Je me sens comme le quêteux de mon enfance qui cognait à toutes les portes de la paroisse pour recevoir quelques sous. Et il y a cette présentation obligatoire. J’y arrive mal. J’ai l’impression d’écrire une fiction quand je me mets à la tâche. C’est peut-être le réflexe du chroniqueur qui fait surface. 

Je déteste cet exercice. Comme s’il fallait devenir un spécialiste de soi en offrant son ouvrage. Je me sens alors comme un encanteur qui tente de vendre un cheval borgne. Qui suis-je pour parler de moi?

 

TENTATIVES

 

Nathalie Fredette écrit des missives élaborées à des éditeurs fictifs du Québec. Il y a des indices et je me suis amusé à deviner les maisons qu’elle vise malgré le maquillage. Et à des directeurs étrangers dans la dernière partie du roman, comme si elle désespérait de retenir l’attention d’un Québécois. 

Des lettres plutôt longues, assez pour rebuter un éditeur qui se bat avec le temps et qui ne lit jamais plus de vingt pages d’un texte. Ce n’est pas une lecture, mais un tri qu’effectue un éditeur d’abord. Je ne pense pas qu’une telle lettre, dans la réalité, réussirait à émouvoir un grand manitou de la littérature. 

Madame Fredette a publié plusieurs ouvrages pour la jeunesse et quelques titres pour les adultes. Ça devrait ouvrir des portes, mais on se rend compte que le passé ou la bibliographie n’impressionne plus les «faiseurs de livres» et que ça peut se retourner contre vous. C’est même un terrible handicap que de posséder plus de passé dans son aventure littéraire que de futur. 

Je connais nombre d’écrivains qui ont une œuvre derrière eux et qui n’arrivent plus à retenir l’attention d’un éditeur. Certains ont renoncé. Inutile de se battre contre l’âgisme ou le temps. Il n’y a plus guère de place pour les auteurs de 70 ans et plus à moins d’être une vedette comme Monsieur Archambault. C’est pourquoi je le vénère et l’admire. Il a su déjouer la vieillesse.

Madame Fredette a des contacts, ses anciens éditeurs, et c’est vers eux qu’elle se tourne d’abord. Elle se bute au silence. Je connais cette impression d’être un produit que l’on enlève des tablettes parce que la date de péremption est passée. La terrible sensation de se sentir en dehors du monde, de ne plus avoir sa place et d’être de trop. Le pire : de ne plus être vivant et d’être juste bon pour le CHSLD. 

 

«Ces lignes soulignent simplement combien un écrivain s’accroche aux mots qui lui sont envoyés, même aux plus banals, courts, convenus, entendus, évidents, désolants… Combien il s’accroche à “cette désespérante réponse toute faite dans laquelle on cherche le mot encourageant” qui fait oublier la suite, c’est-à-dire l’essentiel : votre manuscrit ne nous intéresse pas. D’où l’importance de répondre, comme tu l’as bien saisi! Éditeurs, manifestez-vous, même brièvement! Un mot de vous fait toute la différence! Il encouragera des vocations ou les étouffera. Il sauvera des vies ou y mettra fin.» (p.61)

 

C’est le drame de l’écrivain et de l’écrivaine qui migrent vers «l’âge d’or». Être rejeté du monde, ignoré et surtout se sentir vétuste et d’une autre époque.

 

FRÉNÉSIE

 

Nathalie Fredette y va avec une belle frénésie et une énergie jubilatoire. Elle plaide pour son recueil de nouvelles, pour garder sa petite place dans la confrérie des écrivains et des écrivaines. Elle avoue qu’elle n’est pas du côté de la mode ou de la tendance du jour. On le sait, ce qui importe maintenant, c’est «l'ego» de l’écrivain. Tous ceux et celles qui ont droit à quelques minutes de gloire à la radio ou à la télévision doivent être «des égos». On oublie alors le livre, cet objet obsolète, pour s’attarder au vécu de l’auteur ou de «l’auteurisse». C’est l’homme ou la femme que l’on vend. Une marchandise comme une autre. Une autobiographie de préférence ou encore un auteur qui avoue candidement qu’il s’est «autofictionné» pour faire vrai. Voilà, tout est dit. C’est du réel, c’est du concret, pas de la fiction ou de l’imaginaire. Auteurs, avouez tout et inventez-vous une biographie!

Bien sûr, il y a des exceptions. 


«Nue devant des fantômes» est un magnifique plaidoyer pour la littérature. Celle qui dérange, qui interpelle, qui ébranle et qui fait que l’on respire un peu différemment après avoir suivi un écrivain dans son aventure. Avec beaucoup d’humour, madame Fredette parle de son amour de la lecture, des écrivains et écrivaines qui la nourrissent et lui donnent la force d’espérer. J’ai goûté particulièrement sa missive à un éditeur afghan. Magnifique! Sa signature surtout.

 

«Allah est grand. Moi, petite et grosse.» (p.129)

 

Toujours est-il que Nathalie Fredette met le doigt sur une situation que l’on peut déplorer ou ignorer. Que deviennent les écrits des écrivains qui vieillissent ou prennent de l’âge et que l’on repousse dans une sorte de purgatoire quand ils n’ont pas la sagesse de se taire. 

L'écrivaine bouscule la dictature des best-sellers et du succès qui fait courir les foules dans les salons du livre. Faut-il se droguer, avoir vécu l’itinérance, avoir été séquestrée par des talibans ou encore avoir gravi l’Everest à reculons pour trouver sa place dans les fabriques de livres?

Bien sûr, il y a toujours des éditeurs sérieux qui aiment les textes et les véritables écrivains et écrivaines. Nous n’avons qu’à lire le dernier roman de Monique Proulx, «Le bien ne fait pas de bruit» pour être rassurés. Un ouvrage magnifique qui nous permet de nous risquer tout doucement dans la beauté et l’émerveillement du monde et nous fait oublier les récits jetables.

 

FREDETTE NATHALIE : «Nue devant des fantômes», Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2026, 144 p., 26,95 $

 

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/728/nue-devant-des-fantomes

jeudi 7 mai 2026

PASCAL ASSATHIANY S’EST FAIT UNE PLACE

PASCAL ASSATHIANY est un nom connu dans le monde de la littérature québécoise. L’homme a effectué un parcours singulier et Yanick Villedieu a choisi de le raconter dans «Pascal Assathiany, une vie de livres». Le grand-père de Pascal, Sossipatré Assathiany, était un politicien géorgien qui a dû fuir son pays pour se réfugier en Suisse. Son père, Roland, a fait carrière à Paris où est né Pascal. Sa mère, une Bretonne nommée Thérèse Bolo militait dans les groupes sociaux. Le jeune Pascal aura été un étudiant plus ou moins attentif, un lecteur fasciné surtout par l’ailleurs et les voyages. Il aboutira au Québec en 1967 et travaillera au Pavillon de la France pendant l’exposition universelle. Il rentre dans son pays à la fin de la fête pour repartir explorer le monde. Il était alors possible d’aller un peu partout sans danger, ce qui n’est plus le cas. Les pays étaient beaucoup plus ouverts et accueillants dans les années 60 que maintenant. Il revient au Québec en 1968 et trouve un emploi comme manutentionnaire à la librairie Leméac située sur la rue Laurier. Fait amusant, ce sera la première librairie que je fréquenterai assidûment en arrivant à Montréal. Chose certaine, je me sentais alors plus étranger que ce jeune Français avide de tout voir du grand Montréal.

 

Pascal Assathiany ne travaille pas chez Leméac par goût. Il voulait seulement gagner des sous pour repartir explorer le monde. Ce sera son premier contact avec l’univers du livre. Tout s’enchaînera par la suite. Il deviendra libraire à la Place Ville-Marie, un endroit qui attire des lecteurs et des gens importants du milieu littéraire montréalais.

 

«“C’était une librairie d’intellectuels. Dans une certaine mesure, elle prenait le relais de la fameuse Librairie Tranquille, alors en perte de vitesse”, se souvient-il. Fondée en 1948 par le jeune Henri Tranquille, qui “s’oppose ouvertement à la censure du clergé catholique”, cette librairie va être “à l’avant-garde de la production littéraire et artistique”, note le Centre d’histoire de Montréal dans un article publié dans Le journal de Montréal en 2020. C’est par exemple à cette enseigne qu’on se procure le manifeste du Refus global. C’est aussi à la Librairie Tranquille que les artistes et les écrivains se retrouvent dans les années 1950 et au début des années 1960.» (p.53)

 

Pascal Assathiany y croisera des écrivains qui deviendront des incontournables. Louis-Philippe Hébert, Michel Tremblay, André Brassard, Michel Beaulieu, Louis Geoffrey, Jean-Marie Poupart, Victor-Lévy Beaulieu, André Major, Claire Martin et Yvette Naubert. 

Il ne quittera plus le monde du livre, s’intéressant d’abord à la diffusion et à l’édition par la suite qui prendra toute la place. Il rencontre Sylvie Tard et c’est l’amour. Les deux partagent une passion pour les voyages et les découvertes. Ça semble le but du couple, partir pout voir tous les pays.

 

«Le sommaire du premier carnet de voyage permet de suivre les pérégrinations du couple. Il se lit comme suit : Belgique, Allemagne, Suisse, Italie, Yougoslavie, Grèce, Turquie, Iran, Afghanistan, mais… pas le Pakistan. En cette fin de 1971, il est en effet impossible d’entrer au Pakistan et encore plus d’entrer en Inde : la troisième guerre indo-pakistanaise vient d’éclater, guerre qui mènera à l’indépendance du Pakistan oriental, qui sera désormais connu sous le nom de Bangladesh.» (p.65)

 

Sylvie rentre au Québec et Pascal continue son périple en Amérique du Sud, séjourne au Chili pendant que Salvador Allende entreprend de transformer le pays. Il est fasciné par les réformes, enthousiasmé par tout ce qui s’y passe, découvre la musique et les chants révolutionnaires qu’il diffusera à son retour au Québec. 

Le voyageur aime particulièrement les publications des Éditions du Seuil. Il lit Roland Barthes, Edgar Morin, Günter Grass, Gabriel Garcia Marquez, Anne Hébert et Jacques Godbout. 

 

DIMEDIA

 

Il fondera Dimedia, qui diffusera les publications du Seuil d’abord et plusieurs autres maisons. Un nombre important d’éditeurs québécois y trouveront un lieu et une manière de rendre accessibles leurs nouveautés. Ce sera le début de la grande aventure. Pascal Assathiany fait son entrée au Boréal qui a fait sa marque en vulgarisant l’histoire de la Nouvelle France. 

Une entreprise que dirige Denis Vaugeois. 

La petite maison se modernise et devient un éditeur qui s’imposera dans différents genres littéraires. Pascal sillonne le Québec pour diffuser ses livres, prendre contact avec les libraires et les journalistes de toutes les régions. C’est là que je l’ai croisé pour la première fois. Il est débarqué au journal Le Quotidien avec une boîte de livres. Une rencontre fort sympathique et surtout de bien belles heures pour le lecteur que j’étais. 

Comme journaliste, j’ai commencé alors à faire des chroniques et des critiques sur les livres français. Rapidement, cependant, je me suis tourné vers les écrivains du Québec. Après tout, Le Quotidien se nourrissait des événements et des préoccupations qui touchaient les gens de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Pourquoi ce serait différent en culture et en littérature? C’est là que j’ai fait place aux écrivains de la région et du Québec. Des jeunes qui voulaient faire leur marque. Je pense à Alain Gagnon, Gil Bluteau, Gilbert Langevin, Paul-Marie Lapointe et bien d’autres. 

 

FRANCE

 

Pascal Assathiany fera un retour en France pour œuvrer au Seuil, comme directeur commercial. Un séjour de deux ans où il aura du mal à s’adapter à la manière française, étant devenu américain dans ses façons de voir et d’agir. Il y apprendra cependant le métier d’éditeur et reviendra au Québec pour s’y installer définitivement. 

 

«Au début de la décennie 1980, les Éditions du Boréal Express vivent donc une transformation en profondeur — une mutation — sous l’impulsion du duo Del Busso — Assathiany.» (p.109)

 

La publication de «La détresse et l’enchantement» de Gabrielle Roy marquera un tournant dans la vie de ce jeune homme plein d’idées. Un succès de librairie et un bijou d’édition. L’entreprise prend son élan, et Pascal Assathiany en deviendra rapidement le directeur général. Il en fera la maison d’édition la plus importante de l’époque, travaillera à diversifier ses ouvrages et surtout à accompagner ses écrivains et à les diffuser. Cela ne l’empêchera pas de tisser des liens avec des éditeurs canadiens-anglais et de publier des traductions. 

 

«Fort occupé comme nouveau directeur du Boréal, Pascal Assathiany ne néglige pas pour autant ses responsabilités de représentant des Éditions du Seuil. Il s’active — s’hyperactive serait un mot plus juste — comme il sait et saura toujours le faire. On le voit (entre autres voyages d’affaires) aux salons du livre de Paris et de Bologne. À Washington, à Las Vegas, à New York et à Los Angeles pour les congrès de l’American Booksellers Association. À Francfort pour la mondialement connue et tout aussi mondialement courue foire du livre. À Lyon pour les Entretiens Jacques-Cartier. À New York, encore, avec l’un des grands agents littéraires américains, Georges Borchardt, représentant aux États-Unis de plusieurs éditeurs français, dont le Seuil.» (p.128)

 

On l’aura compris, suivre le parcours de Pascal Assathiany, c’est vivre l’évolution de l’édition au Québec depuis les années 60. Le développement et la diversification de notre littérature avec ses écrivains et écrivaines reconnus, ses réussites ici comme à l’international. Et cela autant dans les domaines de la fiction, l’histoire, le récit et l’essai. 

Gérard Bouchard y publiera des ouvrages importants et des romans qui en étonneront plusieurs, dont «Mistouk», qui connaîtra un beau succès. Son dernier titre, «Terre des humbles», marquera une forme d’apothéose pour l’historien et sociologue. 

L’entreprise de sa vie. 

Des biographies aussi qui seront des modèles : Gabrielle Roy, Anne Hébert et Gaston Miron, de grandes figures de notre littérature.

Une vie bien remplie pour le jeune Français qui mènera des revendications auprès des instances gouvernementales pour défendre et protéger le livre, la littérature et sa place dans les milieux scolaires au Québec. Il sera de tous les combats, un artisan incontournable de la présence du Québec au Salon du livre de Paris en 1999, un moment unique pour les écrivains et écrivaines d’ici.

 

«Le contrat à durée littéraire, estime Pascal Assathiany, c’est encore la meilleure façon d’assurer non seulement la stabilité des maisons d’édition, mais aussi la pérennité des œuvres. C’est une entente qui est donc bonne pour les deux parties, dans la mesure évidemment où l’éditeur fait bien son travail. Autrement dit, assume ce qui constitue la quatrième partie de son rôle, celle de garantir l’exploitation du livre et de son existence dans le temps.» (p.308)

 

Il priorisait le «long terme», restant fidèle à ses auteurs, ce qui ne se fait plus guère de nos jours. Il développera une véritable institution en publiant des noms importants. Je signale Monique Proulx, Serge Bouchard, Dany Laferrière, Gilles Vigneault et Gilles Archambault. 

Yannick Villedieu dresse un portrait fort sympathique de l’homme, de l’éditeur et de sa personnalité attachante. Il aura marqué le Québec et la littérature d’ici en faisant connaître des dizaines d’écrivains partout dans le monde. Une biographie passionnante pour ceux et celles qui s’intéressent aux livres et aux écrivains. Toute simple et facile à lire. Un bel ouvrage, quoi.

 

VILLEDIEU YANICK : «Pascal Assathiany, une vie de livres», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 372 pages, 34,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/pascal-assathiany-une-vie-livres-4189.html

jeudi 30 avril 2026

CATHERINE DORION SONNE LES CLOCHES

LA SITUATION dans le monde inquiète. Des gouvernements autoritaires prennent le pouvoir partout et le climat politique aux États-Unis ne cesse de se dégrader. Les décisions de Donald Trump mettent la démocratie en danger en Amérique et aussi en Europe. On parle du retour du fascisme. Est-ce fabulation ou vérité? Qu’en est-il et quelles leçons tirées du passé et des tragédies qui ont marqué le siècle dernier, entre autres? Catherine Dorion, dans «Le courage et la joie — traverser la tempête fasciste sans perdre le nord», tente de juguler ses inquiétudes et ses angoisses devant une situation mondiale qui s’envenime de jour en jour. Sommes-nous à la veille de basculer dans des régimes totalitaires, racistes et anti-immigrants? Sommes-nous à l’abri, dans nos sociétés démocratiques? Les bases de nos systèmes politiques sont-elles assez solides pour résister à ces dérapages? Qui va arrêter Donald Trump dans ses désirs de s’approprier toutes les richesses et de régenter la planète?

 

Catherine Dorion, l’ex-députée de Québec solidaire, nous entraîne dans une réflexion nécessaire et, surtout, s’attarde à l’actualité, regarde en arrière, particulièrement du côté de l’Allemagne, alors qu’Adolph Hitler prend le pouvoir dans les années trente avec toutes les dérives et les horreurs qui ont marqué cette période.

L’Union soviétique n’était pas en reste avec Josef Staline, qui a éliminé des dizaines de millions de personnes et d’opposants pour installer sa démence. Le plus récent roman de Jean Bédard : «Le dernier siècle avant l’aube» nous plonge dans cette époque trouble qui semble vouloir se répéter. 

Tous les indices sont là

Et que fait Donald avec ses décrets, bafouant les chambres démocratiques de son pays en mettant à mal toutes les ententes signées, particulièrement avec le Canada et le Mexique, pourchassant les immigrants et en déclarant la guerre à l’Iran? Faut-il prendre au sérieux ses menaces d’annexer le Groenland et de faire du Canada une excroissance des États-Unis? Sommes-nous en train de glisser vers la pensée unique où les libertés individuelles seront celles d’un groupe de milliardaires?

 

«Depuis le 20 janvier 2025, date de la seconde investiture de Donald Trump à titre de président des États-Unis d’Amérique, cette fameuse phrase de Gramsci me tourne dans la tête comme un ver d’oreille : “Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres.” 

Des personnalités autoritaires se hissent au pouvoir un peu partout en Occident, la corruption remplace la loi, les discours de haine et de colère se multiplient, le fascisme redevient actuel, les bruits de bottes résonnent de plus en plus distinctement, et comment réagissent les citoyens ordinaires que nous sommes? Nous vaquons à nos occupations. Nous assistons à la montée de l’anxiété en nous et autour de nous, et nous nous y habituons. La culture, l’empathie et l’amour de la liberté vacillent au milieu de notre vie quotidienne plombée par l’impuissance.» (p.12)

 

Les changements climatiques et les catastrophes qui se répètent au fil des saisons ne font rien pour nous rassurer. Tornades, ouragans, feux de forêt, déluges, canicules mortelles et réchauffement de la planète avec la fonte des glaciers. La Terre hoquette pendant que les pays occidentaux investissent dans les armes et l’industrie de la guerre. Le Canada, renommé et connu pour son pacifisme, n’a pas résisté à cette obsession. On ne parle plus de la lutte contre les gaz à effet de serre et, plus que jamais, on exploite les énergies fossiles. Des segments de population ont de plus en plus de mal à se nourrir et à trouver un endroit où se loger. Résultats : le nombre de réfugiés se multiplie à une vitesse effarante. (120 millions d’hommes, de femmes et d’enfants dans le monde cherchent un lieu où vivre.) Les itinérants prolifèrent au Québec. Il y aurait plus de 12000 sans-abri dans la Belle Province. Sans compter les gestes désespérés des esprits fragiles qui recourent à la violence, aux armes pour se livrer à des massacres. Arrestations, déportations, expulsions et internement dans des prisons insalubres, camps de réfugiés se multiplient. 

Comment est-ce possible? Tolérable!

 

ACTION

 

Catherine Dorion, devant l’actualité qui est devenue un feuilleton signé Donald Trump, tente de comprendre la situation pour calmer ses angoisses. Que faire pour contrer les despotes qui s’imposent partout? Elle entend combattre le déni de ses contemporains, peut-être le pire danger qui nous guette.

L’histoire récente devrait servir à nous prémunir contre les dérives de notre univers médiatisé, des réseaux sociaux qui sont les tremplins des nouveaux prophètes qui ne cessent de miner les pouvoirs politiques et sèment le chaos en répandant fausses nouvelles et propos d’une virulence inquiétante. Et que dire de l’arrivée de l’intelligence artificielle qui vient à la rescousse des gourous et des faiseurs de discorde? Le vrai et le faux se mélangent dans un écheveau de plus en plus difficile à démêler. Nous nous enfonçons dans un monde où le réel et la fiction ne font plus qu’un.

 

«J’ai retrouvé Nico dans le salon pour reprendre notre conversation. Il a commencé par observer, sans en être fier, qu’en tant que Blancs cis hétéros de la classe moyenne, nous serions plutôt safe, quoique malheureux, sous un éventuel règne technofasciste. Prise d’une logorrhée un peu survoltée, je lui ai objecté que quand la démocratie s’effondre, les artistes, les professeurs et les intellectuels qui ont tenté de la protéger sont toujours parmi les premières victimes du grand ménage social des autocrates.» (p.22)

 

Catherine Dorion ne se contente pas de discuter avec son chum après avoir dit bonsoir à ses filles. Elle lit, s’informe et décide d’écrire, pour se rassurer, pour ne pas baisser les bras surtout. Réfléchir, se pencher sur des faits historiques, démasquer les slogans et les propos qui inondent les médias, s’attarder à des affirmations inquiétantes et irresponsables touchant les immigrants ou qui ciblent des segments particuliers de notre société. Expliquer, comprendre, chercher l’espoir ou fermer les yeux en attendant de devenir sujet de Donald Trump. 

Voilà la grande question!

Madame Dorion s’est même rendue à Washington lors de la première investiture de Donald Trump, et ce qu’elle a vu et entendu la laisse sans voix.

 

«Le 14 juin 1946, Dieu a regardé le paradis qu’il avait créé et il a dit : j’ai besoin d’un gardien. Dieu nous a ainsi donné Trump. Dieu a dit : j’ai besoin de quelqu’un qui se lèvera avant l’aube, réparera ce pays, travaillera toute la journée, combattra les marxistes, prendra son repas, puis retournera au Bureau ovale jusqu’à minuit pour discuter avec les chefs d’État. Dieu nous a ainsi donné Trump. J’ai besoin de quelqu’un qui a de bons bras, assez rude pour combattre l’État profond, mais assez doux pour raccompagner ses petits-enfants. Quelqu’un qui peut déjouer les conventions, domestiquer les acariâtres Forums économiques mondiaux, rentrer à la maison avec appétit, en attendant que la Première Dame ait terminé son goûter avec ses amies, puis leur dire de rentrer sûrement et de revenir bientôt, et ce sincèrement. Dieu nous a ainsi donné Trump.» (p.40)

 

Comment de tels propos sont-ils possibles dans une société dite évoluée? On se croirait replongé dans l’Inquisition, où on massacrait des populations au nom d’un Dieu qui se montre toujours plutôt insensible et indifférent. 

 

ÉCRITURE

 

Catherine Dorion jongle avec les questions que les filles de Mathieu Bélisle posaient à leur père : «Le monde va-t-il brûler?» C’est ce qui a incité l’essayiste à rédiger son magnifique texte : «Une brève histoire de l’espoir. » 

Saurons-nous éviter les pièges que les Allemands ont tolérés lors de la poussée du fascisme et d’Hitler? Comment prévoir les démences d’un Josef Staline ou d’un Nicolae Ceaușescu?

Madame Dorion fera un stage en Yougoslavie, à Ljubljana, à la maison de la littérature où elle pourra rencontrer des gens qui ont connu la dictature, qui pourront peut-être l’apaiser, où elle pourra écrire avec frénésie pour cerner ses peurs et trouver la direction à prendre.

 

«Combien de millions d’humains à travers l’histoire ont mis de côté leur vigilance pour nourrir l’enfer de toute leur énergie en s’abandonnant à un projet grandiose et rassurant? Des projets vraiment très inspirants! Une commune socialiste heureuse dans la jungle! Un Grand Israël magnifique où les Juifs vivront enfin en paix! Une nation allemande ayant retrouvé sa dignité! La dictature heureuse du prolétariat! Une relation amoureuse comme dans les contes de féesMake America Great Again Si le narcissique malfaisant est un trou noir de dépendance à l’adulation, il tire donc directement sa force de ses victimes, sa force n’est en fait que la force de ses victimes.» (p.204)

 

L’essayiste nous raconte les moments qui ont marqué la montée du fascisme en Allemagne, les manœuvres de Josef Staline pour prendre le pouvoir, les manipulations de Vladimir Poutine pour accéder à la présidence en pervertissant les règles. Tout ce que Donald Trump effectue avec sa pléthore de décrets et sa police de l’immigration qui sèment la terreur en procédant à l’arrestation d’hommes, de femmes et d’enfants.

 

RÉSISTER

 

Catherine Dorion continue de créer, de vivre, d’aimer, de partager avec ses proches malgré la pensée unique qui s’impose sur la scène politique. Elle rencontre des êtres exceptionnels en Yougoslavie et rentre au Québec, non pas rassurée face à l’avenir et aux dérives de certains dirigeants, mais confiante qu’il est possible de résister en écrivant, en tendant la main vers les autres pour rire et demeurer une «allumeuse de réverbère». La joie d’être et de parler, ce qu’aucune dictature ne peut enlever aux hommes et aux femmes. Autrement dit, vivre en homme et en femme libre et ne jamais accepter de devenir des sujets obéissants et indifférents, ne jamais baisser la tête et faire comme si tout cela n’existait pas. Il faut résister dans son âme et son corps et garder, surtout, les yeux ouverts.

Un essai vivifiant qui dresse un portrait inquiétant de la situation politique mondiale et des dangers qui nous menacent. En prendre conscience est certainement la première étape à franchir. La lucidité ne s’achète pas chez Cosco ou Walmart. Surtout, ne jamais hésiter à dénoncer les élucubrations des despotes en devenir ou les Hitler du futur. 

Plus que jamais, nous sortir du déni. 

Oui, apprendre à lire et à décoder les gestes et les propos des dirigeants et des risques qu’ils représentent. Séparer le vrai du faux. Tout peut se produire lorsqu’une multitude de médias sociaux pratiquent la désinformation et diffuse la haine des immigrants, quand des gourous s’adoubent et entreprennent de semer le chaos pour faire les louanges du soi et de l’égoïsme, ou encore impose la pensée d’une minorité plus ou moins visible. 

Tout peut arriver, mais tout peut être écarté si l’on décode les propos des élus et des influenceurs, les faussetés que l’on élève au niveau de dogmes et de vérités intemporelles. Catherine Dorion a le courage de la joie dans un univers de mensonges, de manipulations et de fantoches qui ne cherchent que le pouvoir et la richesse. 

Il faut absolument lire cet essai pour comprendre ce que masque le spectacle quotidien de Donald Trump et de ses apôtres qui se multiplient partout sur la planète. Il n’y a pas que la Terre qui est mal en point, mais la pensée et la réflexion claudiquent et il est de plus en plus difficile de démêler la tromperie de la vérité. Les despotes règnent par la confusion, ne l’oublions jamais. 

 

DORION CATHERINE : «Le courage et la joie. Traverser la tempête fasciste sans perdre le nord», Lux Éditeur, Montréal, 2026, 352 p., 28,95 $.

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