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mardi 18 août 2026

LA QUESTION QUI HANTE MIRIAM TOEWS

MIRIAM TOEWSune écrivaine de l’Ouest canadien, est née dans un village mennonite, près de Winnipeg, au Manitoba. Un groupe chrétien et culturel anabaptiste issu de la réforme radicale au XVIe siècle, des gens dont parle souvent Matthew Tétreault dans Tiens ta langue. Ses membres vivent à l’écart de la société et croient que le baptême doit être reçu par des adultes conscients et non pas administré à des enfants. Le postulant est baptisé après une démarche spirituelle sérieuse et personnelle. Les hommes refusent de porter les armes et de participer aux guerres, quelles qu’elles soient. L’église et l’état sont séparés. Une bonne chose. Enfin, tous doivent avoir des vêtements modestes et rejeter la modernité avec ses technologies nouvelles. Ils sont plus de 200000 au Canada, surtout dans les régions rurales, et pratiquent l’agriculture. Je ne sais s’ils sont encore très stricts sur leurs principes, mais c’est un mode de vie rigoureux et certainement contraignant. La mère de l’écrivaine parlait le Plautdietsch dans son enfance, une forme de bas-allemand.

 

Miriam Toews a connu un énorme succès avec Drôle de tendresse, où elle replonge dans sa communauté d’origine, met en scène une adolescente curieuse qui tente de faire son chemin en s’ouvrant au monde. Ce roman a été traduit en plus de vingt langues. Le nombril de la lune, un récit particulièrement original et touchant, a paru chez Boréal. 

L’écrivaine est invitée à participer à une rencontre internationale qui aura lieu à Mexico. On lui demande de produire un texte et de répondre à la question : «Pourquoi j’écris?» C’est une question simple, du moins, en apparence. Ce sujet fait parler les écrivains et écrivaines pendant des heures dans les salons du livre. Miriam Toews va dans toutes les directions et n’arrive pas à cerner vraiment le thème. Ou peut-être qu’elle a trop à dire et que tout se bouscule dans sa tête. 

 

«Je déteste écrire — quelle merde, blablabla. Je m’autodévore. La maison tombe en ruine. Je saigne, je pisse le sang, mes organes, tissus rouge sombre, se débinent — tiens, c’est mon foie, ça? — tels des bouts de melon d’eau en décomposition. Il est dix heures du soir, je porte un pyjama en flanelle orné de minuscules tulipes bleues. La petite G sculpte des chats dans l’argile et me demande si parfois j’ai peur.» (p.14)

 

J’ai vite compris pourquoi elle avait tant de mal à répondre à la directive. Miriam Toews s’est efforcée, depuis son adolescence, de rejeter tous les carcans. C’est épidermique! Elle n’arrive pas à accepter la moindre contrainte. Pourtant, les écrivaines et les écrivains aiment la plupart du temps décrire de long en large le pourquoi et le comment de leur démarche. Tous répètent que c’est nécessaire pour respirer et être debout dans sa vie. J’ai entendu ce genre de confidence tellement souvent lors d’entrevues que j’ai l’impression que certains apprennent ces formules par cœur. Ce n’est pas le cas de la romancière manitobaine. 

 

DIFFICILE

 

Si la question semble banale, on se rend vite compte que ce n’est pas si facile quand l’écrivaine tente d’aller au fond des choses et de ne pas répéter les clichés. Les interrogations les plus anodines sont parfois les plus difficiles. Rien n’est simple parce que Miriam Toews prend la demande au pied de la lettre et qu’elle veut répondre avec franchise et honnêteté. Elle nous entraîne alors dans son inconscient, cet étouffement originel qui la pousse vers la liberté et l’affirmation. Comme si l’écriture comblait un manque d’être chez elle. 

Je ne sais si j’ai raison, mais il me semble qu’il n’y a qu’aux écrivains et écrivaines à qui l’on adresse ce genre de question. J’ai toujours l’impression que les créateurs doivent se justifier. C’est comme si on avait demandé à madame Toews pourquoi elle respirait et qu’elle ne pratiquait pas un vrai métier. 

L’écrivaine est incapable de répéter des formules. Nicole Houde était ce type d’auteure qui avait bien du mal à répondre à ces questions, et c’est pourquoi elle était si nerveuse quand on la sollicitait pour une entrevue en public lors de la parution de l’un de ses ouvrages. 

Elle perdait tous ses moyens.

Madame Toews ne peut discourir sur le sujet sans s’y investir totalement. Pas de compromis, elle plonge dans son existence avec son instinct, son corps et tout son être. C’est son histoire et celle de sa famille qu’elle secoue.

 

«Que représente donc le corridor de mon rêve? Une étroite langue de terre? L’acte d’écrire? Une chose entre la vie et la mort? De la vie, contre la mort — écrire? Une sorte de saillie dans la paroi rocheuse? Une saillie en altitude, juste assez large pour y poser un pied ou une main de petite taille, mais d’où il est facile de tomber. Une saillie défiant la mort?» (p.17)

 

L’écrivaine répond par des questions qui soulèvent d’autres interrogations et ainsi de suite. Comment dire pourquoi on existe et pourquoi on tente de rapiécer sa vie en écrivant? Comme si elle devait justifier son être, ses expériences, ses traumatismes d’enfant, des événements marquants ou encore des bonheurs qui ont fait ce qu’elle est. Et pour être précis, elle devrait parler de son lieu de naissance, de sa communauté pour cerner l’être individuel et social qu’elle est. 

J’en sais quelque chose : je viens de passer des semaines dans les Bibliothèques de Saguenay avec une douzaine de personnes lors d’ateliers où nous avons tenté de circonscrire ce sujet.

L’écrivaine est incapable de faire semblant ou de faire du survol. Surtout, elle ne peut tricher. J’ai l’impression qu’écrire pour elle est une sorte de fatalité et une bouée de sauvetage à laquelle elle s’est accrochée. Son père écrivait, elle écrit et sa fille écrit. 

Elle n’arrivera jamais à satisfaire les organisateurs de la rencontre littéraire. Elle n’ira pas à Mexico pour discuter avec les grands écrivains de maintenant qui peuvent si bien discourir sur le monde et leurs obsessions. N’est pas Dany Laferrière qui veut!

Pourtant, elle répond à cette fameuse question de façon magistrale en plongeant dans la source de son être et celle de sa famille. Elle le sait dans son corps et sa tête. Nous sommes d’un lieu, d’un milieu et d’un moment. Miriam Toews secoue tout ça en elle.

 

«Mes parents croyaient que j’étais “attardée” (le terme qu’ils utilisaient à l’époque). Mais bon, ils m’avaient désirée; ils avaient même prié pour m’avoir. C’était soit la mort, soit moi. Ils m’avaient eue : née de la mort, du désespoir et de six années de supplications adressées au Bon Dieu, pendant la journée la plus chaude de l’histoire de ma petite ville. Je me suis installée chez moi en minuscule Hadès. Aveuglés par la sueur — et les larmes —, ils ne me voyaient pas, ne distinguaient ni les traits de mon visage ni mon sexe. Pourtant, j’étais là avec mon prénom biblique, courroucée, à broyeur du noir.» (p.23)

 

L’auteure nous entraîne dans son enfance comme dans sa réalité de jeune femme et d’adulte. Nous sommes dans une famille dysfonctionnelle comme on dit maintenant. Un père qui s’est enfermé dans le silence et qui s’est suicidé. Une sœur devenue muette elle aussi avant de retrouver la parole pour dire qu’elle allait en finir une fois pour toutes. De quoi traumatiser n’importe qui. Chez les Toews, tous écrivent pour échapper à la fatalité et la mort qui leur souffle dans le cou.

Cette sœur, qui veut emprunter le même sentier que son paternel, sera à l’origine de la carrière de Miriam. Lorsque la jeune femme part en Europe avec un ami, elle lui fait promettre de ne pas commettre le geste ultime. Cette dernière acquiesce pourvu que Miriam lui envoie des missives quotidiennement pour raconter son périple et ses aventures. Et la voilà avec l’immense tâche de tenir la mort à distance avec ses mots.

 

«Ma sœur m’a demandé toutes sortes de choses. De lui écrire des lettres, de l’aider à vivre, de l’aider à mourir, de comprendre, d’essayer de comprendre, de ne plus chercher à comprendre, de la laisser aller, de m’en aller, de revenir, de dresser des listes, de courir à la pharmacie pendant qu’elle saignait dans l’étrange salle de bains tapissée de moquette épaisse de notre ancienne maison sur la grand-route, au beau milieu, en plein cœur (à en croire un panneau d’affichage géant) du continent. Pourquoi aller jusqu’au nombril de l’univers quand j’ai accès à son cœur.» (p.195)

 

Le comité organisateur de la rencontre littéraire n’a pas compris le formidable témoignage de Miriam Toews et sa singularité dans le monde des lettres. Les participants à ce colloque ont raté une extraordinaire occasion en ne la côtoyant pas et surtout en se privant de ses propos. L'auteure écrit pour être dans son âme et son corps. Plus, pour donner peut-être une parole et une présence à son père et à sa sœur, pour ne pas être étouffée par le silence qui hante sa famille. 

Elle devient la voix de sa sœur et de sa mère, qui s’est efforcée jour après jour de garder la tête hors de l’eau. Encore une fois, je pense à Nicole Houde, qui avait tant de mal avec l’ordinaire des choses et qui arrivait à écrire des récits qui vous coupaient le souffle et vous laissaient ébaubi devant tant de douleur. C’était un tremblement d’être à la puissance 9,9 sur l’échelle de l’émotion chaque fois qu’un nouveau roman d’elle paraissait. 

 

FORCE

 

Un récit d’une intensité et d’une originalité remarquables. Miriam Toews jongle avec des pulsions existentielles qui n’entraînent jamais de réponses définitives. Simplement, elle souffle sur l’âme, l’être, l’esprit et la flamme qui garde conscient au milieu d’un monde en ébullition. 

 

«Écrire, c’est la vie? Un meurtre? Un crime? Une tentative d’extorsion? Un enlèvement? Un récit de substitution? Un récit qui se substitue à quoi? Est-ce à la fois la mort et la survie? Écrire, est-ce une forme de suicide? Le silence est-il un substitut raisonnable au substitut qu’est le récit? Lequel est un crime? Lequel est un échec? Et qu’arrive-t-il ensuite? (Fait chiiiiiiiiiiiiiier.)» (p.88)

 

Après autant de questions, il ne reste qu’à se risquer dans des explications qui ne seront jamais précises et définitives. Madame Toews cherche le souffle du vivant et jongle avec les mots et les idées qui font peut-être qu’un humain est un humain. Un récit remarquable, poignant, saisissant qui vous retourne l’esprit et permet de savoir ce qui donne l’élan de vivre et d’être. 

 

TOEWS MIRIAM : Le nombril de la lune, Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 234 pages, 27,95 $.

 https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/nombril-lune-2455.html

jeudi 13 août 2026

LA QUÊTE DE CHRISTIAN GUAY-POLIQUIN

J’IMAGINE QUE ses lecteurs attendaient le nouveau roman de Christian Guay-Poliquin. Disons qu’il s’est fait un peu désirer, puisque Les ombres filantes sont de 2021. Cinq ans pour un ouvrage, c’est à peu près le rythme de cet écrivain. Il faut du temps pour se détacher de sa dernière publication, pour plonger dans une autre aventure et la mener dans toutes ses dimensions. Surtout, tout faire pour ne pas se répéter, même s’il y a des thèmes qu’un auteur ne peut se débarrasser. Un titre intrigant : Le mur. Quand je dis le mur, je pense tout de suite à Berlin, coupée en deux de 1961 à 1989, soit pendant plus de vingt ans. Assez pour faire de ces deux parties de la ville deux entités un peu étrangères malgré une langue commune. Tout comme celui de Berlin, le mur de Guay-Poliquin découpe une cité en deux et la population rêve de l’autre côté. Parce que la vie y est peut-être meilleure et plus satisfaisante. Une muraille qui sépare deux idéologies inconciliables ou plutôt deux manières de voir le monde.

 

Héléna œuvre pour une agence de rénovation et elle ne manque pas de travail. Elle doit s’occuper de tout ce qui se déglingue dans la ville. Parce que tout semble laissé à l’abandon et elle doit courir d’un endroit à l’autre sur son vélo pour réparer un appareil ménager, une porte ou un toit qui coule. Rien ne lui résiste et elle devient indispensable dans cette cité qui glisse peu à peu hors du temps. Comme si nous étions dans le monde que nous connaissons, mais que tout s’était arrêté et que la vie continuait sur son erre d’aller. 

Tous les édifices manquent de soins et ont besoin d’attention. Un événement s’est produit et a touché la société au cœur. Tout s’est figé dans une sorte de hoquet et la vie reste suspendue. C’est toujours le cas chez Christian Guay-Poliquin. Les gens survivent en se repliant sur eux et leur petit groupe d’amis. Tous réussissent à se procurer le nécessaire, même si la rareté fait partie du quotidien. Bien sûr, certains s’en tirent mieux que les autres et vivent dans une certaine opulence. À bien y penser, l’écrivain reproduit notre société où les riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Les gens travaillent, mais la nature et l’environnement se dégradent peu à peu, ce qui est le cas dans le monde présent. Une situation inquiétante.

 

«Elle passe le pont en regardant le mur qui scelle l’horizon. Il a été achevé alors qu’elle était encore enfant. Depuis, il divise toute la région en deux, de la montagne à la mer, comme un grand miroir opaque. Seuls les oiseaux peuvent le franchir. Parfois la lumière du soir lui donne une teinte orangée. Mais toujours, son ombre plane des deux côtés. Avec le ruissellement des années, des coulisses noires sont apparues sur son flanc, faisant penser à des mains qui s’agrippent.» (p.16)

 

Ce fameux mur obsède tout le monde et marque toutes les activités, même si les gens font tout pour l’oublier. Impossible d’ignorer ce rempart qui semble avaler le soleil. Il ne faut pas trop s’approcher parce que des gardes peuvent vous arrêter pour un oui ou pour un non. Autant s’en ternir loin si on veut éviter les ennuis. Une chose est certaine, les personnages de Christian Guay-Poliquin ne vivent plus dans une démocratie et ils sont sous haute surveillance. 

 

LA VILLE

 

Tout doucement, avec Héléna, nous nous déplaçons dans la ville selon les tâches qu’elle doit accomplir. C’est ainsi qu’elle se faufile dans l’intimité des gens et qu’elle découvre que certains ont des ressources qui font rêver. Du café, par exemple. Il y aurait donc des manières de s’approvisionner sur un marché noir, on le devine, mais l’écrivain ne va pas plus loin. Il nous laisse aux prises avec notre imagination. 

 

«Une patrouille passe d’un pas assuré. Comme ça, sous le crachin froid, on dirait qu’ils marchent dans un même corps. Indiscernables. Comme si c’étaient eux le mur. Les membres du petit trio discutent en retirant les chargeurs de leurs armes automatiques et entrent dans le bureau de l’agence. Même si l’époque des miradors est enfouie dans les mémoires, une méfiance et une hargne sourde perdurent à l’égard des gardes-frontière. Ils ont beau se mêler à la population et respirer le même air que tout le monde, ils sont formés pour tuer.» (p.55)

 

Héléna fréquente ses amies et ne voit pas souvent ses deux fils, qui sont devenus des adultes. Elle a quitté son amoureux pour une raison inconnue. Il semble contrôlant et a mal pris son départ. Il tente régulièrement d’entrer en contact avec elle pour la ramener «à la maison». Il la harcèle et réussit toujours à la retracer même si elle lui répète que c’est terminé entre eux. Elle rêve de changer de vie, bien sûr. Parce qu’elle le sait, la solitude se pointe à l’horizon.  

 

LE MUR

 

Pendant qu’elle effectue des rénovations dans une grande maison avec un ami, elle tombe sur un groupe qui creuse un tunnel pour se glisser sous le mur et passer dans l’autre monde quand elle descend dans le sous-sol pour réparer le système électrique. 

Héléna n’hésite pas à embarquer dans le projet. On apprend qu’elle s’est échappée de l’autre bord avec un amoureux, il y a bien longtemps, et que tout s’est terminé tragiquement pour lui lors de leur évasion en ballon. 

Il s’est sacrifié pour elle et Héléna s’est installée dans la nouvelle ville grâce à Peter, un fonctionnaire, qui est le père de ses deux fils. 

Il y a ceux et celles qu’elle a abandonnés alors qu’elle était une jeune femme, dans une époque qui lui semble tellement loin maintenant. Pourquoi ne pas essayer de les retrouver? Que sont devenus ceux et celles qui étaient proches d’elle? Sa famille. La vie est-elle meilleure de l’autre côté? C’est toujours la question. 

Les humains ne cessent de chercher un paradis qu’ils s’empressent de saccager quand ils s’y installent. Elle va s’efforcer de retourner en arrière en quelque sorte pour donner un sens à sa vie et peut-être trouver le bonheur, la paix et la tranquillité. 

 

«En creusant loin de la surface, Hélèna se sent étrangement calme. Loin des menaces de Peter, à l’abri sous terre, à mi-chemin entre une partie et l’autre de sa vie. Aujourd’hui, pendant qu’Alice et les frères Beaulieu sont dans le tunnel, Lucas et elle tentent de désencombrer le couloir en empilant les sacs de terre là où ils peuvent. Certains sont poisseux et difficiles à manier. D’autres, plus secs, engendrent des nébuleuses de poussière. Héléna regarde autour d’elle. Ils ne fournissent pas. Il y a trop de terre à évacuer. Même la salle des machines est maintenant remplie à craquer. Ils n’ont plus accès à la camionnette. Il va leur falloir sortir plus de terre, en douce, dans des valises.» (p.112)

 

Héléna réussira à traverser malgré la trahison d’Alice, qui a fait payer des gens pour se faufiler dans le tunnel. Ce n’est pas du tout ce qu’ils avaient convenu. Les fugitifs s’affolent et tout tourne mal. Elle parvient à s’échapper encore une fois. La voilà seule, de l’autre côté, peut-être juste dans la réplique du lieu qu’elle vient de quitter. 

 

MONDE

 

Christian Guay-Poliquin excelle dans les descriptions. Il sait nous garder dans un monde qui s’effondre, alors que tous doivent se débrouiller et faire un peu n’importe quoi pour survivre. Surtout, les gens semblent frappés par une étrange apathie qui leur coupe l’envie de bousculer leur quotidien, sauf pour quelques intrépides que rien ne peut abattre. 

Je me suis encore une fois laissé prendre par les petits gestes de la vie qui finissent par être une quête de changement. C’est la grande force de Christian Guay-Poliquin et ce roman, comme tous ceux qu’il a publiés, n’y échappe pas. À noter que c’est la première fois que le narrateur est une femme.

Et surtout, en m’abandonnant aux coups de pédales d’Héléna, je me suis demandé si l’être humain n’est pas toujours face à un mur qu’il aimerait enjamber pour devenir un autre dans un monde qu’il imagine parfait. C’est l’élan qui pousse les migrants à franchir les frontières, à partir sur les mers au risque de leur vie pour échapper à un présent qui les tue. Dans notre parcours, nous voulons tous le meilleur. C’est ce désir qui garde une société dynamique et cohérente. 

Chose certaine, tous souhaitent fuir la violence et la guerre, la famine et les persécutions pour trouver un havre de liberté où ils peuvent être soi et respirer. Des millions de réfugiés tentent de changer leur existence et de se faufiler dans un monde fantasmé où ils pourront être dans toutes les dimensions de leur être. C’est pourquoi tant de lecteurs se laissent prendre par la magie de Christian Guay-Poliquin. Encore une fois, il nous entraîne dans une utopie familière où les gens cherchent à expérimenter l’autonomie et l’amour. C’est la grande préoccupation de l’écrivain et peut-être, certainement, celle de tous les individus, peu importe où ils sont, peu importe, où ils parviennent à s’installer. C’est l’espoir d’être mieux et de vivre dans toutes les dimensions de son être.

 

GUAY-POLIQUIN CHRISTIAN : Le mur, Éditions de La Peuplade, Montréal, 2026, 168 pages, 26,95 $

https://lapeuplade.com/archives/livres/le-mur

jeudi 6 août 2026

UNE FABULEUSE HISTOIRE DES MÉTIS

IL Y A DES LIVRES qu’on oublie et qu’on retrouve quand on décide de faire un peu d’espace dans sa bibliothèque. C’est le cas de Tiens ta langue de Matthew Tétreault, qui patientait depuis pas mal de temps si je regarde la date de la parution. Pourtant, c’est un roman imposant, plus de 400 pages, qui prend de la place sur un rayonnage. J’ai ouvert le bouquin et, dès les premières lignes, j’ai été happé par cette histoire qui nous plonge dans l’univers des Métis du Manitoba, les descendants des Cris, des Saulteux et des Français qui vivent dans des villages plutôt isolés, pratiquant divers métiers pour survivre. Ils revendiquent leur appartenance à la culture française, même si leur langue est corrodée par l’anglais et qu’ils se sentent tout croche dans leur être. Un portrait saisissant de Matthew Tétreault qui doit toucher tous les Québécois. C’est peut-être le récit de notre avenir en tant que francophones d’Amérique que nous découvrons en lisant ce texte. 

 

Richard ne sait trop quoi faire de sa peau dans son village de Saint-Anne-des-Chênes. Il végète depuis qu’il a quitté l’usine et que Becky, son amoureuse, est partie en ville pour s’aventurer dans des études. Il vit avec son père et sa mère, croise plus ou moins souvent son oncle Alfred, qui a été important pour l’enfant qu’il était. Il est perdu, hésite à bousculer son quotidien et à croire qu’il y a un demain pour lui dans le monde. 

J’ai pris conscience alors que je ne savais pas grand-chose des Métis de l’Ouest canadien à part les grands traits de l’épisode Louis Riel, la rébellion des Métis en 1885 et leur défaite à Batoche. La condamnation à mort de Riel est une page sombre de l’histoire des francophones d’Amérique qui luttent encore et toujours pour parler leur langue et s’épanouir dans une société majoritairement anglophone. La création de la province du Manitoba en 1870, qui devait préserver le français et la nation métisse, n’a jamais réglé la question. Une intention noble qui ne s’est guère concrétisée. 

Il n’y a qu’à lire l’autobiographie de Gabrielle Roy pour bien ressentir la condition des francophones à Saint-Boniface au temps de sa jeunesse. Je ne pense pas que la situation se soit améliorée depuis que Mélina et la future écrivaine franchissaient la frontière de leur quartier pour aller faire leurs emplettes chez les anglophones. Un sujet dont on parle très peu dans l’actualité. Il faut la fiction pour nous plonger dans cette réalité troublante.


QUOTIDIEN

 

Le roman de Matthew Tétreault nous pousse dans le quotidien des métis qui n’osent pas trop affirmer haut et fort leur origine et qui survivent dans des petits villages, sur des terres peu productives. Le narrateur se retrouve dans le mitchif (un mélange de français, de langues autochtones et d’anglais) qui témoigne de la situation de ces gens qui ont souvent la sensation de vivre à côté du monde et qui ne savent quel héritage revendiquer. Le français est lié au passé tandis que l’anglais s’impose dans le présent et l’avenir. 

Leur histoire se transmet par l’oralité, des faits que l’on se raconte et que l’on enjolive avec le temps. Si Monique, la sœur de Rich, est friande de ces anecdotes, lui semble plutôt hésitant devant son amoureuse Becky, qui ne parle qu’anglais.

Chacun s’arrache la vie en effectuant de menus travaux ou ils partent pour la ville pour se faire un futur différent, risquant d’y oublier la langue de leur enfance. 

La douleur lancinante à la jambe de Rich (Richard) devient l’écho de cette misère morale et intellectuelle qui l’empêche de s’épanouir dans un lieu qu’il connaît pourtant depuis ses premiers pas. Mais qui sommes-nous quand on n’est pas certain de son histoire et de son passé? Et comment s’élancer vers l’avenir lorsque son «soi» vacille?

Tout repose sur le clan, la famille proche et élargie, qui témoigne de leur entêtement et de leur capacité à faire face à tous les défis. Ils aiment se retrouver pour des fêtes ou des funérailles où ils peuvent se raconter et tisser des liens. Les oncles, les tantes, les cousines et les cousins sont omniprésents dans la vie de Rich qui, après le départ de Becky, se contente de vider les fosses septiques. Il hésite à aller la rejoindre, parce que ce serait comme abandonner son héritage et les siens.

 

«C’était toujours la même histoire. J’entendais quelque chose au sujet du village, ou de l’ancien temps, et par curiosité, je posais la question à Alfred. Il éclatait de rire et me remettait à ma place. Puis il se lançait dans un récit qui bouleversait tout ce que je savais du monde. Alfred était l’oncle de p’pa, mais c’était comme mon grand-père, le seul que j’aie connu.» (p.30)

 

Cet oncle, un ami de tous, une âme aidante, devient le nœud du roman quand Rich apprend qu’il a fait un AVC et qu’il se retrouve à l’hôpital de Saint-Boniface entre la vie et la mort. Il part à la recherche de son père pour lui annoncer la nouvelle et c’est comme s’il se faufilait dans les méandres de son passé pour en trouver un sens et une direction. Va-t-il savoir un jour qui il est sur ce coin de terre du Manitoba, ce qu’il y fait et s’il peut s’avancer dans l’avenir avec Becky? Tout au fond de son être, il sent qu’il risque de se perdre s’il s’éloigne de sa communauté, de couper avec ce qui le lie à son lieu de naissance.

 

«Mais certains n’étaient jamais partis. Et en regardant défiler les arbres et les maisons et les granges, les cabanons pleins de skidoos, de VTT, de tracteurs, de camions et de panaches de chevreuil, j’ai commencé à percevoir cette alchimie singulière qui poussait les gens à rester — ce mélange complexe et grisant de circonstances et de passion. C’était une formule informe et changeante qui combinait famille, carrière, passe-temps, mode de vie, langue et culture. Mais au fondement de tout cela était le territoire. Avoir une terre ou pas.» (p.97)

 

En recherchant son père, il se faufile dans l’histoire de son clan, raconte leurs occupations, leurs travers, leurs épreuves et leur désolation. Rich relate ce passé qui oscille au plus profond de son être et qu’il hésite à secouer parce que cela lui fait un peu peur. 

 

HISTOIRE

 

Raconter toutes les péripéties de ce roman est difficile. Matthew Tétreault travaille à la manière des conteurs qui se moquent du temps et de l’espace, de la réalité physique, et qui savent toujours s’arranger avec les faits et la vérité. Les personnages se multiplient selon les lieux que visite Rich en se faufilant parfois dans une époque lointaine. L’auteur évoque des rencontres familiales, des drames cachés et refoulés que l’on hésite à aborder (les manœuvres tordues du vieux Gauthier), les frustrations et les colères qui refont surface quand Monique, la sœur de Richard, tente de comprendre qui elle est. 

 

«La vérité, c’est que je ne savais pas quoi leur dire. Je n’avais pas d’histoire à raconter. Seulement des lambeaux de vérités et de rumeurs. Comme les photos d’armée de p’pa. Des fragments sans récit. Monique en savait plus que moi sur notre histoire familiale — c’était elle qui me poussait à aller chercher ma carte. Alfred avait quelques anecdotes, mais je ne savais pas ce qui en faisait des histoires métisses. Où était donc la frontière entre les francophones et les Métis, qui avaient grandi ensemble, voisins, qui s’étaient mariés, et dont les familles se sont enchevêtrées, au fil des années, comme les fils d’une fucking ceinture fléchée? Je n’avais pas envie de commencer à démêler tout ça devant des inconnus dans un appartement du deuxième, à Saint-Boniface. J’ai regardé Becky. «Pourquoi tu leur racontes pas ton histoire à toi?» (p.187)

 

Alors j’ai su que je lisais un roman fabuleux qui tient du conte et de la légende qui vont dans toutes les directions pour faire un tricot géant. Un fait, une parole, une rencontre, une anecdote, et nous bifurquons dans une courbe du passé, glissons devant certains personnages pour revenir dans le présent où une blague fait rire tout le monde et calme le jeu. Une histoire pleine d’allers et de retours, de sauts dans toutes les directions pour finir par dresser un portrait assez fascinant d’un peuple qui survit malgré toutes les embûches. Nous nous retrouvons au cœur d’une quête d’identité qui est érodée de toute part, celle d’une minorité fragile comme la vie, qui peut basculer dans un claquement des doigts. 

 

ÊTRE

 

J’ai ressenti dans mon corps et mon esprit les tourments de Richard, les combats des métis qui ont dû lutter pour parler leur langue, se réfugier souvent dans des lieux négligés par la majorité anglophone et les mennonites qui s’occupent des vraies affaires de l’économie. Il reste peut-être à prendre sa revanche dans des matchs de hockey où l’on peut se défouler dans une violence inquiétante, même si on se sent coupable après un coup qui aurait pu être mortel. 

J’ai aimé viscéralement cette histoire tissée d’une foule de petites histoires qui font une vaste courtepointe. Elle raconte les grandeurs et les misères des humains qui s’imposent dans le temps et l’espace, qui témoignent des luttes d’une minorité qui veut seulement être. 

Un roman formidable de justesse et de sensibilité, de rêves et d’épreuves où Rich devient en quelque sorte le légataire de sa nation qui doit faire des choix pour demeurer fidèle à lui-même et aux siens. La mort d’Alfred marque la fin d’une époque, mais donnera aussi, peut-être, un élan à Rich qui fera un pas pour le meilleur et le pire. 

Un roman étonnant et percutant, l’histoire d’une vie pour Matthew Tétreault. Je ne peux m’empêcher de me demander qui je suis dans ce pays qu’est l’Amérique et quel est mon héritage après cette lecture. Et surtout, l’écrivain m’a fait comprendre que je ne pouvais sourire et crier haut et fort que mon avenir et celle des miens est assuré pour les décennies à venir. Et quelle langue! Vigoureuse, tordue, pleine de nœuds et envoûtante comme les cours d’eau de cette terre d’Amérique. 

 

TÉTREAULT MATTHEW : Tiens ta langue, Éditions La Peuplade, Montréal, 2025, 440 pages, 32,95 $. 

https://lapeuplade.com/archives/auteurs

vendredi 31 juillet 2026

QUE SERA LE FUTUR DE LA RACE HUMAINE

JE NE LIS pas souvent ce genre d’ouvrage. Bien sûr, j’ai fait mes devoirs. Comment passer à côté de 1984 de George Orwell ou encore de La route de Cormac McCarthy? J’aime aussi les romans de Christian Guay-Poliquin, qui flirte avec la saga catastrophique sans insister sur ce qui a fait que la vie s’est déréglée. Sa société a été frappée par on ne sait quoi et il est à peu près impossible d’aller d’une ville à l’autre. Les survivants se débrouillent avec les moyens du bord au fond des campagnes. C’est encore le cas de son dernier ouvrage Le mur, qui paraîtra dans quelques jours. Florian Grandena s’aventure dans ce genre de récit avec La fabrique est ma loi et il réussit parfaitement son coup. Dans ses remerciements d’usages, à la fin du volume, il ne cache nullement son inspiration et ses sources. «La gestation de la chauve-souris s’est nourrie de nombreuses œuvres : Alien et Blade Runner, tous deux de Ridley ScottAlphaville de Jean-Luc GodardBlade Runner 2049 de Denis VilleneuveMétropolis de Fritz LangSoleil vert de Richard Fleischer. Mais aussi de La métamorphose et Le procès de Franz Kaka1984 de George OrwellHigh Rise de J. G. BallardLa servante écarlate de Margaret AtwoodSous le béton de Karoline Georges. Autant de boussoles dans cette zone inconnue qu’est l’écriture d’un premier roman.» Le lecteur sait à quoi s’attendre après cette liste impressionnante qui a fait époque. 

 

Victor Deville travaille à la Fabrique qui contrôle tout dans le pays. Il opère une cuve douze heures par jour où il mélange une soupe infecte. Un solitaire qui a peu de contacts avec ses semblables. La vie sociale est réduite au minimum et le gouvernement surveille tout, surtout ceux qui sont classés H comme Victor. C’est-à-dire ceux qui sont attirés par les hommes physiquement. Une orientation à peine tolérée par le régime. C’est à se demander si la sexualité est permise dans cet État réglé au quart de tour. 

Tous les citoyens et citoyennes sont tenus à l’œil par un «capteur interne» qui envoie des signaux à une centrale à la moindre perturbation ou émotion d’un individu. Tous sont gardés en laisse et personne n’a vraiment de vie privée et sociale. Une existence monotone comme la ville qui baigne dans la pluie qui tombe jour et nuit et qui impose la moisissure et la rouille. Un monde en décrépitude et à l’abandon. Parce que la préoccupation d’Alexandre Sébastian, le despote, n’est pas de développer son pays, d’améliorer le confort et la santé de ses citoyens par l’innovation et les échanges commerciaux, mais de contrôler les gens pour en faire des sujets qui ne contesteront jamais l’autorité.

 

«Victor respire profondément, il inspire et expire, inspire et expire avec précaution, déterminé à ne pas activer le capteur interne — implanté dans son cou, il y a des dizaines d’années — à cause d’un changement d’humeur, de rythme cardiaque que provoquerait une surprise, bonne ou mauvaise : il ne veut pas être contraint à communiquer avec un employé-citoyen de la Fabrique, son employeur, et à justifier quoi que ce soit à qui que ce soit.» (p.14)

 

L’idéal est de s’enfoncer dans une routine marquée par le travail et de ne ressentir aucune émotion qui déclenche l’intervention de cette «police interne» qui reste toujours à l’affût de la moindre perturbation. Victor s’y applique et, heureusement, il y a les toilettes, où il échappe à toute surveillance. Là, il peut se défouler de temps à autre. 

 

CLASSES SOCIALES

 

Tous les citoyens portent un uniforme de différentes couleurs qui indique leur rang dans la hiérarchie sociale. Bien plus, les contacts entre les classes sont interdits. Ce qui est toujours un peu le cas, même dans nos démocraties. Les riches se tiennent entre eux et les pauvres se regroupent dans des quartiers souvent insalubres. Et que dire maintenant des sans-abri qui squattent les parcs et qui forment des escouades que nous ne voulons guère voir?

Ce n’est jamais si simple cependant. Un humain est un être d’émotions et de pulsions qu’il ne peut complètement écraser en lui. La société totalitaire, en cherchant à faire des robots des femmes et des hommes, va contre la nature des humains et de ce qu’est la vie. 

Victor fait tout pour passer inaperçu même s’il pense dans la langue de ses origines (ce qui est strictement interdit), rêve à son enfance et à sa sœur Lorelei, une jeune fille nettement plus intrépide et rebelle que lui. Ils ont grandi dans une forêt, près d’un lac où ils pouvaient vivre toutes les aventures. C’est son refuge, son havre de paix que ce souvenir lointain. Et parfois, il se demande si la nature existe encore autour de la ville en ruines.

Les insectes prolifèrent et ne cherchent qu’à s’infiltrer dans les résidences lorsqu’un imprudent ouvre les fenêtres. Un monde en décrépitude où les humains renoncent à leurs désirs et leurs pulsions pour être de parfaits exécutants. Victor sait qu’il en sera ainsi tant et aussi longtemps que son corps tiendra le coup. Et immanquablement, quand la vieillesse ou la maladie va s’imposer, comment y échapper, il sera rejeté comme un rebut. 

 

CHAUVE-SOURIS

 

Pourtant, un matin, tout bascule dans la vie de Victor. Comme il se prépare à aller au travail, il trouve une chauve-souris qui s’est accrochée aux tentures de la fenêtre. Il tente de chasser l’animal et elle disparaît. Il fouille partout, mais ne la retrace pas. Et surtout, quelque chose change en lui. 

 

«Soudainement, une douleur, vive et pointue, poignarde le haut de son corps et lui prend le torse en étau. Victor s’allonge sur le canapé du salon, le corps secoué par les spasmes dans sa cage thoracique. Tout son intérieur brûle.» (p.17)

 

A-t-il avalé la bête? Se serait-elle réfugiée dans sa poitrine, plus précisément dans l’un de ses poumons?

Rien ne sera plus pareil pour Victor. Il y a cette présence en lui et une douleur qui s’installe, sans compter les vomissements où il crache le sang et des poils noirs. Sa santé se détériore et, malgré lui, il doit subir des examens médicaux parce qu’il sait ce qui l’attend. Le résultat des radiographies le laisse sans mots.

 

«— Une zoopathologie pulmonaire d’un chiroptère placentaire. En d’autres termes, plus simples et directs afin de faciliter votre compréhension, vos poumons sont actuellement occupés par une chauve-souris. Pas banal, vraiment, continue la voix sèche du médecin.» (p.70)

 

Victor a bel et bien avalé l’animal. Il dort mal, n’arrive plus à s’alimenter jusqu’à ce qu’il bouffe des insectes, comme le fait une chauve-souris dans la nature. Surtout, il y a Léo qui se faufile dans sa vie et qui lui permet de transgresser toutes les règles, lui faisant connaître l’amour physique et imaginer ce qu’il peut être ou pourrait être dans une société où chacun mène sa vie selon ses désirs. 

 

MUTATION

 

Victor sera chassé de son lieu de travail. Il comprend alors qu’il doit changer pour avoir un autre avenir, extirper de soi la peur et la soumission. Cela prendra un tournant dramatique dans le roman de Florian Grandena. Notre héros se mutile pour redevenir humain, un être libre qui a besoin de ses semblables pour se glisser dans toutes les dimensions de son corps et de son âme. Il libère la chauve-souris qui part à l’assaut des nuages.

L’espoir s’impose à la fin du récit, ce désir impossible à chasser de l’esprit des homo sapiens, cette volonté d’autonomie et d’être sans contraintes qu’aucune dictature ne parvient à étouffer. Victor bondit dans la rue, sanglant, estropié comme un Christ expirant sur sa croix pour sauver le monde.

Florian Grandena décrit un univers cauchemardesque où l’humain n’est plus qu’une machine à exécuter des tâches insignifiantes. C’est peut-être ce qui nous attend en laissant le champ libre à des despotes et des psychopathes qui ne pensent qu’à s’enrichir et à profiter de leurs semblables. Et surtout, ces prédateurs possèdent maintenant des outils incomparables avec l’intelligence artificielle pour se glisser dans les cerveaux et mieux contrôler les citoyens. Un roman qui donne des frissons dans le dos et qui esquisse à grands traits le monde que certains présidents et milliardaires sont en train d’installer sur tous les territoires de la planète pour en manipuler et dominer les populations. Encore une fois, je me demande si la fiction devance la réalité ou si c’est le contraire.

 

GRANDENA FLORIAN : La fabrique est ma loi, Éditions Tête première, collection Tête ailleurs, Montréal, 170 pages, 21,95 $.

https://tetepremiere.com/livre/la-fabrique-est-ma-loi/

jeudi 23 juillet 2026

MICHEL JEAN FAIT REVIVRE LE JOURNALISTE

L'ÉCRIVAIN étonne à chacune de ses publications. Depuis son entrée en littérature en 2008, après le succès de Kukum, on aurait pu s’attendre à ce Michel Jean suive la «voie autochtone» pour satisfaire un public qui demande d’être rassuré et qui exige un peu la même histoire. Heureusement, Michel Jean reste fidèle à sa pensée et surtout à ce qu’il est, un journaliste qui cherche à comprendre les soubresauts du monde. Ce qui en fait un écrivain sensible à l’actualité et à tout ce qui secoue les femmes et les hommes dans leur quotidien. Les cataclysmes naturels qui frappent partout et qui font retourner des pays à l’âge de pierre fascinent ce journaliste et ce chercheur de sens. L’auteur revient dans «Kabasa» sur un événement qui a ébranlé la planète en 2004, soit le tsunami qui a tout ravagé en Asie. Un phénomène unique par ses conséquences et son ampleur. 

 

Michel Jean replonge dans Tsunamis, un roman paru en 2017 et maintenant introuvable. C’était l’occasion rêvée de revoir ce texte pour y ajouter des petites touches ici et là, peut-être aussi des faits nouveaux. Je ne sais pas; je n’ai pas lu l’original. Le regard d’un auteur sur ses écrits se transforme avec le temps. Surtout, il devient un lecteur de son travail, ce qui modifie tout. Du moins, je suis comme ça. Quand j’ouvre l’un de mes ouvrages parus il y a plusieurs années, je me surprends à vouloir corriger et à tout changer. Peut-être qu’un écrivain ne peut jamais être satisfait d’un roman ou d’un récit.

Jean-Nicholas Legendre part pour le Sri Lanka. Il a vécu le pire drame qui peut arriver à un homme. Sa femme et sa fille ont été tuées par des criminels pour se venger d’une enquête journalistique. 

 

«J’avais repris connaissance avec l’impression d’émerger des profondeurs froides de l’océan. Je me noyais et l’air refusait d’entrer dans mes poumons. Il m’avait fallu un effort surhumain pour remonter à la surface. Ma tête tournait. J’avais vomi. Puis j’avais remarqué Sydney, recroquevillée dans une étrange posture. Une tache sombre sur son abdomen. Marie était juste à côté, la bouche ouverte comme si elle cherchait son souffle, ses iris bleus maintenant gris. L’odeur métallique du sang flottait partout dans la maison. J’avais hurlé, mais personne ne m’avait entendu et ce silence m’habitait encore.» (p.26)

 

Le journaliste a été éjecté de la vie par cette catastrophe familiale. Il saisit cette occasion pour retrouver peut-être le «goût du monde». Il veut voir la situation, la ressentir dans ses tripes, accompagner la population qui doit se débrouiller dans les ruines et au milieu des morts. La fameuse vague de 25 mètres n’a rien épargné et n’a laissé que des débris et des cadavres au Sri Lanka.

Plonger dans ce cataclysme planétaire va peut-être lui faire oublier cette nuit où il a tout perdu. Et voilà le journaliste en mission, lui qui était sur les lieux quand les tours du World Trade Center se sont effondrées, percutées par des avions. Peut-être que cette aventure va chasser le vide de sa vie. Comme s’il fallait guérir une brûlure par un plus grand feu. Je me souviens surtout des nouvelles qui parlaient d’une centrale nucléaire au Japon qui pouvait exploser après avoir été sérieusement endommagée par l’eau.

 

GUERRE

 

Le Sri Lanka est déchiré par une guerre qui oppose le gouvernement aux Tigres tamouls qui revendiquent leur pays et leur indépendance. Les dirigeants du Sud tentent par tous les moyens d’écraser l’insurrection et d’éliminer les rebelles qui sont considérés comme des terroristes par la plupart des puissances occidentales.

Que dire, que montrer? Comment traduire le désespoir, la douleur d’avoir été varlopé par la vie? Que peuvent une caméra et des bouts de phrases devant l’horreur? Jean-Nicolas Legendre retrouve ses instincts et il ne se contente pas de filmer les débris et de recenser les morts au quotidien. Il obtient un laissez-passer pour se rendre en zone des Tigres tamouls. Il a l’assurance de pouvoir faire une entrevue avec le chef des rebelles. 

Il embauche une jeune étudiante en journalisme. Apsara va lui servir d’interprète. Et, les voilà en route dans un pays où il semble que les rivalités humaines et les luttes de pouvoir perdent de leur importance avec cette désolation. Il ne faut pas se fier aux apparences, cependant.

 

«Chaque fois que je m’étais trouvé sur les lieux d’un conflit armé, la détermination affichée par les combattants et le cours des événements m’avaient rappelé les limites de notre capacité à influer sur ceux-ci. Tout ce dont on peut être certain, en temps de guerre, c’est qu’il y aura des morts. Le hasard choisit ceux qui vivront et ceux qui périront.» (p.94)

 

Une attaque de l’armée de Colombo surprend tout le monde après l’entrevue avec le chef des rebelles, Velupillai Prabhakaran. Les militaires ont suivi le journaliste pour éliminer l’âme dirigeante du mouvement tamoul. Jean-Nicholas comprend qu’il a été naïf de croire à la bonne foi du gouvernement du Sud, qui lui a remis un laissez-passer pour piéger le leader tamoul avant tout.

 

FUITE

 

La petite troupe, guidée par le chef rebelle qui n’a plus la vigueur de sa jeunesse, prend la fuite. Le journaliste et son interprète s’enfoncent dans la jungle, dans des conditions extrêmement difficiles, sans compter le danger d’être tué par une bombe ou une rafale de mitraillette. 

Ils parviendront à la côte avec l’impression d’avoir traversé tous les paliers de l’enfer. Ils ont été chanceux de s’en sortir et Jean-Nicholas a ramené des images de son entrevue avec le leader des Tigres tamouls, qui ira de défaite en défaite après cette rencontre. Il sera exécuté sur la plage par l’armée un peu plus tard. Le journaliste a-t-il été un pion qui a servi les intérêts du pouvoir? On peut se le demander.  

Après avoir connu la fin du monde encore une fois, Legendre jure de ne plus jamais remettre les pieds dans ce pays. Mais la vie lui réserve la plus belle des surprises. Un bonheur qui le désarçonne. 

Une aventure palpitante où le héros, Jean-Nicholas Legendre, renaîtra après un cauchemar personnel et la destruction de cette partie de l’Asie. C’est souvent comme cela. Lorsque l’on s’imagine au fond du baril, un événement ou un mot parviennent à nous pousser vers la surface. 

Un roman terrible qui décrit l’humanité dans ses travers, mais aussi dans son côté lumineux, même quand certains font le métier de tuer, comme le fait Kamala Ray, une jeune combattante tamoule. C’est fort, déroutant et troublant. Michel Jean met en évidence des êtres qui font preuve de courage, de témérité et d’entraide dans les situations les plus incroyables. 

Encore une fois, le mieux naît du pire. L’espérance surnage dans le chaos malgré les dérives et les folies des humains, leurs lubies et leur propension à tout détruire. 

Un roman qui se module à l’actualité, qui mélange habilement les catastrophes naturelles et le drame personnel. Une belle manière de nous plonger dans l’envers de la médaille et les risques que prennent les journalistes quand ils accourent pour témoigner d’un conflit ou d’un cataclysme qui change tout. Ils doivent oublier leur malheur pour rendre compte des turpitudes du monde et des guerres qui exacerbent le racisme, le mépris, la cupidité et l’ignorance. Un roman vrai et vissé dans l’actualité et la planète de maintenant. De l’action et des surprises, un véritable thriller que Michel Jean maîtrise très bien. 

L’avenir a un sens parce que Kabasa, le grand esturgeon qui peut vivre plus de 300 ans, est toujours là pour veiller sur les Abénakis et leurs descendants près d’Odanak.

 

JEAN MICHEL : Kabasa, Éditions Libre-expression, Montréal, 2026, 208 p., 29,95 $.

https://editionslibreexpression.groupelivre.com/blogs/auteurs/michel-jean-jean1062