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mardi 17 février 2026

LE CRI D’UN PETIT GARÇON TROP LUCIDE

J’AI EU LA SENSATION de m’enfoncer dans une forêt en me faufilant dans «Une certaine tristesse», le premier roman de Mattis Savard-Verhoeven. Je me suis attardé d’abord, ce que je fais rarement, à la citation qui est un avertissement avant la grande route de la fiction. C’est toujours une phrase qui donne la couleur du texte. On ne prend jamais assez attention à ces extraits que les écrivains choisissent et qui indiquent la direction que nous allons suivre. Une sentence de Jiddu Krishnamurti cette fois. «Ce n’est pas un signe de bonne santé que d’être bien adapté à une société profondément malade.» Et je me suis risqué à m’avancer en retenant mon souffle, et je me suis retrouvé devant une masse de mots. L’impression de heurter la crête d’un trou noir. Une parole tricotée maille après maille qui fait une immense toile qui occupe les 140 pages de ce roman. Oui, une seule et même phrase. Pas de paragraphes, de chapitres pour s’arrêter et méditer : un terrible élan qui vous pousse dans un autre univers. Et j’ai avancé, un mot à la fois, comme si je traversais une rivière en posant le pied sur une pierre ronde, puis sur une autre plus étroite, jusqu’à la rive opposée. C’est qu’il a tant à dire ce Noé sur le monde, sa vie et ses rêves. Peut-être qu’il est à la barre d’une chaloupe qui va sauver la planète de tous les désastres, comme le grand-papa, le biblique Noé, qui a pu, jadis, échapper au déluge.

 

Noé fréquente son école, côtoie des camarades, est amoureux fou de son institutrice, madame Mélissa. Une passion comme on peut la vivre quand on n’est plus tout à fait un gamin et pas encore un adolescent. Un temps où l’on n’est pas à l’abri des drames et des vicissitudes de son milieu. 

Un compagnon de classe, Tristan, s’est suicidé. Mort inexpliquée et peut-être explicable. Un geste, chose certaine, qui n’aurait pas dû advenir. C’est le choc et, comme cela se fait dans ces circonstances, tout le personnel scolaire est mobilisé pour aider les jeunes, pour leur permettre de traverser cette épreuve avec le moins d’écorchures possible. Noé est perturbé avec tous les autres. C’est un drame qu’il n’aurait pas dû vivre, mais que la vie lui jette à la figure. Et le voilà aux prises avec toutes les questions et les doutes.

On l’oublie souvent, mais les enfants sont très conscients de la mort. Ils savent qu’un matin ou pendant la nuit, un vent fou pourrait les emporter. À douze ans, je «n’écrivais pas des romans sur la vie», mais tremblais en pensant que tout pouvait s’arrêter. J’étais convaincu que la rodeuse viendrait à la pleine lune, sur le bout des pieds pour me happer entre deux respirations. C’était dans la Bible. «Je viendrai comme un voleur». Tellement hanté par cette phrase que je ne voulais plus fermer les yeux, que je faisais tout pour demeurer éveillé et, quand «la grande avaleuse» se présenterait à la fenêtre de ma chambre, je pourrais la repousser dans les écores de la rivière aux Dorés

J’ai raconté ça dans un carnet publié en 2014 chez Lévesque Éditeur : «L’enfant qui ne voulait plus dormir.» Je pense que je faisais de l’angoisse alors et je n’avais personne à qui parler de mes frayeurs. Pas à ma mère, surtout qu’elle m’aurait demandé si j’étais en train de perdre la tête. On taisait ces choses. Et il n’y avait pas de psychologue à l’école. Ce n’était pas encore la mode. 

 

CONSCIENCE


Noé est un garçon surdoué, conscient que l’avenir est flou avec tout ce qui fait trembler la planète. Ses parents sont séparés et il l’accepte plutôt mal. Son père, un comédien d’abord, travaille maintenant dans une boulangerie et sa mère fait des ménages, reste hantée par ses fins de mois. Les deux sont présents cependant pour leur fils, qui rêve de les réconcilier et de constituer une vraie famille. Sa grand-mère vit à la campagne, dans un village, près du grand fleuve. 

 

«, j’ai toute la vie devant moi comme disait grand-maman, bon, on sait jamais, c’est bien pour ça que je vous parle aujourd’hui, que je m’adresse à vous, à quiconque prendra le temps de m’écouter, oui, je commencerais par vous parler de ma grand-mère, quelque chose d’assez terrible, pardonnez-moi, mais si je commence par ça, au moins, ce sera fait, ce sera dit, et après il y aura la beauté, je vous promets, je vous dirai pas que des choses terribles, en tout cas j’espère, je crois même que vous allez être un peu émus, que vous allez rire aussi, c’est bien le but d’une histoire, sinon à quoi bon, peut-être vous dire d’emblée que ma grand-maman elle rêvait d’écrire des livres, ou en tous cas au moins un,» (p.9)

 

Il faut un peu de temps pour saisir ce qui va de travers dans la vie de Noé. Il raconte son histoire, plonge dans le temps, autant dans le présent que dans le passé, sans que je comprenne vraiment où il se trouve et pourquoi il s’abandonne à cette obsession de l’écriture. 

Voilà un enfant seul, même s’il a une sœur dont il ne parle guère. Pas d’amis, aux prises avec une fixation sur madame Mélissa, ce qui lui causera des ennuis. 

D’une lucidité déconcertante, il est capable de raisonnements pointus et de vous expliquer les plus terribles choses sans avoir trop l’air de s’y attarder. Pas juste sa petite aventure, mais les dangers qui secouent la planète, surtout les bouleversements climatiques qui assombrissent le futur et son propre avenir. Et cette violence, les guerres et un peu tout ce qui claudique autour de lui. 

Comment rester indifférent devant les drames et les démences que l’on ne cesse de diffuser à la télévision (les tueries de masse, par exemple) où le pire se reproduit chaque minute? Il réfléchit, jongle avec des questions que les adultes ne comprennent pas toujours. Et quand ils répondent, ce ne sont jamais les bons mots, ceux qu’il voudrait entendre. 

 

BASCULE

 

On apprend, en suivant cette phrase sans fin, que Noé a écrit un texte à l’école qui a fait des vagues. Un récit où un petit garçon demande à sa mère de lui donner la mort. Si elle lui a offert la vie, elle peut bien lui accorder ce privilège.

 

«, tous ces gens qui ont mis dans leur tête, et dans celle de mes parents, que je voulais mourir, c’était juste de la fiction, c’est ce que j’avais beau leur dire, leur répéter, l’histoire d’un enfant trop lucide qui en peut plus d’être affecté par toutes les souffrances du monde et qui demande à sa mère de lui enlever la vie, il lui dit C’est toi qui m’as mis au monde, c’est à toi de m’en faire sortir, et la mère au départ refuse, elle dit Tu es fou, tu veux me tuer ou quoi? mais quand elle réalise que d’une façon ou d’une autre son enfant va trouver un moyen de mourir, elle finit par accepter, et alors elle lui met un oreiller sur le visage et l’enfant finit par arrêter de respirer, et puis la vie des parents reprend son cours,» (p.114)

 

L’histoire d’un enfant souffrant dans son corps et son âme. Il se voit laid, affreux, fait tout pour ne pas se surprendre dans un miroir. Son visage est couvert de pustules et de boutons. Il a l’impression d’être une blessure devant les autres. C’est du moins ce qu’il répète. Il écoute Greta Thunberg à la télévision, qui apostrophe les adultes et c’est comme sa voix et ses pensées qui reviennent en écho. 

 

«, il y avait une fille qui s’adressait à une assemblée et qui disait Il faut agir, comment osez-vous rester assis comme ça sur votre cul, elle disait Nous sommes des enfants, c’est pas à nous de tout faire tout seuls, et les visages dans l’assemblée étaient de marbre, oui, dans ces visages c’était comme si la vie était partie, comme si le feu était éteint,» (p.77)

 

Noé aime son père et sa mère, mais il tremble devant le monde et les dérapages de la société, cherche à trouver sa place auprès de madame Mélissa et de sa grand-mère, qui a été avalée par les eaux du fleuve après qu’il ait été méchant avec elle. Peut-on tuer quelqu’un qu’on adore avec une seule parole aiguisée comme un rasoir? Il se sent coupable, bien sûr, et il écrit, sans reprendre son souffle, imagine tout dire avant de sortir de son refuge pour aller vers les autres et leur parler pour de bon.

Un récit exigeant qui touche l’âme et l’être. Noé m’a souvent troublé et laissé mal dans ma tête. Il voit tout ce qui ne va pas autour de lui et aimerait bien retrouver sa grand-mère qu’il adulait. 

Comment effleurer l’être avec une brassée de mots? Est-ce que leur offrir toute la place va suffire à atténuer la douleur et la souffrance qui le ronge?

Il faut être patient avec Noé. Ses propos nous cernent, nous aspirent, nous bousculent et ne nous donnent que peu d’espace pour se justifier. Ce garçon vous accuse dans sa parole frénétique qui devient incantatoire.

Un texte d’un poids terrible qui finit par révéler la tragédie de Noé trop conscient et présent au monde. Et puis il y a cette épiphanie qui nous abandonne dans le plus terrifiant des vertiges, et, peut-être, seulement témoins impuissants de la douleur de vivre, celle de Noé, mais aussi celle de tous les «vieux enfants» qui ferment les yeux pour ne pas céder au désespoir. 

Le cri de l’âme d’un jeune qui accepte mal l’incompréhension et l’insensibilité des adultes qui refusent d’ouvrir leur cœur à tous les Noé de la Terre, incapables qu’ils sont d’échapper à leur propre détresse. C’est dur, terrible, sans atermoiements, juste, comme la parole d’un enfant peut l’être.  

 

SAVARD-VERHOEVEN MATTIS : «Une certaine tristesse», Éditions de La Peuplade, Montréal, 2025, 144 pages, 24,95 $https://lapeuplade.com/archives/livres/une-certaine-tristesse

jeudi 12 février 2026

MARIE-CÉLIE AGNANT BOUSCULE TOUT

CERTAINS LIVRES vous laissent étourdis tellement ils vous frappent par leur vérité et leurs propos. Marie-Célie Agnant, dans «Cette mort qui n’était pas la leur», vous touche à l’âme et au cœur en traçant un portrait de la société qui donne des frissons. L’écrivaine d’origine haïtienne bouscule nos aveuglements dans cet opus de colère et de lucidité face à l’exploitation d’humains par les humains. Notre richesse et nos privilèges d’Occidentaux reposent sur la manipulation, la violence qui va jusqu’à éliminer ceux qui deviennent encombrants. Un long cri de la narratrice, une plainte qui vient des balbutiements de notre passé, un tsunami qui emporte tous vos raisonnements. Un hurlement terrible qui dénonce les injustices qui ne cessent de s’accumuler dans le vaste monde. Des émigrants, hommes et femmes, originaires de pays lointains, se butent au racisme dans leur nouvelle communauté, au mépris et à une répression constante des autorités. Certains tombent sous les balles des forces de l’ordre, laissant leur sang sur les trottoirs. Ils n’ont pas droit à leur histoire, n’ont même pas pu vivre la mort qui aurait dû être la leur, puisque quelqu’un a décidé de les écarter parce qu’ils étaient encombrants. 

 

Ils ont pour nom Robert Dziekanski, Georges Floyd, Joyce Echaquan, Renée Good et Alex Pretti. La liste s’allonge chaque jour et fait le tour de la Terre dans une chaîne de honte et de larmes. Des vies écourtées, des individus abattus parce qu’ils ont eu l’audace de respirer. La fin de Joyce Echaquan dans un hôpital où l’on doit soigner les blessures. Des morts brutales que ces victimes n’auraient jamais dû avoir, décidées par les armées de l’ordre ou tout simplement la volonté d’éradiquer tout ce qui nuit au confort des possédants. Des hommes en uniforme qui tuent en toute impunité, comme les guignols de l’immigration au royaume de Donald. 

Mona Philomène, une femme venue du «pays là-bas» qu’elle ne nomme jamais (Haïti), est installée à Montréal pour échapper à tous les dangers. Elle tente de se faire une vie normale, elle travaille dans une épicerie pour un salaire de misère, poursuit des études pour comprendre cette société qui jongle avec les mots égalité et liberté. Elle se donne la permission de contrer la malédiction qui colle à la couleur de sa peau. Elle aurait pu se retrouver préposée aux patients dans un hôpital ou encore faire des ménages dans les quartiers riches. C’est le sort de bien des hommes et des femmes qui viennent d’ailleurs et qui doivent se débrouiller au pays de toutes les chances, même si on ne reconnaîtra jamais leurs diplômes et leur savoir faire. 

 

VOISINE

 

Elle niche dans un appartement insalubre et entend la voisine respirer et bouger, incapable de dormir avec les musiques et tous les bruits. Une inconnue qu’elle décide d’affronter et de faire taire peut-être. 

Elle deviendra une amie précieuse, sa confidente, un modèle qui lui apprend la vie et le partage, la joie quand tout file entre les doigts. Zofia Dziekanski est la mère de Robert, tué par des agents de l’aéroport de Vancouver, alors qu’il venait de Pologne pour la rejoindre. Une femme fascinante qui sème la beauté autour d’elle jusqu’à ce qu’on la touche à l’âme en abattant son fils!

 

«Aucune parcelle de mon être, si petite soit-elle, n’a été épargnée, Mona. Ma vie est décousue, rien ni personne ne pourra la raccommoder. Cassure, à tout jamais!» (p.20)

 

Mona écrit pour dire sa révolte, pour ne pas oublier, pour cette femme qui a été frappée en plein cœur en même temps que son Robert à l’aéroport de Vancouver.

 

«Ces cahiers me rappellent entre autres l’importance du devoir de mémoire. Il nous appartient, disais-tu, de garder en vie les souvenirs que détruit cette violence multiforme qui ronge nos sociétés. Refus de baisser les bras, de camoufler stigmates et cicatrices, pour qu’un jour, la violence cesse d’être la norme, telle était ta devise… … Écrire pour ne pas céder au gouffre, écrire pour maintenir vivante la lumière vacillante de ce qui a été partagé. Écrire, finalement, parce que la fidélité à la mémoire est le dernier refuge quand tout menace de se dissiper, et que l’amitié, dans sa nudité, devient le rempart contre la nuit immense.» (p. 12-13)

 

Zofia se faisait une fête de l’arrivée de son fils après une si longue séparation. C’était plus que des retrouvailles, mais un nouvel envol pour les deux. Elle venait de la Pologne, qu’elle avait quittée pour se faire une vie de liberté, de découvertes, de grâce à Montréal. Elle avait renoncé à toutes les études et ses diplômes pour effectuer des ménages chez les riches, demeurait dans cet appartement minable qu’elle métamorphosait par sa joie, ses histoires, ses chants, ses plantes et les décors qui transformaient la laideur en beauté, la misère en allégresse. 

Le bonheur d’être et de respirer, d’écouter Yma Sumac, cette chanteuse d’origine indienne du Pérou qui était tout autant un oiseau qu’un être humain. Une voix unique, à peine imaginable, capable de s’étendre quasiment sur cinq octaves. 

Zofia s’occupait aussi des arbres sur un terrain abandonné où elle avait l’impression, avec Mona, de se retrouver au paradis pour rire, se reposer et communiquer avec la terre et tout ce qui est vivant autour de nous. 

 

«Le souffle du vent te ramène, tu n’es plus cette femme en gésine qui se tord de douleur en embrassant désespérément une urne, mais bien celle que j’aime, la Zofia hardie, celle avec le cœur sur la main, qui me tance avec un sourire tendre et épanoui dans le regard. Tu me grondais, disais-tu, avec joie et amour parce que tu avais appris à m’aimer comme la fille que tu n’as pas eue. Tes paroles, Zofia, comblaient tous mes manques.» (p.32)

 

Une histoire d’amitié, de morts, de révolte et de respect, de colère et de rage aussi. Mona ne peut s’empêcher d’écrire pour témoigner, pour dire sa terrible douleur d’avoir perdu son amie qui, après le meurtre de son garçon, ne pouvait plus rester à Montréal. Le fil qui la gardait du côté des humains s’était cassé. 

 

«Réclamer la paix équivaut à prêcher dans le désert, tandis qu’on enlève carrément le droit de vivre à une catégorie de gens. Dans une boucherie, un génocide autorisé et soigneusement planifié par une assemblée de tueurs, surprotégés, grâce aux narrations victimaires, les mêmes qui ont servi à asseoir leur domination, on remplit les fosses communes.» (p.158)

 

Les migrants de la Terre sont marqués par la tache indélébile de l’exploitation et de la soumission. 

 

ESCLAVAGE

 

Mona évoque ces peuples entassés dans des bateaux pour être envoyés en Amérique en tant qu’esclaves, traités comme des bêtes. Ils sont devenus des animaux au pays de la liberté et de l’égalité. Une page glorieuse de l’Amérique qui, après avoir tout fait pour exterminer les Premières Nations, n’a rien trouvé de mieux que l’esclavage. Mona témoigne pour tous les autres qui sont sans voix et qui n’ont pas la bonne couleur de peau. 

 

«On part du principe — du moins, c’est ce que le système attend de nous — que ceux qui, au nom de l’ordre, nous tuent, tuent en fait ceux qui sont mauvais. Au temps jadis, les mauvais étaient les Autres que l’on dépouillait de leurs cultures, de leurs langues, de leur existence, que l’on forçait à travailler pour rien, que l’on fouettait jusqu’au sang, qui étaient bouffés par des chiens dressés pour faire la chasse aux mauvais. C’est clair qu’ils étaient mauvais, autrement comment penser qu’on puisse les traiter de la sorte? Il fallait convaincre qu’ils étaient mauvais pour que dure le système.» (p.138)

 

La jeune femme écrit, étudie jusqu’à rédiger sa thèse de doctorat envers et contre tous pour donner une voix à tous ceux et celles qui se sont fait voler leur mort et un grand bout de leur vie.

Un roman bouleversant, qui vous touche en plein cœur et à l’âme si nous en avons encore un peu. Un texte qui secoue tous les mensonges de nos dirigeants, toutes ces fausses raisons qui rendent acceptable l’inacceptable, l’économie de l’exploitation et du pillage, la concurrence et la guerre qui justifie le travail des enfants dans des pays trop peuplés. Sans compter la dévastation des lieux en Afrique ou en Amérique du Sud. 

Tout ce confort qui repose sur le rapt, le vol, le viol et le gaspillage éhonté des ressources. Toute cette logique qui nous pousse à détruire la planète en s’en prenant au climat et à mettre en danger l’aventure de la vie sur une Terre qui n’en peut plus. 

L’incantation de Mona coupe le souffle et vous secoue tel un pommier pour faire tomber tous les faux raisonnements qui nous rendent aveugles et croire à un bonheur égoïste et irresponsable. Des enfants meurent de faim à Gaza ou en Ukraine, en Afrique ou aux Philippines sous la main des exploiteurs ou les bombes.  

Marie-Célie Agnant nous dit la souffrance atroce du monde et, en particulier, celle des populations qui sont gardées à vue et volées depuis des centaines d’années. Avons-nous encore un avenir? L’écrivaine en fait douter quand elle compile les folies et les démences qui permettent aux goinfres de s’empiffrer comme jamais. Un roman qui nous laisse perdus dans nos têtes et dans nos convictions. Une écriture à vif qui vous souffle comme une brûlure qui mord la peau jusqu’à l’os.  

 

AGNANT MARIE-CÉLIE«Cette mort qui n’était pas la leur», Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2026, 200 pages, 26,95 $

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/722/cette-mort-qui-netait-pas-la-leur

mardi 10 février 2026

FUNÉRAILLES NATIONALES POUR LES MÈRES

QUEL TITRE étrange a choisi Bertrand Laverdure pour son roman ! «Funérailles nationales. Normalement, c'est un salut de tout le Québec à une personnalité (homme ou femme) qui a marqué son époque par son action et son travail. Des artistes, des politiciens, des gens d’affaires, des scientifiques reçoivent cette reconnaissance. Serge Fiori a eu cet ultime témoignage quand Victor-Lévy Beaulieu a été ignoré par le gouvernement Legault. Rien de tout cela avec l’écrivain Bertrand Laverdure. Il entreprend plutôt de parler de celle qu’il accompagne dans ses derniers moments, Geneviève, sa mère, décédée à 91 ans. Une héroïne de la vie ordinaire comme l’était ma mère et des milliers de femmes au Québec. Études jusqu’en neuvième année, emploi comme secrétaire, mariage et deux enfants : Bertrand et sa sœur. La tragédie frappe tôt chez les Laverdure. Le père meurt d’une crise cardiaque devant les siens, dans le salon familial. Geneviève se retrouve seule avec les enfants sur les bras. Retour au travail chez Hydro-Québec cette fois. Une courageuse, une féministe avant l’heure, qui aimait la musique et les livres, et, surtout, d’une bonne humeur inébranlable. Une femme discrète qui a su faire son chemin dans la vie malgré les embûches.  


Bertrand Laverdure raconte sa mère qu’il croit connaître parce qu’elle a toujours été là. Mais que savons-nous de nos parents? Qui étaient-ils hors de leur rôle de pourvoyeur et d’intendante de la maison, comme l’était ma mère? Qui étaient-ils dans leurs pensées, leurs désirs, leurs espoirs et leurs amours?

Geneviève prône la liberté à ses enfants, ne s’opposant jamais aux décisions de son fils, qui prend le chemin le plus long pour s’avancer dans sa carrière d’homme en se risquant dans le domaine des arts. Bertrand rêvait d'être comédien d’abord avant de plonger dans la littérature et la fiction. Un choix qui va le retenir toute sa vie. 

Pour certains, c’est net et précis. Ce ne fut jamais aussi tranché dans mon cas. Je voulais raconter des histoires, publier des livres à douze ans, mais ce n’était pas un métier pour les mâles de ma famille. Étudier et lire étaient tourner le dos à mon père et à mes frères qui avaient gagné la forêt après quelques années sur les bancs de la petite école. J’ai choisi les écrits pourtant et plus tard, un travail m’a trouvé, celui de journaliste, tout en demeurant d’abord et avant tout un «souffleur de mots».

 

APPROCHE

 

Bertrand Laverdure s’attarde à son parcours et au milieu qui l’a fait. Né en 1967, l’année de l’Expo où j’étais déjà à Montréal pour des études en littérature. J’avais hésité entre la philosophie et les lettres, me sentais aussi très attiré par l’école nationale de théâtre. Je me mettais au monde en quelque sorte en quittant La Doré, le village, la famille, la forêt, les lacs pour les trottoirs de la grande cité. J’avais atterri sur une autre planète en me posant sur la rue Nelson, tout près du Mont-Royal, à la porte d’une communauté de Juifs hassidiques. Comme si je m’étais échappé des temps anciens pour me recroqueviller dans un sous-sol, tout effrayé que j’étais devant les séductions de Montréal. 

Bertrand Laverdure se laisse porter par les mots qui deviennent des phrases, les circonvolutions de la mémoire qui aime les méandres pour mieux se retrouver face à soi.

 

«Il y a des gens qui plongent dans les obligations un peu comme si c’était une substance révélatrice, un rituel de passage : avoir des enfants, acheter une propriété, s’inscrire dans la vie en tant que contribuable. Ça ne m’avait jamais rien dit. Dans ma tête d’énergumène, angoissé par la suite du monde, je suis resté un fils. Peut-être était-ce un défaut de volonté, une tare, j’étais toutefois conscient de mon côté marginal. À la mort de mon père, j’avais quinze ans et, parfois, j’imagine qu’un peu à la manière du personnage du Tambour de Günther Grass, j’aurais aimé me transformer en bonzaï, en penjing bien chantourné, me coincer dans la machine à cœurs au stade de l’enfant ravi.» (p.55)

 

Il s’aventurera dans le monde de la littérature, de la musique, faisant à peu près tous les métiers de ce monde un peu étrange sans jamais s’y ancrer pour de bon, revenant toujours à la création. C’est le sort de ceux qui arrivent mal à se tailler une place dans l’univers de l’écriture et qui restent un peu en marge, sans jamais occuper le devant de la scène. C’est aussi faire vœu de pauvreté que d’aller dans cette direction. 

Je pense à mon ami Gilbert Langevin, qui n’avait jamais un sou et qui, quand il avait la chance de recevoir une bourse ou encore un prix littéraire, ne trouvait rien de mieux que de tout dilapider en quelques semaines, pareils à certains de mes frères qui travaillaient des mois dans la forêt de Chibougamau ou à la frontière de l’Abitibi et qui partaient «sur une brosse» en retrouvant la civilisation. Ils flambaient de véritables petites fortunes pour se réveiller un matin, tout croche dans leur corps et leur tête. Alors, il reprenait le chemin de la forêt pour se refaire une santé et un magot au milieu des arbres et des moustiques. Des hommes qui m’ont tellement fasciné.

 

BIOGRAPHIE

 

Une biographie, quelle qu’elle soit, passe toujours par soi pour faire jaillir l’autre, sinon c’est un travail de notaire, disait Victor-Lévy Beaulieu. C’est là que le roman de Bertrand Laverdure devient passionnant, s’attardant dans les reflets et les jeux de miroir où il parle de lui pour mieux approcher sa mère et la décrire. Une femme qui réussit à pousser ses enfants dans le monde des adultes, et qui perd peu à peu la mémoire. Des petits oublis d’abord, des distractions jusqu’à s’égarer dans Montréal au volant de son auto sans pouvoir retrouver le chemin de la maison. 

 

«Ma mère, c’était ça, aussi. Que ce fût vrai ou inventé, elle prenait souvent le temps de nous raconter des choses positives que d’autres avaient pu dire sur nous. Elle faisait ça, ma mère, elle désamorçait nos angoisses en nous inondant de beau, de gentillesse par déplacement. Sachant que l’avis d’une personne tierce serait meilleur que son simple compliment.» (p.117)

 

Une femme qui a sa vie, son travail, ses occupations, ses plaisirs et ses amis. 

Aline, ma mère, surgit régulièrement dans mes romans, surtout dans «La mort d’Alexandre» et «Les oiseaux de glace», où elle est le pivot autour duquel tournent tous les personnages. Elle s’est imposée plus que mon père que j’ai dû imaginer la plupart du temps parce que je l’ai si peu vu dans son entièreté, lui, qui a été malmené très tôt par la maladie de Parkinson. 

 

REGARD

 

Dans une grande famille comme la mienne (nous étions neuf garçons et une fille), mes frères les plus âgés n’ont pas connu la mère et le père que j’ai eus. Question de génération! Philippe, le plus vieux, avait quasi l’âge d’être mon géniteur. Chacun aurait pu raconter une histoire différente de la mienne. Dix versions du roman de ma famille.

Et avec le temps, les parents deviennent dépendants des enfants. Nous devons retrouver les gestes et les paroles qu’ils ont eus quand nous étions des êtres si fragiles. Nous voilà des accompagnants jusqu’à la fin et je crois que c’est une chance parce qu’ils restent des guides, des précurseurs qui nous ouvrent la voie vers le grand saut. Apprendre à vivre, c’est peut-être arriver à mourir sereinement. 

 

«La mort n’est jamais douce. C’est une glissade raboteuse au centre du monde. On y dévale ou on y bloque tel un ruisseau astreint aux cailloux qui l’assèchent. La mort a un son imperceptible, une plainte en écho lent dans une demeure lointaine.» (p.220)

 

Témoignage senti et touchant que celui de Bertrand Laverdure. Il dessine une époque avec le regard de sa mère et le quotidien d’un écrivain qui doit se débattre pour survivre au jour le jour. L’auteur ne se dérobe jamais et tourne autour de Geneviève, de ses énigmes pour mieux la comprendre. Elle est sa direction, son étoile polaire, le soleil qui a éclairé ses premiers matins et qui continuera à le guider même si elle n’est plus. C’est le plus beau et le plus précieux de la vie. 

 

«Le linceul était de plastique blanc, d’une taille moyenne, scindé par une fermeture à glissière. Il a fallu surélever le lit, l’ajuster à la hauteur de la civière. J’ai vu la rigor mortis se taire durant la procédure, la cyanose s’engouffrer sans mot dire, le corps aussi malingre qu’un paquet de rondins déposé sur un chenet. Même dans sa réduction finale, ce qui reste de nous persiste à romancer le monde. Nous laissons un commentaire sec qui ne saura jamais résumer la vie de quiconque, la complexité des destins les moins apparents.» (p.222)

 

Un roman qui a demandé beaucoup d’efforts à l’écrivain, j’imagine, pour aller au bout de soi et de Geneviève, jusqu’au dernier souffle et le premier respir de l’orphelin qu’il était devenu. L’image de ma mère sur son lit d’hôpital, les yeux grands ouverts, après son trépas ne s’effacera jamais de mon esprit. L’ultime regard d'Aline, et peut-être, certainement, la vision que mes proches auront de moi quand mon tour sera venu de quitter la place avec le plus d’élégance possible, je l’espère. 

 

LAVERDURE BERTRAND : «Funérailles nationales», Éditions Mains libres, Montréal, 2025, 240 pages, 29,95 $.

https://editionsmainslibres.com/livres/bertrand-laverdure/funerailles-nationales.html

vendredi 6 février 2026

DANIELLE DUSSAULT ET GABRIELLE ROY

DANIELLE DUSSAULT a eu la chance de passer quelques semaines à Petite-Rivière-Saint-François, dans Charlevoix, dans le chalet ayant appartenu à Gabrielle Roy. Depuis plusieurs années, le refuge de l’écrivaine, pendant la période estivale, reçoit des auteurs qui y viennent pour réaliser un projet. «Le fleuve debout» est né de ce séjour dans le havre de madame Roy. J’ai postulé, il y a plusieurs années, pour une halte dans Charlevoix. Je souhaitais m’imbiber des ouvrages de cette romancière et entreprendre une forme de dialogue avec l'écrivaine que j’admire. On n’a pas retenu ma demande. Pourtant, mon idée était très semblable à celle de Danielle Dussault. Je voulais m’installer dans cette maison où madame Roy a écrit plusieurs de ses livres, la retrouver à sa table, penchée sur un texte et surprendre son sourire devant un bout de phrase. J’imaginais tisser un dialogue avec celle qui m’a enchanté dans «Ces enfants de ma vie» ou «Cet été qui chantait».

 

Le bâtiment est plutôt rustique et est demeuré figé quelque part dans les années soixante. L’auteure y a séjourné pendant vingt-sept ans à partir de 1957. C’est donc une forme de voyage dans le temps qu’a dû faire Danielle Dussault. Une table, quelques chaises droites, une berceuse et la galerie entourée de moustiquaires. J’avais imaginé ce séjour en examinant la photo du chalet, me voyant en train de relire «La détresse et l’enchantement» tout en ayant un œil sur le fleuve qui ne se fait jamais oublier dans ce pays.

Tous les jours ou presque, l’écrivaine descendra sur la berge, s’attardera sur une large pierre ou encore ira sur la voie ferrée, avec Gabrielle et Berthe Simard, l’amie fidèle. Ce «fleuve aux grandes eaux», répétait Pierre Perreault, qui file de l’autre côté de l’horizon, emportant les navires qui flottent dans le silence avec, peut-être, des trésors et des marchandises précieuses au fond de leurs cales. 

Tout comme si Danielle Dussault partait bras dessus bras dessous avec Gabrielle, à petits pas sur les dormants qui imposaient une cadence à sa prose, une sorte de rythmique particulière, surtout dans «Cet été qui chantait». 

Elle se faufile dans les jours de la romancière, dans ses longues séances de travail, des habitudes et des rêveries qui viennent avec le regard qui se perd au large, au loin, vers la trouée du Saguenay qui se laisse deviner vers la gauche. Pas étonnant qu’elle ait l’impression que Gabrielle est là, qu’elle s’approche pour lire en se penchant sur son épaule. Ou encore qu’elle surprenne son reflet dans le miroir. Parce que, après tout, écrire, c’est apprendre à vivre avec des fantômes. 

 

«En outre, je me suis intéressée à la solitude de la femme écrivain à travers toutes les étapes de son cheminement vers la vieillesse. J’ai pu ainsi établir des ponts avec mon propre rapport à la solitude, compagne douce, parfois rude, mais impérieusement nécessaire dans une vie dédiée à l’écriture.» (p.5)  

 

Une condition du séjour : oublier le wifi, couper avec les contacts et les distractions qu’offrent les réseaux sociaux. Une sorte de désintoxication peut-être. Juste le silence. Soi et ses gestes. Sa respiration. Le frottement de ses pas sur le plancher, la porte qui claque, le bruit d’une chaise que l’on déplace près de la table, la petite plainte de la berceuse qui n’est plus toute jeune, le bourdonnement des guêpes qui s’acharnent sur les moustiquaires. 

Quelle chance que ce plongeon dans l’univers de Gabrielle Roy, le monde qu’elle retrouvait chaque été avec sa fidèle Berthe qui l’attendait depuis la disparition des neiges et l’éclatement des bourgeons!

 

PRÉSENCE

 

Danielle Dussault navigue dans son écriture et dans celle de Gabrielle Roy, dans ce pays accroché à la rive du grand fleuve qui ne cesse de se réinventer selon les moments du jour. Les arbres étaient peut-être moins imposants à l’époque de Gabrielle, mais ce sont les mêmes, se débattant dans leurs ombres ou se pliant aux caprices du vent qui monte du large. Ils ont dû apprendre à composer avec le temps et les intempéries qui cassent les branches et font gémir les plus faibles. 

 

«Je me sens en dehors de la scène, à côté d’un scénario qui ne relève plus de l’écriture, seule, sans doute, à ne pas éprouver le désir de changer ce lieu autrefois habité par Gabrielle Roy. J’ai vécu ce séjour avec l’impression d’avoir, d’une certaine manière, consolé quelqu’un. J’ai communiqué en silence avec l’âme de ce chalet. J’ai fait quelques adieux à des prétentions mondaines, au désir d’être reconnue, à ma jeunesse qui s’en est allée sur la pointe des pieds.» (p.11)

 

Le lieu fait la personne et l’individu fait le lieu, j’en suis convaincu. Danielle Dussault fait face à elle-même, à une solitude qui la laisse comme à la dérive dans son corps et dans sa tête. Il y a surtout le silence qui enveloppe tout et qui lui permet d’entendre la voix qu’il y a en elle. Cette voix inaudible dans le murmure de la ville, cette «petite musique» qui accompagne la montée de l’écriture et que nous étouffons trop souvent dans les agitations qui nous font courir du matin au soir.  

 

FACE À FACE


Danielle Dussault se retrouve devant un miroir. Souvent, elle y surprend le beau visage raviné de Gabrielle et, surtout, il y a elle qu’elle regarde comme elle ne l’a pas fait depuis longtemps. 

Et la voilà dans ses affolements, les histoires qu’elle s’invente pour s’éloigner de soi, ses angoisses et les illusions qui lui font courir vers un homme pour échapper à la solitude, la peur d’être seule tout simplement. 

 

«Ça bouillonne en vous. Acceptez-le! Voyez la façon dont vous allez d’un emportement à l’autre, d’une forme d’urgence à une réaction incontrôlable, ça vous colle à la peau, mais soudain une cloche sonne, le fleuve debout scintille, des oiseaux croassent, une rivière imprime son chant, le silence finit par vous rejoindre, c’est vous-même qui cédez à la pulsion, à l’empressement, ne vous en prenez qu’à vous.» (p.57)

 

Le silence. Le tumulte de ses pensées qui se bousculent et s’agitent avec l’obsédante présence des guêpes autour du chalet. Et voilà! Le pays de Charlevoix se dit dans ses arbres et le fleuve qui avale tout l’espace quand le vent décide d’imposer ses élans et que l’eau vient se casser sur les rochers. Et le chœur des oiseaux crieurs et le froissement des feuilles…

Elle cède… 

Comme une toxicomane qui fait une rechute. Elle se rend là où elle peut se brancher et aller sur les sites qu’elle fréquente d’habitude. Après coup, l’écrivaine se sent un peu coupable d’avoir tendu l’oreille aux sirènes du wifi.

 

ARRÊT

 

Il n’est plus temps de fuir, de s’étourdir. Tout est clair et précis. Ses difficultés avec les hommes, l’amour, ses grandes ambitions littéraires, son désir d’être reconnue, son malaise en société, son incapacité à fonctionner quand il y a trop de gens autour d’elle qui s’agite comme des bourdons. Pourquoi a-t-elle toujours l’impression de ne jamais être à la bonne place?

 

«Vous préféreriez ne pas avoir à entrer dans le vif du sujet. Mais bon. Il y a des jours où vous devez l’envisager froidement. Les relations avec les hommes, toutes races et appartenances confondues, reviennent au même, c’est-à-dire à l’impossibilité peut-être de tisser un lien véritable avec l’autre. 

Vous essaierez encore, malgré tout, de faire mentir cette impitoyable vérité en conservant un dialogue avec l’autre, coûte que coûte. Quand cela ne marche pas, vous écrivez. Et quand c’est peine perdue, vous écrivez encore. On vous a appris à laisser la porte ouverte.» (p.75)

 

Ce récit se déroule comme une longue phrase qui s’abandonne aux chemins qu’elle devine sur le fleuve qui mène tout doucement vers la mer océane. Pareil «aux grandes eaux» qui vont au bout du monde. Une phrase sans fin ni commencement où Danielle Dussault plonge en elle, courageusement pour s’écouter surtout sans tourner la tête. Elle se surprend dans le miroir où Gabrielle apparaît souvent, se voit telle qu’elle est. Celle qu’elle doit accepter maintenant pour s’aventurer dans la suite du monde. 

L’écrivaine se dit, se parle dans son récit sous le regard bienveillant de Gabrielle qui, il y a longtemps déjà, a emprunté les mêmes sentiers, allant sur les dormants de la voie ferrée avec Berthe, qui comptait ses pas peut-être. Combien de pas avant de toucher l’horizon? Combien de pas avant la plongée dans l’éternité?

 

VÉRITÉ

 

Le silence et la solitude font que tous les faux-fuyants s’évanouissent. Danielle Dussault apprend à être avec elle et craint un peu de retrouver la ville, ses frénésies et ses espoirs. Elle s’imagine s’installer dans ce silence pour vivre en caressant les phrases de Gabrielle qui viennent comme des confidences que le vent ramène du large. 

Une appropriation du lieu et surtout une découverte pour l’écrivaine qui rejette tous les masques, affronte la femme égarée au milieu de ses paragraphes et de ses mots. Gabrielle aussi a connu l’adversité, celle de sa sœur, qui lui en voulait plus que tout. Ce pays de Petite-Rivière-Saint-François, où Gabrielle a pu apaiser ses tourments et ses grandes douleurs, parvient à calmer Danielle Dussault. Elle tend les bras vers la vie, vers l’ici et le maintenant. 

 

«J’écris à présent en marchant debout, le soleil se réfugie derrière le massif. La main de Gabrielle Roy se pose sur la mienne. Les papillons volètent silencieusement, des ombres dansent autour du bosquet. J’ai vu moi aussi quelqu’un disparaître à la ligne d’horizon. Il se taisait. 

Qu’il est beau le silence de celui qui aime.» (p.118)

 

Une expérience exigeante pour l’écrivaine. Des propos qui m’ont touché au cœur et à l’âme et qui m’ont offert le séjour dont je rêvais. Merci Danielle Dussault, de m’avoir permis d’affronter mes solitudes et de faire face à mes démons avec ton récit si juste. Tu m’as donné tout cela, et c’est certainement, la puissance et la magie de ton écriture qui m’ont fait imaginer que nous allions côte à côte dans le matin qui chante, sur la voie ferrée, d’un même pas vers les failles de l’horizon. Gabrielle Roy nous accompagnait et c’était le plus beau de l’enchantement parce que la détresse traînait loin derrière nous. 

 

DUSSAULT DANIELLE : «Le fleuve debout», Éditions L’instant même, Longueuil, 2025, 136 p., 22,95 $.

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