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jeudi 16 avril 2026

CHRISTINE GOSSELIN VIT SA DIFFÉRENCE

RÉCIT PARTICULIER que «Aussi étrange que toi, Frida» de Christine Gosselin. Frida est celle que nous connaissons, l’artiste, la peintre mexicaine, la femme libre et audacieuse qui a marqué la peinture par sa vie de souffrance, son combat sans merci avec un corps de douleur. Son travail pictural est devenu le journal de sa lutte physique et morale, des efforts qu’elle a dû faire pour être présente, active et créatrice. Frida a été touchée par la poliomyélite alors qu’elle était enfant. Et au sortir de l’adolescence, un terrible accident devait la couper de la vie qui s’ouvrait devant elle. De multiples fractures et, surtout, une tige de fer qui lui a transpercé le corps. Elle restera longtemps à l’hôpital avant d’entreprendre sa vie de femme, claudiquant et négociant avec la douleur qui avait pris possession de tout son être. Elle luttera constamment pour garder son autonomie, créera une œuvre picturale unique, originale où elle est l’objet et le sujet de ses tableaux, y peignant ses souffrances et ses blessures. Un combat terrible, une quête de liberté extraordinaire et admirable. Christine Gosselin mènera une bataille similaire, même si sa condition physique n’est pas aussi dramatique et tragique que celle de Frida Khalo. Elle a commencé par refuser sa féminité, se comportant comme un garçon en pratiquant plusieurs sports, particulièrement le hockey. Des problèmes apparaîtront lors de ses premières menstruations. Elle sera comédienne et après journaliste sportive où elle aura à s’imposer dans un monde de mâles. Elle trouve dans Frida Khalo une sœur, une amie, un modèle qui lui montre la direction à prendre pour être ce qu’elle est.

 

Le récit de Christine Gosselin m’a happé dès les premières phrases. Un souffle, un élan auquel il est difficile de résister, une bourrasque qui secoue et étourdit. La narratrice se retrouve devant des reproductions de Frida Khalo. «Les deux Frida» particulièrement, un tableau où l’artiste étale sa douleur et la violence qu’elle subit. Son couple s’effondre et Diego demande le divorce. Deux visages d’elle, celle que Diego aimait et celle qu’il n’aime plus.

Madame Gosselin dialoguera avec la créatrice mexicaine tout au long de son récit, lira ses textes et son journal intime pour mieux se voir et vivre avec elle. 

 

«Je souhaite oublier la Frida en blanc, la mariée qu’il voulait que je sois. Je veux l’assassiner, cette version de moi; je lui ai coupé l’artère et elle saigne à cœur ouvert. Mi vida, elle a beau essayer de contenir le flot, ses mains tremblantes, même armées de forceps, n’y parviennent pas. Je suis l’autre. La Frida à droite. Celle qui dévoile son cœur aussi, mais ici mi corazon est entier, prêt à battre à nouveau, comme je l’entends.» (p.12)

 

Il s’agit d’un extrait du journal de Frida Khalo, on l’aura compris. Diego, son mari, a été infidèle. Il l’a toujours été, coureur de jupons incorrigible. Il a trompé Frida à la moindre occasion et a été jusqu’à séduire sa sœur. Frida prend des amants, mais elle est touchée dans son corps et son âme. Ses tableaux deviendront un incroyable récit où elle documente pour ainsi dire sa douleur physique et morale.

 

REFUS

 

Christine Gosselin refuse la soumission, le conformisme, les rôles définis par la société. Dès sa petite enfance, elle fait tout comme un gars, joue au hockey, bouscule les autres physiquement, serre les poings, dissimule sa féminité pour foncer tête baissée devant tous les dangers. Sa vie bascule quand elle a ses «fameuses menstruations» qui, selon les normes, en font une femme. Le sang coule, intarissable, un fleuve qui prend sa source entre ses cuisses. 

 

«Mes menstruations abondantes m’envoient des signaux d’alarme, mais j’ai trop peur de découvrir ce qu’elles cherchent à me dire. Dans un rêve récurrent, des voix sans visage me parlent depuis le creux de mon ventre. Quelque chose ne tourne pas rond dans mon utérus. En fait, rien ne tourne… ça ne fait que tomber. Je suis encore vierge et ne veux pas parler de ces choses-là avec papa et maman. J’ai honte de mon corps et des poils qui poussent partout. Je refuse de me mettre nue devant le médecin de famille et d’évoquer le sang entre mes jambes. Je ne dis rien, espérant qu’ainsi, la douleur m’oublie.» (p.43)

 

Après bien des examens et des consultations, les spécialistes font comprendre à Christine qu’elle est différente. Des malformations dans son utérus feront qu’elle ne pourra jamais avoir d’enfants. Cela explique aussi les menstruations-fleuves.

La peintre mexicaine aurait risqué sa peau en enfantant et elle a dû avorter quand elle s’est retrouvée enceinte. Un drame pour Frida qui ne se sent pas une «vraie femme» en ne pouvant mettre un enfant au monde. Tout comme Christine sait qu’elle est coupée de quelque chose de vital, comme si elle était dépossédée par cette malformation, ce qu’elle a toujours voulu d’une certaine façon : être différente.

 

HISTOIRE

 

Le récit de Christine Gosselin raconte ses luttes, ses excès dans le monde du théâtre. Elle agit comme un homme, mais, malgré les apparences, une question existentielle la taraude. En ne pouvant enfanter, est-elle une femme complète et entière

La société valorise la maternité, même de nos jours. Une femme est reléguée trop souvent à ses fonctions biologiques. Il y a une marge entre le choix de ne pas avoir d’enfant et d’être infertile.

 

«J’étais figée dans un corps stérile, incapable de prouver que j’étais toujours une femme. Je suis devenue une antiquité vautrée sur son lit, ouvrant mes jambes seulement pour ce qui me semblait familier. Je ne les écartais que pour des hommes qui traversaient ma vie en pointillé. Je leur obéissais avec nonchalance, armée d’un sexe de petite fille imberbe, d’où rien d’autre que l’urine et le sang n’allait provenir.» (p.116)

 

Le récit de Christine Gosselin devient alors une formidable quête d’identité. Qui est-elle? Quel regard les gens posent-ils sur elle? Qui est-elle dans ce corps qui ne peut se reproduire? La question tourmente aussi Frida, qui se voit privée de sa nature de femme pour ainsi dire. 

Christine trouve un écho à ses interrogations et ses douleurs en lisant Frida et en étudiant ses tableaux. Elles rejoignent les sacrifiées qui ne correspondent pas à l’image que la société fait d’elles. Des combattantes surgissent. Gisèle Pelicot, qui a fait les manchettes avec son impossible histoire, Nelly Arcand et d’autres qui ont été broyées par les diktats des hommes. 

Le texte devient une poussée vers la liberté d’être dans sa différence, un cri qui secoue les fondements de la société et les archétypes. 

Christine Gosselin travaillera comme journaliste sportive pour souder tous les aspects de son être. Elle se bouchera les oreilles pour ne pas entendre les propos machistes de ses compagnons. Elle doit être sourde pour faire sa place dans ce milieu stéréotypé et sclérosé. 

 

«Mes collègues m’ont appréciée, mais attention! je pouvais agir comme les hommes, à condition de ne jamais donner l’impression d’en être un. Il fallait conquérir le monde du sport, sans jamais cesser d’être attirante et féminine. Au bar, après les matchs des Canadiens de Montréal, j’étais entourée d’hommes avec qui j’avais des tas de points communs. Mais est-ce que je pognais? Pas du tout. I was one of the boys, avec un petit parasol rose dans son drink de fille. Mes collègues masculins ont souvent prétendu détendre l’atmosphère en utilisant mon corps. Une bonne claque sur les fesses ou une blague douteuse sur ma tenue. Ce harcèlement sexiste déguisé en jeu dissimulait l’hostilité que suscitait ma présence dans l’équipe. J’aurais dû riposter. Je ne l’ai pas fait. Il me reste ces lignes pour revanche.» (p.129)

 

Enfin, il y aura Thomas, qui l’accepte dans sa totalité, et ses fils qui donneront une vie autre à la femme. C’est beau. Formidable. Touchant. Frida a triomphé de la douleur atroce qui s’était réfugiée en elle. Ce mal, elle l’a sublimé pour en faire une œuvre artistique unique et singulière. 

Voilà un récit vrai d’une femme qui cherche à être entière dans son corps et dans son esprit. Frida et Christine ont été marquées dans leur être de manière particulière, mais les deux ont eu à se bâtir une vie, à transcender une malformation de l’être, à tracer leur chemin dans un monde qui ne leur a pas fait de cadeaux. 

Christine Gosselin parviendra à une certaine sérénité, même s’il y aura toujours le sentiment d’être à part et de ne pas être «totale» dans son être. Ce fut le cas de Frida, qui a fait preuve d’une volonté incroyable pour surmonter tous les empêchements et les embûches. Un témoignage qui sort des frontières du moi pour toucher ceux et celles qui doivent mater un handicap ou une différence. 

Un récit magnifiquement écrit, il faut le souligner. Une écriture sentie et frémissante, un dialogue improbable de cette battante dans toute sa force et sa vulnérabilité. Une franchise qui exige beaucoup d’honnêteté et de courage.

 

GOSSELIN CHRISTINE : «Aussi étrange que toi, Frida», Éditions Mémoire d’encrier, Montréal, 2025, 192 pages, 24,95 $. 

https://memoiredencrier.com/catalogue/aussi-etrange-que-toi-frida/

jeudi 9 avril 2026

L'UNIQUE ODYSSÉE DE THÉLYSON ORÉLIEN

THÉLYSON ORÉLIEN est né en Haïti, dans ce pays où la violence s’est installée à jamais. Il laisse tout derrière lui, sa maison en flammes, ses amis et ses proches. L’enseignant n’a plus le choix. Sa vie est l’envers de la vie. «C’était ça ou mourir» raconte l’incroyable périple qui l’a poussé contre le mur du possible et du tolérable. L’écrivain signe un premier roman qui m’a touché au corps, au cœur et à l’âme. Un témoignage terrible et plus que jamais actuel. Voici l’extraordinaire vécu d’un homme qui a tout risqué en laissant son pays derrière lui, qui est parvenu à déjouer les pièges des frontières pour arriver dans un lieu où il peut respirer et dormir dans un lit. Un réfugié parmi tant d’autres, de ces hommes et de ces femmes qui n’ont plus rien; des parias qui cherchent une terre où l’avenir a un sens. Parce que la vie n’était plus possible dans leur village, parce qu’ils pouvaient prendre une balle chaque fois qu’ils s’aventuraient dans la rue. Plusieurs périront en route, d’autres s’accrocheront et vivront une incroyable odyssée. Tous devront puiser au fond de leur âme pour survivre. 

 

Jonas Dorléon ne part pas. Il fuit, pour s’éloigner de la mort. Son quotidien est devenu irrespirable. Il doit sortir d’Haïti, échapper aux mailles de la frontière pour se retrouver en République dominicaine, le pays voisin où les Haïtiens sont traités comme des esclaves. 

Ce n’est que le premier pas. 

Il y aura le Brésil, le Costa Rica, le Mexique et les États-Unis. Au bout de tout, le Canada, Montréal et le Québec. Une traversée d’un continent dans des conditions épouvantables. 

Il rejoint la colonne sans commencement ni fin de ceux qui vont pieds nus, s’entassent dans des autobus, n’arrivent plus à dormir et qui parviennent à manger en exécutant les pires tâches. Hommes, femmes, enfants viennent de partout pour suivre un chemin de croix où chaque pas est un risque et une victoire, chaque jour et chaque nuit une épreuve, chaque respiration un miracle. Impossible de revenir en arrière. Il n’y a plus de passé. La vie est devant, au loin, si proche, de l’autre côté de la frontière. 

 

«Moi, je me suis mis à rire. Parce que je comprenais enfin que le pays était mort. Que Haïti n’était plus un pays, mais un prétexte. Un panneau. Une illusion sur un billet de banque déchiré. Les gangs se battaient pour le territoire, mais le territoire n’appartenait plus à personne. Pas à l’État, pas à nous. Même Dieu avait déménagé sans laisser d’adresse.» (p.16)

 

Un roman d’une intensité peu commune, l’odyssée de la survie, une descente aux enfers où l’humain surprend par sa volonté, sa ténacité et surtout les astuces qu’il trouve pour continuer.

 

DÉPART

 

Jonas Dorléon s’éloigne avec un petit sac qui contient la photo de sa mère, son diplôme, un cahier de poème et un slip propre. Et une brosse à dents, pour rester du côté des civilisés, se prouver qu’il n’est pas devenu une bête. Il n’a aucun passeport, aucun papier pour franchir les murs que sont les frontières. Il doit trouver une autre identité, de faux documents qu’il paie avec tout l’argent qu’il a. Une question de survie. Comment négocier avec ces faussaires qui ont leur vie entre leurs mains? Il garde espoir, continue. S’arrêter, c’est disparaître.

 

«Je suis monté dans un bus au terminus de Carrefour, un de ces bus peints comme une église évangélique sous acide. Sur le côté, on pouvait lire en lettres rouges : “Bondye pa jamm domi, men li pa toujou reponn.” (Dieu ne dort jamais, mais il ne répond pas toujours.) Voilà une devise qui mérite d’être méditée, me suis-je dit, surtout quand on n’a que deux options devant soi : mourir ou marcher.» (p.19)

 

L’exil, le mouvement perpétuel que deviennent les jours, la frontière de la République dominicaine que les Québécois fréquentent. C’est une destination recherchée. J’ai des connaissances, pas tous des amis, qui vont y passer une partie de l’hiver. 

Le paradis des vacanciers est un enfer pour les Haïtiens qui font les sales besognes. Jonas Dorléon se retrouve à transporter des sacs de ciment, à construire une nouvelle route pour les touristes qui vont s’émerveiller du paysage. Il le faut pour ne pas mourir. L’envers de l’éden des nordistes qui s’installent le long des plages et dans des hôtels luxueux. 

Les sans-papiers, les sans visage, les sans nom s’entassent dans des baraques, dans des conditions qui remontent à «l’âge de pierre» pour reprendre une expression que Donald semble adorer. Ils travaillent jusqu’à épuisement, redevenant des bêtes, la lie de l’humanité. Étonnant comme les gens méprisent toujours ceux et celles qui font les sales besognes à leur place.

 

«C’est ce jour-là, après l’épreuve du bus, que j’ai commencé à me dire : “Peut-être que ce pays ne veut pas de moi. Peut-être que je dois partir. Vraiment partir.” Je n’aspirais pas à quelque chose de bien, juste à moins pire. Parce que vivre, c’est ça, parfois : choisir le bourreau le moins cruel. Quand je suis arrivé à Jérémie, je savais déjà que je ne resterais pas. Il n’y avait pas de paix à cet endroit. Juste une autre forme de peur. Plus calme. Plus insidieuse. Moins armée, mais plus lourde. Et moi, j’étais déjà un fuyard professionnel.» (p.24)

 

CHEMIN DE CROIX

 

Un périple inimaginable, le chemin de croix de la terreur, de la faim et de l’angoisse, le Compostelle de la misère et de toutes les violences. Jonas Dorléon fera n’importe quoi pour se rendre au Brésil, une étape avant un autre départ, une route qui ne cesse de s’allonger.

 

«Un jour, en marchant près de la place du quartier Boa Vista, j’ai vu un type faire des acrobaties. Il jonglait avec des bouteilles vides, marchait sur une corde tendue, riait comme s’il n’avait jamais connu la faim. Devant lui, il y avait un chapeau posé au sol, et les passants y laissaient des pièces. Moi, je n’avais pas d’équilibre, pas de bouteilles, pas de corde. Mais j’avais une bouche, une langue et des histoires. Alors j’ai commencé à parler. À raconter. À inventer. À mentir avec style. J’étais un griot en exil. Je faisais rire les Brésiliens avec des histoires d’Haïti apprêtées à la sauce comique. J’inventais des proverbes. Je jouais les idiots. Je faisais des voix. J’imitais les douaniers. Je caricaturais Jesus le passeur et personnifiais même le cafard du McDo. Et les gens riaient. Les vieux. Les enfants. Les vendeuses de bonbons. Les livreurs à vélo. Ils riaient parce que j’étais drôle. Moi, je riais par nécessité.» (p.97)

 

Et la fuite, encore et toujours, pour trouver mieux. Un périple en autobus qui ne semble jamais vouloir prendre fin pour traverser ce Brésil grand comme un continent. Jusqu’à une autre frontière, une autre ligne invisible que des soldats surveillent. L’impression que Jonas Dorléon s’enfonce dans un souterrain pour oublier qui il est et d’où il vient. Il n’est plus qu’un corps ballotté par les soubresauts du véhicule brinquebalant qui l’emporte vers la pire des épreuves. 

Jonas Dorléon pensait avoir tout vu, mais il n’avait pas encore plongé dans la jungle, ce trou végétal qui aspire le temps et l’espace, se gave de tout ce qui bouge et respire. 

 

«Le vrai silence, ce n’est pas celui des cimetières. Ce n’est pas non plus celui des églises pendant la prière, ni celui des douaniers quand ils tamponnent ton passeport comme on referme un cercueil. Le vrai silence, c’est celui qui règne dans le Darién, cette bouche verte, béante comme une menace, qui avale les vivants sans mastiquer. Je l’ai vu. Je l’ai senti, Je l’ai traversé. Non, pas traversé : je me suis fait avaler. Et aujourd’hui encore, je sens ses racines qui bougent sous ma peau, dans mon ventre, comme des souvenirs non digérés. Le Darién, on n’y arrive pas. On y glisse.» (p.123)

 

Beaucoup y restent, à bout de force et de volonté. De vie. Des enfants, des femmes, des adolescents. Jonas est en quelque sorte régurgité comme son célèbre ancêtre, après avoir affronté tous les diables qui hantent la terre. 

 

NORD

 

Une poussée vers le Nord. Le Mexique. Un bond, un pas, une reptation pénible. Et, enfin, les États-Unis, le balcon du ciel et de l’enfer, juste là, la face cachée de la Terre. Les jours se changent en mois, dans un camp où il n’a plus conscience d’être. Il est une ombre qui attend qu’on lui fasse signe, qu’on lui ouvre la barrière, qu’il puisse redevenir un nom, un visage et une parole.

Il franchira la frontière après des éternités d’espoir et de désespoir. Encore quelques pas, pour s’approcher, pour échapper au néant. Une autre poussée vers le Nord, vers le passage mythique, la lueur peut-être du bout du monde : le fabuleux chemin Roxham qui a fait tant jaser au Québec. Le lieu de tous les espoirs, après avoir traversé tous les horizons de son corps.

 

«Mais il y avait un autre horizon. Le Canada. Le Québec. Montréal. Le froid peut-être, mais au moins une chance. Un chemin, le fameux chemin Roxham dont tout le monde chuchotait le nom, ce sentier boisé entre le nord de l’État de New York et le sud du Québec. Un passage semi-officiel, semi-toléré, semi-légal, où les migrants comme moi se présentaient à la police canadienne pour demander l’asile. C’était un jeu de cache-cache diplomatique, mais c’était mieux que de rester là à se faire cracher dessus.» (p.202)

 

Un roman incroyable d’humanité, d’espoir et de désespoir, de souffrances et de volonté, d’amour et d’entraide. Une quête ahurissante. Je ne pourrai plus écouter les politiciens et les commentateurs de l’actualité parler des émigrants et de quotas. Ce ne sont pas des statistiques, ce sont des hommes, des femmes et des enfants. Pas que des chiffres, mais des visages, des frères et de sœurs. Ce sont des humains qui ont mal dans leur corps et dans leur âme, qui veulent seulement un espace pour inventer un tout petit bout d’avenir. 

Thélyson Orélien décrit le calvaire des réfugiés d’une façon extraordinaire. Voilà la plus grande tragédie de notre époque et la terrible odyssée des victimes des faiseurs de guerres et des créateurs de famine. 

Un roman précieux, un témoignage incroyable! Une ode au courage et à l’espoir qui anime les errants en quête d'un pays. J’ai marché avec Jonas et j’ai eu mal partout avec lui. J’ai eu faim jusqu’à ne plus ressentir mon corps, jusqu’à en avoir mal à l’être. J’ai partagé avec lui la seule patrie qui lui restait, le territoire de son corps et de ses souvenirs.

Et quelle écriture! Un battement de cœur, le temps qui s’étire sans fin, une incantation pour échapper à la misère en fixant l’espérance dans les yeux. 

Et aussi quelles pages pour terminer cette épopée, après la descente aux enfers, quand monsieur Thélyson Orélien décrit Montréal sous la neige et le miracle de l’été qui arrive tel un obus de chaleur et de verdure! Magnifique, d’une beauté qui donne des palpitations. 

La marche d’un homme qui a vécu l’envers du monde pour avoir droit à la liberté. Merci, monsieur Orélien, et surtout la paix dans votre tout nouveau pays que vous avez gagné plus que n’importe qui.

 

ORÉLIEN THÉLYSON : «C’était ça ou mourir», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 270 p., 27,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/auteurs/thelyson-orelien-13890.html

vendredi 3 avril 2026

JULIE HÉTU M’A BEAUCOUP TROUBLÉ

BELLE SURPRISE que de trouver «Piscine Versailles» de Julie Hétu dans ma boîte aux lettres, il y a quelques jours, une écrivaine que j’ai connue lors de ma participation à un jury du Gouverneur général du Canada, il y a plusieurs années. Une tâche titanesque avec le nombre de titres et les débats pour choisir un lauréat cette fois. Le premier ouvrage d’elle que j’ai lu a été «Pacific Bell» en 2018. Un roman magnifique, travaillé et intelligent. Une aventure qui sort des sentiers battus et nous fait remettre en question les communications. Récemment, un texte tout aussi étrange : «Les dormeurs de Nauru» m’a dérouté encore une fois. Des humains s’assoupissent en vivant des stress, tombent dans un coma et fuient pour ainsi dire leur réalité de plus en plus intolérable. Et ce n’est pas de la fiction, ce phénomène. La maladie existe vraiment. Et là, me voilà avec «Piscine Versailles» entre les mains. Un livre jeunesse. Qu’est-ce qu’elle a pu concocter pour ce nouveau public? Je ne lis jamais ce genre d’ouvrage, je l’avoue. Dans sa dédicace, Julie Hétu écrit : «Voici mon petit dernier, il relate l’adolescence, la mienne, mêlée à la fiction pour nouer tous les fils.» Il ne m’en fallait pas plus pour que je me décide à prendre «un coup de jeune» pour une fois. Cela ne pouvait me faire du tort, après tout. Surtout avec le printemps qui boude.

 

Une fille arrive à moto à la piscine municipale. Elle a été embauchée pour l’été comme surveillante et monitrice auprès des jeunes du quartier. Un endroit qui lui est familier, puisqu’elle y a vécu son enfance. 

Ça ne va pas. 

Elle est tout croche après une nuit chez sa meilleure amie. Ça s’est mal passé, on ne sait trop pourquoi. Amour (c’est son prénom) doit faire face. C’est son premier jour de travail, même si elle a envie de disparaître. Ses collègues ne disent rien. Tout le monde peut exagérer lors d’une fête et avoir peine à garder les yeux ouverts le lendemain. Mais qu’est-il arrivé chez sa meilleure amie? Voilà la question qui a trotté dans ma tête pendant une partie de ma lecture. 

 

«Quelque chose lui brûle le fond de la gorge. Remonte. Une vague venue de son ventre. Elle ne veut pas y laisser libre cours. Si elle pleure maintenant, elle perdra le peu de courage qu’il lui reste et attirera l’attention sur elle. Elle prend de grandes gorgées de néant, dos au bassin, elle respire le plus profondément possible, comme pour arrêter le tsunami. La déferlante se brise tranquillement. Perd de sa puissance. Sa peur de se disloquer, de devenir une curiosité, un problème à régler, échoue sur le béton.» (p.15)

 

Amour (un étrange prénom) a l’impression d’être passé sous un train. C’est peut-être ce qui lui est arrivé d’une certaine façon. Elle est couverte de bleus et a mal partout. Elle serre les dents, refoule ses larmes et doit tenir jusqu’au soir, jusqu’à ce qu’elle puisse rentrer chez elle pour se cacher comme un animal blessé. Elle rencontre les moniteurs avec qui elle va vivre les prochaines semaines et les jeunes qui ne demandent qu’à s’amuser. Un travail qui n’exige pas trop d’efforts, même s’il y a toujours des cas qui surgissent dans un groupe près d’une piscine. 

 

SOUVENIRS

 

Je me souviens d’avoir occupé un travail d’animation pendant tout un été avec des jeunes de mon village. Il fallait avoir beaucoup d’imagination. Nous n’avions pas de piscine, mais nous avions mieux. Un lac pas trop loin où nous pouvions nager et une rivière, avec une plage de sable, pour faire du camping. Nous avions un terrain de balles et pouvions inventer des jeux avec quasi rien. 

La journée finit par prendre fin. Amour rentre à la maison avec plus que jamais l’envie de disparaître. Ses parents ne semblent pas là. C’est ce qu’il lui faut : de la solitude pour se guérir et reprendre son souffle.

 

«Elle gravit les marches jusqu’à sa chambre, son corps est pesant; dans son bordel infini, elle respirera mieux. Quand elle ouvre la porte, le sol est encombré d’objets et de vêtements; rien n’a bougé. Sa mère s’est retenue de venir y faire le ménage. Les rideaux sont tirés, il fait sombre, malgré le soleil qui pointe encore ses chauds rayons de fin d’après-midi. Dormir. Elle sait que son corps ne s’abandonnera pas facilement, la fatigue, le dégoût, le vertige physique de l’abîme qui l’aspire ne la laisseront pas se reposer sans demander leurs restes.» (p.18)

 

Tous les jours deviennent un combat pour la jeune femme. Elle doit se reprendre en main, oublier les ecchymoses, se retrouver dans sa tête et son être. On l’apprend, on le devine. Elle a été tabassée et agressée pendant cette fameuse nuit. Disons le mot : violée lors de cette soirée chez sa meilleure amie, Sophie, qui n’est peut-être plus sa meilleure amie. Elle a été blessée au cœur et à l’âme. Heureusement, les jeunes lui permettent de trouver une manière de se prouver qu’elle est toujours vivante.

 

SURVIVRE

 

Monika sort du lot avec ses parents qui ne méritent certainement pas ce titre. Et il y a aussi Jacob, un moniteur attentif, qui s’occupe d’Amour comme il peut et aimerait bien aller plus loin avec elle, expérimenter ce qu’un garçon et une fille peuvent tisser quand ils s’attirent. Amour ne tolère plus les contacts physiques depuis ce qu’elle a vécu. 

Monika, une jeune adolescente intelligente, originale, particulière, tente de s’accommoder de ses parents qui n’ont pas d’allure et qui lui font honte.

 

«Le père de Monika bondit, rattrape sa femme sur le point de partir et la pousse en riant dans la piscine. Des canettes vides déposées sur le bord roulent dans tous les sens. Paul-Simon siffle et demande aux baigneurs de sortir de l’eau le temps que la situation se calme. Amour reste figée, elle ne sait pas quoi faire, alors que Mélodie fait signe à un policier qui traverse la rue devant la piscine de venir. Le père de Marika lève bien haut son majeur en direction de l’agent, qui s’empresse de rejoindre l’enceinte de la piscine pour exiger qu’il sorte de l’eau.» (p. 33)

 

Amour l’aidera et lui donnera le petit coup de pouce qui permettra à l’adolescente de faire un pas vers l’avenir. Ce sera aussi une manière pour elle d’oublier ses propres tourments et ses douleurs. 

Tout l’été ne suffira pas à effacer ce qui s’est passé lors de la fameuse soirée. Tout comme il faudra attendre pour que les bleus disparaissent et qu’elle retrouve le goût de foncer dans la vie. Y parviendra-t-elle? On ne subit pas une agression semblable sans être marquée à jamais. 

Elle ne peut s’abandonner à la tendresse de Jacob. Elle a besoin de temps pour comprendre, pour oublier peut-être, pour se dire que ce n’est jamais arrivé tout ça. Elle s’est sentie comme un objet dépouillé de son humanité. De quoi la rendre farouche et méfiante. 

 

CASSURE

 

Une amitié qu’Amour croyait indéfectible est détruite à jamais. Sophie l’a trahie. Rien ne peut être pareil, c’est certain. Peut-être que le temps permettra la guérison, on le souhaite en croisant les doigts. Ça fait mal de voir une jeune se débattre ainsi pour retrouver le goût de la vie.

Comment se remet-on d’une agression où l’on a été roué de coups, blessée, violée et abandonnée sur le plancher d’une salle de bain comme une vieille chaussette; comment oublier l’indifférence de tous ceux et celles qu’elle pensait être des amis?

 

«Elle a peur de ce jour inévitable si elle n’arrive pas à oublier ce que Seb, Jean et Yanick ont fait, si elle n’arrive pas à biffer ce que Sophie n’a pas fait. Elle aimerait tellement avoir à nouveau confiance en elle pour ne pas se protéger de Jacob. Elle chasse ses pensées, se lève et s’installe avec du papier et un crayon. Elle pose la lampe de chevet sur le plancher pour s’éclairer. Le temps file, grignote la nuit, alors que son rime prend forme. Il est quatre heures du matin quand elle enfouit son texte dans son sac. Elle retourne se glisser sous les draps, la respiration de Jacob tranquillement l’emporte.» (p.85)

 

«Piscine Versailles» m’a troublé plus que je n’aurais pu l’imaginer. Nous sommes dans l’humain, la douleur, la vie qui débute mais qui va tout croche. Surtout, Amour n’a personne avec qui partager sa douleur et son mal. Elle fera preuve d’un courage et d’une volonté formidable pour arriver à tenir jusqu’à l’automne. Un autre milieu et de nouveaux amis peut-être lui permettront de passer à autre chose. 

J’ai oublié l’étiquette jeunesse avec «Piscine Versailles». Je lisais simplement un bon roman, bien mené qui touche l’humain et l’être, nous entraîne dans une situation horrible où le personnage doit se débattre pour respirer et refaire surface. 

Amour ne peut partager ce secret avec personne. Il lui faudra cicatriser, refouler ce mal au plus profond de son être pour faire son chemin et foncer dans ce qui peut être l’avenir. Un texte de silence, de douleur et de gestes qui aident à vivre, à oublier et peut-être aussi un réconfort auprès de ces jeunes qui redonnent le sourire à Amour. Monika devient une figure importante et une projection pour la monitrice. Un roman étonnant encore une fois. Chose certaine, je ne verrai plus les livres jeunesse du même œil après cette lecture. 

 

HÉTU JULIE : «Piscine Versailles», Leméac jeunesse, Montréal, 2026, 120 pages, 12,95 $

 https://lemeac.com/livres/piscine-versailles/

jeudi 26 mars 2026

COMMENT FAIRE FACE AUX CATASTROPHES

EN MAI 2023, une montée soudaine des eaux de la rivière du Gouffre ravageait le cœur de Baie-Saint-Paul, dans la région de Charlevoix. Les résidents ont dû tout laisser derrière eux, s’installer chez des proches avec chien et chat et attendre que l’eau baisse avant de constater les dégâts. La population a dû aussi faire son deuil des deux pompiers volontaires qui sont morts en tentant de secourir des sinistrés. La demeure de Marilyne Busque-Dubois se dressait sur les rives de ce cours d’eau paisible normalement. Tout a été saccagé. Ils retrouvent leur maison pleine de boue, envahie par la rivière et un terrain jonché de déchets et de limon. Le couple se met au travail. Il faut nettoyer, pelleter, ramasser ce qui peut être récupéré, entreprendre des démarches auprès des gouvernements pour obtenir de l’aide et redonner vie à ce joyau du patrimoine de Baie-Saint-Paul. Les méandres administratifs pour Marilyne Busque-Dubois deviennent peut-être plus déroutants que les assauts de la rivière du Gouffre. Il y a bien des programmes, de l’argent pour restaurer les maisons ancestrales, pour les gens victimes de catastrophes naturelles, mais c’est un dédale où l’on risque de s’égarer. Les formulaires, les critères, les évaluations des spécialistes qui tranchent et souvent, obligent à tout reprendre parce qu’il y a eu une modification à une règle ou encore un changement de responsable au ministère. De quoi épuiser et décourager les plus optimistes.

 

«Ceci n’est pas un récit postapocalyptique. Ceci est le récit des stratégies que nous, vivant-e-s, mettons en place pour survivre envers et contre tout, comme dans les meilleures histoires. Une réflexion sur ce que la société torrentueuse emporte, mais avant tout sur ce que la solidarité humaine et interespèces comporte d’inaltérable. Une sorte d’ode à l’éphémère, même lorsqu’il prend des airs de catastrophe. Car, plus que de résilience et de guérison, je veux parler de joie et de transformation. De magie, peut-être, au sens de puissances cachées dans la nature. Ceci est une utopie réaliste. Rien à croire, tout à espérer.» (p.14)

 

La crue a ravagé tout le quartier. La boue dans les maisons et sur les terrains, les arbres déracinés, les abords de la rivière minés et méconnaissables. Tous les travaux et les projets des résidents emportés vers le fleuve; tous les efforts consentis pour habiter ce lieu détruit. Pas question de baisser les bras pour Maryline Busque-Dubois et son conjoint. Il y a les amis, la parenté et on peut transformer cette épreuve en une réussite unique. Tous peuvent y parvenir avec une besogne précise chaque jour. Et plus que tout, il y a des tâches à réaliser d’urgence avant le retour de l’automne et du froid. 

Le parcours s’étirera comme un bout d’éternité pour le couple. Les proches s’épuisent, la fatigue et la grogne se manifestent rapidement. Où loger? Un ami accueillant devient hostile et tolère difficilement leur présence. Il faut déménager encore dans une maison que l’on devra quitter dans un mois. Tous les tracas du quotidien en plus des corvées qui sapent à peu près toutes les énergies. 

 

NATURE

 

Il y a surtout la formidable motivation que Marilyne Busque-Dubois trouve dans la nature. Elle a toujours été fascinée par les plantes, les arbres et les bêtes, qui sont des modèles d’adaptation. Quand elle voit les fleurs surgir sur l’amélanchier qu’elle croyait mort après avoir été tordu par les eaux de la rivière du Gouffre, elle est toute remuée. Les insectes aussi peuvent s’ajuster à tout. 

La jeune femme est une passionnée de la nature qui contient tant d’enseignements. Voilà une source inépuisable d’exemples et de leçons que l’écrivaine puise autour d’elle ou encore lors d’excursions qu’elle faisait un peu partout pour trouver du beau et de l’étonnant. La végétation est un cahier qu’il suffit d’ouvrir pour repérer des manières de faire face aux pires bouleversements.

 

«Les lichens fascinent, mi-champignon, mi-algue, organismes complexes nés de la collaboration. Si les différentes espèces d’algues et de champignons qui composent ces individus pourraient très bien vivre l’une sans l’autre, il a été découvert qu’elles s’unissent en symbiose lorsque les conditions extérieures deviennent trop rudes : sécheresse, grand froid, grand vent, manque de lumière ou de sucres.» (p.49)

 

Tout comme les humains qui, lors de cataclysmes, font preuve souvent d’une générosité et d’une entraide remarquables. C’est peut-être dans de telles circonstances (guerres et catastrophes naturelles), que nous tendons la main pour traverser des heures qui semblent insurmontables. C’est là que la communauté est importante. Ce sont des jours où il est possible de réaliser de grandes choses en se serrant les coudes pour aller dans une même direction. L’individualisme tant louangé de nos jours devient un terrible handicap lors des bouleversements ou encore les conflits. Le «nous» prend alors tout son sens. Il permet de passer à travers les pires épreuves. 

 

ADAPTATION

 

Les ancêtres des Québécois ont appris en s’installant sur ce territoire qu’ils n’y arriveraient jamais seuls. Ils ont développé l’entraide qui s’est concrétisée dans les corvées et la coopération qui nous caractérisent. Sans cet effort collectif, les premiers venus de France n’auraient jamais pu survivre pendant les hivers et un froid qu’ils n’avaient jamais pu imaginer auparavant. En collaborant aussi avec les Autochtones qui leur permirent de contrer des maladies et la rudesse du climat. 

 

«Nous n’osons pas avancer de peur d’altérer la scène de crime. Nous prenons des photos de loin. Le réfrigérateur projeté sur l’îlot, au bout de son fil, le coffre ouvert à l’envers, les vêtements d’hiver répandus en dessous, visqueux, les chaises, que nous avions visualisées, chez l’antiquaire, au centre de soupers glorieux, renversées, leurs têtes sculptées contre le plancher, la table tournante basculée sur le côté, les outils du poêle à bois par-dessus, les caisses de vinyles en diagonale, les pochettes imbibées, le divan victorien en équilibre sur deux pattes, gonflé, l’odeur. L’odeur d’une caverne dont même les chauves-souris ne voudraient pas. Une odeur lugubre, imprégnée, qui collerait pendant des mois.» (p.60)

 

Je ne peux m’empêcher d’évoquer le déluge qui a ravagé la région du Saguenay en 1996. Nous habitions alors près de la rivière aux Sables, à Jonquière. Nous étions au Lac-Saint-Jean, en congé de nouvelles et de journaux comme nous le faisions toujours pendant l’été. Nous avons appris tardivement la catastrophe qui touchait la région. Il pleuvait à Saint-Henri-de-Taillon, mais pas de quoi s'inquiéter. 

À la fin des vacances, nous avons vu à la télévision, des résidences éventrées sur les rives de la rivière aux Sables. Elles étaient à deux rues de notre domicile. Comme si on avait scié les habitations en deux. Tout y était. La cuisine, les appareils ménagers et la chambre avec son lit. Des maisons ouvertes à la vue de tous. Surtout, l’impression d’intrusion dans le quotidien de ces gens, de rentrer dans leur secret. Une sorte de viol de leur intimité et de leur vie personnelle.


TRAVAUX


 Marilyne Busque-Dubois raconte les travaux à réaliser dans l’urgence, les corvées et comment elle a dû se faufiler dans les labyrinthes du gouvernement. Elle prend le temps de regarder autour d’elle, de voir la vie s’imposer dans ce qui semblait détruit à jamais. Heureusement, elle a toujours su s’émouvoir devant les prouesses de la nature qu’elle découvre dans ses randonnées et ses excursions au milieu des arbres. Les plantes plient aux soubresauts du climat et des catastrophes. L’amélanchier qu’elle croyait mort lui redonne de l’espoir en multipliant ses fleurs et la beauté au cœur du désastre. 

Quel travail que de récupérer la bâtisse ancestrale en respectant les normes gouvernementales, mais quelle leçon de vie!

 

«Pour nous, qui immunisons notre maison, mais aussi pour la quarantaine de propriétaires dont la demeure sera démolie, faute d’admissibilité ou de ressources financières ou psychologiques suffisantes, de compétences administratives ou informatiques, d’énergie pour ces voisin-e-s qui doivent se battre devant le conseil municipal et les pétitions citoyennes bien évidemment contre la démolition, mais sans solution réalisable à proposer, ces voisin-e-s qui prient pour obtenir du provincial une compensation qui leur offrira de tourner la page, de se reloger, qui devront se résoudre à quitter Baie-Saint-Paul pour s’installer dans un village isolé qui ne souffre pas d’une pénurie de logements, ou alors à emménager dans un petit appartement sans chat, ou sans jardin, qui perdront leur compagnon, perdront racines…» (p.143)

 

Une tâche quasi surhumaine, en dépit des réactions négatives de certains amis. C’est surtout la formidable entraide de la famille, l’empathie des gens et la tenue de corvées qui resserrent les liens pour aller vers ce qu’il y a de mieux. Parce qu’il faut de la compassion, un esprit communautaire et une capacité de s’oublier pour tendre la main à des proches dans le besoin, pour faire front devant ce qui culbute une vie et des rêves. Une catastrophe, oui, mais peut-être aussi une étape qui permet de devenir de meilleurs humains en s’ouvrant à l’autre, de prendre la peine de regarder autour de soi pour y lire les grandes leçons que la planète nous donne. Nous avons su nous adapter aux bouleversements climatiques, autant que les végétaux et les bêtes. Certains n’ont pu y arriver comme les dinosaures, mais l’ensemble s’est toujours accommodé. C’est le plus rassurant pour nous, les humains, qui menaçons l’avenir de la Terre avec nos guerres, nos folies et nos obsessions de richesse et d’objets éphémères.

 

BUSQUE-DUBOIS MARILYNE : «Inondables», Éditions Alto, Québec, 2026, 224 pages, 25,95 $.

https://editionsalto.com/livres/inondables/