J’AI BIEN ENVIE de vous parler de la pieuvre après la lecture du roman d’Anne Catherine Bomann intitulé « L’aquarium ». Parce que cet animal unique est troublant. À commencer par sa vie courte qui prend fin à la reproduction. Lors du rapprochement, le mâle, après avoir donné sa semence, est souvent dévoré par la femelle. L’accouplement est fatal pour celui-ci. Et lors de la naissance des petits, la pieuvre succombe. Une tragédie digne des classiques grecques. Sans compter que cet animal solitaire ne va vers ses semblables que pour la continuité de l’espèce. Madame Bomann échafaude une belle intrigue autour de Rosa dans son ouvrage et fait un parallèle avec Vigga, une jeune fille qui peine à trouver sa place dans la société. Elle pourrait dériver sans se porter plus mal cependant. Il y a son amie Maiken avec qui elle partage tout et cela lui suffit. Mais la communauté danoise ne l’oublie pas et tente de lui dénicher un emploi. Elle profite d’un programme d’insertion pour vivre un stage, à l’aquarium de la ville, un lieu où l’on garde des animaux marins dans de grands bassins. Une sacrée besogne de nourrir ces bêtes qui fascinent les visiteurs, à commencer par Rosa, la petite pieuvre, qui prend ses aises dans sa piscine privée.
Vigga est obligée de se présenter à l’aquarium pour effectuer ce qu’on lui demande. Tout sera vite terminé. Elle a l’habitude de ces immersions et ne crée jamais de remous, garde le profil bas, se contente de faire le nécessaire pour avoir droit aux prestations. Elle se laisse porter par les jours et les tâches qu’on lui confie sans ronchonner. Pas qu’elle soit indifférente, mais aucun métier ne la fascine au point d’y consacrer toutes ses énergies.
La société danoise est renommée pour ses politiques sociales et Vigga en profite d’une certaine façon. Il semble que nul n’est largué dans cette société et il y a toujours quelqu’un pour lui tendre la main, pour l’aider à trouver un emploi qui pourra lui plaire. La jeune femme aime les bêtes et s’affirme comme une végétarienne convaincue.
C’est déjà cela.
Et la voilà dans l’envers du décor, à décortiquer du poisson pour nourrir les pensionnaires, devant respecter des règles strictes. Chacun a droit à son régime. Un travail qui n’exige pas de qualifications et qui demande seulement un peu de concentration. Il suffit de trancher, de séparer et de peser les rations selon les espèces. Tout va changer cependant quand elle se retrouve devant le bassin de Rosa.
« J’éclate de rire, sous l’effet de surprise. Rosa me regarde droit dans les yeux, une certaine sérénité émane d’elle, me dis-je, comme si elle avait l’habitude de prendre ce qu’elle veut et de laisser le reste. Ses pupilles sont noires avec de larges tirets et je soutiens notre échange de regards de peur de le casser si je cille. La sensation de son corps qui aspire ma peau quand elle bouge le long de mon bras est entièrement nouvelle pour moi. Mais je n’arrive pas entièrement à oublier cette histoire de bec, et je suis soulagée quand Johannes me montre comment je peux, doucement, ventouse par ventouse, desserrer sa prise. Elle retourne agilement dans l’eau, tout en changeant de couleur sous mes yeux, passant du violet à un corail étincelant. » (p.91)
Vigga est subjuguée par cet animal et prend l’habitude de venir la voir avant d’amorcer sa journée. Une sorte de complicité, d’entente, d’amitié, se tisse entre la pieuvre et la jeune femme. Une forme d’amour, je dirais comme il peut y en avoir entre une bête et un humain.
Je pense à la renarde qui est apparue un matin derrière la maison à Wilson. Un miracle ! Vite, elle a pris l’habitude de venir faire son tour. Bien sûr, je l’ai attirée en lui offrant un petit quelque chose à manger, comme Flora le fait dans le roman de Monique Proulx. Curieuse, peu farouche, elle est demeurée sur son quant-à-soi. Elle arrivait comme ça sans prévenir. Je lui donnais un restant de repas et après, elle se roulait en boule sur le sol nu du minuscule jardin japonais. Souvent, quand je travaillais dans les plates-bandes, elle venait et s’allongeait, le nez dans sa queue, sous le plus gros pin ou encore dans son lieu favori près du bassin d’oiseaux.
Je continuais à désherber en lui parlant.
Elle surveillait tout ce que je faisais pourtant. Comme si elle se demandait pourquoi je m’agitais autant. Une seule fois, quand je l’ai nourrie, elle m’a léché les doigts. Et, lorsque j’allais à la poste au coin, elle me suivait en trottinant à mes côtés. Elle est apparue avec trois renardeaux un peu plus tard. Ils ne s’approchèrent jamais. Peut-être qu’ils avaient reçu la consigne de garder leur distance. Et elle a disparu pendant un mois pour ressurgir comme si de rien n’était, toute belle et patiente. Je ne me lassais pas de son regard attentif et de ses grands yeux qui passaient du jaune ambré au brun. Et elle n’est plus revenue. Partie pour de bon cette fois. Elle était peut-être rendue à bout, parce que la vie des renards est plutôt courte.
CONTACT
La stagiaire s’attache à Rosa. Elle aime ce contact quotidien, quand elle vient s’enrouler autour de son bras. Comme si la pieuvre et la jeune femme se reconnaissaient dans leur solitude. Et comment ne pas être fascinée par une bête aussi singulière ? Vigga lit tout ce qu’elle peut trouver sur les pieuvres pour comprendre ses réactions et ses comportements. Comme je l’ai fait en cherchant à connaître les occupations des renards et leurs habitudes.
« On peut dire qu’elle goûte et sent avec ses bras. Elle est capable de se souvenir d’objets qu’elle n’a jamais vus, mais seulement touchés. Huit bras, chacun possédant un certain degré d’autonomie, ce qui semble lui permettre de gérer des éléments de réflexion (collecte et traitement de l’information, décisions et exécution de certains mouvements plutôt que d’autres) pour ainsi dire indépendamment du cerveau. Penser avec les bras. » (p.8)
Vigga développe une véritable passion pour les pieuvres qui changent de couleur avec l’environnement ou encore selon les émotions qu’elles ressentent. Elle néglige son amie Maiken, qui se retrouve enceinte. C’est vrai que la future maman s’éloigne comme si elle se recroquevillait autour de cet embryon qui prend de plus en plus de place en elle.
La vie est faite ainsi.
TRAGÉDIE
Rosa pond ses œufs. La naissance des petites pieuvres marque la fin pour elle. Pour une fois, Vigga a réussi à sortir de son isolement pour s’intéresser et avoir hâte de rentrer à l’aquarium le matin. La mort de Rosa est une tragédie. Comme si on la privait d’un travail et de faire partie d’une équipe qui adore les bêtes autant qu’elle. Peut-être que, pour la première fois, elle est devenue sociable et a aimé la présence du directeur Johannes, patient et prêt à lui expliquer les mœurs de ses pensionnaires.
Une histoire fascinante, touchante et tellement belle. J’en voulais encore et encore des moments de lecture comme ça.
« Il y a une certaine façon de se sentir un être humain. Un être humain qui connaît la honte, un être humain qui traverse la rue sous la bruine pour rentrer chez lui. Il y a une certaine façon pour nous d’éprouver le fait d’être au monde par l’intermédiaire de nos sens. Comment ressentir le fait d’être une pieuvre ? La pieuvre apprend, elle aussi, elle se souvient, elle tend la main. La pieuvre joue aussi. Pourquoi le sentiment d’être au monde, d’être un sujet ressentant, devrait-il nous appartenir à nous seuls ? » (p.175)
Anne Catherine Bomann, une écrivaine danoise qui a une formation de psychologue, me surprend dans ses ouvrages que La Peuplade publie en traduction. J’avais beaucoup aimé son roman « En dehors de la game » paru en 2023. Il faut s’attendre, avec cette auteure, à réfléchir sur la société et à subir les tensions qu’il y a entre le « je » et le « nous » de la collectivité.
Une présence humaine, encore une fois, qui secoue nos certitudes, nous oblige à douter de notre propension à croire que nous sommes uniques dans le monde du vivant. Surtout un regard singulier sur la différence et la diversité. Je pense plutôt que cette romancière réussit toujours à remettre en question le rôle que l’on veut bien s’attribuer dans la chaîne du vivant. Plus, je dirais qu’Anne Catherine Bomann m’a fait aimer les pieuvres et toutes les Rosa de la mer. Elle m’a permis d’oublier l’image du monstre aux longs tentacules qu’on a trop souvent véhiculé dans la littérature et le cinéma.
BOMANN ANNE CATHERINE : « L’aquarium », Éditions La Peuplade, Montréal, 2026, 296 pages, 31,95 $.