Nombre total de pages vues

Aucun message portant le libellé Éditions Druide. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Éditions Druide. Afficher tous les messages

jeudi 23 avril 2026

MÉLANIE MINIER NOUS DÉROUTE PAS MAL

MÉLANIE MINIER m’a surpris avec «Bâtard», tout comme elle m’avait étonné avec «Cascouia», en 2022. Cette fois, elle nous entraîne dans le quotidien de deux garçons, Jo et Tommy, qui ne l’ont pas eu facile. Une enfance où ils ont été barouettés, ici et là, dans des foyers d’accueil. Des jeunes de la DPJ comme on dit. Quand ils atteignent leur majorité, ces garçons et ces filles se retrouvent souvent dans la rue, sans moyens, ne sachant trop vers quoi se tourner. Les deux amis ont vécu tout ce que l’on peut imaginer pendant leurs pérégrinations. Le pire surtout, avec les agressions sexuelles d’un pervers. Comment se surprendre alors de leur méfiance et de leur révolte? Jo est hanté par ses parents même s’il affirme le contraire. Une lettre lui redonne espoir. Ses géniteurs vivent aux États-Unis. À sa sortie de prison, lui et Tommy partent pour les retrouver. Ils croisent Élise en route, une jeune belge qui veut faire du cinéma et qui ne renonce jamais à l’aventure. Le trio roule au pays de Donald et connaît certains malentendus avant d’arriver à destination à Woodford, en Caroline du Sud. 

 

Un roman fragmenté, découpé comme les plans d’un film, marqué par l’impulsion d’Élise qui déclenche sa caméra et pose des questions à tout bout de champ. Ces moments nous permettent d’en savoir plus sur les garçons et de comprendre ce qu’ils ont subi. Surtout, pourquoi ils ont tant de mal à s’installer dans leur peau d’adulte

Les deux ont été abandonnés par leurs parents et ont connu toutes les ruptures, passant d’une maison d’accueil à une autre, vivant des turbulences et apprenant surtout la méfiance. Comment s’attacher quand le présent est plein de trous et de fuites? Jo s’est fait le protecteur de Tommy, qui a l’art de se mettre les pieds dans les plats. Il ira très loin dans ce rôle, se retrouvant en prison pour sauver son ami. 

Et, il y a Marie, une douceur dans ses jours, même si Jo a du mal à se laisser porter par l’amour et l’avenir. C’est ainsi lorsqu’on a eu une enfance sans ancrages. Comment faire confiance aux adultes quand ils se sentent trahis et rejetés de tous?

 

«J’ai grandi en m’enfonçant dans le crâne que j’étais bien mieux tout seul, pis j’me suis débrouillé pour avoir besoin de personne. Je me disais que je pouvais pas m’ennuyer de quelque chose que j’avais jamais connu. Quand je voyais mes chums passer leur temps à espérer s’en retourner chez eux, ben moi, j’espérais rien pantoute. J’trouvais ça ben mieux, parce qu’y en avait une estie de gang qui partaient du centre jeunesse le bonheur au cul pis l’espoir étampé dans «face pis qui revenaient la queue entre les jambes. Au moins, j’en avais pas, des parents pas fiables. J’en avais juste pas.» (p.14)

 

Une lettre du père de Jo finit par lui parvenir. Il est installé en Caroline du Sud avec sa mère, espère le voir après toute une vie presque qu’ils ont passé loin l’un de l’autre. 

 

«Apprendre que mon père me cherchait m’a comme ramolli par en dedans. Une crisse de guimauve molle qui a pu de principes. Parce que, même si lui non plus, y s’est pas plus occupé de moi que ma mère, j’attendais juste de sortir pour partir à sa recherche.» (p.15)

 

Après avoir purgé sa peine de prison, Tommy est là dans sa vieille minoune. Les voilà roulant vers le pays de ses parents. Ils franchissent la frontière pour filer sur les routes vers Woodford, Caroline du Sud, comme s’ils tournaient le dos à leur passé pour foncer vers l’avenir. C’est peut-être aussi la dernière chance, ce père qui arrive dans la vie de Jo de façon quasi miraculeuse. 

 

LE PIRE

 

Le pire aura été les agressions sexuelles de Landry sur Jo et Tommy, qu’ils confrontent lors d’un procès. Ils ont vécu l’avilissement et eu l’impression d’être un objet que l’on se sert pour assouvir ses fantasmes.

Pourtant, tout n’est pas si sombre. Marie chante et compose des chansons. Jo l’accompagne à la guitare, pourrait en faire un métier intéressant et valorisant. Mais il y a la peur en lui, une crainte, une colère aussi. Il ne peut faire confiance à personne. L’amour, les spectacles peuvent le calmer un temps, mais il y a un gouffre en lui. Et le pire est de ne pas savoir d’où il vient et pourquoi ses parents l’ont abandonné, pourquoi l’ont-ils rejeté? Et quel est son héritage génétique?

 

«Ben parce que… parce que! Quand la première fille pour qui t’as envie de devenir meilleur te fait un peu espérer à que’qu’ chose qui s’appelle l’avenir, ben c’est humiliant en estie de devoir y raconter que la docteure pense que t’as un déficit dans ta tête. Elle disait, elle aussi, que c’était peut-être un genre de truc héréditaire, justement, dans le sens de permanent. Moi qui trouvais que j’avais déjà un bagage pas mal lourd à porter…» (p.51)

 

Avec les bouts de films qu’Élise tourne, nous apprendrons les turpitudes de leur vie, les affrontements et les déménagements. Dès qu’ils commençaient à se sentir chez eux, on les déracinait sans donner d’explications. Ces déportations brusques et irraisonnées laissent des traces. 

Ils roulent vers une rue, une adresse de Woodford, un coin perdu de la Caroline du Sud où s’est installée un peu plus d’une centaine de personnes. André, le père de Jo pourra peut-être lui apprendre certaines choses, pourra peut-être changer la vie de ce grand garçon qui se méfie de son ombre.

 

«Mon cœur se met à cogner fort quand je réalise que c’est bien là, que je suis au bon endroit. L’allée de l’entrée est pleine de petites roches colorées, disposées par couleurs pis soulignées par une bande en pavés. C’est propre, un travail minutieux. Rendu à «hauteur de la maison, j’entends une fine musique en provenance de la cour arrière – tout de suite, ça m’accroche. C’est de plus en plus fort à mesure qu’on avance, une mélodie joyeuse en do majeur qui flotte dans «lumière de fin d’après-midi. Du violoncelle… oui, c’est du violoncelle.» (p.116)

 

Voilà le moment où tout va basculer. Il attend devant la résidence de son père et de sa mère. C’est comme si tous les morceaux de sa vie collaient à l’image d’une femme aux longs cheveux qui le hante depuis toujours. Elle est là, elle vient vers lui, elle s’approche.

 

RUPTURE

 

Et puis la rupture, le saut dans le temps, un bond nous pousse hors de ce moment tant attendu. Dans un claquement de doigts, nous voilà avec Adélie et André Pourquoi? Pourquoi cette embardée hors de l’histoire, de la rencontre qui risquait de tout changer

J’ai fini par comprendre après avoir eu l’impression d’être parachuté dans un autre roman. Mélanie Minier nous plonge dans la jeunesse des parents de Jo. Adélie était étudiante alors en musique à Vincent d’Indy. Elle était folle du violoncelle, et André avait toujours le nez dans un livre. 

L’amour.

Il suffisait d’être ensemble, de respirer le même air, de se regarder, de se toucher et de s’aimer. 

Adélie connaîtra des problèmes de santé mentale. André fait tout pour l’aider et l’accompagner. Ils ont un enfant, Jonathan. Mais quand André voit qu’Adélie est un danger pour le petit garçon, il agit, éloigne le fils de sa mère. 

André est mort, il y a quelques années. Adélie s’est apaisée avec le temps, comme rescapée d’une tornade de terreurs. Elle vit des jours tranquilles avec une vieille amie, joue du violoncelle. Jo comprend que sa mère est une naufragée. La vie est cruelle et sans pitié. Il sait alors, l’héritage qu’il a reçu de sa mère.  

 

SOCIÉTÉ

 

Un roman actuel qui met le doigt sur un grave problème de notre société. Les enfants de la DPJ qui vont ici et là et qui sont abandonnés pour ainsi dire quand ils deviennent des adultes. Les effets aussi des écarts de santé mentale qui laissent des traces terribles et difficiles à oublier. 

Mais il y a la coupe de la page 117, ce bond hors de l’histoire. Jo approche de la maison de ses parents. Le moment est enfin venu. Tous les morceaux vont se souder. Ce que l’on attendait pourtant, ce que l’on souhaitait n’aura pas lieu. Nous sommes projetés ailleurs, dans un autre temps du roman. 

J’ai commencé par croire que c’était une maladresse de Mélanie Minier. On ne prive pas le lecteur d’un dénouement qui se prépare depuis la première phrase de son histoire. Mais en continuant ma lecture, j’ai compris. 

L’écrivaine a voulu me faire ressentir ce que Jo et Tommy ont connu tout au long de leur enfance. Enfin, j’imagine.

Une nouvelle existence se présente, un bonheur possible miroite et tout s’arrête brusquement, sans raison. Ces moments où les garçons étaient près de toucher l’amour, la confiance et les rires. Un bonheur qui leur était arraché sans un mot d’explication. 

J’ai vécu cette dépossession à la page 117. J’ai compris la douleur de Jo et Tommy même si ma frustration n’avait rien de comparable. J’ai éprouvé ce que Jo et Tommy ont connu tout au long de leur enfance. La terrible impression d’être coupé du monde et de sa vie.

Mélanie Minier a trouvé une belle façon de nous plonger dans le drame de ses héros, Nous vivons cette rupture dans notre corps et dans notre tête. Que demander de plus? Un roman qui vous frappe en plein cœur et vous laisse étourdi, qui vous fait prendre conscience du parcours de ces jeunes qui n’ont pas eu la chance d’avoir un ancrage pour s’épanouir et se forger un avenir.

 

MINIER MÉLANIE : «Bâtard», Éditions Druide, Montréal, 2025, 258 pages, 24,95 $.

https://www.editionsdruide.com/auteurs/melanie-minier

 

mardi 25 novembre 2025

LE TERRIBLE COMBAT DE MICHÈLE PLOMER

MICHÈLE PLOMER a vécu un terrible accident en 2023. Une collision où le jeune conducteur de l’autre automobile est mort sur le coup. «Du métal et d’amour», raconte le long rétablissement de l’écrivaine qui est revenue à une vie normale malgré des séquelles. Des images floues, une masse rouge qui fonce sur elle, le choc, les éclats de verre, son chien Bruno qui ne bouge plus et une douleur qui fait se disloquer le monde, des voix et le retour de la conscience à l’hôpital. Ce sera un parcours exigeant autant pour les soignants que pour la blessée qui garde le moral, griffonne quelques mots dans un carnet qui ne la quitte jamais. Et il y a les amis qui l’accompagnent et l’attendent du côté des vivants. Elle est immobilisée parce qu’elle a eu des vertèbres fracturées. Alors, elle n’est qu’un regard fixe et des oreilles dans son lit. Des mois dans une chambre d’hôpital avec le personnel médical qui devient le prolongement de son corps et de son être. 

 

Une auto fonce et entre dans une courbe trop rapidement. Le chauffeur perd le contrôle et son bolide rouge vient percuter la voiture de Michèle Plomer. L’autre conducteur ne survivra pas et l’écrivaine en charpie doit réapprendre à vivre et surtout patienter pour retrouver son corps.

 

«Mon corps nouveau est devenu un objet de travail, une zone d’expérimentation, une carrosserie à débosseler. Le docteur Pimenta, les chirurgiens orthopédistes, les résidents en médecine interne, l’équipe psychosociale… un cortège de soignants défilent pour m’ausculter et poser des questions à mon visage de boxeuse ayant perdu le match. Quitter un jour l’hôpital me semble irréel tant je suis brisée, branchée, fragile et nécessiteuse. À quoi bon m’en faire pour mes traits, ma peau, mes cheveux croûtés qui répandent des éclats de pare-brise sur l’oreiller.»  (p.89)

 

Multiples fractures à une jambe, pied bousillé et surtout cette vertèbre nommée l’atlas qui porte la tête. C’est grave. Cette vertèbre permet de tourner la tête à droite et à gauche et de faire tous les mouvements que nous exécutons sans y penser. Une seule solution : amarrer la tête dans un casque ou une armure pour demeurer parfaitement immobile, le temps que les os se réparent. 

 

«Une veste de Halo est une structure complexe et impressionnante qui immobilise le cou. L’anneau est maintenu en place par quatre vis qui pénètrent dans la peau à l’avant et à l’arrière de la tête jusqu’à atteindre la couche externe de la boîte crânienne. Cet anneau est relié par des tiges de métal à une veste en plastique rigide garnie de l’intérieur d’une peau de mouton. La veste répartit le poids de la structure sur l’ensemble de la cage thoracique.» (p.93)

 

L’impression pour l’écrivaine d’être prisonnière d’une sphère et de flotter. Peut-être qu’elle se retrouve dans un scaphandre et qu’elle vient de quitter le vaisseau qui tourne autour de la Terre pour dériver dans l’espace. Elle va demeurer dans cet anneau pendant seize semaines. J’ai peine à imaginer cela. Trois mois dans une cage sans pouvoir bouger.

 

COURAGE

 

Michèle Plomer a une jambe semblable à un casse-tête, des ecchymoses sur tout le corps, un visage que la reconnaissance faciale de son téléphone rejette, des éclats de verre entre les dents et dans les cheveux. Et, même si elle est prisonnière d’une cage à oiseaux, elle demeure une écrivaine qui prête attention à tout, en particulier aux bruits et aux gens qui l’entourent. Elle n’est jamais seule dans l’hôpital et il y a ces éclopés qui ont subi des chocs comme elle. L’un d’eux, dans une chambre voisine, parle un espagnol incompréhensible depuis son accident; une dame âgée a fait une chute et, depuis, elle oscille entre des périodes de lucidité et de flottement. Surtout, elle perd le goût à la vie en se sentant abandonnée et inutile. 

Michèle Plomer voit le personnel se démener, devient intime avec plusieurs avec le temps et les soins. Et il y a son carnet. Comment empêcher une écrivaine, une femme qui a fait de ses jours une quête d’expressions et d’images, de fréquenter les mots? Parce qu’après tout, écrire, c’est s’isoler du monde et s’aventurer dans un espace inconnu. D’autant plus qu’elle a toujours été attentive à ceux et celles qui ont croisé son chemin. Cela ne changera pas pendant ce séjour à l’hôpital. 

Et il y a ce projet où elle a fait se rencontrer des gens qui étaient à deux moments opposés de l’existence. Une personne âgée et un jeune qui se questionnent, s’apprivoisent et parviennent à créer des ponts entre eux. Un dialogue improbable, deux générations qui ne se croisent plus guère de nos jours. 

Un peu ce qu’elle vit avec les soignants qui tentent de réparer les patients. Surtout, elle doit accepter de se laisser manipuler comme un objet pour le moindre de ses besoins. Deux mondes qui existent l’un pour l’autre, pour que la vie puisse s’installer et redevenir possible. 

 

«Ses yeux cernés, sa voix lasse, ses quarts de travail qui démarrent sur les chapeaux de roue trahissent qu’elle dormirait volontiers une petite heure sur ce matelas, qu’elle y déposerait sa compétence, ce fardeau de tout voir et de voir à tout. Elle pourrait y imprimer les vies qu’elle a sauvées, perdues ou marquées, et aussi les douleurs qu’elle a apaisées. Moi, je me lèverais volontiers sur mes jambes pour prendre sa place, pour aider. Être couchée à ne rien faire use à la longue. Ce sentiment d’inutilité peine à rester caché sous mes blessures.» (p.184)

 

Elle est témoin de l’incroyable tâche du personnel, des intervenants qui sont là jour et nuit, qui doivent faire fi de leurs problèmes et de leur quotidien pour être à l’écoute du patient. Une surveillante effectue son quart de travail avec ses filles parce qu’il n’y a personne à la maison pour s’occuper d’elles. L’extraordinaire attention de ces hommes et de ces femmes, leur empathie, leurs compétences, leur écoute et leur sensibilité dans la terrible aventure vers l’autonomie. 

 

LES AUTRES

 

Michèle Plomer a été entourée de façon incroyable par des gens extraordinaires. Elle a vu les cas de ces éclopés qui requièrent tellement d’attention, de compréhension et d’empathie pour emprunter le chemin de la guérison. Sans cela, c’est la culbute. Elle le vit avec sa voisine de lit, madame Cécile.

 

«Hélène répond à la quatrième sonnerie. Elle est à son nouveau travail et n’a pas vraiment le temps, elle non plus.

— Aimes-tu ça? lui demande sa mère.

Sa fille lui explique que le fleuriste se trouve sur la rue Masson et que, à sa première paye, elle devrait être capable de se prendre une carte Opus, ce qui simplifiera les choses.

— Tant mieux.

— Pis toi, m’man, t’es encore à l’hôpital?

— Pas pour longtemps, répond sa mère d’un air mystérieux.

Puis ses paupières se ferment et sa tête tombe de côté sur l’oreiller, comme si elle s’était endormie. Josianne brasse doucement madame C par le bras. L’octogénaire est de la même mollesse qu’une poupée de chiffon qu’on aurait rembourrée de briques.» (p.245)

 

Michèle Plomer raconte ses journées de façon simple et émouvante. Bien sûr, il y a les soins médicaux, les dangers que les spécialistes prennent et les prouesses qui rappellent celles des athlètes. Mais il y a surtout l’écoute, cette parole qui circule de l’un à l’autre, ce contact qui fait que l’on reste humain, peu importe l’état de ses os. Quelle incroyable présence du personnel hospitalier, quelle attention de tous les instants qui entraîne vers la vie et la lutte. 

Un hymne à la vie que «De métal et d’amour» où Michèle Plomer, dans son terrible voyage, évoque Frida Khalo, qui s’est retrouvée brisée dans son corps après un accident. Elle a fait œuvre d’artiste et de femme en peignant son périple au pays de la souffrance physique.

Après une telle lecture, entendre dire par des élus dans les médias que les médecins n’en font pas assez, que les infirmières pourraient en faire plus, j’ai envie de hurler. Ils devraient lire le témoignage de Michèle Plomer pour connaître et comprendre le vécu des soignants. 

Un hommage à la vie, mais aussi un portrait magnifique et saisissant de ces héros et de ces héroïnes qui vont au front tous les jours dans les hôpitaux et qui mènent une guerre de tranchées contre la maladie et la douleur. 

C’est pourquoi il faut leur dire merci encore et encore, surtout ne pas chipoter sur des questions futiles et bassement électorales. Je l’ai constaté quand j’ai eu à accompagner ma mère en fin de vie, des frères et ma sœur. Ce sont des hommes et des femmes formidables qui ont toute mon admiration et ma reconnaissance. Michèle Plomer leur accorde certainement la médaille du courage et de l’espoir. 

 

PLOMER MICHÈLE : «De métal et d’amour», Éditions Druide, Montréal, 2025, 280 pages, 27,95 $.

https://www.editionsdruide.com/livres/de-metal-et-damour

jeudi 3 avril 2025

JULIE HÉTU BOUSCULE ENCORE UNE FOIS

JE GARDE un très beau souvenir de ma lecture de Pacifique Bell de Julie Hétu paru en 2018. Un magnifique roman d’impressions et d’images flottantes qui nous emportent comme des nuages poussés par le vent. Des personnages qui vont et viennent dans le désert et qui finissent par nous hanter. Dans Les dormeurs de Nauru, l’écrivaine nous envoie dans le Pacifique, sur l’île de Nauru, qui s’avère le plus petit pays du monde avec une superficie de 21 kilomètres carrés et une population d’environ 12000 habitants. C’est déjà une curiosité en soi que de se retrouver sur cet îlot que l’on trouve dans l’océan Pacifique, en Océanie, dans l’ensemble insulaire nommé Micronésie. Le point le plus au nord de Nauru est à 42 kilomètres au sud de l’équateur. Eije, la narratrice de cet ouvrage, est originaire de ce pays. Ses parents étaient russes et ils ont obtenu leur nationalité après leur migration. L’île se distingue par le nombre de gens atteints du «syndrome de résignation» ou le Uppgivenhetssyndrom, une maladie cataloguée et découverte pour la première fois en Suède. Une affection qui frappe surtout les rejetons des réfugiés qui ont subi des traumatismes psychologiques importants. 


Cette maladie a été reconnue tout à fait récemment, puisque l’on a répertorié les premières victimes en Suède, en 2000. 

 

«Les premiers cas s’étaient manifestés en Suède, sans qu’on sache de quoi il s’agissait, chez des enfants d’abord, puis chez les adultes. Les personnes atteintes devenaient complètement immobiles, passives et sans tonus musculaire. Elles n’étaient capables ni de boire ni de manger et souffraient d’incontinence. Un genre de freezing, comme les animaux qui font le mort, insensibles aux stimuli physiques extérieurs et à la douleur.» (p.19)

 

Ce trouble peu connu est répandu dans l’île de Nauru et l’île Océan tout près où sont emprisonnés des réfugiés. Aussi absurde que cela puisse paraître, ils sont gardés dans une sorte de forteresse où ils n’ont aucune chance d’être libérés. Ils sont des condamnés, des forçats qui ont tenté de sortir de leur misère et d’améliorer leur sort. Rejetés surtout parce qu’ils sont des étrangers.

Kostan, l’amoureux d’Eije, est touché par ce syndrome, un artiste plein de projets qui s’est coupé du monde réel pour s’abriter dans son corps et ne plus souffrir peut-être. Il est devenu un objet que l’on doit nourrir et entretenir. 

Un mort-vivant. 

La jeune femme jure de tout faire pour guérir Kostan. Elle entreprend des études à Montréal où se trouvent les plus éminents chercheurs et spécialistes de cet étrange coma. Suzanne, sa directrice de thèse, collabore avec un centre et un laboratoire situés sur l’île de Nauru. Tout cela pour rentrer dans son pays avec un diplôme et retrouver son amoureux qui s’est refermé comme coffre-fort. 

 

«Concluant que le seul moyen de réveiller ces gens, qui s’étaient condamnés eux-mêmes à la prison dans leur propre corps, consistait à leur redonner le sentiment d’appartenir au temps réel et de pouvoir jouer un rôle dans la résolution de leurs traumatismes psychiques. Il fallait leur parler et surtout les toucher, écrivait-il, pour garder le contact et les aider à sortir de leur catatonie.» (p.64)

 

Eije veut vérifier son hypothèse en effectuant son stage au laboratoire qui ramène des patients, mais en provoquant des séquelles irrémédiables et terribles. Bien des rumeurs circulent sur les contrecoups de ces ranimations. Les «ressuscités» sont totalement différents de ce qu’ils étaient avant. Ils ont conservé les pires aspects de leur personnalité qui se manifestent sans aucune retenue. Ils deviennent la plupart du temps des asociaux et des marginaux. 

 

DICTATURE

 

Le laboratoire régente tout à Nauru et échappe à toutes les lois. C’est la dictature ni plus ni moins. Eije et Suzanne sont bien déterminées à voir ce qui se trame dans ces endroits interdits et à dénoncer le sort des naufragés de l’île Océan en rendant publiques les conditions subies par ces hommes et ces femmes qui n’ont plus d’espoir et encore moins d’avenir. 

 

«La gestion des lieux était rigide et l’atmosphère, des plus austères. La psychiatre Aurélie Lima nous accompagna, commençant la visite par un arrêt à son bureau. Elle nous expliqua que la population du camp venait majoritairement d’Iran, d’Irak, d’Afghanistan, d’Indonésie et du Sri Lanka. Elle fit passer quelques dossiers entre nos mains, nous laissant découvrir un nombre alarmant de tentatives de suicide, de cas d’automutilation, d’enfants souffrant du syndrome de résignation, incapables de boire ou de se nourrir.» (p.284)

 

Kostan subit le traitement du laboratoire et à son réveil, il n’a plus rien à voir avec l’amoureux d’Eije. Il est devenu une bête, un animal qui s’échappe dans la nature et ne respecte plus aucune loi. Comme si les pulsions qu’il exprimait auparavant dans ses toiles faisaient maintenant partie de son caractère et qu’ils ne pouvaient plus les réfréner. Il a perdu la faculté de réfléchir.

Le pire de tout ça? Eije constate qu’elle aussi porte cette maladie. Elle fait tout pour lutter et rester du côté de la vie, même si elle sent qu’un trou noir l’aspire, avalant son corps et sa volonté. Elle sombre dans une sorte d’indifférence inquiétante.

 

RÉEL ET FICTION

 

Encore une fois, Julie Hétu nous emporte dans un monde étrange et troublant où le réel dépasse la fiction, s’attarde à des gens qui sont souvent laissés pour compte par les grandes puissances de ce monde. Elle touche aussi une question bien d’aujourd’hui, soit le sort des réfugiés qui sont rejetés par tous les pays qui étaient, il n’y a pas si longtemps, des lieux d’accueil où des femmes et des hommes pouvaient espérer une vie meilleure et un avenir. Maintenant, toutes les frontières se sont verrouillées et ceux qui arrivent dans les états occidentaux deviennent les boucs émissaires de tout ce qui va mal dans leur nouveau pays. 

Je pense aux scènes à peine imaginables que la télévision a diffusées dernièrement sur l’expulsion de Sud-Américains des États-Unis. Des gens enchaînés comme des criminels et que l’on tond tel du bétail. L’horreur en direct. C’est la formidable Amérique de Donald Trump, ces horreurs, cette grandeur retrouvée.

Julie Hétu esquisse un univers inquiétant, des vies et des problématiques actuelles où nous nous confrontons au racisme, à l’exploitation et à l’aveuglement des multinationales et des privilégiés qui font tout pour se maintenir au pouvoir et s’enrichir. Même la recherche et la médecine sont un enjeu pour ces entreprises qui ne pensent qu’aux profits et au contrôle de certains médicaments et de nouvelles techniques de soin. Des événements et des situations que l’on refuse de voir où des migrants deviennent des boucs émissaires de tout ce qui cloche dans nos sociétés.

Les dormeurs de Nauru nous plonge dans une réalité que nous ignorons souvent volontairement pour ne pas être bousculé dans notre confort et nos habitudes. Tout y passe. Le pouvoir, l’absence de moralité, la brutalité, la tyrannie, la terreur, la surveillance omniprésente des caméras et des micros dans les bâtiments. Cette étrange maladie est une manière de résister et de refuser d’être un exclu, un être sans droits et espoir. 

Un refuge psychologique.  

Heureusement, il y a toujours des militants et des redresseurs de torts qui parviennent à faire éclater la vérité au grand jour et qui font bouger les choses en dénonçant et en montrant des images intolérables. 

Un roman passionnant où l’on navigue entre le vécu et la fiction. C’est ce qui est particulièrement troublant, dérangeant et nécessaire. Julie Hétu nous inflige un traitement choc qui nous ouvre les yeux sur une réalité insoutenable que nous ne pouvons plus ignorer avec les changements climatiques. Non, plus rien ne peut être comme avant. Le retour au passé, avec ses richesses et son insouciance, n’est pas possible malgré les promesses de Donald et ses clones.

 

HÉTU JULIE : Les dormeurs de Nauru, Éditions Druide, Montréal, 370 pages.

https://www.editionsdruide.com/livres/les-dormeurs-de-nauru

jeudi 21 décembre 2023

UNE FORMIDABLE QUÊTE D’IDENTITÉ

CERTAINS LIVRES viennent vous séduire, tellement que l’on souhaiterait rencontrer les personnages pour prendre un café avec eux, faire un bout de chemin côte à côte et parvenir, peut-être, à se faire une petite place dans leur univers. C’est ce qui s’est produit avec Chapitre 15 de Sylvie Nicolas. Comment ne pas aimer John Pelham, cet anglophone généreux, originaire des maritimes, qui vit à Québec, dans le quartier Saint-Sauveur. Avec Élène qui débarque comme ça, arrivant de Toronto, après une longue absence. Jérôme aussi, l’homme à tout faire, un grand cœur toujours prêt à aider et à s’occuper des autres. En plus, je me suis retrouvé dans une librairie de livres anciens et d’occasion, le Déjà-lus. Je me suis mis à rêver que je repêchais mes premières publications qui ne sont plus sur les tablettes des librairies depuis je ne sais plus quand. Surtout que les clients ne se bousculent pas dans ce lieu paisible, et que John peut se permettre de prendre son temps, de vivre sa passion pour les ouvrages rares et précieux. Il participe même à des rencontres internationales pour croiser des collègues et s’informer sur certains documents.

 

Élène revient à Québec après la mort tragique de son amoureux, s’installe chez John qui l’accueille sans poser de questions comme un véritable ami le fait. Elle a sa place dans la librairie de la rue Saint-Vallier, dans le petit studio, tout en haut, au premier, pour guérir et surtout, peut-être, oublier ou du moins accepter les épreuves qu’elle vient de vivre. 

Elle donne un coup de main à John qui lui laisse le temps de se retrouver même si la vie bouscule toujours un peu tout le monde et ne cesse de surprendre.

La mort d’Adeline par exemple, une cliente, une dame fort attachante qui avait adopté Élène. Cette dernière allait chez elle, pour lui faire la lecture, au moins une fois par mois. Tout change avec l’étrange héritage d’Adeline, des textes plus ou moins longs qu’elle lègue à sa lectrice. 

 

COMA

 

Adeline y raconte des comas qui ont marqué son existence. Une sortie hors de sa vie consciente pour se retrouver dans un milieu idéal peut-être, avec des amis fort sympathiques, un amour sans doute. Cette léthargie reste un état bien mal connu. Le cerveau cesse-t-il toute activité lucide alors ? Bien des questions demeurent sans réponses.

Une rencontre avec Guylaine Fortin, la notaire chargée d’exécuter les volontés d’Adeline, lui permet de recevoir cet héritage et tout un monde s’impose. La vieille dame parle de son autre existence, de ses liens dans ce monde incertain, peut-être pas si inaccessible que l’on pourrait le croire.

 

« Je suis resté un long moment les yeux rivés au feuillet, la tête à la fois pleine et vide. Je me sentais incapable de décacheter une autre enveloppe. Je n’aurais su dire ce qui venait de me traverser, mais à cet instant précis, j’aurais voulu glisser dans un univers de sommeil semblable à celui d’Adeline. » (p.77)

 

Élène et John s’aventurent dans une quête, disons-le, qui permet de se retrouver, de respirer après des remous qui secouent et font perdre pied souvent. La vie est comme ça et même dans le rêve, rien ne semble de tout repos.

 

AMIS

 

Les personnages de Sylvie Nicolas sont des gens ordinaires que l’on pourrait rencontrer en sortant de chez soi, saluer ou encore inviter à prendre un verre pour un bout de conversation, un moment de bonheur qui rend la journée intéressante, pour ne pas dire précieuse. Des individus qui vous permettent de mieux vous sentir dans votre espace, un peu comme les hommes et les femmes de Jacques Poulin. Comme si on tombait en amour avec ces personnages.

Élène cherche à oublier Carl, un photographe de talent. Sa mort l’a dévastée. Elle est fragile, a tout abandonné derrière elle pour tenter de faire le ménage dans sa tête. John comprend très bien son amie et demeure particulièrement discret. Lui aussi n’a pas été épargné. May, son amoureuse, l’a quitté pour une secte religieuse qui rend un culte un peu étrange à la Vierge Marie. Un groupe qui n’a rien de rassurant. Les hommes qui viennent demander de l’argent à John ont plus à voir avec la mafia que des anges convertis.

Jérôme, la bonne âme, le généreux de son temps et de son savoir, celui qui règle tous les problèmes quotidiens, se remet mal de la mort d’Adeline qui était plus qu’une amie, du moins dans son cœur et sa tête. 

Et tout s’ébranle, secoue ces gens avec les petits événements qui leur font oublier leurs soucis.

 

« Guylaine vous aura mentionné que vous devez vous sentir libre d’accepter les enveloppes ou de les lui laisser. Si vous en prenez possession, vous resterez libre de les ouvrir ou pas. Libre de lire le contenu de la première de jeter les autres. Libre de lire le contenu de la première et de jeter les autres. Libre, quoi. Il n’y a aucune obligation de votre part. Et de ma part, aucune intention de vous encombrer. » (p.31)

 

Il n’y a pas de meilleure façon de vous lier. Et voilà Élène avec bien des questions. Tous tentent de l’aider, de comprendre que le réel n’est peut-être pas ce que l’on pense. Adeline a vécu des événements particuliers dans un autre monde.

 

LECTURE

 

À deux reprises, Adeline a sombré dans un coma profond pour rejoindre, pour ainsi dire des amis, des gens dans cet autre univers. Des enfants, des amoureux. Il y est question de son pays d’origine, de Forillon qui a été rasée pour faire place au parc national que nous connaissons. Une allégorie, certainement, de Sylvie Nicolas pour nous parler de ces gens qui ont été dépouillés de leur récit et coupés de leurs racines. Ils se retrouvent dépourvus, comme s’ils n’avaient jamais existé, n’avaient jamais eu de passé. Et pour apprivoiser cette vie perdue, ils doivent basculer dans une sorte de sommeil onirique pour ranimer leur histoire. Tout se complique un peu quand on apprend que le père de la notaire Fortin, lui aussi originaire de ce coin de pays, a vécu des comas qui coïncident avec ceux d’Adeline. 

 


MISSIVES

 

Les fameux écrits rappellent des gens, des événements qu’il est difficile de percevoir et de comprendre, surtout pour John et Élène. Guylaine, la notaire, par la même occasion, tente de trouver les morceaux manquants de sa vie avec un carnet rédigé par son père.

Tous tâchent de reconstituer le puzzle de cette histoire pour retrouver leur équilibre. Élène, qui a tant de mal à évoquer le suicide de Carl. John qui a quitté son pays des maritimes et qui a vu May s’évader dans un autre monde. Jérôme qui s’occupe de sa sœur et d’une amie qu’il qualifie de « femme de sa vie ». Tous, pour envisager l’avenir, doivent apprivoiser leur passé et l’accepter avec sérénité.

 

« Le document s’achevait sur l’amour immense, impossible à formuler, qu’elle portait à ces petits. Non pas comme une femme de son âge, écrivait-elle, mais comme l’enfant qu’elle avait été dans ce monde où les pères et les mères avaient disparu. Elle et les marmots partageaient le même chagrin : celui de leur mémoire effacée. » (p.165)

 

Un formidable roman, une quête d’ancrage qui nous emporte. Des personnages vibrants et fragiles qui se tendent la main, toujours prêts à aider leurs proches. Ils refont surface dans une belle solidarité malgré les embûches et des blessures que l’on pense souvent impossibles à guérir. Et il y a des épreuves, la covid, les guerres qui permettent de se serrer les coudes devant l’horreur. 

L’impression de perdre des amis en refermant ce roman lumineux. Oui, j’ai ressenti une peine d’amour en abandonnant Élène et John, Jérôme qui se retrouve seul à la mort de sa sœur. 

Mais, il y a la vie, le présent et des hommes et des femmes qui s’aident, font tout pour devenir plus généreux et attentif aux autres. Et quelle magnifique maîtrise de l’écriture par Sylvie Nicolas. Une retenue que je lui envie, un monde qui vit, palpite et fait de la vie la plus belle et la plus folle des aventures. Et pour le titre, vous devrez faire l’effort de lire ce roman, de suivre ces personnages impossibles à oublier. Vous m’en reparlerez.

 

SYLVIE NICOLAS : Chapitre 15, Éditions Druide, Montréal, 240 pages.

https://www.editionsdruide.com/livres/chapitre-15

mercredi 27 septembre 2023

LOUISE PORTAL : UNE VIE PAS ORDINAIRE

LOUISE PORTAL propose sa biographie écrite en collaboration avec Samuel Larochelle. Un regard sur le parcours de la comédienne, de la chanteuse et de l’écrivaine que nous connaissons, un formidable témoignage surtout. On pourrait parler d’une réflexion ou d'un essai autobiographie tellement Louise Portal dans Aimer, incarner, écrire cerne les réalisations de sa vie hors norme. Que dire, que retenir de ce parcours qui sort des sentiers battus et a fait de la petite Lapointe, née à Chicoutimi, une figure marquante de la scène, du cinéma, de la chanson et de la littérature? Comme si Louise Portal avait vécu plusieurs vies, pouvant muter pour révéler l’être multiple qui se dissimule en elle. Jouer dans tout près de cinquante films, se faire connaître sur scène avec quatre albums de chansons et de musiques en plus de signer une vingtaine de livres, ce n’est certainement pas à la portée de tout le monde. Louise Portal y est allée à fond pour dire le meilleur d’elle en ayant du temps pour certains organismes sociaux, les Correspondances d’Eastman surtout, qu'elle a fondé, un événement couru par les écrivains et les écrivaines depuis les débuts. Une existence occupée et magnifique de remous, de moments plus difficiles et d’embellies extraordinaires. La vie n’a jamais été un long fleuve tranquille pour Louise Portal.

 

Le livre échappe aux balises qui marquent le genre, à l’image de la femme qui a fait de sa vie une quête, cherchant à exprimer tout ce qu’elle ressentait en elle par différentes voies artistiques. Elle a toujours voulu esquisser ses propres sentiers. Un besoin d’incarner des personnages sur scène et au cinéma, de chanter et de s’imposer dans une dramatisation que peu d’interprètes pouvaient se permettre, de suivre les traces de son père en devenant écrivaine. À noter que Louise a pris le nom de plume de ce dernier. Portal. Elle l’a fait résonner partout dans le monde de la création. 

Elle ne voulait pas d’une biographie convenue et sans surprises, où tout s’amorce avec l’enfance, les découvertes, la carrière professionnelle et les amours pour parvenir à un moment où l’on touche l’être et l’âme d’une vie pleine de bifurcations plus ou moins étonnantes. 

 

«Avant de débuter, Louise m’a demandé de réfléchir à la structure du livre. Pas pour en faire un projet expérimental qui pourrait dérouter les gens, mais pour démontrer qu’elle les respecte trop pour leur offrir de la banalité. Et l’idée de séparer les sujets d’intérêt de manière moins commune et sans commencer par un plongeon dans les méandres de sa jeunesse.» (p.18)

 

Pourquoi ne pas faire simplement, se rencontrer et discuter, parler pour parler comme on dit? Louise répond aux questions de Samuel et on va ici et là, fouillant, cherchant dans les dédales de sa vie. Les deux ont dû dialoguer pendant des heures et des semaines pour réfléchir, cerner la comédienne, la chanteuse et la romancière, la femme amoureuse et généreuse. Tout en n’évitant jamais les liens avec sa famille, surtout son père, médecin et écrivain de Chicoutimi avec qui elle a entretenu une correspondance unique, et ce dès son plus jeune âge. Un homme étonnant qui s’était mis à pleurer lors d’une entrevue chez lui, en parlant de l’un de ses livres. J’en étais sorti un peu troublé.

 

JUMELLE

 

Tout le monde le sait. Louise Portal a eu une sœur jumelle, Pauline. Une relation singulière et plutôt difficile, elle ne le cache pas. «Je ne suis pas née toute seule; on était deux au départ». Une phrase comme celle-là pourrait faire l’incipit d’un roman ou d’un récit. Les jumelles, disait-on dans la famille Lapointe. Les fillettes que l’on habillait de la même manière jusqu’à l’âge de quatorze ans. Une fusion? Pas vraiment. Louise a ressenti rapidement le besoin de se différencier, d’avoir sa vie, de faire ses expériences et d’être entière dans ses pulsions et ses espoirs. Tout cela s’est concrétisé vers quatorze ans quand elle a refusé de porter les mêmes vêtements que Pauline. Un geste qui a sans doute blessé sa jumelle. Cette volonté d’être unique, présente dans son corps et sa tête, l’a poussée vers le théâtre, le cinéma, la télévision, la chanson et l’écriture. Une quête qui la guidera dans toutes ses entreprises. Travailler pour avoir son nom, faire sa marque, une vie à soi. Un effort similaire pour Pauline qui a dû trouver sa propre identité. Pas évident, puisque les jumelles ont choisi la scène, d’incarner des personnages et de chanter. 

C’est certainement ce désir qui a conduit la jeune femme à s’approprier le pseudonyme de son père quand elle s’est aventurée sur une scène. Ce théâtre qui la faisait rêver depuis toujours et qui a rythmé ses jeux d’enfance. Les écrivains prenaient souvent un nom de plume à l’époque pour se démarquer du métier qu’ils exerçaient dans leur quotidien, devenant un autre dans les mots et la fiction.

 

«Parmi tout ce que j’ai compris, je peux nommer un élément incontournable : j’ai un besoin irrépressible de prouver mon unicité. Une nécessité qui m’habite dans toutes mes cellules et qui a participé à mon rayonnement professionnel et artistique. Je pense que c’est pour cette raison que je considère ma relation avec Pauline comme la plus importante.» (p.21)

 

La comédienne s’impose d’abord à la scène. Rapidement, elle incarne des personnages que l’on aime à la télévision et au cinéma. Étrange, mais je n’ai guère de réminiscences de Louise Portal dans un téléroman. Il est vrai que j’ai des rapports plutôt chaotiques avec la boîte à images, ayant plus souvent le nez dans un livre. Je me souviens surtout de sa présence au grand écran. Le rôle mémorable de Cordélia d’abord, ce personnage inoubliable dans le film de Jean Beaudin a marqué mon imaginaire. Des séquences sont encore là dans mon esprit. Surtout les magnifiques scènes d’hiver avec la poudrerie qui balaie le pays. Magique et intense.

 


FRANCHISE

 

Louise Portal n’hésite pas à aborder ses rapports avec les réalisateurs, souvent une histoire d’amour, ses amitiés avec des partenaires de jeu, l’âge qui touche particulièrement les femmes dans ce métier. La comédienne fait preuve d’une belle franchise. Ses relations difficiles avec les hommes et ses compagnons de vie, son désir de sauver tout le monde et de les protéger. Son père avec qui elle a été très proche, en osmose presque… 

Le succès de la chanteuse en France où les portes s’ouvraient, son choix du Québec et de la campagne, l’écriture toujours présente. Elle a commencé à tenir son journal vers l’âge de douze ans. Oui, une passion profonde de s’affirmer et de s’exprimer. Et la rencontre de son homme, de son ami, de Jacques, de son partenaire, de son confident, de son complice. Un tournant dans sa vie qui lui a apporté calme et stabilité.

Un témoignage fascinant, particulièrement senti, un parcours qui sort de l’ordinaire et qui permet à Samuel Larochelle de se révéler, de parler de son mal être en réfléchissant aux propos de Louise. Juste ce qu’il faut, gardant ses distances. Après tout, ce n’est pas sa biographie qu’il écrit, mais il arrive bellement à y laisser sa trace. En cela, l’entreprise est originale.

Un regard franc sur le monde du cinéma, de la télévision et du théâtre qui a pris son essor au Québec en même temps qu’elle quittait Chicoutimi pour étudier au Conservatoire d’art dramatique de Montréal. Une femme d’instinct, capable de cogner à la porte d’un metteur en scène ou d’un réalisateur quand elle voulait un rôle. Jamais elle n’a hésité. Une fonceuse certaine de ses talents.

 


ÉPOQUE

 

Une époque se profile dans les confidences de Louise Portal qui a fait sa marque dans de grandes œuvres comme Cordélia ou encore Le déclin de l’empire américain. Sa présence également dans le monde de l’écriture et de la chanson, son contact avec le public dans de nombreuses conférences qui la mènent aux quatre coins du Québec. Avec Louise Portal, c’est le Québec de la Révolution tranquille, l’affirmation de la télévision et l’effervescence des téléromans qui nous distinguent, un cinéma qui a gagné ses lettres de noblesse ici et sur la scène internationale, une littérature aussi qui, à partir des années soixante-dix, s’est imposée dans des productions fortes et inoubliables, donnant un essor unique aux ouvrages pour la jeunesse par exemple. 

Un livre avec photos qui marquent les étapes importantes de sa carrière, des dessins qui révèlent bien l’artiste qu’elle est. Son père Marcel a également joué du pinceau. 

Un peu étonnant cependant que dans ces échanges, Louise Portal n’aborde jamais la question du Québec qui a mené le Parti québécois de René Lévesque au pouvoir en 1976, la tenue des référendums de 1980 et 1995. Nombre de comédiens et comédiennes, ses camarades, n’ont pas hésité à s’afficher et à monter sur les tribunes aux côtés des politiciens. J’étais très curieux de savoir ce qu’elle aurait à dire de l’effervescence qui a marqué la chanson au Québec pendant cette période. Pas un mot, pas même une allusion. C’est certainement un choix de sa part. Elle en a bien le droit.

 

PORTAL LOUISELouise Portal, Aimer, incarner, écrire, Éditions Druide, Montréal, 280 pages.

 https://www.editionsdruide.com/livres/louise-portal-aimer-incarner-ecrire