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vendredi 10 juillet 2026

QUI A PEUR DES FASCISTES MAINTENANT

TOUT LE MONDE le répète, du moins ceux et celles qui suivent l’actualité politique. Les démocraties sont mal en point, l’économie se moque des frontières et oublie de plus en plus le social et les besoins des nations, ignore les différences pour encaisser toujours plus de profits et de richesse. Les nouveaux conglomérats, avec l’intelligence artificielle, refusent de se conformer aux lois et s’emparent de tout en ne payant pas leur part d’impôts. Cet état dans l’état se livre à un pillage systématique des ressources énergétiques et menace la survie des cultures. On le sait, ces maîtres interviennent régulièrement dans la gestion des gouvernements et les mesures fiscales. Et, leur préférence va vers les régimes totalitaires parce que les droits humains, l’égalité, le partage et l’acceptation des différences sont des aberrations pour eux. Ils tirent quasi toutes les ficelles des communications et travaillent à faire élire des marionnettes qui obéissent à leurs volontés. Ils ont les moyens de «se payer» un premier ministre ou un président à peu près dans tous les pays.

 

Mark Fortier est bien informé de la situation mondiale. Son métier d’éditeur lui a permis de publier nombre d’essais qui décrivent les soubresauts politiques autant en Europe qu’en Amérique. Surtout, il sait comment les nouveaux maîtres procèdent.

Les leaders populistes s’emparent du pouvoir en utilisant le mensonge, la diffamation, les fausses nouvelles et les insultes. Ils s’en prennent aux minorités et aux immigrants, se distinguent par la vulgarité et le dénigrement. Donald Trump est le modèle que tous les petits despotes tentent d’imiter. 

Mark Fortier dans «Devenir fasciste», un essai personnel particulier, explique «sa thérapie de conversion». Il affirme haut et fort qu’il veut être de ceux qui détiennent le pouvoir, même si on doute un peu de son sérieux. On comprend rapidement que l’ironie va lui permettre de montrer les travers de ces groupes d’extrémistes qui bafouent allègrement les droits humains. 

Cependant, l’écrivain a raison de s’inquiéter des propos des leaders d’extrême droite qui courtisent une partie importante de la population qui en a ras le bol des promesses jamais tenues des gouvernements. 

 

«La déroute de la démocratie sociale et libérale est partout manifeste. Ce régime, qui est mon milieu naturel, recule sur tous les fronts; nulle part elle ne trouve la force de passer à l’offensive. Ses généraux, bedonnants, apathiques, gastriques, momifiés, velléitaires, craignent autant le mal qui les ronge que les remèdes qui pourraient les sauver.» (p.14)


Devant l’inertie des formations politiques d’opposition (particulièrement les démocrates aux États-Unis), face à la montée dans les sondages des «
autoritaires», l’essayiste décide de baisser les bras et de joindre ceux et celles qui veulent fermer les frontières aux réfugiés, expulsé des émigrants qui se sont intégrés à la société depuis des années.

Nous n’échappons pas à cette mouvance au Québec. 

Tous les maux viennent des migrants, des exilés, des musulmans, des demandeurs d’asile qui ne sont que des voleurs, des pilleurs et des violeurs. Certains «mangeraient même les chats des voisins», selon Donald. Tous deviennent un danger dans les États-Unis de maintenant, le paradis du «décret présidentiel».

 

LUCIDITÉ

 

Le travail de Mark Fortier dans le monde de l’édition a fait de lui un démocrate qui croit aux élections libres et à la justice sociale. L’égalité aussi, bien sûr, entre tous les citoyens, qu’ils soient nés au pays ou qu’ils aient choisi de migrer récemment pour toutes les raisons que l’on connaît. 

Réussira-t-il à rejoindre les rangs des démagogues, des menteurs et des fabulateurs, à se glisser dans la file, à convaincre sa fille Romane? Elle semble plutôt s’amuser de la nouvelle lubie de son paternel. 

 

«J’ai fait mes calculs, et j’en arrive à la conclusion que le moment est venu de signer mon armistice personnel. Je vais suivre les enseignements de mon maître, Hegel, et essayer d’être le meilleur de mon temps. Or les meilleurs, tout le monde le sait, ce sont les gagnants. L’heure n’est donc plus à la dispute, mais à la collaboration. L’affaire est pliée. Je vais devenir fasciste. Voilà. C’est dit.» (p.19)

 

L’éditeur entreprend alors d’expliquer pourquoi il prend cette voie même s’il ne cesse de dénoncer les dérives totalitaires qui ont de plus en plus de place dans les démocraties. La situation présente nous fait penser que ce n’est qu’une question de temps avant que les extrémistes imposent leurs diktats et leurs obsessions. 

 

«La démocratie a été réduite aux élections des gouvernants par les gouvernés. Or cet instrument, rappelle l’historien (Emilio Gentile), ne garantit pas les libertés. Il peut tout à fait en résulter une démocratie raciste, autoritaire et xénophobe, comme le démontrent nombre d’exemples. Et c’est bien ce vers quoi nous nous dirigeons. Partout, nous assistons à l’avènement d’une “démocratie de mise en scène”, spectaculaire, télévisuelle, instagrammable, qui conserve les rituels de la méthode démocratique sans son idéal. Une démocratie sans démocratie.» (p.60)

 

Monsieur Fortier multiplie les cas et cite des déclarations de ces nouveaux leaders qui donnent des frissons dans le dos. 

 

«Les élites du pouvoir étaient discréditées. Leur place était à prendre. Iconoclaste, vulgaire, raciste. Bossi a alors compris que l’injure et les insultes constituaient un extraordinaire moyen d’acquérir la notoriété, tout en se distanciant des maîtres traditionnels du pays. Équivoque, toujours mi-sérieux, mi-rieur, volontairement décalé et grotesque, il a connu un succès phénoménal. Berlusconi, soutenu par son empire médiatique, a emprunté sa recette pour se hisser en tête de l’État. George W. Bush deviendra un précurseur du genre aux États-Unis, lui dont toute la planète se moquera lors des élections de l’an 2000… “L’idiot du village global sera-t-il président des États-Unis?” lisait-on alors dans Le Monde.» (p.77)

 

Le penseur arrive surtout à nous mettre en garde contre les manœuvres de Trump sur le plan international ou encore à nous inquiéter de certaines décisions de Giorgia Meloni, en Italie, qui joue les séductrices sur Facebook et les réseaux sociaux depuis un certain temps.

 

CHAOS

 

La démocratie vacille et les despotes font tout pour semer le chaos et s’emparer du pouvoir. Marine Le Pen faisait les manchettes en France il y a quelques jours. Elle fait face à des accusations de fraude, mais se présente à la présidence de la république avec un grand sourire. Ces porte-étendard, dans tous les pays d’Europe, prônent l’ignorance, le racisme, la discrimination et les inégalités qui touchent surtout les femmes. Ces gens cherchent à faire régresser la démocratie, à abolir les droits et les principes d’égalité que nous avons eu tant de mal à imposer dans nos sociétés par les luttes syndicales, entre autres.  

Que dire d’Eric Zemmour, chef de «Reconquête», un parti d’extrême droite en France qui, après avoir joué les bouffons à des émissions de télévision où il dénonçait tout ce qui bouge, tente de flirter avec le pouvoir?

 

«Ce polémiste est devenu riche et célèbre en utilisant les mots comme des massues pour asséner des coups aux migrants, aux femmes, aux Arabes, aux gauchistes dès qu’on lui tendait un micro. Il a notamment déclaré que “tous” les jeunes migrants “sont assassins, voleurs, violeurs” et que les femmes sont des “machines à castrer”, sauf les stagiaires qui existent “pour faire des pipes et du café”». (p.114)

 

De tels propos en France, le pays de la liberté et de l’égalité, ont de quoi faire  avaler de travers. 

Mark Fortier, dans cet essai passionnant, tente de secouer la torpeur qui paralyse peu à peu tous les gens dans nos démocraties et qui ouvre la porte à des mouvements inquiétants. Peut-être qu’en prônant toutes les égalités et le respect de toutes les différences et certains droits qui changent en privilèges (le port de signes religieux, par exemple), nos gouvernants finissent par rendre les populations insensibles et indifférentes. Je sais : je m’avance sur un terrain glissant…

«Devenir fasciste» est une réflexion fort percutante qui démontre que la situation est loin d’être rassurante avec le retour des partis de droite, particulièrement aux États-Unis, où un raciste et un menteur, à coups de décrets, met la planète en danger. L’écrivain a bien raison de craindre pour l’avenir de nos démocraties. La gangrène paralyse tout et nous ouvrons la bouche pour pointer des coupables et des boucs émissaires. C’est une recette vieille comme le monde qui trouve encore des oreilles attentives. Quand j’ai vu le défilé des suprémacistes blancs à Washington qui marchaient au pas, j’ai compris pourquoi nous devions avoir peur pour le futur de nos libertés.

 

FORTIER MARK : «Devenir fasciste : ma thérapie de conversion», Lux Éditeur, Montréal, 2026, 145 p., 24,95 $.

https://luxediteur.com/catalogue/devenir-fasciste/