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jeudi 17 octobre 2019

MUSIQUE DU BOUT DE LA NUIT

STANLEY PÉAN REVIENT à l’écriture avec un livre qui témoigne de sa grande passion pour le jazz. Tellement que son arrivée à Radio-Canada et à la barre de l’émission Quand le jazz est là a presque étouffé le romancier. Du moins, il ne publie plus avec la fréquence qui était la sienne avant ce travail qui l’accapare, on le comprend. Tenir le micro cinq jours par semaine pendant plus de deux heures, demande du temps et toute son attention. De préférence la nuit s’attarde aux grandes figures de cette musique et surtout, raconte ce qu’il ne peut aborder que brièvement pendant son émission : la vie de ces créateurs qui ont dû combattre pour imposer un genre qui s’est répandu partout dans le monde. Des noms emblématiques, des originaux, des efforts pour l’affirmation et le respect des populations noires aux États-Unis. Voilà un livre qui décrit la véritable tragédie que nos amis les « si bons Américains » comme l’a répété John Saul, n’aiment pas tellement évoquer.

L’écrivain et animateur, je n’ose pas dire musicien. L’une des dernières fois que je l’ai croisé, lors d’un événement littéraire, Stanley Péan traînait une trompette et émettait certains sons. Je ne sais où il en est dans l’apprivoisement de cet instrument.
Stanley Péan connaît l’univers du jazz, les phrasés, les arpèges, les chorus qui enchantent et enthousiasment. Tout comme son prédécesseur à Radio-Canada, Gilles Archambault, qui signe la courte présentation de ce travail original. Étrange que deux écrivains se succèdent à la radio d’État et se fassent les apôtres de cette musique qui a marqué l’histoire de l’Amérique d’abord et du monde. Jazz et littérature font bon ménage, certainement.
Je ne rate que rarement l’émission de Stanley (je me permets de l’appeler par son prénom), comme j’étais un fidèle de Gilles Archambault, me payant le luxe de passer des nuits blanches avec lui lors de ces fameuses incursions dans l’univers d’une figure emblématique qui traverse les époques. Un adepte donc, mais pas un spécialiste. J’écoute cette musique en dilettante et ma collection de disques, une chose un peu obsolète de nos jours, n’est pas particulièrement impressionnante. À vrai dire, je fais confiance à Stanley pour ma ration quotidienne. Je n’aime pas tous les genres, mais je suis toujours volontaire pour suivre les interpellations de Charlie Parker, Billie Holiday, Cole Porter ou Miles Davis. Je suis surtout un vrai amoureux du blues, les plus anciens avec Robert Dixon, Robert Johnson, Bubble Bee Slim, John Lee Hooker et Muddy Waters. Malheureusement, avec le départ de Jacques Beaulieu de Radio-Canada (pourquoi les animateurs que l’on apprécie ne sont pas éternels ?), je n’arrive plus à retrouver mes petites épiphanies du vendredi soir alors que nous écoutions, Danielle et moi, religieusement le blues en prenant un verre de rouge. Là encore, j’ai connu des moments intenses et je me souviens du passage de France Castel qui nous a fait vivre des instants quasi magiques. Heureusement, il y a Stanley et son émission où il rencontre les figures importantes du Québec qui s’imposent et présentent un travail fort impressionnant. Un refuge pour ces musiciens qui n’ont pas de place autrement.

UNIVERS

Stanley a baigné pour ainsi dire dans le jazz depuis sa tendre enfance et cette passion lui vient de sa mère qui a été son guide en quelque sorte. Et quand on aime d’amour un genre musical, on ne peut que s’intéresser aux grandes figures qui ont porté la note bien haute et bien claire. Bien sûr, à force d’écouter monsieur Archambault et Stanley, j’ai fini par apprendre des fragments de la vie de ces originaux qui se sont souvent tenus sur la corde raide.
J’avoue avoir été un peu surpris par le premier chapitre de cet essai, quand Stanley s’attarde à La Nausée de Jean-Paul Sartre. Je n’avais pas fait le lien et il est vrai que ma découverte de ce roman remonte à 1966, alors que je risquais mes premiers pas sur les trottoirs de Montréal, apprivoisais la ville, les murs, les craques dans le ciment, les arbres enfermés dans des clos. Je m’étais imbibé de cette histoire un peu indûment, m’identifiant à ce Roquentin. Dépossédé du monde, déraciné et égaré après une migration qui me faisait m’avancer timidement dans un autre univers. J’avais perdu mon village et n’étais pas certain de vouloir m’ancrer dans la ville. Heureusement. Il y avait les livres et les écrivains pour m’accrocher, Radio-Canada pour me proposer des musiques nouvelles et étonnantes. Qui se souvient de Luc Granger ?

De toute façon, la plupart des sources consultées s’entendent pour reconnaître dans l’arrangement décrit dans La Nausée l’enregistrement gravé par la créatrice de « Some of These Days », Sophie Tucker, accompagnée par l’orchestre du clarinettiste Ted Lewis en 1926. Cette version, qui n’était pas la première signée Tucker, mais qu’on tient aujourd’hui pour la « classique », s’est vendue à un million d’exemplaires et a trôné au sommet des palmarès pendant cinq semaines d’affilée à compter du 23 novembre de cette année-là. (p.25)

Un moment du roman où l’auteur de L’être et le néant décrit un musicien qui s’exécute avec passion et concentration. Une belle manière de montrer comment certains morceaux nés dans la poussière et la dépossession des Noirs réduits à l’esclavage a pu faire son chemin et se retrouver dans les écrits du philosophe connu mondialement. Je ne savais encore rien du jazz et je pense que je fus titillé par le genre en lisant Boris Vian qui était un grand passionné de la trompette et de ce genre musical.

EXPLORATION

Stanley s’aventure allègrement dans l’univers de ces inventeurs qu’il adore et qu’il fait entendre quotidiennement, ayant ses préférés et ses favoris comme il se doit, invitant de temps en temps son père spirituel, monsieur Archambault, histoire de causer littérature et musique. J’aime ça. Je dois avouer que je ne savais à peu près rien d’un certain Bix Beiderbecke et de bien d’autres. Les émissions de Stanley ouvrent des horizons et permettent de découvrir des noms moins connus. C’est pourquoi je suis fidèle au poste.
Presque tous les grands sont en rupture avec les normes de leur époque et sont des virtuoses qui se sont aventurés sur des chemins étonnants et qui ont vécu des situations difficiles. Des créateurs authentiques et originaux de pièces musicales qui sont devenues des références. Stanley parle de « standards ». Des vies tourmentées et souvent misérables, en marge de la société. Une descente aux enfers à cause de l’alcool ou de la drogue. C’est malheureusement le quotidien des populations écrasées et opprimées qui cherchent à s’évader d’une réalité intolérable. Nous n’avons qu’à penser aux Autochtones au Québec et au Canada qui vivent des situations extrêmement pénibles. Les Noirs aux États-Unis ont croupi dans des ghettos pour ne pas dire des lieux où il était quasi impossible de grandir et de rêver.

Le jazz parle de la vie. Les blues racontent les vicissitudes de l’existence. Et si vous y réfléchissez un instant, vous constaterez qu’ils prennent les réalités les plus difficiles de la vie et les mettent en musique, pour faire naître un nouvel espoir ou un sentiment de victoire. C’est une musique triomphante. Le jazz moderne perpétue cette tradition, en chantant les aléas d’une existence urbaine plus compliquée. Lorsque la vie elle-même n’offre ni ordre ni signification, le musicien crée un ordre et une signification à partir des sons de la terre qui émanent de son instrument. (p.135)

La citation est de Martin Luther King.

COMBATS

Bien plus que les éléments biographiques de ces figures emblématiques du jazz, l’essai de Stanley permet de comprendre les luttes des Noirs qui ont eu et ont encore toutes les difficultés du monde à se faire respecter et à vivre en homme et en femme libres. Tous les combats pour les droits civiques ont été portés par cette musique et des créateurs engagés dans leur communauté. Des hymnes, des chants qui claquent comme des bannières et dénoncent la situation inacceptable des Noirs au pays des armes, leurs terribles efforts pour survivre. Stanley, en plus de certains incontournables et de certains aspects de la vie de ces figures marquantes, traduit des moments horribles et éprouvants d’une partie de la population américaine qui a été réduite à l’état de bétail et qui ont dû se battre, mourir souvent pour se faire respecter et considérer comme des êtres humains. Essai portant sur la musique de jazz, oui, mais aussi illustration des luttes et des combats des grands leaders comme Malcom X ou Martin Luther King qui ont connu des fins tragiques. Tout se termine trop souvent par un attentat au pays d’Abraham Lincoln.  Des chants comme Strange Fruit de Billie Holiday sont devenus des hymnes qui touchent le cœur et l’âme. Stanley le fait particulièrement bien ressentir.
Un livre important, le témoignage d’une passion pour un genre musical qui traverse nos vies, s’infiltre partout et qui a même son festival à Montréal. Il est là ce son, ce rythme bien connu et omniprésent, mais nous en ignorons souvent les dessous et les combats qui ont donné naissance à ces chants emblématiques. Un travail passionnant, un essai que tout amateur de jazz et de liberté doit lire et relire. Merci Stanley : « Bonsoir et bonne chance. »


PÉAN STANLEY, DE PRÉFÉRENCE LA NUIT,  Éditions du BORÉAL, 2019, 272 pages, 27,95 $.



vendredi 11 octobre 2019

LE CHOC DE DEUX UNIVERS

AUDRÉE WILHELMY PRÉSENTE son quatrième roman, Blanc Résine, un ouvrage imposant, un peu étrange, fascinant qui fait oublier les balises, secoue des certitudes et nos façons d’appréhender notre univers. Un texte difficile par certains aspects (une richesse de vocabulaire inouïe) qui s’offre comme un continent qu’il faut explorer avec son corps et son intelligence, découvrir sans jamais regarder jamais derrière soi pour ne pas perdre le plaisir de se sentir plus vivant que jamais. J’ai pris un certain temps à m’ajuster à ce duo, aux voix de Laure et Daâ qui progressent en parallèle, deviennent l’écho l’une de l’autre. Narration qui puise dans la fable, l’épopée, le mythe pour vous subjuguer totalement. Je me suis laissé emporter par ces phrases qui tiennent de l’incantation et de la prière pour dériver dans un monde qui vous abandonne à bout de souffle après 340 pages tissées comme la mousse à caribou.

J’aime qu’un ouvrage bouscule et fasse perdre le pas. Audrée Wilhelmy y réussit chaque fois et, avec Blanc Résine, entraîne son lecteur dans une forêt dense où il faut lutter contre les épinettes qui fouettent le visage, les racines qui veulent mordre aux chevilles. Expérience singulière où j’ai eu la certitude d’être emporté par un tsunami, devant m’accrocher à des lieux comme à des bouées, à certaines phrases pour ne pas me noyer. Le monde de Blanc Résine est tellement touffu que j’ai eu l’impression qu’il ignorait l’horizontalité pour se dresser à la verticale et se retourner contre moi.
Une écriture sauvage et rebelle qui permet de s’accrocher au présent souvent hostile. Le continent Wilhelmy se livre en retenant son souffle, en se recroquevillant dans un repli d’une butte, derrière un arbre pour échapper au vertige de la toundra. L’écrivaine exige que l’on se livre à ses phrases qui envoûtent pas leur précision et leurs ramifications.

J’ai cinq ans et ma peau, des flancs jusqu’au front, des cuisses aux tubercules, est une écorce fine, couverte, sous les poils d’enfant, de houille, de taches et de cloques, cicatrices blanches d’anciennes piqûres, nouvelles croquées de brûlots. Je refuse qu’on taille ma tignasse-épinier : j’y accueille les abeilles et les feuilles, les brindilles cassées, les chardons, les chenilles tombées sur mon chemin. Je suis brune, rouille et noire, fille de la forêt, de la mine, des vingt-quatre ventres de ma mère, de mon père tribu. (p.33)

À la mine, des ombres se faufilent sous la terre comme des blattes pour en extraire le charbon. Ils y meurent, y laissent un bras ou une jambe, risquent leur vie dans une guerre absurde. Ils s’enfoncent dans une sorte de matrice qui broie ces hommes et ces femmes qui rêvaient d’un ailleurs, d’une liberté qui s’enivre de l’espace. Dans le village de cabanes, tout près de la bouche de la mine, tous souffrent de la faim, luttent contre le froid et n’arrivent plus à voir la magnificence qui les entoure. La Kohle Co saccage, viole la terre et la toundra.

RÉSINE

Olbaks à l’identité floue, Daâ hante le territoire, le porte dans son corps et son regard, se laisse envoûter par les vibrations du sol, la vie de la sève dans les arbres, les soubresauts des saisons. Femme de pulsion, de désirs, libre de toutes entraves et des diktats du Dieu des mineurs, elle connaît la langue de la forêt, des lichens, du vent, le nom des plantes comestibles et mortelles, des bêtes et certains secrets du granite. Un être tellurique, vibrant et porté par les saisons, l’opposé de ces hommes condamnés à fouiller le sol par une sorte de malédiction.

Moi, nue et terreuse et vorace sur un roc de clairière, je mange des bleuets minuscules, nés déjà rabougris sur les tiges. J’ai consacré le matin à tisser des écorces en paniers, l’après-midi à la cueillette ; maintenant les bannes débordent des fruits de ma patience et je poigne à pleins doigts le festin récolté lentement, baies arrachées l’une après l’autre, après l’autre, après l’autre, faisant attention de ne pas les écraser, de ne  pas en briser la chair ni d’en perdre la saveur. (p.72)

LAURE

Laure est fils de mineur. Sa mère est morte en accouchant et il est né plus blanc que le plus improbable des Blancs. Albinos, fascinant, ostracisé, son père fait tout pour qu’il échappe à la fatalité de la compagnie et connaisse une vie différente. L’ambition de s’en sortir, de vivre sans entraves, la quête des milliers de migrants qui rêvaient d’un nouveau départ, d’une liberté autre en abordant le continent américain.

Laure a onze ans. Il a grandi blanc tout entier, cheveux et cils, et sourcils, et peau. Il ressemble aux lièvres d’hiver qui se fondent à la neige. Ses épaules poussent contre les coutures de ses chemises, il imagine son tronc, ses bras, ses jambes allonger comme il l’a lu. Plus que tout, il sent son estomac gronder. Parfois il croit qu’un animal vit dans ses boyaux, qu’il mange pour deux. (p.55)

Cet homme et cette femme aussi différents que l’été et l’hiver formeront un couple, migreront dans le village de Kangoq inventé par les Blancs. Leurs dissemblances et des choix douloureux deviennent inévitables, surtout avec l’arrivée des enfants. « Je suis dans une tombe », dit Daâ en s’installant dans la grande maison du médecin. Ils doivent confronter des règles, des croyances, des façons de vivre qui vont finir par les éloigner l'un de l'autre. Le vent ne s’apaise jamais dans une chambre.

Quand enfin ils se meuvent, Daâ découvre étonnée la lente marche des mâles de Kangoq. C’est la première fois qu’elle rencontre des humains de village. Les hommes avancent, encombrés de leur corps. Elle observe la courbure de leurs épaules et leur ventre en saillie, leurs pieds plats, les ressorts brisés de leurs genoux. (p.163)

Comment ne pas évoquer le face à face de la pensée européenne et celle de l’indien, à la confrontation d’un savoir naturel des populations nomades à celui des Blancs qui se tuent à éventrer la terre et à massacrer les forêts ? Le choc américain de deux civilisations a été terrible. L’un a dû céder devant l’agressivité de l’autre, disparaître dans plusieurs cas. L’Européen a pillé l’Amérique et dépossédé les peuples autochtones qui se sont résignés à vivre dans des réserves après avoir connu la liberté du vent et les humeurs des fleuves qui drainent le continent.
La différence deviendra intolérable avec la naissance des enfants. Laure veut mouler son fils à la pensée des siens par des études au collège. Daâ ne peut qu’imaginer l’école de la toundra et de la terre mère. Je n’ai pu m’empêcher de voir les pensionnats qui cherchaient à dénaturer les jeunes autochtones avec tous les excès que nous connaissons maintenant.
Deux langages, deux manières de sentir le monde s’affrontent. Rien ne peut concilier ces deux états d’être malgré l’amour et le respect.

J’habite une chair d’humus, de lichens et de racines, j’ai des doigts troncs larges et des cheveux cascades, rigoles et rivières qui coulent sur mon dos. Ma peau partout répond aux cavalcades animales par des craquements, des chants de roches déboulées. Je porte Ookpik et la langue lignée de ma fille, mon innommée, les enfants qu’elle essaime et ceux-là encore qu’ils sèmeront à leur tour. (p.339)

Roman fascinant qui oppose la raison à la pulsion, une certaine logique à l’instinct. Ces deux mondes peuvent se côtoyer un temps, mais comment concilier l’univers de ceux qui saccagent la terre et celui qui obéit aux saisons et à la toundra ? Celle qui vivait dans les arbres, suivait les hardes de caribous qui parcourent le pays selon les couleurs de l’année, n’échappe pas à la cruauté des Blancs.
Audrée Wilhelmy a dû faire une recherche remarquable pour nommer les plantes et présenter la boréalie. Il le fallait pour rendre le personnage de Daâ authentique, l’Indienne qui vibre à la grandeur du continent, une mère, une femme farouche et indomptable. Faire corps avec l’environnement demande une connaissance aiguë de tout ce qui pousse et respire dans la forêt. Rarement, j’ai parcouru d’aussi belles pages sur la neige et le froid, la toundra qui protège et étourdit. C’est hallucinant. Quelque chose comme un grand livre, certainement. Lecteur pressé et impatient, prière de vous abstenir.


WILHELMY AUDRÉE, BLANC RÉSINE,  Éditions LEMÉAC, 2019, 340 pages, 32,95 $.



http://www.lemeac.com/auteurs/485-audree-wilhelmy.html

vendredi 4 octobre 2019

TANNAHILL SE TIENT SUR LE SEUIL

QUEL ROMAN SINGULIER QUE LIMINAL de Jordan Tannahill, un écrivain canadien-anglais qui s’est signalé d’abord au théâtre par son originalité et les sujets qu’il aborde. Ce premier récit nous entraîne dans une réflexion que nous n’osons pas secouer très souvent. L’auteur pousse la porte, surprend sa mère au lit et reste là, hésitant, se demandant si elle est vivante. Arrêt entre deux gestes, et la vie défile. Tout peut basculer d’un côté comme de l’autre. Quelques secondes, une éternité, un hoquet dans la course du temps. Le fils soupèse son parcours souvent erratique, ses réussites comme ses échecs. Tout se superpose, s’annule et se confronte. « Liminal », un mot utilisé en psychologie pour signifier le seuil où une limite où il est possible de vivre « une excitation sensorielle ». Autrement dit, de prendre conscience que l’on existe dans l’espace. Ça indique déjà la direction que prend l’écrivain. Roman passionnant, texte brillant et intelligent qui coupe le souffle.

La physique quantique, une véritable boîte de Pandore, permet de secouer des certitudes et surtout pose sur le monde connu un nouvel éclairage. On y trouve des hypothèses qui heurtent nos façons d’agir et d’entendre, de considérer notre environnement et différents phénomènes naturels. Des constats qui relèvent souvent de la philosophie et qui nous poussent presque dans un « monde fantastique ». C’est ce que j’aime dans une lecture : m’avancer dans un territoire peu sûr et secouer les cloisons de la pensée. Jordan Tannahill réussit à bousculer bien des certitudes et des clichés. C’est peut-être le propre des grands livres que de nous laisser abasourdis et en apnée.

Einstein a écrit qu’un baril instable de poudre à canon finira par contenir une superposition quantique de deux états : celui où il a explosé et celui où il n’a pas explosé. Schrödinger doutait fortement de cela. C’est-à-dire qu’il n’était pas vendu à l’idée voulant que les systèmes physiques soient dépourvus de propriétés définitives jusqu’au moment d’être observés. (p.36)

L’étude des particules et des forces qui agissent dans l’univers nous oblige à faire des constats qui étonnent et souvent peuvent étonner. Deux états qui se superposent et se neutralisent, peuvent aller à gauche comme à droite. Je m’accroche à la citation et au postulat d’Einstein. Peut-il en être ainsi des humains ? Peut-on se retrouver devant un individu à la fois vivant et mort ? Tout dépend du regard, de sa situation ou de son état d’esprit.
Liminal s’attarde autour de cette fraction de seconde où tout peut se produire. Jordan reste « sur le seuil », devant sa mère alitée, n’osant pas bouger par peur de tout perdre. Un arrêt qui lui permet de se tourner vers sa vie, les liens qui l’unissent à cette femme. L’immersion est vertigineuse.

Mes yeux trouvent ton corps dans le noir. Et tandis que ton corps se met au point, quelque chose en moi s’effondre. S’écroule. Tu es immobile et inconsciente. Yeux fermés, bouchée bée. Les lèvres entrouvertes, comme dans une mauvaise publicité de parfum. Je regarde ton corps et suis incapable de le concevoir. Pourquoi ? Il est dans un entre-deux. Je n’arrive pas à le comprendre parce qu’il est pris entre deux possibilités distinctes : a- tu es endormie ; b- tu es morte. (p.14)

Au cinéma, on parlerait d’arrêt sur l’image, d’un plan qui nous retire de l’action et de l’histoire. J’ai pensé aussi à la toile de Marcel Duchamp, Nu descendant un escalier où le peintre tente de fixer dans l’instant du tableau, tous les mouvements d’une femme qui passe d’un palier à un autre. Comme si le temps se compressait et que la succession de gestes se superposait. Ça donne une image étrange, une sorte de mécanique qui illustre plus le déplacement que l’individu en question. Nous ne sommes plus devant un sujet, mais un état.
Tannahill revient sur son enfance, certaines expériences, s’accroche au présent, examine sa mère, ne sachant si elle respire ou pas. Si la croyance dit que son existence défile peu avant l’ultime souffle, peut-être que celui qui regarde les derniers spasmes d’un proche emprunte les mêmes sentiers et s’égare dans sa propre histoire.

ENFANCE

Jordan a grandi auprès de sa mère, une scientifique. Sans père connu, seul avec cette femme autonome, une spécialiste de la robotique et de l’intelligence artificielle, il a vécu une enfance singulière. Nous voilà au cœur de l’actualité, de cette société qui cherche frénétiquement à nous remplacer par des machines qui prennent une apparence assez similaire à la nôtre. L’homme et la femme, devant ces mécaniques, semblent désuets et peu fiables. Une science qui secoue le rôle de la race humaine dans l’univers, l’intelligence, la sagesse, l’émotion et cette fameuse raison qui nous fait commettre les pires horreurs et mettre la planète en danger. Des questions qui hantent le fils qui cherche une place, ne sachant jamais vraiment ce que sont ses ancrages. Le lecteur ne peut échapper à tout ça dans cette « histoire quantique ».

C’est la capacité du mot à dénoter une créature à la fois morte et vivante qui me perturbait, parce qu’elle suggérait l’aisance, un glissement presque imperceptible entre un état et l’autre, comme si le monde pouvait être rempli de corps se trouvant dans les deux états à la fois, se mouvant de façon fluide entre les deux ou les habitant tous deux au même moment. (p.69)

Jordan est homosexuel et est le double d’Ana, sa grande amie d’enfance. Ils se perdent, se querellent, ne peuvent jamais être longtemps sans se croiser. Comme si dans la vie, nous étions soi et aussi un peu un autre, pouvions déborder chez un proche qui nous ramène à soi. Jordan est à la fois masculin et féminin, glissant entre deux états d’être. Toujours ce postulat quantique qui traverse le roman et secoue les personnages, vient compliquer la situation, créant des formes d’embâcles où l’être devient fragile. Peut-on se perdre dans cet entre-deux inquiétant ? Et à vrai dire, tout culbute autour de soi, comme le froid et le chaud se succèdent dans une année, comme la jeunesse glisse imperceptiblement vers la vieillesse. Nous sommes à la fois un et tous nos contraires.
Ça peut sembler compliqué quand je jongle comme ça avec ces hypothèses, que je m’attarde aux histoires de Tannahill, mais on peut très bien se coller à la narration et jamais l’écrivain ne bouscule ses personnages et ne prend la place et s’impose. Jordan secoue cette petite assertion qui hante l’humanité depuis des siècles : « être ou ne pas être ».  On ne s’éloigne jamais de Shakespeare, dirait Mustapha Fahmi.

PAS DE CÔTÉ

Et il est vrai que la vie permet bien des pas de côté, des retournements qui obligent à passer d’un état de conscience à un refus. Notre « je » est multiple et jamais nous ne sommes confinés à un seul rôle comme le robot qui répète des gestes et qui ne peut réfléchir à sa nature. Nous sommes humains par nos faiblesses, nos hésitations et certaines décisions irrationnelles, surtout par nos rêves et notre imaginaire.
Voilà une manière particulièrement habile de secouer des questions qui n’ont peut-être pas de réponses. Qu’est la vie ? Qu’est la mort ? L’amour et l’indifférence, la passion et la haine. Tout ce qui fait que l’humain répète les mêmes erreurs et oublie souvent sa nature. Tout comme ce personnage qui fait de son corps un projet artistique avec de multiples interventions chirurgicales, nous sommes en constante mutation et en train de nous transformer. Gia devient une femme d’une beauté foudroyante tout en restant souffrante dans sa peau et son esprit. Se mouler à un idéal artistique et abstrait ne peut que broyer l’être. La télévision est la grande matrice qui brasse ces stéréotypes.

L’acte sexuel n’est-il pas qu’une répétition en vue de la mort ? Le jeu de rôle agréable du devenir-corps ? Pendant l’acte sexuel, je veux outrepasser ma personne jusqu’à n’être plus que sensation, abandon, jusqu’à être mon corps dans son étendue la plus réelle possible mais en le transcendant également, en devenant celui d’un autre, corps hybride, et en le poussant même vers un plaisir qui dépasse tous les récipients physiques et se prolonge jusque dans le vide, effacement total, fusionnant ma mortalité avec celle de quelqu’un d’autre, sa mort avec la mienne, jusqu’à ce que nous atteignions l’orgasme, la petite mort. (p.295)

J’aime ces ouvrages qui évitent les balises et qui ne se contentent jamais des gestes d’un personnage ou d’une fiction. « Ça brasse » comme on dit, ça soulève des questions qui nous poussent devant l’être et la vie qui peut être absurde ou fascinante. Nous ne pouvons jurer de rien maintenant à moins de s’abandonner à la foi et aux croyances religieuses qui nient la pensée. Un roman original qui laisse des traces, une forme de magie qui nous emporte dans le doute et les incertitudes. J’adore ça. Un texte qui va faire sa place, j’en suis convaincu.


TANNAHILL JORDAN, LIMINAL,  Éditions LA PEUPLADE, 2019, 440 pages, 27,95 $.