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mercredi 20 septembre 2017

CATHERINE ÈVE GROLEAU DÉRANGE

CATHERINE ÈVE GROLEAU m’a d’abord dérouté avec Johnny. Dans le premier chapitre, je me suis demandé dans quel piège je m’aventurais. J’avançais lentement, méfiant, prêt à refermer le livre. Et puis une sorte de renversement, d’embellie, je ne sais trop, s’est produit. Comme si tous les nuages qui alourdissaient le texte s’évaporaient. Valentine abandonne ses enfants et son mari. Elle fonce sur l’autoroute vers Québec, pour surprendre le fleuve, retrouver ses repères, respirer dans tout son corps. Elle trouve refuge chez sa tante, un certain temps. Le calme, la paix dans une grande maison silencieuse. Valentine a tout perdu dans l’aventure du mariage avec Johnny, surtout ses illusions, son rêve d’échapper à l’univers étouffant de sa mère.

Ça commence mal. Je l’ai dit. Une écriture pleine de détails inutiles, de répétitions, d’images maladroites.  « …des toiles d’araignée liquides sur les portes… », « …à force de kilomètres et de gaz en direction est… », « … les sorties défilaient à coup de panneaux métalliques…» L’impression de claudiquer quand j’aurais voulu foncer aux côtés de Valentine jusqu’au bout de l’horizon.
Dommage ! Ce roman aurait pu être un grand roman si seulement l’écrivaine avait su maîtriser ses élans, décrire simplement la vie de Valentine et Johnny sans chercher à faire littéraire. Ce tic m’a agacé tout au long de ma lecture. Pourquoi maquiller son écriture quand l’action est forte et que les personnages vous aspirent dans leur sillon ?
Johnny est né à Odanak, la réserve des Abénakis. Une enfance rude. Un solitaire qui s’initie à la chasse, hésite entre l’héritage du grand-père et la misère des siens. Il part, ne peut que partir, changer de corps, s’installer à Montréal, devenir un Italien. Valentine est rebelle et veut échapper à la grisaille du quotidien. Tous les hommes veulent s’en approcher, la toucher, la posséder. Elle plaît. En rencontrant Johnny, elle croit échapper à l’attraction terrestre.

Juste à la voir marcher sur l’estrade, Johnny avait su en un coup de poing qu’elle était comme lui. Ils allèrent au drive-in avec sa Maserati noir décapotable, le soleil se prenait sur le capot. Les cheveux blonds de Valentine brillaient, il la regardait trop, il n’était pas gêné de la fixer. Les gars de Ville-Émard la scrutaient du coin de l’œil, rougissaient et détournaient les yeux quand elle les regardait ; là Valentine était celle qui évitait les regards et le fixait quand il ne la voyait pas. (p.27)

Johnny fait des livraisons, transporte des substances illicites pour la petite pègre, aime les vêtements dispendieux, les bijoux et les cigares, les grosses voitures. Il est la coqueluche de toutes les filles qui se prostituent dans les bars qu’il fréquente.

JUMEAUX

Amour, promenades, restaurants chics, beaux vêtements. Le piège se referme sur Valentine. Johnny en fait la mère de ses enfants. La voici dans une vaste maison luxueuse, esclave de ses enfants et de son homme. Tout pourrait aller avec l’amour, mais il y a les mensonges de Johnny, ses tricheries et ses infidélités.
Elle part jusqu’au bout de la route, jusqu’à l’épuisement pour retrouver qui elle est. La rêveuse, la volontaire prête à tout pour vivre une vie différente, traverse le Québec, jusqu’au Bas du Fleuve où tout peut recommencer.

Elle remonta dans l’auto, soulagée de fuir son image, d’avancer. Drummondville passa, encore une heure et demie jusqu’à Québec, ensuite deux heures pour atteindre L’Isle-Verte. Les sorties défilaient à coup de panneaux métalliques, elle en avait  pour trop longtemps. Malgré le café chaud, elle n’y arriverait pas. Elle verrait bientôt le fleuve, le vrai, pas celui de Montréal. Le fleuve plein de sel, d’odeurs d’algues, celui qu’elle avait vu sur des cartes postales dans le bureau de poste de Ville-Émard, le Bas du fleuve à l’eau pure, aseptisée par le sel. (p.10)

Bien sûr, la fuite ne permet pas d’échapper à son enfance, à ce que l’on est. Louise Desjardins l’illustre très bien dans son roman L’idole. Évelyne a voulu couper tous les ponts en s’installant à Buenos Aires, mais des moments d’enfance la bousculent, la ramènent là-bas, en Abitibi.
Johnny a beau jouer les Italiens, il reste indien. Valentine a beau retourner aux études, elle demeure celle que toutes les femmes détestent. Elle est la menace qui aimante tous les hommes. Comment fuir son destin, échapper à soi et à son image ? Comment s’empêcher de plaire ?
Johnny boit pour ne pas penser, incapable de donner un coup de barre et de reprendre sa vie en mains. Il recommence ses livraisons pour rencontrer ses enfants. Malgré ses efforts, il reste un errant dans sa tête et son corps, incapable de quoi que ce soit.

RECOMMENCEMENT

Les personnages sont prisonniers de l’univers qui les a vus naître dans le roman de Catherine Ève Groleau. Valentine, malgré ses études, ne peut empêcher les hommes de tourner autour d’elle. Elle est condamnée à être une femme fatale. De mère aussi. Elle cherche à s’effacer en cultivant des légumes au bout d’un rang pour n’être personne.
Ses enfants sont marqués par cette fatalité qu’ils ont en héritage. Eux non plus ne pourront s’imposer comme humains libres de tous les choix et de toutes les réussites. Angie a reçu la beauté et ce besoin irrépressible de séduire. Je n’ai pu m’empêcher de penser à Nelly Arcand qui a fait de sa beauté une obsession. Franco tente d’échapper au carcan familial en s’intéressant à l’astronomie. Le fils aime la discipline militaire pour obéir, pour ne plus être soi. Il cherche à sortir de lui comme son père et sa mère l’ont fait avant lui.
Johnny, au volant de son camion, ne sait faire que ce qu’il a fait la veille et qu’il répétera le lendemain. Le choc survient quand il surprend sa fille dans le salon avec un voisin. Elle est aimantée par les hommes, ne peut que donner son corps pour attirer l’attention. Un manque d’amour terrible. Un vide impossible à combler.

Elle attendait de se faire prendre derrière les conteneurs. Johnny, avant de brûler dans le ciel de la Mauricie, lui avait dit que c’était une ostie de traînée. Elle était venue le voir l’été avant qu’il s’explose la cervelle, Valentine l’avait laissée partir tout le mois d’août, ne sachant plus quoi faire avec elle. Johnny l’avait prise à se faire rentrer dedans en plein milieu du salon ; le voisin avec son pantalon avachi sur ses chevilles, penché sur elle en grognant comme un porc suant. Il avait tiré le gars par les cheveux, avait traité Angie de crisse de plotte ; le lendemain, il ne lui avait rien dit sur la route en la ramenant à Valentine. (p.198)

Quel roman dérangeant. Les personnages sont enfermés dans leur vie et ne peuvent changer. C’est peut-être le destin des Indiens qui n’ont plus d’avenir et qui ne peuvent s’accrocher à leur passé obsolète. Tous des errants qui troquent leur identité, marqués par leur enfance et un destin qui les casse. Valentine ne fera jamais oublier sa beauté même en faisant tous les efforts. Une fatalité terrible les broie peu à peu.
Cette forme de malédiction est particulièrement dérangeante. La quête d’identité est troublante, difficile et impossible. J’ai eu souvent envie de hurler. Signe que madame Groleau présente ici un univers singulier et percutant. Un très bon roman malgré certains travers d’écriture.


JOHNNY de CATHERINE ÈVE GROLEAU est paru aux ÉDITIONS du BORÉAL.


                                                                                                                                         

mardi 12 septembre 2017

ALEXANDRE Mc CABE REDONNE ESPOIR

ALEXANDRE Mc CABE publie un second roman avec Une vie neuve. On constate rapidement que ce romancier a de la suite dans les idées. Il y est encore question de la famille, c’était le sujet de Chez la reine paru en 2014. On retrouve avec bonheur sa passion pour l’actualité politique et littéraire. Ce que beaucoup d’écrivains préfèrent ignorer. Je garde en mémoire une scène de son roman Chez la reine où l’on assistait à une confrontation épique entre le grand-père indépendantiste et un oncle fédéraliste lors d’une fête familiale. Elle illustre parfaitement le déchirement que les Québécois vivent sans être capables de se brancher. Une magnifique façon d’aborder les grandes questions identitaires sans devenir pédant. Le politique finit toujours par se faufiler dans le privé.

Les trois frères Leduc et leur sœur sont bien installés dans la vie. Tous ont fait leur chemin et chacun a sa conception de la société et de ce que doit être l’avenir du Québec. Ils n’ont plus de liens entre eux et ils sont devenus des étrangers. Philippe est avocat et décide de l’avenir du haut de sa tour, travaille pour une élite qui s’approprie toutes les richesses et tire toutes les ficelles. Il doit céder cependant devant sa belle-fille qui veut la tête d’un jeune contestataire. L’impression de revivre le drame de Judith devant Holopherne. L’ombre de Gabriel Nadeau-Dubois se profile. Inutile de chercher à faire des associations avec des personnages connus. Il faut seulement se laisser porter par le récit. 
Philippe est de ceux qui font en sorte que notre démocratie sert les intérêts d’une clique. Cette première partie fait écho à la contestation étudiante du printemps érable de 2012, aux carrés rouges qui ont fait retenir le son des casseroles partout dans Montréal.

Forts de leur expérience dans les firmes de relations publiques et grâce à une plateforme léchée ainsi qu’à une diffusion facilitée par les contacts dans les salles de presse, ils avaient trouvé écho chez des journalistes complaisants qui prophétisaient l’essor d’une nouvelle garde. On leur avait offert une tribune pour des textes présentés comme polémiques. Ceux que Philippe avait lus lui avaient toutefois paru insipides et l’avaient rendu nostalgique de cette époque où il lisait Cité libre. S’il se réjouissait de voir la prochaine génération, qu’on disait apathique, s’investir dans le débat public, il s’inquiétait de la vacuité de ces jeunes loups plus occupés à briller qu’à penser. (p.19)

Peut-être que Mc Cabe a ressenti un certain malaise devant ce personnage qui me semble loin de ses préoccupations. Les dialogues un peu longs grincent un peu, mais comment incarner des ombres qui mangent à tous les râteliers.

L’ERRANT

Et arrive Benoît. Après une peine d’amour, il choisit de se refaire une santé morale et physique en se lançant sur les chemins de Compostelle. Bien des jeunes retraités entreprennent de parcourir l’Europe à pied pour se retrouver dans leur corps et leur tête. Même Sergio Kokis a succombé aux charmes des randonnées au long court.
Benoît travaille dans les médias et rêve d’accéder aux ligues majeures de la radio et de la télévision à Montréal. Et le voilà qui s’essouffle derrière la belle Clara qu’il suit comme son ombre. Nous plongeons dans un carnet de voyage où les dialogues sont écrits à la manière théâtrale. Des rencontres, des discussions et surtout cette fille comme un soleil. Benoît complète son trajet et tourne les yeux vers une autre femme. C’est ainsi. Notre homme est un amoureux de l’amour comme il dit. Le rythme est soutenu et on s’attache à cet individu qui a du mal à vivre. Il illustre bien une certaine jeunesse qui n’arrive pas à s’installer dans la vie.

VRAI DÉPART

Mc Cabe m’a accroché avec le témoignage de Jean, un sociologue qui a vécu la Révolution tranquille. Il a croisé des êtres d’exceptions et a toujours cru que l’émancipation personnelle ne peut que coïncider avec l’indépendance du Québec. Il livre ses derniers propos, sachant que sa vie en est au dernier tournant. Un penseur qui tente de prévoir comment le Québec va réagir quand il deviendra un pays. Un regard assez percutant sur les hommes politiques qu’ont été René Lévesque, Pierre Bourgault, Jacques Parizeault, Jean Lesage, Georges-Émile Lapalme et le général de Gaulle. Des propos d’une intelligence vive. J’ai ressenti un immense soulagement à lire ces pages, à le voir secouer des lieux communs, bousculer l’histoire contemporaine et notre époque. Sans doute des affirmations que les critiques n’aimeront pas. Les littéraires ont tellement de mal avec les idées au Québec. Longtemps, trous ont condamné les œuvres de fiction qui osaient effleurer la question politique ou encore citer des penseurs et des philosophes. On préférait l’ignorance et le ti-cul qui s’enfarge dans la misère, la drogue et la bière. Alexandre Mc Cabe me rassure. Je répète un peu ce que je disais en parlant de son premier roman. Il est de ces jeunes qui tentent de voir clair dans la situation embrouillée du Québec. Enfin quelqu’un qui échappe au selfie et qui émet des idées. Je suis prêt à pardonner bien des faiblesses pour avoir droit à cette récompense, à des propos qui font du bien à l’être plein de questions que je suis.
MARIE

Enfin Marie, la fille de la famille, est devenue peintre. Ce n’est pas elle qui s’impose comme dans les trois premiers volets d’Une vie neuve. Marie est vue par Charles, un ami de ses enfants, un enseignant et un poète. On découvre une femme fascinante et marginale. Elle a refusé d’emprunter les sentiers de l’art contemporain et croit que l’artiste doit bousculer des croyances et secouer la réalité. La fuite dans l’abstraction, dans des concepts creux, ce n’est pas pour elle.
Charles enseigne la littérature et en parle avec intelligence. Pour lui, un écrivain ne peut que s’ancrer dans sa réalité et son environnement. Sinon, nous avons affaire à un cracheur de feu et à un illusionniste. Malheureusement, ils sont fort nombreux dans notre époque à écrire leurs petits livres au goût du jour, à être de toutes les émissions où l’on n’arrive qu’à parler de soi, qu’à ressasser des opinions et très peu d’idées.
Charles montre le rôle de Miron, son travail et son héritage. La mission que doivent se donner les poètes de maintenant qui ont malheureusement réduit leur art à l’ego-portrait et à une longue liste de petites émotions qui vacillent devant une fenêtre ouverte. La mission de durer, de continuer le travail des prédécesseurs incombe encore et toujours aux poètes et aux écrivains de maintenant.

L’émancipation québécoise est devenue aujourd’hui la pire des abjections. Avant, on la célébrait. C’est désormais la gangrène des croulants qui refusent l’euphorie canadienne. Notre littérature doit s’ouvrir aux autres, délaisser le passé, c’est le mot d’ordre. Je suis bien d’accord, mais est-ce qu’elle doit pour autant arrêter de parler du Québec, de le faire avancer ? Les écrivains allemands, portugais ou américains ne le feront pas pour nous. Quiconque est décomplexé n’a pas honte de se raconter, de se montrer tel qu’il est. Quiconque va au bout de sa langue et de sa culture va au bout de lui-même. (p.155)

Mc Cabe se démarque en effleurant la responsabilité de l’écrivain dans le monde d’aujourd’hui. Il me tend la main et je ne peux que lui dire de continuer, parce que c’est ce que je fais depuis que j’ai publié une première fois en 1970, me lançant dans la poésie comme on se jette dans une rivière aux eaux tumultueuses. Je me nourrissais alors de Langevin, Miron, Préfontaine, Chamberland et Giguère. La poésie telle que je la conçois et comme Mc Cabe semble la considérer, est une corde tendue au-dessus d’un précipice,

Où est passée la fougue homérique de Miron ? Nous avons pourtant son travail à continuer. Nous avons à bâtir sur les charpentes de sa poésie. C’est la suite de L’homme rapaillé qu’il faut écrire. S’il s’est rapaillé lui-même, et le Québécois en lui, il faut empêcher que ces deux-là ne se défassent encore. Je ne dis pas qu’il faille reprendre la manière. Je dis qu’il faut refondre notre art à partir de trois-quatre grandes idées qu’il nous a laissées, la première étant l’impossibilité d’une littérature dans une province anonyme. Notre sort et nos textes doivent se conjuguer de nouveau. Sinon, nos écrivains fabriquent une maison de paille. (p.149)

Voilà une véritable récompense pour le « chroniquer vieillissant ». Je reprends ici la formule de Victor-Lévy Beaulieu.
Les deux derniers textes d’Une vie neuve devraient être lus dans toutes les classes des cégeps et même dans les instances du Parti québécois où l’on effleure toujours du bout des lèvres certaines œuvres de la littérature québécoise. Mc Cabe nous pousse devant une réalité que nous aurons à choisir un jour ou l’autre. Parce qu’à être en n’étant toujours pas, « dans un pays qui n’est toujours pas un pays », (encore Victor-Lévy Beaulieu), on risque de perdre son âme. Alexandre Mc Cabe croit en l’avenir. Il me dit de continuer à parler des écrivains du Québec, envers et contre tous, pour répéter encore et encore que nous avons une présence et une voix. Et cet écrivain justifie la toute dernière phrase de mon prochain roman : « Il y a encore de l’espoir. »



UNE VIE NEUVE d’ALEXANDRE Mc CABE est une publication des ÉDITIONS de LA PEUPLADE.

jeudi 31 août 2017

MICHELINE MORISSET TOUCHE À L’ÂME

MICHELINE MORISSET travaille à son œuvre loin des regards et des bruits de la foule. J’ai particulièrement aimé Le cœur c’est fatal où elle effleure des blessures qui ne guérissent peut-être jamais. L’écriture, chez cette écrivaine, est une manière de secouer l’être, d’effleurer ce qui blesse, triture et pousse dans des comportements étranges. Encore une fois dans Ce visage où habiter, un titre intriguant, elle tourne autour d’une famille qui a connu un drame terrible et qui s’enfonce dans le silence. La mort des parents hante tous les membres de cette famille, mais pas pour les raisons que le lecteur peut imaginer.

Je reviens avec Le cœur c’est fatal que j’ai lu et relu pour cette respiration qui soulève les œuvres de Micheline Morisset, la mélodie qui vous hypnotise et subjugue.

« Des agressions dans l’enfance ont balafré le corps, des amours mal vécus ont froissé l’âme. La vie est la plus terrible tempête qu’un vivant puisse affronter. Et cette dérive du temps qui finit par tout gâcher quand le corps n’est plus fiable. »

J’écrivais tout ça en 2013 et il me semble y trouver les racines de ce roman qui s’attarde à la famille Garon. Philippe a été pris en charge par les voisins après la mort des parents et Estelle s’est sacrifiée pour garder ses soeurs autour d’elle. La jeune fille renonce à son identité, refuse « d’habiter son visage » à la mort de sa mère. Comment ne pas penser à Laetitia, le personnage de Nicole Houde dans La Maison du remous, qui doit prendre la direction de la maisonnée à douze ans. La fatalité familiale leur vole leur enfance.
Philippe s’adapte mal à la vie chez les Michaud. Tout le monde s’occupe du matin au soir, mais le jeune homme a la tête ailleurs. Voilà un rêveur impénitent qui ne songe qu’à partir pour oublier peut-être l’incendie qui a tout saccagé dans sa vie, ce jour funeste où il est resté sans un geste devant le désastre, incapable de tenter de sauver son père et sa mère.

Je suis demeuré chez les Michaud tandis qu’on avait dispersé mes sœurs aux quatre coins, tant à Notre-Dame-du-Lac qu’à Saint-Eusèbe. Plus tard Estelle, capitaine de navire, a repris la marmaille, toute la nichée agglutinée à sa taille et à ses quinze ans, sauf moi. Je pense qu’elle n’aurait pas pu composer avec un jeune homme près d’elle, d’autant plus que je m’étais montré plutôt trouillard et engourdi lors de l’incendie qui nous avait laissés anéantis ; je suppose qu’elle m’en voulait. Comment classer tout ça ? (p.185)

Il reste l’homme qui regarde, le distant et le lointain. Il a vécu la guerre sans vraiment connaître ses atrocités même s’il était en Angleterre et en France. Il y a aussi ce terrible secret qu’il aimerait certainement effacé.

SILENCE

Estelle baisse la tête. Il y a des choses dont on ne parle pas, qu’elle n’ose même pas effleurer. Elle fait tout pour garder ses sœurs dans la maison familiale, protéger son clan. Certaines, adultes, iront à Toronto ou ailleurs. La vie veut cela. Agathe s’enferme dans sa chambre pour lire ou encore écrire dans ses cahiers. Et il y a Élise, la fille d’Agathe, qui tente de savoir qui elle est. Elle cherche à « trouver son visage », à se donner une identité, un corps avec une histoire, un passé pour mieux envisager l’avenir. La problématique que l’on rencontre dans le personnage de Vivianne dans Comme des sauvages, le roman d’Emmanuelle Tremblay. Elle est de celles qui sont « orphelines de visage » comme l'écrit Nicole Houde.
Ce qui me fascine, encore une fois, ce sont ces secrets que l’on moule dans le silence, ces gestes,  ces événements qui font claudiquer. Tous ces moments que l’on tente de nier et qui hantent un peu tout le monde. Nombre de romans s’attardent à cette problématique qui marque les personnages et les empêche de lever la tête. Francis Rose, dans S’en aller, met en scène un fils qui veut se libérer de son père. C’est un peu la trame de Jean-François Caron dans De bois debout où le fils est fasciné par un père qui demeure une énigme. Toutes ces histoires de famille étouffent et empêchent les garçons comme les filles de prendre leur vie à deux mains.

Certes l’habile dissimulateur avait toujours aimé mêler les cartes, plus, il avait choisi de se bricoler une histoire qui dilapidait tous les morceaux inconsolés de son passé. Oublieux de tout et de lui-même. Sans compter qu’en ta présence réciter les événements, seulement les réciter, l’amusait. C’était plus crucial que la vérité. Il conversait peu et voilà que toi, Élise, tu l’écoutais. Voilà que des phrases, juste leur rythme, suscitaient quelque chose de vivant dans les yeux d’une femme ! Il n’éteindrait pas ces étincelles pour deux, trois faussetés dérisoires. Son discours chaque fois s’embrouillait dans un bel assemblage de leurres, de ruses, une impression de distorsion romanesque, une confusion des temps et de gens inscrivait son périple dans les hautes sphères de la légende ! (p.198-199)

SECRET

Philippe s’installe dans son auto, y rêve pendant des heures, regarde les jeux de la lumière sur lac Témiscouata, ce pays où il est revenu après son aventure européenne. Séducteur impénitent, il n’évoque jamais sa vie en Angleterre et en France. Et il préfère certainement oublier la folie qui a brisé la vie de sa soeur Agathe.

Philippe est dans sa Camry comme d’autres dans une chambre à soi se maintiennent au plus près de leur part qu’ils n’ont pas choisi de dompter. C’est sa machine à habiter, sa cellule d’habitation que d’aucuns jureraient exiguë ou sans intérêt, mais qui le protège, mieux le comble en lui offrant au quotidien et la clarté et les paysages et la puissance évocatrice de la musique dans laquelle il se noie de longues heures durant. (p.122-123)

J’ai souvent eu l’impression de m’avancer dans un tableau où tout est silence, figé hors du temps et du mouvement. Il y a bien des murmures, des gestes lents, des déplacements sur la pointe des pieds, mais tout est si discret et feutré. L’écrivaine aime les formes dans le brouillard, une certaine réalité qui se dissimule du côté de l’horizon. J’aime cette écriture qui nous garde dans le flou et l’imprécis.
Micheline Morisset possède un sens de l’observation unique et arrive à décrire le monde avec une précision d’orfèvre. Tout prend de l’importance dans ce roman où les gens parlent peu ou pas, où le décor, le lac, la maison, certains gestes disent tout.
Estelle, dans la cuisine, devant son fourneau ou en pliant les draps après le lavage, arrange et protège son univers. Philippe, dans son auto, avec sa cigarette et son whisky rêve. Tout près de ses sœurs, il est le voyageur immobile, incapable de s’avancer dans une autre vie. Comment oublier cette journée qui l’étouffe et qui a bouleversé la vie de sa sœur Agathe ? Il est une image dans ses beaux vêtements, une ombre qui n’arrive pas à habiter l’espace. Il est ce nuage dans le ciel qui glisse à la surface de l’eau. Clémence a envie de voir ce qui se cache derrière la carte postale.
J’aime particulièrement Agathe que tous croient un peu folle, qui vit le nez dans un roman ou une fiction, qui écrit aussi des textes que personne ne peut lire.

J’aime cette histoire, mon histoire de fille défectueuse. Je vous écris avant de l’oublier, avant que tout se confonde, avant qu’un jour l’auguste d’une voix me tire du côté du néant. De toute façon, c’est toujours pour ça que l’on écrit, n’est-ce pas, madame ? Avant qu’il soit trop tard, remettre les morceaux en ordre. L’enfance avant la mort, les yeux de mon frère, son visage, avant le cœur qui s’immobilise. Et puis on en possède tout une, une histoire pas vrai ? Nous ignorons la vôtre, vous parlez si peu de vous quand vous vous affichez, droite et tout sourire, dans la cuisine. Avez-vous une histoire comme la mienne, je veux dire que vous aimez ? (p.254)

Tous dans une bulle que personne ne veut crever, sauf peut-être celle qui agite l’écriture.
Comment habiter son visage, ne pas être écrasé par les secrets de famille, les devoirs que l’on s’impose. Estelle renonce à sa vie et ne connaîtra jamais les feux de l’amour. Agathe ne peut plus sortir de sa chambre pour être après ce moment de folie avec Philippe. Celles qui s’en tirent le mieux, tout comme chez Emmanuelle Tremblay, sont celles qui échappent au cercle des enfermements et aux pièges de la famille en s’éloignant.
Micheline Morisset ajoute ici une brique importante à son œuvre exigeante. J’aime la précision de son écriture, la petite musique qui vous hante pendant la lecture. Ses textes ont souvent la netteté d’une partition musicale parfaitement équilibrée qui vous emporte au loin, peut-être là où les humains n’ont plus besoin des mots pour être tout entier dans leur tête et leur corps.



CE VISAGE OÙ HABITER de MICHELINE MORISSET est paru aux ÉDITIONS DRUIDE.