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jeudi 5 octobre 2023

L’ENFER EXISTE ENCORE AUTOUR DE NOUS

UNE FOIS DE PLUSLarry Tremblay n’y va pas de main morte avec D’enfers et d’enfants, des nouvelles qui nous poussent dans des situations que nous refusons souvent de voir. Agressions de bambins par des adultes, monologue d’un enseignant qui dérape devant ses élèves et qui va peut-être poser le geste fatal. Un incompris qui se sent exclu de la société. Je n’ai pu m’empêcher de penser à Valery Fabrikant, ce professeur de l’Université Concordia qui a perdu les pédales et a tué des collègues. Un couple aussi, avec deux enfants. La mère en est convaincue. Son second garçon est prisonnier de son corps. Il est une fille dans sa tête et son âme. La nature s’est fourvoyée. Un sujet chaud, d’actualité. Toute l’attention est portée sur lui pendant que son frère est abandonné à lui-même, se sentant rejeté de tous. Une fois de plus, Larry Tremblay se coltaille avec la violence qui nous heurte tous dans nos activités. C’était le cas dans L’orangeraie où il abordait la délicate question des enfants-soldats que l’on manipule et envoie à la mort en leur faisant miroiter le bonheur. Un thème qu’il ne cesse de secouer dans ses œuvres et qui me touche profondément. Peut-on s’en sortir, trouver une façon de vivre en paix avec soi et les autres dans nos sociétés de plus en plus dures et prédatrices?

 

Larry Tremblay n’hésite jamais à confronter certaines déviances des humains, les élans viscéraux qui poussent des individus à commettre le pire. Un sujet délicat, sensible que nous refusons de voir souvent. Parce que la démarcation est bien mince entre ce que nous nommons le mal et le bien. Tout commence peut-être à la naissance. Dans Rivière-du-Chagrin, une femme accouche dans des conditions horribles. L’auto dans laquelle elle se rend à l’hôpital heurte un orignal. Un moment dramatique où la mort et la vie se bousculent. Le sang, les cris, l’arrivée d’un enfant au milieu du chaos.

 

«Le sang de l’énorme animal qui fige sur le pare-brise… Et moi qui ouvre grand la bouche pour avaler le temps qui me tombe dessus… Oui, je m’en souviens comme si c’était maintenant. Mon père, pour me réchauffer, me plonge dans le corps fumant de l’orignal. Les larmes de ma mère gèlent sur son visage.» (p.11)

 

La plupart des hommes et des femmes ne vivent pas des traumatismes semblables à la naissance, mais tôt ou tard, nous faisons face à la mort, à la violence, un geste qui nous dépasse et nous laisse sans voix. Peut-on se préparer au pire ou au meilleur? Y a-t-il une recette pour baigner dans la quiétude et la paix? Le mal s’insinue partout, on le sait, sans qu’on s’en rende compte. Il faut trouver des parades, des moyens d’éviter d’être écrasé par un individu, un collègue de travail, un mari ou un amant, un mot malheureux, ou encore s’empêcher de déraper dans sa tête et de basculer dans une fiction dangereuse pour les autres et soi-même. Il reste peut-être l’écriture pour colmater les brèches, rétablir un certain équilibre. Cette parole que l’on s’approprie et qui permet d’évacuer le mal.

 

«Un jour, j’ouvre un carnet. Je meurs si à mon tour je n’écris pas. Par ses battements, mon cœur n’arrête pas de me répéter : écris, écris ce qui te tourmente depuis si longtemps. Des mots encombrent ma gorge. Ils m’étouffent. Il faut que je les expulse, que je les jette dans mon carnet comme des graines pourries. Mais les pages du carnet demeurent muettes. Pendant des jours, des semaines, j’essaie, j’essaie d’écrire, mais rien ne vient jusqu’au jour où j’entends des pleurs.» (p.16)

 

Guérir par le mot qui met le doigt dans la plaie où suinte le sang et la mort. C’est tout l’art de Larry Tremblay. Ses textes nous poussent dans nos derniers retranchements. Pas moyen d’y échapper! Il nous plaque dos au mur et nous coupe le souffle. Il décrit des hommes et des femmes ordinaires, des individus maléfiques, malgré les apparences et surtout, affreusement normaux dans leur quotidien. Il me laisse toujours pantelant devant un geste anodin qui peut avoir des conséquences terribles. Je pense à Carnet sauvé des eaux où les mots de la tendresse sont travestis, pervertis pour masquer la pédophilie et l’agression d’un jeune garçon.

 

«Vous m’appreniez à m’agenouiller. Vous m’appreniez le mot “amour”. Vous me disiez que l’amour était une offrande douloureuse, mais grandiose. Une offrande que j’enfermais dans le coffre de ma mémoire.

Elle s’est mise à puer comme un cochon mouillé.

François, François.

Vous me souffliez dans le cou mon prénom. Votre souffle pleurait dans mon cou. J’ai été un enfant déchiré par vous, aimé, disiez-vous, dans la petite église de Rivière-du-Chagrin où la poussière sentait l’encens.» (p.32)

 

L’actualité est avide de ces drames conjugaux et en fait des manchettes, surtout les tueries de masse dans des lieux publics. Nous sommes dans une société où le déraisonnable et la confusion prennent tout l’espace, où l’envie de la réussite à tout prix est considérée comme une vertu malgré le pillage des ressources et l’exploitation de ses semblables. Qu’on le veuille ou non, nous sommes un élément d’une communauté qui refuse de tenir compte des catastrophes qui ébranlent la Terre. C’est peut-être là la plus terrible des violences, la fiction la plus pernicieuse. Consommation frénétique, accumulation de produits inutiles, drogues et alcool pour résister et briller. Nos dirigeants mettent la planète en danger tout en assurant la paix et la joie. Tout le monde en est conscient, mais nous continuons à foncer vers le précipice, jonglant avec les mensonges et les fausses promesses. La ligne de démarcation entre le bien et le mal s’avère alors bien mince. C’est tout le drame de notre civilisation qui nie l’humain et applaudit devant l’intelligence artificielle qui nous propose la pire des agressions contre l’esprit et la raison. Bien sûr, Larry Tremblay n’aborde pas ces vastes problèmes dans ses nouvelles. Pas cette fois. Il l’a fait pourtant dans L’Orangeraie, ce magnifique roman. Je me permets d’extrapoler à partir de la violence intime, familiale qu’il confronte dans ses textes.

 

«Tout n’est pas vrai, mais rien n’est vraiment faux.» (p.33) Ou encore un peu plus loin, dans un cri de désespoir et un appel à l’aide, Larry Tremblay écrit : «Pourquoi la réalité est-elle en train, sous nos yeux passifs, de dépasser la plus horrible des fictions?» (p.52)

 

Les personnages de cet écrivain perdent pied et n’arrivent plus à contrôler leurs gestes. Qu’est-ce qui se passe dans leurs têtes? Tremblay s’approche, se penche sur eux, tente de saisir le discours qu’ils répètent avant de s’élancer vers l’inéluctable.

La vie est bien fragile et nous sommes souvent impuissants devant des hommes et des femmes qui s’inventent une réalité et dressent des barricades autour d'eux. Le mari qui tue ses enfants pour se venger de son épouse. Cet halluciné qui fonce dans la foule avec une voiture, l’enragé qui entre dans un centre commercial et tire sur tout ce qui bouge. Que se passe-t-il dans la tête de ces gens? Comment en sont-ils arrivés là? Pourquoi la société ne peut prévenir ces massacres? Et comment trouver l’équilibre dans ses jours sans vaciller, sans perdre pied et baisser les bras?

 


ACTUALITÉ

 

Larry Tremblay s’approche à pas de loup de ces hommes et ces femmes qui peuvent disjoncter comme on dit, des jeunes qui sont blessés dans leur corps et leur âme par des discours mielleux. Il décrit des comportements que nous considérons comme normaux souvent, jusqu’à ce que tout bascule.

Les enfants sont les témoins impuissants de ces dérives, incapables de faire face et de se protéger des gestes et des paroles qui étouffent leur appétit de vivre. Ce sont eux les véritables victimes des adultes. Comment ne pas dévier et porter la violence en soi quand on part tout de travers dans ses premiers pas?

 

«Parce que je ne l’avais pas écoutée, parce que j’en faisais juste à ma tête, parce que je me croyais plus fine, plus intelligente que les autres filles. Le viol, c’est comme si je l’avais cherché. La preuve, c’est qu’après je suis restée avec lui. De toute façon, Julien n’a jamais voulu admettre qu’il m’avait violée. Je voulais l’embrasser, OK. Je voulais le prendre, OK. Mais je voulais arrêter là. Julien m’a dit ce soir-là que pour lui ç’a été le coup de foudre. J’aurais dû comprendre que lui et moi, on était plongés dans l’erreur jusqu’au cou.» (p.135)

 

Larry Tremblay nous entraîne dans les délires de ses semblables, toujours avec discrétion et doigté, sans que nous sachions trop de quoi il retourne, jusqu’au moment où tout bascule. Ça explose alors, ça fait mal, ça coupe le souffle, vous laisse sur le carreau. 

D’enfers et d’enfants est peut-être le livre le plus dur que j’ai lu de Larry Tremblay. C’est tout le drame de la société contemporaine que cet écrivain empoigne, secoue avec ses mots si justes et lourds. 

Des textes grinçants, des tragédies qui se produisent dans l’intimité du foyer, derrière les toiles qui bouchent les grandes fenêtres. Peut-être que la vie en communauté nous oblige aussi à porter des masques et des œillères pour nous protéger de la démence de ses semblables, pas seulement des virus qui circulent en toute liberté.

Larry Tremblay continue sa quête, son questionnement des dérives humaines sans jamais basculer dans le discours moralisateur. C’est troublant, difficile et j’en suis sorti encore une fois en claudiquant, ayant du mal à m’accrocher au monde qui m’entoure et ne cesse de m’émerveiller. Oui, il y a des petits paradis ici et là, mais des enfers peuplés d’enfants existent tout près, sans qu’on le sache ou que nous ne voulions les voir. Les textes de ce dramaturge sont une gifle. Il nous plonge dans la violence qui couve dans les strophes d’Arthur Rimbaud. Les rappels qu’il place en tête de ses nouvelles, comme une clef qu’il nous offre au lecteur, nous permettent de saisir cette colère et la révolte que le jeune Rimbaud a canalisées dans l’art et la poésie. 

 

TREMBLAY LARRYD’enfers et d’enfants, Éditions de La Peuplade, Chicoutimi, 160 pages.

 https://lapeuplade.com/archives/livres/denfers-et-denfants

mercredi 27 septembre 2023

LOUISE PORTAL : UNE VIE PAS ORDINAIRE

LOUISE PORTAL propose sa biographie écrite en collaboration avec Samuel Larochelle. Un regard sur le parcours de la comédienne, de la chanteuse et de l’écrivaine que nous connaissons, un formidable témoignage surtout. On pourrait parler d’une réflexion ou d’un témoignage, tellement Louise Portal, Aimer, incarner, écrire cerne les réalisations de cette femme exceptionnelle. Que dire, que retenir de ce parcours qui sort des sentiers battus et a fait de la petite Lapointe, née à Chicoutimi, une figure marquante de la scène, du cinéma, de la chanson et de la littérature? Comme si Louise Portal avait vécu plusieurs vies, pouvant muter pour révéler l’être multiple qui se dissimule en elle. Jouer dans tout près de cinquante films, se faire connaître sur scène avec quatre albums de chansons et de musiques en plus de signer une vingtaine de livres, ce n’est certainement pas à la portée de tout le monde. Louise Portal y est allée à fond pour dire le meilleur d’elle en ayant du temps pour certains organismes sociaux, les Correspondances d’Eastman surtout, qu'elle a fondé, un événement couru par les écrivains et les écrivaines depuis les débuts. Une existence occupée et magnifique de remous, de moments plus difficiles et d’embellies extraordinaires. La vie n’a jamais été un long fleuve tranquille pour Louise Portal.

 

Le livre échappe aux balises qui marquent le genre, à l’image de la femme qui a fait de sa vie une quête, cherchant à exprimer tout ce qu’elle ressentait en elle par différentes voies artistiques. Elle a toujours voulu esquisser ses propres sentiers. Un besoin d’incarner des personnages sur scène et au cinéma, de chanter et de s’imposer dans une dramatisation que peu d’interprètes pouvaient se permettre, de suivre les traces de son père en devenant écrivaine. À noter que Louise a pris le nom de plume de ce dernier. Portal. Elle l’a fait résonner partout dans le monde de la création. 

Elle ne voulait pas d’une biographie convenue et sans surprises, où tout s’amorce avec l’enfance, les découvertes, la carrière professionnelle et les amours pour parvenir à un moment où l’on touche l’être et l’âme d’une vie pleine de bifurcations plus ou moins étonnantes. 

 

«Avant de débuter, Louise m’a demandé de réfléchir à la structure du livre. Pas pour en faire un projet expérimental qui pourrait dérouter les gens, mais pour démontrer qu’elle les respecte trop pour leur offrir de la banalité. Et l’idée de séparer les sujets d’intérêt de manière moins commune et sans commencer par un plongeon dans les méandres de sa jeunesse.» (p.18)

 

Pourquoi ne pas faire simplement, se rencontrer et discuter, parler pour parler comme on dit? Louise répond aux questions de Samuel et on va ici et là, fouillant, cherchant dans les dédales de sa vie. Les deux ont dû dialoguer pendant des heures et des semaines pour réfléchir, cerner la comédienne, la chanteuse et la romancière, la femme amoureuse et généreuse. Tout en n’évitant jamais les liens avec sa famille, surtout son père, médecin et écrivain de Chicoutimi avec qui elle a entretenu une correspondance unique, et ce dès son plus jeune âge. Un homme étonnant qui s’était mis à pleurer lors d’une entrevue chez lui, en parlant de l’un de ses livres. J’en étais sorti un peu troublé.

 

JUMELLE

 

Tout le monde le sait. Louise Portal a eu une sœur jumelle, Pauline. Une relation singulière et plutôt difficile, elle ne le cache pas. «Je ne suis pas née toute seule; on était deux au départ». Une phrase comme celle-là pourrait faire l’incipit d’un roman ou d’un récit. Les jumelles, disait-on dans la famille Lapointe. Les fillettes que l’on habillait de la même manière jusqu’à l’âge de quatorze ans. Une fusion? Pas vraiment. Louise a ressenti rapidement le besoin de se différencier, d’avoir sa vie, de faire ses expériences et d’être entière dans ses pulsions et ses espoirs. Tout cela s’est concrétisé vers quatorze ans quand elle a refusé de porter les mêmes vêtements que Pauline. Un geste qui a sans doute blessé sa jumelle. Cette volonté d’être unique, présente dans son corps et sa tête, l’a poussée vers le théâtre, le cinéma, la télévision, la chanson et l’écriture. Une quête qui la guidera dans toutes ses entreprises. Travailler pour avoir son nom, faire sa marque, une vie à soi. Un effort similaire pour Pauline qui a dû trouver sa propre identité. Pas évident, puisque les jumelles ont choisi la scène, d’incarner des personnages et de chanter. 

C’est certainement ce désir qui a conduit la jeune femme à s’approprier le pseudonyme de son père quand elle s’est aventurée sur une scène. Ce théâtre qui la faisait rêver depuis toujours et qui a rythmé ses jeux d’enfance. Les écrivains prenaient souvent un nom de plume à l’époque pour se démarquer du métier qu’ils exerçaient dans leur quotidien, devenant un autre dans les mots et la fiction.

 

«Parmi tout ce que j’ai compris, je peux nommer un élément incontournable : j’ai un besoin irrépressible de prouver mon unicité. Une nécessité qui m’habite dans toutes mes cellules et qui a participé à mon rayonnement professionnel et artistique. Je pense que c’est pour cette raison que je considère ma relation avec Pauline comme la plus importante.» (p.21)

 

La comédienne s’impose d’abord à la scène. Rapidement, elle incarne des personnages que l’on aime à la télévision et au cinéma. Étrange, mais je n’ai guère de réminiscences de Louise Portal dans un téléroman. Il est vrai que j’ai des rapports plutôt chaotiques avec la boîte à images, ayant plus souvent le nez dans un livre. Je me souviens surtout de sa présence au grand écran. Le rôle mémorable de Cordélia d’abord, ce personnage inoubliable dans le film de Jean Beaudin a marqué mon imaginaire. Des séquences sont encore là dans mon esprit. Surtout les magnifiques scènes d’hiver avec la poudrerie qui balaie le pays. Magique et intense.

 


FRANCHISE

 

Louise Portal n’hésite pas à aborder ses rapports avec les réalisateurs, souvent une histoire d’amour, ses amitiés avec des partenaires de jeu, l’âge qui touche particulièrement les femmes dans ce métier. La comédienne fait preuve d’une belle franchise. Ses relations difficiles avec les hommes et ses compagnons de vie, son désir de sauver tout le monde et de les protéger. Son père avec qui elle a été très proche, en osmose presque… 

Le succès de la chanteuse en France où les portes s’ouvraient, son choix du Québec et de la campagne, l’écriture toujours présente. Elle a commencé à tenir son journal vers l’âge de douze ans. Oui, une passion profonde de s’affirmer et de s’exprimer. Et la rencontre de son homme, de son ami, de Jacques, de son partenaire, de son confident, de son complice. Un tournant dans sa vie qui lui a apporté calme et stabilité.

Un témoignage fascinant, particulièrement senti, un parcours qui sort de l’ordinaire et qui permet à Samuel Larochelle de se révéler, de parler de son mal être en réfléchissant aux propos de Louise. Juste ce qu’il faut, gardant ses distances. Après tout, ce n’est pas sa biographie qu’il écrit, mais il arrive bellement à y laisser sa trace. En cela, l’entreprise est originale.

Un regard franc sur le monde du cinéma, de la télévision et du théâtre qui a pris son essor au Québec en même temps qu’elle quittait Chicoutimi pour étudier au Conservatoire d’art dramatique de Montréal. Une femme d’instinct, capable de cogner à la porte d’un metteur en scène ou d’un réalisateur quand elle voulait un rôle. Jamais elle n’a hésité. Une fonceuse certaine de ses talents.

 


ÉPOQUE

 

Une époque se profile dans les confidences de Louise Portal qui a fait sa marque dans de grandes œuvres comme Cordélia ou encore Le déclin de l’empire américain. Sa présence également dans le monde de l’écriture et de la chanson, son contact avec le public dans de nombreuses conférences qui la mènent aux quatre coins du Québec. Avec Louise Portal, c’est le Québec de la Révolution tranquille, l’affirmation de la télévision et l’effervescence des téléromans qui nous distinguent, un cinéma qui a gagné ses lettres de noblesse ici et sur la scène internationale, une littérature aussi qui, à partir des années soixante-dix, s’est imposée dans des productions fortes et inoubliables, donnant un essor unique aux ouvrages pour la jeunesse par exemple. 

Un livre avec photos qui marquent les étapes importantes de sa carrière, des dessins qui révèlent bien l’artiste qu’elle est. Son père Marcel a également joué du pinceau. 

Un peu étonnant cependant que dans ces échanges, Louise Portal n’aborde jamais la question du Québec qui a mené le Parti québécois de René Lévesque au pouvoir en 1976, la tenue des référendums de 1980 et 1995. Nombre de comédiens et comédiennes, ses camarades, n’ont pas hésité à s’afficher et à monter sur les tribunes aux côtés des politiciens. J’étais très curieux de savoir ce qu’elle aurait à dire de l’effervescence qui a marqué la chanson au Québec pendant cette période. Pas un mot, pas même une allusion. C’est certainement un choix de sa part. Elle en a bien le droit.

 

PORTAL LOUISELouise Portal, Aimer, incarner, écrire, Éditions Druide, Montréal, 280 pages.

 https://www.editionsdruide.com/livres/louise-portal-aimer-incarner-ecrire

 

 

 

jeudi 21 septembre 2023

WILHELMY LIBÈRE LES CORPS ET L’ÂME

AUDRÉE WILHELMY nous propose une fois de plus un monde familier qui prend les dimensions d’un conte ou d’une légende. Cette écrivaine a le don de nous intriguer avec des titres qui sonnent un peu étrangement. Je pense à Blanc Résine, son ouvrage précédent, qui nous poussait dans un milieu où la vie instinctive et sauvage confrontait l’existence plus policée des villes et villages. Sur la page couverture de Peau-de-Sang, une robe. Bretelles, bustier, corsage étroit, jupe qui s’évase sur plusieurs épaisseurs, créant un cocon ou une sorte de refuge. Le vêtement flotte dans l’espace, rayonne, brille tel un ostensoir. Ce dessin de l’auteure vient certainement de son expérience tout à fait particulière avec les tissus et la confection de toilettes qui lui a permis de s’inventer des personnages et des aventures, j’imagine. La plumeuse s’occupe des oies, des jars et des canards qu’elle dénude, prélevant aussi les fourrures des animaux sauvages pour tanner la peau et en faire autant avec toutes les défenses des humains. Avec Peau-de-Sang, tous peuvent se montrer dans toutes les dimensions de leur être et de leur âme. 

 

Peau-de-Sang tourne au milieu des plumes qu’elle arrache après avoir ébouillanté les volatiles, de viandes, d’odeurs âcres et faisandées. Un monde de fragrances, de potions et de concoctions qui étourdissent dans ce lieu où la vie et la mort se retrouvent face à face. 

Ce n’est pas sans me rappeler des scènes de mon enfance. Quand arrivaient le printemps et les jours plus doux, il fallait s’occuper de la viande que nous conservions dans le hangar pendant la saison froide. Les quartiers étaient débités. Deux longues tables dans la cuisine chargées de cubes de porc et de bœuf. L’odeur et les bocaux que ma mère remplissait et faisait bouillir dans une grande bassine. Le temps du cannage. C’était comme si tous les repas à venir étaient là, en attente d’une fête ou tous les oncles, tantes, cousins et cousines seraient convoqués. 

La plumeuse apprête les fourrures des bêtes qu’apporte Sulfureur, le chasseur et trappeur tout en gardant l’œil sur un orphelin qui découvre son corps sans trop savoir qu'en faire. Des hommes de la petite ville, des notables se dirigent vers cette maison qui s’ouvre sur la rue comme une scène de théâtre où l’intime et le privé se montrent sans pudeur. Tous viennent se masser devant la grande fenêtre pour secouer des désirs qu’ils refoulent dans les murs de leur foyer et n’osent vivre dans le refuge de leurs chambres. 

Il faut le répéter : un établissement chargé de graisses fondues, de chair, de viandes marinées, d’oies suspendues qui déclenchent des pulsions chez ceux qui se faufilent dans cet antre où les vêtements collent à la peau, où l’on transpire et sue. Un monde où les mâles s’abandonnent à leur instinct en faisant fi des interdits. La plumeuse virevolte, danse, généreuse de son temps et de son corps, provocatrice et libératrice, aimante, experte du plaisir qu’elle attise en toute conscience. 

 

LIBERTÉ

 

Un monde de ripailles où l’on peut satisfaire toutes ses faims, ses instincts et ses pulsions comme Audrée Wilhelmy le propose souvent dans ses ouvrages. Un lieu où certains libèrent leur âme, triomphent des traumatismes de l’enfance, expriment les fantasmes qu’ils gardent secrets, surtout quand ils occupent un poste bien en vue dans la communauté. 

Tout passe par le corps qui souffre des interdits qui empêchent de se dire dans la plus totale des allégresses et des abandons. Peau-de-Sang plume les oies et prélève la peau des renards, les écorche et cherche la source de la vie. Elle fait de même avec les hommes qui convoitent les tendresses qui couvent sous les épaisseurs de ses jupes, de ses robes qui lui permettent de jouer tous les rôles. Parce que les vêtements prennent l’humeur du bonheur et de la joie, comme celles de la tristesse et du deuil.

 

«la buée gonfle dans la plumerie à mesure que j’amplis la bassine d’eau chaude, un rideau mat se forme sur les vitres; les hommes assemblés de l’autre côté de la fenêtre imaginent mes derniers vêtements tomber au sol, ils jouissent, se poissent les mains; je bouge comme une flamme à travers la vapeur tandis que le notaire remonte de la basse-vile à la haute, le feu aux joues

— le feu au corps

      aussi

— Pierre, petit Pierre

— saisi par sa concupiscence

— il se retourne souvent

— trois, cinq fois» (p.24)

 

Voilà une maison où le passant surprend l’intime, le privé, la plumeuse qui se sait vue et désirée, jouant de son corps comme une musicienne virtuose. Elle tourbillonne devant les hommes qui ne demandent qu’à la toucher dans sa beauté et sa sensualité. Ils regardent, soupirent et se découvrent dans leurs hésitations, leurs faiblesses et des pulsions qu’ils n’osent jamais laisser aller. De témoins, ils peuvent devenir agissants en entrant dans cette maison où tous les fantasmes et les amours peuvent exulter. Le maire, le médecin, le notaire, le chasseur qui abandonne ses espaces sauvages et a besoin de repos et de plaisirs après des jours dans la forêt à traquer sa solitude. S’y réfugient aussi de jeunes filles qui veulent plus que tout habiter les territoires de leur corps dans la plus belle des libertés. 

Une scène où tous peuvent se projeter dans les rituels de la plumeuse, se perdre dans les épaisseurs de ses robes qu’elle enlève comme les pelures d’un fruit défendu. Peau-de-Sang rameute les hommes, écoute, excite, prend, mord, provoque, évente les secrets. Elle franchit les interdits de l’enfance et peut-être tous les refus que l’on étouffe sous des vêtements que l’on porte, non pour se protéger, mais pour empêcher ses appétits de s’exprimer librement. 

 

«c’est une affaire de corps, pas de tendresse, rien de l’affection quotidienne n’est en jeu; c’est l’idée d’une femme libre, le danger, le défi, les hommes aiment se heurter à plus ensauvagés qu’eux; ils ignorent mon nom et le pays d’où je viens, parfois ils pensent que j’ai toujours été ici, d’autres fois ils se demandent si j’apparais et disparais à ma guise, toute la plumerie surgie les jours de désir puis avalée ronde par le sol, jusqu’à leur prochaine visite» (p.106)

 


INTERDITS

 

Une société repose sur une foule de tabous, de désirs étouffés et de rencontres ratées. Peau-de-Sang s’offre à tous sans exception et réussit ainsi à percer tous les secrets de la cité et de ses habitants. Elle connaît les manies, les amours refoulés, les satisfactions que certains se donnent dans le silence des maisons closes. 

Je me suis amusé à croire que la fonction de certains individus dans la ville vient des couches d’interdits qu’ils exhibent dans leurs vêtements trop lourds. Le médecin et ses blocages tout comme le notaire ou le maire. Pas de religieux dans le roman de madame Wilhelmy, de geôliers de la morale, du désir et du plaisir. La plumeuse et un curé n’auraient pu que difficilement se côtoyer.

 

«son rire épais emporte les carcasses des oies, les flammes, mon propre rire, mon ventre, ma joie; la plumerie déborde, il fait chaud, j’ai devant moi deux choses sauvages, exaltées; je monte sur une chaise et décroche la bête

— quelques gouttes de sang ont souillé les planchers

— et les murs et les meubles

— n’est-ce pas le notaire, de l’autre côté de la vitrine, qui étouffe et s’effondre

    je soupire : cette journée est longue d’hommes agités entre leur désir et leur peur» (p.60)

 

Tous finissent dans l’antre de Peau-de-Sang avec, aux creux du ventre, une douleur qui vient de loin, des peurs et des interdits qui garrottent l’âme. Là, enfin, ils peuvent s’abandonner aux gestes de l’amour avec cette femme qui incarne tous les fantasmes et les désirs dans des odeurs de sang, de sueurs et de chair faisandée. 

 

VIVRE

 

Elle finira par pousser le notaire et le médecin à accepter leurs fantasmes, aidera un jeune à trouver son chemin tout en faisant des erreurs. Tout en n’oubliant jamais, elle qui possède le droit de vie et de mort sur les bêtes, qu’elle devra payer son dû un jour, un peu plus tard, dans un avenir rapproché. Le moment venu, elle accueillera le tout en toute sérénité, alors que son corps ploiera sous les fatigues de tant de plaisir et de jouissance et que Philomène pourra prendre la relève. 

 

«tout est mort dans la plumerie, les oies, les vers à soie, le rat dans son piège; je pends entre mes bêtes, cheveux et corps et mains, mon visage basculé vers le plafond, mes yeux avalés par la pénombre

— la Yaga allume les becs de gaz

   tout ce qu’elle distingue dans la lueur du quinquet, ce sont mes côtes, mes seins élongés, ce qu’il reste d’une jupe blanche; du sang tombe en gouttes noires sur les viscères empilés, sur les carcasses des oies, sur le cou mince des jars qui s’amoncellent près de l’étal» (p.187)

 

UNIVERS

 

Un roman fascinant. Audrée Wilhelmy fouille dans les recoins cachés de l’âme des hommes et des femmes pour en exhumer les fantasmes, les pulsions et les désirs. Elle nous entraîne encore une fois dans un milieu sauvage, nous saoulant d’odeurs de chair, de sang, de viande morte et de plumes qui volettent un peu partout. Un monde où les corps exultent et repoussent tous les héritages pour s’affirmer dans la beauté du présent. 

 

«il tend la robe sur mon tronc et ses mains se remplissent de plumes, il cherche son air, les murs de la chambre se referment sur lui et les tissus l’avalent; l’opium, d’un coup, bascule du côté de la terreur : c’est une longue noyade dans des marées de satin, d’organza et de popeline; il voudrait crier, mais il a depuis longtemps perdu sa voix sous les plaintes de Victoire et les joies tambourinantes de ses filles

— il va se rendormir

— est-ce qu’il peut trouver le chemin pour franchir le pays confus de l’opium?

    Il sait que je suis la seule voie de sortie» (p.147)

 

Tous marqués par l’enfance et des événements qui font claudiquer dans une vie d’adulte. 

À noter la forme de ce roman qui tient du conte et de la légende, où les personnages se croisent, lancent une phrase tour à tour sans prévenir. L’écrivaine fait éclater les corsets de la langue pour exprimer la belle liberté de la plumeuse qui use de son corps et de la parole. L’histoire se fragmente et un chœur intervient, des voix venues de nulle part comme si toute la population de Kangog racontait cette épopée et en précisait les éléments. Le récit se brise pour se reconstituer dans une prose qui sollicite l’odorat, le toucher, le regard et l’ouïe, cerne l’être dans toutes ses dimensions. Un roman puissant qui fait fi de la morale et qui joue de la chair, du désir et de la sensualité dans ce qu’elle a de plus beau et de plus fascinant. 

La vie pour être pleine et satisfaisante fréquente la mort qui finit par tous nous emporter. Parce que nous sommes un corps qui doit s’abandonner à toutes les faims comme à la fin qui n’épargne personne. Peau-de-Sang est la première à le savoir.

 

WILHELMY AUDRÉEPeau-de-Sang, Leméac Éditeur, Montréal, 204 pages.

http://www.lemeac.com/auteurs/485-audree-wilhelmy.html

mercredi 13 septembre 2023

LA RECHERCHE MÉDICALE ET SES DANGERS

QUEL ÉCRIVAIN ose s’aventurer dans le monde de la science et de la recherche ? C’est le pari que fait Anne Cathrine Bomann dans En dehors de la game, le second roman traduit du danois et publié à La Peuplade. Impossible de ne pas penser au fameux vaccin contre la COVID. La Danish Pharma travaille sur un remède qui devrait contrer les effets du deuil, la peine et la douleur qui touchent les gens qui perdent des proches. Certains basculent dans une profonde dépression après la mort d’un enfant ou d’un parent. Toute une équipe de psychologues participe aux analyses pour valider les expériences et s’assurer que le nouveau médicament est sans incidences fâcheuses chez les patients. Deux démarches se confrontent dans cette histoire passionnante. L’entreprise privée qui veut faire des sous avec sa découverte et renflouer ses coffres après avoir investi d’énormes sommes dans le projet et des universitaires qui vérifient tout afin de protéger la santé du public. 

 

Je vous épargne les questionnements du professeur Thorsten, mais il comprend rapidement que des personnes qui prennent le produit proposé par la Danish Pharma affichent une apathie inquiétante. Surtout, une indifférence de plus en plus marquée à tout ce qui se passe autour d’eux. Élisabeth, la responsable et l’âme de cette découverte, une scientifique réputée, constate aussi des comportements étranges chez les souris qui servent de cobayes dans son laboratoire. 

 

«Elle avait fait se reproduire un groupe de souris femelles pour chercher si le nouveau composé chimique pouvait éventuellement faire baisser la fertilité ou nuire aux petits, mais dans un premier temps tout avait semblé normal. En moyenne, les souris donnaient naissance au même nombre de petits que dans le groupe témoin qui ne prenait pas le médicament. Pourtant, après les naissances, elle soupçonna que tout ne se passait pas tout à fait comme d’habitude. Les petits ne prenaient pas de poids selon le rythme normal, et plus elle les observait, plus l’explication était évidente. Certaines mères étaient tout simplement indifférentes à l’égard de leur progéniture.» (p.195)

 

Le professeur Thorsten a vu des comportements similaires chez un patient. Que faire? Tout arrêter ou continuer en masquant les effets plutôt inquiétants que la Callocaïne provoque.

L’entreprise pharmaceutique veut ce médicament le plus rapidement possible parce que d’énormes sommes d’argent sont en jeu.

 

ÉLISABETH

 

Élisabeth vient de perdre son fils, et ce drame l’a laissée dans un état lamentable. Un jeune garçon plein d’avenir qui a été emporté par la maladie. Elle décide de prendre le fameux médicament pour passer à travers et continuer à travailler. Ce projet, cette découverte, c’est toute sa vie de chercheuse et de responsable d’équipe. Le projet doit aller de l’avant coûte que coûte. Elle ne peut reculer, malgré des résultats qui montrent les dangers de la Callocaïne, les effets qu’elle a constatés chez ses souris. Le professeur Thorsten a relevé les mêmes réactions chez Mikkel, l’un de ses patients. 

Un chassé-croisé de décisions et d’aveuglements volontaires s’enchaîne. Quand des sommes d’argent considérables sont en jeu, il est plutôt tentant de fermer les yeux et de foncer sans se soucier des conséquences. Ce peut être très dangereux dans le cas d’un nouveau médicament.

 

«— Pour autant que je sache, cela signifie l’une des deux choses suivantes, dit-il enfin. Soit il y a eu une erreur quelque part, probablement de la part d’Anton. L’Université d’Aarhus est une université sérieuse avec beaucoup de chercheurs compétents, et si vous n’aviez demandé avant cette affaire si l’un d’entre nous aurait pu tricher, j’aurais pensé qu’il se serait agi d’une plaisanterie de votre part.

— Et la deuxième possibilité?

— Oui, soupire-t-il. La deuxième possibilité, à laquelle j’adhère de plus en plus, c’est que quelqu’un a constaté les mêmes changements que nous. Et que pour une raison ou une autre, il a fait des manipulations sur le traitement des données pour les dissimuler.» (p.285)

 

Le roman d’Anne Cathrine Bomann se transforme en thriller où deux étudiantes du professeur Thorsten sont mobilisées pour tenter de faire éclater la vérité et stopper la mise en marché du nouveau médicament. De son côté, Élisabeth manigance tout avec un aplomb remarquable, une froideur qui illustre pleinement les dangers que représente la Callocaïne. Elle pousse des gens à des gestes irréparables sans ressentir la moindre émotion. Mikkel, dans une confrontation avec un proche, a constaté qu’il aurait pu tuer son interlocuteur dans la plus parfaite indifférence.

 

«— C’est un peu comme avoir regardé un film, non? On peut se rappeler l’intrigue, et si un de vos amis vous interroge, on peut parfaitement en parler ou dire si on l’a trouvé bon ou mauvais. C’est exactement comme ça pour moi.

Il indique de la main le landau.

— Je sais très bien ce qui est arrivé, et je n’ai aucun problème à vous dire à quel point tout a été horrible après l’accident. Mais je n’ai plus l’impression que ce soit à moi que cette histoire est arrivée.» (p.172)

 

Les employés de la Danish Pharma font tout pour que le produit soit en vente le plus rapidement possible sur les tablettes tandis que Thorsten cherche à mettre la population au courant des risques pour les consommateurs. La course contre la montre est enclenchée. Une multinationale, avec des ressources incroyables et un professeur et ses deux étudiantes qui se débrouillent avec les moyens du bord pour démontrer, preuves à l’appui, que le nouveau médicament est un danger pour ceux et celles qui pensent se guérir de la souffrance et du deuil en l’absorbant. Deux jeunes femmes bien différentes deviennent des éléments clefs de cette course à obstacles. 

 


FASCINATION

 

J’ai lu ce gros roman de près de quatre cents pages en deux jours, n’arrivant plus à m’en détacher. Complètement aspiré par les intrigues de ce polar médical et des personnages attachants, me répétant qu’il y avait des drames et des affrontements semblables dans le monde de la recherche. Nous sommes dans un milieu où l’ambition et le succès individuels prennent souvent le pas sur la rigueur scientifique et les protocoles qui doivent se faire selon des normes et des procédures strictes et ne jamais mettre la santé des gens en danger. On apprend régulièrement que certains ont manipulé des chiffres ou des éléments pour publier et faire les manchettes. 

Un livre d’une formidable intelligence. Anne Cathrine Bomann est une magicienne qui tire les ficelles et vous attire comme une araignée dans sa toile. Ça ne peut laisser indifférent et surtout c’est d’une prodigieuse actualité avec la course aux médicaments pour contrer les virus et les nombreuses maladies qui affligent les populations. Imaginez le succès commercial d’une entreprise qui inventerait un produit qui pourrait guérir des cancers incurables. 

Un monde fermé, secret et jaloux de ses prérogatives que cette écrivaine danoise nous permet de voir de l’intérieur. Un livre passionnant, juste, magnifiquement traduit. Un véritable plaisir.

 

BOMANN ANNE CATHRINEEn dehors de la game, La Peuplade, Chicoutimi, 408 pages.


https://lapeuplade.com/archives/livres/en-dehors-de-la-gamme

 

jeudi 7 septembre 2023

UNE BELLE FAÇON DE RIRE DE NOS TRAVERS

LA RENAISSANCE DE L’INTERLOPE de François Bellemare m’a fait sortir de mes habitudes. Dans son roman, l’écrivain manie l’humour comme certains agitaient le fleuret, il n’y a pas si longtemps pour pourfendre leurs adversaires. Une relecture des cent dernières années de l’histoire du Québec à travers les aventures de la famille Foulanault qui profite de toutes les occasions pour empocher des sous et s’enrichir. Ils s’accommodent avec la pensée dominante et tendent la main à ceux et celles qui cherchent à vivre des moments que les pouvoirs politique et religieux dénoncent vivement. L’Interlope, un édifice majestueux construit par l’ancêtre Octave, dans un lieu stratégique de la ville de Montréal, coin Saint-Laurent et Sainte-Catherine, en plein cœur de ce que l’on a nommé le Red Light où les marginaux de toutes les époques ont trouvé refuge et certaines consolations. Une occasion pour cet écrivain de se moquer de nos discours, de nos campagnes de moralité, de raconter l’évolution des mœurs au Québec qui passe par la stricte rigidité de l’Église vers une plus grande tolérance des différences. Un regard percutant, un humour décapant et aussi un courage certain pour ridiculiser les tenants de la rectitude de maintenant qui cherchent à refaire l’histoire occidentale et la plier à leurs obsessions individuelles.  

 

Une famille d’entrepreneurs, très respectable, les Foulanault, de père en fils et en fille, dirige cette entreprise plutôt originale. L’Interlope, un édifice grandiose que l’on pourrait qualifier de «multifonctionnel» se métamorphose selon le temps et les mœurs, attire une faune de marginaux qui entendent vivre des expériences qui sont souvent condamnées dans la société. L’écrivain, avec un humour corrosif, s’attarde à nos travers et à nos manières de voir, de réagir aux diktats qui ont régné au Québec au cours des années. Tout y passe! Les directives strictes de l’Église sont incontournables en remontant dans le siècle, les politiques et les combats de Duplessis. Plus près de nous, il y a eu la fameuse Révolution tranquille et l’évolution des mœurs, le féminisme en particulier et l’affirmation de sa différence dans la vie publique. Le défilé de la fierté gaie aurait fait scandale il y a quelques décennies, on s’en doute.

Bien sûr, il ne faut pas oublier le club de hockey du Canadien de Montréal qui ne savait plus perdre à une certaine époque et qui remportait la coupe Stanley une fois tous les trois ans. Les temps ont bien changé en ce qui concerne les péripéties de la Sainte-Flanelle. La présence des Québécois dans cette formation adorée est de plus en plus effacée et témoigne de la mondialisation de ce sport.

Les Foulanault ont rapproché les anglophones des francophones alors que c’était très mal vu, organisant des rencontres où l’on «mélangeait les langues». Les homosexuels et les lesbiennes qui vivaient leur sexualité dans la clandestinité y ont trouvé refuge. À l’Interlope, tous pouvaient sortir du placard et s’imposer sans risquer les foudres des biens pensants. Tout comme des réunions entre gens de races et d’origines diverses. Jusqu’à nos jours où l’identité physique est aussi flottante et instable que les banquises qui fondent à vue d’œil avec les changements climatiques. Tout cela sur fond de poésie et de chants qui marquent les différentes époques.

 

«Un soir de janvier où le calendrier affichait ainsi Charlevoix et Outaouais, l’Agora des huit couleurs entendit les raffinées tournures des Secrets de l’Origami et son autrice Gabrielle Boulianne-Tremblay entrecoupées des extraits plutôt rentre-dedans de José Claer, qu’il puisait dans son Mordre jusqu’au sang dans le rouge à lèvres. Pour la diversitude affalée devant eux sur de moelleux coussins recouvrant le plancher de marbre, ce fut une rare occasion de pouvoir comparer la dentelle avec le dental.» (p.125)

 

AUDACE

 

S’il est relativement facile de se moquer des travers de nos compatriotes des années 20 ou 50, il est plus difficile de caricaturer ses contemporains qui ont la couenne sensible et se montrent souvent belliqueux dans l’affirmation de leur identité ou leurs droits. Je signale le genre masculin et féminin qui en a pris pour son rhume depuis les dernières années où le sexe hérité à la naissance n’a plus l’hégémonie absolue. Ce qui importe, maintenant, c’est l’appartenance que l’on se donne par toutes sortes de mutations et de transformations hormonales et chirurgicales. 

Les Foulanault sont de véritables caméléons et savent encourager la rectitude politique pour gonfler leurs avoirs à la caisse Desjardins en ouvrant leurs portes aux ostracisés. Plus la société devient libertaire et permissive, plus leurs affaires en souffrent. De génération en génération, il faut trouver le filon, la veine pour attirer les laissés pour compte. Il y a constamment des individus qui se voient comme des oubliés et des persécutés, peu importe les époques, il suffit de les repérer.

François Bellemare adopte le point de vue le plus strict et le plus rigide pour ancrer son récit. J’ai aimé particulièrement ses notes de bas de page, de petits bijoux d’humour et de cynisme où il louange les manœuvres de Duplessis contre les grévistes de l’amiante, prenant toujours le contre-pied des contestataires pour mieux faire ressortir nos contradictions et nos travers. Un délice où il est difficile de ne pas étouffer ses rires. 

 


COURAGE

 

Il faut du courage maintenant pour se moquer de l’écriture inclusive et non genrée qui fait des siennes dans certaines revues et même des journaux. Une approche qui nous pousse vers des aberrations linguistiques qui n’a plus rien à voir avec le français ou la langue que j’ai apprise sur les bancs de la petite école? On sait que les tenants de cette récente «religion» ont la mèche courte et François Bellemare n’y va pas de main morte. De quoi rendre fou le correcteur Antidote!

 

«— Merci à toustes les commentateurixes, et touxes celleuxes des nouvelleux contributeurixes aliaes, ainsi qu’à Misix les polticiems participanxes a lo débat des chefxes, cèx eleganx orateutrices, toustes et chacun si déterminaes. Nous sommes restaes douxes entre nouxes, et Monestre lia animateutrice, aël est restae si patient! (Faisant une pause) Damoixes téléspectateurices, toustes vos proches — foeurs, tancles, nvèces — sont toustes contens des nombreuxes nouvols travailleurices — musicaens, ou mecanicienxes, patroms ou employaes, maitrems établixes ou nouvelleaux diplomaes — chacun etant invitae par ims. Ex toustes ceuzes qu restent indécixes, inerepllaes? Yels sont aussi désireuxes d’être heureuxes. Comme le dit maon ban voisaine — un granx poex, olle qui est restae éternyel bonx amy do citoyen moyenx, envers loquyel ul reste dévouae : restons touxes mobilisaes!» (p.180)

 

Ce discours de la première ministre du Québec est un bijou. Rien que pour ce passage, La relance de l’Interlope vaut la peine d’être lue. Une ironie saine, maîtrisée avec parfois quelques exagérations comme il se doit. J’ai pris un plaisir particulier à cette prose qui se moque de tous nos travers, de nos manies et de nos grands et petits débats qui perdent bien de la saveur avec le temps. François Bellemare renoue ainsi avec Marie Calumet, de Rodolphe Girard et La scouine, d’Albert Laberge, qui ont appris durement à leur époque que le clergé et les évêques n’avaient pas l’humour des gens ordinaires qui s’amusaient avec des chansons grivoises quand ils avaient vidé un verre ou plus. En espérant que François Bellemare ne reçoive pas le traitement que la société réservait à ces écrivains, les ostracisant et les condamnant à la misère.

Un regard, une perception, une manière de dépeindre des travers qui ne manquent jamais de s’imposer même dans ce que nous nommons avec le plus grand sérieux, la modernité où l’on prône la tolérance, l’égalité et l’individualité tous azimuts. Tout cela pour montrer que nous avons échappé au collectif le plus étouffant au cours des décennies pour se plier à un «je» despote qui permet toutes les dérives. 

De beaux moments avec François Bellemare, un écrivain audacieux et original qui nous sort du ronron quotidien et de nos habitudes de lecture.

 

BELLEMARE FRANÇOISLa renaissance de l’Interlope, Éditions du Sémaphore, Montréal, 208 pages. 

https://www.editionssemaphore.qc.ca/catalogue/la-renaissance-de-linterlope/