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vendredi 7 août 2020

PEUT-ON ÉCHAPPER À SON PASSÉ

MATTIA SCARPULLA NOUS offre encore une fois un roman captivant. Errance nous pousse dans l’univers des migrants, comme c’était le cas de Préparation au combat paru en 2019. On retrouvait dans cette publication des jeunes d’origine italienne qui arrivaient mal à oublier leur pays. Repliés sur eux à Québec, ils basculaient dans les pires excès, retournaient en Italie pour quelques-uns et d’autres s’accrochaient à une nouvelle vie. Ici, Stefano a fui l’Italie pour échapper à la police. Il erre en Europe pendant un certain temps avant de s’installer en France, en Bretagne. L’ancien révolutionnaire vit avec Sophie (une femme qui tente d’oublier sa famille de mafioso) et sa petite fille Élisa. Tout va bien jusqu’à ce qu’il perde son emploi. 

Stefano doit trouver un nouveau travail même s’il est d’un âge où les portes se referment plus souvent qu’elles ne s’ouvrent. Il entreprend une formation en gestion, redevient étudiant dans une ville étrangère, apprivoise sa solitude, côtoie des stagiaires, s’égare peu à peu dans une autre existence. Tout dérape lentement et le passé qu’il pensait avoir jugulé avec sa vie bien rangée le submerge. Parce que Stefano affronte des fantômes. Cette période d’instabilité le fait basculer dans les moments troubles de sa jeunesse où il faisait partie de brigades, dans les années 70, qui voulaient transformer la société par l’action directe.

Peu à peu, il perd contact avec la réalité dans ces cours qu’il a du mal à comprendre malgré l’aide de ses confrères. Le passé le happe. 

On ne s’arrache pas à son histoire comme on change de chemise, Mattia Scarpulla nous le prouve encore une fois. Son roman mélange l’imaginaire, le fantasme et la folie dans un récit qui m’a souvent heurté. J’ai hésité à suivre cet homme qui se débat avec des camarades qui reviennent le hanter, une amoureuse qui permet de plonger dans les errances du personnage. 

 

LUTTE

 

Stefano s’était intégré à un groupe d’extrême gauche qui voulait changer la société, particulièrement l’Italie et l’Allemagne. Militant, entraîné dans des histoires où l’amour et la terreur se mélangent, il doit fuir l’Italie pour échapper aux forces de l’ordre et plonge dans la clandestinité.

 

L’État italien n’a cherché aucun dialogue avec ces groupes, même s’ils représentaient une partie de la population, même au début de leurs mouvements, quand les actions étaient des déclarations violentes d’opposition, mais sans meurtres. L’État italien a intensifié sa répression sociale, créé la division spéciale de la Digos, organisé des interventions de la police pendant les manifestations. Il n’a jamais favorisé les réductions de peine ni la réintégration sociale pour les terroristes des mouvements de gauche, et il a conçu le terrorisme noir. (p.108)

 

Les dirigeants italiens travaillaient main dans la main avec la mafia. Tous ceux qui tenaient les guides du gouvernement étaient corrompus et personne n’entendait lâcher le pouvoir même si le pays était au bord du gouffre. Est-ce différent maintenant, on peut se poser la question. Les jeunes, les intellectuels, les syndiqués devaient faire profil bas pour ne pas être inquiétés. Certains prônaient la violence pour mettre les élus et les patrons au pied du mur, étaient prêts à aller jusqu’au meurtre. Stefano dans les réseaux européens, s’accroche à Rebecca, une femme décidée à tout pour déstabiliser les régimes politiques, multipliant les attentats et le sabotage.

 

Je ne réussis pas à parler avec les autres hommes, à me comporter comme un chef révolutionnaire. Erica si. Erica porte une culture humaniste et post-colonialiste, sait être directive, veut diriger et, surtout, nous l’écoutons, nous la croyons et nous la suivons. Erica a une fois pour toutes chassé Sam de notre communauté. Moi, j’exécute les actions dans les supermarchés avec les femmes. (p.126)

 

Voilà la partie la plus intéressante de ce récit qui fait vivre le quotidien de ces militants d’extrême gauche. Ces garçons et ces filles cherchaient à régénérer une société marquée au corps et à l’esprit, changer les rapports entre les hommes et les femmes, s’attaquer aux jeux de pouvoir qui s’imposent toujours. 

Le réel et l’imaginaire se confondent et on ne sait plus trop si Stefano fantasme ou s’il va jusqu’au meurtre. Peut-être qu’il l’a fait, le lecteur ne pourra jamais en être convaincu. Tout se mélange et nous entraîne dans un tourbillon terrible.

 

Je suis l’homme de Rebecca, sa créature. Mon visage et ma vie ne comptent pas. Je suis un pion qui peut être écarté au premier changement d’humeur. C’est pour cette raison que personne ne parle jamais de notre mariage. Mon rôle se définit dans le sourire de Rebecca et dans le sperme qui lui permettra de concevoir un enfant. (p.162)

 

LIBERTÉ

 

Pas facile de changer le monde, d’inventer une nouvelle liberté par l’excès et la violence. D’autant plus que les régimes politiques entretenaient ces actions, provoquaient des attentats pour justifier 

l’intervention des forces policières et la répression. Les jeunes révolutionnaires étaient manipulés par le pouvoir. Tous, même s’ils luttaient au nom du peuple et des travailleurs, venaient des classes aisées, pouvaient se payer des existences confortables à Paris et à ne pas être inquiétés par la police avec leurs réseaux d’influences. Eux-mêmes étaient carencés malgré leur désir d’établir une vie plus juste, plus égalitaire, plus libre. Certains arrivistes s’inventaient des rôles et devenaient des figures de théâtre, prétendant avoir connu l’action révolutionnaire. Le personnage volontaire, contestataire avait un certain succès dans les salons parisiens et ailleurs.

 

Il a débarqué en France nourri d’une idéologie qui lui a permis d’obtenir le droit d’asile. Aujourd’hui, il enseigne au secondaire. Les intellectuels français le voient comme un symbole de la lutte armée italienne, martyr et victime du système, impliqué dans l’éducation de la classe ouvrière, et l’incitent à prendre sa revanche. Mais, Marco n’a jamais participé à tout ça. Et, situation absurde, il est désormais surveillé par la police antiterroriste. (p.176)

 

Une fois de plus, Scarpulla démontre qu’il est très difficile d’échapper à ses origines et à son milieu social. Le migrant, qu’il le veuille ou non, fait face à son passé et doit régler ce qui cloche avant de penser s’installer dans une nouvelle existence. On peut toujours faire semblant un certain temps, mais notre histoire finit par nous mettre la main au collet. On ne change pas de rôle dans la vraie vie comme au théâtre. Les personnages de Scarpulla sont marqués par un lourd héritage, secoués par des lubies, des obsessions qui font de leur quotidien un combat impitoyable. Tous sont liés à une famille qu’ils ne peuvent rejeter même en se permettant les plus terribles transgressions.

 

Sophie me raconte que son père est en prison. Que son frère aîné a commencé une guerre avec un autre clan de Marseille! Il veut la voir. Il a peur que ses ennemis s’en prennent à elle. Elle essaie de résister, de ne pas trop communiquer avec lui. Il veut aussi qu’elle revienne à Marseille, qu’elle se marie avec son meilleur ami. (p.181)

 

Mattia Scarpulla esquisse un monde troublant et hallucinatoire, un univers où toutes les dimensions de l’esprit se mélangent pour nous pousser dans une réalité autre.

Stefano ira en institution psychiatrique avant de migrer au Québec où il semble retrouver un

équilibre physique et mental. Sophie, sa compagne, devient obsédée par l’argent et le sexe. Sa fille Élisa tente de faire le lien entre ces deux électrons qui ne cessent de s’éloigner.

Une réflexion percutante dans une réalité qui bouscule nos repères, des sociétés de plus en plus ouvertes qui ont du mal à faire une place à tout le monde dans le respect et l’harmonie. L’écrivain jongle avec des questions existentielles, essaie de démêler le vrai du faux. Bien sûr, il n’a pas de réponses, mais au moins il cherche un autre regard. 

Ce roman m’a happé. J’en suis sorti à peu près indemne, comme Stefano qui s’apaise près du fleuve Saint-Laurent. Il peut rencontrer sa fille, connaître enfin une vie simple où le présent n’est plus une menace, où le passé n’est plus une hantise. Un texte dur, déstabilisant, qui m’a emporté et fasciné.

 

SCARPULLA MATTIA, Errance, ANIKA PARANCE ÉDITEUR, 344 pages, 26,00 $.


http://www.apediteur.com/litterature/livre/errance

vendredi 24 juillet 2020

DERNIÈRE EXPÉDITION D’AUDUBON

LOUIS HAMELIN REVIENT au roman après une absence de quelques années, le temps de mener à terme un projet exigeant. Les crépuscules de la Yellowstone, un ouvrage de plus de 300 pages, pique la curiosité. La Yellowstone est un affluent du Missouri d’une longueur de 1085 kilomètres qui permet de se rendre aux Rocheuses, à la limite de l’Ouest américain. Hamelin nous fait entreprendre la dernière expédition de John James Audubon, le célèbre naturaliste, reconnu pour ses magnifiques dessins d’oiseaux. Son équipage remonte la rivière, explore un pays encore inconnu pour surprendre des animaux jamais recensés en Amérique et terminer un travail sur les quadrupèdes qu’il a amorcé depuis quelques années.

Nous sommes en 1843, Audubon a cinquante-huit ans. Il mourra en 1851. L’Ouest américain est à la veille de vivre un raz de marée. Les migrants vont découper le territoire et se livrer à l’agriculture, modifiant totalement l’environnement, éliminant à peu près toute la faune d’origine, repoussant les Autochtones sur les terres arides. Le bison qui occupait ces vastes plaines va disparaître après une guerre d’extermination. La bête mythique cédera sa place aux vaches et aux bœufs, aux clôtures et aux silos à grains. Auparavant, on a vidé les cours d’eau et les forêts, traqué jusqu’au dernier castor pour sa fourrure. Au moment où Audubon s’aventure dans ce territoire, les trappeurs s’amusent à abattre le bison et se livrent à de véritables massacres pour le plaisir de tuer. 
Louis Hamelin n’y va pas par quatre chemins. Tous les membres de l’expédition Audubon, des chasseurs et des coureurs de continent sont originaires du Québec, dont le fameux Étienne Provost. Ils vivent le fusil à la main, tirent sur tout ce qui bouge, juste pour la griserie de donner la mort. De terribles prédateurs insatiables. Il n’y a que les moustiques qui échappent à cette vendetta. Audubon lui-même, un fou de la gâchette, abat tout ce qu’il voit autour de lui.

Pour cette culture pionnière qui a conquis la vallée du Mississippi et s’apprête à déferler sur l’ouest du continent, le moindre gramme de chair comestible compte. Tout ce qui porte bec et plumes constitue une cible légitime. Les marchés regorgent de hérons, de grues, de merles d’Amérique vendu six cents et quart pièce. On y trouve aussi des pics, des hirondelles, et même des chapelets de parulines… Pièges, filets, rafales de grenaille : tous les coups sont permis et aucune espèce n’est encore visée par la moindre protection. (p.19)

Le naturaliste se livre à de véritables massacres jour après jour. C’est assez décevant pour un néophyte comme moi qui s’est souvent extasié devant les dessins magnifiques de son livre le plus connu, Les oiseaux d’Amérique. Ces planches font penser à des photos, comme si Audubon avait surpris ses sujets dans leurs activités quotidiennes. On sait maintenant qu’il fixait les oiseaux sur des cartons avec des épingles pour leur donner l’air vivant, tentant de reproduire les activités de ces bêtes dans leur quête de nourriture et leurs contacts avec leurs congénères. Quand on connaît la petite histoire de ces expéditions, nous avons un autre regard sur ces dessins d’une précision fabuleuse.

CHASSEUR

Le guide de cette expédition est le célèbre Étienne Provost, un coureur des bois né au Québec, à Chambly. Il a sillonné l’Ouest de long en large et semble avoir un sixième sens quand il chevauche sa mule et se perd dans la nature. 

Audubon avisa, plus loin, un gros bonhomme qui surveillait la manœuvre, et s’en approcha. L’homme était court sur pattes et rondouillard, sa panse rebondie le précédait, aussi massive que la bosse d’un bison. La peau de son visage avait la couleur de la brique et la consistance du vieux cuir, et il était coiffé d’un petit chapeau rond et mou rabattu sur les yeux. Une fois qu’ils ont dessoûlé, dit Audubon d’un air engageant, ces garçons deviennent presque décents, ma parole. D’un revers de main, le gros type releva le bord de son chapeau. C’est des bons travaillants, reconnut-il. Je suis John Audubon. Il lui tendit la main. Et vous devez être le fameux Étienne Provost, pas vrai? (p.48)

L’homme des grands espaces, des soûleries monumentales, ne déteste pas non plus s’approcher des jeunes Indiennes. Un individu qui semble inoffensif, mais possède un instinct de prédateur unique. Tous les trappeurs qui l’accompagnent sont sales, grossiers et boivent tout ce qu’ils peuvent trouver. De véritables obsédés. Le mythe des bons francophones qui se sont indianisés au contact de la nature en prend pour son rhume dans le roman d’Hamelin. 

HISTOIRE

L’auteur de Cowboy ne se contente pas de raconter le voyage d’Audubon de façon linéaire. L’écrivain entre en scène et part en expédition. Il se rend à Fort Union, le lieu de l’épiphanie de cette aventure où le naturaliste a fait la connaissance d’un couple fascinant. Le major Culbertson et son épouse Natawista, une Indienne d’une très grande beauté qui a troublé Audubon. Le responsable du poste, un militaire particulièrement doué pour la chasse, semblait plus à l’aise sur un cheval que sur ses deux pieds. 

À côté de Culbertson chevauchait sa compagne, Natawista Iksina, une fille de chef issue du peuple kainai (aussi appelé «Gens-du-Sang»), une des trois nations composant la Confédération des Pieds-Noirs. L’aspect du couple qu’ils formaient, leur élégance naturelle l’intelligence et l’énergie qu’ils dégageaient avaient d’emblée frappé Audubon. Le couple lui avait réservé un accueil chaleureux, avant d’entraîner son célèbre visiteur et ses amis à l’intérieur de l’enceinte fortifiée, puis dans la maison de la compagnie où un excellent porto leur avait été servi. (p.159)

Les pétrolières sont partout et pratiquent la fragmentation, saccagent la terre, l’air et l’eau. Le sol est éventré comme on le faisait naguère avec les carcasses de bison pour s’en nourrir ou pour prélever la peau. Mais cette fois, c’est la phase ultime, l’éviscération qui va laisser le territoire stérile, impropre à toute vie animale et humaine. Hamelin nous permet de vivre les derniers soubresauts de cet Ouest mythique qui a fait rêver des générations. L’avidité, l’argent, le profit immédiat portent un coup à la planète qui ne s’en remettra sans doute jamais. 

ÉCRIVAINS

Louis Hamelin, on le sait par ses chroniques dans le journal Le Devoir, est fasciné par les écrivains américains, particulièrement ceux de l’Ouest, ces hommes et ces femmes qui s’enfoncent dans la nature et vivent simplement. Je pense à Jim Harrison qui a choisi de s’installer en Arizona et Thomas McGuane qui lui a opté pour le Montana. Pas étonnant que Louis Hamelin dirige maintenant une nouvelle collection qui s’intitule L’œil américain chez Boréal où il présente des textes qui mettent en scène la vie sauvage. 
Lors de ce périple, il croise un auteur qui travaille comme guide de pêche, Carl Winkler. Il semble bien que le pays mythique de Jack Kerouac soit disparu et les folles randonnées se butent à des vallées qui puent l’essence et l’huile. 
Bien plus que l’aventure Audubon, Hamelin décrit des massacres, démontre la barbarie des conquérants qui cherchent à éliminer tout ce qui est vivant. Un regard lucide sur la race humaine, sa cupidité, sa rage, ses obsessions, ses folies et ses désirs de richesses. Même Audubon malgré son travail fantastique avait ce côté prédateur et pilleur. 
Un roman fascinant qui met en scène de véritables héros qui ont fait l’histoire et participé au saccage de l’Ouest américain. Une fiction terrible où Hamelin scande le nom des oiseaux qu’Audubon et ses compagnons abattent jour après jour. Une sorte de chant où ces espèces deviennent les témoins de ce qui a été et de ce qui n’est plus. Un leitmotiv, un cantique douloureux. Ça donne des frissons dans le dos tant de bêtise, de cupidité, d’aveuglement, de violence envers soi et la nature. Tout se terminera avec l’extraction de «ce pétrole sale» comme a dit François Legault. La dernière étape avant l’apocalypse qui va peut-être balayer l’être humain, le plus terrible des prédateurs à saccager la Terre.

HAMELIN LOUIS, Les crépuscules de la Yellowstone, Éditions du BORÉAL, 376 pages, 29,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/les-crepuscules-yellowstone-2727.html

vendredi 17 juillet 2020

LE BLUES DE ROBERT JOHNSON

ROBERT JOHNSON EST une figure mythique pour les amateurs de blues et beaucoup de musiciens. Né dans le Mississippi, fils d’une travailleuse du coton, le métier des anciens esclaves, il est décédé à 27 ans, empoisonné par un mari jaloux. Il aura eu le temps d’enregistrer vingt-neuf chansons qui ont marqué son époque et sont devenues une référence. La légende veut qu’il ait vendu son âme au diable pour acquérir une dextérité hors du commun à la guitare, pouvant jouer ce que d’autres ne pouvaient que rêver. Il a entretenu cette légende avec Me And Devil Blues. Jonathan Gaudet, dans une fiction biographique bien étoffée, nous lance sur les traces de ce musicien décédé tragiquement en 1938. 

Je l’ai déjà écrit, je suis un amateur de blues. J’ai la compilation de Robert Johnson, ses vingt-neuf compositions, même des reprises de certains titres effectués lors des enregistrements de 1936 et 1937. Dans le coffret, quelques photos du jeune homme. L’une a permis d’illustrer la page couverture de La ballade de Robert Johnson de Jonathan Gaudet. Seule différence, le visage du musicien est masqué sur le livre par son chapeau. Complet soigné, chemise claire, petit mouchoir de poche, cravate bien sûr pour faire sérieux. Sur le disque, son regard est étrange. L’œil droit semble un peu dilaté par rapport à celui de gauche. Mais ce qui retient surtout mon attention, ce sont ses mains, les doigts fins et très longs sur le manche de la guitare. Comme les pinces d’un crabe, je dirais. Je comprends maintenant pourquoi il pouvait réaliser des accords et des enchaînements que peu de musiciens osaient se permettre. Ce qui explique aussi son style particulier. 

VOYAGE

Jonathan Gaudet, lui-même musicien, a dû recourir à la fiction pour nous plonger dans le monde de ce chanteur qui a influencé nombre de figures bien connues. On parle de Jimi Hendrix, Jimmy Page, Bob Dylan, Brian Jones, Keith Richards et même Éric Clapton. 
À l’époque de Robert Johnson, les bluesmen étaient de véritables nomades, allant de village en village, surtout dans le sud des États-Unis, animant toutes les fêtes. L’alcool y coulait à flots et les gens chantaient, dansaient après des jours de labeur dans les champs. Tout ça au grand dam des religieux et des pasteurs. 

L’établissement de Will Norris était bien connu dans la région. C’était là que les travailleurs agricoles dépensaient leur paie à la fin de la semaine. On y vendait de l’alcool et au y jouait de la musique interdite. Lors de son prêche à l’église, le révérend Whitfield mettait fréquemment la communauté en garde contre le Levee Lounge. On racontait des choses épouvantables sur cet endroit. (p.63)

Les musiciens empochaient quelques dollars en s’escrimant toute la nuit, buvant à volonté. 

UNE VIE

Gaudet nous plonge dans les différentes étapes de la vie de Johnson qui était plutôt maladroit au début. Après un apprentissage avec Ike Zimmerman, un musicien de blues connu, il deviendra un guitariste accompli, particulièrement populaire auprès des femmes, semble-t-il. La légende veut qu’une petite amie l’attendait dans chacun des villages où il jouait. J’imagine ce que les réseaux sociaux pourraient charrier de nos jours avec un individu du genre. Il serait certainement cloué au pilori. 
L’écrivain décrit parfaitement le milieu des travailleurs de la ferme où l’avenir pour des jeunes comme Johnson se limitait à la longueur des champs. Tout ce qui intéresse l’adolescent, c’est la musique, les chanteurs qu’il va entendre religieusement dans les fêtes même s’il n’a pas l’âge pour fréquenter ces endroits.

On jouait dans un juke qui s’appelait le Big Will Levee Lounge, près de la digue à Robinsonville. Chaque fois, il y avait ce petit gars debout dans un coin. C’était Robert. Ce n’était pas encore un homme à l’époque, mais ce n’était plus un enfant non plus. Il jouait de l’harmonica et il se débrouillait bien, mais il voulait absolument jouer de la guitare. Il nous suivait partout, un vrai chien de poche. (p.71)

Il sera musicien, célèbre et passera à l’histoire. Il n’a cessé de le répéter à ses proches.

ANNÉES

Ce roman de vingt-neuf chapitres qui portent le nom d’une chanson de Johnson a le grand mérite de nous plonger dans les années trente, dans le quotidien de ces itinérants qui buvaient sec, s’éloignaient une fois la fête terminée et les bouteilles vides sans laisser d’adresse. Ils ressurgissaient selon les aléas des contrats et des engagements.

Il me raconta qu’il était musicien et qu’il gagnait sa vie en voyageant de ville en ville. Un de ses amis était une connaissance de Randall. Mes tamales étaient presque prêts. Je lui dis que mon mari n’était pas là, mais qu’il allait revenir dans la soirée et qu’il pouvait l’attendre avec moi. Je ne sais pas pourquoi j’ai menti : je savais que Randall n’allait pas revenir avant quelques jours. (p.154)

Jonathan Gaudet fait vivre ces fêtes, le jeu des musiciens, leur manière d’interpréter des compositions personnelles et aussi des succès que les danseurs exigeaient soir après soir. Des moments d’excès, d’amour à la sauvette, de départs et de fuites, de bagarres qui pouvaient mal finir. Une virée hors des grandes villes, dans un monde rural demeuré tout près des cueilleurs de coton et du temps de l’esclavage. Ces hommes et ces femmes étaient peu rémunérés et dépendaient des propriétaires terriens et de leurs humeurs. Une culture populaire transmise de bouche à oreille, comme l’a été le country au Québec qui n’avait pas sa place à la radio et à la télévision. 
Les gens faisaient la fête le samedi, brûlaient souvent leur paie dans l’alcool, la danse et les rires. Même si officiellement la boisson était interdite aux États-Unis à cette époque de prohibition.

REDEVANCES

Les musiciens recevaient un montant d’argent lors de l’enregistrement de leurs créations et ne touchaient plus un sou malgré leurs succès. 

Ce qu’Ernie Oertle omit de dire, c’était que les musiciens engagés pour enregistrer avec la ARC ne touchaient aucune redevance sur les ventes de leurs disques. Même les grandes vedettes de l’époque, comme Charlie Patton et Blind Lemon Jefferson, n’avaient touché au faîte de leur popularité que l’équivalent de quinze ou vingt dollars par titre. Johnson empocha tout de même l’argent. C’était, tout compte fait, la plus grosse somme qu’il n’avait jamais possédée de sa vie. (p.220)

Je ne peux que faire le lien avec les travailleurs forestiers qui gagnaient leur pitance en laissant toutes leurs énergies dans les montagnes. La dure loi du plus fort et du plus résistant. Quand ces hommes sortaient des forêts, la fête duraient des jours, parfois des semaines. Je raconte cet univers dans La mort d’Alexandre.
C’est une époque révolue que Gaudet décrit, un monde où les hommes carburent au whiskey, fument comme des locomotives, s’abandonnent à tous les excès, où certaines femmes se montrent plutôt audacieuses et libertaires. Pas étonnant que les pasteurs parlaient de la «musique du diable» et pourfendaient les musiciens lors des offices du dimanche. 
Un livre qui sent la sueur, le mauvais alcool, la cigarette, le soleil qui assomme, la poussière qui colle à la peau. On croit entendre Robert Johnson et ses copains, les hurlements des danseurs qui marquent le rythme en tapant des mains. J’écoute mon album double en boucle depuis cette lecture pour m’imbiber des chansons de ce musicien original qui a réussi son rêve d’être une référence, un chanteur de blues célèbre. Il ne lui a manqué que la richesse. Un travail magnifique de Jonathan Gaudet, une fresque historique, une aventure qui pourrait facilement devenir un film époustouflant.

GAUDET JONATHAN, La ballade de Robert Johnson, Éditions LEMÉAC, 344 pages, 32,95 $.

http://www.lemeac.com/catalogue/1820-la-ballade-de-robert-johnson.html?page=1

jeudi 9 juillet 2020

SUIS-JE CELUI QUE JE CROIS

ON PEUT SE DEMANDER pourquoi Jérôme Élie a choisi un titre un peu étrange pour son dernier roman. J’ai dû patienter avant d’avoir la réponse, soit jusqu’à la page 112. Comme son histoire compte 123 pages, j’étais quasi rendu à la fin. Dans Le coup du héron, le narrateur assiste à une scène particulière au bord d’un étang sauvage. Des petits poissons tournent en rond, lentement. Un moment bucolique, de paix et de calme qui fait rêver. Brusquement, un héron, dissimulé dans les herbes, happe un nageur. Il sème l’affolement dans l’eau. Tout s’apaise rapidement cependant et redevient comme avant. Une attaque qui bouscule le quotidien des habitants du marais, fait une victime et tout recommence comme si de rien n’était jusqu’à la prochaine frappe du prédateur.  

Jérôme Élie, je ne sais pourquoi, a toujours échappé à mon attention. Et voilà que je le découvre avec cette histoire étrange. L’écrivain, qui en est à son septième roman, s’intéresse à la mémoire. Nous savons que l’on peut se rappeler certains événements lointains ou rapprochés, oublier aussi, biffer certains moments de notre réserve à souvenirs. 
Voilà un phénomène difficile à expliquer. Pourquoi certains gestes anodins s’inscrivent dans notre mémoire tandis que d’autres, que l’on peut considérer comme importants, s’effacent totalement? Je sais que l’album de mes souvenirs est constitué de péripéties oubliées et de celles qui ont été sauvegardées.
Certains individus que nous avons fréquentés disparaissent pour ainsi dire de nos vies et s’évanouissent dans le temps et l’espace. Des camarades de l’école primaire, ou des compagnons de travail, des hommes et des femmes croisés lors de certains voyages à l’étranger qui passent comme des courants d’air. Comment procède la mémoire et quelles sont les règles qui s’imposent dans le stockage des données personnelles? Voilà la véritable énigme.

ÉQUILIBRE

Jérôme Élie joue avec les fonctions de notre cerveau qui se tient en équilibre entre l’oubli et le souvenir. Pourquoi des gens et des événements ne disparaîtraient-ils pas réellement de notre existence? Des proches de certains personnages dans Le coup du héron, s’évanouissent sans laisser de traces. Il suffit d’un moment de distraction et tout bascule. Sommes-nous des égarés qui cherchent un point d’ancrage ou des inconnus que certains souhaitent retrouver?

Le soleil, plus haut dans le ciel à présent, lui faisait face et l’éblouissait. Elle eut beau placer sa main en visière sur ses yeux, elle ne parvenait pas à apercevoir son père. Elle avança dans sa direction supposée. À quelques pas du banc, elle dut se rendre à l’évidence : il n’était plus là. (p.14)

Un matin lumineux, un massif de fleurs qui fait tourner la tête et la personne qui vous accompagnait est avalée par une sorte de trou noir. 
C’est ce qui bouscule la vie de Lédia. La jeune femme vit le grand amour avec Albert, un homme qu’elle a connu à la petite école. Une querelle, ce qui arrive dans le quotidien de tous les couples et elle quitte la maison pour respirer, laisser passer la tempête et retrouver son calme. Pour oublier peut-être les paroles très dures qu’elle a eues envers son partenaire de vie. Quand elle rentre, Albert a disparu. Tous les objets qui étaient les siens se sont envolés. Plus de traces de son amoureux. Bien plus, ceux et celles qu’ils fréquentaient ne se souviennent pas de lui. 

— Lédia!
— C’est moi, dit Lédia. Évidemment que c’est moi… Albert, il est p… Albert a disparu, en une heure il a emballé toutes ses affaires, il n’a rien laissé, pas même un mot!
Alejandra a reculé d’un pas. D’une voix presque inaudible, elle murmure :
— Albert?
Elle se met à bégayer, comme lorsqu’elle est émue et parle avec son accent des premiers jours.
— Albert, je ne sais pas qui… que… Lédia! De qui parles-tu? (p.32) 

Personne n’a jamais entendu parler de son Albert. Elle se souvient que sa mère a eu «une absence» du genre dans son enfance. Et il y a cette histoire avec son père. Lédia comprend aussi que si elle s’entête à parler de cet homme que personne n’a vu, on va la croire folle. Elle ne veut surtout pas être internée et devoir se justifier devant des psychologues. Elle fait semblant pendant des décennies, tente d’oublier, sans vraiment y parvenir. Et après vingt ans, elle retrouve un Albert amnésique, un pur étranger. Comment combler cette absence, où est la vérité dans tout ça?

À ces mots, je pris la décision soudaine de détaler à la première occasion. Ce que je fis dès que nous eûmes franchi les limites du jardin. Je rassemblai mes forces et, me frappant le front, j’arguai d’un rendez-vous important qui m’était sorti de la tête, et pressai le pas, loin d’elle. Je me retenais de courir, mais n’espérais qu’une chose : creuser entre nous la plus grande distance possible. Je tentais de dissiper les effluves de cette femme candide, attirante, mais détraquée… (p.56)

Albert enquête sur Lédia qui le fascine. Se pourrait-il? Ils étaient dans la même classe et il ne se souvient de rien. Plusieurs camarades de l’époque ne sont plus sur la photographie de fin d’année scolaire. Effacés comme ça, dans un claquement des doigts. Comme dans ces pays où certains dirigeants qui ont pesé lourd sur la réalité disparaissent des archives quand ils tombent en disgrâce. Ces hommes et ces femmes connus et redoutés bien souvent n’ont jamais existé dans l’histoire officielle. Ce que certains puristes souhaitent faire maintenant avec quelques personnages historiques, s’en prenant à des statues que l’on veut déboulonner et biffer de la mémoire collective.

FASCINATION

Le coup du héron devient un thriller inquiétant. La réalité est incertaine et des événements en dissimulent d’autres. Quel oiseau ou Dieu imprévisible s’amuse à éliminer des individus et à les sortir de notre réalité? Pourquoi certains demeurent là et que d’autres disparaissent à jamais? Et qu’arrive-t-il à ceux qui sont éjectés de notre présent? Vivent-ils comme le nouvel Albert qui cherche une direction à ses jours
Le quotidien a des aspects inquiétants dans la fiction de Jérôme Élie. Il y a cette partie visible, des rencontres et des faits qui s’incrustent dans la mémoire et celle qui s’efface selon un ordre ou des circonstances tout à fait imprévisibles. Je est un autre. L’affirmation de Rimbaud prend une dimension concrète. L’existence est précaire et dépendante d’un jeu de hasard que personne ne semble contrôler. L’identité devient terriblement fragile et floue. Qui suis-je quand quelqu’un m’oublie, quand un camarade de classe me raye de son passé? Qu’arrive-t-il si je peux me retrouver un matin sans ceux avec qui je partage ma vie depuis des années? Suis-je plusieurs qui errent dans la ville et qui peuvent se croiser sans jamais se reconnaître
Paul Auster s’amuse souvent dans ses romans à faire glisser ses personnages dans une faille du temps, à les pousser dans un milieu où ils ne reconnaissent plus personne, accomplissant des tâches absurdes. Jérôme Élie va beaucoup plus loin que l’auteur de La musique du hasard. Ses héros sont expulsés brutalement de leur monde et se perdent dans un recoin de la mémoire et de l’espace. Et comment rapailler toutes nos dimensions de l’être?
Dans ce qui s’avère être une quête existentielle, Jérôme Élie déstabilise son lecteur et inquiète. Tout ce que nous croyons réel n’est peut-être qu’apparence. Il en est ainsi des migrants qui quittent leur village, leur pays, pour s’installer ailleurs dans une autre langue. Ils abandonnent leur histoire pour se transformer en Québécois ou en Canadiens. Ils sortent d’eux, sont oubliés dans leur lieu d’origine et deviennent des étrangers.
Quel questionnement singulier dans une époque où l’on nous demande de s’adapter, de se plier aux nouvelles technologies qui vont peut-être faire de nous des mutants! Se renouveler envers et contre tous. Et peut-être qu’à la fin de cette pandémie, je ne serai plus l’écrivain qui ajuste des textes depuis tant années. Qui sait
Jérôme Élie se montre particulièrement habile et subtil dans cette fiction qui se transforme en quête de soi et du réel. Le romancier bouscule les facultés de la mémoire et les souvenirs, la trame qui est la nôtre et peut-être aussi celle d’un de nos proches qui a disparu un matin sans laisser d’adresse. 

ÉLIE JÉRÔME, Le coup du héron, Éditions LA PLEINE LUNE, 128 pages, 20,95 $.

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/517/le-coup-du-heron

vendredi 3 juillet 2020

MONSIEUR ARCHAMBAULT REVIENT

JE REÇOIS UNE NOUVEAUTÉ de Gilles Archambault comme un cadeau, un petit miracle en me demandant si c’est le dernier que je lirai. Il se pose la question, certainement, parce que continuer à publier à 86 ans, au Québec, est une exception et un véritable exploit. Les écrivains s’effacent tôt et rares sont ceux qui poursuivent leur chemin rendu à un certain âge. Et les éditeurs ont tendance à se tourner vers la jeunesse, cette fameuse relève qui n’en finit plus de se réinventer. J’ai parcouru Sourire en coin ou les ruses de l’autodérision avec respect, caressant chacune des phrases comme un gros chat qui s’étourdit dans ses ronronnements. 

Le premier roman de monsieur Archambault paraissait en 1963. Près de soixante ans que ce romancier cherche, questionne le monde autour de lui sans faire d’esbroufe ou quémander les approbations. Lors de la publication de son premier ouvrage, je rêvais et m’égarais dans des textes qui n’allaient nulle part et partout à la fois. Il faut beaucoup de patience pour devenir écrivain et encore plus pour porter le titre pendant toute une vie. 
Les publications de monsieur Archambault deviennent de plus en plus courtes. Je n’invente rien, c’est lui qui l’affirme. Ne pouvant non plus s’éloigner du récit, l’écrivain se rapproche de sa pensée et de son vécu. Une nécessité peut-être de faire le point. Le passé gagne de plus en plus de place avec l’âge. Ce qui était s’impose dans toutes ses dimensions, souvent aux dépens du présent. 
Monsieur Archambault imagine une aventure discrète entre une jeune femme insolente de vie et le romancier vieillissant qui se retrouve à Saint-Malo, dans une sorte de pèlerinage. Ce fol espoir qui ne quitte jamais les humains, la connivence des corps et des esprits. Cela le pousse aussi à réfléchir à son parcours, à ses publications, ses succès, ses illusions et ce qui va survivre peut-être de son travail dans l’univers étrange de la littérature.
Un cadeau, je le répète, que de lire monsieur Archambault qui revient régulièrement nous dire qu’il ne nous oublie pas, qu’il est là et que tout va malgré les embûches de la vie. Ça me rassure. Il est la preuve qu’il ne faut jamais lâcher et que quand on a décidé de se faire écrivain, il faut suivre les mots comme ils viennent. Ça me conforte dans mon travail de romancier qui s’enfonce dans des histoires de plus en plus complexes. Toujours à la recherche d’un monde que je n’ai su qu’imaginer. Parce que si un amoureux des livres passe sa vie à bousculer les phrases, c’est peut-être qu’il a conscience que chaque publication est un échec. Il doit toujours recommencer et savoir qu’il n’atteindra jamais l’œuvre parfaite dont il rêvait à vingt ans. Que vais-je raconter dans dix ans si je réussis à me faufiler dans les couloirs que monsieur Archambault hante ? Bien sûr, il faudra que je garde la capacité de secouer les verbes et de me tenir en selle sur ce cheval un peu rétif. Aurai-je l’envie de souffler sur les mots sans prendre de répit? Un écrivain, il me semble, a besoin d’un texte pour rester vivant, lucide devant l’approche de sa fin.
Il ne faut pas croire cependant que monsieur Archambault est le favori des nostalgiques et de ceux que le temps malmène. Il touche la vie, la présence de soi dans un monde qui se recroqueville, ces moments où il est nécessaire de regarder dans le rétroviseur sans trop s’inquiéter de ce que sera la semaine à venir. Voilà un modèle pour les jeunes écrivains qui rêvent de gloire et de fortune. Tous devraient le lire pour comprendre ce qui les attend dans ce chemin parsemé d’obstacles.

REGARD

Que serait l’existence sans les souvenirs, les anecdotes, les rencontres marquantes, les ouvrages importants qui vous ont touché au cœur et à l’âme, transformant l’être que vous êtes

Je ne me retiens pas de lui répliquer que vivre à moitié ne m’intéresse pas. D’autant plus que ce qu’on nomme la vie intellectuelle, l’écriture, la lecture, l’écoute de la musique, qui m’ont soutenu, non plus pour moi l’intérêt qu’ils ont déjà eu. Ce qui n’aide en rien, ma mémoire a parfois des ratés inquiétants. Je me souviendrai d’avoir vécu. Ce qui a son côté consolant. (p.12)

Des propos comme ceux-là me bouleversent. Quelle franchise il faut, quel courage que de se tenir debout dans le jour ou dans le soir qui prend tout son temps pour vous entourer de silence! J’aime la phrase de monsieur Archambault qui flâne en dissimulant une certaine crainte, un petit frisson qui garde vivant. 

TRAVAIL

Un projet de roman hante le vieil écrivain et cette histoire se concrétise presque. La preuve qu’un créateur est beaucoup plus «vivant» dans ses rêves que dans ses réalisations. Ce sont ces «scénarios» qui gardent un auteur en alerte et non pas les artefacts qui s’accumulent et que les éditeurs pilonnent avec une férocité qui fait mal à l’intelligence.

Il est normal qu’on se désintéresse de ce que peuvent inventer les vieux écrivains. On ne leur prête qu’une mémoire, dont on s’empresse de dire qu’elle est défaillante. Ne reste plus au rescapé de ma sorte que la mince satisfaction de survivre. Les écrivains qui crient à l’injustice à la moindre déception m’ont toujours semblé pitoyables. Être incompris n’a rien d’humiliant. Plutôt consolant, au fond. On a moins de comptes à rendre. Oscar Wilde n’a-t-il pas écrit qu’il vivait dans la crainte d’être compris? (p.17)

Je suis demeuré un long moment à retourner cette réflexion, comme si monsieur Archambault me présentait un miroir, mettait le doigt sur mes espoirs dérisoires et des rêves qui ne veulent jamais s’éloigner.

AUTODÉRISION

Monsieur Archambault se penche sur son travail avec un certain sourire, un haussement des épaules et une belle forme d’indifférence. (On ne sait jamais, si elle est feinte ou réelle.) Il me laisse toujours un peu dubitatif malgré ses propos. 
Bien sûr, un écrivain est bien mal placé pour juger son œuvre. Que va-t-il rester de toutes ces phrases qui ont été si importantes à différents moments de mon parcours? Peut-être un regard, une image heureuse ou un titre. Pourtant, j’en suis convaincu, monsieur Archambault est bien installé dans l’histoire littéraire du Québec même si nous avons tendance à tout oublier. Il m’émeut quand il s’efforce de ne pas s’illusionner. Un écrivain reste un rêveur et il peut se croire le créateur d’un monde dans ses moments d’enthousiasme. 
Quoi qu’il dise, monsieur Archambault occupe une place importante dans cet univers et il s’inscrit dans la durée, lui qui n’a jamais cherché à suivre les règles. Je l’admire parce qu’il a su demeurer fidèle à cette petite voix intérieure, cette musique qui est la sienne. 
L’écrivain n’est pas dupe, surtout quand il croise un jeune qui parle de ses livres et lui avoue son admiration. Un lecteur est un miracle et une promesse d’immortalité. Rares sont les créateurs qui peuvent résister à ce type de reconnaissance. 
Que j’aime la constance et l’entêtement de monsieur Archambault. Voilà un exemple de fidélité qui fait un pied de nez à notre époque où tout est jetable. À voix basse, avec un certain sourire, il raconte la lenteur du promeneur solitaire qui passe plus de temps sur un banc qu’à déambuler ici et là. Il me permet d’être à l’écoute de moi, de combler ma passion des mots plus que tout, comme une musique qui vient vous surprendre dans vos hésitations. 

Écrivain plus sûr de mon fait, j’en déduirais qu’on m’a mal lu ou que le bon goût se perd. Toutes les raisons me seraient bonnes pour me justifier. Je serais plutôt porté à penser que je suis au mieux un écrivain assez honnête qui a trouvé dans l’écriture de fictions une façon de supporter la vie. Ce qu’il avait à proposer n’était pas de nature à susciter un fort engouement. Il s’en est contenté sans trop de peine. (p.88)

J’aime monsieur Archambault pour sa patience dans l’azur, son entêtement à caresser les phrases et à les mettre à sa main. Voilà un grand écrivain, un vrai, de ceux qu’un peuple normal ne peut oublier. C’est pourquoi j’y reviens si souvent. Il donne matière à réflexion chaque fois que j’ouvre l’un de ses romans. Il est devenu avec le temps, un compagnon dont je ne peux me passer. J’aime cette manière de se retourner sur soi et de vous figer dans l’instant. Et je vais le faire sourire, certainement, je lis ses livres comme un bréviaire qui permet de se concentrer sur le monde et son petit moi.

ARCHAMBAULT GILLES, Sourire en coin ou les ruses de l’autodérision, Éditions BORÉAL, 128 pages, 18,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/sourire-coin-2733.html