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vendredi 27 décembre 2019

UNE FRESQUE À LIRE ABSOLUMENT

HÉLÈNE RIOUX AJOUTE un quatrième volet à ses Fragments du monde. Un périple qu’elle amorçait en 2007 avec Mercredi soir au Bout du monde. C’était suivi d’Âmes en peine au paradis perdu en 2009 et de Nuits blanches et jours de gloire : solstice d’été en 2011. Le bout du monde existe ailleurs constitue, je le sens, la fin de cette exploration romanesque. L’entreprise s’étire sur une douzaine d’années et n’a cessé de prendre des virages étonnants pour constituer une fresque à la Sandro Botticelli. L’écrivaine accompagne des personnages dans leurs grands et petits espoirs, se déplace souvent aux quatre coins de la planète pour rentrer à Montréal, dans ce quartier où le fameux restaurant Au Bout du monde accueille ses familiers. Une manière singulière de cerner l’humain dans ses rêves, ses déceptions, ses amours et ses éternels recommencements. 

Je me suis senti un peu perdu en abordant cette quatrième étape des fragments. Parce que la mémoire est oublieuse et qu’il est difficile de se souvenir des personnages et des pérégrinations de tous quand on passe des jours dans certaines histoires et que les livres se succèdent à un rythme affolant. Je répète souvent que c’est une folie douce que cette passion pour la lecture et les écrivains. Et puis, comme si je secouais des papiers qui s’accumulent au fil des jours, je me suis raccroché à certains héros, aux hauts et au bas de leur existence, juste assez pour me sentir à l’aise dans ce nouvel épisode où tout chavire. Oui, douze ans dans les aventures d’un lecteur et d’un écrivain, c’est presque le parcours d’une vie.
L’idéal serait de lire les quatre volumes d’un seul élan pour s’imprégner des histoires et suivre les circonvolutions que prennent les univers d’Hélène Rioux. Je devrais m’y remettre, quand la fréquence des nouveautés se calme un peu et que le plaisir de la relecture devient pressant. C’est fascinant « un fragment du monde », mais il faut pouvoir le raccrocher à l’ensemble et connaître les liens qui se tissent entre tous. Tout comme j'aimerais réserver un été, parce que ça ne peut se faire que pendant les grandes chaleurs, sous un soleil qui fait éclater les jours et tisonne le sable au bas de la dune, devant le lac qui ne cesse de distiller les bleus du ciel et de l’eau. Je pense à la série de dix volumes qui s’amorce avec Soifs de Marie-Claire Blais. Une aventure littéraire qui dépasse l’entendement, nous entraîne aux quatre coins du monde pour en montrer les beautés et la désespérance.
Ce n’est pas un hasard si je mentionne le nom de Marie-Claire Blais parce qu’il y a une parenté évidente entre le travail d’Hélène Rioux et celui de cette écrivaine. Même si l’approche d’Hélène Rioux se veut plus modeste dans les directions qu’elle prend que l’auteure de Mai au bal des prédateurs, les deux réussissent à tisser la vie dans toutes ses dimensions et ses soubresauts, à se mouler à des hommes et des femmes qui témoignent du mal de vivre dans une société qui rompt avec ses ancrages. Voir le monde par le petit bout de la lorgnette, surprendre des résistants qui s’étourdissent dans « le vaste monde » comme le répétait le personnage de Germaine Guèvremont dans Le Survenant.

AVENTURE

Les deux écrivaines s’attardent à des microcosmes qui deviennent un tremplin pour certains personnages qui tentent d’échapper à la fatalité. Un monde qui ne cesse de prendre de l’expansion, à l’image de notre univers qui se déploie dans toutes ses surfaces à plus ou moins 72 kilomètres à la seconde. Ça dépasse un peu les capacités de l’esprit que de s’attarder devant de si folles probabilités. Les personnages de Blais et Rioux ne se déplacent pas sur la planète avec une telle célérité, mais c’est la prémisse de leur parcours que de pouvoir bouger et respirer. La vie est mouvance et le rêve de stabilité et d’inertie n’est qu’un désir de mort.

Ailleurs. Le mot magique, chargé de tous les fantasmes. Un meilleur monde existe. Ailleurs. Là où l’herbe est plus verte et plus tendre, le ciel plus bleu, là où l’or scintille dans le lit des rivières. Ailleurs, toujours plus loin, au-delà des frontières futiles. Qu’on pense à Ulysse, au Sinbad des Mille et une nuits, à Marco Polo, à Cook, Magellan, qu’on se rappelle Christophe Colomb quand, le matin du 3 août 1492 de notre ère, il a largué les amarres à Palos de la Frontera, c’est ce mot-là et aucun autre qui les a poussés sur les mers inconnues, la Ténébreuse ou l’Océane, sur des routes plus qu’improbables. (p.9)

Le noeud de sa fresque implose avec la transformation du restaurant Au Bout du monde en bar branché qui veut séduire une autre clientèle, avec l’éparpillement de plusieurs personnages qui s’abandonnent au désespoir. La mort, la fin de tout sans pouvoir de recommencement.
Tout éclate dans les dernières pages du quatrième jalon. Le noyau qui permettait aux électrons de rester dans leur orbite explose et les individus sont projetés dans une dérive où ils perdent tout contrôle. La cohésion du monde d’Hélène Rioux se défait, les événements se précipitent et plus rien ne peut être pareil.

EFFRITEMENT

Marjolaine, l’âme du restaurant Au Bout du monde a été congédiée pour faire place à la modernité. L’établissement ferme pour rénovation, chasser les habitués et séduire une nouvelle clientèle branchée. Les personnages perdent ce qui faisait d’eux une forme de famille. Le lieu de leurs rencontres disparaît. La tragédie que la cohésion du groupe éloignait s’impose. Folie, désespoir, démence, tout est possible alors. Au Bout du monde est devenu ce navire luxueux qui va d’une ville à l’autre en faisant des escales dans les ports, des endroits touristiques où personne ne s’attarde. Les passagers sont partout et nulle part à la fois. L’ailleurs a cette propriété de fuir avec l’horizon qu’il est impossible de toucher.
 
En Europe, la crise sévit toujours, poursuit la lectrice des nouvelles. L’agence de notation vient de baisser d’un demi-point la cote de l’Italie, la Grèce et l’Espagne sont au bord du gouffre. L’ouragan Margot a fait cinquante-trois victimes sur la côte est américaine. On a décrété l’alerte rouge en Floride, des milliers de personnes sont évacuées. Plus près d’ici, un drame conjugal, boulevard Pie-IX, le quinzième meurtre commis cette année à Montréal. La victime, dont l’identité n’a pas encore été révélée, est une jeune femme au début de la vingtaine, poignardée, selon toute apparence, par son conjoint qui a pris la fuite. Une voisine a alerté les forces de l’ordre. (p.50)

Les tragédies lointaines se rapprochent et touchent les personnages. Être un instant du monde, c’est faire corps avec ce grand tout, ces drames qui finissent toujours par vous secouer. La vie est faite ainsi, qu’on le veuille ou non. Les fragments deviennent des particules qui détruisent tout dans la fureur et la démence.

EXPLOIT

Ce qui m’a fasciné dans mes lectures d’Hélène Rioux, c’est cette capacité que possède l’écrivaine à décrire les petites choses de la vie. Cette habileté extraordinaire de raconter la préparation d’un repas, la cuisson d’un pâté chinois ou encore la dinde que l’on sert lors des rassemblements où l’on cultive l’amitié, le plaisir de jouer aux cartes et d’être là pour échapper à tout ce qui peut blesser ou vous briser. Hélène Rioux possède ce don rare de faire aimer la vie toute simple, les rencontres et les gestes les plus anodins. C’est toujours d’une justesse et d’une précision remarquables.
Les malédictions du monde viennent frapper la petite société qui gravitait autour du restaurant où Marjolaine a régné pendant des années, y laissant une partie de son âme peut-être. Des moments taillés dans le quotidien ou encore dans la vie de ceux qui ont flirté avec la gloire et la célébrité comme le compositeur Ernesto Léri avec sa chanson Broken Wings, un film qui hante encore les gens.
Hélène Rioux est une écrivaine trop discrète, qui alterne entre la rédaction de ses oeuvres et son travail de traductrice. Une tisserande qui manie le verbe avec une précision rare qu’il faudrait mettre sous les feux de l’actualité. Une romancière remarquable qui en s’attardant à ses personnages parvient à méditer sur la vie, la mort, les gestes les plus simples, à nous pousser dans les hantises de la pensée et l’angoisse d’exister. Cette fiction, c’est votre univers, le mien et aussi ce souffle qui emporte dans un lointain qui se cache peut-être de l’autre côté de la rue, ou encore dans un village abandonné au milieu du désert de Gobi.


RIOUX HÉLÈNE ; LE BOUT DU MONDE EXISTE AILLEURS, Fragments du monde IV), ÉDITIONS LEMÉAC, 240 pages, 25,95 $.
http://www.lemeac.com/catalogue/1789-le-bout-du-monde-existe-ailleurs.html?page=1

jeudi 19 décembre 2019

UN LIVRE QUI FAIT DU BIEN À L'ÂME

Rafaële Germain
DOMINIQUE FORTIER ET RAFAËLE GERMAIN proposent un livre à quatre mains inclassable et fascinant. Les amies ont décidé de s’arrêter, de trouver le temps d’écrire quelques phrases pendant le jour, un paragraphe peut-être, pour saisir un moment particulier et le sauvegarder. Comme on peut le faire en prenant une photo, en glissant une feuille d’un arbre entre les pages d’un dictionnaire qui ne sert plus qu’à ça maintenant avec Internet. Des fulgurances où elles prennent conscience d’être dans leur corps et leur tête, dans un souffle ou un battement des paupières. Tant de beauté peut nous toucher : un mariage d’oiseaux dans un midi de septembre, un coucher de soleil ou encore la montée des outardes dans une promesse d’éternité, un chat qui s’avance dans le jardin, les propos d’un enfant qui se faufile entre deux secondes pour mordre dans la vie. 
Dominique Fortier

Le titre de ce magnifique livre (je mentionne l’édition et la facture) en dit long : Pour mémoire et en sous-titre, entre parenthèses : Petits miracles et cailloux blancs. Je ne trouve pas d’autres mots. Ce récit fait du bien, propose des bonheurs qui vous font frissonner dans un jour qui ne devrait jamais prendre fin ou quand la nostalgie s’installe, vous repousse dans l’enfance, dans un champ de trèfle avec des milliards d’insectes. Je pense à ces après-midi de décembre où la neige bleue s’étire autour de la maison et porte les arbres comme des offrandes. Je ferme les yeux et des moments reviennent, les pierres du granite rose de la rivière Ashuapmushuan de La Doré où nous avons passé des étés près des bassins et des cascades, avec les ouananiches qui nous surveillaient. Ces instants qui font croire que le paradis existe et que nous y respirons un mot à la main. Parce que l’éden, c’est bien connu, est une grande bibliothèque lumineuse où tous les livres des écrivains attendent avec un sourire.
Les pages de notre aventure se froissent lentement, effacent des bouts de phrases ou, au contraire, se gravent dans notre esprit. Ces moments d’éternité dans les yeux d’une mésange ou dans le creux d’un roman qui ne cessent de m’émerveiller.
Fortier et Germain se laissent emporter par le quotidien, s’appliquent à l’art de vivre et d’être. La vie dans sa banalité. Un caillou parfaitement rond trouvé sur une plage ou encore un bout de bois sculpté par l’eau et les saisons qui rappellent un animal étrange ou la triste figure de Don Quichotte. Une parole qui touche là où ça fait du bien. Je viens de vivre l’un de ces moments de grâce en écoutant la dernière entrevue de Monique Leyrac à la radio. Elle y parlait de ses chansons, des rencontres qui ont bousculé sa vie. J’en avais les larmes aux yeux. Une femme magnifique, surtout dans son grand âge.

SOUVENIRS

Faire durer le bonheur et lui donner du poids. Un peu comme on faisait avec les photos avant l’arrivée du numérique et de l’anarchie des selfies. Combien de temps j’ai passé devant un album qui marquait des moments vécus par ma famille. Des clichés mal classés qui ont fini par glisser dans l’oubli. Des hommes et des femmes, des parents certainement, des oncles et des tantes qui sont devenus des étrangers. Les jours les ont effacés de mes souvenirs. Le temps avale tout. Le travail de Dominique Fortier et Rafaële Germain protège ces moments de ce terrible naufrage.

C’est ainsi que nous avons cueilli au fil de deux saisons, tantôt dans la pénombre et tantôt dans la grisaille, une petite lumière qui scintille : phare, étoile ou mouche à feu, l’œil d’un grand héron, la nacre d’un coquillage, les paillettes sur la jupe d’une fillette de quatre ans-bientôt-cinq pour qui le monde entier est encore brillant comme un sou neuf. Cet ouvrage est un répertoire de miracles fragiles et minuscules que nous avons choisi de garder comme on conserve les fleurs entre les pages d’un livre pour pouvoir continuer à les admirer en hiver - une manière d’antidote au cynisme, à l’absurde, au découragement qui nous assaillent du dedans comme du dehors. Un tout petit acte de résistance. (p.7)

Pour laisser une trace, garder l’ombre d’un geste, un regard, un soupir qui se répand comme une grosse pivoine dans l’extravagance d’une fin de juin. Ces moments où le merle s’égosille dans un matin qui se transforme en boîte à musique, où une famille de canards s’installe près de la maison, les vagues de la mer qui poussent sur la côte les jours de beaux vents, un coquillage sur le sable comme un bijou oublié, le sourire d’une petite fille qui cherche une direction à la vie. Ces instants qui confirment que vous êtes là, dans un temps à nul autre pareil.
Ce peut aussi être une lecture, la question d’un ami qui arrive sans prévenir, une catastrophe. Il faut regarder aller Rafaële Germain, quand l’eau s’en prend à son quartier, lorsque la rivière s’invite dans son sous-sol. La famille monte dans une embarcation et circule dans les rues. Le désastre se transforme en jeu et en aventure. C’est ce qui s’appelle voir les choses autrement. Tout dans la vie a un bon côté.

Un rail de chemin de fer est constitué de trois parties : le patin, qui repose sur les traverses ; le champignon, sur lequel viennent s’installer les roues des trains ; enfin l’âme, le fil vertical qui relie les deux. Selon cette acception, le mot âme n’est pas un principe transcendant, ascendant et désincarné, mais plutôt une sorte de pont, un trait d’union reliant deux choses de nature différente - bois et métal ; terre et mouvement ; corps et rêve ; paysage et souvenir. (p.26)

Les deux amies s’échangent des réflexions, répondent parfois, pas tellement souvent, préférant s’avancer tout doucement dans le midi, s’inventer des chemins, rêver des sentiers d’écriture où il fait bon s’attarder.
Dominique Fortier fréquente la mer, ramasse des pierres étonnantes qui finissent par encombrer la maison j’en suis certain, recouvrir le bord des fenêtres ou encore le haut d’une armoire. Vivre près d’un lac ou d’une rivière, nous transforme en collectionneur de cailloux ou de morceaux de bois travaillés par l’eau et les saisons. Danielle, ma compagne, ne cesse de trouver des sculptures lors de ses promenades. Animaux étranges, oiseaux, reptiles et dernièrement, un Christ en croix d’une maigreur affolante.

CHEMINEMENT

Et voilà les amies qui vont dans leur monde, s’envoient des missives, comme des petits cadeaux que l’on s’offre comme ça, sans demander de retour. Un art de vivre peut-être. La joie que l’on surprend dans le regard d’une enfant qui découvre le bonheur de bouger et de respirer. Dominique Fortier, toujours un peu plus grave, et Rafaële Germain plus solaire dans les jours sombres, les nuits où tout semble nous glisser entre les doigts. Des recueillements pour réfléchir à l’amour, à la vie d’une mère, aux moments précieux avec les filles qui deviennent des adultes si rapidement, l’écriture bien sûr, la mort aussi qui finit par faire sa place parmi nos proches.

On ressemble plus aux arbres qu’on veut bien le croire. Il me semble que, comme eux, nous continuons de porter celui ou celle que nous étions à quatre, onze, trente ans. En nous sciant en deux, on verrait toutes ces personnes imbriquées, de la plus petite à la plus grande, comme des poupées russes. (p.91)

Un livre que j’ai lu en m’arrêtant à chaque phrase, pour soupeser chaque mot et en mesurer tout le poids et la saveur. Ces riens qui font la beauté de la vie et des jours, ces instants que nous éloignons trop souvent d’un mouvement de la main ou d'un signe de la tête.
Un voyage au pays du quotidien, des rencontres, un sourire dans une éternité qui se recroqueville dans le coucher du soleil, un débordement d’existence qui nous fait prendre conscience que l’on est certainement immortel, les pieds dans le sable, dans un été que l’on traverse à bicyclette, suivant une petite fille qui pédale vaillamment vers l’avenir.

La joie est un luxe - nous sommes en train d’écrire un catalogue de luxe. (p.79)

Pour mémoire est un livre précieux comme je les aime. Ces fragments portent à la réflexion, à cette lenteur si chère à Serge Bouchard, à voir le monde et la nature autrement, à retrouver l’enfant qui se recroqueville en soi quand on a l’impression que tout nous échappe. J’aime les échafaudages du quotidien, les matins arrêtés et silencieux, les fins de jour comme des sourires dans un ciel où les mouettes tournent inlassablement, ces plages de froidure qui vous font vous attarder au coin du feu, avec un chat qui ronronne sur vos genoux pour vous rappeler que ne rien faire est déjà tout un travail. Et après, vous vous faufilez dans une histoire ou un récit pour vous échapper tout doucement. Depuis ma première lecture, je rouvre souvent le coffre à souvenirs de Rafaële Germain et Dominique Fortier pour en savourer chaque mot comme un chocolat fondant. Oui, ce livre rend plus vivant et fait du bien à l’âme.


FORTIER DOMINIQUE, GERMAIN RAFAËLE ; POUR MÉMOIRE (Petits miracles et cailloux blancs), ÉDITIONS ALTO, 177 pages, 23,95 $.
https://editionsalto.com/catalogue/pour-memoire/

jeudi 12 décembre 2019

THÉRIAULT, MAGE ET PROPHÈTE

YVES THÉRIAULT OCCUPE UNE place importante dans notre littérature et pourtant peu de spécialistes s’y attardent. Ce pionnier a inventé pour ainsi dire le métier d’écrivain professionnel au Québec, vivant de sa plume, dépensant sa grande énergie dans de nombreux médias, multipliant des textes qui ont été diffusés au Canada anglais et au Québec. Auteurs de livres à succès, il est aussi l’un des premiers à rêver le Nord, un territoire qui continue de fasciner nombre de romanciers contemporains. Un précurseur également en faisant une place aux autochtones dans ses récits, ouvrant le chemin aux Innus et Inuit qui s’imposent depuis quelques années. Autodidacte, cet original a encore beaucoup à nous dire et c’est pourquoi il faut retourner à ses écrits les plus marquants. Sa fille Marie José Thériault, avec les Éditions Le dernier havre, met en valeur l’œuvre de son père avec l’aide de quelques collaborateurs, dont Renald Bérubé. Yves Thériault mériterait amplement d’avoir une biographie fouillée qui prolongerait le travail de Victor-Lévy Beaulieu qui lui a consacré un essai en 1999 avec Un loup nommé Yves Thériault.

J’ai croisé Yves Thériault une fois, au Salon du livre de Montréal. Il venait de publier L’herbe de tendresse chez VLB Éditeur. J’y présentais La mort d’Alexandre. C’était en 1982. L’écrivain m’impressionnait. J’avais connu alors un redoutable vendeur qui m’avait accueilli dans le stand comme si nous nous avions vécu dans le même village depuis toujours. Il interpellait les visiteurs, discutait avec tout le monde, me présentait à tous, me montrant qu’un auteur devait se démener pour qu’un livre trouve son lecteur. Je ne pouvais que demeurer un peu en retrait, pas du tout convaincu de pouvoir en faire autant.
J’ai parcouru Agaguk il y a bien longtemps et il y a encore bien des romans et des récits de cet écrivain qui m’attendent. Et pour signaler mes carences, Renald Bérubé, ça ne peut venir que de lui, m’a fait parvenir Cahiers Yves Thériault 2 et la réédition de Contes pour homme seul. Grand savant et connaisseur des textes courts (Bérubé a publié une remarquable synthèse de la nouvelle et de la « short story » aux États-Unis), l’enseignant dirige cette deuxième mouture des cahiers où des écrivains et des chercheurs se penchent sur le travail de Thériault, démontrant la place particulière qu’il occupe dans notre monde de la fiction.
Les universitaires arpentent la littérature (du moins ceux qui lisent) et arrivent à ranimer des œuvres qui sombrent dans l’oubli malgré leurs qualités. 
L’occasion est bonne pour s’attarder à Yves Thériault. L’année 2019 marque le 75e anniversaire de la parution de Contes pour un homme seul publié en 1944 aux Éditions de l’Arbre, la maison qui offrira aussi Le torrent d’Anne Hébert
Un groupe dirigé par Renald Bérubé remet dans l’actualité des ouvrages que l’on a tendance à oublier, happés que nous sommes par les publications contemporaines qui se multiplient comme les pains d’un boulanger qui a perdu le sens de la mesure. Pourtant, une littérature ne peut exister sans les fictions qui ont ouvert des pistes et secoué des problématiques qui sont toujours bien présentes dans notre société. Il faut connaître les chemins des écrivains pour mieux saisir les romans de maintenant.
Les études de Cahiers Yves Thériault 2 présentent la géographie des textes, quelques personnages qui traversent ses histoires et donnent une forme d’ossature à une œuvre qui prend des directions souvent étonnantes.
Conteur avant tout, c’est lui qui l’a répété, Contes pour un homme seul, le titre le dit bien, est marqué par le genre. Rarement dans la tradition orale on s’attarde aux lieux et à l’époque. « Il était une fois » et nous voilà dans un monde rêvé et plus vrai que le réel. Thériault a gardé cette habitude. Le Nord, la Gaspésie, la Côte-Nord, la mer, le fleuve. Juste assez pour ne pas avoir le vertige, pour s’inventer une topographie personnelle du conte et ne pas perdre pied.

TÂCHE IMMENSE

Pas une tâche facile que de traverser la production de Thériault. Ses textes courts et ses contes pour la radio font environ 7000 pages selon les spécialistes. Et, ce qui est moins su du grand public, une partie de son travail a été écrit en anglais et reste à découvrir par les lecteurs francophones.
Comment aborder une œuvre aussi foisonnante qui a secoué le Québec, une littérature qui a enfoncé ses racines en cette terre d’Amérique qu’il fallait montrer et inventer par les mots ? Les participants à ce deuxième cahier, une douzaine en tout, décrivent l’importance des autochtones dans ses récits, la présence du Nord, la nature obsédante qui devient souvent un personnage terrifiant, les « invasions barbares » des Blancs qui bouleversent l’espace physique et humain des Innus et des Inuit.
La dernière campagne électorale fédérale a placé l’environnement et les changements climatiques parmi les priorités des politiciens, donnant ainsi raison à Yves Thériault qui était sensible à cette question il y a 70 ans. 
Avec Agaguk en 1958, il met en scène la vie de ces nomades que les contacts avec les Blancs bousculent et altèrent à jamais. On connaît les difficultés que vivent ces femmes et ces hommes. Chaque nouvelle publication qui nous entraîne dans les pays du Grand Nord ajoute une page à la tragédie sans nom. Je signale le dernier roman de Felicia Mihali, Le tarot de Cheffersville qui donne froid dans le dos.
Thériault a été l’un des premiers à s’éloigner des villes pour plonger dans le vertige et la perte de sens, une nature que l’on saccage, à s’intéresser à ces populations que l’on a déboussolées et désorientées. En ce sens, Audrée Wilhelmy avec Blanc Résine, renoue avec le grand-père spirituel qu’est l’auteur du Dompteur d’ours en confrontant le nomadisme et le sédentarisme, en décrivant les ravages effectués par une exploitation minière qui s’installe dans ce milieu fragile.
Plusieurs romanciers sont les héritiers de ce grand conteur et homme de paroles qu’a été Yves Thériault. Je pense à Jean Désy, Paul Bussières, Isabelle Larouche, Marie-Pier Poulin et Juliana Léveillée-Trudel. La liste peut s’allonger comme ces rivières qui baignent le Nunavut et font saliver Hydro-Québec. Une manière de passer la parole aux écrivaines autochtones qui savent si bien décrire leur réalité. Il faut lire Naomie Fontaine, Natasha Kanapée Fontaine, Joséphine Bacon et Marie-André Gill qui sont de plus en plus entendues ici comme ailleurs.
Les textes de Thériault font comprendre que la littérature, la nécessaire, se moque du temps, des balises et des enfermements. Tout comme le grand rire de Renald Bérubé secoue les rives du Saint-Laurent et devient contagieux quand il aborde l’univers de ses écrivains préférés.

CONTES POUR…

N’ayant pas parcouru Contes pour un homme seul ou ne me souvenant pas l’avoir fait, je devais remédier à cette carence. Que de trous dans ma culture, étant un lecteur sauvage qui se laisse entraîner souvent dans des sentiers que je n’avais pas remarqués ! Je me suis avancé sur la pointe des pieds, un soir de lune, alors que le vent dormait dans la dune.
J’aime les contes, tout le monde le sait. Je me suis souvent risqué dans des histoires traditionnelles ou personnelles devant des gens qui ne demandaient qu’à croire mes menteries. Je ne suis pas Fred Pellerin, mais je connais deux ou trois récits qui ont fait frémir bien des spectateurs, surtout quand je m’attarde aux premiers bâillements de mon village de La Doré.
Cette parole qui se faufile entre l’oralité et l’écrit dans Contes pour un homme seul m’a saisi dès les premières pages. Thériault manipule la langue et la pousse dans des dimensions étonnantes. C’est plus encore : des battements des tambours qui vous emportent au loin, dans un monde où le réel et l’imaginaire cohabitent et donnent une autre dimension à la vie.
Quel plaisir de suivre le Troublé, ce marginal qui se tient loin des villageois, ce prophète que certains croient idiot et qui se montre un mage. Un héros qui migrera dans la littérature de Thériault, mais qui s’imposera aussi dans nombre d’oeuvres au Québec. Chez Thériault, la folie est une forme de conscience aiguë de l’existence et des épreuves que nous devons traverser.
L’écrivain confronte cette fatalité qui broie ses personnages, les maintient entre la vie et la mort, provoque des drames qui dépassent l’entendement. Certaines réalités s’accrochent aux épaules des hommes et des femmes même s’ils se croient immunisés et capables de tout.

TRAVAIL IMPORTANT

Renald Bérubé et Marie José Thériault nous offrent une mémoire et un passé toujours vivants et signifiants. Ils permettent ainsi de suivre la démarche d’un créateur dans toutes ses dimensions et surtout, de comprendre comment la pensée et les thèmes porteurs de notre société s’enracinent dans les œuvres de certains précurseurs. Thériault a été un capteur de rêves et un sourcier.
Cet écrivain a marqué son époque et il est important qu’on lui donne sa place. Surtout qu’on signale son originalité. L’homme a échappé à toutes les théories de la littérature pour créer son propre chemin, s’appuyant sur une oralité qui a nourri notre imaginaire pendant des siècles. Nous avons tous le devoir de nous arrêter pour voir et entendre ceux qui ont élevé la voix il n’y a pas si longtemps. Cahiers Yves Thériault 1 et 2 comblent en partie cette carence. Il reste beaucoup à faire, on le comprend parce qu’Yves Thériault a su cerner notre appartenance au territoire américain comme pas un, le métissage et les grands problèmes qui se sont accentués depuis la publication de ses œuvres phares. Il est plus contemporain que jamais, toujours là, au cœur de l’actualité.


UNE VERSION DE CETTE CHRONIQUE EST PARUE DANS LETTRES QUÉBÉCOISES, DÉCEMBRE 2019.

CAHIERS YVES THÉRIAULT 2, sous la direction de RENALD BÉRUBÉ, Éditions LE DERNIER HAVRE, 286 pages, 14,95 $.
CONTES POUR UN HOMME SEUL, YVES THÉRIAULT, Éditions LE DERNIER HAVRE, 174 pages, 12,95 $.
BRÈVE HISTOIRE DE LA NOUVELLE (SHORT STORY) AUX ÉTATS-UNIS, RENALD BÉRUBÉ, Éditions LÉVESQUE ÉDITEUR, 2015, 232 pages, 27,00 $.