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jeudi 5 avril 2018

LE CHAUFFEUR DE MARIE-CLAIRE BLAIS


Une version de cette chronique
est parue dans Lettres québécoises,
Numéro 169, avril 2018,
consacré à Marie-Claire Blais.

Marie-Claire Blais a bousculé ma vie avec Une saison dans la vie d’Emmanuel. Après avoir lu ce roman, plus rien ne pouvait être pareil. Ce fut une sorte d’illumination et ma démarche d’écrivain a pris une autre direction. Je venais de m’installer à Montréal en 1965, pour des études en littérature. J’avais dix-neuf ans et ne lisais que des écrivains d'ailleurs, Dostoïevski et Tolstoï surtout. J’étais convaincu de devoir apprendre la langue russe pour arriver un jour être un écrivain, un vrai. Il faudrait que je migre à Moscou ou Leningrad pour me fasse communiste. Il le faudrait pour vivre au pays de Nikolaï Viktorovich Podgorny, le président alors du Soviet suprême de l’Union soviétique. 
Tout le monde en parlait à l’université, c’était l’événement littéraire de l’année. J’ai lu Une saison dans la vie d’Emmanuel et l’ai relu une fois, deux fois, usant presque les 128 pages du texte, apprenant des phrases par coeur. Je me souviens encore de l’incipit : « Les pieds de Grand-Mère Antoinette dominaient la chambre. » Et de la fin : « Ce sera un beau printemps, disait Grand-Mère Antoinette, mais Jean Le Maigre ne sera pas avec nous cette année. »
Ce fut comme la foudre dans la cheminée, un vent qui fait claquer les fenêtres et déracine les arbres. Comme si Marie-Claire Blais me ramenait dans ma famille en me traînant par l’oreille pour punir l’enfant récalcitrant que j’étais. Grand-Mère Antoinette, c’était ma grand-mère Malvina et Jean le Maigre était un cousin tout croche dans son corps, qui toussait creux la nuit, celui que j’accompagnerais au cimetière au printemps suivant en marchant la tête basse derrière un cercueil d’un blanc aveuglant, n’arrivant pas à éviter les flaques d’eau. Et, tout comme dans le roman de Marie-Claire Blais, mon père pratiquait l’art de disparaître dans les couleurs de l’automne pour ressusciter à la fonte des neiges.
Marie-Claire Blais me donnait le droit de raconter mon village, les histoires de ma famille et tout ce qui avait hanté mon enfance. J’avais le droit de m’attarder aux excès de mes frères, de raconter la réclusion de mes tantes dans leur maison basse, les rages de mes oncles qui fonçaient dans la forêt en blasphémant. Sans Une saison dans la vie d’Emmanuel, je n’aurais jamais écrit La mort d’Alexandre et Les Oiseaux de glace, encore moins Le Violoneux, Les Plus belles années et Le Réflexe d’Adam. En fait, à peu près tout ce que j’ai publié à partir de 1970.
Quand j’ai refermé ce roman, je ne pouvais plus voir les écrivains du Québec d’un même oeil. J’ai commencé à les traquer et à vouloir tout lire. C’était facile en 1965. À peine une trentaine de publications par année. Cela devait changer, bien sûr, avec cette révolution que nous avons vécue sans penser que c’était une révolution.
Rapidement, on a fini par avoir plus d’écrivains que de lecteurs au Québec avec les cours de création littéraire qui se sont multipliés comme des petits Joe-Louis dans les collèges et les universités. C’est ainsi que je suis devenu disciple de Victor-Lévy Beaulieu, mon premier éditeur, de Gilles Archambault, Gabrielle Roy, Jacques Poulin, Suzanne Paradis, Noël Audet, Michel Beaulieu et Paul Villeneuve. Je cherchais une cadence, un rythme pour mes textes qui n’arrivaient jamais à se tenir en équilibre. Je connaissais la destination, mais n’arrivais jamais à trouver le chemin pour m’y rendre. J’étais têtu et patient. J’avais appris à l’église en récitant les litanies jusqu’à ne plus sentir mes genoux pendant le carême.
 
RÊVE

Quand je suis devenu président du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean, j’ai pu inviter Marie-Claire Blais. C’était en 1995, trente ans après la parution d’Une saison dans la vie d’Emmanuel. Elle venait de publier Soifs, un texte inquiétant qui constituait les assises d’une fresque unique dans la littérature contemporaine. Le dixième tome de cette suite vient de paraître. Plus de 2000 pages qui vous laissent au bord de la défaillance. 
J’ai posé mes conditions cependant. Je serais le chauffeur attitré de madame Blais pendant son séjour au Saguenay-Lac-Saint-Jean.
J’ai passé mes vacances sur une plage de la pointe Wilson, les orteils dans le sable, sous un grand parasol rouge, à relire l’œuvre de Marie-Claire Blais. De La belle bête paru en 1959 jusqu’à Soifs. Plus ou moins dix-sept livres et 2000 pages de texte. Je lisais devant les mouettes qui se demandaient si je n’étais pas en train de me changer en statue de sel.
J’ai vécu en état de transe pendant juillet et août, me droguant à la prose de Marie-Claire Blais, peu importe les grandes chaleurs, les nuages et les merles, les vents et les grondements du tonnerre, les éclairs qui secouaient les grandes eaux dans l’embouchure de la Péribonka.
Quel bonheur de suivre l’écrivaine dans ses premiers pas, de flâner dans Les manuscrits de Pauline Archange. Je crois bien que c’est là que j’ai commencé à faire de l’arythmie cardiaque. Et que dire de Un joualonais sa Joualonie dont on ne parle jamais. Madame Blais prend position sur la langue du Québec, se moque un peu de la croisade de Gaston Miron, je pense. Un roman abasourdissant qui m’a fait me sentir comme un cabochon qui traînait les pieds sur les trottoirs de la ville et qui commençait à rêver du grand retour dans son village.
Marie-Claire Blais a toujours été courageuse et un peu téméraire ! Il le fallait pour écrire un tel roman en 1973 où elle se moquait des idées que tout le monde partageait alors. Et toutes ses expériences et ses reculs, ses hésitations qui mèneraient à son œuvre la plus importante, cette suite qui s’amorçait avec Soifs, cette grandiose symphonie avec si peu de points et de virgules.
L’écrivaine y fait éclater les corsets de la phrase, rive le clou à la ponctuation et plonge dans les remous de la langue française pour nous emporter dans de grands courants telluriques. Elle se permet toutes les dérives pour se pencher sur les failles de l’Amérique, décrire les souffrances, les errances, les obsessions, les peurs et la décadence peut-être de la plus grande puissance militaire de la planète. Un monde où ses personnages cherchent désespérément une oreille et un peu de compréhension dans les bras d’un semblable. Nous culbutons dans la détresse et l’enchantement. Petites Cendres, Mai, Rébecca et Augustino sont devenus des amis qui m’ont accompagné pendant une vingtaine d’années. Marie-Claire Blais a bâti une cathédrale et elle l’a fait avec une précision et un talent unique.

RENCONTRE

Après avoir survécu à mon marathon de lecture, un peu amaigri, mais bronzé comme une statue de Rodin, j’ai enfilé mon plus beau jean et ma chemise de coton écru pour me présenter devant madame l’écrivaine. C’était un jour de fin septembre avec de la gouache partout dans les arbres. Elle si discrète, si attentive et moi qui parlait comme le moulin à paroles de Robert Lepage pour cacher ma nervosité. On ne rencontre pas son idole sans faire un fou de soi.
Nous avons d’abord pris la direction de Chicoutimi dans ma vieille Toyota. Direction le cégep, classe de français d’Alain Dassylva. Pour la circonstance, mon ami professeur et indomptable lecteur, avait loué un toxedo pour accueillir celle qu’il considérait comme la plus grande écrivaine du Québec. Ce fut mémorable. Comme si Madame Blais faisait son entrée à l’Académie française. Il ne manquait que l’épée, le tricorne et les écrivains qui s’accrochent à leur fauteuil par habitude.
L’écrivaine ne savait trop comment réagir devant ces adulations. Elle a lu un extrait de Soifs, une seule phrase, avant de s’abandonner aux questions des étudiants que l’ami Dassylva menait au doigt et à la baguette. Ce fut un moment de grâce. Le professeur irradiait et j’avais envie de me livrer à la danse du lecteur pour attirer sur elle toutes les reconnaissances et le prix Nobel.

SAINT-FÉLICIEN

Le moment culminant fut la rencontre au collège de Saint-Félicien. Pour s’y rendre, il faut traverser nombre de villages et longer le lac Saint-Jean. Une heure et demie de route pour aller et autant pour revenir. Je frétillais et avais juré de ne pas faire d’excès de vitesse. Faut dire que ma Toyota s’opposait à ce genre de témérité.
J’étais tellement énervé que j’ai parlé sans respirer de Larouche à Roberval. Un record en apnée, certainement. Je sautais d’un roman à l’autre, saluais ses personnages. Pauline Archange était une de mes cousines et je répétais que l’on retrouvait dans ce triptyque tout Michel Tremblay. Je riais avec son poète Papillon et j’étais convaincu d’avoir croisé Mimi, Jean-François et Dany à la taverne Cherrier où j’avais fait de longs stages d’apprentissage pendant ma vie à Montréal.
Elle a été patiente, surprise certainement, effarouchée peut-être devant tant d’exubérance. J’imagine qu’elle avait l’habitude des exaltés qui ne peuvent s’empêcher de jongler avec les mots quand ils s’approchent d’elle.
Je devais retrouver Marie-Claire Blais au Salon du livre de Paris où le Québec était invité d’honneur. Quand je me suis avancé lors d’une cérémonie, tenant une coupe à moitié remplie, elle a penché la tête et m’a présenté comme son chauffeur à une amie. Ce fut mon moment de gloire. J’étais adoubé. Rien qu’à y penser, j’en ai encore des frissons.


CYCLE DE SOIFS (DIX VOLUMES) de MARIE-CLAIRE BLAIS, des publications des ÉDITIONS DU BORÉAL.

 

mardi 3 avril 2018

MUSTAPHA FAHMI NOUS QUESTIONNE


MUSTAPHA FAHMI nous offre un véritable cocktail de réflexions dans La leçon de Rosalinde, un essai paru récemment à La Peuplade. Un titre qui vient de la comédie de William Shakespeare : Comme il vous plaira. Rosalinde entend bien éduquer Orlando, son amoureux, avant de l’épouser. « L’amour est un jeu, mais un jeu que l’on doit jouer avec sincérité, et l’imagination est le seul lieu où il peut se développer. » C’est ce que nous propose cet enseignant spécialiste de Shakespeare : faire réfléchir et nous questionner sur la grande aventure de vivre en société et surtout, comment amorcer un dialogue avec les autres pour se transformer peut-être.

Mustapha Fahmi, dans cet éventail de textes qui tourne autour de la littérature, cette mal-aimée de notre époque, nous convie à « un jeu de la vérité ». Une belle manière de soupeser certaines vérités et de débusquer bien des mensonges, d’observer les dérives de notre époque, de se demander pourquoi il est encore si important de fréquenter les grands textes, de s’approcher de certains personnages de Shakespeare qui demeurent des contemporains par leur façon de questionner leur milieu et leur vie.
J’aime quand on secoue des certitudes que nous répétons souvent sans y penser, des propos qui masquent une réalité que nous n’aimons pas trop voir. C’est peut-être le rôle du maître que de secouer les bonnes questions, que de s’attarder à une époque qui n’a jamais été autant corsetée malgré toutes les outrances et les fausses vérités que les médias et les réseaux sociaux ne cessent de ressasser. On peut toujours se rassurer en réitérant que c’est là l’espace de la plus grande liberté, mais est-ce que cela nous donne la permission de dire tout ce qui nous passe par la tête sans jamais prendre la peine d’écouter l’autre ? Parce que pour le professeur de l’Université du Québec à Chicoutimi, dialoguer demande une écoute qui permet de forger sa pensée et d’aller à la rencontre de l’autre. Mustapha Fahmi le répète avec justesse et travaille à la verticale afin de parler-vrai. Ses textes permettent des arrêts, des silences qui secouent nos convictions et peut-être nous donnent un autre regard. J’aime ces propos qui font du bien à l’intelligence. C’est ce à quoi s’attarde la belle Rosalinde en secouant son Orlando pour lui donner un autre regard par le jeu et l’imagination, pour vivre un amour qui ne cesse de se renouveler et éviter ainsi de sombrer dans les habitudes.

AVENTURE

Mustapha Fahmi tourne autour de personnages de fictions qui sont connus, autant que certains hommes et femmes politiques. Surtout, il tient compte de l’autre, ce que nous oublions volontiers dans cette ère des communications. Nous pensons à tort, depuis l’invention des médias de masse, que la communication consiste à mitrailler l’autre avec nos propos, de l’empêcher de parler et de s’exprimer. Un genre de parole qui tient de la propagande et élimine toute réflexion. Une sorte d’intoxication qui nous plonge rapidement dans la plus terrible des cacophonies.
Le professeur amorce le dialogue avec son lecteur (un peu comme Socrate a pu le faire à son époque) où l’un et l’autre deviennent des égaux dans une véritable quête de vérité. Une manière de faire que nous ne pratiquons plus ou que nous avons oublié depuis que « certains spécialistes de la communication » veulent nous réduire à l’état de consommateur, de client, de bénéficiaire ou d’usager.

Plus personne ne pense à se taire de nos jours. Pourtant, la sagesse est dans le silence. Et, très souvent, l’impact d’un mot dépend de la qualité du silence qui l’entoure. On peut partager des mots avec n’importe qui, même avec un ennemi. Le silence en revanche, on ne le partage qu’avec les personnes qu’on aime. (p.13)

L’enseignant en profite pour renouveler sa foi envers les grandes œuvres et la littérature, pour s’attarder à son rôle dans une société qui se dit moderne et de l’autre côté même de la modernité.
La pensée écrite est essentielle, vitale et permet de soupeser les croyances de nos contemporains, de s’arracher à la course du temps pour explorer encore et encore des œuvres qui ne cessent de scruter la grande aventure humaine. Ce que nous oublions la plupart du temps dans un univers de consommation et de gaspillage, de guerres et de croyances meurtrières où nous détruisons la planète avec une férocité rarement vue dans l’histoire humaine.

Cependant, si les dons sont tous des dettes déguisées qu’il faut payer tôt ou tard, qu’en est-il des dons du passé ; notre héritage littéraire, artistique et architectural, par exemple ? Et que dire de notre patrimoine naturel : nos forêts, nos rivières et nos lacs ? Il n’y a qu’une seule façon, en fait, de retourner le don du passé : c’est en le transmettant aux générations futures en bon état. Ce n’est pas faire preuve de générosité envers l’avenir, c’est plutôt une obligation morale envers le passé. (p.31)

Une société qui tourne le dos à ses grands écrivains, aux textes qui portent la réflexion, se condamne à disparaître rapidement. Nous touchons l’âme et l’esprit et inutile de dire que Mustapha Fahmi m’a rassuré dans ma vie de lecteur et d’écrivain, sur ces rencontres avec ceux et celles qui secouent mes silences et permettent souvent de jongler avec deux ou trois questions qui ne trouveront jamais de réponses.
 
LES MAÎTRES

Bien sûr, le spécialiste shakespearien s’attarde à son écrivain favori, renouvelle sa foi en ces tirades qui restent percutantes. Particulièrement chez certains personnages du dramaturge élisabéthain qui choisissent la marge dans leur société pour comprendre leur rôle, leur vie et surtout devenir conscients des autres et de leur époque.

Mais le secret d’une vie bonne ne réside-t-il pas dans la capacité de traiter les choses et les personnes justement comme on traite la littérature, c’est-à-dire en tant que fins en elles-mêmes, au lieu de les réduire constamment à des moyens, à des outils ? On peut dire également que c’est l’inutilité de la littérature qui en fait sa force et sa gloire. Une chose utile est susceptible de perdre toute sa valeur au moment où elle perd son utilité aux yeux de ceux qui s’en servent ; une chose inutile, en revanche, une fois adoptée, elle l’est pour toujours. Si les romans de Jane Austen, par exemple, avaient été aussi utiles que la machine à vapeur, inventée à la même période, le progrès les aurait déjà remplacés par d’autres romans, plus « avancés » et plus « utiles ».  (p.88)

Monsieur Fahmi en profite pour réaffirmer le rôle traditionnel de l’université et questionne ce qu’elle est devenue dans une société où tout se calcule à l’aune des pertes et des profits. Adopter un point de vue mercantile en éducation et à l’université, c’est vouloir réduire l’institution d’enseignement à un supermarché où l’on offre des produits dilués. L’université doit élever, permettre la réflexion, secouer toutes les fausses vérités, amorcer un dialogue qui démêle le vrai du faux. Surtout arriver à surprendre l’autre dans son être, à l’écouter et à progresser dans une réflexion, une pensée nouvelle peut-être qui aide à mieux respirer.

Le passage résume aussi en quelque sorte l’histoire de l’université moderne en Occident. Qu’elle soit le lieu de la raison, comme le concevait Kant au XVIIIe siècle, ou le lieu de la culture, comme l’imaginaient les idéalistes du XIXe, ou encore le lieu de l’excellence et de la performance comme veulent nous le faire croire les bureaucrates de notre époque, l’idée de l’université a toujours été liée à celle de la liberté : la liberté de penser, de créer, de critiquer. Une critique affirmative, bien entendu, qui va au-delà de la plainte ou de l’indignation, qui va au-delà même de l’opposition. Car aussi légitime soit-elle, l’opposition demeure une composante essentielle du pouvoir. Et une opposition systématique ne fait en fin de compter que consolider le pouvoir qu’elle cherche à subvertir. (p.101)

J’ai eu la chance d’entendre Mustapha Fahmi parler de William Shakespeare et ce professeur peut devenir un conférencier redoutable. Il secoue les tourments qui hantent les personnages du grand dramaturge, nous entraîne dans le monde de Roméo et Juliette, nous bouscule gentiment pour élever et changer notre pensée. Mustapha Fahmi fait côtoyer des personnages qui traquent un idéal, une poésie qui échappe aux clichés et à la norme que tous les personnages de Nicole Houde tentent de repousser dans son œuvre souvent bouleversante.
La leçon de Rosalinde est une profession de foi en cette parole qui échappe aux carcans du « langage de propagande ». C’est bien d’entendre de tels propos quand on parle de « facts news », de ces fausses nouvelles, de ces mensonges qui encombrent nos médias et qui ne servent qu’à cultiver le cynisme et augmenter le pouvoir des manipulateurs.
Parler juste, c’est toujours avoir conscience de l’autre tout en bousculant des certitudes, se mettre en danger d’une certaine façon. C’est s’avancer vers la conscience de soi et des autres, tenter de penser l’état du monde et de ne jamais fuir ses responsabilités.

La littérature nous permet de révéler ce que nous n’osons pas exprimer dans la vie de chaque jour. C’est notre seul accès à la vérité. (p.130)

Mustapha Fahmi nous convoque au silence et à la méditation, exige d’aller vers l’autre pour se mettre en état d’écoute en fréquentant des textes qui ne cessent de nous bousculer.
Il faut parcourir La leçon de Rosalinde en prenant son temps, comme pendant une promenade dans un parc où les arrêts sont plus nécessaires que les distances à parcourir. Il ne faut surtout pas hésiter à flâner sur une page pour étudier la direction que l’auteur propose. Un livre qui demande de s’asseoir entre deux gestes pour prendre conscience de ce que nous sommes en train de faire et de dire. La réflexion aime les hésitations et les zigzags, les questions qui laissent avec une question. Tout change, tout bouge et la pensée qui stagne est une pensée qui se meurt. Mustapha Fahmi nous le rappelle bellement dans ce livre précieux qui va m’accompagner longtemps.


LA LEÇON DE ROSALINDE de MUSTAPHA FAHMI est une publication des Éditions LA PEUPLADE.


http://lapeuplade.com/livres/la-lecon-de-rosalinde/

mercredi 28 mars 2018

ANNIE PERREAULT FRANCHIT SON MUR


ANNIE PERREAULT se risque dans un premier roman avec La femme de Valence où elle jongle avec des questions qui trouvent rarement de réponses dans une quête d’identité. Pourquoi réagit-on de telle façon devant un drame ? Pourquoi nous ne posons pas le geste approprié, restons figé, incapable d’un mot qui pourrait empêcher le pire ? Est-ce notre société individualiste qui nous pousse vers l’indifférence ? C’est cette question que nous toisons dans le drame de Claire et la volonté de Laura, sa fille, de comprendre, d’aller au-delà des apparences, de franchir un mur pour vivre dans sa tête et son corps une tragédie qui a marqué sa famille.

Annie Perreault se heurte à la culpabilité, au sens du devoir et de la responsabilité sociale et humaine dans ce premier roman. Elle secoue le lecteur dans son indifférence, cet instinct que nous devrions avoir pour intervenir dans les situations les plus dramatiques. Pourquoi demeurons-nous souvent des témoins dans une société qui pense tout prévoir ? Aurions-nous perdu le sens des autres, l’empathie qui permet de venir à la rescousse des désespérés qui croisent notre route et qu’un geste ou une parole pourrait réconforter. Comment empêcher le pire ?
Claire, mère de deux enfants, un garçon et une fille, se retrouve en vacances avec sa petite famille à Valence. Pendant que les enfants s’amusent avec leur père dans la piscine de l’hôtel située sur le toit, une femme approche. Elle est blessée à un bras, le sang coule et elle demande à Claire de garder son sac. La jeune femme ne bouge pas, n’arrive pas à intervenir même si elle voit que quelque chose ne va pas. L’étrangère passe par les toilettes et revient, s’assoit sur le muret et saute dans le vide.

Une blonde toute en os, ce sont les mots qui lui viennent quand Claire revoit la femme de Valence traverser la terrasse. Peau aussi, peau cireuse, grise. Des hanches étroites, un ventre raide et plat, des bras maigres, un cou creux, oui, entièrement osseuse sous un blond fatigué, le regard perdu et sombre, sans éclat. Des saccades dans son corps, des mouvements de patin comme si des cordes invisibles stabilisaient sa tête, mettaient en marche ses bras, ses jambes qui la mènent au bord du toit, franchissent la balustrade façon ciseaux, puis son bassin se plie et ses fesses se posent un moment sur la corniche quelques secondes ou quelques minutes, un temps qui semble suspendu, et voilà que la femme se laisse doucement glisser dans le vide. Tout en bas sur le boulevard des passants crient. (pp.21-22)

Qu’aurait-elle dû faire ? Quel geste aurait pu empêcher ce suicide ? Le corps sur l’asphalte, un talon fracassé. Ces images ne quitteront plus Claire. Ces instants vont la hanter, la font s’étourdir dans une foule de questions où elle a l’impression qu’elle aurait pu faire en sorte que rien de tout cela n’arrive. Pourquoi n’a-t-elle pas pris cette femme dans ses bras pour la retenir, lui apporter l’aide dont elle avait besoin ?
Claire rentre à Montréal et ne peut plus être la même. Le doute s’est glissé au fond de son être. Elle est responsable, elle est coupable de n’avoir pas su trouver les mots, de ne pas avoir pu empêcher ce geste désespéré. Elle s’est faite complice et pire, spectatrice.

Quelque chose se glace dans sa tête quand elle prononce les trois syllabes de Valence. Elle revoit un ciel de cendre, une chambre sans charme, une piscine, un gym climatisé avec des tapis de course et un mur couvert d’un long miroir devant lequel elle court sans avoir chaud. Claire a oublié la température de la mer Méditerranée, elle a oublié la gare et la cathédrale de Valence, mais elle se souvient avec une netteté clinique de la sensation de se figer sur le toit de l’hôtel Valencia Palace tandis que cette femme s’avance vers elle, lui confie son sac, puis se jette dans le vide. (p.44)

Comment oublier les yeux de cette femme, ce désespoir qu’elle a pu lire dans le regard de l’étrangère ? Pourquoi elle s’est approchée d’elle, pourquoi elle lui a donné son sac ? Elle s’est comportée comme tous ces gens qui détournent la tête devant la misère, la détresse des autres, les atrocités qui se produisent un peu partout autour d’eux sans jamais effleurer leur confort et leur indifférence.
Claire a gardé le sac, les choses personnelles de cette femme. Un bâton de rouge à lèvres, une trousse de maquillage, trois fois rien. Comme si elle avait hérité de cette étrangère, comme si elle avait reçu un legs avec ce sac en cuir usé.

BASCULE

Claire s’éloigne de son mari et de ses enfants. Elle est hantée par ce visage désespéré. Pourquoi est-elle venue vers elle quand il y avait d’autres personnes autour de la piscine ? Pourquoi c’est elle qu’elle a choisie ? Il y a une raison, un message peut-être ?

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La ville espagnole surgirait encore dans son esprit lorsque le Téléjournal dévoilerait les détails de l’enquête menée pour comprendre les circonstances de la mort d’un homme ivre gisant sur le quai de la station Langelier par un soir de janvier, heurté à la tête par le métro sous les yeux d’une quarantaine d’usagers et de trois employés de la société de transport. Tous avaient assisté à la scène sans le secourir  alors que deux rames passaient à quelques centimètres de lui, que seize minutes s’écoulaient et que l’homme se mourait dans l’indifférence générale. (p.73)

La culpabilité ronge Claire. Elle a été lâche, indifférente et égoïste. Elle ne peut oublier même en revenant à Montréal où elle a sa vie, où elle cultive sa passion pour la course à pied, les marathons qui la font voyager un peu partout dans le monde. Une manière de s’étourdir, d’oublier ce qui s’est brisé en elle ? Comment effacer un événement où nous n’avons pas été à la hauteur, où nous n’avons pas su poser les bons gestes ou encore quand nous avons tout simplement été inhumain ?
Sa fille Laura sait. Elle est témoin de la détresse de sa mère et n’arrive pas à la rejoindre, à faire le fameux geste ou trouver la phrase qui la ramènerait près d’elle et son frère. Claire s’éloigne de plus en plus, court vers une autre vie peut-être, se perd dans la masse des athlètes qui ne sont plus que des dossards et des numéros.

RETOUR

Claire revient à Valence, seule, pour tenter de comprendre et passer peut-être à autre chose. Elle retourne à l’hôtel Valencia, loue une chambre. Bien sûr, tous ont oublié le drame. Personne ne se souvient de cette femme, du corps sur la chaussée. Rien, aucune trace, aucun signe.
Claire continue le voyage en changeant de coiffure et de couleur de cheveux, en empruntant un autre nom et bondit pour ainsi dire de l’autre côté du mur.

Elle avait d’abord réservé trois nuits à l’hôtel Valencia Palace. Pour le reste du séjour, elle s’était créé à la dernière minute un compte sur couchsurfing.com pour se prouver qu’elle était encore capable d’aller vers des inconnus, de voyager comme dans la vingtaine, de s’abandonner au hasard des rencontres, de dormir n’importe où. Pour son profil, elle avait adopté un prénom slave, chois une belle photo d’elle, yeux vifs et demi-sourire mystérieux, répondu sobrement au questionnaire, avait mis en valeur ses voyages, ses champs d’intérêt, son espagnol impeccable. (p.134)

Une aventure avec un homme et elle disparaît, échappe à sa famille, à Montréal et à sa vie.
Laura est marquée par cette disparition. Comment oublier que sa mère est partie en voyage et qu’elle n’est jamais revenue ? Même les enquêteurs n’ont rien trouvé.
Laura s’entraîne à la course à pied pour comprendre peut-être ce que sa mère a vécu, décide d’aller courir un marathon dans la ville de Valence, de vivre ce qui passionnait sa mère, de courir pendant des heures avec elle d’une certaine façon pour aller au bout de son corps, de la souffrance et de la douleur, pour franchir le fil d’arrivée et triompher de tout ce qui peut la retenir et l’étouffer.
Pour avoir couru plusieurs marathons, dans toutes les conditions, je me suis senti aspiré par l’ambiance, l’effort, la justesse des propos d’Annie Perreault. L’euphorie des premiers kilomètres et après, quand le corps est en état second, l’impression de devenir invincible, de pouvoir survoler la terre. Et la fatigue, le fameux mur qui se dresse à quelques  kilomètres du fil d’arrivée. L’impression que le ciel vous plaque au sol, que vos jambes sont de ciment, que vous n’arrivez plus à respirer. Il faut une volonté de fer et un entraînement à la douleur particulier pour continuer à courir, pour s’arracher à soi.

...je perds la notion de distance, de temps, je ne sais plus combien de minutes encore, je ne peux pas abandonner si près de l’arrivée, j’ai mal aux jambes, j’ai mal partout, j’ai soif, je surchauffe depuis la plante de mes pieds jusqu’au-dessus de ma tête brûlante, une veine palpite à la saillie de mon corps, je n’en peux plus… (p.191)

Laura réussit son marathon. Elle comprend comment sa mère luttait pour aller au-delà de la douleur, ce mur que l’étrangère a franchi pour se lancer dans le vide. Elle a l’impression de parcourir les derniers mètres avec elle, dans une sorte d’extase qui va au-delà de la souffrance et du plaisir.
Ce roman m’a happé comme la force qui vous aspire quand vous vous élancez au départ d’un marathon. Cette énergie qui portait tous les coureurs sur le pont Jacques-Cartier à Montréal. L’impression d’être en apesanteur pendant des kilomètres. Et après, quand la masse des participants s’étirait, la solitude, l’euphorie qu’il faut contrôler et la douleur qui vous rattrape.
Les questions restent sans réponses bien sûr. Pourquoi réagit-on de telle ou telle façon devant la détresse des autres ? Pourquoi nos sociétés individualistes ne nous apprennent plus la compassion et ne donne plus les réflexes de poser le bon geste au bon moment ? Ce sont toutes ces questions que nous toisons dans le drame de Claire et la volonté de Laura d’aller au-delà des apparences, de franchir son propre mur pour vivre totalement dans sa tête et son corps, aller au-delà de l’événement et des apparences. Un très beau roman, une écriture vive qui ne vous lâche jamais.


LA FEMME DE VALENCE d’ANNIE PERREAULT est une publication des Éditions ALTO.



http://editionsalto.com/catalogue/femme-de-valence-annie-perreault/