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lundi 22 juillet 2013

Kim Thuy s'aventure dans le monde des sens


Quelle histoire que Mân de Kim Thuy! Le roman tient son titre du nom de l’héroïne, une Vietnamienne. «Voilà pourquoi je m’appelle Mân, qui veut dire «parfaitement comblée» ou «qu’il ne reste plus rien à désirer », ou «que tous les vœux ont été exaucés». Je ne peux rien demander de plus, car mon nom m’impose cet état de satisfaction et d’assouvissement.» (p.34) Le lecteur sera subjugué par le cheminement de cette femme qui n’exige rien de la vie, mais qui découvrira un autre monde et peut-être, le plus important, son être.

Mân se marie, sans l’amour et les grandes passions qui secouent le corps et l’âme.
«Il était de ceux qui ont vécu trop longtemps au Vietnam pour pouvoir devenir canadiens. Et, à l’inverse, qui ont vécu trop longtemps au Canada pour être vietnamiens de nouveau.» (p.14)
La tradition veut cela et la fille, même si elle est «comblée, rassasiée», voit la vie lui préparer des surprises.
«Je lui ai tendu le verre de limonade à la lime salée que ma mère lui avait préparé. Lui-même ressemblait à ces limes brunes marinées dans le sel, chauffées au soleil et dénaturées par le temps, car son regard était non pas vieux, mais vieilli, presque flou, délavé.» (p.18)
Les grandes émotions passent par un regard, un geste de la main, un simple sourire.

L’exil

L’homme est propriétaire d’un restaurant à Montréal où l’on sert des mets de son pays d’origine. Il est revenu au Vietnam pour dénicher une épouse obéissante et travaillante, une compagne dévouée et silencieuse, une servante pour tout dire qui obéit au doigt et à l’œil.
La guerre qui a déchiré le pays, l’affrontement entre le Nord et le Sud, se profile. La mère de Mân a vécu cette époque où tout pouvait basculer d’un côté comme de l’autre.
«Contrairement aux autres mères vietnamiennes, qui misaient sur la loyauté et la gratitude de leurs enfants, Maman voulait que j’oublie, que je l’oublie parce que j’avais une nouvelle chance de recommencer, de partir sans bagages, de me réinventer. Mais c’était impossible.» (p.52)
Installée à Montréal, la jeune femme est confinée dans la cuisine du restaurant où elle prend les choses en main. Son savoir attirera ses compatriotes d’abord et un public de plus en plus nombreux. Elle deviendra une cuisinière exceptionnelle et sa réputation attirera tous les regards.

J’ai adoré découvrir un savoir ancestral, des mets qui font saliver. Tout y est. Je pense que je vais essayer quelques recettes à partir des façons suggérées par Kim Thuy. J’ai fermé les yeux et je humais des effluves, imaginais des agapes. Ce roman permet au lecteur de goûter, de sentir et de découvrir une gamme d’émotions grâce à la magie des mots.

Succès

La petite émigrée deviendra une vedette grâce à son amie Julie, son contraire au Québec, son alter ego. Elle croisera Luc lors d’un voyage en France, vivra la passion et l’amour. Une illumination pour cette femme qui n’a jamais songé à avoir une vie où elle vit ses pulsions et ses désirs.
«Nous avons passé la nuit à mesurer et remesurer son long fémur contre le mien, à compter le nombre de baisers requis pour recouvrir mon corps en comparaison avec le sien et, surtout, à se moquer de mon impatience à son arrivée.» (p.133)
Un bijou de roman gorgé d’images et de fragrances. Une exploration qui part d’un mot vietnamien et de son pendant français pour nous entraîner dans le plaisir du langage et des papilles. Fascinant.
Belle manière de dire, comme si tout se déroulait selon une chorégraphie étudiée longuement. Une méditation sur l’art d’aimer et de cuisiner, l’éducation des enfants et la vie.
Mân n’ira pas jusqu’à tout recommencer avec Luc. Elle protège son secret, le partage avec sa mère qui a vécu un grand amour auquel elle a dû renoncer au temps de sa jeunesse. La tradition est trop forte pour qu’elle coupe toutes les amarres et s’abandonne à la passion comme le ferait son amie Julie.
Pour la finesse, la délicatesse, la vie dans toutes ses dimensions, il faut lire Mân. Kim Thuy se faufile entre la tradition vietnamienne et les manières parfois déroutantes des Occidentaux avec une justesse unique. Le meilleur des deux mondes, peut-être. Quel bonheur de s’attarder sur ces pages! Quelle fraîcheur, quelle façon de nous entraîner dans la passion.

Mân de Kim Thuy est paru aux Éditions Libre expression.

dimanche 14 juillet 2013

Faut-il mentir pour survivre dans la société ?



Qui, dans la vie, n’a pas eu à forcer la vérité ou à mentir pour se tirer d’une situation plus ou moins fâcheuse? François Jobin, dans Mensonges et autres tromperies, s’attarde à un sujet qui fait les manchettes depuis des mois avec la Commission Charbonneau. Cette enquête, aux rebondissements qui prennent souvent les allures d’un feuilleton, illustre très bien cette propension que nous avons à vivre en bon compagnonnage avec la dissimulation, la tromperie et la duplicité.

La vie serait bien terne si elle ne reposait que sur les faits dits objectifs et ce que l’on nomme la vérité. Les menteries et la fabulation donnent du piquant au quotidien. On pourrait comparer les mystifications aux épices qui rehaussent la saveur d’un plat autrement terne.
«Le menteur, en revanche, crée de toutes pièces un univers qui doit présenter les apparences de la réalité. Cela est beaucoup plus exigeant et, d’une certaine manière, le rapproche du divin. Et puis, il y a la mémoire, cette mémoire à laquelle on ne peut jamais se fier parce qu’elle confond parfois souvenir et ouï-dire. Alors, on comble le trou par un mensonge parfois inconscient.» (p.7)
L’écrivain visite l’enfance, l’âge adulte et des moments qui secouent la monotonie du quotidien. En guise d’introduction, il relate le menu larcin d’un écolier. D’un côté les faits, la réalité et le même événement raconté par un écrivain qui embellit le récit et travestit les personnages, surtout celui de la mère. Écrire serait l’art du mensonge et de la falsification. Qui peut lui donner tort?
La vie n’est pas en reste et se plaît à provoquer les pires tragédies dans un grand éclat de rire on dirait. Cette facétieuse ne se laisse jamais distancer par les manœuvres humaines. Et si l’existence était le plus terrible des mensonges…

Exploration

J’ai particulièrement aimé «La fin du monde» ou le narrateur accompagne sa mère atteinte d’un cancer incurable. Elle a toujours affirmé qu’elle ne voulait pas qu’on lui dise la vérité. Ses proches font en sorte que jamais le mot cancer ne soit prononcé.
«Alors commença la rumba du mensonge: nous affichions une bonne humeur sucrée à vous soulever le cœur, tu as l’air bien aujourd’hui, tes couleurs reviennent, on dirait que tu te remplumes, tes joues sont moins creuses, tes cheveux commencent à retrouver leur éclat, c’est bon signe, viens t’asseoir dans le fauteuil, ça va te faire du bien de bouger, oui c’est vrai, tu as encore du mal, mais c’est normal puisque tu dois subir une autre intervention, tiens, prends ton médicament, tu n’as pas faim?» (p.79)
Comment être certain de tromper tout le monde et soi-même? La mère sait qu’elle va mourir et que sa famille ment autour d’elle. Qui berne les autres? J’aime quand l’écrivain soulève un doute et nous abandonne avec une question.
«Une affaire de famille» nous plonge dans un secret que partage toute une communauté. Lise Tremblay a exploré ce monde de façon magnifique dans La héronnière. Jobin atteint un sommet en narrant une sordide histoire d’agression sexuelle, utilisant tous les registres de l’humour et de la gravité.

L’écrivain aurait avantage à brider un peu son penchant pour l’humour cependant. Il noie un potentiel dramatique dans «Écarlate» en dressant la liste de tous les produits réputés bons pour la santé. Cette énumération étourdissante fait en sorte de banaliser une fin plutôt absurde.

Et ce rire

Avec un sens de la caricature inné, l’auteur montre nos travers et nos manies. Son regard pétillant vous entraîne dans ces grands et petits moments de la vie qui tournent souvent à la tragédie. Parce que le rire est proche du drame, on le sait. Si Jobin aime l’humour, le trait un peu appuyé, il ne faut pas se laisser duper. La plupart du temps, il vous plonge dans des situations où le rire se fait grinçant. Il fait preuve d’une finesse remarquable dans «Encore une histoire de mensonge» où une femme timorée et religieuse s’initie au mensonge et en fait un art qui peut se comparer à la broderie.
Mensonges et autres tromperies peut être un plaisir de lecture pendant les semaines tranquilles de juillet où la plus grande des mystifications serait de croire que la vie prend les couleurs de ces jours de nonchalance et de bombance.

«Mensonges et autres tromperies» de François Jobin est paru aux Éditions de La courte échelle.

dimanche 7 juillet 2013

André Major me fascine depuis toujours


André Major a publié son dernier roman en 1995. Depuis, il y a eu Le sourire d’Aton ou l’adieu au roman en 2001, où il fait ses adieux à la fiction et son plus récent carnet: «Prendre le large». Son retour au genre romanesque, avec À quoi ça rime?, est un événement dans notre monde des lettres. Simplement parce que Major occupe une place particulière dans notre littérature par son œuvre, ses carnets et aussi son travail à Radio-Canada où il a contribué à faire connaître plusieurs écrivains.

J’étais curieux de voir la direction qu’il prendrait après ce long retrait de la fiction. J’ai aimé les carnets, son essai L’Esprit vagabond qui ont marqué cette période où l’écrivain s’attardait à la vie et à la nécessité de l’écriture. Est-ce que le romancier qui savait si bien m’entraîner dans l’errance de ses personnages, la quête d’un monde meilleur, serait au rendez-vous?
Quel bonheur de retrouver les protagonistes de «L’hiver au cœur». Antoine est à Lisbonne après le décès d’Huguette, sa compagne. Elle a partagé sa vie jusqu’à sa mort. Une complice qui l’a secoué dans sa tête et son corps. Il est au Portugal pour respecter le vœu d’un oncle un peu fantasque qui souhaitait voir ses cendres dispersées dans le Tage. Un homme qui protégeait ses secrets et savait partir à l’occasion. Ce qui ne l’a pas empêché d’être le protecteur de la famille du jeune Antoine.

Présence de Pessoa

Et le voici dans Lisbonne, posant ses pas dans les pas de Pessoa qu’il relit lentement, au rythme de ses déambulations, de ses arrêts dans un café pour discuter avec Lydia, une jeune serveuse passionnée de littérature. Il y a aussi le «Ulysse» de James Joyce qu’il garde à l’œil.
«Ce à quoi je me prenais à rêver, au cœur de Lisbonne, ce n’était pas de faire des voyages organisés comme mon oncle en avait fait, c’était de me construire une cabane au milieu des pins et des bouleaux, mon loin du torrent, qui serait mon ermitage en quelque sorte, où je comptais non pas méditer sur mon salut éternel, encore moins écrire mes mémoires puisque je jouerais désormais le rôle de l’écrivain défroqué, mais ne rien faire, sinon marcher et lire, relire plutôt les livres qui m’avaient fait mieux voir ce qu’il y a à voir dans ce monde peuplé d’étranges créatures qui font semblant, la plupart du temps, de savoir de quoi est fait leur destin si passager et qui meurent finalement, sans avoir accepté de n’être bientôt plus que des ombres dans la mémoire de leurs survivants ou, pis encore, des cendres refroidissant dans une urne si encombrante qu’on s’empresserait de l’enterrer.» (p.38)
Un endroit où disparaître presque, pas trop loin d’un voisin qui lutte contre le cancer et repousse tous les médicaments. Une vie de lectures et de promenades. Ce rêve hante ses carnets. Jamais Major ne semble plus heureux que quand il se retrouve à la campagne, happé par les tâches les plus simples.

Force de vie

Antoine se rapproche d’Irena même si le souvenir d’Huguette est encore sensible.

«Le lendemain matin, contemplant le visage d’Irena endormie, il m’a semblé que l’ombre de la mort avait reculé et que rien n’était plus gai que les flocons de neige voletant comme du pollen entre les lattes du store.» (p.150)
La vie est là, plus forte que jamais.
Le roman de Major n’est pas très loin de ses carnets. On y retrouve les mêmes préoccupations, des lectures, des réflexions sur la vie et la littérature, les ruptures et les morts qui vous suivent en prenant de l’âge. Une écriture d’une limpidité désarmante pour traduire la vie dans ce qu’elle a de vrai et de beau.
On voudrait accompagner Antoine dans ses promenades en forêt, le regarder se bercer dans ses souvenirs près du poêle à bois ou encore partager ses réflexions sur les livres qu’il relit en buvant un thé. Un bonheur que ce roman. Il est vrai que j’aime Major depuis Le vent du diable paru en 1968. Cet écrivain a été un véritable compagnon depuis toujours. Il faudrait que je trouve le temps de relire son œuvre, en flânant sur ses phrases comme il sait si bien le faire. Quel plaisir de le retrouver! J’espère qu’il va encore se laisser tenter par la fiction.

«À quoi ça rime?» d’André Major est paru aux Éditions du Boréal.

lundi 1 juillet 2013

Trois femmes innues prennent la parole


Shan dark
Louve Mathieu
Spectacle de lecture à Chicoutimi le 2 juin dernier, après des arrêts à Pessamit, Sept-Îles et Baie-Comeau. Trois femmes, des Innues, les auteures d’un collectif de haïkus au titre intriguant: «S’agripper aux fleurs». Peu de spectateurs ce soir-là, une vingtaine tout au plus. Une soirée du genre n’attire jamais la foule. Nous ne sommes pas au Festival International des Rythmes du Monde et pourtant.

Louise Canapé
Trois femmes donc sur la petite scène du Sous-Bois, rue Racine. Louise Canapé, Louve Mathieu et Jeanne-d’Arc Vollant (Shan dak) mettaient fin à une tournée sur la Côte-Nord et au Saguenay. Trois expériences portées par la comédienne et lectrice Josée Girard. Une lecture marquante, une sobriété dangereuse. Mise en scène discrète de Louise Saint-Pierre, décor évocateur de la pensée des Innus. Trois voix singulières pour des confidences troublantes, esquisser des univers qui se sont croisés grâce à Francine Chicoine.
Tout a commencé au Camp littéraire de Baie-Comeau qui se consacre aux haïkus. Les trois femmes souhaitaient se familiariser avec ce petit poème qui en fascine plus d’un. Francine Chicoine leur a proposé d’écrire un livre pour parler à voix basse, échanger sur leurs expériences, leur être peut-être.
«Ce projet, nommé initialement Innu-haïku, a débuté par une première rencontre de travail, en août 2009. Nous nous sommes alors entendues sur le fait que le projet devait refléter la culture innue et être empreint d’une saveur typiquement autochtone.» (p.8)
Il y a eu les hésitations, des silences. Pourtant les mots sont venus malgré les doutes, les craintes et les découragements.
«Je me sens comme le joueur de teueikan, en communication directe avec le monde des songes. Moi, je capte des moments privilégiés que je garde précieusement jusqu’à l’éclosion d’une image qui décrit l’ensorcellement de cet instant, en lien avec ma perception innue», écrit Jeanne-d’Arc Vollant (Shan dark).
Louve Mathieu réplique dans un souffle qui laisse pantois. Une blessure de l’être trouve enfin une manière de se dire.
«C’est ainsi que j’existe, poings fermés, avec du sang dans la paume à force de serrer les pierres et d’essayer de me relever en laissant le rouge écrire sur le sable et la page. Ce sont mes cailloux; c’est ma seule prétention quant à mes propres mots.» (p.80)

Une fenêtre

Un monde s’esquisse, une fenêtre s’ouvre brusquement pour se refermer aussitôt. Le territoire perdu hante les haïkus, la condition d’autochtone aussi.
«territoire innu
  sous les pylônes d’acier
  des plants rabougris» (p.62)
Le pays n’existe plus que dans les légendes et les contes, la vie nomade s’est réfugiée dans un rêve imprécis. La réserve enferme avec ce que cela comporte ou encore il y a peut-être une vie du côté des Blancs en niant son être et son essence.
L’alcool, la drogue, la désillusion, les espoirs difficiles à garder dans ces lambeaux de territoire pointent discrètement.
«Premier jour du mois
  sur un carré de miroir
  deux lignes blanches» (p.66)
La détresse, la perte de sens, l’inactivité, l’alcoolisme se profilent dans ces brefs poèmes souvent bouleversants. Des coups au cœur. Toute la détresse du monde en si peu de mots.
«jeune fille assidue
  à l’école Uashkaikan
  huitième mois de grossesse» (p.35)
Les secrets aussi, l’existence tordue après des agressions qui ont souillé l’innocence et l’enfance.
«Lit d’enfant
  s’agripper aux fleurs du drap
  avant la pénétration»   (p.102)
Si le spectacle était intense, bouleversant même, la lecture du recueil «S’agripper aux fleurs» m’a entraîné dans une réalité autre, un monde que je connais si mal. Que dire de ce pays dans le pays que nous nous appliquons souvent à nier?
Un geste unique pour ces femmes, une quête qui permet d’aller au fond de soi pour que l’innommable s’accroche à des mots. L’une évoquera la culture, les traditions, l’autre sa condition d’autochtone avec les humiliations qui se multiplient dans la vie de tous les jours. Et il y a l’intime, la négation de l’être qui perturbe. Les trois évoquent l’état de ce peuple dépossédé de sa culture et de son territoire. Le mot s’impose alors avec une force et un poids formidable. «S’agripper aux fleurs» va à l’essentiel, se tourne vers des voix qui viennent de loin et qu’il faut écouter. Entendre surtout.

«S’agripper aux fleurs» de Louise Canapé, Louve Mathieu et Jeanne-d’Arc Vollant (Shan dak) est paru aux Éditions David.