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mercredi 28 octobre 2026

CHICOUTIMI, LA CAPITALE DE L’ENTRAIDE

ROBERT MALTAIS intrigue avec le titre de son dernier roman : Chicoutimi, capitale du monde. Je me suis demandé si l’écrivain avait imaginé une catastrophe, un tsunami politique où tous les dirigeants du monde libre venaient se réfugier à Chicoutimi pour organiser la résistance. Je voyais les ambassades sur la rue Racine, les drapeaux de toutes les nations voler au vent, des dizaines de voitures noires et silencieuses sur le boulevard Talbot qui roulaient vers la réserve faunique des Laurentides. Robert Maltais a vite fait de me ramener à la réalité dès les premières lignes de son ouvrage avec les jumeaux Marquis, Marylin et Rosaire, nés à Chicoutimi, dans une famille ordinaire. Dieudonné, le père (Nieu pour les intimes) meurt prématurément et les enfants se retrouvent avec Germaine, leur mère, qui doit se débrouiller seule. Ce qui devait être une vie de misère et de frustrations pour les jumeaux devient une histoire fascinante. Des voisins les prennent en charge. Rosaire est protégé par le fils du médecin arrivé récemment dans la région et rien ne sera plus pareil. Le souffre-douleur qu’il était à l’école découvre un autre monde grâce à la famille de son camarade. Marylin trouve de l’écoute chez le couple qui habite l’appartement en haut du leur. Elle est pour ainsi dire adoptée par Gustave et Viviane Mailloux. Ce sera le début d’une belle aventure qui permettra aux jumeaux de s’affirmer. L’avenir avait de l’espace pour tous à la fin des années 1950, à la veille de ce qui deviendra la Révolution tranquille au Québec. 

 

Robert Maltais s’inspire librement de son enfance à Chicoutimi, ancre son histoire dans un quartier ouvrier qui connaissait alors ses hauts et ses bas, comme dans toutes les agglomérations du Québec qui cherchaient à se faufiler dans la modernité. Bien sûr, il y a encore des relents du passé. On ne sort pas facilement de quelques siècles de gouvernance religieuse où les évêques imposaient leur volonté. Mais, il y a quelque chose de nouveau dans l’air et les jumeaux Marquis peuvent espérer que leur avenir ne soit pas le long parcours de frustrations de leurs parents.

La famille Gagné, celle du médecin, a des idées qui sont un peu détonantes dans le Chicoutimi plutôt conservateur de l’époque. Robert Maltais fait se rencontrer la vie traditionnelle et la modernité dans ce récit fascinant. On le sait, le Québec a muté en quelques années. C’est alors que j’ai pu quitter mon village de La Doré pour des études universitaires à Montréal au lieu de suivre les traces de mon père dans les forêts d’épinettes du parc de Chibougamau. 

 

« Dans l’humble logement des Marquis, Pierre Gagné n’était pas dépaysé. Les stages effectués pendant ses études de médecine lui avaient permis d’affronter une misère citadine bien plus terrible. De plus, le fils Gagné avait passé son enfance à entendre son père et sa mère échanger à table sur des procès allant de l’inceste aux meurtres en série. Des conversations d’égal à égal où Rose-Hélène rappelait souvent à son mari, Raynald, que la compassion et la justice valaient mieux que la condamnation et la vengeance. Pierre admirait ses parents et il voulait suivre la même voie. » (p.27)

 

Le passé et la modernité s’ajustent peu à peu et les fameuses classes sociales perdent de leur importance pour faire place aux individus, à leurs talents et à la possibilité de mettre la main sur leurs rêves. Les plus doués et les plus nantis sont sensibles aux difficultés des plus démunis et parviennent à neutraliser la malédiction héréditaire qui fait souvent que les enfants répètent les gestes des parents, condamnés qu'ils sont à exécuter les tâches les moins valorisantes. 

Dieudonné était concierge à l’hôpital. Disons que c’est un titre de noblesse qu’on lui accole, parce qu’il passait ses journées à « manier la moppe » sur les planchers des couloirs de l’institution hospitalière de Chicoutimi qui accueillait des patients de partout de la région du Saguenay et du Lac-Saint-Jean. C’était le monde du docteur Lapointe qui se fera connaître sous le nom de plume de Marcel Portal. Le père de Louise et de ses sœurs, les comédiennes qui ont enchanté le Québec.

 

MONDE

 

Les jumeaux Marquis mangent trois repas par jour, écoutent la radio pour rêver et font une promenade en auto le samedi, avec les parents, pas trop loin parce que le gaz coûte cher. Ils sont surtout plongés dans des univers troubles. Le voisin Gustave est attiré par les petits garçons et Rosaire s’en méfie instinctivement. En plus, René Gobeil, un professeur à l’école que fréquente Rosaire, fantasme sur les cuisses de ses élèves. Les prédateurs rôdent et convergent vers un lieu isolé de la ville pour se livrer à des jeux interdits. 

Gustave résiste à son penchant, mais les hormones sont plus fortes que tout. Beaucoup de jeunes garçons ont vécu cet état de tension et de danger dans les institutions scolaires de l’époque ou en pratiquant des sports. Leurs témoignages sont malheureusement trop nombreux. Leur vie a été brisée par ces rapaces.

Gustave connaît ainsi des hommes qui mènent une double vie. Celle d’un chef de famille et d’un prédateur sexuel. C’est plus calme du côté des filles et Marylin n’a pas à se méfier des enseignantes ou des femmes du voisinage. 

 

« Viviane se disait que s’il fallait que cette enfant-là se perde, ce serait un vrai gaspillage. Comment faire pour empêcher ça ? Elle commencerait par lui poser des questions. Qu’est-ce qui l’intéressait ? De quoi avait-elle envie ? Qu’est-ce qu’elle voulait faire plus tard ? Est-ce qu’elle lisait ? Qu’est-ce qu’elle regardait à la télévision ? C’était qui son chanteur préféré ? Son actrice ? Il fallait trouver des points communs, des sujets de conversation. Elle passa toute l’heure du dîner à rire et à tout faire pour tirer un sourire à son invitée. Marylin, peu habituée à ce qu’on s’intéresse à elle, ne comprenait pas ce qui se passait ? » (p.43)

 

C’est le début « d’un temps nouveau » pour les jumeaux après la mort subite de leur père. Germaine trouve un emploi de femme de chambre au Parasol situé tout près. Elle y apprend l’autonomie et une certaine forme d’indépendance, même si sa santé est fragile. De leur côté, les petits Marquis s’épanouissent dans « leur famille d’accueil » et découvrent des manières de faire, des plats et surtout de l’empathie et de la confiance. Des adultes les aident et les écoutent, ce dont ils n’ont pas l’habitude. Des hommes et des femmes exemplaires qui font tout pour que ces jeunes trouvent la place qui sera la leur dans les années à venir.

C’est un peu le cheminement de Robert Maltais qui vivra l’aventure d’être comédien et écrivain après son enfance à Chicoutimi. L’éditeur le précise sur la quatrième de couverture.

 

« Et Robert Maltais perd ses parents, comme les jumeaux Marquis. Ça suffit pour virer le monde à l’envers, à l’endroit, à l’envers, à l’endroit… Qui a dit : “C’est pas tout l’monde qui a la chance d’être orphelin” ? »

 

Rosaire apprend à jouer au tennis et à patiner. Il s’initie à l’art et à l’écriture avec Florence, la femme du médecin, une artiste sensible. Il découvre un monde qui deviendra son projet de vie. Il va imaginer des histoires et créer des personnages en s’inspirant de sa famille. Le vicaire Martel lui montre cette direction, un prêtre comme il s’en fait rarement. Il expérimente aussi avec Raynald que le plaisir sexuel peut être bon et bien entre deux garçons. Il vit avec son ami ce qui le gardait loin de Gustave qui a sublimé son penchant pour les jeunes en se faisant délateur. 

Chicoutimi connaît alors une grande purge et plusieurs se retrouveront en prison. René Gobeil, l’enseignant qui lorgnait les petits garçons, mettra fin à sa vie par honte et par sentiment de culpabilité. 

Rosaire sera dramaturge, vivra son amour avec Raynald et Marylin, sa sœur, se découvrira des dons pour le théâtre et le jeu. 

 

« Rosaire n’avait pas côtoyé sa famille, mais son père l’avait fait rire en lui racontant son enfance. Tous cousins-cousines, une consanguinité débilitante à laquelle Rosaire échappait comme par miracle. Et Dieudonné, le rescapé en Studebaker, se valorisait en les dénigrant. Rosaire en ferait un héros, et le Studebaker deviendrait un personnage. Comment convertir les histoires de Gigonville en aventures ? Il l’ignorait, il en parlerait avec Raynald. Son idée, c’était de faire un duo de Dieudonné et de l’auto. Lui, il l’appellerait Ti-Nieu. Et le char, Stud. Il amuserait le monde avec ce qui avait humilié son papa. Est-ce que ça se pouvait ? » (p.178)

 

Marylin sera comédienne comme cette icône dont elle porte le prénom et qui fait courir les foules vers les salles de cinéma.

Chicoutimi, capitale du monde, est un formidable roman d’apprentissage où les protagonistes découvrent le partage, la compréhension et la tolérance. Il est séduisant, ce Chicoutimi ouvert, solidaire devant un monde qui éclate et où il est possible d’être ce que l’on est librement au lieu d’être victime d’une classe sociale et d’un héritage familial de soumission. 

Robert Maltais ancre son histoire dans un milieu que j’explore actuellement depuis mon retour à Chicoutimi, une ville que je pensais connaître, mais qui s’avère un endroit où il fait bon vivre près de la rivière Saguenay qui bat la mesure avec ses marées toujours impressionnantes et les envols de centaines d’outardes depuis un mois. 

L’écrivain nous entraîne dans la capitale de l’empathie, de la résilience et de la solidarité, où chacun se « développe dans toutes ses grosseurs » pour paraphraser Victor-Lévy Beaulieu.

Tout est loin d’être parfait dans la capitale du monde, mais tous travaillent à changer les choses et à faire de la société un lieu pour tous, peu importe leur origine. Ensemble, tout devient possible. C’est vital dans un maintenant de plus en plus axé sur le « je » et les réseaux sociaux qui font oublier l’environnement et les humains pour nous éclabousser de propos hargneux et sordides. 

Nous avons besoin d’un tel ouvrage dans une époque où l’on condamne les gens sans procès et où la haine s’épanouit en toute impunité dans le monde virtuel. Chicoutimi, capitale du monde, est nécessaire et l’écrivain s'attarde aux hommes et aux femmes qui croient que l’avenir appartient aux jeunes. J’aurais fait encore un bon bout de chemin avec Rosaire et Marylin, mais peut-être que Robert Maltais nous réserve ce plaisir pour plus tard, dans un prochain roman où les jumeaux Marquis conquièrent le Québec et font leur place dans le monde du théâtre et des arts ! 

 

MALTAIS ROBERT : Chicoutimi, capitale du monde, Éditions Druide, Montréal, 2026, 272 pages, 27,95 $.

https://www.editionsdruide.com/livres/chicoutimi-capitale-du-monde