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vendredi 20 mars 2026

FAUT RELIRE « LE CAUCHEMAR AMÉRICAIN »

PARTOUT, sur les réseaux sociaux ou dans les informations télévisuelles, il est question de Donald Trump, de ses décrets, de ses avancées et de ses reculs, ou encore des propos injurieux envers ses opposants. Il affirme sans gêne sa volonté de gérer la planète comme il le souhaite avec son groupe de fidèles, mettant en péril les sociétés qui maintiennent difficilement la démocratie et le respect des droits de la personne. Les édits qu’il signe avec une rapidité qui ferait l’envie de Lucky Luke lui permettent de perturber l’ordre économique mondial et de briser des ententes avec les pays alliés. Ses interventions intempestives sèment le chaos et font craindre le pire. Il ose couler des bateaux de passeurs de drogues en mer (rien ne prouve que c’étaient bien des narcotrafiquants), provoquer un coup d’État au Vénézuéla en kidnappant le président Maduro et en éliminant sa garde rapprochée. Le tout va se terminer par une parodie de justice à New York. Et que penser de ses intentions d’annexer le Groenland et le Canada? Et maintenant, l’attaque intempestive de l’Iran fait vaciller l’économie mondiale, laissant engendrer encore plus de misère et d’angoisse. Un pilonnage massif de ce pays et des navires torpillés quand ce n’est pas les réservoirs de pétrole qui flambent. Que dire des GES et de la pollution effroyable provoquée par les bombes et les missiles? La guerre en Iran coûterait jusqu’à deux milliards de dollars par jour aux Américains… Pendant ce temps, des gens errent dans les rues et arrivent difficilement à manger. 


Danielle, ma compagne, a eu l’idée de rouvrir le livre de Robert Dôle : «Le cauchemar américain. » Pour retrouver les propos que notre ami écrivait alors sur son lieu d’origine. Pendant sa lecture, elle ne cessait de me répéter que c’était percutant et plus actuel que jamais. Je ne refuse jamais rien à ma partenaire de vie. J’ai plongé dans cette réflexion quand elle en eut fini avec le «cauchemar». Pour être franc, je ne me souvenais guère de mon premier contact. L’essai de Robert a été lancé en 1993, soit il y a trente ans. J’étais jeune, journaliste actif et occupé par de multiples projets alors. Le président Bill Clinton venait tout juste de succéder à Georges W. Bush.

Robert (je vais utiliser son prénom, puisque c’est un ami) est d’une famille puritaine et croyante. Son père était chroniqueur au «Washington Post» et il a grandi dans la capitale américaine avant de faire des études supérieures à Harvard, la première université américaine fondée en 1636, peut-être l’institution la plus reconnue dans le monde. Il a terminé sa scolarité à 22 ans et s’est retrouvé devant un choix déchirant. Il s’opposait à la guerre du Vietnam (une intervention militaire qui a duré de 1950 à 1973 et où 58200 soldats américains sont morts), refusait de servir sous les armes et a dû opter pour l’exil. Plusieurs jeunes Américains ont décidé de venir au Canada alors. Je signale David Homel, écrivain qui s’est installé à Montréal pendant cette période et a fait du Québec son pays. 

 

EUROPE

 

Robert choisit plutôt l’Europe comme bien des Américains avant lui. Je pense à Ernest Hemingway, Henry Miller, Ezra Pound, Anaïs Nïn, Scott Fitzgerald, Gertrude Stein, James Baldwin et, plus récemment, Paul Auster. C’était une tradition pour les fils et filles de bonne famille américaine de faire un séjour en Europe avant de s’aventurer dans la vie. 

Robert s’arrêtera d’abord en Irlande avant d’occuper un poste à l’université de Metz, en France, de Bonn en Allemagne et de Lodz en Pologne. Il finira par s’installer à Chicoutimi, au Québec, en 1977, pour enseigner l’anglais à l’université. Il en fera sa ville et son pays, allant jusqu’à militer pour l’indépendance du Québec. 

 

«Quand j’ai quitté mon pays malheureux, j’étais un jeune homme en colère contre une société qui me semblait être l’empire du mal. Je ne fuyais pas que la guerre, le racisme, le matérialisme et la violence. Je fuyais également les Américains eux-mêmes, leur mentalité, leur culture, leur comportement, leurs complexes, leur vulgarité, leur idiome.» (p.17)

 

Dans son essai, Robert prend du recul face à la société américaine qui le heurtait et qui l’a marqué de bien de façons. Il faut du temps et de l’espace pour arriver à saisir ce qui vous a blessé au plus profond de votre âme et de votre pensée pendant votre cheminement vers la vie adulte. Nous sommes tous d’un lieu, d’une communauté et d’une époque. L’exil permet d’échapper au «formatage de son milieu», de voir et de comprendre le bagage qui nous est donné pour faire notre bout de chemin dans la vie. Pour ma part, j’ai dû quitter mon village et m’établir à Montréal en 1965, autant dire sur un autre continent. Une aventure qui a duré jusqu’en 1972. Ce n’est pas comme partir dans un pays inconnu, de devoir apprendre une nouvelle langue, mais ce fut une mutation dans mon cas, moindre que le virage qui changera le parcours de Robert cependant.

 

 AVENTURE

 

Robert s’y lancera à fond, ébranlant son être et confrontant son éducation puritaine en Allemagne, en Pologne et plusieurs pays européens. (Il parle couramment sept langues.) Un véritable déracinement dans sa tête et sa pensée, une manière de muter, de tendre vers l’universel et la croyance des philosophes qui ont troublé leur époque, malgré leurs divergences. Cela a permis à notre ami de voir autrement et surtout d’appréhender les sentences et les diktats qui ont secoué son enfance. Par son exil, il a su découvrir la nature des Américains, leurs façons d’agir sur l’environnement, la vie en société, leur rapport à l’argent, le mal et le bien. Surtout de comprendre les limites de la pensée ancrée profondément chez les puritains, la certitude qui guidait son entourage, soit celle d’être le peuple élu. Une proximité qui leur permet d’accumuler toutes les richesses. C’est pourquoi aussi ils réagissent comme des zélotes et sont toujours prêts à intervenir partout pour imposer leurs dogmes avec une brutalité et une force terrifiante. 

Robert rappelle leurs incursions dans plusieurs pays du monde (Vietnam, Irak, Afghanistan, Haïti et maintenant l’Iran). Ils sont les seuls à avoir largué des bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki. Sans compter leur présence dans les sociétés de l’Amérique du Sud et le soutien indéfectible à Israël qui régente le Proche-Orient. 

 

«Les puritains du XVIIe siècle pensaient et disaient qu’ils étaient le peuple élu de Dieu, la nation sur laquelle Il répandait sa grâce divine et qu’Il avait choisie pour servir de modèle à tous les autres pays du monde. Ce peuple remplaçait Israël dans le rôle que lui reconnaît l’Ancien Testament. Encore aujourd’hui, cette fois persiste avec toute sa force originale dans l’esprit des Américains. Boston sera la Nouvelle Jérusalem.» (p.45)

 

Des propos qui reviennent en écho dans les prêches de Donald. Lorsqu’il a survécu à un attentat de justesse, blessé à une oreille, il a répété que Dieu l’avait sauvé et qu’il était son favori. De là à proclamer qu’il était le nouveau Messie, il n’y avait qu’un pas. 

Nous avons appris récemment que des membres de la religion évangélique et baptiste se réunissent dans le Bureau ovale pour des séances de prières, soutenant et encourageant leur président dans ses actions. 

 

AGISSEMENTS

 

Robert décrit comment cette pensée dicte les gestes de ses concitoyens et surtout comment elle provoque des remous inquiétants aux États-Unis et partout où ils s’imposent. Une société marquée par un individualisme exacerbé qui refuse l’intervention de l’État dans l’éducation et la santé, confiant tout ce qui est possible à l’entreprise privée. Ça peut expliquer leur violence, le nombre d’homicides, les meurtres et les massacres collectifs qui se multiplient aux États-Unis sans que des mesures concrètes soient prises pour contrôler les armes à feu. 

Tout repose sur le «moi», la quête acharnée de la richesse et du pouvoir, l’exploitation des ressources de la Terre à leur profit. Instrument de Dieu, ils doivent intervenir partout pour imposer sa volonté et celle de ses élus. Tour ça débouche sur des catastrophes climatiques, la pollution qui étouffe, des guerres permanentes pour s’approprier les trésors naturels planétaires. Que dire du non-respect des mesures prises pour réduire les gaz à effet de serre, le refus de croire aux études des spécialistes de l’environnement; la non-collaboration avec les Nations unies et à l’OTAN que Donald remet en question. Ce qui importe, ce sont ses convictions, son regard et son idéologie égoïste et individuelle.

 

«Les talk-shows de la télévision américaine aussi bien que les groupes de soutien voués à toutes sortes de malheurs dérivent de la tradition de la confession publique qui remonte au XVIIe siècle. Les puritains n’avaient pas cette possibilité qu’ont les catholiques de se confesser en privé à un prêtre-confesseur. La seule manière de se soulager d’une mauvaise conscience était donc la confession publique.» (p.83)

 

On peut y voir aussi l’origine et la popularité des réseaux sociaux, comme Facebook ou Tik Tok. Dans ces moyens de communication, le «je» prend toute la place. L’intimité devient commune et nous suivons les hauts et les bas de la vie conjugale des «amis» ou encore leurs obsessions quand ils se prennent pour un élu et qu’ils dictent leur vérité d’influenceur à des milliers de disciples.

 

LITTÉRATURE

 

Robert s’attarde dans «Le cauchemar américain» à certains écrivains, à l’importance de la pensée puritaine qui marque leurs œuvresÀ commencer par Emerson, qui prône un individualisme inquiétant et dangereux. Henry David Thoreau, qui privilégie le retour à la nature en s’installant dans une cabane à Walden avec juste le nécessaire. Il se fera aussi objecteur de conscience en refusant de payer des impôts à un gouvernement qui faisait la guerre au Mexique. (Il inspirera Gandhi et sa lutte.)  

Des propos qui influenceront le mouvement hippie et qui marquera sans doute Jack Kérouac, qui cherche une manière de s’ancrer dans la solitude quand il était incapable de vivre dans les bois comme l’a fait Thoreau. Il suffit de parcourir «Big Sur» et «Les anges vagabonds» de Kérouac pour comprendre qu’il était loin de son rêve d’ermite. 

Fort intéressant également l’analyse que Robert fait des ouvrages de Joyce Carol Oates. Les croyances puritaines possèdent les personnages. Il aurait pu aussi se tourner vers William Faulkner ou Erskine CaldweIl pour y constater la même corrosion. Il s’attarde à des philosophes comme Herbert Marcuse, qui démontre bien les conséquences de la pensée qui fait de l’humain une machine et un consommateur. Dans leur folie et leur obsession d’accumuler des richesses, les citoyens deviennent des objets. Cet essai a été marquant pour moi et sa découverte en 1970 aura influencé mon cheminement et été la source de décisions importantes. Je suis rentré dans mon village et ma région après la lecture de cet ouvrage.

«Le cauchemar américain» est particulièrement pertinent après trente ans et donne un éclairage percutant sur la société américaine de maintenant. Comme si Robert avait prévu l’ascension de Donald Trump et tout ce qui fait trembler la planète. Après cette lecture, nous comprenons mieux les propos et les décisions de Donald et de son groupe MAGA. 

L’idéologie puritaine triomphe dans toute sa puissance, sa cruauté, sa barbarie, son matérialisme et son individualisme égoïste aux États-Unis. Une pensée religieuse qui mène aux pires aberrations et à des interventions brutales partout dans le monde en laissant pleuvoir des bombes et des missiles sur les populations.

L’histoire des États-Unis est marquée par une violence terrible et le génocide des Autochtones. La Conquête de l’Ouest et sa sauvagerie, le massacre des peuples premiers et souvent passés par les armes en sont un bel exemple. Les chasses aux sorcières avec l’épisode de Salem ou encore la traque des communistes dans les années cinquante avec le maccarthysme viennent de cette conviction. 

Malheureusement, on ne retrouve plus l’essai de mon ami Robert en librairie. Il me semble que VLB Éditeur aurait tout avantage à remettre cet essai en circulation en apportant les mises à jour qui conviennent. À noter que l'ouvrage est toujours disponible, il. suffit de le demander à votre libraire. Un essai éclairant, bien rédigé et qui explique les sources de la plus grande menace qui existe actuellement sur la planète Terre. Le danger réside du côté de nos voisins du Sud et il siège à Washington.

 

DÔLE ROBERT : «Le cauchemar américain», VLB Éditeur, Montréal, 1996, 144 pages.

lundi 16 mars 2026

UN FABULEUX VOYAGE AU PAYS D’AVANT

 «SOUVENIRS d’avant la naissance», de Jean-François Beauchemin étonne. «Qu’est-ce que c’est que ce livre», que je me suis demandé devant le premier texte? Peut-être une poésie, de la prose aussi, une façon de se faufiler dans un monde imaginaire. Comme si l’écrivain voulait oublier toutes les formes narratives pour trouver la voix des commencements et jongler dans des images qui vont et viennent, les unes dans les autres. Bien sûr, nous cherchons des indices en nous penchant sur un roman, un essai, un carnet ou encore un récit. Nous aimons les balises, comme quand on se retrouve dans un pays étranger et qu’il faut se familiariser avec une nouvelle ville. L’impression que Beauchemin a souhaité trouer l’horizon pour nous entraîner dans le lieu de tous les possibles. J’ai lu «Près d’un village sans téléphone», lentement pour me rassurer, me sentir à l’aise, avant de m’abandonner au texte. C’est beau, un enchantement souvent, un vent qui rappelle la douceur après un hiver trop insistant. Des images comme des petites icônes, le bonheur que je ressens devant l’envol d’une centaine d’outardes à l’automne.

 

Comme si on courait un risque en s’aventurant dans ces courts textes où les mots prennent un sens inusité. L’écrivain arrive à les faire vibrer d’une façon unique. Nous voilà dans une musique qui effleure l’âme et l’esprit, qui nous emporte dans une félicité étrange et difficile à saisir. Un moment où l’être trouve toutes ses dimensions passées, présentes et futures.

Jean-François Beauchemin plonge dans le lieu de tous les imaginaires, celui d’avant la naissance où l’être est encore en devenir. Le temps s’effiloche. Et nous voici errant dans les pénombres, plus légers que l’air, dans un espace où tout est tout. J’ai pensé alors au début de la Genèse. «Or la terre était vague et vide, les ténèbres couvraient l’abîme, l’esprit de Dieu planait sur les eaux.» La conscience va comme un nuage dans un état idyllique et de parfaite reconnaissance où nous flottons peut-être dans une bulle nommée mère.

 

«Je ne voudrais pas laisser croire que ce petit livre qui ressemble tant à un rêve éveillé est fiable, qu’on peut se reposer sur lui pour mieux prendre la mesure du Monde et de la Vie. Mais l’absolue sincérité d’esprit qui permet le songe m’a évité de me perdre dans les détails dont le réel est trop souvent encombré.» (p.9)

 

Un espace où la conscience sent la matière, pareil à un parfum qu’emporte la brise, la voix des fleurs et des oiseaux qui chantent leur existence. Le doux, le chaud, les frottements de l’air et la caresse de l’eau, le jour et la nuit qui se confient des manières d’être. Un univers de marée montante et descendante, un soleil qui se défait de toutes ses pelures dans le couchant. 

 

«Ce n’était pas la vie et je suis sûr pourtant

   que ça n’était pas la mort

   mais à la façon dont la lune parfois restait dans les arbres à rêver de nombres 

   infinis ou à se brosser la barbe

   peut-être était-ce la poésie qui passait par ce monde-là

   cherchant un passage ou une porte pour entrer

   dans les salles plâtrées et bien propres du temps» (p.17)

 

Nous voilà dans une nature où tout est possible. C’est l’élan d’avant le réel où tout est dans tout comme dans la Genèse, avant que Dieu ne décide de faire le grand-ménage. L’esprit papillonne, avalé par un glissement du jour ou un parfum qui donne des frissons à un champ. Tout existe dans cette aire sans fin ni commencement où les frontières de l’objet et du corps se confondent. La conscience butine ce monde sonore et odorant, flirte avec son état à venir. Une exploration dans un espace où la mort n’a pas encore d’emprise et attend que la course du temps s’élance. 

 

«La lumière avait beau faire c’était toujours

   comme un soleil d’été

   qui traîne mollement sa main jaune dans la rivière

   dans les champs le vent léger agitait de gauche à droite

   la crinière d’un cheval

   à quatre heures derrière la petite étable où Jésus

   replâtrait les murs

   j’allais rejoindre le gros bœuf près duquel Joseph Marie

   et lui s’étaient réchauffés» (p.29)

 

BIBLIQUE


Joseph et Marie, les parents du Messie qui devait changer le monde, racheter «la faute originelle», comme si quelqu’un avait bradé notre être au mal, à un Donald maléfique surgissent ici et là. Et Jésus travaille à combler les fissures de la planète qui ne cessent de se multiplier, devenant un Sisyphe entêté. Nous voilà dans le tout, dans un temps qui ne connaît pas les murs. Le jour se fond dans les jupons de la nuit, la forêt frémit dans ses branches et ses feuilles. Nous planons dans le rêve qui baigne les lieux d’avant les frontières de la naissance. 

 

«j’aimais marcher ainsi dans cette nuit d’avant la vie

   une étoile dans la main rafistolant les lignes

   d’un destin qui ne fait pas exprès d’être triste

   je me méfiais de cette grande forme encore indécise

   de mon âme

   engoncée dans sa soutane grise de bonne sœur

   j’aimais ces jours aux paupières à peine refermées

   ces nuits avec leurs armoires de style néoclassique

   pleines de compotiers à motifs et de pays maraîchers» (p.45)

 

Un temps rêvé, un instant d’éternité où le monde est si «neuf qu’il n’y a pas encore de mots pour nommer les choses», comme l’écrit si bellement Gabriel Garcia-Marquez dans «Cent ans de solitude». Une chance nous est donnée par Beauchemin de flotter dans l’espace avant que l’être ne se recroqueville dans un corps. 

 

AVANT LA VIE

 

L’impression souvent de dériver au cœur des galaxies. Tout le vivant en soi et hors de sa conscience d’être là. 

 

«Un soir tandis que je rebaissais la tête

   et refermais mon cahier

   un héron est monté dans ma chambre

   par le petit escalier

   gravissant de ses longues pattes les marches

   comme le silence monte dans l’éternité

   Ce ciel m’a-t-il confié sans autre préambule

   est le même que celui qui t’attend après que tu seras né

   tu n’y trouveras rien en somme

   qu’une mystérieuse beauté» (p.130)

 

Et arrive la plongée dans un corps tout neuf qui doit se soumettre au temps. Alors, toutes les formes de vie trouvent un espace. L’errance dans le pays de tous les rêves prend fin. L’être se plie au mouvement et à l’usure, et c’est la patiente dérive d’un continent et peut-être aussi la nostalgie. 

 

«à l’époque où les feuilles remuaient sur les saisons

   que l’engrenage du soleil déplaçait de deux degrés

   l’horizon

   je dormais dans la literie fraîche des gazons

   mais l’épaule argentée des gelées de décembre

   mais l’épaisse forêt du grenier qui me force à descendre

   poussent à présent de tout leur poids sur les jours

   oh les pommiers préparant dans l’été l’aventure des fruits

   les toitures du soir arc-boutées sous les astres

   dernier-né d’une famille de passants

   je retourne en arrière

   je traverse les rues d’une enfance solitaire

   sur laquelle le ciel pose

   ses deux grandes mains feuillues» (p.188)

 

Jean-François Beauchemin ouvre la petite porte qui permet de nous faufiler dans le monde de la fable et du conte. «Que de beauté!» m’a soufflé Victor-Lévy Beaulieu dans sa dernière missive avant de partir du côté des ombres et de tous les personnages qu’il a fréquentés dans sa longue course de manieur de mots, chevauchant la phrase sans fin que fut son œuvre gigantesque. Que de beauté et d’âme dans «Souvenirs d’avant la naissance» de Jean-François Beauchemin. Le pays de toutes les merveilles nous est redonné par le poète qui ne connaît pas les bordures des horizons. Une rêverie fabuleuse qui nous entraîne dans la magie de l’enfance et de l’être dans sa plénitude. 

 

BEAUCHEMIN JEAN-FRANÇOIS : «Souvenirs d’avant la naissance», Éditions Mémoire d’encrier, Montréal, 2025, 206 pages, 21,95 $.                                                                                                                                                                                                                          https://memoiredencrier.com/catalogue/souvenirs-davant-la-naissance/