PASCAL ASSATHIANY est un nom connu dans le monde de la littérature québécoise. L’homme a effectué un parcours singulier et Yanick Villedieu a choisi de le raconter dans « Pascal Assathiany, une vie de livres ». Le grand-père de Pascal, Sossipatré Assathiany, était un politicien géorgien qui a dû fuir son pays pour se réfugier en Suisse. Son père, Roland, a fait carrière à Paris où est né Pascal. Sa mère, une Bretonne nommée Thérèse Bolo militait dans les groupes sociaux. Le jeune Pascal aura été un étudiant plus ou moins attentif, un lecteur fasciné surtout par l’ailleurs et les voyages. Il aboutira au Québec en 1967 et travaillera au Pavillon de la France pendant l’exposition universelle. Il rentre dans son pays à la fin de la fête pour repartir explorer le monde. Il était alors possible d’aller un peu partout sans danger, ce qui n’est plus le cas. Les pays étaient beaucoup plus ouverts et accueillants dans les années 60 que maintenant. Il revient au Québec en 1968 et trouve un emploi comme manutentionnaire à la librairie Leméac située sur la rue Laurier. Fait amusant, ce sera la première librairie que je fréquenterai assidûment en arrivant à Montréal. Chose certaine, je me sentais alors plus étranger que ce jeune Français avide de tout voir du grand Montréal.
Pascal Assathiany ne travaille pas chez Leméac par goût. Il voulait seulement gagner des sous pour repartir explorer le monde. Ce sera son premier contact avec l’univers du livre. Tout s’enchaînera par la suite. Il deviendra libraire à la Place Ville-Marie, un endroit qui attire des lecteurs et des gens importants du milieu littéraire montréalais.
« “C’était une librairie d’intellectuels. Dans une certaine mesure, elle prenait le relais de la fameuse Librairie Tranquille, alors en perte de vitesse”, se souvient-il. Fondée en 1948 par le jeune Henri Tranquille, qui “s’oppose ouvertement à la censure du clergé catholique”, cette librairie va être “à l’avant-garde de la production littéraire et artistique”, note le Centre d’histoire de Montréal dans un article publié dans Le journal de Montréal en 2020. C’est par exemple à cette enseigne qu’on se procure le manifeste du Refus global. C’est aussi à la Librairie Tranquille que les artistes et les écrivains se retrouvent dans les années 1950 et au début des années 1960. » (p.53)
Pascal Assathiany y croisera des écrivains qui deviendront des incontournables. Louis-Philippe Hébert, Michel Tremblay, André Brassard, Michel Beaulieu, Louis Geoffrey, Jean-Marie Poupart, Victor-Lévy Beaulieu, André Major, Claire Martin et Yvette Naubert.
Il ne quittera plus le monde du livre, s’intéressant d’abord à la diffusion et à l’édition par la suite qui prendra toute la place. Il rencontre Sylvie Tard et c’est l’amour. Les deux partagent une passion pour les voyages et les découvertes. Ça semble le but du couple, partir pout voir tous les pays.
« Le sommaire du premier carnet de voyage permet de suivre les pérégrinations du couple. Il se lit comme suit : Belgique, Allemagne, Suisse, Italie, Yougoslavie, Grèce, Turquie, Iran, Afghanistan, mais… pas le Pakistan. En cette fin de 1971, il est en effet impossible d’entrer au Pakistan et encore plus d’entrer en Inde : la troisième guerre indo-pakistanaise vient d’éclater, guerre qui mènera à l’indépendance du Pakistan oriental, qui sera désormais connu sous le nom de Bangladesh. » (p.65)
Sylvie rentre au Québec et Pascal continue son périple en Amérique du Sud, séjourne au Chili pendant que Salvador Allende entreprend de transformer le pays. Il est fasciné par les réformes, enthousiasmé par tout ce qui s’y passe, découvre la musique et les chants révolutionnaires qu’il diffusera à son retour au Québec.
Le voyageur aime particulièrement les publications des Éditions du Seuil. Il lit Roland Barthes, Edgar Morin, Günter Grass, Gabriel Garcia Marquez, Anne Hébert et Jacques Godbout.
DIMEDIA
Il fondera Dimedia, qui diffusera les publications du Seuil d’abord et plusieurs autres maisons. Un nombre important d’éditeurs québécois y trouveront un lieu et une manière de rendre accessibles leurs nouveautés. Ce sera le début de la grande aventure. Pascal Assathiany fait son entrée au Boréal qui a fait sa marque en vulgarisant l’histoire de la Nouvelle France.
Une entreprise que dirige Denis Vaugeois.
La petite maison se modernise et devient un éditeur qui s’imposera dans différents genres littéraires. Pascal sillonne le Québec pour diffuser ses livres, prendre contact avec les libraires et les journalistes de toutes les régions. C’est là que je l’ai croisé pour la première fois. Il est débarqué au journal Le Quotidien avec une boîte de livres. Une rencontre fort sympathique et surtout de bien belles heures pour le lecteur que j’étais.
Comme journaliste, j’ai commencé alors à faire des chroniques et des critiques sur les livres français. Rapidement, cependant, je me suis tourné vers les écrivains du Québec. Après tout, Le Quotidien se nourrissait des événements et des préoccupations qui touchaient les gens de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Pourquoi ce serait différent en culture et en littérature ? C’est là que j’ai fait place aux écrivains de la région et du Québec. Des jeunes qui voulaient faire leur marque. Je pense à Alain Gagnon, Gil Bluteau, Gilbert Langevin, Paul-Marie Lapointe et bien d’autres.
FRANCE
Pascal Assathiany fera un retour en France pour œuvrer au Seuil, comme directeur commercial. Un séjour de deux ans où il aura du mal à s’adapter à la manière française, étant devenu américain dans ses façons de voir et d’agir. Il y apprendra cependant le métier d’éditeur et reviendra au Québec pour s’y installer définitivement.
« Au début de la décennie 1980, les Éditions du Boréal Express vivent donc une transformation en profondeur — une mutation — sous l’impulsion du duo Del Busso — Assathiany. » (p.109)
La publication de « La détresse et l’enchantement » de Gabrielle Roy marquera un tournant dans la vie de ce jeune homme plein d’idées. Un succès de librairie et un bijou d’édition. L’entreprise prend son élan, et Pascal Assathiany en deviendra rapidement le directeur général. Il en fera la maison d’édition la plus importante de l’époque, travaillera à diversifier ses ouvrages et surtout à accompagner ses écrivains et à les diffuser. Cela ne l’empêchera pas de tisser des liens avec des éditeurs canadiens-anglais et de publier des traductions.
« Fort occupé comme nouveau directeur du Boréal, Pascal Assathiany ne néglige pas pour autant ses responsabilités de représentant des Éditions du Seuil. Il s’active — s’hyperactive serait un mot plus juste — comme il sait et saura toujours le faire. On le voit (entre autres voyages d’affaires) aux salons du livre de Paris et de Bologne. À Washington, à Las Vegas, à New York et à Los Angeles pour les congrès de l’American Booksellers Association. À Francfort pour la mondialement connue et tout aussi mondialement courue foire du livre. À Lyon pour les Entretiens Jacques-Cartier. À New York, encore, avec l’un des grands agents littéraires américains, Georges Borchardt, représentant aux États-Unis de plusieurs éditeurs français, dont le Seuil. » (p.128)
On l’aura compris, suivre le parcours de Pascal Assathiany, c’est vivre l’évolution de l’édition au Québec depuis les années 60. Le développement et la diversification de notre littérature avec ses écrivains et écrivaines reconnus, ses réussites ici comme à l’international. Et cela autant dans les domaines de la fiction, l’histoire, le récit et l’essai.
Gérard Bouchard y publiera des ouvrages importants et des romans qui en étonneront plusieurs, dont « Mistouk », qui connaîtra un beau succès. Son dernier titre, « Terre des humbles », marquera une forme d’apothéose pour l’historien et sociologue.
L’entreprise de sa vie.
Des biographies aussi qui seront des modèles : Gabrielle Roy, Anne Hébert et Gaston Miron, de grandes figures de notre littérature.
Une vie bien remplie pour le jeune Français qui mènera des revendications auprès des instances gouvernementales pour défendre et protéger le livre, la littérature et sa place dans les milieux scolaires au Québec. Il sera de tous les combats, un artisan incontournable de la présence du Québec au Salon du livre de Paris en 1999, un moment unique pour les écrivains et écrivaines d’ici.
« Le contrat à durée littéraire, estime Pascal Assathiany, c’est encore la meilleure façon d’assurer non seulement la stabilité des maisons d’édition, mais aussi la pérennité des œuvres. C’est une entente qui est donc bonne pour les deux parties, dans la mesure évidemment où l’éditeur fait bien son travail. Autrement dit, assume ce qui constitue la quatrième partie de son rôle, celle de garantir l’exploitation du livre et de son existence dans le temps. » (p.308)
Il priorisait le « long terme », restant fidèle à ses auteurs, ce qui ne se fait plus guère de nos jours. Il développera une véritable institution en publiant des noms importants. Je signale Monique Proulx, Serge Bouchard, Dany Laferrière, Gilles Vigneault et Gilles Archambault.
Yannick Villedieu dresse un portrait fort sympathique de l’homme, de l’éditeur et de sa personnalité attachante. Il aura marqué le Québec et la littérature d’ici en faisant connaître des dizaines d’écrivains partout dans le monde. Une biographie passionnante pour ceux et celles qui s’intéressent aux livres et aux écrivains. Toute simple et facile à lire. Un bel ouvrage, quoi.
VILLEDIEU YANICK : « Pascal Assathiany, une vie de livres », Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 372 pages, 34,95 $.
https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/pascal-assathiany-une-vie-livres-4189.html