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mercredi 31 décembre 2025

LA FOLLE VIE D’UN GRAND PETIT VILLAGE

JE SUIS fébrile devant un nouveau roman, surtout si c’est le premier opus d’un écrivain ou d’une écrivaine. J’aime m’aventurer dans un milieu de vie que je ne connais pas et qui ne demande qu’à être exploré. Quel plaisir de plonger dans un langage particulier, une musique qui colle à l’imaginaire! Cette fois, je me suis risqué dans «Épinette» d’Isabelle Lapointe, un tout premier ouvrage de cette auteure. J’ai longtemps regardé la maison délabrée de la page couverture, m’attendant au pire. Et, après un grand respir, je me suis lancé sur l’incipit comme si c’était une corde tendue entre mon univers et le sien. «Le monde est né quand j’avais sept ans». Magnifique! J’étais accroché, prêt pour ce roman familial, un genre qui revient à la mode depuis quelques années. Des histoires que l’on trouve dans des lieux isolés et qui nous plongent dans une humanité qui lutte pour garder la tête hors de l’eau. Me voilà sur la Côte-Nord, dans le village de Sault-aux-Oiseaux où tous les résidents ont un lien de parenté. Un ami oublié habite juste là, au bout de la rue, c’est-à-dire au bout du monde, tout près d’un neveu ou d’une nièce. Isabelle, à peine rescapée de son enfance, raconte les hauts et les bas de sa famille. Son père, toujours amoureux fou de sa mère, la belle Diane. Les deux reviennent dans le lieu où Bernard est né et où toute sa parentèle résiste au temps et aux changements. Il rejoint des cousins, des cousines, des neveux, sans compter une grand-mère qui a l’œil sur tout le territoire. Rita surveille tout comme un hibou farouche qui ne demande qu’à se mêler de ce qui ne la regarde pas.

 

«Épinette» n’est pas une histoire, mais des dizaines d’histoires qui tissent la vie du village de «Sault-aux-Oiseaux». Les amours, le travail, le chômage, la fête, les malheurs de l’un et l’autre pigmentés de certaines tragédies. Des gens qui trouvent la liberté dans les pires excès, n’arrivant pas souvent à trouver un équilibre. Les parents tentent d’être des parents quand ils n’arrivent pas, la plupart du temps, à être simplement des adultes. Diane et Bernard ne lâchent pas Isabelle et elle a des horaires à respecter pour l’empêcher les faux pas et les gaffes qu’elle pourrait regretter. Ce n’est pas la norme dans toutes les maisons où certains parents ont du mal à être responsables d’eux-mêmes. La modernité les rejoint cependant : un homme doit s’occuper de sa fillette parce que sa blonde est partie voir si le ciel est plus bleu dans la petite ville voisine. Et il y a des familles où l’un des parents est éjectable selon les circonstances ou les humeurs du couple. Les enfants doivent s’habituer à un autre visage qui s’installe dans leur maison, un nouveau père ou une mère toute neuve. Au fond, ce n’est pas vraiment un changement. Ce sont toujours les mêmes qui se glissent dans le lit familial pour un temps limité. Des ivrognes qui survivent de «jobines». Plusieurs ont une bière greffée à la main et sont capables de tout dans leurs délires éthyliques. 

 

«La routine de Luc suivait celle de son ami même si les rencontres avaient cessé avec les années. Luc était resté dans le même espace-temps. Bernard, lui, avait été enfant, adolescent, adolescent qui taponne des adolescentes, adolescent fâché qui câlisse l’école là pour aller travailler à l’hôpital. Ce n’était plus un modèle. Pour personne. C’était un gars ordinaire. Avec un travail ordinaire, un petit salaire pis un vieux char. Ça faisait bien son affaire. Luc restait Luc. Bernard était passé à autre chose.» (p.24)

 

Isabelle Lapointe n’a pas cherché trop loin pour dénicher ses histoires et ses personnages. Elle a juste pris le temps de regarder autour d’elle et de fouiller dans son enfance pour trouver des femmes et des hommes fascinants, se laisser porter par la langue qu’elle a entendue depuis qu’elle s’est accrochée à son premier biberon. Une parole vigoureuse comme une belette et riche de toutes les inventions, un tantinet mal embouchée et qui peut sentir le fond de tonne ou les vêtements que l’on ne trempe pas trop régulièrement dans l’eau savonneuse. Une langue modulée par les circonstances et les tâches qui reviennent ou disparaissent avec les saisons. Un vocabulaire dru, pareil à une colline couverte d’épinettes noires, celles qu’aimait tellement Serge Bouchard. Un langage qui était très mal vu dans un roman quand j’ai commencé à publier.

 

«Et surtout : ils pétaient des yeules et ils sacraient aux deux mots. Leur famille correspondait à la famille type que je retrouvais tout autour de ma maison : leurs parents se chicanaient souvent, se séparaient, se réconciliaient et se foutaient parfois des claques “su’a yeule”; leurs pères travaillaient une fois de temps en temps et, l’autre fois de temps en temps, ils étaient sur le chômage et le faisaient savoir à tous leurs “câlisses de voisins”; leurs mères braillaient les soirs de pleine lune en écoutant de la musique country. Et ils laissaient leurs enfants, Jackie, Jackie et Jacky, se coucher à l’heure qu’ils voulaient. On avait neuf ans. On était en quatrième année. Dans la classe à Jacqueline, Jacqueline la pas fine qui mange des bines.» (p.96)

 

Bernard et Diane aménagent deux logements dans leur sous-sol pour arrondir leur fin de mois et payer la nouvelle demeure. Rapidement, ils trouvent des locataires qui deviennent des membres de la famille presque. Sylvain, un taiseux qui fait son affaire discrètement et travaille comme garde-feu en été, se transformant en héros qui peut tenir tête aux flammes de l’enfer. La saison de la neige et de la poudrerie, il la consacre à la bouteille. Avec Fabienne, qui arbore sa jupette tel un drapeau et qui ne dit jamais non à une partie de jambes en l’air. Isabelle en tirera de belles leçons.

 

«Celle que ma mère appelait Fabienne a accepté sur-le-champ. La tabagie, c’était gagnant. La nouvelle locataire aux grands yeux verts papillonnants allait nous rejoindre dans quelques semaines. J’avais le cœur enflammé à l’idée de côtoyer la cousine à ma mère. Une tornade sur deux pattes. La tristesse que je ressentais à l’imminence du départ de Dédé et de Jackie était remplacée par une sorte de fébrilité. J’étais étourdie par la présence de cette femme qui transportait le vent, les tempêtes et les feux d’artifice dans ses cheveux. Elle avait l’air de ces madames qu’on voit à la TV et qu’on admire sans en comprendre la raison.» (p.122)

 

Un tableau singulier et attachant. Des paumés, des perdus et des égarés dans le temps et l’enfance. Ils font penser aux belles toiles grouillantes de Jérôme Bosch, qui fascinent tant Sergio Kokis. Des soûlons, des fêtards, des travaillants, des pelleteux de nuages, des hommes à tout faire, des adolescentes qui rêvent de se «faire péter la cerise» au plus sacrant pour vivre leur vie de femme et peut-être le grand amour. Tout est possible. Il m’a semblé que je les ai tous connus, ces gens dans mon enfance, dans mon village que je croyais unique au monde.

De jeunes marginaux qui se retrouvent dans «La piaule», une maison un peu isolée et délabrée pour festoyer et explorer leurs corps de haut en bas et de long en large. Nous avions «Le Salutatus» pour ça. Et aussi pour aller plus ou moins tout croche au seuil de la vie d’adulte. Certains n’y arriveront jamais, perdus dans les sentiers de la drogue avec quelques bardeaux en moins. D’autres, malgré leurs excès, endosseront les habits de leurs parents. Quelques-uns, avec Isabelle, prendront le chemin de l’exil pour échapper aux forces centrifuges du village qui peuvent broyer le corps et l’âme.  

 

POIDS DU MILIEU

 

Une petite société repliée sur elle où rares sont ceux et celles qui arrivent à échapper à l’attrait de l’alcool et aux emplois saisonniers qui permettent de se tenir à la surface. Tous se débattent avec les mêmes difficultés, les épreuves, un travail peu valorisant, les vacillements du couple et l’amour qui finit par triompher, surtout avec Diane et Bernard. Diane réussissant même à reprendre ses études et à terminer son secondaire en même temps que sa fille. Un modèle pour Isabelle et une véritable héroïne dans un milieu où l’éducation et l’école n’ont pas tellement la cote.

 

«Les doubleurs, c’étaient les vedettes de l’école. L’objectif de toute fille de douze ans qui faisait son entrée au secondaire et qui se respectait en tant que fière Saulteronne était d’en frencher un avant la fin du mois de septembre et, pour les plus déniaisées, les vraies de vraies, de s’adonner au tripotage en dessous des couvertes. De mon côté, j’avais frenché un gars qui ne me plaisait pas en sixième année, question de montrer à mes amies que moi aussi j’étais capable de tourner ma langue plus que sept fois dans la bouche de quelqu’un d’autre. C’était à ce jour ma seule expérience. J’espérais que pour le reste, mon tour viendrait bientôt.» (p.186)

 

Tous les méandres de l’enfance avec ses crises, ses révoltes, ses joies et ses bonheurs, ses histoires plus ou moins étranges. Un village comme il en existe partout, celui que j’ai connu dans mon patelin avec ses personnages, ses marginaux, ses rêveurs, ses fêlés du chaudron qui faisaient partie de la vie de tous. Un lieu avec ses lois, ses balises, ses folies, ses manières d’envisager l’avenir même si elles étaient toutes croches et souvent suicidaires. Un monde impitoyable, mais également un esprit de corps qui permet de résister, une empathie pour l’autre admirable. Une qualité humaine que l’on ne trouve pas dans les grandes agglomérations. Une solidarité, voilà le mot, même dans les pires débordements, même quand certains foncent dans leur malheur les yeux fermés. Le sens de la famille surtout avec des ancrages solides. Tous sont là pour donner un coup de pouce et sortir un proche du trouble. 

Bernard le fera en allant repêcher Fabienne et réussira à la ramener à une certaine lucidité et à une vie normale presque. Une société repliée sur soi, tout croche, mais qui porte une sorte d’enchantement et une rage d’être où l’autre est quasi aussi important que soi. Isabelle Lapointe envoûte avec cette fresque où le Québec des régions peut se reconnaître et surtout se voir sans compromis. C’est fou, humain, séduisant, dangereux, mais tout près du cœur et de l’amour, de la vie et de l’aventure où l’on risque sa peau. Isabelle Lapointe en fait un roman d’émancipation et se détache en posant un regard sur sa poussée vers le monde adulte qui marche souvent tout de travers. Elle parviendra surtout à décider de sa place dans la société. 

 

LAPOINTE ISABELLE : «Épinette», Éditions La Mèche, Montréal, 2025, 281 pages, 24,95 $.

https://groupecourteechelle.com/la-meche/livres/epinette/

mardi 16 avril 2024

COMME UN TERRIBLE ACCIDENT DE CHAR

JE LISAIS Joël Martel dans Le Quotidien du Saguenay–Lac-Saint-Jean, il y a de cela une éternité, il me semble, du temps où le journal était en papier et qu'il arrivait à la maison tous les matins. Il y signait des chroniques où nous pouvions l’accompagner dans la grande aventure de sa vie à Alma. Une façon de faire qui est devenue contagieuse depuis dans les médias! Il a tâté de la chanson et le voilà avec un roman, un premier, après s’être effacé de l’actualité pour je ne sais quelle raison. Le titre :Comme un long accident de char étonne un peu. Une page couverture «sinistre» où l’on voit un squelette pousser une tondeuse à essence. Horreur! La planète, la couche d’ozone, les changements climatiques, vous savez? Ce moulin à herbe veut notre peau, c’est connu. Le dessin de Francis Léveillé s’intitule : Ça sent la coupe. Voilà une ironie très particulière.

 

Joël Martel reste fidèle à sa démarche et j’ai eu l’impression de plonger dans une saga familiale. Son périple à partir de son enfance, y allant un peu au hasard, bondissant dans des souvenirs heureux et parfois plus difficiles, avec un sourire en coin, un humour grinçant. Tout tourne autour du père Jici, un personnage haut en gueule et en couleurs qui a vécu mille jobines et qui n’a jamais hésité à s’aventurer dans des zones grises pour faire commerce de certaines substances illicites. Il pourrait facilement être un héros de Sébastien Gagnon et Michel Lemieux, un chum de René dans Noir deux tons. Ils se seraient entendus comme des frères ou de vrais larrons qui ne se lâchent jamais.

 

«La première fois que mon père a eu le cancer, il était en plein procès pour trafic de cocaïne. À l’époque, je travaillais comme journaliste et, un matin, alors que j’étais à la pêche aux nouvelles, une source m’avait informé que mon père faisait partie d’un groupe de trafiquants qui venaient tout juste d’être arrêtés.» (p.17)

 

Il y a des pères comme ça et les enfants ne les ont pas choisis dans le catalogue des géniteurs. Des hommes qui font leur possible et qui peuvent être fort attachants. Les grands-parents, le fameux Jici, sa mère et des oncles et des tantes défilent dans le récit de Martel. Les rencontres familiales suivent les soubresauts de l’année civile et religieuse. Personne n’y échappe.

 

PERSONNAGE

 

Le vrai personnage de ce roman est la mort pourtant qui frappe à gauche et à droite, aveuglément sans épargner personne. «La seule justice», répétait mon paternel à moi. En ce sens, l’illustration de la page couverture se justifie. La mort se glisse dans les gestes les plus ordinaires. Elle entre dans la maison sur le bout des orteils même si personne ne l’invite pour un café ou une bière. Elle s’en prend aux bébés de Julie, la blonde de Joël. Heureusement, Charles, le fils unique, est là et en bonne santé. Il me semble qu’il portait le nom de Charlot dans ses chroniques du Quotidien. Des enfants qui n’ont pas la chance de démarrer dans la vie. Des moments difficiles pour le couple et particulièrement touchants. 

 

«Comme il n’y avait plus de liquide amniotique pour protéger le bébé, non seulement il était en danger de développer une grave infection, mais en plus, Julie risquait aussi d’être foudroyée, puisque son système immunitaire était vulnérable. Les médecins n’avaient donc pas le choix de provoquer la naissance de Lucie et étant donné que ses poumons n’étaient pas encore formés, elle décéderait dans les secondes qui suivraient sa naissance.» (p.130)

 


Jici a beau parler plus fort que tous, multiplier les projets et les frasques, il n’est pas invincible. Faut dire qu’il ne fait rien pour se protéger, fumant comme il respire. 

Une famille tricotée serrée malgré les écarts du père et les malheurs de tout le monde. Bien sûr, l’amour ne se traduit pas en mots dans un tel milieu. Les émotions et les sentiments restent toujours un peu en retrait. On se contente de foncer en fermant les yeux, en racontant des blagues pour ne pas pleurer. C’est comme ça que l’on parvient à garder la tête hors de l’eau. C’est la vie toute simple, au jour le jour, particulière et propre à toutes les familles. 

 

«On était autour de ma grand-maman à se partager des anecdotes pour tenter d’alléger l’atmosphère, mais il était impossible d’échapper à la réalité. Chaque seconde passée à ses côtés nous rappelait qu’elle était piégée à nous regarder sans pouvoir faire ou dire quoi. La mort, mais en version démo sur une disquette que tu achètes à la tabagie.» (p.13)

 

Je n’ai qu’à penser à mes frères que je croyais indestructibles et qui ont été fauchés avant même la soixantaine. Le cancer, le cœur qui cède et le long déclin de mon père touché par la maladie de Parkinson. Tous les clans ont une histoire de drames qui se collectionnent comme les photos jaunies dans un album. 

 

RIRE

 

Joël Martel se moque un peu pour ne pas pleurer, j’imagine, pour ne pas sombrer. Certains de ses proches semblent avoir une bière greffée à la main avant que ce ne soit le téléphone intelligent. On dirait que les familles sont faites pour nous donner un échantillon des malheurs de l’humanité et pour nous garder les deux pieds dans la réalité. Il faut être fait fort pour échapper aux pièges de l’hérédité, à des habitudes qui marquent notre enfance et nous implantent des réflexes que nous devons combattre pour vivre selon les préceptes de Santé Canada. 

Voilà l’histoire d’un fils qui a survécu à l’ombre de son père qui était un personnage qui faisait tourner toutes les têtes, celui que l’on entendait et que l’on écoutait quand il y avait un rassemblement. La fête de Noël, un anniversaire ou encore dans un salon funéraire enfumé pour le grand départ d’un proche, des grands-parents, d’une tante ou d’un oncle. 

 

ÉMOUVANT

 

Le romancier et musicien se débat avec un terrible héritage qui l’a marqué au cœur et au corps. C’est assez fascinant de constater que le père reprend sa place dans la littérature de maintenant, même s’il est tout croche et qu’il semble touché par une certaine folie et la mort. L’homme muet et absent, disait-on, il n’y a pas si longtemps de notre fiction et qui laissait tout l’espace aux femmes s’impose, avec ses travers et ses délires, ses extravagances et ses excès, s’étourdissant dans toutes les aventures possibles avant de se retrouver à la maison palliative, juste avant la grande envolée. 

 

«Les yeux de Jici, qui fixaient jusque-là la cigarette dans ses mains, se sont tournés dans ma direction et je me suis senti comme un chevreuil devant des phares de voiture. J’ai arrêté de parler et dans ma tête, ça a duré une bonne semaine. Ça se voyait que Jici se régalait. “Comment il va bien se sortir de ça, le fiston?” qu’il semblait se dire. Je me suis finalement contenté de baisser le regard, mais Jici a dit du mieux qu’il pouvait : “Ah ben… c’est sûr que c’est décourageant, mais quessé que tu veux faire?» (p.108)

 

On ravale en lisant Joël Martel, devant un cri d’amour qui se dit tout croche, un élan vers un «père marquant et un fils marqué» pour plagier la célèbre formule de Guy Corneau. 

Un roman qui malgré ses apparences «d’incroyable légèreté de l’être» du début plonge dans une tragédie marquée par la mort qui fauche toutes les familles. Heureusement, Joël Martel garde le goût de vivre et de témoigner, de parler vrai pour ceux et celles qui utilisaient la parole dans son entourage pour s’étourdir et cacher leur mal être. Pour masquer certainement leur désir de secouer une existence qui les étouffe et s’acharne sur eux. Un récit qui ne rate pas sa cible et qui vous laisse le motton dans la gorge. Parce que c’est l’histoire de ma famille, la vôtre et celle d’un peu tout le monde.

 

MARTEL JOËL : Comme un long accident de char, Éditions La Mèche, 144 pages.

https://groupecourteechelle.com/la-meche/livres/comme-un-long-accident-de-char/

vendredi 23 octobre 2020

PEUT-ON OUBLIER SES ORIGINES

C’EST LA FAUTE DE Serge Bouchard et Jean-Philippe Pleau qui animent l’émission C’est fou à la radio de Radio-Canada, le dimanche soir. Ils avaient invité, il y a quelques semaines, Mélanie Michaud, l’auteure du roman Burgundy. Elle était là pour parler de ses racines, de son enfance dans la Petite-Bourgogne, un quartier de Montréal. Burgundy fait plus chic, semble-t-il, et c’est le vocable que certains résidents utilisent pour masquer leur misère peut-être. L’entrevue et le questionnement m’ont fait me tourner vers le premier ouvrage de cette écrivaine. J’avais glissé mon exemplaire dans la pile des «nouveautés à lire» et l’avais un peu oublié avec les titres qui s’accumulent malgré la pandémie.


Un récit d’enfance qui m’a entraîné dans un univers singulier, un langage et une verve qui tient de l’oralité et s’avère la «couleur» de ce milieu particulier de Montréal. J’ai pris un grand respire et me suis laissé aller en me disant qu’au pire je risquais de me perdre ou de nager dans un territoire qui impose des règles et des manières de secouer la réalité.

 

Je voudrais effacer la laideur de mon existence, mais c’est là, au centre de tout, comme un gros nez au milieu d’une face. Je voudrais rayer Burgundy de la mappe. Burgundy, coincé entre Saint-Henri et Pointe-Saint-Charles; étouffé entre sa vanité et sa pauvreté. Un quartier qui sent la marde et où la marde est toujours pognée. Un lieu où l’on ne grandit pas vraiment, où l’on reste petit, comme dans le nom. Little Burgundy. (p.9)

 

En tentant de rayer «la laideur de son enfance», en jonglant avec les mots, c’est tout le contraire qui se produit, on le sait. «J’écris ici la vie que je veux effacer.» Ça m’a fait sourire un peu. Je l’ai souvent répété : tout part des premières années. Je pense à Victor-Lévy Beaulieu, Michel Tremblay, Francine Noël, Gabrielle Roy, Louise Desjardins et la liste pourrait s'allonger indéfiniment. 

Me voici donc dans ce quartier de Montréal que je ne connais guère, où les gens flirtent avec l’indigence. Un milieu de francophones qui surnagent en traînant une misère physique et mentale qui semble héréditaire. Le père de Mélanie ne travaille à peu près jamais, s’accroche à l’assistance sociale, trempe dans des affaires louches, trouve une certaine aisance financière en s’acoquinant avec les motards. Il ne peut dire une phrase sans blasphémer. Il jure contre sa fille et l’univers entier, peut-être aussi contre lui-même et sa propre grossièreté. Mélanie doit faire sa place dans ce quartier qui ne fait pas de faveurs. La vie est un combat, dit-on. Il semble que ce soit plus vrai pour certains que pour d’autres. Un lieu où tous traînent leur misère sur les trottoirs, déménagent d’un taudis à l’autre, souvent dans une rue voisine. Ce n’est pas sans me faire penser à Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy qui se situe dans le quartier jouxtant celui qu’évoque Mélanie Michaud.

 

Je n’ai jamais vraiment su ce qu’il faisait dans la vie, mon père. Jamais de façons précise en tout cas. Quelquefois, il peinturait le dessous des tables en noir ou quelque chose de même, je ne savais pas trop. Il a souvent travaillé de nuite. Ou juste pas travaillé pantoute. Il répétait constamment «Le BS, c’est la meilleure misère qu’ils ont inventée pour du monde comme nous autres!» (p.17)

 

L’alcool circule, la drogue dans les bars pour le père qui joue au portier pendant un certain temps, passe ses nuits à cogner les récalcitrants et à encaisser des coups. J’ai glissé dans Burgundy comme dans un bain plus ou moins chaud. Je me suis retrouvé dans les vapeurs de la misère et de la survie avec des embellies ici et là. Mélanie vit de beaux moments avec sa grand-mère, une femme d’une douceur remarquable et qui fait des galettes inoubliables. Mais la dure réalité s’impose. Chaque matin est un défi et la petite fille fonce pour faire sa place. Elle doit se faire craindre pour respirer. Les études vont plus ou moins bien et Mélanie est une hyperactive. Elle ne cesse de jongler avec des questions, d’argumenter avec ses professeurs. Jamais elle ne se contente des formules toutes faites ou des explications neutres de ses manuels scolaires. Le genre que l’on aime assommer avec des médicaments pour avoir la paix. Heureusement, ça ne semblait pas généralisé à l’époque de Mélanie Michaud. On ne voulait peut-être pas encore formater tous les récalcitrants, ceux qui perturbent les parents qui n’ont plus le temps de s’occuper de leurs enfants.

 

Dans mon école, des enfants pauvres, il y en avait beaucoup. Les rejets étaient ceux qui avaient du beau linge pis des lunchs. Mais le Gouvernement des Écoles nous aimait. Chaque matin, il nous donnait un berlingot de lait et des petites biscottes. Pour certains enfants, c’était le seul repas de la journée. Des fois, quand je m’étais acheté (ou volé) des nouilles ramen, je donnais ma biscotte aux affamés pis je grignotais mes nouilles sèches. Je donnais mon berlingot aussi, parce que j’ai toujours trouvé que le lait, ça pue et ça goute dégueu, à part si y a du Quick dedans. (p.25)

 

Mélanie déménage en banlieue où elle se heurte à d’autres manières de faire et de dire. Le père semble avoir gagné le gros lot en trempant comme d’habitude dans des histoires louches. Les règles d’avant ne tiennent plus et ce qui était la norme dans Burgundy devient une forme de délinquance dans Sainte-Catherine. Une mutation pour la petite fille habituée à jouer du coude. Heureusement, dans cette nouvelle phase comme dans l’ancienne, elle peut se fier aux livres et à la lecture, une passion qui va l’entraîner dans d’autres univers. Elle séjournera même dans un genre d’institut où elle risque d’y laisser sa peau. Une épreuve, une entreprise de survie. Heureusement, elle peut compter sur l’appui indéfectible de sa mère. 

 

Faque j’ai pu retourner à ma vie normale à Burgundy. J’ai pu recommencer à être hyperactive et à tirer des balles de neige sur les voisins. J’étais contente que ma mère ne m’abandonne pas à l’Institut. J’aurais mal viré, si je me fie aux regards tristes et vides de ceux qui vont y crever. Les ruelles de Burgundy étaient mieux adaptées à l’enfant que j’étais, avec le potentiel que j’avais. (p.166)

 

Effacer la laideur de sa vie demande bien des efforts et du temps. Mélanie Michaud décrit un milieu humain, dur, mais où existe une certaine solidarité et peut-être un esprit communautaire. Écrire n’est pas biffer, mais lier et réconcilier. Partout une forme de beauté s’impose et permettra à la jeune femme de satisfaire sa passion pour les mots. Un monde qui restera vissé en elle, tout comme l’enfance montréalaise colle à Michel Tremblay. Elle admire cet écrivain qui lui montrera la direction à prendre. La lecture fait ça. Ce fut Une saison dans la vie d’Emmanuel de Marie-Claire Blais qui m’a ouvert les yeux sur une réalité que j’ai appris à voir autrement. 

Difficile d’échapper à la langue de Mélanie Michaud. Son vocabulaire colle à la peau et bouscule. Je l’ai suivie en imaginant qu’au bout, il y aurait la réconciliation avec son enfance et ses proches. Une grande résilience comme on dit qui donne au roman une couleur singulière. Tout passe par cette langue un peu tordue, mais combien vivante et stimulante qui la révèle et la pousse vers une autre façon d’être! Reste à savoir ce qu’elle fera dans ses prochains ouvrages, parce que Mélanie Michaud ne cessera pas d’écrire, j’en suis convaincu. Elle est là pour durer.

 

Au fond, il n’y a même pas de fin à mon histoire, il n’y a même pas de morale. Rien. C’est juste la mienne, that’s it. J’ai toujours eu de la misère avec les fins. J’haïs ça quand quelque chose doit se terminer; dans les histoires, dans les relations. Et comme dans les livres, souvent j’interromps ma lecture à peu près ici, là où vous êtes rendus dans celui-ci. Je range le livre pas terminé et j’imagine alors plein de suites. Comme si l’histoire ne s’arrêtait jamais. (p.183)

 

Il n’y a pas de fin, c’est plutôt un commencement que ce récit. J’ai embarqué dans cette histoire où des centaines d’anecdotes s’accumulent et finissent par constituer une vie, comme les morceaux d’un puzzle s’assemblent pour faire un tout. Il me semble que la plupart des écrivains du Québec ont une Petite-Bourgogne en eux et qu’ils doivent l’apprivoiser en jonglant avec les mots, en transformant la réalité dans leurs fictions. Encore une fois, le miracle se produit avec Burgundy de Mélanie Michaud. Une bouffée de vie, un bouquet de résilience.

 

MICHAUD MÉLANIEBurgundyÉDITIONS LA MÈCHE, 198 pages, 22,95 $.

 

https://www.groupecourteechelle.com/la-meche/livres/burgundy/

vendredi 28 août 2020

ARIANE LESSARD DÉRANGE ENCORE

BELLE EXPÉRIENCE que de lire École pour filles d’Ariane Lessard. Je me suis demandé d’abord où l’écrivaine voulait aller et dans quoi elle cherchait à m’entraîner. L’impression d’être bousculé par ces personnages qui se succèdent, d’étouffer avec elles dans ce couvent isolé et malsain. Difficile de s’accrocher à ces filles qui témoignent à tour de rôle pour donner une version particulière de leur vécu. Et je me suis laissé séduire par le langage, les tonalités de ces propos, la justesse de ces appels qui mélangent le rêve, le fantasme, la folie et la mort. Des images qui altèrent la réalité et la déforment. Une suite de tableaux qui m’a entraîné dans un monde suranné où le sordide, la misère et la souffrance broient l’être. Un roman puissant, exigeant et terriblement inquiétant.


Cette deuxième publication d’Ariane Lessard est aussi singulière que Feue paru en 2018. Étrange non pas par les lieux, mais par la manière de nous pousser dans un univers qu’a exploré magnifiquement Marie-Claire Blais dans Les manuscrits de Pauline Archange. Un couvent où des filles vivent en autarcie, à deux pas de la société et si loin de leur famille. Une partition polyphonique encore une fois qui révèle un lieu d’enfermement propre à faire naître les fantasmes. Un monde de règles et d’étouffements qui permet l’excitation de tous les sens. 

Elles sont onze, comme dans un chœur. Toutes se succèdent pour raconter les misères de la vie au pensionnat, habiter un temps qui prend la couleur des saisons. Une puissance d’évocation et de rêves poussée à son paroxysme. Les plus grandes deviennent femmes, les fillettes se cherchent et se trouvent comme de petites bêtes frileuses dans ce monde hostile. Les moins douées côtoient les plus brillantes, certaines dames enseignantes donnent des rendez-vous la nuit et toutes surveillent, retiennent leur souffle. Des secrets répétés comme des mantras, des lieux inquiétants, particulièrement les entrailles du couvent où sont les laboratoires et le caveau. L’endroit attire et fascine. Peut-être que le réel s’y enferme avec l’imaginaire et fait germer une douce folie. Les fantasmes parcourent les couloirs et se dissimulent derrière les portes. Tout se mélange dans cet univers de promiscuité qui sent le moisi, la poussière et l’humidité. Les filles s’aimantent et se repoussent, se confient et se blessent, se touchent et se découvrent. Des jeux sexuels et peut-être plus avec certaines enseignantes. Tout est masqué par le filtre de l’imagination et la danse des racontars.

 

DRAME

 

Le moindre drame bouscule la routine et les habitudes. Une enseignante dégringole du toit et se brise une jambe. Mal soignée, la gangrène s’installe et elle meurt dans des souffrances atroces. Les pensionnaires sont sous le choc. Toutes imaginent qu’elles pourront s’échapper et retrouver une famille, qu’elles pourront enfin oublier les étouffements, parvenir à devenir une autre peut-être. Sauf certaines. Elles, personne ne les attend et ne viendra les libérer.

 

Je deviendrais bien un garçon pour retourner au hameau et conduire la charrette. Je retournerais bien au village en charrette pour devenir un garçon. Faudrait-il que j’en possède le sexe ballant pour que mon père me reprenne à la maison, que j’aie le sexe en dehors pour retourner auprès de mes frères? Je ne possède que ce trou. Ce trou m’empêche de retourner chez moi. Ce trou me porte au pensionnat. Ce trou, je le boucherais. (p.18)

 

Le sang des menstruations, l’exploration du corps. Toujours sous le regard de l’autre. Les filles se trahissent, s’attirent et se repoussent. La délation règne, les jours se confondent et se mélangent en une pâte informe. 

 

TÉMOIGNAGE

 

Chacune témoigne (une manière qu’utilisait déjà Ariane Lessard dans son roman Feue) pour donner une version des faits. L’écrivaine privilégie la parole nue, sans artifices, sans maquillages pour raconter leurs craintes et leurs désirs. Ces tableaux m’ont fait songer aux grands portraits qui ornaient les murs des couloirs des institutions religieuses dans mon enfance et qui semblaient là pour nous surveiller. Certaines ne se quittent pas, d’autres se repoussent et les marginales sont tenues à l’écart ou confinées à des tâches peu valorisantes. 

 

je ne sais pas grand-chose je ne sais rien je ne connais pas le sens des mathématiques je ne sais pas lire une horloge je ne fais qu’une chose et c’est sortir de la classe oui 

mais je connais les fleurs et je connais les plantes et je connais les herbes et je connais le gel et la neige et je sais la futur sous les fenêtres oui 

seules les folles devisent d’un semblant de vérité hi hi (p.49)

 

Des règlements de compte aussi, des amours, le désir, les pulsions brutes et incontournables, l’appel de la vie plus fort que tout. Une détresse et une solitude qui fait mal à entendre. Ariane Lessard scande les chants des pensionnaires qui se transforment en envoûtement. 

 

Bien vite, la neige du toit sera toute fondue et les filles penseront aux promenades dans la forêt, à la cueillette des fruits du verger. Moi, je penserai au chemin et à mes frères qui viendront me chercher pour me sortir d’ici. Je serai enfin partie. Je me jure que cet été, j’enlèverai à mon père cette idée de me renvoyer au pensionnat. Mes seins commencent à me faire mal, je crois que ces choses poussent. Je commence à ressembler aux filles de la classe des grandes, je suis monstrueuse. (p.93)

 

École pour filles devient une exploration du langage où madame Lessard joue de toutes les tonalités et de tous les instruments. Elle passe de l’oralité, du son pur presque à une forme plus «classique» quand les grandes prennent la parole, surtout si l’une d’elles affirme être écrivaine. La ponctuation saute, les phrases s’enchaînent dans une respiration haletante qui emporte tout dans la débâcle. La répétition marque la cadence comme un gong. Les mots portent le souffle d’un animal qui se cache pour guérir une blessure peut-être mortelle. Parfois aussi nous retrouvons une poésie trouble, des images saisissantes qui vous déroutent.

 

ce matin dans la baignoire endormie

des feuilles et des branches

dans les cheveux de diane

 

sur ses joues

et son front fêlures

petites lignes creusées

dans la blancheur de sa chair (p.75)

 

Et les échos des voix semblent sortir des murs, se repoussent et se transforment, comme si les filles parlaient toutes en même temps pour faire le point à propos d’un drame qui obsède la communauté.

 

LANGAGE

 

Et me voilà hésitant, sur mes gardes avant de me faufiler dans ces couloirs sombres et humides, dans ces lieux qui font trembler les pensionnaires. 

 

La peur la peur que l’on m’observe à la cave humant la cyprine de mes doigts. (p.88)

 

Certains rendez-vous obsèdent. Les corps cherchent d’autres corps, comme si toutes avaient besoin de touchers, d’effleurer, de prendre, de voir et d’être vue pour résister dans ce couvent qui les pousse hors du temps. Nous nous égarons dans ce sous-terrain, n’arrivons plus à faire un pas dans la neige qui emprisonne et avale tout. Devant la forêt étrangement fascinante et le lieu de tous les possibles, les adolescentes rêvent de disparaître, de retrouver un monde idéalisé, la famille et l’espace. 

 

Combien d’années me faudra-t-il avant de devenir la bonne personne? Je ne suis jamais avec les autres, je suis toujours à côté, les filles me trouvent peut-être trop jeune ou trop vide. Ce serait pire, le vide. Je ne suis pas bonne pour me faire des amies. Je ne me fais que de la misère. Je me fais de la misère à moi-même en voulant être avec les autres. Je devrais apprendre à être Annette sans miroir. Seulement regarder mes mains mes ailes et mon petit bec en aiguille qui se déplacent au-devant de moi. Ne pas chercher mon double en Ariandre. Demeurer Annette. Demeurer celle qui n’a pas le pouvoir des événements. (p.121)

 

Le mot de la fin revient à Ariandre. Un texte terrible de densité et d’obscurité. Comme si les témoignages n’en faisaient plus qu’un, comme si toutes parlaient par elle et à travers elle. Tout oscille entre le réel et l’imaginaire, la folie et la dureté des choses.

 

… je monte sur la grande table et réalise que je suis nue cela faisait un moment tant pis je suis seule pas de problème les problèmes ne débutent qu’en présence des autres je suis seule et c’est une bonne chose une très bonne chose… (p.133)

 

Singulière aventure de lecture que propose Ariane Lessard. Un roman fait d’échos et de fausses portes, de témoignages et d’accusations, de délire et d’images fortes, d’appels qui se répercutent à l’infini. Nous sommes dans l’espace des sens, des odeurs, des sons étouffés, de pas discrets, des frôlements, des râles, des ricanements et des soupirs. 

Ariane Lessard décrit magnifiquement ce monde d’enfermements et de réclusion où la parole devient chuchotements, évocations, gestes qui portent la peur, le rêve, le fantasme, les amours qui poussent vers la transe et la démence. Un drame en onze partitions qui se recoupent pour donner une étrange symphonie où la cacophonie peut s’installer tout comme la plus belle des mélodies.

 

LESSARD ARIANE, École pour filles, Éditions LA MÈCHE, 144 pages, 19,95 $.


https://www.groupecourteechelle.com/la-meche/livres/ecole-pour-filles/

jeudi 14 février 2019

LE MONDE D’ARIANE LESSARD

UN AUTRE ROMAN qui me pousse dans un monde en décrépitude et traversé par la démence. J’allais écrire une communauté de barbares où la force et la bêtise des hommes écrasent toutes les femmes. Une plongée dans un village où des familles se côtoient depuis toujours et protègent des secrets, des haines et des rancunes qui les rongent et les entraînent souvent dans les pires démences. Pour échapper à un tel milieu, il reste la fuite. Et comme partout où la violence règne, ce sont d’abord les femmes qui subissent les obsessions des mâles qui leur piétinent l’âme et le corps. Elles doivent faire face aux ravages de l’alcoolisme, à la rage qui peut aller jusqu'au meurtre.

Pas facile de se retrouver dans cette histoire où toute une population témoigne, agit et obéit à la loi imposée par le plus fort. Tous les personnages viennent à la barre pour livrer leur version. Comme lecteur, j’ai vite su que je devrais reconstituer le puzzle pour apprendre ce que dissimulait cette campagne en apparence tranquille. Comme j’aime les secrets de famille que l’on évite d’aborder dans les fêtes et les rencontres, je me suis lancé dans l’aventure avec une certaine fébrilité.

Un village de fous au bout du trou de l’enfer. Je n’ai jamais compris ce qui m’avait attiré ici. Je cherchais seulement un endroit isolé, un endroit perdu. Oui, c’est ça, je suis venu ici pour me perdre et elles m’ont trouvé. (p.25)

Tout y est. Abel, celui venu d’ailleurs, le survenant qui débarque dans un monde où tout est carencé et pourri. J’ai encore une fois eu l’impression de retrouver l’univers de William Faulkner. Oui, le grand Américain que j’aime tellement. Il me semble que je l’évoque un peu trop souvent dans mes dernières chroniques. La fameuse descendance du colonel Sartoris qui se noie dans l’alcool et se lance sur les routes du comté Yoknapatawpha à une vitesse folle pour trouver la mort à la première courbe un peu trop prononcée. Un monde qui a connu ses heures de gloire, mais qui s’est défait, rongé de l’intérieur par on ne sait quel cancer.

Avant nous, les anciens propriétaires, feu les grands-parents de ma mère, se sont enrichis avec les champs. À leur mort, elle a reçu un gros héritage. C’est de cela que nous vivons, depuis. Je ne les connais pas. Ils sont sur les vieilles photos brûlées dans le salon. Ma mère ne travaille pas. Elle a du mal avec les gens. Ceux qui la regardent pour la juger, les mêmes qui disent qu’elle n’a pas sa place dans les petits cadres brûlés sur les murs du salon. Nous vivons grâce au labeur des morts. Feu leur labeur oui. (p.14)

Les descendants de ces fondateurs misent sur un héritage pourri, vivent du travail de ceux qui étaient là avant et qui ont bâti le pays. Ce sont des survivants, des spectres en quelque sorte. Inactivité, oisiveté, démence et ivrognerie, tout ce qui s'impose dans une vie sans boussole.
Une malédiction étouffe ce village où les familles se haïssent tout en maintenant des relations troubles. On déteste pour ne pas aimer, comme on respire, pour se donner une raison de vivre ou de refuser de voir ses problèmes pour les régler. Rien de nouveau sous le soleil ! Même le grand William, dans Roméo et Juliette, s’approche de deux clans qui se combattent par hérédité.
Les hommes boivent du matin au soir, agressent les femmes, les épousent pour les séquestrer dans leur maison jusqu’à la mort. Les adolescentes doivent se protéger tant bien que mal des mâles qui se pensent irrésistibles quand ils sont ivres. Toutes ces jeunes filles finissent par travailler au restaurant de Jefferson, un endroit où tous les camionneurs s’arrêtent. Elles servent aux tables et ouvrent les cuisses sur le siège arrière des gros véhicules. C’est la règle. Toutes sont des marchandises offertes aux passants. Pas étonnant que plusieurs d’entre elles sont mères d’un enfant né de père inconnu et qu’elles doivent se débrouiller toutes seules.

LECTURE

Et je tourne les pages pour savoir qui est qui, suivre surtout la jeune Virginia qui raconte le monde à sa manière et devient pour ainsi dire l’oeil qui perce tous les secrets. Elle n’est plus une enfant, mais pas encore une jeune femme qui réveille les hommes et c’est ce qui lui permet de circuler partout, de s’installer dans l’ombre pour surveiller tous les agissements. Abel est particulièrement fasciné par elle.
Je me suis un peu égaré avec tous ces personnages avant de comprendre le canevas de ces gens qui se bousculent et s'agressent souvent. La folie et la démence possèdent tout le monde dans ce coin de pays où les visiteurs passent sans s’attarder.
Les filles à vingt-cinq ans sont déjà vieilles et décident souvent d’en finir, n’en pouvant plus d’une solitude qui devient génétique. Feue au féminin prend peut-être ici tout son sens.

Oui, mes enfants sont précieux, mais non, ils sont pas la plus belle chose qui me soit arrivée. S’ils avaient été conçus dans l’amour je dis pas, mais j’ai aimé aucun des hommes qui me les ont donnés. Sûr que je les aime, mes petits.  Mais je peux pas m’empêcher de les regarder parfois, et de me dire qu’ils me rappellent pas grand souvenirs heureux. J’ai jamais voulu les abandonner, mais dès qu’ils sont majeurs, je me tue. (p.80)

Les individus ne comptent pas dans un monde de brutes, de pulsions et de gestes irraisonnés, surtout si vous êtes une femme. Elles profitent de la pleine lumière quand elles s'échappent à peine de l’enfance, mais perdent rapidement leurs attraits et leur pouvoir de séduction. L’impression de découvrir des bêtes en rut où l’inceste est de mise, les agressions, l’alcoolisme des fous s'imposent par la force de leurs poings. Tous sont des corps à la dérive et personne n’arrive à secouer la fatalité et les secrets qui étouffent cette population.

PARALLÈLES

Un peu l’impression de me retrouver dans un roman tout proche de ceux d’Audrey Wilhelmy, celui de Bêtes en particulier où les gens ne sont que pulsions. Les marginaux de madame Wilhelmy vivent dans un lieu retiré où les mâles se partagent les femmes. Et, jusqu’à un certain point de Lise Tremblay, l'univers de La Héronnière où les citoyens étouffent de terribles secrets. Les étrangers sont à peine tolérés dans l’île, surtout pas quand ils menacent de secouer l’ordre établi depuis des décennies. Le monde de L’habitude des bêtes aussi où le chasseur Stan Boileau impose sa loi.

Ses parents avaient beau être riches, c’taient pas des anges. J’imagine qu’y faut des parents dérangés pour faire des filles dérangées. A r’fait juste la même roue. Quand une famille est dans l’vice, ça reste pris là, ça s’encrasse comme un peigne qui ramasse la saleté. (p.103)

Je me suis souvent demandé pourquoi une jeune écrivaine se lançait dans une direction semblable et portait un univers si lourd. Et je me suis revu au début de mes aventures romanesques, m’attardant dans des histoires de violence, de viols et d’obsessions alcooliques. Ce monde que j'explore dans La mort d'Alexandre et particulièrement dans Les Oiseaux de glace. Et quand on ose faire ses premiers pas sur les routes de la fiction, nous avons sans doute besoin d’affronter des démons et les folies qui ont marqué notre entourage d’une manière ou d’une autre.
Abel n’arrive pas à se déprendre de ce milieu qui ne sait que les mêmes mots et les mêmes horreurs. Il le comprend, mais trop tard. Le monde est pourri, impossible à changer. Que pouvait-il ? Il le réalise après sa fuite, dans un restaurant où il trouve refuge pour reprendre ses sens. Les hommes restent partout des prédateurs, la véritable menace.

Elle était à la fois Virginia et sa mère. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai su qu’elle était sa mère. Même si je n’avais aucune image d’elle en mémoire. Plus grande, plus forte, plus féroce. Son corps noirci. Ses yeux comme des tombes. Mais elle ne bougeait pas. En fait, elle était assise le long du tronc, comme appuyée. J’ai voulu la soulever pour ne pas la laisser là, près du feu, mais on s’est rué sur moi. Je suis tombé, le poids d’un homme m’a coupé le souffle. (p.191)

Une histoire particulièrement trouble, je le répète, mais comment ne pas donner raison à Ariane Lessard quand on voit où la société en est avec les médias qui ne cessent de nous abreuver de faits sordides ? La misère, la violence, les viols règnent partout sous les dictatures et même dans nos caricatures de démocratie. Le monde resplendit sur le fumier et la pourriture. Ariane Lessard m’a touché là où c’est le plus douloureux.
Un milieu qui implose et va finir par disparaître faute de combattants. Une fiction qui affronte la bête humaine qui prend tous les visages. Feue pour la femme, celle qui subit tout et qui survit par miracle ou par entêtement, ou qui se suicide parce qu’elle n’en peut plus ; celle qui donne la vie sans jamais pouvoir décider de ses jours et de son destin. C’est à pleurer. Oui, à brailler. Une fiction étouffante et rude qui vous laisse dans vos derniers retranchements. Un monde de démence et d'excès qui corrode l’âme. Comme si respirer devenait une aventure impossible et que l’espoir ne peut prendre racines chez Ariane Lessard. Une écrivaine à surveiller.


FEUE, roman d’ARIANNE LESSARD, publié chez LA MÈCHE ÉDITEUR, 2018, 192 pages, 23,95 $.