Nombre total de pages vues

lundi 14 septembre 2026

LOUIS-PHILIPPE HÉBERT NOUS CONFOND

LOUIS-PHILIPPE Hébert est peut-être l’écrivain le plus méconnu de sa génération. Il a signé jusqu’à maintenant tout près d’une cinquantaine d’ouvrages. Des romans, des nouvelles, des récits, de la poésie et du théâtre. Un touche-à-tout qui a remporté le prix du Gouverneur général de poésie avec Marie Réparatrice en 2015. Et d’autres prix importants ici et là, comme le prix du festival de poésie de Montréal sans que cela ne vienne troubler sa quiétude. Il ne fait pas souvent les manchettes, même si plusieurs de ses livres ont été traduits en espagnol, en anglais, en russe, en azéri et en roumain. Pour ceux et celles qui ne le sauraient pas, l’azéri est une langue parlée en Azerbaïdjan et en Iran. Plus de 25 millions de personnes utilisent cette langue. L’écrivain vient de publier Le Salon de l’auto et autres histoires, un ensemble de nouvelles. Le texte principal donne son titre à l’ouvrage où Denise et Adam se croisent sans vraiment se voir. Onze textes qui explorent les territoires de l’identité, les liens qui unissent les individus, la communication et l’être tout simplement dans un monde complexe et souvent déroutant.

 

Le Salon de l’auto, sa première nouvelle, occupe presque la moitié du recueil et s’impose avec une soixantaine de pages. Tout tourne autour d’un espace du Salon de l’auto qui s’est tenu au Palais du commerce en 1956, où le clou de la manifestation était une Citroën, une auto fabriquée en France, la récente DS (déesse comme l’écrit Hébert), qui fascine les amateurs. Il faut dire que les fabricants n’ont pas lésiné pour attirer les passionnés de mécaniques. 

Ils ont placé la nouvelle «déesse» sur un plateau qui pivote devant les visiteurs pour la présenter dans toute sa splendeur. La voiture s’ouvre et se sépare en deux sections pour montrer l’intérieur et différents éléments de la merveille. Comme si on se faufilait dans les entrailles de la machine pour en percer les secrets. La carrosserie est coupée en deux parties égales, comme tranchée au laser. Le curieux peut s’attarder au moteur, à la suspension, à l’habitacle et aux sièges. Après un tour complet, le véhicule se referme comme une coquille et retrouve son allure normale. 

 

«L’observateur, s’il est positionné devant le nez de la voiture la voit en deux parties, l’une en face de l’autre, apparemment jumelles, mais décidément pas identiques. Selon le moment où il a pris position, le point de vue varie. Parce que, vous allez voir, il y a un mouvement derrière tout cela. Ce mouvement, qui a mené à l’ouverture surprenante de l’auto tranchée par le milieu, atteint soudainement son apogée et s’affaire à ramener le tout à son état initial. Sans se presser, suivant le même rythme qu’à l’ouverture, se reconstitue comme on s’y attendait une voiture complète, prête à rouler même si pas.» (p.12)

 

Cette Citroën permet à Louis-Philippe Hébert d’amorcer une réflexion sur l’anatomie humaine qui est formée de deux parties différentes et jamais identiques. Tout le règne animal obéit à cette curieuse loi. Deux éléments soudés donnent l’être vivant. Tout comme il faut un homme et une femme pour perpétuer l’espèce. Deux êtres autonomes qui ont besoin l’un de l’autre pour que la vie soit la vie.

 

OBSERVATION

 

Denise et Adam vont voir «la déesse» tous les jours parce qu’ils ont l’impression que ce spectacle les concerne personnellement. Certains événements récents de leur vie les obligent à prendre un tournant. Leur existence trouvera une nouvelle direction. Comme si une force extérieure les avait coupés de leur désir. Elle travaillait comme comptable et lui rêvait d’être dentiste. Ce qu’ils ignorent, c’est que leur quotidien a des conséquences l’un sur l’autre, même s’ils ne se connaissent pas et qu’ils resteront de parfaits étrangers. Une société forme un tout. Ce qui arrive à l’un touche aussi l’autre.

Adam a échoué à un examen final qui en aurait fait un dentiste. Denise a approuvé un prêt important à l’étudiant pour qu’il achète une chaise du dernier modèle qui coûte une petite fortune pour recevoir ses futurs clients. Elle est rétrogradée pour avoir, par cette décision, fait perdre de l’argent à la banque. Lui doit trouver autre chose pour satisfaire ses besoins. Tous les deux voient dans cette auto qui se déplie et se replie une métaphore de leur vie. 

 

«Comme Adam et Denise, en a-t-on l’illusion. Pour l’instant. Mais pour eux, le raccord ne saurait tarder. Le hasard ne les a pas réunis pour rien autour de cet exhibit dont les mécanismes évoquent les automates d’une époque qu’ils n’ont pas connue, mais dont ils ont entendu parler. On y reviendra. Pour l’instant, ils ont là devant eux une perspective incroyable sur leur vie entière.» (p.21)

 

Ce n’est pas qu’une automobile que l’écrivain décrit avec une précision chirurgicale. Cette merveille de la technologie qui s’offre «intimement» aux regards des visiteurs devient une métaphore de l’individualité, de l’identité et des liens qui nous unissent. Denise et Adam sont subjugués. Ils se coupent d’une vie qui semblait faite pour eux et, quoi qu’il arrive dans leur futur, ils ne seront plus jamais tout à fait les mêmes. 

Ils sont semblables aux sections du véhicule qui s’éloignent l’une de l’autre sans pour autant parvenir à retrouver leur état premier. Hébert superpose les problèmes existentiels de Denise et Adam au spectacle de cette Citroën qui s'éventre. 

Comment ne pas être happé par cette réflexion sur le collectif et le privé, l’individualité, l’humain branché à son milieu et qui bouscule ses contemporains par ses décisions, ses réussites comme ses défaites?

 

CONFIDENCES

 

Louis-Philippe Hébert, avec sa façon de se glisser dans son histoire pour placer un commentaire, se rapproche de ses lecteurs. Nous devenons son confident et nous pouvons mieux comprendre ses descriptions du réel et ses observations métaphysiques. 

Parce que ces onze nouvelles sont avant tout une réflexion sur la communication. L’écrivain est troublant dans Conversations télépathiques avec les ventriloques, où il secoue la voix, qui ne peut pas être qu’une suite de sons, une trame inaudible. Le verbe pour être doit s’incarner dans un individu qui la porte et la transforme selon ses émotions, le moment ou encore le lieu. La parole, c’est la vie et peut-être l’âme.

 

«Cette séquence évidemment ne s’applique pas quand je suis en présence d’un seul d’entre eux. Seul, il ne s’obstine pas. Celui-là parle comme on souffle un baiser, diriez-vous si vous sentiez son haleine se poser sur votre joue. Détrompez-vous! Il n’y a pas d’amour là-dedans. Les paroles des ventriloques n’ont aucun sens, vous dis-je. Comme les miennes, sans doute. Pour eux. Pour vous. Maintenant. Seuls ou en groupe.» (p.94)

 

Le langage n’est pas qu’une qu'une suite monotone et monocorde de sons. La communication passe par le visage et les émotions que chaque mot porte. Il faut un être vivant pour transmettre la langue. C’est fort pertinent en ces temps où il est question de l’intelligence artificielle et de transferts de données par des robots. Est-ce là la façon de se dire et de se rejoindre?

Ça explique certainement les difficultés que nous avons à contacter certaines instances gouvernementales ou commerciales. La parole y est désincarnée et vidée de sa substance.

Il faut se méfier des textes de Louis-Philippe Hébert. S’il y a une histoire qui semble bien banale à première vue, rapidement un moment nous pousse dans une autre dimension. L’écrivain nous plonge dans une réflexion où l’humain, sa faculté de communiquer avec ses semblables, déstabilise. Et il y a toujours un arrêt qui permet de mieux comprendre ce qu’est l’état d’être, les contacts avec nos proches et peut-être aussi ce qui nous arrive quand le corps parvient au bout de son temps et qu’il devient un objet coupé du vivant. 

 

«Je me vois devant une épouvantable alternative : les autres, cette notion englobe l’ensemble de mes contemporains, sont-ils tous morts et je suis le seul vivant ou sont-ils tous vivants et c’est moi qui suis mort? Ah, le bonheur d’une âme quand le corps la quitte…» (p.116)

 

«Le bonheur d’une âme quand le corps la quitte…» Je suis demeuré longtemps silencieux en répétant ce bout de phrase. C’est tout l’art de Louis-Philippe Hébert. Il étonne et vous laisse étourdi avec une réflexion qui vous touche en plein cœur. Des propos qui tentent de se reconstituer peut-être pour faire un tout qui donnent un sens à la vie. 

 

«Penser n’est pas prier. Mais ça s’en rapproche un peu dans un monde où vous pouvez programmer votre tapis roulant selon tous les parcours. Le mien, aujourd’hui, c’est Le chemin de Compostelle.» (p.141)

 

Et que dire de l’humour de Louis-Philippe Hébert, qui permet de passer sur des réflexions difficiles, des moments qui montrent un côté plus sombre de l’écrivain? Il désamorce tout par un rire et une remarque qui font une trouée dans les nuages. Très belle réussite.

 

HÉBERT LOUIS-PHILIPPE : Le Salon de l’auto et autres nouvelles, Éditions La Grenouillère, Bromont, 2026, 152 pages, 24,95 $.

https://delagrenouillere.com/le-salon-de-lauto/