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jeudi 22 janvier 2026

TOUTE UNE VIE POUR APPRENDRE À VIVRE

JE L’ATTENDAIS ce livre de Monsieur Archambault depuis un an presque. C’est son rythme, sa cadence, le temps qu’il lui faut pour nous offrir un nouvel ouvrage. «Puis je serai seul» regroupe 35 récits et des nouvelles qui ont tous une même caractéristique : la brièveté. Comme si, avec le temps, Monsieur Archambault hésitait à s’aventurer dans le long terme. Il a renoncé à la fiction romanesque et raconte pourquoi dans «L’âge du roman». Je le soupçonne de rédiger des textes qui ont la rondeur des quelques heures qu'il consacre à l’écriture tous les jours. Une prose lente, comme une petite promenade où rien ne presse. Je le vois se pencher devant sa grande fenêtre de temps à autre pour avoir des nouvelles de la ville, après avoir complété un paragraphe. Tout doucement en dessinant bien les mots. C’est que la vie se recroqueville. La rue, les trottoirs, les parcs, ce n’est plus pour lui. Il a peut-être un arbre tout près de son balcon et les voisins qu’il surprend parfois dans leur intimité. Le monde s’est rapetissé sans qu’il s’en rende compte d’abord. Maintenant, il se satisfait de sa chambre, la cuisine, le salon, son lieu d’écriture. J’imagine très bien tout ça parce que c’est ce qui risque de m’arriver en m’accrochant à l’écriture ou si la mort me laisse la corde sur le cou. Ça devrait aller. J’ai hérité de la génétique de ma mère, je crois. Il y a quelques centenaires dans mon bagage héréditaire, comme on dit. 

 

Ouvrir un nouveau livre de Monsieur Archambault, c’est comme entrer chez soi après une longue absence. On retrouve ses habitudes, ses réflexes et des propos qui le suivent, peu importe qu’il se risque du côté du récit ou de la nouvelle. Il écrit, parce qu’il l’a fait depuis des décennies, écoutant la petite musique qu’il y a en lui et qui le berce depuis son premier souffle. 

 

«Aujourd’hui, cette perception de la vie, elle est toujours mienne, à la différence toutefois que je ne suis pas sûr de la détester encore. Me plaindre? Le mort rôde. Il fut des périodes de mon existence où je la craignais bien davantage. Comment expliquer mon attitude? Avant mon entrée dans le vieil âge, j’étais fébrile. Je ne voyais pas les années filer sans en ressentir la menace. Maintenant que j’en suis réduit à une vie quasi-confinement, toute idée de déambuler à mon aise dans mon quartier m’étant périlleuse, toute idée de voyage devenant de ce fait interdite, je m’étonne de survivre.» (p.13)

 

Que faire quand le monde rapetisse un peu plus chaque jour? Qu’il y a beaucoup plus de passé dans sa vie que d’avenir! Être juste là, dans son corps et sa tête. Pas étonnant qu’il y ait des fantômes qui viennent le visiter selon ses humeurs et la couleur des heures. Il ne s’en plaint pas, aime plutôt ces «revenants» imprévus. Ils se relaient peut-être aussi pour meubler sa solitude. Sa mère, son épouse en allée il y a une quinzaine d’années. Elle s’approche quasi tous les jours pour avoir des nouvelles. Et pourquoi ne pas parler un moment avec ses morts

 

VICTOR-LÉVY BEAULIEU

 

Je le fais tous les matins peu après six heures quand je me glisse devant mon ordinateur et que «l’infernale machine» prend tout son temps pour remettre le monde en ordre. Je salue Victor-Lévy Beaulieu et tends la main droite. Tous ses livres étaient là, occupant presque toute une section de la bibliothèque, il n’y a pas si longtemps. C’était avant que je ne liquide mes livres, autant dire toute ma vie de lecteur. C’est qu’il le fallait avant le grand déménagement. Oui, je vais bientôt quitter Wilson et le lac, la forêt de pins et mon amie, la renarde. Je demande à Victor-Lévy comment il va dans son nouvel espace, lui le mécréant. Et, surtout, comment il s’accommode du pays de la mort? Et où trouve-t-il ses grandes feuilles de notaire, maintenant? Ferron vient-il lui tirer la pipe? Il ne répond jamais bien sûr et, s’il le faisait, je commencerais à m’inquiéter pour mon équilibre mental. Peut-être qu’il me visite à sa façon quand il se glisse dans mes rêves et qu’il me chuchote des phrases que j’oublie en ouvrant les yeux à la barre du jour. 

 

«Que la fin de la vie soit atroce, j’en conviens fort aisément. Comment expliquer alors que les jours que je connais me paraissent souvent presque sereins? La réponse à cette interrogation, je ne la cherche plus. Je me contente de constater les élans de vie qui me viennent parfois. Il est évident que j’ai raté quelque chose en cours de route. Maintenant que plus rien ne m’est possible, je deviens curieux des morceaux de vie qui me sont offerts à petites doses. Pour un peu, à certains moments, je deviendrais un chantre de la vie. Je ne voudrais pas mourir. Pas sur-le-champ en tout cas. Vivre en sursis, un luxe que je n’avais pas prévu.» (p.30)

 

Monsieur Archambault effleure des questions auxquelles il ne trouve jamais de réponses. Il écrit (j’ai cru comprendre qu’il le fait avec un stylo et sur du papier), n’ayant pas d’affinités ou d’accointances avec l’ordinateur. Une sieste plus ou moins longue au milieu du jour, des souvenirs qui s’imposent, telles des images qui apparaissent sur un écran et qui se brouillent rapidement pour être supplantées par d’autres. Que dire de la vie quand l’époque devient de plus en plus inquiétante, et que tout ce que vous avez vécu et défendu s’écroule? Monsieur Archambault, tout comme moi, se retrouve dans un siècle où les valeurs qui nous faisaient agir ne tiennent plus. Tensions mondiales, bouleversements climatiques, états belliqueux, pertes des références et cet individualisme maladif et dangereux comme une bactérie en cavale.

 

INQUIÉTUDE

Est-ce que le goût de la lecture et de l’écriture pourrait s’éteindre chez moi? Est-ce que cela peut m’arriver de ne plus vouloir dialoguer avec un écrivain après avoir passé des heures dans son ouvrage? Est-ce que je peux me défaire de tous «ces morceaux de moi» comme je l’ai fait de presque tous mes volumes

Je me retrouve depuis dans ma bibliothèque désertée sans toutes ces présences rassurantes, sans tous les livres qui constituaient un rempart contre le monde et ses turbulences. Il y a maintenant le vide dans ma bibliothèque et écrire n’est plus tout à fait la même chose. Comme si j’étais en exil ou à l’étranger…

 

«De toute manière, personne n’écoute. C’est pour cette raison que des femmes et des hommes écrivent des livres, s’imaginant, souvent à tort, qu’on les lira. Pour la plupart, des locuteurs maladroits, à peine capables de crapahuter dans le chemin des mots. C’est à se demander comment ils parviennent à trouver ceux avec lesquels ils font des livres.» (p.86)

 

Tout comme Monsieur Archambault, je pense parfois à mes publications… La plupart de mes livres sont introuvables en librairie maintenant, presque tous effacés du monde. Je suis un écrivain sans livres, celui qui a perdu ses papiers d’identification.

 

ADMIRATION

 

La vie est un long parcours qui permet d’arriver à soi, dépouillé de tous ses titres, de ses nombreux habits pour se retrouver dans le maintenant avec ses manies et ses obsessions. 

Je prends chacune des publications de Monsieur Archambault comme une leçon, même s’il va sourire devant mes propos, mes élans de lecteur fidèle. Il m’apprend juste à être, sans les anciennes étiquettes du monde du travail et les objets qui deviennent encombrants avec le temps et peuvent vous ensevelir. 

Monsieur Archambault est maintenant dans le temps du dépouillement et du peu. Il a encore ses humeurs, des rêves et ce fil qui le lie aux mots, à la phrase qu’il caresse comme un gros chat ronronnant. 

L’écrivain, ce qu’il a surtout été malgré ses autres occupations, continue sa vie d’ascèse avec une simplicité et une franchise que j’envie. Je le lis avec ferveur, une lenteur que je tente d’implanter dans ma vie, une douceur qui me tient à la surface sans rien bousculer. Je m’attarde pour faire durer le plaisir, flânant sur une phrase ou encore sur un paragraphe pour me laisser prendre par ses propos. 

 

«Les moments de bonheur, je ne les ai perçus que sur le tard. Peut-être est-ce pour cela que je demeure curieux des moments qu’il me reste à connaître.» (p.65)

 

Il faut certainement toute une vie pour apprendre à vivre et l’entreprise n’est jamais terminée tant qu’il y a un soir qui vous pousse vers un matin. Toute une vie pour séparer le superflu de l’essentiel. Monsieur Archambault me surprend dans ce que je rêvais d’être et ce que je suis peu à peu. C’est pourquoi il reste l’écrivain précieux et indispensable, une sorte d’ami lointain que je ne visite jamais, mais qui me rassure avec ses phrases, ses mots qui pourraient être aussi les miens. 

 

ARCHAMBAULT GILLES : «Puis je serai seul», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 120 pages, 21,95 $,

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/puis-serai-seul-4135.html

mercredi 3 décembre 2025

JÉRÉMIE MCEWEN ET LA MUSIQUE DE SOI

JÉRÉMIE MCEWENdans «Musique d’intérieur», se tourne vers la musique qu’il écoutait et qu’il faisait avec des amis, alors qu’il était étudiant et qu’il avait l’audace de grimper sur une scène. Il aimait particulièrement le hip-hop, qui était dans l’air du temps et qui lui permettait de se faufiler dans les groupes de garçons, les meneurs, les mâles dominants qui attiraient les regards, surtout ceux des filles. Aussi, des textes inventés, martelés pour devenir quelqu’un que l’on entend et que l’on voit. La grande et belle entreprise de l’adolescence, celle de s’affirmer et de trouver sa place. La musique est ce fil conducteur qui lui a fait connaître bien des expériences et de savoir qui il est. «Par l’introspection et l’écriture, j’ai compris que l’idéal du mâle alpha avait été le cœur de mes ambitions identitaires pendant mon accession à la vie adulte, pour une raison fort simple : mon père m’a eu très vieux, puis il est vite devenu un fantôme, et je cherchais des repères masculins, alors j’ai sauté à pieds joints dans les stéréotypes que m’envoyaient la télé, la musique populaire de l’époque et la cour d’école. L’écriture de “Philosophie du hip-hop” en 2019 m’a permis de comprendre ça abstraitement, une psy m’a permis de le comprendre dans mes tripes.»


Devenir adulte, maîtriser des peurs, des craintes, des hésitations, c’est la bataille du jeune garçon dès qu’il met les pieds dans une classe, à sept ans. Il doit trouver sa place, s’arracher aux normes reçues de ses proches et se faufiler parmi les autres. Surtout, devenir quelqu’un qui compte. S’éloigner de ses parents qui le laissaient presque toujours seul et sur qui il ne pouvait guère s’appuyer. Le terrible héritage de la famille qu’il faut oublier souvent pour se forger autrement. 

Ce fut difficile dans mon cas. À sept ans, j’étais l’avant-dernier d’un clan de marginaux qui détonnait dans la paroisse et le village, j’en étais convaincu. Mes parents se tenaient à l’écart de presque tout ce qui faisait le nous social. Ils vivaient reclus dans leur maison, un peu comme dans une forteresse, avec ma mère qui agissait telle une générale d’armée, dont la mission était de repousser l’ennemi, c’est-à-dire tout le monde. Mon père a été conseiller municipal un certain temps, mais c’était avant ma naissance. 

Convaincu dans ma tête et mon corps d’être autre, différent. J’ai dû me trouver une place à l’école où je me suis senti étonnamment à l’aise. J’avais de bons résultats et pouvais enfin fraterniser avec mes voisins. Ce qui était interdit à la maison. Et, ma grande taille physique a fait le reste. Surtout, j’y ai fait la découverte des livres qui n’existaient pas chez nous. Des romans, des histoires que je pouvais glaner ici et là et qui me donnèrent une identité. J’étais très fier d’avoir lu tous les livres de la petite bibliothèque de l’école en huitième et neuvième année. Et un peu plus tard, au secondaire, je ne choisissais que les titres que personne n’empruntait. 

La découverte du théâtre, la possibilité d’être un autre sur une scène et d’avoir un nouveau visage grâce à un texte qui devenait mon souffle et ma parole a été cruciale. Le théâtre m’a permis de triompher de ma grande timidité et de surmonter le doute qui reste aux aguets au fond de moi. On ne se débarrasse pas de cet héritage comme un vieux gilet. Et aussi le sport, particulièrement le volley-ball où j’excellais. J’aurais bien aimé le hockey, mais ma mère a toujours refusé de m’acheter des patins. 

 

RÉVÉLATION

 

Jérémie McEwen apprivoisera la musique d’abord, un groupe, des textes qui viennent le secouer dans sa tête et son corps. Comme s’il découvrait une parole qui le touchait dans son âme ou dans son être. Plus qu’une rythmique ou une mélodie, mais des mots et une façon d’être. Nous n’en étions pas là, du moins ceux de ma génération.

McEwen vivra des expériences que peu de jeunes de son âge ont connues. D’abord s’extirper de sa famille, composer avec la perte d’un père mort très tôt (le peintre Jean McEwen, un proche de Borduas et Riopelle) et une mère absente, ailleurs, et un frère qui se débattait avec de terribles problèmes. 

Le garçon s’est accroché à ses copains pour rester à la surface et trouver qui il était. Je comprends ça. 

 

«J’ai été si patient dans ce groupe, trop, comme si j’attendais que ma masculinité naisse en moi par la leur. Elle ne naîtra jamais, pas celle-là, en tout cas. Ciel, quand j’y repense, j’ai honte d’avoir traîné là-dedans, mais je voulais y être. Je devais porter l’armure de ce groupe-ego avant de pouvoir m’en libérer.» (p.11)

 

Des amis, des camarades qu’il a dû quitter quand il a vu qui ils étaient vraiment. Comme si eux s’étaient arrêtés en route et que lui avait continué d’avancer et d’explorer. La terrible aventure de devenir adulte est faite d’expériences et de ruptures jusqu’à ce que l’on découvre une place et des passions qui nous conviennent parfaitement. Il faut toujours du temps pour s’ajuster.

 

LES AMIS

 

Que serais-je devenu sans mes amis? Jamais je ne serais parvenu à dix-huit ans à m’arracher à ma famille, à mon village pour migrer à Montréal et étudier à l’université. Nous nous sommes expatriés ensemble, mes copains et moi, pour découvrir l’autonomie. Comme si, en m’installant dans la grande ville, je m’approchais de tous les livres pour satisfaire l’incroyable soif que j’avais de tout lire. J’ai muté de l’intérieur alors. J’ai dû combattre la terrible solitude du citadin, me faufiler dans le cercle de Gilbert Langevin qui m’a ouvert les portes de l’écriture et de la publication.

Jérémie McEwen suivra bien des chemins sinueux pour arriver à soi. Il y a des sentiers plus longs que d’autres et parfois étonnants. Il connaîtra très jeune une vie de couple en devenant père par amour. Tout en continuant des études et en faisant des rencontres marquantes qui changent tout. Celle de Serge Bouchard, surtout avec qui il collaborera pendant plusieurs années dans différentes aventures radiophoniques? Il trouvera sa place dans les médias et pourra faire le choix de soi, aller vers l’enseignement et l’écriture. 

 

«Pour espérer y arriver, il a fallu que j’accepte d’être tombé, tombé de mes assurances pleines d’ego, tombé de mon piédestal en regardant les yeux de mon fils. Il a fallu que j’accepte que je ne savais pas qui j’étais à l’extérieur de mon intellect, dans mes tripes, dans la sobriété d’un mardi matin, en livrant mon âme à une inconnue que je paie pour m’écouter. De combien de détours par tous ces mâles alpha qui ne m’écoutaient pas ai-je eu besoin pour me rendre compte que je courais après moi-même?» (p.116)

 

Jamais facile de devenir l’humain que l’on souhaite et qui reste souvent insaisissable. Il faut beaucoup de courage, de volonté et de curiosité pour trouver ses limites sans se laisser avaler et digérer par certaines expériences. 

Jérémie McEwen a été audacieux, frôlant la ligne rouge, mais parvenant toujours à refaire surface. Et l’amour, une femme qui le prend avec confiance et qui lui permet de rapailler toutes les parties de son être comme dans «La marche à l’amour» de Gaston Miron. 

Une réflexion importante sur l’art de devenir adulte, marquée par cet amour de la musique de notre époque qui a eu la peau de plusieurs vedettes qui ont consommé les substances que nous connaissons. McEwen a réussi à avoir un œil sur l’avenir, parvenant à surmonter ses hésitations et à se faufiler dans des expériences qui auraient pu éteindre la flamme en lui. 

«Musique d’intérieur» lui permet de faire le point et de comprendre toutes les circonvolutions et les détours qu’il a dû prendre pour trouver celui qu’il rêvait d’être. Il y a toujours un soi qui nous attend quelque part à la croisée des chemins et il faut être attentif pour le reconnaître. Ou bien nous lui tendons la main ou nous passons sans un regard pour nous retrouver dans un flottement d’être. 

Pour ma part, que serait ma vie sans la littérature, l’écriture et la lecture qui ont balisé mon parcours? Si je n’étais pas parti à dix-huit ans, que serais-je devenu? Sûrement un travailleur forestier comme mes frères et mon père. La trace était toute faite devant moi. J’aurais tout fait alors pour ne pas penser aux rêves de l’adolescent qui lisait Rimbaud et Paul Éluard. Heureusement, j’ai choisi d’être écrivain, surtout un lecteur peut-être, même si ce n’était pas un métier pour ceux de ma famille. 

Que d’efforts nous devons consentir pour nous sortir de soi et devenir celui que l’on surprend dans ses songes. Jérémie McEwen y est arrivé par la musique et les livres. 

Quel beau moment de réflexion sur des musiques et des textes qui nous accompagnent tout au long de notre vie et qui restent ancrés au plus profond de notre être! Il y a soi, mais aussi un milieu et les autres qui importent et nous constituent. Jérémie McEwen le démontre parfaitement.

 

JÉRÉMIE MCEWEN : «Musique d’intérieur», Éditions du Boréal, Montréal, 2025, 208 pages, 25,95 $.

 https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/musique-interieur-4123.html

jeudi 16 octobre 2025

FRANCINE NOËL N’A PAS PERDU SON REGARD

FRANCINE NOËL s’offre un recueil de nouvelles pour souligner sa dixième publication. Vingt textes plus ou moins longs, certains n’ont besoin que de quelques lignes pour nous secouer quand d’autres prennent plus d’espace comme il se doit. Deux directions se croisent dans Choisis-moi. (Un texte qui donne son titre au livre.) La nouvelle raconte l’histoire de deux enfants qui attendent d’être adoptés comme c’était le cas dans les années cinquante dans les orphelinats. Deux inséparables. Nous suivrons aussi un ancien professeur de cégep qui se retrouve dans la rue après avoir été malmené par la vie et l’amour. Une situation qui se complique avec la COVID. Les errants perdent les lieux où ils pouvaient se réfugier. Un volet de cette pandémie qui n’a pas beaucoup été mis en évidence. Et enfin, Aurélie, une fille de Cacouna, entre chez les sœurs du Bon-Pasteur et doit se dévouer auprès des filles-mères, celles qui ont commis la faute et qui sont vues souvent comme des maudites et des pécheresses. Elle apprend la solitude, la plus terrible peut-être, les règlements, rêve de devenir infirmière et finit par choisir de rejeter les carcans qui étouffent.

 

Francine Noël s’aventure dans deux mondes qui présentent, bien qu’ils semblent aux antipodes, beaucoup de similitudes. Celui des itinérants qui se plient à des rites et habitudes et la vie religieuse marquée par des règles contraignantes qui contrôlent les nonnes dans tous leurs gestes et leurs pensées presque. Nous sommes dans les années cinquante dans le cas des sœurs. La Révolution tranquille n’est qu’un rêve alors avant l’essor qui a fait bondir le Québec dans la modernité par de grandes réformes dans le domaine de la santé et de l’éducation. Et ce monde actuel, celui de l’errance de plus en plus présente dans nos villes et qui est un sujet que les politiciens doivent aborder en campagne électorale. Un milieu avec ses règles, ses territoires, ses habitudes et la cohabitation quand plusieurs individus partagent un refuge. L'écrivaine oscille entre la plus folle des libertés et un mode où tout est réglé au quart de tour.

 

CHANGEMENTS

 

Avec Aurélie, nous sommes à la veille des grands bouleversements qui ont marqué le pays du Québec. La Révolution tranquille, la naissance d’un véritable état et la libération individuelle par la contraception chez les femmes. Et ce mal de la société contemporaine, des gens qui n’arrivent plus à se payer une maison ou un appartement parce que les spéculateurs et la finance rendent ce bien inaccessible. Des travailleurs et travailleuses vivent dans la rue ou dans leur auto malgré un travail rémunéré. C’est un fléau aux États-Unis qui est en train de devenir une épidémie partout dans le monde. Les conséquences d’un capitalisme sauvage qui s’impose, encore plus brutalement depuis que Donald fait la pluie et le beau temps. Pourtant, peu importe les époques, la vie a toujours été difficile dans les familles avec les agressions, l’inceste et le silence des victimes qui se taisent et refoulent leurs larmes. Surtout du côté des femmes. Un début de recueil saisissant, qui montre les tragédies qu’entraîne le «vivre ensemble».

 

«Quelque chose se tord dans son ventre, mais ce n’est pas le ventre, c’est plus bas, dans un autre ventre, une autre partie de son ventre, comme avec son père quand il s’étend sur elle et qu’il fait han han han, il dit que ça aide à dormir, mais ça n’a jamais aidé et la malchance est arrivée comme un ballon qui vous frappe un sein, c’est une boule, un motton, un caillot qui veut sortir, elle sent que ça veut sortir, qu’elle se vide, qu’elle va tout échapper, et la boule tombe d’elle dans un hoquet de sang, mais il en reste peut-être des morceaux à l’intérieur, elle ne veut pas toucher l’intérieur, ne veut pas fouiller là et n’ose pas regarder dans la cuvette.» (p.9)

 

Ces petites morts étouffées, la vie impersonnelle des religieuses et des sans-abri qui deviennent des invisibles, comme les sœurs dans les couvents. Heureusement pour les itinérants, il y a des refuges et les bibliothèques où le professeur retrouve une partie de son être qu’il a écrasé pour toutes les raisons imaginables.

 

BALISES


Chacun des personnages de Francine Noël a ses lieux où il se sent en sécurité, où il est possible, surtout, d’être soi sans craindre que le monde leur tombe dessus. Le professeur partage un squat avec un couple de jeunes. On ne saura pas vraiment ce qui lui est arrivé : on imagine une histoire d’amour, une séparation qui a cassé sa vie. Et la COVID, une catastrophe pour ces gens sans moyens, bien plus que certaines règles et le port du masque. Comme si tous les endroits où ils pouvaient aller avant pour se laver et manger disparaissaient d’un coup. Que faire quand on est dans la rue et que l’on doit vivre avec un couvre-feu? Mais, il y a pire peut-être : l’autre qui se dérobe.

 

«J’ai soif de voir des bouches articuler des mots, même s’ils ne sont pas pour moi, je voudrais pouvoir regarder des figures entières, des bouches qui sourient, des bouches qui font la gueule, qui sifflent, qui fument, qui mangent et qui parlent, même si c’est en vociférant, je veux voir des mâchoires bouger, des lèvres, pulpeuses ou minces, des dents aussi, même des dents croches me contenteraient, ou des mentons en galoche, ou des nez, le nez exprime moins que la bouche et pourtant il place le personnage, nez retroussé, nez pointu, aquilin ou camus, en forme de patate ou de chou-fleur ou de trompette, nez refait, nez mutin, brandy nose, tout ça nous est refusé.» (p.35)

 

L’autre, le contact, si nécessaire, les touchers, les mots, des regards, des propos qui font exister et se sentir humain. Tout comme ce que vit Aurélie, sœur Saint-Clément dans le vaste édifice des religieuses du Bon-Pasteur où elle a l’impression d’être devenue une ombre. Les sœurs sont partout et pourtant elles n’ont plus de corps et de visage. Avec les enfants qui restent des silhouettes avant d’être adoptés ou d'exister. 

 

«La seule chose abondante est la nourriture et Thérèse Saindon, alias sœur Saint-Donat, ne s’en prive pas, mais la mangeaille n’est pas si importante pour Aurélie. Ce qu’elle regrette vraiment, ce qu’elle a toujours aimé, c’est le linge, les beaux vêtements, les cotonnades légères de l’été, les robes que sa mère cousait et coud encore pour sa trâlée de filles. Mais Aurélie a renoncé à la propriété individuelle. Pour désigner les choses, il convient de dire “notre”, notre lit, notre oreiller, notre mouchoir, nos souliers, nos bas, notre jupon, notre peigne, notre savon, notre brosse à dents, nos serviettes hygiéniques, notre assiette, notre tasse, notre missel, tout appartient à la communauté.» (p.69)

 

Un vocabulaire absurde de dépersonnalisation qu’il faut répéter et qui finit par broyer Aurélie. Quel sens donner à la vie dans de pareilles conditions? Pourquoi s’effacer sous des épaisseurs de vêtements et se plier à des règles où elle est condamnée à n’être qu’un numéro. Aurélie, en étudiant pour devenir infirmière, se bâtit un moi, un centre, une femme qui laisse présager la grande libération qui va frapper les institutions ecclésiastiques quelques années plus tard. Que faire quand toutes les règles tombent et qu'il ne reste plus qu'à courir après son ombre ?

 

«En revenant du parloir, Aurélie se sent plus seule que jamais malgré la communauté qui l’entoure. Cet hôpital est plein de religieuses tolérantes et dévouées, mais elle n’en peut plus de piaffer dans un temps mesuré et de voir ses amitiés contrôlées par la Râpe et sa clique d’espionnes.» (p.127)

 

Tout partout, l’individu se heurte à l’autre et à des lois. C’est un problème depuis toujours. Il faut des règles pour se protéger et vivre sans s’agresser. Cela peut aller très loin dans les communautés où la moindre action est régentée ou encore dans la rue où chacun doit respecter des territoires et des refuges. Il y a des codes, peu importe les époques et les lieux. Les humains sont grégaires et ils doivent se comporter en conséquence. Et il y a ces heurts, les blessures d’être, les agressions d'un père ou d'un proche, le groupe qui nie souvent l’individu. Ces catastrophes existentielles peuvent venir du refuge comme du dehors. 

Aurélie trouvera son chemin naturellement quand arrive le temps.

 

«C’est la Saint-Jean. On entend de la musique et des rires et, au loin, le vacarme des feux d’artifice. Aurélie pose sa croix d’argent sur sa table de chevet, notre croix, notre table. Elle enlève nos souliers et notre rosaire. Elle laisse tomber notre voile, notre coiffe, notre robe, notre jupon et détache le tissu qui comprime les seins, elle enlève notre affreuse culotte et nos bas. Ces hardes, tombées sur le plancher, ressemblent à une peau de couleuvre abandonnée. Elle remet la robe et monte au solarium… … Avec sa seule robe religieuse au tissu lustré, avec son corps innocent de religieuse, avec ses pieds qui avaient oublié la fraîcheur de l’herbe, sans se presser, elle entre dans la liesse du monde.» (p.128)

 

Que cela est bien dit, humain, senti, aussi vibrant que les grands romans que nous a offerts Francine Noël, des ouvrages qui ont marqué le Québec et toute une génération! Je garde pour ma part un souvenir impérissable de La conjuration des bâtards, un roman exceptionnel, une fiction passée sous le radar de notre petit milieu de la littérature. Tout comme on n’a pas su reconnaître l’immense roman Les failles de l’Amérique, un autre travail remarquable de Bertrand Gervais. Peut-être que, malgré toutes nos expériences, nos dires et nos slogans, le Québec n’a pas encore vraiment appris à se voir et à s’aimer. Il faut lire et relire Francine Noël pour la musique qui porte son écriture et, surtout, la pertinence de son regard. Un enchantement. 

 

NOËL FRANCINE : Choisis-moi, Éditions du Boréal, Montréal 2025, 144 pages, 21,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/choisis-moi-4112.html

jeudi 2 octobre 2025

L'ÉPOPÉE DU SAGUENAY–LAC-SAINT-JEAN

LE LIVRE d’une vie pour Gérard Bouchard. Voilà l’aboutissement de sa longue et patiente recherche qui prend sa source dans sa thèse de doctorat soutenue à Paris, où il dressait le portrait d’un village du centre de la France (Sennely-en-Sologne) sur une période de cent ans. On peut lire ce travail publié chez Plon en 1972 sous le titre : «Le village immobile». De retour au Québec, Gérard Bouchard appliquera cette approche à la région du Saguenay et du Lac-Saint-Jean. Une histoire totalisante et enveloppante qui tient compte de tous les aspects d’une population pendant un laps de temps important. Il s’attardera aussi à recueillir les propos de ceux et celles qui ont quasi connu les débuts de la colonisation ou qui ont entendu les récits des premiers venus dans la région. Des témoignages précieux, puisque c’est le passé des hommes et des femmes qui ont fait le pays. «Terre des humbles, Les Saguenayens 1840-1940», est le résultat de ses recherches au fil des décennies.


Gérard Bouchard, dans «Terre des humbles», raconte l’histoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean à partir des témoignages des premiers arrivants, des anciens qui ont vécu l’an premier de cette épopée. Le travail imposant de l’historien et sociologue fait plus de 450 pages et dresse un portrait de la vie des colons, de leurs rêves et de leurs réussites, comme leurs terribles épreuves entre 1840 et 1940. Toujours en s’appuyant sur les témoignages des pionniers, mais aussi sur à peu près toutes les informations que l’on peut trouver dans les registres des paroisses (naissances, décès, mariages), les actes notariés et les journaux de l’époque alors fort actifs et importants. Une histoire du peuple que «Terre des humbles» et non pas celle de l’élite, du clergé qu’on nous a imposé quand j’étais à la petite école. Et peut-être que Gérard Bouchard s’est inspiré d’Antoine de Saint-Exupéry pour son titre, qui, dans «Terres des hommes», explore l’amitié, la mort, l’héroïsme, la quête de sens et de vérité. L’écrivain et aviateur exprime dans cette œuvre ses valeurs humaines.


«L’ouvrage que je présente aujourd’hui reprend donc la même ambition que Le village immobile, mais en prenant cette fois pour objet l’ensemble d’une société régionale et en conjuguant les enseignements de deux immenses corpus : celui des données quantitatives en provenance du fichier BALSAC et celui des données qualitatives issues de plus de 2000 entretiens réalisés entre les années 1920 et 2000. D’autres sources de données ont aussi été utilisées en complément (infra). J’ai pu ainsi construire une représentation de cette société dans ses diverses dimensions et dans son évolution, tout en faisant entendre sa parole. C’est donc un très vieux rêve de jeunesse que je vois maintenant réalisé.» (p.20)

 

Pour bien illustrer sa démarche, Gérard Bouchard multiplie les points de vue à partir des premières familles qui ont transporté sur leur dos tout ce qu’ils pouvaient emporter. Ils devaient franchir les montagnes sur des pistes à peine existantes en partant de la région de Charlevoix. L’odyssée regroupait plusieurs ménages et au bout d’un périple de plusieurs jours, ils s’installaient en pleine forêt où ils devaient tout faire avec peu d’outils. Des haches, des sciottes pour construire une cabane et se mettre à l’abri des intempéries et des bêtes sauvages. Ils survivaient alors grâce à la chasse et la pêche parce qu’il fallait «faire de la terre» d’abord pour semer les patates et autres légumes essentiels. Quand je pense aux nuages de moustiques qu’ils devaient affronter, je me demande comment ils ont pu résister. Peut-être que, pour la plupart, c’était un voyage sans retour et qu’ils n’avaient pas le choix de s’accrocher.

 

«À l’arrivée sur son emplacement (ou celui qu’elle choisissait d’occuper), une famille devait encore passer quelques nuits à la belle étoile, le temps de bâtir un camp très sommaire recouvert d’écorce de bouleau. Ces camps s’élevaient à guère plus de quatre pieds du sol, car il fallait en obstruer l’accès aux ours attirés par la nourriture. Plus tard, on construisait un vrai camp, plus spacieux, où durant l’hiver où parents et enfants pourraient cohabiter avec les poules, souvent un cochon et, plus tard, un bœuf, les premiers étant séparés des autres par une demi-cloison. Le but était de réchauffer les occupants et en même temps de protéger les animaux contre le froid.» (p.39)

 

Heureusement, il y avait les Innus qui sillonnaient cet immense territoire et qui savaient mieux que les arrivants se débrouiller dans toutes les conditions. Ils ont eu de bons contacts et se donnaient un coup de main lorsque c’était possible, particulièrement quand une femme accouchait. On demandait l’aide d’une sage innue pour que tout se passe bien. Certains n’auraient jamais pu survivre à l’hiver s’il n’y avait pas eu les Innus. 

Tout devait changer avec l’arrivée des curés qui ont dénigré ce peuple nomade et leurs manières de vivre, interdisant les relations avec eux et surtout les mariages. Une triste histoire que ce manque d’ouverture du clergé envers les autochtones et les étrangers qui ont tenté de rejoindre les colonisateurs à différentes époques. 

 

«C’est pourquoi, en 1898-1899, le haut clergé s’opposa si vigoureusement à l’implantation d’un petit groupe de doukhobors qui fuyaient la persécution dont ils étaient l’objet en Russie. Des notables, guidés par l’évêché, se déchaînèrent en dénonçant les mœurs primitives de ces étrangers, accusés notamment d’atteler leurs femmes à la charrue pour ménager leurs chevaux. Les réfugiés trouvèrent finalement à s’établir dans l’Ouest canadien.» (p.105)

 

FAIRE DE LA TERRE

 

Défricher, faire de la terre, semer, construire une habitation plus confortable, élever du bétail et agrandir le domaine pendant que les enfants se multipliaient. Et les garçons, les plus vieux, à l’âge de quatorze ou quinze ans, s’embauchaient l’hiver dans les chantiers de Price, là encore dans des conditions à peine imaginables, pour apporter quelques piastres à la famille au printemps. 

Et on finissait par faire une paroisse avec sa chapelle et sa forge et son petit magasin général qui vendait de tout. Il y avait aussi les moulins de sciage que Price installait un peu partout où il y avait des cours d’eau et qui procuraient du travail. Des villages éphémères qui essaimèrent le long du Saguenay surtout.

Jean-Alain Tremblay nous plonge dans la vie de Saint-Étienne dans «La nuit des Perséides», une agglomération qui a été détruite par le feu en 1900.

Souvent, après avoir constitué un bien respectable, les familles vendaient tout et allaient tout recommencer plus loin pour défricher, pour agrandir leur terre et y établir les enfants, surtout les garçons. 

 

«Telle était la vie sur ces premiers fronts pionniers : des travaux éreintants, une nourriture insuffisante, l’insécurité, l’isolement, l’absence de chemins, de médecins, de prêtres et d’écoles. À tout cela s’ajoutait la rareté chronique du numéraire. Pour subvenir à leurs besoins, les colons ne consommaient que ce qu’ils pouvaient semer ou produire dans ces conditions ingrates; les familles se voyaient ainsi confrontées à de nombreuses privations.» (p.45)

 

On travaillait en famille, c’était essentiel pour la survie. C’est comme ça que l’on est arrivé à occuper toutes les bonnes terres autour du lac Saint-Jean. On a tenté alors de poursuivre la colonisation dans la deuxième couronne de peuplement. C’est à cette époque que furent fondées les paroisses de La Doré, Saint-Edmond-des-Plaines, Girardville et Saint-Thomas-Dydime. Ce fut souvent un échec parce que le sol était impropre à la culture. 

Viendront rapidement les premières industries dans les petites villes, particulièrement à Jonquière et Chicoutimi, qui misaient sur l’exploitation de la forêt, la fabrication de la pâte de pulpe avant tout. Des entrepreneurs qui rêvaient de se développer à l’américaine. En particulier un personnage peu connu, mais fascinant de Chicoutimi. 

 

«C’était un homme remarquable (Joseph-Dominique Guay) à plus d’un égard et son histoire reproduit en quelque sorte celle de l’utopie saguenayenne, ou du moins l’un de ses volets. Néanmoins, et pour des raisons qui apparaîtront plus loin, il a laissé très peu de traces dans la mémoire régionale. C’est une raison de plus pour s’y arrêter.» (p.97)

 

Il était de ceux qui voulaient faire de Chicoutimi «la Chicago du Nord» avec un million d’habitants. Il a eu le malheur de s’opposer souvent aux ambitions du haut clergé. Que dire de Louis de Gonzague Belley, qui a dû migrer dans l’Ouest canadien, ostracisé par son milieu et excommunié par Mgr Labrecque?

Ce ne fut pas le cas de J.E.A Dubuc, qui a su apprivoiser l’évêché par des dons en argent, des faveurs et aussi des fêtes où il pouvait les courtiser et faire accepter ses visées. Ces «continentalistes» voulaient surtout casser le monopole des Price pour se développer et devenir en quelque sorte maître chez eux.

 

«Cela dit, Dubuc fut un remarquable entrepreneur qui s’est hissé au sommet du monde des affaires à l’échelle internationale, alors qu’au départ il était sans le sou et sans expérience, simple commis dans une succursale de la Banque Nationale à Sherbrooke. Il n’avait que vingt-six ans quand il a pris la tête de la Compagnie de pulpe au moment de sa fondation et sa situation financière ne lui permettait même pas d’acheter des actions de l’entreprise. Parmi ses associés et partenaires, on a pu dire de lui qu’il n’était rien de moins qu’un génie.» (p.336)

 

ÉPOPÉE


J’ai eu l’impression de plonger dans un véritable roman en suivant les colons, qui, en plus d’un travail incroyable, devaient subir les diktats du haut clergé qui établissait des règles et contrôlait presque tout de leur quotidien. Pas uniquement sur le plan spirituel, mais en s’immisçant dans leur vie privée (leur sexualité) et leurs passe-temps. 

Gérard Bouchard s’attarde aussi à des mythes qu’il défait, soit l’isolement de la population, les maladies génétiques qui seraient plus importantes dans la région, des gens réfractaires aux idées nouvelles et aux étrangers. 

C’est tout le contraire, heureusement. 

Les familles nombreuses correspondaient à ce qui était la norme dans l’ensemble du Québec, tout comme la place des femmes, les maladies, les loisirs. La sexualité des couples ne différait guère non plus des pays en voie de colonisation. C’est quasi un miracle qu’ils aient pu garder une forme d’indépendance malgré l’omniprésence du clergé. 

Nous avons, en parcourant ce document passionnant, un portrait bien distinct de celui qui était brossé à ma petite école de rang ou encore au secondaire à Saint-Félicien, où l’histoire du Canada nous ennuyait terriblement. 

C’est fascinant de pouvoir s’attarder ainsi auprès des gens du peuple, de découvrir la culture populaire que les curés combattaient, les fêtes où l’on chantait et dansait et pouvait même exagérer avec la bouteille. Les carnavals et les déguisements de la Mi-Carême étaient de grandes périodes de réjouissances et de défoulement. 

 

BIOGRAPHIQUE

 

Gérard Bouchard n’hésite jamais à raconter des faits personnels et des moments de son enfance. C’est peut-être la plus belle façon de rendre hommage à ses parents que de publier un tel ouvrage où nous avons l’impression de surprendre nos proches dans leur quotidien. J’ai reconnu ma propre famille, des rites et des coutumes qui ont changé avec le temps. J’ai vécu l’époque où la grande fête du début de l’année était le Jour de l’An et non pas Noël. Oui, ce temps lointain où le père Noël n’existait pas. Aussi, j’ai compris que les Paré n’étaient pas une exception en ne soulignant jamais les anniversaires. 

Tout le monde était ainsi. 

Véritable roman d’aventures que «Terre des humbles», avec des personnages fascinants qui sortent de l’ombre et qui montrent des aspects méconnus de notre parcours. Ça permet d’avoir un autre regard sur le passé, notre histoire, nos proches et tout le tissu social et paroissial qui a fait ce que nous sommes. Un ouvrage remarquable que tous les gens de la région devraient lire pour mieux se voir et s’aimer, pour savoir d’où nous venons et, surtout, être fiers de ses origines et de ses ancêtres, nos héros de la colonisation.

 

BOUCHARD GÉRARD : «Terre des humbles Les Saguenayens 1840-1940», Éditions du Boréal, Montréal, 2025, 462 pages, 34,95 $.

 https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/terre-des-humbles-4115.html