jeudi 7 juillet 2022

UN LEG QUI BRÛLE LE CORPS ET L’ÂME

LE CHEMIN D’EN HAUT de J.P. Chabot a retenu mon attention pour bien des raisons. D’abord, c’est la première fois que je lis cet écrivain même si c’est le deuxième roman que le Quartanier présente. Il a publié Le livre de bois en 2017. Dans son deuxième opus, il se penche sur une histoire d’héritage, un improbable retour à la campagne. Le narrateur a fui très tôt son milieu pour s’installer en ville. Une virée dans le temps qui ne se fait jamais sans heurts. C’était le sujet de mon premier roman Anna-Belle paru en 1972 où je rentrais (mon passé à peine déguisé) dans mon village après des années d’exil à Montréal. Dans la fiction de Chabot, le fils se retrouve propriétaire de la ferme familiale après la mort accidentelle de ses parents. Il aimerait liquider rapidement le tout avant de retourner à sa vie de citadin. Ce récit nous entraîne dans un monde trouble, délabré et plutôt inquiétant, avec certains personnages qui donnent des frissons dans le dos.

 

J.P. Chabot m’a happé dès sa première phrase. Le narrateur prend la route et roule pendant des heures pour revenir à Rivière-Bleue, un vrai village du Témiscouata. C’est le ton, la musique, la parole qui révèle tout de l’individu. L’impression de me retrouver sur le siège du passager et de devoir subir un flux verbal qui vous pompe l’air. Cela m’a rappelé J’ai mon voyage de Paul Villeneuve. Le personnage part dans une vieille voiture et traverse le Québec pour se rendre à Sept-Îles où une certaine Madeleine l’attend. Tout au long des kilomètres, les souvenirs, les fantasmes, les moments importants de la vie du conducteur refont surface et nous font planer entre le rêve et la réalité. 

«J’avais cru que je planterais la pancarte À VENDRE en avant de la maison pis que ça finirait là. Tout le long en descendant de Montréal, je me voyais la planter, vendre, m’en retourner chez nous un brin moins dans marde. Mais ç’à l’air qu’il m’en manquait des bouts. C’était la première fois que mes parents mouraient. La banque avait tout gelé en attente des papiers. Le processus impliquait la police, le coroner, la notaire, le Directeur de l’état civil, le croque-mort, une poignée d’intermédiaires et quelques témoins. Apparemment que mourir concernait toute la messieutrie. Ça prenait du temps.» (p.15) 

Revenir dans les lieux de son enfance est souvent difficile, brutal même. Je pense à Boréal Tremens de Mathieu Villeneuve qui emprunte un parcours similaire. David Gagnon hérite d’une maison dans le bout de Péribonka au Lac-Saint-Jean. Une plongée fracassante dans un monde qui échappe à toutes les idées préconçues que l’on peut se faire de la campagne et des gens qui l'habitent. Un espace saccagé, des conflits latents, un passé familial que le personnage principal doit empoigner à bras le corps.

Dès les premières pages, le narrateur de Le chemin d’en haut se coltaille avec son vécu et retarde cette plongée dans le temps en flânant au bar, à l’entrée du village. Pour fuir encore une fois sa réalité, par peur de perdre pied certainement. Tout ce qu’il a balancé par-dessus bord en prenant la direction de la ville vient le hanter. On comprend que les relations avec le père ont été conflictuelles, qu’il touche des blessures jamais guéries. Un passé honni et rejeté au plus profond de soi, une plaie vive qui risque de s’ouvrir en poussant la porte de la maison, en avançant dans la cuisine ou en figeant devant un miroir qui lui montre celui qu’il est devenu. Une peur qu’il veut noyer dans un verre, écoutant Sam, une barmaid, qui le bouscule et tente de lui dessiller les yeux.

 

RÉALITÉ

 

Il faut du temps quand on tente de faire le point sur une tranche de vie que l’on a voulu chasser de sa mémoire. «Le bar s’occupait de mes sens. Je m’oubliais. Les soirs se ressemblaient au point que la notion du temps s’embrouillait. Personne va au bar pour autre chose que ça. Y a peut-être juste là qu’on vit vraiment. On se permet d’être les bêtes qu’on est. Personne trouve rien à redire. Sam me servait ma Laurentide, à quoi bon changer. Ça y avait pris une veillée à me cerner, ou à m’imposer mon habitude.» (p.21)

Le fils devra confronter la vérité tôt ou tard. On ne peut fuir éternellement, fermer les yeux et oublier tout ce qui vous lie à un coin de pays, à une maison un peu croche, une forêt que l’on n’ose plus parcourir par crainte d’y croiser des fantômes. La réalité le frappe de plein fouet. Les affaires plus ou moins louches du paternel, la maladie de sa mère et son alcoolisme, le travail abrutissant pour une compagnie qui contrôle tout. La population rêve, plie l’échine, grogne, tente de secouer ce joug au moment du festival du Bootlegger (la fête existe vraiment à Rivière-Bleue) où l’on s’arrache au quotidien pour se moquer des lois et des convenances. 

Dans ce bar, ce non-lieu, le fils s’accroche à un fil et doit reconsidérer la mort de ses parents, sa situation de nouveau père, sa vie insignifiante. Une plongée dans ses souvenirs et l’enfance, une sorte de mise au point pour savoir qui il est. «Tu te fais une raison. Vieillir, c’est une trahison. Le temps te passe à travers. Il te durcit les poumons, le dos. Les traits. Tu feras jamais la paix avec ton corps. Toute ta vie, t’as travaillé debout, t’as pus d’équilibre. Juste te pencher, tu rases tomber. Pis quand tu tombes pour vrai, tes bleus partent pus, ça prend des mois. T’as de la vieille peau, de la vieille chair. Un moment donné, t’es même pas capable de te laver les pieds. T’as peur, t’avais pas vu ça venir.» (p.112)

 

ARRÊT

 

Ces fulgurances m’ont laissé un peu étourdi, incapable de poursuivre ma lecture. J’ai dû revenir souvent sur certains paragraphes pour en saisir toute la quintessence et la pertinence. Nous n’échappons jamais à notre passé et à l’album familial. Il faut y plonger tôt ou tard, trier, partager, se réconcilier avec soi et nos parents. 

Le narrateur finira par comprendre sa mère et son père. Cette noyade dans les eaux du lac lors d’une randonnée en motoneige reste une tragédie, un drame, mais peut-être aussi une grande histoire d’amour. 

Un roman qui nous entraîne dans un monde délabré, à l’image de cette planète que nous avons saccagée avec nos rêves de richesses. J.P. Chabot atteint des apothéoses qui laissent sans voix. «J’avais peur que des animaux partent avec notre capsule temporelle, je l’avais déterrée pour enlever les céréales. J’avais pas pu m’empêcher de regarder son papier. Il était blanc. J’avais pensé qu’on partageait cette joie-là. Steph avait mal. Lajoie cache souvent la détresse. Je l’ai sentie monter. J’ai compris que la fierté, quand tu la consommes trop vite, c’est la honte qui dit pas son nom. J’y en ai jamais parlé.» (p.168)

Une fiction sans compromis qui confronte l’amour, la mort, la maladie qui vous casse, le corps qui se défait, le travail qui rend impotent et aussi inutile qu’une vieille paire de bottes. C’est magnifique de justesse et d’intensité, de force et de souffrance. Une langue crue et frétillante que l’on goûte à petites gorgées pour en savourer toutes les subtilités et les arômes. C’est la puissance de ce récit qui prend des allures de descente aux enfers avant de revenir à la surface, plus lucide et peut-être en paix avec sa propre histoire et son passé, si médiocre soit-il.

 

CHABOT J. PLe chemin d’en haut, Montréal, Le Quartanier, 2022.

 

https://lequartanier.com/parution/610/j-p-chabot-le-chemin-d