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vendredi 6 mars 2026

LE QUÉBEC PERD UN GRAND HOMME

L’ANNÉE 2025 et le début de l’année 2026 auront été difficiles pour moi. Tout d’abord, le décès de Victor-Lévy Beaulieu, le 9 juin dernier, mon premier éditeur. Il a publié cinq de mes ouvrages. Les deux premiers, «L’octobre des Indiens» et «Anna-Belle» aux Éditions du Jour. «La mort d’Alexandre», chez VLB Éditeur, «Souffleur de mots» et «Le réflexe d’Adam», aux Éditions Trois-Pistoles. Un compagnon, un ami. Je lui ai fait parvenir «Les revenants» en 2021, un roman où il devient un personnage important de mon histoire. Il m’a répondu ceci : «Que de beauté! Je te reviens plus longuement». Il n’est jamais revenu. Tout à se déprendre de son corps qui ne le suivait plus. Son décès fut comme si on déchirait «une grande page de notaire» où une partie de ma vie était écrite de sa main gauche. La mort d’André Vanasse, le 26 février, la veille de mon anniversaire, m’a frappé de plein fouet. Un proche, un éditeur unique et indispensable. Lui aussi a publié cinq de mes ouvrages, dont les trois récits de voyage rédigés avec ma compagne d’aventure, Danielle Dubé. Un homme qui a pris énormément de place dans mes pérégrinations littéraires. J’ai correspondu avec lui pendant des dizaines d’années, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus gérer «l’infernale machine», comme disait Victor-Lévy Beaulieu en parlant de son ordinateur. 

 

Deux éditeurs qui m’ont accompagné pendant des décennies et qui ont fait de moi un meilleur écrivain et, certainement, un être plus patient et attentif. Me voici comme un survivant, comme un orphelin. 

Les deux étaient différents, bien sûr. Victor-Lévy restait distant, un peu lointain et aimait se laisser courtiser. Il ne répondait jamais au téléphone, aux messages courriel non plus. Il se manifestait quand il y avait un manuscrit à rendre «dans ses grosseurs» ou encore lorsque nous débarquions dans sa belle maison des Trois-Pistoles pour quelques jours au milieu de l’été. Il nous accueillait avec un grand sourire et nous passions tout notre temps à l’écouter parler de son écriture et de ses aventures dans le monde de l’édition, de ses contacts avec Ferron et Thériault. 

Beaulieu était intarissable.

Il intervenait peu dans mes textes. Il lançait une ou deux questions et je devais me débattre pour lui fournir une réponse satisfaisante. Après avoir accepté le manuscrit de «La mort d’Alexandre», il m’a demandé alors en remontant ses lunettes : «Le problème avec ton père, est-ce que tu vas le régler?» J’ai repris le tout et ajouté un chapitre. Et quand il me disait : «C’est du bel ouvrage», je poussais un soupir de soulagement, sachant que mes pages deviendraient un livre. Il me semble entendre le rire d’André Vanasse s’il pouvait encore lire ça.

 

RENCONTRE

 

André Vanasse m’a publié pour la première fois en 1987, il y a tout près de quarante ans. Il en était à ses premiers pas comme éditeur chez Québec Amérique. Il était enthousiaste devant un manuscrit qui s’intitulait alors «La femme des neiges». Il a voulu tout de suite en faire un livre et m’a demandé de changer le titre. Il avait déjà «La femme de Sath» d’Andrée A. Michaud, sa première publication. Il craignait un peu la confusion entre nos deux ouvrages.

Danielle a déniché «Les oiseaux de glace». J’ai un titre quand je me lance dans une aventure romanesque. Je peux en essayer d’autres en cours de route, mais je reviens toujours à celui du début. 

Ce roman fut très mal reçu. André était aussi catastrophé que moi, mais il a trouvé le moyen de me calmer parce que j’étais très en colère contre Réginald Martel et voulais lui envoyer une missive vitriolique. Il avait bien raison : un écrivain n’a jamais le dernier mot avec un critique.

André a quitté Québec Amérique pour fonder sa propre maison avec Gaétan Lévesque : «XYZ Éditeur.» J’avais retrouvé Victor-Lévy Beaulieu entretemps pour «Le réflexe d’Adam». André hésitait devant cet essai personnel qui n’était guère au goût du jour.

 

ENTHOUSIASTE

 

Personne ne voulait d’un «Été en Provence» écrit avec Danielle. Victor-Lévy l’avait refusé. André s’est montré enthousiaste. Il aimait le texte, le sujet et a décidé de le publier dans la très belle collection Romanichels. Ce fut une joie encore une fois. Pas la célébrité ou la consécration, mais des ventes honnêtes. Il a tenté de nous diffuser en Europe, sans succès. Il devait accepter avec autant d’empressement «Le tour du lac en 21 jours» et «Le bonheur est dans le fjord». Je suis revenu chez Victor-Lévy Beaulieu pour «Écrire, souffleur de mots». 

Une commande de mon ami.

Nous sommes demeurés en contact, échangeant des missives, surtout avec l’arrivée de l’ordinateur et du courriel. Plus de trente ans d’une correspondance où nous parlions de livres, d’écriture et d’édition, des moments plus difficiles de nos vies. De nos doutes, de nos peurs aussi. 

André était inquiet de ses «trous de mémoire». Son père avait été emporté par la maladie d’Alzheimer et il craignait beaucoup d’avoir cet héritage. Il passait des tests pour se rassurer et savoir s’il était correct.

 

«Je vois que nous avons chacun nos hantises. En ce qui me concerne, j’ai eu une grande joie quand le Dr Robillard, spécialiste de l’Alzheimer, et, après moult examens, y compris une ponction lombaire, m’a confirmé que mon cerveau était normal… pour mon âge! J’ai eu comme un grand soulagement. Je l’ai été d’autant plus que mon frère… connaît beaucoup de ratés, côté mémoire. Moi aussi, du reste, mais je suis NORMAL. J’arrête donc de paniquer à ce sujet et je me dis que je devrais pouvoir “toffer quelques années encore. Après, on verra…» (Correspondance Paré-Vanasse)

 

 

Cette terrible maladie aura fini par le rattraper et le silence s’est glissé entre nous tout doucement. 

J’ai appris son décès par Jean-François Crépeau. Je ne le croyais pas et je suis demeuré quelques jours tout recroquevillé en moi, incapable de faire un geste ou un appel. Comme si on m’avait scié les jambes. C’est alors que je me suis remis à la lecture de notre correspondance pour entendre sa voix, le voir s’agiter, affirmer quelque chose et partir dans son rire si particulier. Pour y retrouver le passionné, l’enthousiaste, l’amoureux des mots et des textes peaufinés comme des pierres précieuses.

 

ACCEPTATION


Quand André vous «prenait» dans sa maison comme auteur, il vous adoptait. On s’écrivait, on se donnait des nouvelles et il téléphonait pour savoir si j’avais un projet en chantier, s’informait de ma santé et de mes nombreuses activités. Et immanquablement, nous discutions de la revue «Lettres québécoises» où il m’avait accepté comme chroniqueur en 1998. Une aventure qui devait durer plus de vingt ans. Je m’en remettais à Gaétan pour les titres que j’aurais à recenser dans les prochains numéros. Il choisissait pour moi. Je voulais sortir des sentiers que je connaissais et, surtout, découvrir d’autres auteurs. 

Ce fut une expérience formidable.

Et lorsque nous allions nous étourdir à Montréal, il y avait toujours un espace pour André. Nous nous retrouvions chez lui ou encore dans un restaurant pour manger et secouer le monde de l’écriture et de l’édition. Un rendez-vous annuel. Je l’écoutais la plupart du temps. Quand arrivait la fin de nos agapes, il s’excusait, répétait qu’il était trop bavard. C’était devenu une blague entre nous. 


LEGS


André Vanasse laisse un legs important. Sa grande petite maison «XYZ Éditeur» a publié toute une génération d’écrivains et d’écrivaines qui ont fait éclater les balises de la fiction québécoise. Il a déniché Louis Hamelin, Christian Mistral, Andrée A. Michaud, Lise Tremblay, Pierre Gobeil, Jocelyne Saucier, Denys Thériault, Yann Martel, son célèbre «Histoire de Pi» traduit en français et nombre d’autres. Des moins connus aussi, comme moi et Donald Alarie. 

Combien de fois nous avons discuté du formidable roman «Les failles de l’Amérique» de Bertrand Gervais, qui n’a jamais reçu le crédit qu’il aurait dû avoir! Un très grand livre qui n’a pas trouvé son espace et la lumière qu’il faut pour rayonner. J’allais oublier Sergio Kokis, qu’il a diffusé au Québec et ailleurs, Félicia Mihali, qui a fait ses premiers pas comme écrivaine avec Vanasse et «Le pays du fromage». Une liste impressionnante et des prix littéraires qu’il collectionnait avec bonheur. 

André faisait confiance à ses écrivains et n’y allait pas à la pièce. Il misait sur le long terme et pouvait accepter un ouvrage «un peu moins fort» parce qu’il savait que cela déboucherait sur autre chose. Victor-Lévy Beaulieu avait aussi cette qualité. Il y a des livres qui se présentent comme des ponts qui permettent de passer sur une autre rive. 

Quel travail et quelle collaboration lors de la rédaction de mon «Voyage d’Ulysse»! Un corps à corps chapitre après chapitre pour en trouver l’orientation et la justesse. Je pense que nous avons refait le périple cinq ou six fois ensemble. 

Il était aussi très attaché à Claude Le Bouthillier, qu’il a accompagné jusqu’à la fin. Un homme que j’aimais profondément. Nous avons collaboré pour lui rendre hommage dans un numéro de «Lettres québécoises» qui lui a été consacré et il était particulièrement fier et heureux de mon texte. 

 

«En clair, j’ai vécu une période extrêmement difficile, sans doute parce que, physiquement, je n’étais vraiment pas en forme. Quoi qu’il en soit, je veux m’excuser de n’avoir pas pris le temps de lire ton profil, qui est l’un des plus beaux que j’ai lu sur Claude et sur l’Acadie. J’irai plus loin : ce texte est un bijou.» (Correspondance Paré-Vanasse)

 

Un grand écrivain de l’Acadie avec un souffle et une puissance troublante. Un humain exceptionnel. 

Il a continué à s’occuper de nos manuscrits, Danielle et moi, même après la vente de «XYZ Éditeur». Il s’installait dans nos histoires, utilisait le jaune pour souligner les passages qu’il aimait particulièrement ou encore le bleu quand il remettait en question un paragraphe. C’était un plaisir, ces échanges croisés. Je l’ai fait jusqu’à ce que sa mémoire commence à avoir de sérieux ratés. Il se répétait alors dans ses commentaires et pouvait me signaler des choses qui n’étaient pas dans le texte. Mais il y avait des éclaircies, comme une illumination, où il redevenait le lecteur formidable qu’il était. C’était une trouée de soleil dans une journée bougonneuse et encombrée de nuages. 

 

HOMME

 

Un formidable éditeur, un humain exceptionnel, un bon vivant et un être positif, même après les moments difficiles qui ont suivi la vente de «XYZ Éditeur». Il se sentait responsable envers ses écrivains, coupable de les avoir abandonnés. Nous en devisions souvent même s’il ne voulait pas trop ressasser des regrets. 

Il chérissait l’Espagne et se présentait à ses cours d’espagnol jusqu’à la fin presque. Il parlait très bien cette langue, aimait le bon vin, la vie, la campagne, les rires et l’amitié. Je perds un éditeur, mais aussi une présence unique et généreuse. 

Je sais, rien ne sera pareil, puisqu’il ne sera plus là pour souligner les passages qu’il goûtait ou ceux qui claudiquaient. Je perds ma référence et mon âme sœur.

Il a consolidé la littérature d’ici avec toute une génération de nouveaux venus (qu’il avait souvent eus comme étudiants), tenait la barre de «XYZ Éditeur» sans se verser de salaire pour maintenir la petite maison à flots. Il fallait adorer les livres et les auteurs pour faire ça, aimer les mots par-dessus tout. 

Et il a sacrifié sa vie de romancier pour les autres. Je garde un souvenir impérissable de «La Saga des Lagacé». Un très bon écrivain. J’ai eu le bonheur de l’accompagner dans l’aventure de son dernier ouvrage : «La flûte de Rafi.»

Je vais penser à lui en rédigeant mes chroniques ou encore en me risquant dans les pays de la fiction. Il était celui qui lisait par-dessus mon épaule, avec la belle Samm de Victor-Lévy Beaulieu, qui était toujours la première à surprendre la voix du chantre de Trois-Pistoles. 

Merci à la vie de m’avoir fait te croiser André, merci pour tout ce que tu étais et ce que tu resteras à jamais pour moi. Et te voilà bien installé dans nos mémoires et c’est peut-être une forme d’immortalité, même si tu ne croyais pas à ce genre de fable. 

Nous avons misé sur les mots, mon cher ami. 

Merci mon grand, mon formidable lecteur et pionnier de cette littérature dont nous étions si fiers. Il faudra bien qu’un prix littéraire porte ton nom parce que tu as été un rouage indispensable et nécessaire de notre imaginaire. Autant comme éditeur que comme diffuseur en tenant à bout de bras «Lettres québécoises», qui fête ses cinquante ans d’existence cette année grâce à ton énergie et ton travail exceptionnel. 


vendredi 22 novembre 2024

PEUT-ON AVOIR PLUSIEURS VIES À LA FOIS

« BULLES DE FANTAISIE » de Sophie Bouchard nous plonge dans la vie de trois femmes qui se retrouvent dans des situations particulières avec leurs conjoints. Un roman qui m’a laissé perplexe d’abord, comme si je n’arrivais pas à saisir les intentions de l’auteure. Et puis, page 188, un extrait m’a éclairé. Oui, je suis lent, et têtu aussi. Je n’abandonne pas un livre facilement, surtout pas après quelques lignes. Un écrivain a droit à une vraie lecture, jusqu’à la dernière phrase, même quand le sujet m’ennuie ou que le ton, le rythme, la musique du texte montrent des ratés. Laura, Alice et Mireille sont des femmes libres, sûres d’elles qui veulent explorer toutes les dimensions de leur être. Si on a eu des mâles qui rêvaient de fuites et de routes qui ne mènent nulle part, il y a maintenant la trinité de madame Bouchard, qui vit des aventures palpitantes et tente d’échapper à la monotonie du quotidien.

 

Il y a des indices, bien sûr, mais je n’ai pas été assez attentif, faut croire, en lisant Bulles de fantaisie, cherchant trop peut-être à appréhender dans quoi je me risquais. Quand on sait que Laura, Alice et Mireille sont une seule et même femme, qu’elle a des existences parallèles avec Grégoire, David et Mathieu, tout devient limpide. 

Sophie Bouchard a réussi l’exploit de me mettre dans la peau du conjoint qui tente de voir clair avec celle qu’il aime et qui est prêt à tout lui pardonner. Je sentais que des choses clochaient, mais comment poser le doigt sur un malaise ou un soupçon? Grégoire est le premier à chercher à comprendre ce qu’il vit avec Alice. Faut dire que Jules, le petit garçon, lui pousse dans le dos. 

Bon, cette femme est tour à tour Mireille l’enjôleuse, Alice, la mère de Jules, dont elle s’occupe plus ou moins, et Laura, qui va et vient dans sa quête d’absolu. La forme du roman aussi est non conventionnelle et colle à cet éclatement, passant d’un personnage à l’autre. Six narrateurs en plus de quelques psychologues qui interviennent ici et là. Oui, tout le monde est en thérapie dans cette aventure, pour démêler des fils qui s’embrouillent et deviennent un nœud impossible à défaire.

 

«Quand j’ai une rage d’amour, j’mords. J’essaie de contrôler ma force. C’est tough. On dirait que j’veux dévorer l’autre d’amour. Lui manger la tête. J’aime le sexe, beaucoup, mais ça vient juste si on s’retrouve dans notre zone. J’ai besoin d’amour. Avec des mots, des gestes, avec tendresse, du smooth. Je suis facile à décoller, pas besoin d’jeter une canisse de gaz dans l’feu.» (p.47) (Mathieu à Laura)

 

Les trois hommes sont des pions dans la vie de cette femme multiple et toujours insatisfaite. Bien sûr, il y a plusieurs «je» en nous, des aspects que nous masquons selon les lieux et nos agissements en société. C’est connu. Des figures célèbres ont décidé de changer de peau et de se doter d’une nouvelle identité. Le «je est un autre» de Rimbaud, c’est du sérieux pour plusieurs. Je pense à Grey Owl, cet Anglais qui s’est fait passer pour un Ojibwé. Il était plus vrai que le plus pur autochtone et est devenu écrivain et conférencier. Il est le père de l’écologie moderne en quelque sorte. Et Buffy Sainte-Marie. On la croyait Crie de l’Ouest canadien jusqu’à ce que l’on sache qu’elle était une Américaine, née à Boston. La question se pose : que seraient-ils advenus s’ils étaient demeurés bien sagement dans leur identité première? Je pense que l’imposture leur a permis de faire de grandes choses et de se dépasser.

 

«C’est un phénomène peu documenté, il n’est pas encore répertorié dans le dictionnaire de la santé mentale. J’ai tenté de faire plus de recherches, mais j’arrive toujours sur les définitions de concept de fantasme. Qui par définition signifie la production de l’imaginaire par laquelle le moi cherche à échapper à l’emprise de la réalité. L’art d’inventer, de fuir par autre chose, de se divertir avec un monde construit de toutes pièces. Ce que je nomme bulles de fantaisie, ce sont ces espaces où une personne se permet consciemment de vivre d’autres existences que la sienne virtuellement et de la transformer physiquement pour finir par croire que ces vies sont toutes aussi légitimes que la première.» (p.188)

 

Sophie Bouchard met le doigt sur ce trouble psychique, tente de voir ce qui pousse cette femme à vivre des vies différentes.

 

PERSONNAGES

 


C’est fascinant de penser que l’on peut se glisser dans la peau d’un autre et s’aventurer dans des existences parallèles pendant des années, garder tous ces liens amoureux malgré les heurts et les différends. Ce n’est pas un jeu, encore moins une comédienne qui incarne un rôle ici. Chacune (Laura, Mireille et Alice) touche une facette du personnage. (Je suis incapable de lui accoler un prénom, parce que je ne sais pas qui est la vraie.) Elle est Laura, Mireille ou Alice selon les moments et les lieux. Bien oui! Un romancier et une romancière sont ce genre de faussaire qui se glisse dans la peau de leurs personnages et qui se permettent toutes les identités, de changer de sexe même.

 

«T’avais peur de devenir un personnage. T’avais peur que notre histoire finisse en livre avec un message superficiel en dédicace. À Rolande, une histoire d’adultère riche en émotions. Bonne lecture! T’avais peur que notre rencontre céleste ne devienne qu’une vulgaire histoire fade, parce que tu t’doutais bien que ça pouvait pas faire autrement.» (p.158) (David à Mireille)

 

Pas facile d’être plusieurs sans semer des doutes et des soupçons. David, Mathieu et Grégoire finissent par comprendre la singularité de leur quotidien. Leur vie claudique et des lézardes apparaissent peut-être parce que leur amoureuse s’affirme plus et prend tous les risques. La bulle crève et la réalité éclabousse tout le monde. 

 

REFLET

 

Le roman de Sophie Bouchard intrigue, dérange, nous pousse dans des zones grises et des problèmes de comportement. Nous n’aimons pas les incertitudes, les faux-fuyants et l’incompréhension. Nous avons la prétention de nous ancrer dans nos réalités et de regarder l’avenir sans un battement de paupière, malgré toutes nos contradictions et nos manques.

 

«C’qu’on a vécu depuis cinq ans est réel, sauf qu’il y a une grande partie de ta blonde qui est déformée ou qui n’est pour toi qu’illusion et mirage. J’ai une famille. Ça te fesse. J’te comprends. Avant d’me sentir comme un poisson dans l’eau dans ces histoires interposées, parfois, j’arrivais plus à distinguer le vrai du faux. Je manquais d’air ou un battement de cœur tellement j’avais peur de me vendre. Jules me ramenait à moi. Grégoire, devant mon échec. Toi, devant la porte ouverte qui me permettait de tout r’faire. Pas d’limites… et j’suis allée plus loin. Jusqu’à David.» (p.189) (Laura à Mathieu)

 

Il faut bien l’avouer, nous ne sommes jamais tout à fait les mêmes dans l’intimité, au travail ou pendant les vacances où l’on oublie les contraintes. On joue toujours un certain rôle selon les circonstances et les moments de la vie, dans sa famille, avec les collègues ou encore dans les rencontres sociales. Tous, nous sommes un peu un autre quelque part dans nos vies. 

Je ne serai jamais seulement ce «je unique» que je décris dans mes fictions. Il y a le conteur, le journaliste, le rêveur, le sportif, et tous ceux que j’aurais pu devenir : travailleur forestier, anachorète, moine qui caresse le silence dans un ermitage, ou encore prisonnier condamné à lire tous les livres. En fait, Sophie Bouchard nous place devant un miroir et nous force à nous demander qui nous sommes quand les masques tombent. 

 

INTENSITÉ

 

La fin de ce roman est particulièrement perturbante, quand le père retrouve sa fille, lorsqu’elle n’est plus personne, qu’elle est toute seule avec elle. 

 

«Au lieu d’me cacher dans mes bulles de fantaisie, j’me suis construit une coupole de protection autour du corps en entier. Pour rentrer, ça va prendre un mot de passe. Tasser les émotions, pas d’peine, pas d’joie pas d’colère, pas d’passion, juste la paix. Je gérerai c’que j’ressens plus tard. Ça va être ça mon moratoire, penser à moi, tasser le reste.» (p.262) (Laura, Alice et Mireille)

 

Comment ne pas compatir avec cette mégalomane qui s’accroche à ses identités pour ne pas couler? Je me répète, ce roman est une thérapie où tous les personnages interviennent les uns après les autres pour cerner leurs émotions, leurs doutes, leurs peurs et leurs rancunes, leurs soupçons aussi et leurs propres mensonges. Le lecteur ne peut qu’emprunter la voie et se regarder dans une glace en se demandant qui il est et qui il aimerait être. Tous, je crois, avons une petite «bulle de fantaisie» dans un coin de la tête et Sophie Bouchard nous permet d’en rêver, malgré tous les dangers.

 

BOUCHARD SOPHIE : Bulles de fantaisie, XYZ Éditeur, Montréal, 272 pages. 

https://editionsxyz.com/livre/bulles-de-fantaisie/ 

vendredi 25 septembre 2020

À BORD AVEC JOCELYNE SAUCIER

LE MOUVEMENT EST quasi un personnage dans les romans de Jocelyne Saucier. Une «bougeotte» qui anime et porte le récit. Dans Jeanne sur les routes, tout va dans cet élan qui permet de s’égarer et de se retrouver. C’est peut-être moins important dans Il pleuvait des oiseaux. Dans ce récit, le glissement se cache dans les tableaux de Boychuck évoquant une époque révolue, un drame qui a marqué les esprits. Dans À train perdu, l’écrivaine pousse ses personnages dans un mouvement perpétuel qui évoque la course des trains. Madame Saucier prouve encore une fois que bouger, c’est la vie, l’espoir et peut-être aussi la rédemption. 

 

Jocelyne Saucier, dans un roman attendu après l’immense succès d’Il pleuvait des oiseaux, m’a étonné avec À train perdu. J’ai même arrêté ma course après cinquante pages pour recommencer le tout en m’appuyant sur les mots et les multiples directions que prend ce récit. Son histoire va dans plusieurs directions et il faut un certain temps avant d’accepter de se laisser trimbaler. Il suffit d’embarquer dans ce train qui nous emporte en Abitibi et partout dans le nord de l’Ontario, sur des voies ferrées très fréquentées autrefois et qui sont abandonnées faute de volonté. Clova, Senneterre, Parent, Swatiska, Sudburry, Chapleau, White River, Toronto et Montréal, des noms comme autant de stations qui marquent la cadence de l’écriture, des arrêts pour reprendre son souffle. 

Nous voici dans un wagon de voyageurs, une bulle hors du temps, à la recherche de soi peut-être, de certaines vérités qui surgissent quand on décide de «sortir» de sa vie.

Les trains sont associés à mon exil à Montréal. Dans les années 60, il ne me serait jamais venu à l’esprit d’utiliser un autre moyen de transport. Embarquement à Saint-Félicien en début de soirée et arrivée à Montréal après une douzaine d’heures. Réchappé de la nuit, je me retrouvais ébloui dans la gare Centrale, dans un monde où les hommes et les femmes sont en attente d’un départ, d’une nouvelle vie peut-être. Des noms reviennent, comme les grains d’un chapelet : Chambord, Rivière-à-Pierre, Hervé-Jonction. Ça vibre toujours dans ma tête. Et les battements des roues sur les rails, cette musique qui endort ou tient éveiller, les grincements et les soubresauts quand on greffait des wagons ou encore ces arrêts interminables où le temps se recroquevillait. Parce qu’alors, comme aujourd’hui, les marchandises avaient priorité sur les humains. L’inverse au printemps ou à Noël, l’apparition du lac Saint-Jean dans le matin de Chambord, la promesse d’un retour à soi. J’ai refait le voyage pour le plaisir, il y a quelques années. Un bonheur que de s'abandonner à ce mouvement avec régulièrement ce hurlement qui déchire la nuit telle la plainte d’un animal blessé, une douleur qui court loin devant pour dire que l’on existe. 

 

NAISSANCE

 

Gladys a vécu dans les School Trains qui sillonnaient le nord de l’Ontario. Un wagon, aménagé en salle de classe, allait d’un lieu à un autre pour scolariser les enfants des travailleurs du rail, prospecteurs, forestiers, mineurs et autochtones. Tous venaient apprivoiser l’écriture et la lecture, les chiffres et des moments d’histoire. Des heures magiques pour ces jeunes. Fille d’un instituteur itinérant, Gladys se déplaçait avec sa famille. Elle a gardé le rythme du train dans sa tête et est allée partout au Canada, hypnotisée par une musique, un battement de cœur. Après tout, ce pays du Canada est redevable au chemin de fer. Le projet d’une voie ferrée qui unirait l’Atlantique au Pacifique est le fondement de la Confédération de 1867. 

 

De 1926 à 1967, sept school trains ont sillonné le nord de l’Ontario pour aller porter l’alphabet, le calcul mental et les capitales d’Europe aux enfants de la forêt. Sept school cars, sept schools on wheels, comme on les aussi appelés et qu’on pourrait traduire par voitures-école. Aménagées en salles de classe (pupitres d’écoliers, tribune du maître, tableaux noirs, bibliothèque, tout pour accueillir douze élèves et leur enseignant), ces voitures étaient ni plus ni moins des écoles ambulantes. (p.66)

 

Gladys a suivi son mari à Swastika, une petite agglomération qui a surgi autour d’une exploitation minière. Un nom étrange qui suscite la curiosité. Albert Comeau meurt en tombant dans le puits de la mine. Gladys se retrouve veuve alors qu’elle est enceinte de sa fille. Une femme vivante, présente qui enseigne et goûte à la vie. Elle ne rate jamais la chance de sauter dans un train pour aller visiter ses amies. C’est le seul moyen de communication entre ces agglomérations qui dépendent totalement de ce moyen de transport. 

Lisana, promue à un brillant avenir en étudiant pour devenir infirmière, sombre dans la dépression et combat son désir d’en finir. Tentatives de suicide, obsession, incapacité de se prendre en main et de foncer dans le jour comme une locomotive. Gladys doit porter sa croix pour une faute qu’elle n’a pas commise. 

 

On s’est beaucoup apitoyé sur le sort de Gladys, sur les misères que lui faisait sa fille, on a pesté contre Lisana autant qu’on s’est plaint de l’aveuglement de Gladys, alors que, selon Suzan, il y avait des moments de complicité entre les deux femmes, des instants où elles se déposaient l’une dans l’autre, où elles trouvaient l’équilibre qui les a tenues ensemble pendant toutes ces années. (p.78)

 

Et voilà qu’un matin elle monte dans le train à Swastika, sans bagage, qu’elle disparaît, abandonnant Lisana. Elle n’a prévenu personne, même pas sa voisine avec qui elle partageait tout ou presque. Ce n’est pas dans ses habitudes. Rapidement les amis s’inquiètent.

Tous se mobilisent pour retrouver la vieille femme et la ramener à la maison peut-être. Quelque chose ne va pas, ils en sont convaincus. Les appels téléphoniques se multiplient. On tente de savoir où elle se dirige, où elle se trouve, qui l’a vu et lui a parlé. On la suit à la trace, toujours avec un peu de retard, sans pouvoir deviner le but de ce voyage étrange. Elle s’est arrêtée chez une amie à Metagama et est repartie. Elle file vers Chapleau. Et que peut-on faire? La forcer à revenir à Swastika

 

VOYAGE

 

Gladys, qui porte le roman est en fuite, insaisissable, et le lecteur court derrière elle sans savoir où elle va s’arrêter. Et Lisana n’est d’aucun recours dans cette histoire. Elle refuse de voir les gens en se barricadant dans la maison. Et personne ne songe à la questionner. 

 

Bernie croit que Gladys cherchait à sauver sa fille au-delà de sa propre mort et que, tout comme la mère du petit Moïse, elle a fait un pari immense. Elle s’est lancée sur les rails en espérant rencontrer quelqu’un quelque part à qui elle pourrait confier sa fille suicidaire. (p.244) 

 

Ce « quelqu’un », ce sera Janelle qui s’installe dans un wagon où l’attend Gladys. Tout va arriver.

 

ENQUÊTE

 

Roman fascinant dont le fil conducteur repose sur des rumeurs, des appels téléphoniques, des suppositions. L’histoire est mouvement et les narrateurs sont à l’extérieur, les deux pieds sur le quai, dans une station souvent déserte. Que de départs, de rencontres improbables avec des gens qui hantent les trains, des nomades qui traitent cette mécanique comme un animal domestique. Et Janelle qui va avec ses humeurs et ses amours éphémères, engourdissant une grande blessure. Gladys trouve l’envers de sa fille avec Janelle, celle qui peut garder sa fille du côté des vivants. 

Une vie d’amitié, de fidélité, d’amours qui se forment et s’étiolent dans des lieux perdus comme Clova. Ce nom m’a replongé dans mon enfance. Mon père a passé des hivers dans ces parages. Parent et Clova revenaient souvent dans ses histoires «de forêt», comme écrit Louise Desjardins dans La fille de la famille. Des endroits mythiques qui habitent un coin de mon imaginaire même si je n’ai jamais fait l’effort de situer ces lieux sur une carte, encore moins de m’y rendre. C’est fait maintenant grâce à Jocelyne Saucier. 

Un univers magique qui nous pousse dans le temps et l’espace, le passé et le présent, une épopée qui s’effrite, rongée par une forme de cancer. Une écriture saisissante qui suit la course de la locomotive. Le bruit des roues d’acier sur les rails, c’est une musique de Philip Glass. Ce touk-à-touk hante Suzan et Gladys comme un mantra, un jeu qui permettait de devenir une autre peut-être. 

Fabuleux roman.

L’histoire de Gladys mais surtout celle des trains qui étaient le cordon ombilical qui unissait ces agglomérations du nord de l’Ontario et de l’Abitibi. Gladys meurt dans la plus belle des sérénités, après avoir fait fi de toutes les balises de son milieu pour filer vers un ailleurs dont on ne revient pas. Et finir à Clova, dans la paix de l’âme et de l’esprit, pourquoi pas. Un véritable envoûtement.

 

SAUCIER JOCELYNE, À train perdu, XYZ ÉDITEUR, 262 pages, 22,95 $.

https://editionsxyz.com/livre/a-train-perdu/ 

mardi 13 février 2018

JEAN-YVES SOUCY, LE BEAU VIVANT

JEAN-YVES SOUCY vient de publier un récit qui m’a permis de découvrir des aspects que je connaissais peu de cet écrivain et éditeur. Bien sûr, je me doutais qu’il aimait la chasse et la pêche par ses romans, mais jamais au point de passer tout un été à explorer une rivière pour taquiner la truite de mer et le saumon. Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos nous attire dans le pays de la Côte-Nord, à Baie-Trinité plus précisément, là où lui et Carole, son épouse, s’installent pour toute une saison de pêche. Il y explorera la rivière Trinité dans tous ses méandres et ses fosses pendant que Carole travaillait à son roman La Gouffre.

Tout comme Jean-Yves Soucy, j’aime la forêt, les rivières et les lacs, les fréquente en contemplatif, m’attardant surtout aux arbres, à leur écorce, méditant devant de magnifiques épinettes. Que dire devant des pins aux troncs écaillés et les vastes parterres de fougères ? Rien ne remplace une promenade de plusieurs kilomètres à bicyclette dans le parc de Taillon où la forêt se montre dans ses plus beaux atouts. Le bonheur de surprendre un animal en liberté. L’orignal qui surgit toujours comme une illumination, l’ours que j’ai croisé à de nombreuses reprises, les castors qui nagent sans faire de bruit au milieu d’un étang qu’ils ne cessent d’explorer. Les loups plus discrets (je les ai surpris deux fois dans la forêt) et les perdrix qui font sursauter quand elles s’envolent dans un applaudissement étourdissant. Et cette multitude d’oiseaux qui s’approchent comme s’ils étaient curieux de vos gestes quand vous parcourez un sentier qui se glisse entre la montagne et un ruisseau. Je suis bien en forêt. J’aime m’attarder au soleil au printemps ou à l’automne pour me bercer avec le vent qui siffle tout doucement dans les pins. Et que dire du bonheur de voir surgir dans un ciel lumineux d’automne des centaines d’outardes ? J’en ai des frissons chaque fois. C’est une reconnaissance du temps et de la beauté du monde, un rappel que les saisons nous filent entre les doigts.
Jean-Yves Soucy partageait cette passion et aussitôt qu’il a pris sa retraite de l’édition, récupérant ses étés, il est parti avec Carole s’installer au bord de la mer à Baie-Trinité, dans une petite roulotte pour rêver et vivre en regardant autour d'eux, surveiller le jour finissant ou encore le soleil qui revient dans une marée de couleurs.

Trois jours après notre arrivée, Carole et moi commençons déjà à créer les habitudes qui modèleront notre quotidien ; à elle, la mer et la plage où faire de longues promenades, à moi, la forêt, la rivière et les lacs. Quand je reviens à la roulotte, je l’aperçois par la fenêtre devant la table, penchée sur le manuscrit du roman dont elle a eu l’inspiration lorsque nous avons campé durant une semaine au bord de la rivière du Gouffre, à Baie-Saint-Paul. (p.29)

Un roman que Carole Massé publiait en 2016 et que j’ai bien aimé. Comme tous les ouvrages de cette écrivaine minutieuse qui s’avance sur la pointe des pieds pour surprendre l’âme humaine.

RENCONTRE

J’ai connu Jean-Yves Soucy à la parution de son premier roman, Un dieu chasseur en 1976. Cette histoire est rapidement devenue un classique de notre littérature. Et Les chevaliers de la nuit en 1980 que j’ai lu et relu. Il m’est arrivé de le croiser dans les salons du livre. C’était toujours facile avec lui. Il me semble qu’il nous aurait fallu un peu de temps et certaines circonstances pour que nous devenions des amis. Mais je pense que Jean-Yves Soucy avait l’art d’approcher les autres facilement. Il le démontre bien dans son récit.
Tout un été sur la Côte-Nord, des jours de pêche et de plaisir. Un périple étourdissant où l’écrivain devient un guide. Son été du saumon a été une véritable initiation pour moi.
Et je me suis surpris à le suivre dans les fardoches le long de la rivière Trinité, à l’écouter m’expliquer la formation des collines, des rochers, à me pencher sur les petites fleurs qui poussent à l’ombre ou encore en plein soleil, à tâter les mousses du bout des doigts, à descendre dans une écore en m’accrochant aux arbustes pour atteindre le bas d’un rapide ou d’une chute.
Il est devenu un maître qui m’a expliqué la géologie, la flore de ce coin de pays, les animaux, les oiseaux, les comportements du saumon. Il m’a fait m’allonger sur un lit de pierre au milieu de la nuit pour me noyer dans le ciel, un vrai, celui que l’on admire dans toutes ses dimensions quand on ose s’éloigner des villes et de la pollution lumineuse. Il y avait aussi les champignons et les couleuvres qui se faufilaient en silence sous les courtes fougères. Enfin, tout ce qui vit, respire dans un coin sauvage qui n’est fréquenté que par les amoureux de la pêche.

Il ne suffit pas de contempler un paysage pour le « lire », il faut savoir ce qu’on regarde. Un paysage ne parle pas, sinon à l’âme et aux sens, ce qui revient au même. En se fiant uniquement à ses yeux, on ne voit que l’apparence, somme toute banane, du monde ; que c’est beau ! comme si tout était dit. Pour comprendre le monde autour de soi et vraiment goûter sa richesse, sa magie, l’intelligence doit d’abord lui donner un sens, ou plusieurs, complémentaires. Pouvoir nommer les choses et savoir quels phénomènes leur ont donné naissance suppose un certain bagage de connaissances préalables. (p.45-46)

Jean-Yves Soucy nous apprend une foule de choses sur notre pays et notre environnement. Il m’a fait remonter à la fonte des glaciers pour comprendre la formation de la côte, le bord de la mer de Goldthwait, les collines et les pitons rocheux qui ondulent à l’intérieur des terres. J’ai eu l’impression de suivre une sorte de frère Marie-Victorin qui connaissait le nom de toutes les plantes, le moment de leur floraison, les oiseaux de la forêt, les déplacements de l’orignal, les migrations des saumons et de la truite de mer. Une véritable encyclopédie qui vous faisait voir tout ce qui nous entoure d’un autre œil.
Dire que je réussis de peine et de misère à retrouver l’étoile Polaire dans le ciel avec la Grande Ourse et la Petite Ourse… Bien sûr, j’ai passé des nuits dans un sac de couchage, allongé sur le sable d’une plage du lac Saint-Jean pour surveiller les perséides qui enflammaient le ciel comme des allumettes. Des moments de grâce où je finissais toujours par m’endormir. Je me réveillais dans les frissons de l’aube, avec les cris des corneilles qui me demandaient ce que je faisais là. Je regardais cette merveille sans prendre la peine d’étudier la carte du ciel.

PÊCHE

La pêche était un véritable rituel pour Jean-Yves Soucy. Il scrutait les fosses et le lit de la rivière, ses méandres, la hauteur des chutes, la couleur de l’eau et des rapides, les arbres qui s’accrochaient aux berges, aux rochers qui effleuraient à peine dans le courant pour s’approprier le lieu, le comprendre, savoir où et comment les saumons se comportaient avec la poussée des marées. Il lisait littéralement la rivière ou le lac avant de s’y s’aventurer pour la cérémonie de la pêche.

Je ne tiens pas en place bien longtemps. En effet, au fil des semaines, j’ai retrouvé une bonne forme physique et je peux à nouveau marcher durant des heures, emprunter les sentiers qui grimpent dans les collines pour atteindre des lacs isolés, découvrir des paysages inédits, des points de vue qui m’incitent à la contemplation. Armé seulement de mon appareil photo, de jumelles et d’un carnet de notes, je cherche des plantes et des animaux que je n’ai pas encore aperçus dans la région, des traces du passage des glaciers. (p.142)

Un vivant formidable, un curieux de tout, un passionné qui a su entraîner ses filles dans ses aventures et même ses petits-enfants pour leur faire découvrir toutes les beautés et les leçons de la nature.
Un récit où il prend le temps de se souvenir de certains moments particuliers, des aventures qui se produisent quand on s’enfonce dans une forêt. La rencontre d’un ami d’enfance, un curieux hasard, lui rappellera que tout a une fin et que la vie, si belle et fascinante soit-elle, s’arrête un jour. Les retrouvailles avec Fernand, qui n’en a plus que pour quelques semaines à vivre, deviennent un moment fort de ce récit.
Surtout, il m’a envoûté avec la gestuelle du pêcheur qui devine où le saumon et la truite l’attendent. Et après, quand la ligne se tend, la lutte avec le grand poisson devient un moment d’épiphanie. L’affrontement de la vie et de la mort, ce grand jeu qui ne cesse de se répéter dans la nature. Pêcher, c’est apprendre à vivre et à comprendre surtout que notre présence est éphémère.
Jean-Yves Soucy m’a fait penser que j’ai peut-être raté quelque chose en négligeant la pêche. Et puis non ! J’ai vécu mes extases en forêt d’une autre manière. Quel bonheur de courir pendant des heures dans les montagnes derrière La Doré, sur des sentiers sablonneux, ou encore de m’arrêter pour boire dans une rivière qui dansait sur les pierres rondes ! Quelle joie de partir sur les chemins qui longeaient la rivière Ashuapmushuan ! Je respirais la forêt et les fougères par toutes les surfaces de mon corps. C’était bien plus qu’une course !
Et quelle chance de me retrouver devant un ours qui bondissait dans les fougères ! Ou encore de  me pencher sur les traces d’un orignal qui m’avait entendu souffler au loin. J’ai eu si souvent l’impression d’être immortel dans ces matins chauds de juillet où la course devenait une danse dans la lumière et les parfums âcres de la comptonie voyageuse.
Le récit de Jean-Yves Soucy est d’autant plus touchant qu’il est décédé juste avant que le livre ne paraisse. C’était un frère, j’en suis certain et il nous fait un très beau cadeau avec ce récit qui nous permet de découvrir une âme humaine curieuse qui savait s’ouvrir à la beauté de l’univers, un homme attentif à tous les êtres vivants qui l’entouraient.


LES PIEDS DANS LA MOUSSE DE CARIBOU, LA TÊTE DANS LE COSMOS de JEAN-YVES SOUCY, une publication de XYZ ÉDITEUR.