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mardi 22 septembre 2026

UN MANIFESTE QUE TOUS DOIVENT LIRE

 JE N’IMAGINAIS pas vivre au Québec, en 2026, un cas de censure comme celui qui a frappé une publication de La Pleine Lune (Une femme est une femme est une femme). Le manifeste n’était pas encore sorti des presses et dans les librairies (il ne le sera qu’à la fin septembre) que des hurlements ont fusé de partout. Un livre «islamophobe, raciste, antiLGBTQ», a-t-on répété sur les réseaux sociaux. Bien plus, le magazine LQ (Lettres québécoises) auquel j’ai été associé pendant plus de vingt ans a refusé le texte de Marie-Madeleine Raoult, éditrice de La Pleine Lune, qui racontait l’histoire de la maison et son rôle dans la pensée et l’évolution des femmes au Québec. Une phrase heurtait leur politique éditoriale. Et surtout à cause de ce manifeste que personne n’avait lu, je vais le répéter souvent dans cette chronique. Condamné pour quelques mots qui présentaient l’ouvrage chez le distributeur et qui ne se retrouvent pas dans la publication. Comment peut-on vivre une telle dérive en 2026? Comment peut-on interdire un livre sans en avoir vu la couleur de la page couverture et lu une seule phrase? Même que deux librairies de Montréal ont refusé d’ouvrir leurs portes pour le lancement du collectif par peur des représailles. Des écrits cloués au pilori avant sa parution est une grande première au Québec. J’ai enfin mis la main sur le manifeste et je me suis précipité. Je voulais connaître le contenu de ces textes et comprendre le tumulte.

 

Quatorze auteurs. Huit femmes et six hommes s’attardent dans Une femme est une femme est une femme à des sujets qui hantent l’actualité au Québec et en Occident. Le féminisme, tel qu’il est perçu aujourd’hui, l’islamisme radical et ses agissements dans le monde, l’affaire Pelicot, le refus de procréer, le postmodernisme et ses répercussions, l’homosexualité et la transidentité, la polémique sur la laïcité et les questions éthiques entourant les mères porteuses. Des idées qui sont au cœur des débats depuis des années et qu’il est bon d’analyser pour échapper à la propagande de ceux et celles qui s’improvisent comme les détenteurs de la vérité. Ces réactions intempestives et l’appel au boycottage frappent la liberté de parole et de penser dans notre société. Et ce qui m’a heurté surtout dans cette histoire, c’est de voir des écrivains et écrivaines que je respecte se joindre au lynchage sans même avoir lu, j’insiste et ne le répéterai jamais assez, un paragraphe du manifeste. 

 

LECTURE

 

J’ai parcouru les 240 pages d’Une femme est une femme est une femme et je n’ai pas trouvé une ligne ou un mot qui puisse justifier une telle indignation et cette campagne de dénigrement. Bien sûr, ces questions sont délicates et doivent être abordées avec le plus d’ouverture possible et de retenue. Je pense à la décision pour un homme (mâle biologique à sa naissance) de devenir une femme. C’est son droit le plus strict et cette décision n’engage que lui. Mais où le bât blesse, c’est quand cette «théorie» affirme que le genre (masculin et féminin) est un concept de l’esprit et que nous sommes du sexe que nous voulons être à un moment ou à un autre de sa vie. Autrement dit, la sexualité biologique est une fable et les humains naissent sans sexe marqué. C’est à chacun et chacune de choisir son orientation sexuelle. Une thèse qui va contre toutes les connaissances scientifiques et contre ce que la nature présente sous des milliers d’espèces vivantes, même si certaines espèces animales peuvent changer de sexe en cours de route, le mérou brun et le poisson-clown, par exemple. 

La sexualité est une composante de la vie. On peut toujours choisir de passer de l’un à l’autre, mais nous avons un sexe défini à la naissance. Peut-on nier cela?

 

«Mais on voit bien ce qu’une certaine théorie du genre, celle de Butler en particulier, peut en tirer. Le discours scientifique sur le sexe n’est qu’un discours parmi tant d’autres et la résultante de rapports de force. Le sujet, le mâle ou la femelle sont d’illusoires catégories dépourvues de toute réalité transcendante ou biologique. Le sujet n’est rien d’autre que le résultat des interactions entre dominants et dominés. Au total, on aboutit à un effacement de la nature humaine, à la conviction que tout est le résultat d’une construction sociale, et à un rejet de la biologie au nom du refus de la science oppressive, occidentale, machiste.» (p.110)

 

Cela m’a rappelé les sorties intempestives, pendant la pandémie, des libertaires qui dénonçaient le vaccin et le considéraient comme dangereux pour la santé malgré les preuves scientifiques qui démontrent que les vaccins ont éradiqué la rougeole et certaines maladies contagieuses. 

Des propos que l’on croirait inventer par des scénaristes à l’imagination un peu trop fertile. Je signale le cas de Jérémie Perron (Jennifer, maintenant), condamné pour viol et agressions d'une adolescente, qui s’est proclamé femme et qui a exigé d’être incarcéré dans une prison pour femmes. 

 

«L’ennui, c’est que les transactivistes et leurs complices ont trahi la pensée de Beauvoir. L’idéologie du genre, telle que conçue aujourd’hui, a tout inversé en faisant croire que ce n’est pas la culture patriarcale qui nous façonne, toutes et tous, d’une manière ou d’une autre, mais plutôt l’inverse. Tant et si bien qu’il est possible de changer de sexe, car on ne naîtrait ni femme ni homme. On n’a qu’à déclarer son appartenance à un sexe, et le tour est joué. Ce ne sont pourtant pas les deux sexes qui sont l’objet d’une construction sociale, mais bien la hiérarchie entre eux. L’anthropologue et ethnologue Françoise Héritier n’a cessé de le rappeler.» (p.118)

 

Le plus inquiétant? Cette théorie qui contredit tous les faits et les expériences scientifiques vient du milieu universitaire, particulièrement des États-Unis, qui est censé enseigner des savoirs qui répondent à des critères éthiques et scientifiques éprouvés. 

 

«Des professeurs sont embauchés, sont promus, sont placés en situation d’autorité pour enseigner que la raison est sans valeur; que l’on peut se passer de preuves empiriques, lesquelles sont inutiles; que la vérité objective n’existe pas; que la science fondamentale est un instrument de domination capitaliste ou masculiniste; et ainsi de suite. On trouve là des gens qui rejettent tout le savoir laborieusement acquis depuis un demi-millénaire. C’est là que des étudiants reçoivent des crédits universitaires pour apprendre d’anciennes et de nouvelles superstitions de toutes sortes.» (p.112)

 

Sans compter que certains enseignants ont été congédiés pour avoir dénoncé ces propos qui relèvent de la science-fiction. Encore une fois, je n’ai rien contre le fait qu’un homme ou une femme décide de s’identifier à un autre sexe que celui de sa naissance. C’est un choix personnel que je suis prêt à défendre, mais de là à en faire une doctrine et inventer des fables, il y a une marge.

 

CONTENU

 

Bien sûr, on pourrait s’attarder à tous les sujets de ce manifeste. La laïcité, par exemple, qui est contestée devant les tribunaux. Je vais insister pourtant sur cette volonté de faire table rase et de réinventer l’histoire de nos sociétés en faisant le procès du passé de la civilisation occidentale pour imposer un bâillon à leurs héritières et leurs héritiers. Cela mène à accepter des coutumes qui pénalisent les femmes et les infériorisent. Les Blancs sont des colonialistes qui imposent leurs idées et qui ne peuvent dénoncer l’excision, le fait de marier des adolescentes à des hommes vieillissants, le bannissement des femmes de la vie publique en les enfermant dans des vêtements qui nient leur corps. Plus un Blanc européen ou américain ne peut aborder ces sujets. Cette idéologie fait reculer la place des femmes et du féminisme partout dans le monde.

 

«Bienvenue dans l’épistémologie du positionnement qui considère la connaissance comme située, jamais neutre et fait que le savoir découle en quelque sorte de l’identité. Ce qui a pour conséquences de retirer aux femmes blanches toute légitimité pour parler des femmes racisées et plus largement de faire taire toute critique à l’égard de n’importe quelle tradition ou religion. Le fait de neutraliser le point de vue de la majorité des femmes blanches, les réduire au silence en disqualifiant leur discours sur la seule base de la couleur de leur peau, est d’une violence inouïe. On appelle cela de la censure. La culture de “safe space”, version multiculturalisme à la puissance mille!» (p.184)

 

La fameuse appropriation culturelle qui a fait tant couler d’encre autour de Slâv, un spectacle de Robert Lepage qui mettait en scène Betty Bonifassi. Des manifestants lui niaient le droit de créer et d’interpréter des chants nés de l’esclavage pratiqué à grande échelle aux États-Unis. 

 

PLAISIR

 

Oui, j’ai parcouru ces textes avec une certaine anxiété parce que les écrivains et les écrivaines qui ont eu le courage de participer à ce collectif risquaient gros et ils le savaient. Leurs articles dénoncent les procès qu’on leur a faits sur les réseaux sociaux avec pour certains des conséquences étonnantes. Refus par des éditeurs après cette controverse de publier leur manuscrit. C’est plus que de la censure sournoise et insidieuse, mais un acte indécent et de la lâcheté.

Oui, nous pouvons être pour ou contre les propos élaborés dans le manifeste. Nous pouvons contester le point de vue des auteurs, débattre et même écrire dans les médias et les réseaux sociaux, mais dans le respect, sans les injurier comme le font trop souvent les influenceurs. La liberté de penser existe et il faut préserver ce legs qui découle d’un lent et pénible cheminement qui a réussi à nous débarrasser des rois qui incarnaient la volonté de Dieu et de la religion qui a trop longtemps étouffé nos aspirations collectives. Cette liberté de penser et de parler a fait tellement de victimes à toutes les époques. Ces porteurs de liberté ont permis d’inventer des sociétés où le peuple détient le pouvoir et peut élire ses dirigeants. Recourir à la censure aveuglément sous le coup d’une poussée épidermique, en appeler au boycottage, injurier l’éditrice et les écrivaines et les écrivains qui ont participé au projet d’Une femme est une femme est une femme est revenir à la barbarie et justifier les actions de Donald Trump. C’est pourquoi il faut lire ce manifeste et le faire circuler autant que possible. Nous avons le devoir de le rendre contagieux. C’est la meilleure façon de contrecarrer les juges qui veulent imposer des vérités allant à l’encontre de toutes les recherches scientifiques pour asseoir leur influence.

Je dénonce le comportement de LQ (Lettres québécoises), qui a refusé le texte de Marie-Madeleine Raoult, qui relatait le parcours de la maison d’édition La Pleine Lune qui constitue un pan incontournable du féminisme au Québec depuis les cinquante dernières années. (J’ai lu et relu ce texte.) Le magazine a rejeté une parole importante dans un numéro qui devait présenter toutes les idées qui ont marqué les luttes des femmes dans leur quête d’émancipation. Pire que tout, les responsables de la revue ont justifié leur décision sur une phrase de madame Raoult et de cette autre phrase retrouvée chez le distributeur sans avoir lu le manifeste, je le répète. Je comprends qu’une revue puisse avoir un code ou une pensée éditoriale, mais il ne faut pas en user pour ostraciser des gens ou encore priver des personnes du droit de parole parce que certains propos heurtent des «militants» d’un comité de rédaction. En agissant ainsi, on se range du côté des censeurs et ce n’est pas digne de la publication que j’ai connue et à laquelle j’ai collaboré pendant plus de vingt ans avec tant de bonheur. Jamais au grand jamais cela ne se serait produit alors avec la direction qui était en poste. 

Jamais.

Je fais assez confiance pourtant à la direction présente de LQ pour corriger le tir et rendre justice à la maison d’édition qu’est La Pleine Lune qui a accompagné la démarche de centaines de femmes qui ont fait le Québec pluraliste et permissif de maintenant. C’est cette liberté que je désire pour le Québec d’aujourd’hui et de demain, que je souhaite pour «ce pays qui n’est toujours pas un pays» afin qu’il garde le cap sur la liberté d’expression, l’égalité pour tous, la laïcité et qui n’hésitera jamais à dénoncer les trop nombreuses dérives. 

 

LAMARTINE THÉRÈSE THÉORET FRANCE : Une femme est une femme est une femme, Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 240 pages, 29,95 $.

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/745/une-femme-est-une-femme-est-une-femme

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