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mardi 24 février 2026

UNE PLONGÉE AU CŒUR DE L’HORREUR

LE ROMAN permet d’aller au-delà de l’actualité, des faits qui gardent un moment l'attention avant d’être relégués aux oubliettes. Le 4 août 2020, le port de Beyrouth explose. La déflagration détruit une grande partie de la ville. Le bilan est effroyable : 235 morts, 6500 blessés, 77000 bâtiments pulvérisés ou endommagés et environ 300000 personnes dans la rue. «Les bestioles» de Hala Moughanie nous pousse au cœur de cet événement. Nous emboîtons le pas à un épicier, un ancien combattant, qui a survécu par miracle. Tout est dévasté dans le quartier. Sa voisine, une femme seule avec qui il partageait un repas de temps en temps, une dame âgée qui attendait le retour de son fils a été écrasée par la chute d’un mur. La petite fille du haut est morte de façon atroce. Une vitre en explosant lui a tranché la gorge. Du verre partout, des gravats et les maisons en ruines. Le narrateur raconte l’événement, des moments de sa vie, sa pétrification, sa minéralisation, je dirais devant cette violence qui lui a enlevé toute sensibilité. Il n’y avait que son épouse pour trouver l’homme sous la carapace et effleurer son cœur. 

 

La situation est inimaginable dans la ville après ce big bang de fin du monde. Et pas seulement dans Beyrouth, mais dans tout le pays. Le Liban a connu les bombardements quotidiens, la hantise constante des drones qui volent partout, «les bestioles», comme les appelle notre commerçant. 

Le rescapé a reçu un éclat de verre dans l’œil, mais cela ne semble pas trop l’incommoder. Il se faufile dans les décombres au milieu des cadavres, écoute ce que les gens racontent. Il n’en démord pas : c'est à cause des avions. Les autorités parlent d’un accident, d’une erreur qui a provoqué la catastrophe. Le narrateur ne croit plus personne depuis longtemps et est convaincu qu’un bombardement a touché les réservoirs du port. Tous les voisins ont entendu les avions juste avant l’explosion.

 

«En réalité je n’ai plus mon œil. Le droit. Je veux dire, je l’ai encore mais un éclat de verre est rentré dans l’iris. Un tout petit, mais même petit, dans l’œil, ça fait des dégâts ces choses-là. Quelle sale histoire! Quand je pense que la guerre fratricide me l’avait laissé, l’œil. Et celle de 2006 aussi. Et tous les attentats avant, pendant, après. Mais là, mon œil qui part à cause d’un débris de verre et même pas à cause d’une balle perdue!» (p.11)

 

Les survivants tentent de retrouver des proches, des victimes sous les décombres, un ami peut-être, de comprendre. Un miracle que d’être toujours là, de respirer avec un éclat de verre dans l’œil. Ils ont tout perdu, veulent aider, nettoyer et se refaire un semblant de vie. 

 

«Quelques-uns restent ici à fixer leurs alentours avec un regard pétrifié comme la pierre qui a tout envahi, même les yeux. Eux aussi, ils ne reconnaissent pas le quartier. Ils ne parlent pas. Y a deux minutes, c’était le leur, le quartier. Y en a que je reconnais, le coiffeur, la voisine de l’immeuble à gauche. Je sais pas comment elle est sortie puisqu’il est à terre, son immeuble, mais peut-être qu’elle n’y était pas encore entrée et qu’elle y a échappé parce qu’elle revenait de l’épicerie, comme moi.» (p.13)

 

Un souffle et ils sont passés d’un quartier calme et paisible à un univers de ruines. Partout, les gens s’agitent, nettoient et balaient les rues pour faire quelque chose, pour retrouver la vie d’avant, même si c’est impossible. 

 

SECOURS


Des brigades se mettent à l’ouvrage pour nettoyer, apporter des repas, soigner les blessés avec le peu qu’ils ont. Il faut tenir tête au malheur, à la fin du monde. 

Le narrateur n’aime pas trop cette agitation, mais cède quand la faim devient intolérable. Plus rien ne le retient, sauf des pulsions primaires. Il évoque souvent sa femme, mais ne veut pas en parler, la jeune voisine qu’il surveillait et qui lui redonnait les désirs qu’un homme éprouve devant une belle femme. C’est qu’il a tout vu et tout entendu notre ancien militaire. La pire des choses pour lui, c’est peut-être de se retrouver avec un œil amoché au milieu des survivants.  

 

«Ceux qui sont restés, ils nettoient les trottoirs et rassemblent les vitres brisées dans un coin. Des fenêtres aux étages, y a des vitres qui sont pas entièrement tombées, et de temps en temps quelqu’un gueule qu’il faut pas se tenir en dessous pour qu’il puisse en finir avec le reste de la fenêtre et la balancer d’en haut. Alors elle s’écrase sur le sol et fait encore plus d’éclats et les gens balaient. Tout le monde balaie tout. Solidarité libanaise. Ça réchauffe le cœur. Personne pour dire : “Ça c’est ta vitre, c’est pas la mienne.” Non, on sent bien l’unité. Ça réchauffe le cœur.» (p.29)

 

L’épicier retrouve des élans de fraternité, le désir d’être qui est plus fort que tout. Il est ému par ce communautarisme qui pousse les gens à nettoyer, même si cela peut sembler absurde. Une formidable volonté de rebâtir un milieu de vie où ils pourront être, agir et aimer. Une solidarité inébranlable qui n’empêchera pas la prochaine catastrophe. Parce que c’est cela, respirer au Liban, à Gaza, en Ukraine. C’est aller d’une déflagration à une autre depuis trop longtemps.

 

LA MORT

 

La mort engendre la violence et la guerre, les attaques et les représailles quotidiennes. La réponse des autorités : un accident même si personne ne les croit. 

 

«L’est gentil le mec du rez-de-chaussée mais je crois qu’il me raconte des bobards. Oui, c’est sûrement des bobards, moi j’ai entendu des avions. Je le lui dis au voisin, sans rire. Lui aussi, il a entendu les avions mais la version officielle dit que c’est une négligence. Donc, pas d’avions.» (p.31)

 

Le roman d’Hala Moughanie décrit la beauté dans l’horreur, le pire, la fin de tout lorsque la vie ne tient qu’à un fil. Parce qu’il y a celui et celle qui tendent la main quand tout n’est que poussière et que l’on a tout perdu. C’est la vie qui s’impose envers et contre tous, comme dans la magnifique épopée de Jean Bédard : «Le dernier siècle avant l’aube. » La volonté d’exister sous un ciel rempli de «bestioles» qui menacent, surveillent et peuvent vous tuer entre deux pas. Les drones et les avions arrivent tel un vent de mort, avec les explosions et le souffle qui emportent les maisons. Que reste-t-il quand on ne peut plus faire confiance aux nuages et au soleil

Et, dans la douleur et le désespoir, dans les cris et les larmes, dans l’incroyable silence d’une fin du monde, la vie reprend, la colère revient aussi devant l’aveuglement des dirigeants. La terrible colère qui rend fou quand on vous prive de tout. 

La population se rassemble sur la grande place de la ville, pour dire qu’ils sont toujours là et qu’ils ne sont pas des bêtes, qu’ils ont droit à tous les petits bonheurs qu’un humain peut exiger en ouvrant les yeux le matin. Juste respirer et revendiquer sa propre mort, celle qui nous emporte au bout du temps qui nous est alloué, «cette mort qui n’était pas la leur», comme l’écrit Marie-Célie Agnant. 

 

«C’est lui qui l’a tuée, ma femme, c’est pas moi, et si j’atteins la rue des banques, je me mets à couvert. Oui, c’est qui qui flinguait alors qu’il ne voulait pas, qui l’a tuée. À moins que ce soit toi qui l’aies flinguée, ta femme, la possibilité d’absolu n’a pas sa place dans cette ville qui nous grignote. J’y pense pas mais j’avance et je le vois d’ici, le sniper, sur le toit du Parlement, avec mon œil gauche, celui qui tient seul un peu la route. Et il me voit lui aussi regard à regard dans mon œil.» (p.115)

 

Hala Moughanie plonge dans la dérive d’un homme qui a connu toutes les guerres et qui est revenu avec le désespoir dans l’âme. Il vit parce qu’il ne sait pas faire autre chose. Il passait beaucoup de temps dans son épicerie, discutait avec sa voisine âgée, qui n’est plus, et quelques clients. Il est un survivant, une victime, et un bourreau à une certaine époque. 

 

«Du monticule, y a une voix aussi qui dépasse. Elle monte à peine. “Aide-moi”, qu’il dit l’homme dans un murmure, et c’est comme si tout son souffle, il finit de l’exténuer de sous les pierres et la poussière. Mais qu’est-ce que j’aurais pu faire, moi, seul, là? Rien. Avec mon œil qui va pas? Non, rien! J’ai simplement souhaité qu’il crève vite. Pour pas qu’il souffre trop je veux dire, suis pas un mauvais type.» (p.15)

 

 Le voilà incapable de tendre la main vers l’autre, sauf peut-être vers ce sniper qui est un double, un pareil et son assassin. Un récit qui fait penser à tous ceux et celles qui survivent à Gaza et en Ukraine, dans ces pays envahis par les drones qui bâillonnent les oiseaux du matin au soir. Un texte terrifiant, et, en même temps, fascinant. L’humanité fait surface : avec ceux et celles qui agissent, maladroitement, pour aider, pour toucher le beau en chacun de nous. Pas étonnant que ce livre ait remporté le prix France-Liban en 2025.

 

MOUGHANIE HALA : «Les bestioles», Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2026, 120 pages, 25,95 $. 

 https://www.pleinelune.qc.ca/titre/724/les-bestioles

jeudi 12 février 2026

MARIE-CÉLIE AGNANT BOUSCULE TOUT

CERTAINS LIVRES vous laissent étourdis tellement ils vous frappent par leur vérité et leurs propos. Marie-Célie Agnant, dans «Cette mort qui n’était pas la leur», vous touche à l’âme et au cœur en traçant un portrait de la société qui donne des frissons. L’écrivaine d’origine haïtienne bouscule nos aveuglements dans cet opus de colère et de lucidité face à l’exploitation d’humains par les humains. Notre richesse et nos privilèges d’Occidentaux reposent sur la manipulation, la violence qui va jusqu’à éliminer ceux qui deviennent encombrants. Un long cri de la narratrice, une plainte qui vient des balbutiements de notre passé, un tsunami qui emporte tous vos raisonnements. Un hurlement terrible qui dénonce les injustices qui ne cessent de s’accumuler dans le vaste monde. Des émigrants, hommes et femmes, originaires de pays lointains, se butent au racisme dans leur nouvelle communauté, au mépris et à une répression constante des autorités. Certains tombent sous les balles des forces de l’ordre, laissant leur sang sur les trottoirs. Ils n’ont pas droit à leur histoire, n’ont même pas pu vivre la mort qui aurait dû être la leur, puisque quelqu’un a décidé de les écarter parce qu’ils étaient encombrants. 

 

Ils ont pour nom Robert Dziekanski, Georges Floyd, Joyce Echaquan, Renée Good et Alex Pretti. La liste s’allonge chaque jour et fait le tour de la Terre dans une chaîne de honte et de larmes. Des vies écourtées, des individus abattus parce qu’ils ont eu l’audace de respirer. La fin de Joyce Echaquan dans un hôpital où l’on doit soigner les blessures. Des morts brutales que ces victimes n’auraient jamais dû avoir, décidées par les armées de l’ordre ou tout simplement la volonté d’éradiquer tout ce qui nuit au confort des possédants. Des hommes en uniforme qui tuent en toute impunité, comme les guignols de l’immigration au royaume de Donald. 

Mona Philomène, une femme venue du «pays là-bas» qu’elle ne nomme jamais (Haïti), est installée à Montréal pour échapper à tous les dangers. Elle tente de se faire une vie normale, elle travaille dans une épicerie pour un salaire de misère, poursuit des études pour comprendre cette société qui jongle avec les mots égalité et liberté. Elle se donne la permission de contrer la malédiction qui colle à la couleur de sa peau. Elle aurait pu se retrouver préposée aux patients dans un hôpital ou encore faire des ménages dans les quartiers riches. C’est le sort de bien des hommes et des femmes qui viennent d’ailleurs et qui doivent se débrouiller au pays de toutes les chances, même si on ne reconnaîtra jamais leurs diplômes et leur savoir faire. 

 

VOISINE

 

Elle niche dans un appartement insalubre et entend la voisine respirer et bouger, incapable de dormir avec les musiques et tous les bruits. Une inconnue qu’elle décide d’affronter et de faire taire peut-être. 

Elle deviendra une amie précieuse, sa confidente, un modèle qui lui apprend la vie et le partage, la joie quand tout file entre les doigts. Zofia Dziekanski est la mère de Robert, tué par des agents de l’aéroport de Vancouver, alors qu’il venait de Pologne pour la rejoindre. Une femme fascinante qui sème la beauté autour d’elle jusqu’à ce qu’on la touche à l’âme en abattant son fils!

 

«Aucune parcelle de mon être, si petite soit-elle, n’a été épargnée, Mona. Ma vie est décousue, rien ni personne ne pourra la raccommoder. Cassure, à tout jamais!» (p.20)

 

Mona écrit pour dire sa révolte, pour ne pas oublier, pour cette femme qui a été frappée en plein cœur en même temps que son Robert à l’aéroport de Vancouver.

 

«Ces cahiers me rappellent entre autres l’importance du devoir de mémoire. Il nous appartient, disais-tu, de garder en vie les souvenirs que détruit cette violence multiforme qui ronge nos sociétés. Refus de baisser les bras, de camoufler stigmates et cicatrices, pour qu’un jour, la violence cesse d’être la norme, telle était ta devise… … Écrire pour ne pas céder au gouffre, écrire pour maintenir vivante la lumière vacillante de ce qui a été partagé. Écrire, finalement, parce que la fidélité à la mémoire est le dernier refuge quand tout menace de se dissiper, et que l’amitié, dans sa nudité, devient le rempart contre la nuit immense.» (p. 12-13)

 

Zofia se faisait une fête de l’arrivée de son fils après une si longue séparation. C’était plus que des retrouvailles, mais un nouvel envol pour les deux. Elle venait de la Pologne, qu’elle avait quittée pour se faire une vie de liberté, de découvertes, de grâce à Montréal. Elle avait renoncé à toutes les études et ses diplômes pour effectuer des ménages chez les riches, demeurait dans cet appartement minable qu’elle métamorphosait par sa joie, ses histoires, ses chants, ses plantes et les décors qui transformaient la laideur en beauté, la misère en allégresse. 

Le bonheur d’être et de respirer, d’écouter Yma Sumac, cette chanteuse d’origine indienne du Pérou qui était tout autant un oiseau qu’un être humain. Une voix unique, à peine imaginable, capable de s’étendre quasiment sur cinq octaves. 

Zofia s’occupait aussi des arbres sur un terrain abandonné où elle avait l’impression, avec Mona, de se retrouver au paradis pour rire, se reposer et communiquer avec la terre et tout ce qui est vivant autour de nous. 

 

«Le souffle du vent te ramène, tu n’es plus cette femme en gésine qui se tord de douleur en embrassant désespérément une urne, mais bien celle que j’aime, la Zofia hardie, celle avec le cœur sur la main, qui me tance avec un sourire tendre et épanoui dans le regard. Tu me grondais, disais-tu, avec joie et amour parce que tu avais appris à m’aimer comme la fille que tu n’as pas eue. Tes paroles, Zofia, comblaient tous mes manques.» (p.32)

 

Une histoire d’amitié, de morts, de révolte et de respect, de colère et de rage aussi. Mona ne peut s’empêcher d’écrire pour témoigner, pour dire sa terrible douleur d’avoir perdu son amie qui, après le meurtre de son garçon, ne pouvait plus rester à Montréal. Le fil qui la gardait du côté des humains s’était cassé. 

 

«Réclamer la paix équivaut à prêcher dans le désert, tandis qu’on enlève carrément le droit de vivre à une catégorie de gens. Dans une boucherie, un génocide autorisé et soigneusement planifié par une assemblée de tueurs, surprotégés, grâce aux narrations victimaires, les mêmes qui ont servi à asseoir leur domination, on remplit les fosses communes.» (p.158)

 

Les migrants de la Terre sont marqués par la tache indélébile de l’exploitation et de la soumission. 

 

ESCLAVAGE

 

Mona évoque ces peuples entassés dans des bateaux pour être envoyés en Amérique en tant qu’esclaves, traités comme des bêtes. Ils sont devenus des animaux au pays de la liberté et de l’égalité. Une page glorieuse de l’Amérique qui, après avoir tout fait pour exterminer les Premières Nations, n’a rien trouvé de mieux que l’esclavage. Mona témoigne pour tous les autres qui sont sans voix et qui n’ont pas la bonne couleur de peau. 

 

«On part du principe — du moins, c’est ce que le système attend de nous — que ceux qui, au nom de l’ordre, nous tuent, tuent en fait ceux qui sont mauvais. Au temps jadis, les mauvais étaient les Autres que l’on dépouillait de leurs cultures, de leurs langues, de leur existence, que l’on forçait à travailler pour rien, que l’on fouettait jusqu’au sang, qui étaient bouffés par des chiens dressés pour faire la chasse aux mauvais. C’est clair qu’ils étaient mauvais, autrement comment penser qu’on puisse les traiter de la sorte? Il fallait convaincre qu’ils étaient mauvais pour que dure le système.» (p.138)

 

La jeune femme écrit, étudie jusqu’à rédiger sa thèse de doctorat envers et contre tous pour donner une voix à tous ceux et celles qui se sont fait voler leur mort et un grand bout de leur vie.

Un roman bouleversant, qui vous touche en plein cœur et à l’âme si nous en avons encore un peu. Un texte qui secoue tous les mensonges de nos dirigeants, toutes ces fausses raisons qui rendent acceptable l’inacceptable, l’économie de l’exploitation et du pillage, la concurrence et la guerre qui justifie le travail des enfants dans des pays trop peuplés. Sans compter la dévastation des lieux en Afrique ou en Amérique du Sud. 

Tout ce confort qui repose sur le rapt, le vol, le viol et le gaspillage éhonté des ressources. Toute cette logique qui nous pousse à détruire la planète en s’en prenant au climat et à mettre en danger l’aventure de la vie sur une Terre qui n’en peut plus. 

L’incantation de Mona coupe le souffle et vous secoue tel un pommier pour faire tomber tous les faux raisonnements qui nous rendent aveugles et croire à un bonheur égoïste et irresponsable. Des enfants meurent de faim à Gaza ou en Ukraine, en Afrique ou aux Philippines sous la main des exploiteurs ou les bombes.  

Marie-Célie Agnant nous dit la souffrance atroce du monde et, en particulier, celle des populations qui sont gardées à vue et volées depuis des centaines d’années. Avons-nous encore un avenir? L’écrivaine en fait douter quand elle compile les folies et les démences qui permettent aux goinfres de s’empiffrer comme jamais. Un roman qui nous laisse perdus dans nos têtes et dans nos convictions. Une écriture à vif qui vous souffle comme une brûlure qui mord la peau jusqu’à l’os.  

 

AGNANT MARIE-CÉLIE«Cette mort qui n’était pas la leur», Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2026, 200 pages, 26,95 $

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/722/cette-mort-qui-netait-pas-la-leur

mardi 23 décembre 2025

LA BELLE ÉMANCIPATION DE JULIE VINCENT

J’AVAIS OUBLIÉ le livre de Julie Vincent sur le rayon des nouvelles publications. Il a fallu un message de l’attachée de presse de La Pleine Lune, Dominique Lalande, pour me rappeler l’existence de «La chair de Julia». Il était toujours là, patient comme seuls les volumes le sont, sur la tablette qui s’étire, on dirait, à mesure que la saison des parutions d’automne s’écoule. Je l’ai placé bien en vue, pour qu’il soit le premier à me surprendre. Surtout le sourire de la comédienne, celui de la Joconde, je dirais. J’avais l’impression de le sortir du néant, ce livre, me sentant coupable de négligence. Parce que dans le monde littéraire, un ouvrage s’efface si rapidement. Quelques jours, deux ou trois semaines, et les nouveautés se perdent dans les limbes des librairies et des bibliothèques. Merci, Dominique Lalande, de m’avoir rappelé que je ne devais pas oublier Julie Vincent. Ce conte théâtral permet d’approcher une femme qui échappe à son milieu pour être quelqu’un dans un univers inventé. Une histoire qui nous plonge dans le rêve d’une fillette qui ne s’imaginait pas ailleurs que sur une scène pour dire ce qu’elle entendait en elle. Un lieu où elle pouvait se métamorphoser. Julie Vincent nous convoque dans un monde où fiction et réalité se bousculent. Il y a la parole, bien sûr, mais aussi des dessins et des croquis qui donnent un contour à cet univers onirique. Une façon de s’approcher de ce qu’elle voyait dans sa tête quand elle tentait de s’approprier les mots de l’étrangère qui chuchotait en elle.

 

«Je voulais parler de ma lutte de jeune fille pour survivre et je comprenais que les événements intimes de ma petite histoire étaient inscrits dans ma chair, ils étaient liés à des mouvements plus grands de l’histoire du Québec. J’avais des interrogations : qu’est-ce que le féminin? Suis-je la femme que les autres ont voulu que je sois ou vais-je devenir enfin toutes ces puissances qui sont en moi? Ces questions ont alimenté l’écriture. Je ne sais pas s’il s’agit d’une autofiction, ou si j’ai fait de ma vie un théâtre pour mieux l’offrir. Je voulais raconter ce que je n’avais jamais dit sans renoncer aux stratégies de mon imagination puisque faire de mes rêves une réalité m’avait permis de me constituer et de jouir de cette vie.» (p.11)

 

Il y a l’idée, la direction à prendre pour se dire… De mon côté, c’est toujours un peu étrange quand je m’aventure dans un nouveau roman ou un récit. Je passe des semaines à chercher le mot, le bout de phrase qui s’ouvre comme une porte sur une chambre qui peut avoir la dimension d’un continent. Des mois à aller et venir sur quelques paragraphes pour découvrir un rythme, une écriture, une petite musique qui colle à ce que j’ai en tête. Et quand je suis certain de l’avoir bien ancré cette histoire, d’avoir enfin trouvé le souffle et la cadence, je pars pour le plus long des voyages. Surtout, je sais que je vais devoir éliminer ce premier texte d’une dizaine de pages, parce que mon roman commence toujours au deuxième chapitre. 

 

SE TROUVER

 

Julie Vincent s’est posé cette question certainement avant de se lancer dans cette expérience difficile et émouvante. Les chemins vers soi sont toujours les plus tortueux et les plus invraisemblables.

 

«J’ai travaillé une forme hybride inspirée à la fois du théâtre, du conte et du cabaret. La chair de Julia après mille péripéties est donc devenue une fête carnavalesque sur l’histoire de ma vie.» (p.12)

 

Nous nous retrouvons sur une scène. Difficile de définir le point de vue narratif. Nous sommes peut-être dans un lieu où Julie Vincent enfile des vêtements pour se transformer peu à peu en Julia, son reflet et son double. On oublie rapidement où nous sommes. L’auteure apprend la terrible nouvelle. Son père est décédé. Plus rien n’est possible et s’amorce, alors, le retour vers soi. 

 

«Quand j’ai appris la mort de mon père, j’étais dans l’autobus de tournée dans un coin perdu en Argentine, il y avait un homme dans un marécage avec son troupeau de chevaux tout maigres. Mon père adorait les chevaux, j’avais le cellulaire en main, ma sœur me racontait comment mon frère était allé avec les pompiers pour sortir le corps de mon père de la maison et d’un coup, je me suis revue petite fille l’après-midi dans le champ de neige, assise dans la sleigh à côté de mon père qui avait attelé sa team de chevaux.» (p.15)

 

Tout s’arrête, comme si l’élan qui l’a fait se rendre dans l’autre Amérique s’estompait. Et voilà qu’elle part à rebours pour revenir au début de son aventure. Tout est possible quand on est sur une scène et que l’on peut convoquer tous les personnages qui se cachent en vous et qui vous hantent depuis des années. Il y a la vie, les souvenirs, des ombres, des figures disparues qui ne s’écartent jamais vraiment. 

Son père adorait les chevaux. 

Elle arrête tout et rentre au pays, se retrouve au point de départ, dans un commencement si loin et si près. Tout de suite (la magie du théâtre), avec la fillette. C’est formidable de pouvoir se moquer du temps et de l’espace, et de secouer le passé.

 

«Je voyage pas sans ma bibliothèque ambulante. Les livres ont forgé mon destin. Je me suis construite avec la lecture.» (p.17)

 

Nous voilà dans toutes les époques de Julie et Julia, celle qu’elle était et celle qu’elle est, la comédienne, la femme et l’enfant. La mort la rejoint dans son périple. Le moment est venu de voir et de comprendre. 

 

LES LANGUES


Les marionnettes s’animent en espagnol, comme si Julia et Julie parlaient deux langues. L’une côté pile et l’autre du côté face.

 

«Sur mon passeport, sous ma photo, il y a le prénom d’une jeune fille que j’ai été et qui rêvait de connaître les voyages, les grandes villes, la passion, une jeune fille qui rêvait de devenir une artiste. Maintenant que mon père est mort, je veux la retrouver cette jeune fille-là qui brûle encore en dedans de moi, mais j’ai oublié son prénom.» (p.23)

 

Périple à l’envers au pays de l’enfance, alors qu’elle était sans visage et cherchait à échapper à toutes les contraintes qui l’empêchaient de s’avancer dans ses rêves et ses espérances. Revenir pour toucher les interdits, les blessures à peine cicatrisées. Comme si le temps déshabillait Julia pour qu’elle redevienne Julie, celle qui a survécu par les livres et la fiction. La nouvelle du décès de son père libère l’auteure, provoque un reflux de souvenirs et des traumatismes encore et toujours sensibles. 

Elle était d’un monde figé au commencement, dans une histoire où les jeunes filles devaient étouffer leurs désirs et leurs rêves pour jouer le seul rôle que la société leur permettait : celui de mère. 

 

«Je ne veux pas vivre dans la réalité.

Ce n’est pas ma réalité à moi, c’est la vie qui est faite de même.

Je suis différente de toi, je veux plus aller à l’église, je veux pas de bungalow.

J’ai un joyau en dedans de moi. Je veux le faire briller. Ça t’enlèvera rien à toi si je brille, moi. Ça n’enlèvera rien à personne. Ici, j’ai jamais le droit de rien faire. Je m’en vais.» (p.53)

 

Et c’est la fuite, le voyage rêvé, magique, étrange, où tout bouge et se transforme. L’impression de flirter avec le monde de Gabriel Garcia Marquez que j’aime tant, surtout son magnifique «Cent ans de solitude» que je ne cesse de relire depuis plus de vingt ans. 

 

CIRQUE

 

Julie Vincent se dépose dans le cirque, le lieu de tous les possibles, des mutations et des effets de miroir où tout peut prendre vie. Les marionnettes se redressent et voilà qu’elles bougent. 

Les répliques rebondissent, reviennent en échos pour passer d’un temps à un autre. Ce que j’aurais aimé être dans la salle pour écouter Julie et Julia, pour la voir se métamorphoser. Parce que j’adore le théâtre depuis toujours. Avant d’écrire, je souhaitais monter sur une scène pour être tous les autres et parler bien des langues. Être, un soir, un Quichotte à mille visages, à mille aventures et aux plus folles extravagances. Même devenir la figure de la mort et traverser le long fleuve du temps dans une embarcation qui tangue et peut couler à la première vague. 

Le texte de Julie Vincent m’a saisi et enchanté, me ramenant à mon village de La Doré, quand je passais des heures dans les effluves des trèfles à rêver des mondes qui n’existaient pas entre les clôtures de la ferme familiale. Et je me revois sur la sleigh de mon père, avançant dans un champ grand comme le continent où la neige pouvait germer.

Voilà une envolée libératrice, un lieu pour échapper aux contraintes de l’enfance, peut-être le chemin de tous les petits garçons et toutes les petites filles du Québec. Celui que nous avons dû emprunter dans les encoignures des années 60 pour nous présenter à la fenêtre du pays. Le Québec s’impose en Julie et Julia, ce pays qui a secoué bien des balises et des carcans pour aller vers son futur rapproché. Le témoignage et le récit des femmes et des hommes du Québec qui ont osé se dire oui lors de deux référendums où l’on aurait pu passer du rêve à la réalité. Un texte qui mute et change, restant toujours juste et émouvant. Le plus beau périple qui soit, celui de l’affirmation et de la liberté. 

 

VINCENT JULIE : «La chair de Julia», Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2025, 112 pages, 22,95 $.

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/711/la-chair-de-julia


mardi 20 mai 2025

NADIA CAPOLLA M’A TOUCHÉ AU CŒUR

NADIA CAPOLLA aborde un sujet incontournable, soit le décès de sa mère, le long et lent cheminement qui mène à la mort. Dans son récit «Ce que murmure ton silence», elle nous plonge dans une période où tout semble se figer avec le corps d'un proche qui arrive au bout de sa trajectoire, quand le cœur s’arrête après une course qui aura duré un siècle dans certains cas. L’auteure m’a rappelé ces heures où l’on revient sur des étapes de son parcours, devant une femme qui vit ses derniers moments. Le temps s’étire, devient attente. Comment trouver la paix avec soi-même et celle qui parvient au terme de son existence? Un espace pour effacer les malentendus et les différends qui perdent tout leur poids face à la mort annoncée.

 

Je n’ai pu que penser à ma mère, aux jours et aux nuits qui ont mené à son décès en 1997. Des heures qui n’en finissaient plus, où je n’avais qu’à être là, devant une femme qui n’était plus celle qui avait pris tant de place dans ma vie. Même quand elle était consciente, Aline était ailleurs et c’était difficile d’attirer son attention. Comment oublier ce début de nuit où elle parlait à voix basse? Je croyais qu’elle avait des choses à dire sur l’un de mes frères. Il était question de tâches qui remplissaient ses jours et ses semaines. Les corvées toutes simples qui l’occupaient du matin au soir avec un moment de répit ici et là, pas trop souvent, pour souffler sur un thé qu’elle prenait dans sa chaise berçante. 

J’étais seul avec elle dans la chambre d’hôpital où je passerais la nuit. Les médicaments avaient des effets étranges chez elle. Les calmants qu’on lui administrait la stimulaient et la gardaient éveillée. Et il y avait son regard un peu fixe. Elle voyait des choses que je ne pouvais qu’imaginer. Elle parlait et, de temps en temps, je posais une question qui restait sans réponse. Je le faisais peut-être pour prouver que j’étais là et que je la suivais dans les méandres de son histoire. Et elle a dit un mot. «Écriture». J’ai compris. Elle parlait de moi et j’avais cru que c’était quelqu’un d’autre.

Aline me fixait et je la fixais comme si nous étions face à face sur un fil tendu entre deux vies. J’étais un étranger qu’elle décrivait et que je ne reconnaissais pas. 

Ses yeux bleus. 

Ils n’étaient plus les mêmes. Ses yeux d’un bleu si clair d’habitude étaient plus foncés, presque noirs. Elle avait soupiré et repris son monologue. Cette fois, j’avais la fillette devant moi qui me parlait de sa mère et de la maison où elle était née en 1906 dans le rang Saint-Eugène à La Doré. Elle allait aux petites fraises dans les champs, attendait le début des classes avec impatience. «Que c’était donc plaisant», répétait-elle!

 

SIMILITUDES

 

Nadia Capolla se remémore des instants similaires avec cette mère qu’elle retrouve et qui est encore peu bavarde. Là, sans trop savoir quoi faire ou dire, se demandant si c’est nécessaire d’être tout le temps présent. Pour qui fait-on cet accompagnement? Pour soi ou pour sa mère, qui reste muette ou qui vous emporte dans une histoire que vous avez du mal à suivre.

 

«Tes yeux expriment toujours l’impasse dans laquelle tu te trouves. Le disque dur dans ta tête est égratigné par endroits, il saute et rejoue à répétition le même sillon. On dit que c’est l’effet aléatoire de la démence qui s’installe. Je présume que c’est aussi la conséquence d’avoir vécu, toute petite, un régime de terreur t’interdisant la moindre expression vraie, où ta survie dépendait de la capacité à protéger ton monde intérieur d’un environnement hostile.» (p.15)

 

Le curé avait décidé d’envoyer sa mère et son frère chez les religieuses. La maison était devenue trop étroite et la famille devait prendre de l’expansion selon les vouloirs de l’église.

 

«De 4 à 10 ans, tu as été placée à l’orphelinat d’Youville, éduquée par les Sœurs de la Charité de Québec.» (p.14)

 

C’était comme ça à l’époque. Le curé effectuait sa tournée annuelle et voyait à ce que les nouveau-nés se présentent rapidement à la cérémonie du baptême. Il fallait de grosses familles pour peupler le territoire. Et ce, jusqu’à l’épuisement des femmes. Ça faisait rager, Aline, ma mère. Les filles de ma génération avaient la pilule pour limiter le nombre d’enfants. La malédiction des naissances obligatoires n’existait plus. «C’est injuste», répétait-elle. Pas qu’elle aurait souhaité que ces femmes soient soumises aux mêmes diktats qu’elle. Non! Elle déplorait surtout ce qu’elle avait connu, ce que le curé l’avait forcée à vivre. Elle aurait certainement aimé avoir le choix quand elle s’est retrouvée mariée à 18 ans et mère un an plus tard. 

 

TRAUMATISME

 

La mère de Nadia Capolla a été traumatisée par ce séjour chez les religieuses, tout comme son frère. Six ans de violences et d’enfermement. Tous les deux forcés d’obéir à des directives déraisonnables, sans compter les sévices physiques et mentaux. 

 

«Tu n’as jamais pu parler de toi directement, hormis le fait que les sœurs t’obligeaient à réingurgiter ton vomi lorsque tu étais malade, sous prétexte que gaspiller de la nourriture était péché.» (p.29)

 

L’horreur que bien des enfants ont vécue à une époque pas si lointaine. C’est pourquoi la mère de l’écrivaine est demeurée un peu rigide, sévère, refoulant ses émotions. Heureusement, le père était un homme aimant et chaleureux. 

Tout le contraire d’Aline, qui écoulait ses journées à ressasser ses frustrations et qui peaufinait ses récriminations pour les aiguiser comme des couteaux. Et tout ce qui la révoltait dans la vie, dans les manières et les comportements des voisins et des gens de la paroisse y passaient. J’ai bien tenté pendant ces nuits de la faire parler de son enfance, de son adolescence, de mon père qu’elle avait connu à la petite école. J’aurais voulu qu’elle raconte ses amours, mais Aline ne m’entendait pas, perdue dans les volutes d’une époque qui m’était bien étrangère. 

 

LE TEMPS

 

Nadia Capolla accompagne sa mère pendant des semaines et des mois, a tout le temps de songer à sa prime jeunesse, à son parcours professionnel, tout ce qui fait ce qu’elle est avec ses qualités et ses douleurs. De son père aussi, qui était comme l’envers de sa mère. 

Pendant ces jours, nous vivons une sorte de retraite, comme si on se retirait de notre quotidien pour faire le point. Que faire d’autre? Je n’ai jamais osé ouvrir un livre pendant ces heures et ces nuits, même quand elle dormait profondément. Elle n’aimait pas que je lise pendant qu’elle vaquait à ses tâches et que je me concentre sur un gros roman. Ma mère comprenait alors que je prenais la fuite et que je ne l’entendais plus. 

Tout ce temps pour parcourir son enfance, s’attarder à des moments marquants, traumatisants ou encore à des gestes qui ont provoqué une révolte et décidé de votre avenir. Et ce, jusqu’à l’heure attendue et crainte, à l’aube souvent, où tout s’arrête dans une seconde qui s’affaisse.

 

«Un matin, tu cesses tout simplement d’accepter la nourriture. Un peu plus tard, les liquides ne passent plus. Tu demeures immobile pendant des jours, les yeux grands ouverts, comme si tu percevais un autre monde au-delà des murs de ta chambre. Une profonde tranquillité règne dans la pièce. Tu nous quittes, le regard plongé dans l’indescriptible.» (p.109)

 

Ma mère aussi a cessé de manger et de boire. Ce qui ne l’a pas empêchée de survivre pendant des jours. «Votre mère n’était pas malade, elle a seulement arrêté de manger», nous a expliqué le médecin. Son corps avait décidé que c’était assez.

Et il y a ce matin, devant la porte de sa chambre. L’infirmière est sortie et m’a pris les mains. «Ça vient d’arriver» qu’elle a murmuré. Ma mère avait rendu son dernier souffle sans m’attendre. Elle était là, les yeux ouverts, le regard perdu dans un univers qu’elle avait voulu rejoindre de toutes ses forces. Combien de fois elle s’était plainte de ne plus reconnaître personne dans son entourage? Comme si elle avait été oubliée dans un monde que tous avaient déserté. 

 

RETOUR

 

Le récit de Nadia Capolla a remué bien des choses en moi. Comme si je revenais dans ces semaines de l’année 1997. Elle m’a permis de ranimer toute une période, des instants intenses avec des images et des gestes gravés dans mon esprit. Ces jours où on devient le témoin, un regard, avec quelques mots, pour montrer qu’on est toujours là, qu’on est vivant, qu’on ne la lâche pas, qu’elle n’est pas oubliée, qu’on se prépare à ce moment où nous nous retrouverons dans le lit, perdus, seuls, malgré la compassion de nos proches. 

Nous devons tous y arriver. 

L’écrivaine nous raconte ce temps qui s’apaise avec une justesse et une retenue remarquable, une attention magnifique envers cette mère qui était et est demeurée une étrangère. Une femme à qui elle s’est opposée toute jeune avant de faire sa vie tout en gardant ses distances. Un récit senti, humain et nécessaire. Parce qu’il faut voir la mort approcher à un moment ou à un autre pour l’apprivoiser et chasser ses craintes. Oui, le silence murmure pendant ces heures où deux êtres se séparent tout doucement. Voir mourir sa mère ou son père, c’est franchir une étape et devenir un adulte, un être qui doit se familiariser avec sa solitude et son silence.

 

CAPOLLA NADIA : Ce que murmure ton silence, Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 112 pages, 22,95 $.

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/715/ce-que-murmure-ton-silence