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mardi 23 décembre 2025

LA BELLE ÉMANCIPATION DE JULIE VINCENT

J’AVAIS OUBLIÉ le livre de Julie Vincent sur le rayon des nouvelles publications. Il a fallu un message de l’attachée de presse de La Pleine Lune, Dominique Lalande, pour me rappeler l’existence de «La chair de Julia». Il était toujours là, patient comme seuls les volumes le sont, sur la tablette qui s’étire, on dirait, à mesure que la saison des parutions d’automne s’écoule. Je l’ai placé bien en vue, pour qu’il soit le premier à me surprendre. Surtout le sourire de la comédienne, celui de la Joconde, je dirais. J’avais l’impression de le sortir du néant, ce livre, me sentant coupable de négligence. Parce que dans le monde littéraire, un ouvrage s’efface si rapidement. Quelques jours, deux ou trois semaines, et les nouveautés se perdent dans les limbes des librairies et des bibliothèques. Merci, Dominique Lalande, de m’avoir rappelé que je ne devais pas oublier Julie Vincent. Ce conte théâtral permet d’approcher une femme qui échappe à son milieu pour être quelqu’un dans un univers inventé. Une histoire qui nous plonge dans le rêve d’une fillette qui ne s’imaginait pas ailleurs que sur une scène pour dire ce qu’elle entendait en elle. Un lieu où elle pouvait se métamorphoser. Julie Vincent nous convoque dans un monde où fiction et réalité se bousculent. Il y a la parole, bien sûr, mais aussi des dessins et des croquis qui donnent un contour à cet univers onirique. Une façon de s’approcher de ce qu’elle voyait dans sa tête quand elle tentait de s’approprier les mots de l’étrangère qui chuchotait en elle.

 

«Je voulais parler de ma lutte de jeune fille pour survivre et je comprenais que les événements intimes de ma petite histoire étaient inscrits dans ma chair, ils étaient liés à des mouvements plus grands de l’histoire du Québec. J’avais des interrogations : qu’est-ce que le féminin? Suis-je la femme que les autres ont voulu que je sois ou vais-je devenir enfin toutes ces puissances qui sont en moi? Ces questions ont alimenté l’écriture. Je ne sais pas s’il s’agit d’une autofiction, ou si j’ai fait de ma vie un théâtre pour mieux l’offrir. Je voulais raconter ce que je n’avais jamais dit sans renoncer aux stratégies de mon imagination puisque faire de mes rêves une réalité m’avait permis de me constituer et de jouir de cette vie.» (p.11)

 

Il y a l’idée, la direction à prendre pour se dire… De mon côté, c’est toujours un peu étrange quand je m’aventure dans un nouveau roman ou un récit. Je passe des semaines à chercher le mot, le bout de phrase qui s’ouvre comme une porte sur une chambre qui peut avoir la dimension d’un continent. Des mois à aller et venir sur quelques paragraphes pour découvrir un rythme, une écriture, une petite musique qui colle à ce que j’ai en tête. Et quand je suis certain de l’avoir bien ancré cette histoire, d’avoir enfin trouvé le souffle et la cadence, je pars pour le plus long des voyages. Surtout, je sais que je vais devoir éliminer ce premier texte d’une dizaine de pages, parce que mon roman commence toujours au deuxième chapitre. 

 

SE TROUVER

 

Julie Vincent s’est posé cette question certainement avant de se lancer dans cette expérience difficile et émouvante. Les chemins vers soi sont toujours les plus tortueux et les plus invraisemblables.

 

«J’ai travaillé une forme hybride inspirée à la fois du théâtre, du conte et du cabaret. La chair de Julia après mille péripéties est donc devenue une fête carnavalesque sur l’histoire de ma vie.» (p.12)

 

Nous nous retrouvons sur une scène. Difficile de définir le point de vue narratif. Nous sommes peut-être dans un lieu où Julie Vincent enfile des vêtements pour se transformer peu à peu en Julia, son reflet et son double. On oublie rapidement où nous sommes. L’auteure apprend la terrible nouvelle. Son père est décédé. Plus rien n’est possible et s’amorce, alors, le retour vers soi. 

 

«Quand j’ai appris la mort de mon père, j’étais dans l’autobus de tournée dans un coin perdu en Argentine, il y avait un homme dans un marécage avec son troupeau de chevaux tout maigres. Mon père adorait les chevaux, j’avais le cellulaire en main, ma sœur me racontait comment mon frère était allé avec les pompiers pour sortir le corps de mon père de la maison et d’un coup, je me suis revue petite fille l’après-midi dans le champ de neige, assise dans la sleigh à côté de mon père qui avait attelé sa team de chevaux.» (p.15)

 

Tout s’arrête, comme si l’élan qui l’a fait se rendre dans l’autre Amérique s’estompait. Et voilà qu’elle part à rebours pour revenir au début de son aventure. Tout est possible quand on est sur une scène et que l’on peut convoquer tous les personnages qui se cachent en vous et qui vous hantent depuis des années. Il y a la vie, les souvenirs, des ombres, des figures disparues qui ne s’écartent jamais vraiment. 

Son père adorait les chevaux. 

Elle arrête tout et rentre au pays, se retrouve au point de départ, dans un commencement si loin et si près. Tout de suite (la magie du théâtre), avec la fillette. C’est formidable de pouvoir se moquer du temps et de l’espace, et de secouer le passé.

 

«Je voyage pas sans ma bibliothèque ambulante. Les livres ont forgé mon destin. Je me suis construite avec la lecture.» (p.17)

 

Nous voilà dans toutes les époques de Julie et Julia, celle qu’elle était et celle qu’elle est, la comédienne, la femme et l’enfant. La mort la rejoint dans son périple. Le moment est venu de voir et de comprendre. 

 

LES LANGUES


Les marionnettes s’animent en espagnol, comme si Julia et Julie parlaient deux langues. L’une côté pile et l’autre du côté face.

 

«Sur mon passeport, sous ma photo, il y a le prénom d’une jeune fille que j’ai été et qui rêvait de connaître les voyages, les grandes villes, la passion, une jeune fille qui rêvait de devenir une artiste. Maintenant que mon père est mort, je veux la retrouver cette jeune fille-là qui brûle encore en dedans de moi, mais j’ai oublié son prénom.» (p.23)

 

Périple à l’envers au pays de l’enfance, alors qu’elle était sans visage et cherchait à échapper à toutes les contraintes qui l’empêchaient de s’avancer dans ses rêves et ses espérances. Revenir pour toucher les interdits, les blessures à peine cicatrisées. Comme si le temps déshabillait Julia pour qu’elle redevienne Julie, celle qui a survécu par les livres et la fiction. La nouvelle du décès de son père libère l’auteure, provoque un reflux de souvenirs et des traumatismes encore et toujours sensibles. 

Elle était d’un monde figé au commencement, dans une histoire où les jeunes filles devaient étouffer leurs désirs et leurs rêves pour jouer le seul rôle que la société leur permettait : celui de mère. 

 

«Je ne veux pas vivre dans la réalité.

Ce n’est pas ma réalité à moi, c’est la vie qui est faite de même.

Je suis différente de toi, je veux plus aller à l’église, je veux pas de bungalow.

J’ai un joyau en dedans de moi. Je veux le faire briller. Ça t’enlèvera rien à toi si je brille, moi. Ça n’enlèvera rien à personne. Ici, j’ai jamais le droit de rien faire. Je m’en vais.» (p.53)

 

Et c’est la fuite, le voyage rêvé, magique, étrange, où tout bouge et se transforme. L’impression de flirter avec le monde de Gabriel Garcia Marquez que j’aime tant, surtout son magnifique «Cent ans de solitude» que je ne cesse de relire depuis plus de vingt ans. 

 

CIRQUE

 

Julie Vincent se dépose dans le cirque, le lieu de tous les possibles, des mutations et des effets de miroir où tout peut prendre vie. Les marionnettes se redressent et voilà qu’elles bougent. 

Les répliques rebondissent, reviennent en échos pour passer d’un temps à un autre. Ce que j’aurais aimé être dans la salle pour écouter Julie et Julia, pour la voir se métamorphoser. Parce que j’adore le théâtre depuis toujours. Avant d’écrire, je souhaitais monter sur une scène pour être tous les autres et parler bien des langues. Être, un soir, un Quichotte à mille visages, à mille aventures et aux plus folles extravagances. Même devenir la figure de la mort et traverser le long fleuve du temps dans une embarcation qui tangue et peut couler à la première vague. 

Le texte de Julie Vincent m’a saisi et enchanté, me ramenant à mon village de La Doré, quand je passais des heures dans les effluves des trèfles à rêver des mondes qui n’existaient pas entre les clôtures de la ferme familiale. Et je me revois sur la sleigh de mon père, avançant dans un champ grand comme le continent où la neige pouvait germer.

Voilà une envolée libératrice, un lieu pour échapper aux contraintes de l’enfance, peut-être le chemin de tous les petits garçons et toutes les petites filles du Québec. Celui que nous avons dû emprunter dans les encoignures des années 60 pour nous présenter à la fenêtre du pays. Le Québec s’impose en Julie et Julia, ce pays qui a secoué bien des balises et des carcans pour aller vers son futur rapproché. Le témoignage et le récit des femmes et des hommes du Québec qui ont osé se dire oui lors de deux référendums où l’on aurait pu passer du rêve à la réalité. Un texte qui mute et change, restant toujours juste et émouvant. Le plus beau périple qui soit, celui de l’affirmation et de la liberté. 

 

VINCENT JULIE : «La chair de Julia», Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2025, 112 pages, 22,95 $.

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/711/la-chair-de-julia


mardi 20 mai 2025

NADIA CAPOLLA M’A TOUCHÉ AU CŒUR

NADIA CAPOLLA aborde un sujet incontournable, soit le décès de sa mère, le long et lent cheminement qui mène à la mort. Dans son récit «Ce que murmure ton silence», elle nous plonge dans une période où tout semble se figer avec le corps d'un proche qui arrive au bout de sa trajectoire, quand le cœur s’arrête après une course qui aura duré un siècle dans certains cas. L’auteure m’a rappelé ces heures où l’on revient sur des étapes de son parcours, devant une femme qui vit ses derniers moments. Le temps s’étire, devient attente. Comment trouver la paix avec soi-même et celle qui parvient au terme de son existence? Un espace pour effacer les malentendus et les différends qui perdent tout leur poids face à la mort annoncée.

 

Je n’ai pu que penser à ma mère, aux jours et aux nuits qui ont mené à son décès en 1997. Des heures qui n’en finissaient plus, où je n’avais qu’à être là, devant une femme qui n’était plus celle qui avait pris tant de place dans ma vie. Même quand elle était consciente, Aline était ailleurs et c’était difficile d’attirer son attention. Comment oublier ce début de nuit où elle parlait à voix basse? Je croyais qu’elle avait des choses à dire sur l’un de mes frères. Il était question de tâches qui remplissaient ses jours et ses semaines. Les corvées toutes simples qui l’occupaient du matin au soir avec un moment de répit ici et là, pas trop souvent, pour souffler sur un thé qu’elle prenait dans sa chaise berçante. 

J’étais seul avec elle dans la chambre d’hôpital où je passerais la nuit. Les médicaments avaient des effets étranges chez elle. Les calmants qu’on lui administrait la stimulaient et la gardaient éveillée. Et il y avait son regard un peu fixe. Elle voyait des choses que je ne pouvais qu’imaginer. Elle parlait et, de temps en temps, je posais une question qui restait sans réponse. Je le faisais peut-être pour prouver que j’étais là et que je la suivais dans les méandres de son histoire. Et elle a dit un mot. «Écriture». J’ai compris. Elle parlait de moi et j’avais cru que c’était quelqu’un d’autre.

Aline me fixait et je la fixais comme si nous étions face à face sur un fil tendu entre deux vies. J’étais un étranger qu’elle décrivait et que je ne reconnaissais pas. 

Ses yeux bleus. 

Ils n’étaient plus les mêmes. Ses yeux d’un bleu si clair d’habitude étaient plus foncés, presque noirs. Elle avait soupiré et repris son monologue. Cette fois, j’avais la fillette devant moi qui me parlait de sa mère et de la maison où elle était née en 1906 dans le rang Saint-Eugène à La Doré. Elle allait aux petites fraises dans les champs, attendait le début des classes avec impatience. «Que c’était donc plaisant», répétait-elle!

 

SIMILITUDES

 

Nadia Capolla se remémore des instants similaires avec cette mère qu’elle retrouve et qui est encore peu bavarde. Là, sans trop savoir quoi faire ou dire, se demandant si c’est nécessaire d’être tout le temps présent. Pour qui fait-on cet accompagnement? Pour soi ou pour sa mère, qui reste muette ou qui vous emporte dans une histoire que vous avez du mal à suivre.

 

«Tes yeux expriment toujours l’impasse dans laquelle tu te trouves. Le disque dur dans ta tête est égratigné par endroits, il saute et rejoue à répétition le même sillon. On dit que c’est l’effet aléatoire de la démence qui s’installe. Je présume que c’est aussi la conséquence d’avoir vécu, toute petite, un régime de terreur t’interdisant la moindre expression vraie, où ta survie dépendait de la capacité à protéger ton monde intérieur d’un environnement hostile.» (p.15)

 

Le curé avait décidé d’envoyer sa mère et son frère chez les religieuses. La maison était devenue trop étroite et la famille devait prendre de l’expansion selon les vouloirs de l’église.

 

«De 4 à 10 ans, tu as été placée à l’orphelinat d’Youville, éduquée par les Sœurs de la Charité de Québec.» (p.14)

 

C’était comme ça à l’époque. Le curé effectuait sa tournée annuelle et voyait à ce que les nouveau-nés se présentent rapidement à la cérémonie du baptême. Il fallait de grosses familles pour peupler le territoire. Et ce, jusqu’à l’épuisement des femmes. Ça faisait rager, Aline, ma mère. Les filles de ma génération avaient la pilule pour limiter le nombre d’enfants. La malédiction des naissances obligatoires n’existait plus. «C’est injuste», répétait-elle. Pas qu’elle aurait souhaité que ces femmes soient soumises aux mêmes diktats qu’elle. Non! Elle déplorait surtout ce qu’elle avait connu, ce que le curé l’avait forcée à vivre. Elle aurait certainement aimé avoir le choix quand elle s’est retrouvée mariée à 18 ans et mère un an plus tard. 

 

TRAUMATISME

 

La mère de Nadia Capolla a été traumatisée par ce séjour chez les religieuses, tout comme son frère. Six ans de violences et d’enfermement. Tous les deux forcés d’obéir à des directives déraisonnables, sans compter les sévices physiques et mentaux. 

 

«Tu n’as jamais pu parler de toi directement, hormis le fait que les sœurs t’obligeaient à réingurgiter ton vomi lorsque tu étais malade, sous prétexte que gaspiller de la nourriture était péché.» (p.29)

 

L’horreur que bien des enfants ont vécue à une époque pas si lointaine. C’est pourquoi la mère de l’écrivaine est demeurée un peu rigide, sévère, refoulant ses émotions. Heureusement, le père était un homme aimant et chaleureux. 

Tout le contraire d’Aline, qui écoulait ses journées à ressasser ses frustrations et qui peaufinait ses récriminations pour les aiguiser comme des couteaux. Et tout ce qui la révoltait dans la vie, dans les manières et les comportements des voisins et des gens de la paroisse y passaient. J’ai bien tenté pendant ces nuits de la faire parler de son enfance, de son adolescence, de mon père qu’elle avait connu à la petite école. J’aurais voulu qu’elle raconte ses amours, mais Aline ne m’entendait pas, perdue dans les volutes d’une époque qui m’était bien étrangère. 

 

LE TEMPS

 

Nadia Capolla accompagne sa mère pendant des semaines et des mois, a tout le temps de songer à sa prime jeunesse, à son parcours professionnel, tout ce qui fait ce qu’elle est avec ses qualités et ses douleurs. De son père aussi, qui était comme l’envers de sa mère. 

Pendant ces jours, nous vivons une sorte de retraite, comme si on se retirait de notre quotidien pour faire le point. Que faire d’autre? Je n’ai jamais osé ouvrir un livre pendant ces heures et ces nuits, même quand elle dormait profondément. Elle n’aimait pas que je lise pendant qu’elle vaquait à ses tâches et que je me concentre sur un gros roman. Ma mère comprenait alors que je prenais la fuite et que je ne l’entendais plus. 

Tout ce temps pour parcourir son enfance, s’attarder à des moments marquants, traumatisants ou encore à des gestes qui ont provoqué une révolte et décidé de votre avenir. Et ce, jusqu’à l’heure attendue et crainte, à l’aube souvent, où tout s’arrête dans une seconde qui s’affaisse.

 

«Un matin, tu cesses tout simplement d’accepter la nourriture. Un peu plus tard, les liquides ne passent plus. Tu demeures immobile pendant des jours, les yeux grands ouverts, comme si tu percevais un autre monde au-delà des murs de ta chambre. Une profonde tranquillité règne dans la pièce. Tu nous quittes, le regard plongé dans l’indescriptible.» (p.109)

 

Ma mère aussi a cessé de manger et de boire. Ce qui ne l’a pas empêchée de survivre pendant des jours. «Votre mère n’était pas malade, elle a seulement arrêté de manger», nous a expliqué le médecin. Son corps avait décidé que c’était assez.

Et il y a ce matin, devant la porte de sa chambre. L’infirmière est sortie et m’a pris les mains. «Ça vient d’arriver» qu’elle a murmuré. Ma mère avait rendu son dernier souffle sans m’attendre. Elle était là, les yeux ouverts, le regard perdu dans un univers qu’elle avait voulu rejoindre de toutes ses forces. Combien de fois elle s’était plainte de ne plus reconnaître personne dans son entourage? Comme si elle avait été oubliée dans un monde que tous avaient déserté. 

 

RETOUR

 

Le récit de Nadia Capolla a remué bien des choses en moi. Comme si je revenais dans ces semaines de l’année 1997. Elle m’a permis de ranimer toute une période, des instants intenses avec des images et des gestes gravés dans mon esprit. Ces jours où on devient le témoin, un regard, avec quelques mots, pour montrer qu’on est toujours là, qu’on est vivant, qu’on ne la lâche pas, qu’elle n’est pas oubliée, qu’on se prépare à ce moment où nous nous retrouverons dans le lit, perdus, seuls, malgré la compassion de nos proches. 

Nous devons tous y arriver. 

L’écrivaine nous raconte ce temps qui s’apaise avec une justesse et une retenue remarquable, une attention magnifique envers cette mère qui était et est demeurée une étrangère. Une femme à qui elle s’est opposée toute jeune avant de faire sa vie tout en gardant ses distances. Un récit senti, humain et nécessaire. Parce qu’il faut voir la mort approcher à un moment ou à un autre pour l’apprivoiser et chasser ses craintes. Oui, le silence murmure pendant ces heures où deux êtres se séparent tout doucement. Voir mourir sa mère ou son père, c’est franchir une étape et devenir un adulte, un être qui doit se familiariser avec sa solitude et son silence.

 

CAPOLLA NADIA : Ce que murmure ton silence, Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 112 pages, 22,95 $.

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/715/ce-que-murmure-ton-silence

jeudi 5 décembre 2024

MYLÈNE DURAND RETROUVE SON ANCÊTRE

MYLÈNE DURAND plonge dans le passé, dans La rencontre des eaux, un roman qui rappelle que nous sommes les héritiers d’hommes et de femmes qui ont laissé peu de traces dans les grandes pages de l'histoire. Pourtant, ils sont là ces ancêtres dans nos corps et nos façons de voir et de penser. Pour la guider, l’écrivaine possède un livre précieux, une sorte de bible familiale où elle peut remonter les marches du temps jusqu’à ce lointain aventurier venu de France, alors que l’Amérique n’était encore qu’un rêve. Il s’y est établi, y a épousé une jeune Wendat (elle avait treize ans lors de leur mariage et lui vingt-six) qui vivait chez les Ursulines de Québec. Le couple a laissé une longue lignée en Amérique. Ce qui motivait ce Jean Durand à grimper à bord d’un navire pour affronter les mers et s’ancrer dans les terres de tous les futurs, elle l’ignore. Il importe, pour l’écrivaine, de retrouver son aïeule, cette femme du clan de l’Ours que l’histoire a oublié (comme toutes celles de son sexe) de s’en approcher dans une fiction pour lui redonner un corps et un visage.

 

Que dire de mon ancêtre, de celui qui a effectué un parcours semblable à Jean Durand pour s’installer sur les rives du Saint-Laurent? À peine si je peux dire le nom de mes grands-parents, n’ayant jamais eu la curiosité de remonter le fil du temps pour connaître qui étaient ceux et celles qui ont fait ce que je suis. Selon les recherches de l’un de mes frères, nous aurions une lointaine arrière-arrière-grand-mère micmaque qui aurait croisé un certain Paré dans la baie des Chaleurs. Est-ce légende ou fiction, je n’en sais rien. Mylène Durand peut se référer à son album, qui témoigne des turbulences de sa famille et des pérégrinations de ses ancêtres en Amérique.

 

«Le livre rouge débute avec le récit du tout premier Durand venu en Amérique, un jeune Français, prénommé Jean, parti du port de La Rochelle pour venir vers ce qui s’appelait le Nouveau Monde et épouser, quelques années plus tard, une jeune Wendat vivant chez les Ursulines. Ainsi est née une grande lignée, vers la fin des années 1600. Une lignée au bout de laquelle je me trouve.» (p.15)

 

La romancière montre sa fascination pour ceux et celles qui, dans un temps lointain, ont fait qu’elle est là, qu'elle respire et pense dans le maintenant incertain qui est le nôtre. Elle effectue une course à rebours jusqu’à cet audacieux qui vint à la rencontre d’une jeune Wendat qui est partie de la baie Georgienne pour s’installer à Québec avec sa mère. Yarahkwa, fille d’Annenonta de la tribu de l’Ours et baptisée Catherine par le père Chaumonot. 

L’effacement de l’histoire était amorcé.

Annenonta a perdu son mari lors d’une escarmouche avec leurs ennemis de toujours, ceux que les Français appelaient les Iroquois et qui sont connus par les Wendat comme des Haudenosaunees. Des rivaux qui forcent les survivants à fuir, à entreprendre un terrible périple pour rejoindre les Français près de Québec, pour y trouver la paix et une vie normale. 

Ils quittent l’île de Gahoendoe située dans la baie géorgienne en Ontario. C’est de nos jours, Christian IslandUne grande île à proximité des communautés de Penetanguishene et de Midland. Avec ses voisines Hope Island et Beckwith Island, elle constitue maintenant une réserve ojibwée. C’était le refuge des Wendat depuis 1649. 

 

VOYAGE

 

Malmenés par la guerre toujours présente et les mauvaises récoltes, les survivants entreprennent un voyage long et pénible. Les missionnaires jésuites leur ont promis la paix et la tranquillité à Québec. L’expédition aura lieu dans les pires conditions. Tous souffrent de la faim, sont affaiblis, blessés et à bout de forces.

Annenonta est vaillante et effectuera le périple de 1200 kilomètres en canot. Ils affrontent les caprices des rivières, la pluie et le vent, la maladie, les terribles épreuves des portages, les moustiques et surtout cette faim qui ne les quitte jamais. Ils mangent ce qu’ils trouvent sur les rives et doivent souvent se contenter de racines et de petits fruits. 

 

«Ils ont prévu que chaque journée se déroule ainsi : se lever à l’aube, avaler quelque chose si possible, puis avancer toute la journée, ne s’arrêter qu’au soir pour manger et dormir un peu avant de recommencer. Mais déjà, après quelques jours, ce n’est pas ce qui se passe. Il faut faire halte plus souvent que prévu pour les blessés, les malades, les enfants et les plus vieux.» (p.48)

 

Et nous voilà dans le canot d’Annenonta de l’aube à la nuit, sous un soleil écrasant ou encore une pluie qui détrempe tout. Il faut avancer, toujours, avec la crainte de tomber sur l’ennemi, les féroces Haudenosaunees, qui sont partout et attendent leur heure pour bondir et faire un carnage. Tout ça malgré les prières des missionnaires qui n’en mènent pas large. 

Le périple de la faim. 

Je n’ai pu m’empêcher de songer à la terrible histoire des Cherokees forcés de migrer dans les pays de l’Ouest, en Oklahoma, sur La piste des larmes. En 1838, les Cherokees parcourent 1750 kilomètres avant d’atteindre le Mississippi et les réserves qu’on leur a accordées, escortés par l’armée américaine. Ils mangent ce qu’ils trouvent en route, n’ayant ni provision ni chevaux pour voyager. Environ quatre mille d’entre eux au moins, huit mille au pire, sont morts de froid, de faim et d’épuisement pendant la déportation. Les Séminoles, les Creeks, les Choctaws et les Chicachas furent chassés de leurs terres de la Caroline du Nord pour les redistribuer aux colons blancs. 

Les Wendats navigueront, marcheront, jeûneront, tomberont malades, arriveront à destination malgré toutes les difficultés. Heureusement, un repos à Ville-Marie leur permettra de refaire leurs forces et leur accordera un répit.

Annenonta s’occupe de sa fille, vit son deuil. Son mari a été tué par les Haudenosaunees, garde le moral, cherche de la nourriture, encourage ses proches et se débattra avec les fièvres et la faim. Par chance ou par miracle, ils réussissent à capturer quelques poissons ou encore un lièvre… 

 

L’ÉCRIVAINE


Il ne faut pas oublier la romancière dans tout ça, celle qui regarde par-dessus son épaule et qui visite les lieux où les ancêtres d’Yarahkwa ont vécu. Elle tente de retrouver des villages où ils ont passé des jours heureux, les affres de la guerre qui faisait partie de leur quotidien. Elle imagine la navigation, les endroits où ils ont campé, les portages et les vallées qui étaient à eux. 

 

«Selon le site Internet du Gouvernement du Canada, il y a plus de 50 nations autochtones au Canada qui parlent plus de 50 langues. Comment se fait-il que nous ne les connaissions pas mieux? Que nous n’ayons pas appris d’eux qui connaissent le territoire? Comment se fait-il que nous n’en soyons pas plus fiers?» (p.143)

 

Il y a un récit invisible en Amérique, celui qui se manifeste à nous par le nom d’une rivière ou d’un lac, d’une montagne peut-être ou d’une ville. Les arrivants ont tout effacé, rebaptisant et biffant une aventure millénaire. L’histoire, c’est surtout des lieux, des plaines, des cours d’eau, des baies et des espaces connus et apprivoisés par un vocabulaire et une langue.

 

DÉPOSSESSION

 

Mylène Durand démontre magnifiquement cette dépossession en décrivant les missionnaires qui passent leur temps à tenter de convertir les Wendats, de véritables obsédés qui n’entendent que les échos de leurs prières en latin qui ne servent pas à grand-chose quand ils doivent affronter un rapide ou encore franchir une chute en portageant. Mylène Durand se recueille sur ces lieux sacrés, médite, évoque cette ancêtre, imagine son parcours. Elle sait qu'elle est là, maintenant, avec ses phrases et ses mots, grâce à elle.

 

«Je sais que c’est ainsi que sont construites les familles, par les unions, les séparations, les fils brisés et reconstitués. À l’image des arbres qui poussent, cherchent la lumière, accueillent les animaux et les insectes, et dont les branches parfois se brisent, dont les feuilles tombent au sol pour nourrir ce dernier et permettre, à nouveau, la vie.» (p.266)

 

L’écrivaine sait qu’elle plonge dans le temps, s’approche d’une langue qui s’est perdue dans les remous de la rivière des Français et les tourbillons du fleuve. Un retour dans un passé qu’elle secoue pour le garder présent dans son esprit, pour mettre ses pas dans ceux de cette femme courageuse et attachante. Elle arrive parfaitement, dans La rencontre des eaux, à lui donner un visage par l’écriture, la fiction et le recueillement.

 

DURAND MYLÈNE : La rencontre des eaux, Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 279 pages.

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/707/la-rencontre-des-eaux 

mercredi 10 avril 2024

LA MERVEILLEUSE AVENTURE DU QUOTIDIEN

UN AUTRE Donald Alarie est toujours un bonheur. Trente et un courts textes cette fois qui nous permettent de nous faufiler dans le grand et petit monde de cet écrivain qui se veut un fin observateur de la société et des gens qu’il croise. Il suffit de s’attarder à quelques-uns des titres qui coiffent ses nouvelles pour comprendre la direction qu’il prend. Rencontre, Cauchemar, La liseuse, Trop, Abandon, Crainte. Un seul se démarque dans cette liste. Il survient à la fin du recueil et porte le nom d’une femme : Claire.

 

Donald Alarie continue son exploration contre vents et marées. Une forme de méditation, d’arrêt. J’ai toujours l’impression de retenir ma respiration, de gonfler la poitrine et de me laisser aller à la fin de son texte. Tout l’intéresse, tout le fascine. Il parcourt la ville et entre deux pas ou deux gestes, un regard, un marcheur qu’il croise et qui semble perdu dans ses pensées, et le voilà en train d’échafauder une courte histoire. Tout lui sert. Un lieu évoque un homme ou une femme et je l’imagine devant sa table de travail, un peu rêveur, inventant des scénarios comme tous les écrivains le font quand ils s’adonnent à leur passion. Peut-être que je fabule. Il est tout simplement attentif aux événements qui surgissent dans sa journée et qui peuvent devenir un sujet de nouvelle. Il y a toujours une petite merveille sous les cailloux que retourne Donald Alarie.

 

«Lorsque je rencontre quelqu’un, je me prépare habituellement à le saluer. Si je constate que la personne m’ignore, je retiens mes salutations, bien entendu. Je me dis qu’il y a des gens plus réservés, plus introvertis, qui se sentent mal à l’aise de saluer des inconnus.

Par contre, certains individus ne m’inspirent pas du tout l’envie de leur parler. J’ai l’impression, sans même les connaître, que nous n’avons rien à nous dire. Leurs vêtements ou leur démarche me mettent dans cet état d’esprit. Ou un tatouage trop en évidence.» (p.19)

 

Voilà tout l’art de cet écrivain. Un va-et-vient entre sa pensée et le monde ambiant, le mouvement de l’extérieur vers l’intérieur ou simplement le contraire, «le plus important dans la vie», affirme Frédérique Bernier dans Chimères. Rien de fracassant, je me répète, mais des touches délicates, un travail d’aquarelliste, une manière de traquer des événements qui bouleversent ou font sourire. La mort d’un proche par exemple, ou un incident qui change tout et qui brise un couple que l’on croyait indestructible. Tout ça en douceur, avec une empathie pour l’autre qu’il ne bousculera jamais par un geste ou une parole qu’il ne sent pas désirés par ce vis-à-vis.

Je pense que Donald Alarie vit beaucoup dans sa tête et qu’il aime échafauder des histoires à partir des petits riens qui parsèment sa vie. Un détail capte son attention et il continue sa promenade en ressassant un bout de phrase ou un court poème qui le suit depuis qu’il a refermé la porte de sa maison. Je ne sais trop pourquoi, peut-être à cause de ses publications antérieures, je le vois toujours en train d’arpenter la ville.

C’est surtout un fin observateur des humains qu’il aime surprendre dans leur quotidien, des événements qui transforment leur vie ou encore dans des occasions ratées. Des moments troubles aussi. Il croise une femme qui le prend dans ses bras et qui l’attire. Il apprendra plus tard qu’elle a des problèmes de mémoire. Il s’infiltre parmi les gens à la manière d’un vent très doux que l’on oublie, mais qui vient rafraîchir quand le soleil se montre un peu trop insistant.  

Je m’attarde à la nouvelle Rire ou pleurer. Une tablette se détache d’un mur, emportant des assiettes. Tout est fracassé. Lise aimait ces couverts qui faisaient partie de son héritage. Un simple incident pour Marion. 

 

«Même dans les jours suivants, Marion ne comprit pas la réaction de Lise. Elle ne voyait pas le caractère dramatique de l’événement. Et Lise ne comprit pas pourquoi son amie ne faisait pas preuve de plus de compassion à son égard. Ce genre d’accident est-il suffisant pour provoquer la rupture d’un couple? On pourrait répondre par la négative. Et pourtant, c’est ce qui se produisit dans les semaines suivantes.» (p.32)

 

Donald Alarie connaît le pouvoir des mots qui peuvent être à la fois si apaisants et si agréables à entendre et capables aussi de tout transformer. Tout est si fragile, si éphémère. Il suffit de si peu pour que tout s’écroule. 

 


HUMOUR

 

Il ne faut jamais oublier l’humour d’Alarie. Tout en subtilité et dans un détail ou un simple signe. C’est tout l’art de cet écrivain. La vie est comme de la porcelaine que l’on doit manier avec le plus grand soin dans l’univers de cet auteur. Il suffit de si peu pour que tout s’effrite. 

Donald Alarie a le don de déceler des mailles qui s’effilochent dans un gilet, un mot qui prend un sens différent, un geste qui est là, de trop souvent ou que l’on a retenu. Tout est toujours important dans nos relations avec les amis et le monde qui nous entoure. Tout nous touche, qu’on le veuille ou non, contribue à être ce que nous sommes avec les autres qui changent à notre contact comme nous nous transformons en les fréquentant. Une merveilleuse aventure que de s’avancer dans l’univers de cet écrivain.

 

TRAGÉDIE

 

Si Donald Alarie est sensible aux petites choses de la vie, il ne faudrait pas penser qu’il est immunisé contre les drames et les maladies qui viennent tout bouleverser. La mort d’une conjointe crée un vide terrible et transforme la réalité et des habitudes. Comme si tout se détraquait quand on perd un être aimé.

 

«Il se laissa aller, comme on dit. Il refusa les rôles qu’on lui proposait. Lui qui était toujours bien mis circulait maintenant vêtu comme un clochard. 

Un soir en revenant chez lui, il sentit une douleur aiguë au niveau de la poitrine. Il s’apprêtait à monter l’escalier, mais il n’y parvint pas. Il s’effondra. C’est un voisin qui le trouva, étendu par terre. Devant sa maison. Mort. 

Il mourut un an après Marthe. À quelques jours près. Au même endroit.» (p.91)

 

Un scénario improbable que la réalité nous réserve et qui peut, souvent, nous sembler tirer tout droit d’un film d’Hollywood. La vie est ça aussi et l’auteur sait si bien nous y plonger, avec ses miniatures.

Heureusement, Donald Alarie aborde la vie de façon plutôt positive et ses nouvelles peuvent toucher un peu tout le monde. Rien de compliqué, sinon toutes les surprises des jours et des nuits. L’amour, la vie des couples, une séparation, un froid dans une complicité que l’on croyait à l’abri de tout, le vieillissement (qui peut échapper à cette fatalité) et tout ce qui peut nous heurter ou nous bouleverser quand on fait le métier d’être vivant. 

C’est ce qui me fascine chez cet écrivain. Il m’accompagne, je dirais. Il me guide sans que je prenne vraiment conscience de son intention et de son empathie. Il se fait un formidable recenseur du quotidien. J’ai l’impression qu’il me prend par la main pour m’empêcher de glisser sur une plaque de glace comme on le ferait avec un ami proche ou sa compagne. Quels moments précieux que de lire les courts textes de cet écrivain qui manie les mots avec une justesse et une habileté rares!

 

ALARIE DONALD : Tous ces gens que l’on croise, Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 136 pages.

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/681/tous-ces-gens-que-lon-croise

mardi 12 mars 2024

UNE VIE QUI MÉRITE D’ÊTRE RACONTÉE

LUCIE LACHAPELLE a été liée d’une façon ou d’une autre aux Autochtones pendant près d’un demi-siècle. Cette aventure débute lors d’un projet étudiant. Elle a dix-huit ans et s’envole pour le Nunavik pour quelques semaines. Un voyage qui allait changer son existence. Elle devait y retourner un peu plus tard comme enseignante et jamais elle n’a perdu contact avec ces gens, étant fascinée par leur pensée et surtout leur résilience. En Abitibi, elle croise Georges Pisimopeo, un Cri, qu’elle épousera et qui deviendra le père de ses enfants. Elle raconte bellement les grands moments de son histoire. Les yeux grands ouverts présente des fragments, des courts récits où elle revient sur les jours marquants de sa vie.

 

Dans la plupart des récits et des romans (je le disais dans une chronique où je m’attardais à Qimmik de Michel Jean) qui permettent de nous aventurer dans le nord du Québec, nous avons le point de vue du Sud, de celle ou celui qui débarque pour un certain temps dans une petite communauté, jamais pour s’y établir et pour faire partie de cette population. Ils sont là pour des raisons souvent un peu étranges. Je connais des hommes surtout qui sont allés dans ces territoires pour les salaires élevés. Rares sont ceux qui comme Jean Désy ont adopté le Nord en souriant, aimant ce pays plus que tout, la toundra et les gens qui y survivent. Pour Désy, ce sera une épiphanie qui changera totalement sa vie.

Les Inuit ou les Cris sont à peu près toujours présentés comme des figurants dans ces récits. Et les contacts sont utilitaires et pratiques. On y croise beaucoup d’enfants qui doivent fréquenter l’école et les adultes restent des êtres flous sauf dans des cas exceptionnels et des circonstances tragiques ou malheureuses. Presque jamais, on ne sent l’osmose ou de véritables liens d’amitié se vivre entre les Blancs et les Autochtones qui demeurent sur leurs gardes. Les aventures amoureuses semblent difficiles dans ce milieu particulier et les jeunes femmes en sont souvent les victimes. Autrement dit, rien n’est clair et précis dans le pays de la toundra et des caribous, des immenses espaces et des aurores boréales magnifiques et uniques.

 

«À part les relations qu’ils entretiennent avec la population locale dans le cadre de leur travail, les Blancs restent entre eux et les contacts ne sont pas encouragés par les employeurs.» (p.22)

 

Lucie Lachapelle demeurera en lien avec des Autochtones pendant une grande partie de sa vie et son regard, ses manières de penser en seront transformés. De 1974 à 2008, elle aura des liens avec eux, ayant la chance de mieux les connaître, surtout en épousant un Cri qui intervenait et aidait les communautés de l’Abitibi. Elle a pu être témoin de situations uniques et marquantes. Traumatisantes parfois. Elle y sera à la fois militante, enseignante, cinéaste, intervieweuse et surtout elle verra les changements et les bouleversements qui se sont produits dans le quotidien de ces gens. Au cours des décennies, ils finiront par se couper de leur culture et de leurs traditions. Elle pouvait écrire en 1976 des propos qui restent terriblement actuels et qui attestent certainement d’un contexte disparu maintenant.

 

«Malgré l’aspect chaotique des lieux et la vétusté des maisons, ce village est beau et ses habitants aussi. Ça respire la quiétude. Il n’y a pas de voitures, de routes, d’affiches publicitaires, d’édifices en hauteur, d’antennes télé, de tours de communication. Il n’y a que des êtres humains, des chiens, une rivière, des montagnes et la toundra.» (p.31)

 

Les choses ont bien changé. Et pas pour le mieux nécessairement. Internet sévit dans le Nunavik et la motoneige a remplacé les chiens depuis fort longtemps. Les grandes virées sur les glaces semblent du passé et nombre de témoignages montrent une population déboussolée qui ne sait plus à quoi s’accrocher.

 

MUTATION

 

Lucie Lachapelle s’attarde à tout ce qui l’a bouleversée et a changé les conditions de vie des Autochtones, leur faisant souvent perdre pied devant des gadgets qui envahissent leur quotidien et qui finissent toujours par les couper de leur manière de penser et d’être. 

Et que dire des fameuses réserves où ils sont confinés et gardés à vue? Un lieu d’enfermement après avoir connu les espaces sans fin où les clôtures étaient les montagnes et les grandes rivières qui mènent à la baie d’Hudson. Ils ont subi la sédentarisation forcée quand leur esprit et leur regard reposent sur le nomadisme et l’adaptation à des saisons particulièrement difficiles. 

Les fameux pensionnats où les enfants ont été agressés et blessés dans leur corps et leur âme ont laissé des traces indélébiles. Et aussi la ségrégation et le racisme qui fait partie de leur quotidien, partout sur le territoire. Nous avons eu des témoignages affolants à propos des femmes autochtones qui disparaissent sans que les autorités s’émeuvent.   

 

«Georges se tient debout devant moi et, dans la lueur de la lampe qu’il vient d’allumer, je vois qu’il est contrarié. Je jette un œil à Nikodjash qui dort paisiblement et je m’assois sur la couchette. Georges prend place près de moi. Il parle tout bas, mais je perçois dans son ton que quelque chose ne va pas. Il était étendu sur une banquette quand un employé du train lui a intimé de se lever et de quitter ce wagon, parce qu’il est un “Indien” et qu’il y a un wagon réservé pour “eux”. D’ailleurs, il ne peut pas rester avec nous. Est-ce que j’ai bien compris? Est-il certain? Oui! Je suis abasourdie, révoltée. C’est aussi terrible et inacceptable que l’apartheid en Afrique du Sud.» (p.131)

 

Malgré les efforts et le bon vouloir de Lucie Lachapelle, sa curiosité et sa résilience, elle constate combien il est difficile d’établir des liens d’égal à égal. Le Blanc s’impose avec sa mentalité de colonisateur. Il débarque dans le Nord et dicte sa façon de faire, de voir, de vivre sans hésiter. 

Je pense à des moments que j’ai passés dans la forêt de l’Abitibi. Les Cris étaient tout près du camp forestier et certains venaient y travailler, mangeaient à la cuisine avec nous, mais il n’y avait jamais de contacts, de regards ou de sourires. On se surveillait tout simplement, méfiants et étrangers. Je réalisais mal alors que nous étions les envahisseurs dans ce pays que nous exploitions de la pire des façons en abattant des flancs de montagne, saccageant de grands pans de leur territoire.

 

SITUATION

 


Bien sûr, la situation des Autochtones est dramatique dans la plupart des réserves où ils sont confinés. Je pense aussi aux Inuit qui se retrouvent en si grand nombre dans les rues de Montréal. Une aberration. Des vies, des manières de faire ont été détruites, changées de force, à tout jamais. Tous ont été envahis, conquis de la pire des façons, dépossédés, forcés à parler une autre langue, coupés de leurs enfants qui sont devenus des étrangers après leur séjour aux pensionnats. De quoi désespérer et basculer dans les excès de l’alcool et des substances qui font perdre contact avec une réalité qui les nie. 

L’impression qu’ils sont des fantômes dans leur pays. 

Des récits troublants, touchants et une sensibilité particulière se dégage des propos de Lucie Lachapelle. Elle a connu le Nord et la forêt de l’Abitibi, partageant des manières d’empoigner le quotidien, affrontant leurs problèmes, leur misère souvent et leur impuissance. Un témoignage important, une existence exemplaire pour cette femme curieuse qui cherchait à abolir les frontières entre les peuples qui habitent le Québec sans se rencontrer et qui s’ignorent la plupart du temps. 

Heureusement, depuis quelques années, des Innus et des Inuit font entendre leur voix et s’imposent sur la scène culturelle. C’est fort réjouissant. Reste qu’il n’est pas facile de combattre la méfiance, la peur et l’indifférence qui empêchent les contacts chaleureux et fraternels. Lucie Lachapelle peut dire qu’elle respire dans un pays étranger qui est aussi le sien et qui est surtout celui des Premières Nations. Un périple fascinant qui nous permet de méditer sur ce territoire que nous connaissons si mal, des populations que nous avons envahies pour le pire dans la plupart des cas. 

 

LACHAPELLE LUCIE : Les yeux grands ouverts, Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 160 pages.

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/680/les-yeux-grands-ouverts