HERVÉ GAGNON ne cesse d’étonner avec ses publications qui tombent dru comme la pluie. Et, c’est toujours un plaisir renouvelé que de mettre la main sur l’un de ses thrillers ou encore un livre où il sort des sentiers battus. Quel bonheur de lire Crossroads où il s’attarde au musicien Robert Johnson. Cette fois. Il s’est penché sur l’actualité récente et obsédante, l’omniprésence de Donald Trump, (il me donne de l’urticaire à la télévision) qui nous impose un feuilleton de mauvais goût qui hante les bulletins de nouvelles. Dans 51e Canada 2038,l’écrivain prend comme postulat que les États-Unis après une riposte du Canada, (ils ont coupé l’électricité à certains états du nord), envahissent le Canada. Une affaire réglée en quelques jours et voilà que « le plus meilleur pays au monde », de Jean Chrétien, est désormais ce 51e état avec un gouverneur qui préside aux destinées de « ce pays qui n’est plus un pays ». Le Québec est un territoire occupé et la Garde nationale est partout. Toutes les institutions ont été démantelées et la plupart des lois rayées par décret. La Sûreté du Québec a été abolie et la police de Montréal effectue des tâches subalternes. L’armée américaine voit au respect et à l’ordre et ne fait pas de quartiers avec ces conquis qui ne parlent même pas « américain ».
Hervé Gagnon met en scène l'enquêteur Jean-François Foley qui doit mener à bien une affaire délicate. La fille du gouverneur Belliveau, un franco-américain, nommé en poste à Montréal, aurait été enlevée et on demande la coquette somme de 10 millions $ comme rançon. Le Front de libération du Québec est ressurgi de ses cendres et serait l’auteur de ce rapt. La Cellule 1837 prend plaisir à humilier les Américains chaque fois qu’elle en a l’occasion.
L’enquêteur Jean-François Foley tire le diable par la queue depuis l’arrivée des Américains dans un Montréal qui tombe en ruines. Il vit avec sa fille et son petit-fils dans un appartement où ils se marchent sur les pieds. Sa femme, n’en pouvant plus de la situation, a mis fin à ses jours.
Le limier constate les manœuvres de l’envahisseur qui s’est emparé des ressources naturelles, particulièrement de l’eau et l’électricité, sans compter les minerais précieux. Il éprouve une certaine sympathie envers le FLQ même s’il est policier.
Chargés de tirer au clair cet enlèvement avec sa partenaire Alexandra Fils-Aimé, ils doivent faire preuve de discrétion. Le gouverneur du 51e état, le représentant du chef suprême Daniel J. Fromm, ne veut pas que la chose s’ébruite pour ne pas entacher son rôle et motiver ceux qui rêvent de reconquérir leur pays.
Plus les enquêteurs avancent dans leur investigation et plus ils ont l’impression de foncer dans un brouillard. Heureusement, Chelsea, la fille cadette des Belliveau, permet de comprendre ce qui se passe dans la famille de l’envahisseur. Ellie, la disparue, est une rebelle qui ne partage pas les idées de ses parents. Étudiante à l’Université McGill, elle est escortée dans tous ses déplacements par un garde, l’agent Christopher Saad, qui colle à elle comme son ombre.
« Le vieux Fromm était partout, tout le temps. Il monopolisait tous les cycles de nouvelles, une outrance après l’autre, et bredouillait de manière incohérente sur tous les écrans. Il n’était pas seulement ridicule avec son autobronzant orange, sa chevelure jaune pisse qui ne tenait en place que grâce à un abus de fixatif, ses petites mains gesticulantes, ses habits mal ajustés, ses cravates trop longues, sa petite bouche en cul-de-poule qui avait des airs de glory hole et son besoin infantile d’être le centre d’attention. Il était épuisant. La planète entière était à bout de souffle, incapable de suivre le rythme qu’il imposait. » (p.7)
Hervé Gagnon décrit le président à la couette orange d’une façon chirurgicale et il n’y a pas moyen de se tromper.
ENQUÊTE
L’écrivain, comme à son habitude, mélange habilement la vie des personnages et l’intrigue qui permet de nous faufiler dans un monde tordu et un peu caricatural, celle de la famille Belliveau.
« … il était un Franco-Américain de Nouvelle-Angleterre qui avait conservé la langue de ses ancêtres venus se gâcher la santé dans les usines de textile. Il en était fier et l’on disait qu’il se réjouissait de la moindre occasion de l’utiliser. Sans doute l’avait-on choisi en partie pour ça. Jeff surprit le bref regard condescendant qu’il lança à Alex. Belliveau était peut-être franco-américain, mais il était d’abord américain et représentait un pays où le racisme s’était décomplexé depuis Fromm 1.0. » (p.51)
Les fameux nids de poule de Montréal sont devenus des cratères où l’on peut s’enfoncer et disparaître. C’est un exploit que de circuler en auto dans les rues.
Une grande partie de la population dort sur les trottoirs et est réduite à la mendicité. Tout tombe en ruines dans ce qui était le Canada et rien n’est fait pour redonner du pimpant à la capitale du 51e état des États-Unis d’Amérique.
« Les logements les plus miteux étant hors de prix même pour ceux qui avaient un emploi, toutes ces épaves étaient évidemment sans domicile fixe. Paradoxalement, ce statut d’errance leur laissait de quoi alimenter leur dépendance, le peu qu’ils gagnaient allant directement à la drogue. La mendicité et la prostitution comblaient le manque à gagner. Ce qui avait été une crise à l’époque était maintenant la normalité. Une personne sur quatre n’avait pas de toit sur la tête à Montréal. Sauf à Outremont-ma-chère et à Westmount, où les Américains et les lèches-bottes s’étaient installés. La ségrégation sociale se reproduisait d’elle-même. » (p.23)
Bien sûr, on se laisse prendre par l’enquête de Foley et Fils-Aimé qui ne manque pas de rebondissements qui surprennent le lecteur et qu’Hervé Gagnon multiplie avec art et subtilité.
Le FLQ intensifie sa présence et les limiers finissent par découvrir que le Service secret américain tire toutes les ficelles et manipule les révolutionnaires.
DICTATURE
Les États-Unis d’Amérique sont un pays totalitaire où tout passe par les mains du président. Hervé Gagnon fait plaisir à ses lecteurs en faisant mourir le vieux despote d’une crise cardiaque alors qu’il prêtait serment pour un autre mandat. Une réjouissance de courte durée cependant. Son fils, Daniel junior, lui succédera et n’a rien à envier à son père en fait de roublardise et de stupidité.
« Le président élu émit un couinement puis, comme un arbre qu’on vient de couper, sembla tomber au ralenti. Il atterrit lourdement sur le dos, rebondit une fois puis demeura immobile, le regard fixe, sous les yeux stupéfaits des gens sur place et des millions de téléspectateurs. Des cris de panique montèrent dans la foule tandis que des agents du Secret Service lui faisaient un rempart de leur corps, arme au poing. Ils constatèrent rapidement que le président élu n’avait pas été abattu. Les secours apparurent quelques secondes plus tard. Un défibrillateur fut produit et des chocs administrés sous le regard de la nation. À chaque choc, le corps obèse sursauta et fut parcouru par des spasmes avant de redevenir obstinément inerte. Pendant de longues minutes, les médecins dépassèrent de beaucoup l’acharnement thérapeutique. Une ambulance approcha. On en sortit une civière sur laquelle on déposa le corps présidentiel inerte sans cesser les manœuvres de réanimation. Le véhicule partit en trombe, présumément en direction de l’hôpital Walter-Reed.
— Mourir est le seul geste décent que cet être odieux ait jamais posé, railla Jeff. » (p.107)
Peut-être qu’Hervé Gagnon réalise un rêve de Donald Trump, soit de faire de sa mort un spectacle télévisuel.
51e Canada 2038 nous permet de plonger dans ce que serait notre avenir si jamais Donald décidait de nous envahir et de faire de nous des Américains de force. De quoi avoir des frissons dans le dos.
Oui, l’impossible peut se concrétiser avec Trump et Hervé Gagnon. Un roman bien ficelé qui nous happe et nous pousse dans un véritable cauchemar. C’est ce que l’actualité nous fait vivre régulièrement, qu’on le veuille ou non. L’inimaginable est toujours possible avec notre voisin du sud, même une alliance avec la Russie. Encore une fois, Hervé Gagnon nous décrit l’envers du décor et parvient à nous égarer pour mieux nous surprendre à la fin des 400 pages de ce thriller politique fascinant. J’ai lu l’enquête de Jean-François Foley en retenant mon souffle. C’est envoûtant, étonnant et particulièrement intense. Un véritable feu d’artifice.
GAGNON HERVÉ : 51E Canada 2038, Éditions Alire, Lévis, 2026, 432 pages, 30,95 $.

