UN BEAU PÉRIPLE dans le temps que m’a fait faire Ghislain Gagnon, un compositeur, chanteur et interprète, écrivain et grand voyageur. Il est peu connu même s’il a publié quelques livres et enregistré un album que j’écoute souvent : « Mai en tête. » Nous avons comme lien d’être du même village de La Doré ce qui explique que nous nous sommes croisés à l’école secondaire Pie XII de Saint-Félicien. Nous avons été de la première génération d’étudiants à voyager soir et matin dans un autobus jaune. Et quand est venu le temps de migrer pour de vrai, nous nous sommes retrouvés à Montréal, à l’université, devenant des colocataires. Nous avons partagé un appartement sur la rue Saint-Joseph, puis un troisième, un véritable taudis qui ne coûtait presque rien, rue Rivard. Le rez-de-chaussée était occupé par un dépanneur. Le premier étage servait de résidence au propriétaire, et nous avions le troisième. Un logement d’un autre âge avec le bain au milieu de la cuisine, dans un grand coffre en bois. Un lieu que nous avions meublé de peu de choses. Un réfrigérateur, une table, quelques chaises, un bureau pour écrire et des matelas sur le plancher pour dormir. Un salon, deux chambres, une cuisine et une toilette. Je n’oublierai jamais la chasse d’eau qui pendait du réservoir niché au plafond. Ghislain étudiait en droit et moi en littérature. Il jouait de la guitare, chantait les chansons de Moustaki en plus des siennes. J’écrivais, lisais beaucoup, fréquentais Gilbert Langevin dans les bars, ou bien c’était lui qui venait s’installer pour quelques jours, voire plus. Nous parlions de nos coups de cœur : Durell, Miller, Cendras, Langevin et Miron. Avions-nous le choix ? Et lui est parti dans le vaste monde et je suis rentré au village pour me retrouver dans une maison isolée du rang Saint-Joseph où jamais je n’ai réussi à devenir l’écrivain que je voulais être.
Récemment, j’ai eu la surprise de recevoir un courriel de Ghislain. Il me demandait si j’étais toujours vivant et à Saint-Henri-de-Taillon. Comme je suis plutôt sédentaire, j’y suis encore. Nous avons nos adresses courriel, mais nous ne les utilisons que rarement. Un mois plus tard, je trouvais un livre dans ma boîte aux lettres. Ghislain a toujours eu l’art de donner des titres un peu étranges à ses publications. « Le fou des bornes », « Le meeting d’Essaouira ». Que dire de « Mai en tête », son album regroupant neuf chansons ? Cette fois, il me surprenait avec « Dictionnaire baroque ».
Voilà que Ghislain se lance dans l’écriture d’un dictionnaire… Je ne pensais pas qu’il avait des accointances avec Larousse et Robert. Je constaterai à la lecture que le titre convient tout à fait au projet. Ghislain a emprunté au dictionnaire le classement. Une façon de faire le point si on veut sur son parcours et des rencontres marquantes avec des hommes et des femmes, surtout, de parfaits inconnus pour moi.
« Sont réunies, répertoriées de A à Z, certaines personnes qui ont traversé ma vie, d’une manière ou d’une autre. Rencontres furtives, amitiés, simples contacts épistolaires (lettres ou courriels), coups de fil inattendus… Sauf quelques exceptions, font partie de ce dictionnaire des individus ayant un rapport avec la littérature, la chanson, la poésie et l’art en général. » (p.9)
Il m’a fait l’honneur de me réserver une petite place à la lettre « P ». Une belle surprise et des propos qui me touchent profondément. Je ne m’y attendais guère.
REGARD
C’est par ses ouvrages que je connais les grandes étapes de sa vie. Ses voyages, sa rencontre avec sa femme Helen, la naissance de son fils et ses retours sporadiques au Québec. Ses tentatives dans le domaine de la chanson aussi où il a effleuré le succès sans jamais le toucher vraiment. Assez pour s’entêter et croire que ça pouvait arriver. Pas facile de s’imposer dans ce milieu où ça joue du coude. Pourtant, j’aime ses chansons, je les écoute et je ne me lasse jamais de « Les Pâquis ». Et que dire de « Au fond le cœur » !
Notre dernière rencontre remonte à quelques années déjà. Il est venu à Wilson pendant l’été et pendant deux ou trois jours, nous avons discuté, parlé d’un projet de roman, de récit, de la vie et de tout ce qui l’entoure. Nous pouvons être des années sans nous voir et quand on se retrouve l’un devant l’autre, c’est comme si on s’était quitté la veille. J’ai quelques amis comme ça. J’ai renoué avec Claude récemment. Ça devait faire vingt ans que l’on ne s’était pas croisés « pour de vrai ». Nous habitons la même région pourtant. Je ne force jamais les rencontres et, curieusement, la grande maison de La Doré était toujours pleine. Je me répète : j’aime recevoir, mais hésite à aller chez les autres.
MÉDITATION
Voilà une belle façon de revenir sur ses pas, de faire le point sur les grands moments de son périple, de réfléchir à des événements qui auraient pu tout changer, des ratages, des misères et les difficultés qui ont été nombreuses dans le parcours de mon ami. Quand quelqu’un choisit l’exil, qu’il décide de faire de son existence une aventure, rien ne peut être facile. Il doit apprendre à composer avec l’inattendu et l’étonnant. C’est un mode de vie exaltant certainement, stressant, auquel je n’aurais jamais été capable de m’abandonner. Je suis un sédentaire, un casanier (ma blonde me répète que je suis un moine) et j’ai besoin de rituels dans mes jours. Un livre, un café, du temps pour écrire, pour marcher dans les bois et lire les voyagements des bêtes.
Le métier de journaliste me convenait parfaitement. Un travail régulier avec des surprises et des étonnements. Un beau mélange qui satisfaisait ma nécessité de stabilité et aussi de contenter ma curiosité et mon désir d’apprendre. Ce que j’ai pleinement vécu en étant journaliste culturel.
ENFANCE
Ghislain revient sur des moments de son enfance dans cet ouvrage. Des instants touchants où il est question de son père Fernand, que j’ai connu comme on connaît tout le monde dans un village. Les noms et les familles, sans souvent en savoir beaucoup plus.
Un événement alors qu’il était tout jeune a marqué sa vie. Une journée où Ghislain est allé au chalet avec Fernand au lac à Edgard, comme on disait. Fernand devait réparer le toit du refuge familial pendant l’été. La neige est arrivée plus tôt que prévu. Une petite randonnée devient une aventure épique.
« Les deux premiers kilomètres de cette rentrée qui resterait à jamais pour toi titanesque furent l’expérience la plus pénible de ton existence, toutes misères confondues ! Certaines circonstances de l’enfance sont comme un lieu, une chambre ou plutôt une prison dans laquelle un individu demeure enfermé une partie de sa vie. La petite route de campagne que vous aviez empruntée était devenue, il fallait s’en douter, impraticable. Du moins, pour le commun des mortels ! À signaler que ce bout de chemin qui menait du chalet au village n’était pas entretenu l’hiver. Cette route était donc en voie de disparition… Mais ton père n’entendait pas se laisser impressionner par les éléments déchaînés et attaqua le retour avec une rage qui faisait peur à voir. » (p.57)
Un passage fort de l’ouvrage. Je me souviens du musicien, du violoneux qu’était son père. Il faisait partie d’un groupe qui égayait certains événements de La Doré : « Les chapeaux de paille. » Ça plaisait beaucoup à ma mère et à mes tantes. Touchant le récit des derniers moments de Fernand rendu au bout après avoir tout fait.
EUROPE
Il est question de sa vie en Europe, de ses tentatives de percer dans la chanson, des concerts donnés, des rencontres marquantes et décevantes. Paris, le Maroc, la Suisse où il habite et où il a vécu des choses qui sortent de l’ordinaire dans le monde de la restauration. Avec des retours au Québec, bien sûr.
Et cette émission où il a effleuré la reconnaissance et la célébrité.
« Je participais à un direct au cours duquel il y aurait un duplex avec Montréal. Quatre heures sur le plateau pour une chanson de trois minutes. Mais pas moins de trois millions de personnes allaient m’écouter. Je n’aurais pas de musicien. Je serais seul avec ma guitare. Et si je paniquais, si je me mettais à trembler comme ça m’arrivait parfois, ce serait abominable. La honte en direct. » (p.25)
On lui demande de faire une autre chanson. Il refuse. Comme s’il avait eu peur du succès.
IMPORTANT
Des hommes et des femmes ont été importants dans la vie de Ghislain. Raymond Lévesque, qui l’a toujours soutenu et aidé. C’est lui qui l’a incité à aller à Paris où il était certain que mon ami ferait sa marque. Un Raymond Lévesque blessé, fatigué de jouer au clown, touchant et particulièrement émouvant. D’autres aussi à qui il pourrait en vouloir, comme Jacques Antonin et Gilbert Langevin.
Il y a de tout dans ce « Dictionnaire baroque ». Des nouvelles, des textes de chansons, de la poésie, des récits, des réflexions, l’évocation de rencontres magiques avec des écrivains. Ghislain m’a fait lire Paul Colin, lauréat du prix Goncourt. Il parle de comédiens, des artisans du monde musical, des projets et des aventures qui l’ont marqué.
J’adore quand il prend la peine de s’attarder à de longues déambulations dans Montréal, à des rencontres avec des individus étranges et fascinants. Ghislain fait montre d’une écoute et d’une curiosité formidable qui caractérisent certainement le voyageur qu’il est et qui cherche toujours un lieu et des gens qui peuvent le surprendre et l’étonner.
Il fait preuve d’un talent exceptionnel pour décrire la ville, une rue, un restaurant ou encore une prestation sur scène où tout va de travers. C’est vibrant et j’aime beaucoup son humour. Ghislain plonge quasiment dans le fantastique quand il perd son manteau et son chapeau lors d’une soirée trop arrosée et se retrouve dehors au petit matin. Ou lorsqu’il débarque dans une station de métro où le train n’est pas censé s’arrêter. Il se trouve prisonnier, incapable de sortir. Une aventure digne de Kafka.
C’est un véritable cadeau que ce dictionnaire, qui permet à mon ami de mettre des mots sur les événements qui ont marqué sa vie, ses déceptions, bien sûr, mais aussi ses espoirs. La naissance de son fils (le moment magique), mais toujours avec un petit sourire moqueur que je lui connais et qu’il avait quand nous étions au secondaire à l’école Pie XII de Saint-Félicien. Il a fait de son histoire un grand voyage qu’il raconte bellement dans ce « Dictionnaire baroque ». Je me demande pourquoi les éditeurs n’ont jamais levé le doigt pour le publier. Peut-être trop hors norme, en dehors des balises, trop à côté et trop dans les choses de la vie ordinaire où se niche la véritable aventure. Pourtant, le « je » prend tellement d’importance dans les récits de maintenant, cet art de l’intime que Ghislain pratique depuis des décennies.
Un cadeau que m’a fait mon ami, celui de m’embarquer dans le plus beau des voyages en le suivant ici et ailleurs. Peut-être que nous aurons une prochaine rencontre, qui sait ? Je fais confiance à la vie, au hasard et au temps. Lui aussi, certainement.
(NOTE : Vous pouvez trouver « Dictionnaire baroque » en numérique ou encore on peut le commander directement à l’auteur sur ghislaingagnon.com. Tout y est : ses publications et ses chansons que j’écoute en boucle depuis un mois.)
GAGNON GHISLAIN : « Dictionnaire baroque », Le lys Bleu Éditions, Paris, 2025, 192 pages, 19,90 euros.