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lundi 9 mars 2026

S’ÉMERVEILLER AVEC GÉRALD GAUDET

NOUS VIVONS une époque des plus étranges où tout s’accélère. Partout, on répète que nous devons viser l’excellence, être de plus en plus efficaces et productifs. Il faut garder les yeux sur la richesse et le confort sans se soucier de ceux et celles qui ne peuvent circuler sur cette autoroute où l’on fonce à 200 km/h. Et il semble que l’intelligence artificielle va augmenter cette «formidable cadence». Pour suivre, l’humain doit agir comme une mécanique, écraser ses émotions et ses réticences pour être une parfaite machine. Surtout, ne jamais se préoccuper des effets de cette bousculade. La pensée et la réflexion deviennent obsolètes dans le monde de Donald Trump. Pourtant, il y a ceux et celles qui préfèrent «les chemins de travers», de Serge Bouchard, ceux et celles qui refusent de n’être qu’un robot d’une efficacité redoutable. Dans «S’émerveiller, un acte de résistance», Gérald Gaudet suggère de s’écarter de cette spirale vertigineuse pour prendre le temps de respirer, d’admirer la beauté de notre planète. Il se laisse emporter et submerger par la vie sous toutes ses formes, par la grâce d’un mot ou d’une phrase qui éblouit comme un coucher de soleil en juillet.  

 

Dans cet essai d’une centaine de pages, Gérald Gaudet, poète, enseignant et surtout grand amoureux des écrivains (il a publié des livres d’entretiens remarquables), met le doigt sur la catastrophe qui guette notre époque. L’accélération des déplacements, des gestes, de la parole qui devient un tsunami incompréhensible, la montée de la colère et le refus de patienter quelques minutes pour combler un besoin ou encore recevoir un service du gouvernement. Tout doit être donné tout de suite, sans une hésitation. L’attente dans les urgences des hôpitaux est une crise nationale et le citoyen doit avoir à portée de main tout ce qu’il souhaite sept jours par semaine. Tout désir ou toute pulsion doit être satisfait instantanément. Pas question de perdre son temps. Que dire des relations amoureuses dans cette bousculade? Je t’aime, je te prends. Je ne t’aime plus, je te rejette et te remplace sans hésiter.

 

CHOIX

 

Gérald Gaudet opte pour l’arrêt et la lenteur, d’ouvrir les yeux pour «voir pour de vrai», surprendre un moment de vie, un sourire ou encore s’attarder dans un poème d’Hector de Saint-Denys Garneau. Cet art se déploie en trois sauts dans son ouvrage. Le temps de «La rencontre», de «La fatigue d’être soi» et l’instant attendu d’être «Seul devant la beauté». 

Une façon de saisir la magie de l’univers, de se retirer du tumulte et du «murmure marchand», de faire éclater le jour et d’échapper à la spirale de la vitesse pour être soi dans les merveilles de notre environnement qui ne cessent d’étonner quand nous prenons la peine de n’être qu’un regard. 

 

«Ces moments de grâce, même fugaces, consolent et rassurent, qu’ils soient de langage ou de pure présence : à travers le bruit et la fureur du monde, la beauté ouvre un espace par où je pense entendre battre le cœur vibrant du monde. J’aime que cela ait pu m’être donné, ce type de rencontre là avec la grâce, du côté de l’âme, dans la chaleur de mon petit appartement, entouré de mes livres, de mes musiques, avec Monsieur Émile, mon chat, qui ronronne tout près.» (p.14)

 

Ces instants où la frénésie et l’agitation vous quittent pour vous abandonner dans le vaste monde qui s’offre comme l’album de toutes les merveilles. Vous êtes alors un témoin de la beauté. Ce peut être au milieu d’un concert qui vous plonge dans une épiphanie, un moment d’intensité qui permet à votre être de devenir une pulsion d'être. Ou un jour calme et ensoleillé dans une ville de Grèce ou encore un soupir sur votre balcon quand l’air est sonore le matin. Une mélodie de Maurice Ravel ou de Claude Debussy, un extrait du formidable roman de Jean Bédard «Le Dernier siècle avant l’aube» ou une phrase de Jean-François Beauchemin qui rêve du temps d’avant sa naissance. 

 

«Ces moments me protègent de quelques soucis, éloignent l’angoisse, désarment la violence ordinaire, de vieux chagrins. Ils sont purs, désintéressés, pleinement amoureux. Je n’ai besoin de rien de plus, je sais qu’ils existent. Ils augmentent mon plaisir d’exister, ils l’assurent, ils m’aident à tenir jusqu’à demain.» (p.15)

 

Gérald Gaudet s’efforce d’être une conscience dans le présent, là, dans son époque, d’être un lecteur avant tout, curieux du monde et de ses merveilles, fasciné par les bergers du temps et les livres, par les écrivaines et les écrivains qui se transforment en chercheurs de sens. 

 

«Ce qui surgit en un instant, que l’on n’avait pas prévu, et qui met en émoi, n’arrive qu’une seule fois. Si l’on ne s’y arrête pas, si l’on ne fait rien avec lui, si l’on ne développe pas comme le fera par exemple Duras, il se perd, il est perdu, renvoyé dans cet irréversible dont parle Jankélévitch. C’est le risque. Il serait oublié.» (p.22)

 


 Alors, la femme et l’homme s’épanouissent dans ces petites révélations qui se donnent au moment où ils s’y attendent le moins. Il suffit de s’abandonner à la conscience de soi et de ses semblables pour retrouver la justesse et la magnificence du monde. 

 

«Je dirais encore : il faut sortir de soi. Et j’ajouterais : il faut se libérer du rêve de vérité, comme on la pensait à l’âge classique, que l’on imaginait comme une “adéquation de la chose et de l’esprit”, rêve d’une vérité à soi dans l’amour qui va jusqu’au fantasme de fusion, et se tourner vers cette autre vérité, plus proche de l’expérience de vivre, qui se perçoit comme inadéquation et même dévastation.» (p.48)

 

L’entreprise de «se déprendre de soi», comme disait Victor-Lévy Beaulieu, d’arriver à se mettre en retrait du tumulte et de la course à la performance. Couper peut-être le contact pendant quelques secondes d’éternité pour fuir la frénésie des autoroutes où il est interdit de flâner. Tout simplement être dans sa conscience, et dans tous les recoins de son être. 

 

«J’ai toujours cherché à saisir le monde dans lequel je vivais, qui me dépasse et m’échappe, qui souvent me désespère. Et je n’ai pas fini de chercher en lisant et en écrivant. Et en tenant aux entretiens avec des écrivains et des écrivaines qui me paraissent déterminants. J’ai toujours voulu rester fidèle à ce qui emporte, me sort de la vie ordinaire et qui me donne des raisons d’aimer — ou d’être aimé —, même ce qui de prime abord paraît impensable.» (p.73)

 

Gérald Gaudet nous entraîne dans sa méditation et nous voilà en équilibre sur un vers, ou encore un mot qui nous emporte délicatement sur une rivière tranquille qui fascinait tant Gabrielle Roy. Plus on avance dans l’essai de Gaudet, plus on ralentit pour s’attarder à la rondeur de sa phrase. 

 

«Les poètes nous transportent dans un monde plus vaste et plus beau, plus ardent et plus doux que celui qui nous est donné, différent par là même, et en pratique presque inhabitable». (p.88)

 

J’ai traversé cet essai sur le bout des pieds comme si je découvrais un tableau et que je suivais les petits coups du pinceau d'un peintre qui esquisse un monde. Après avoir tourné la dernière page, je n’ai pu m’empêcher de relire le tout, pour humer chaque mot et en respirer les arômes, pour tendre les bras vers une image, une citation ou une réflexion qui permet de se faufiler dans l’instant. Je me suis retrouvé souvent hésitant devant une phrase qui s’ouvre et se ferme au rythme des battements d’un cœur.

 

«Une question vient : le monde est-il encore habitable? Quand il se fait aussi narcissique et égocentrique, porté par les jeux du pouvoir, l’amour de l’autre, lui porter soin, s’élever avec cet autre, est-ce pensable?» (p.65)

 

Et je réponds oui tant qu’il y aura un Gérald Gaudet qui prend le temps de flâner sur une terrasse pour voir un père s’amuser avec son enfant, un lecteur qui roule entre ses doigts un bout de poème et qui sourit devant l’envol d’une hirondelle.

Un texte important, une expérience de vie et d’être dans les territoires de son corps et de son être. Une manière d’échapper aux turbulences de la société et de se retrouver dans toutes les dimensions de la pensée et de la contemplation. 

Un écrit qui permet de se situer dans sa tête et la vie qui nous emporte irrémédiablement. Un petit livre à garder à porter de main. Il vous accompagne dans l’incroyable aventure d’être dans l’envoûtement du monde. Il ne sera jamais bien loin de moi, tout comme «Chimères» de Frédérique Bernier. Ce sont des outils de survie dans une époque en transe.

 

GAUDET GÉRALD : «S’émerveiller un acte de résistance», Éditions Nota Bene, Montréal, 2026, 104 pages, 13,95 $.

https://groupenotabene.com/publication/semerveiller-un-acte-de-resistance/