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mardi 10 février 2026

FUNÉRAILLES NATIONALES POUR LES MÈRES

QUEL TITRE étrange a choisi Bertrand Laverdure pour son roman ! «Funérailles nationales. Normalement, c'est un salut de tout le Québec à une personnalité (homme ou femme) qui a marqué son époque par son action et son travail. Des artistes, des politiciens, des gens d’affaires, des scientifiques reçoivent cette reconnaissance. Serge Fiori a eu cet ultime témoignage quand Victor-Lévy Beaulieu a été ignoré par le gouvernement Legault. Rien de tout cela avec l’écrivain Bertrand Laverdure. Il entreprend plutôt de parler de celle qu’il accompagne dans ses derniers moments, Geneviève, sa mère, décédée à 91 ans. Une héroïne de la vie ordinaire comme l’était ma mère et des milliers de femmes au Québec. Études jusqu’en neuvième année, emploi comme secrétaire, mariage et deux enfants : Bertrand et sa sœur. La tragédie frappe tôt chez les Laverdure. Le père meurt d’une crise cardiaque devant les siens, dans le salon familial. Geneviève se retrouve seule avec les enfants sur les bras. Retour au travail chez Hydro-Québec cette fois. Une courageuse, une féministe avant l’heure, qui aimait la musique et les livres, et, surtout, d’une bonne humeur inébranlable. Une femme discrète qui a su faire son chemin dans la vie malgré les embûches.  


Bertrand Laverdure raconte sa mère qu’il croit connaître parce qu’elle a toujours été là. Mais que savons-nous de nos parents? Qui étaient-ils hors de leur rôle de pourvoyeur et d’intendante de la maison, comme l’était ma mère? Qui étaient-ils dans leurs pensées, leurs désirs, leurs espoirs et leurs amours?

Geneviève prône la liberté à ses enfants, ne s’opposant jamais aux décisions de son fils, qui prend le chemin le plus long pour s’avancer dans sa carrière d’homme en se risquant dans le domaine des arts. Bertrand rêvait d'être comédien d’abord avant de plonger dans la littérature et la fiction. Un choix qui va le retenir toute sa vie. 

Pour certains, c’est net et précis. Ce ne fut jamais aussi tranché dans mon cas. Je voulais raconter des histoires, publier des livres à douze ans, mais ce n’était pas un métier pour les mâles de ma famille. Étudier et lire étaient tourner le dos à mon père et à mes frères qui avaient gagné la forêt après quelques années sur les bancs de la petite école. J’ai choisi les écrits pourtant et plus tard, un travail m’a trouvé, celui de journaliste, tout en demeurant d’abord et avant tout un «souffleur de mots».

 

APPROCHE

 

Bertrand Laverdure s’attarde à son parcours et au milieu qui l’a fait. Né en 1967, l’année de l’Expo où j’étais déjà à Montréal pour des études en littérature. J’avais hésité entre la philosophie et les lettres, me sentais aussi très attiré par l’école nationale de théâtre. Je me mettais au monde en quelque sorte en quittant La Doré, le village, la famille, la forêt, les lacs pour les trottoirs de la grande cité. J’avais atterri sur une autre planète en me posant sur la rue Nelson, tout près du Mont-Royal, à la porte d’une communauté de Juifs hassidiques. Comme si je m’étais échappé des temps anciens pour me recroqueviller dans un sous-sol, tout effrayé que j’étais devant les séductions de Montréal. 

Bertrand Laverdure se laisse porter par les mots qui deviennent des phrases, les circonvolutions de la mémoire qui aime les méandres pour mieux se retrouver face à soi.

 

«Il y a des gens qui plongent dans les obligations un peu comme si c’était une substance révélatrice, un rituel de passage : avoir des enfants, acheter une propriété, s’inscrire dans la vie en tant que contribuable. Ça ne m’avait jamais rien dit. Dans ma tête d’énergumène, angoissé par la suite du monde, je suis resté un fils. Peut-être était-ce un défaut de volonté, une tare, j’étais toutefois conscient de mon côté marginal. À la mort de mon père, j’avais quinze ans et, parfois, j’imagine qu’un peu à la manière du personnage du Tambour de Günther Grass, j’aurais aimé me transformer en bonzaï, en penjing bien chantourné, me coincer dans la machine à cœurs au stade de l’enfant ravi.» (p.55)

 

Il s’aventurera dans le monde de la littérature, de la musique, faisant à peu près tous les métiers de ce monde un peu étrange sans jamais s’y ancrer pour de bon, revenant toujours à la création. C’est le sort de ceux qui arrivent mal à se tailler une place dans l’univers de l’écriture et qui restent un peu en marge, sans jamais occuper le devant de la scène. C’est aussi faire vœu de pauvreté que d’aller dans cette direction. 

Je pense à mon ami Gilbert Langevin, qui n’avait jamais un sou et qui, quand il avait la chance de recevoir une bourse ou encore un prix littéraire, ne trouvait rien de mieux que de tout dilapider en quelques semaines, pareils à certains de mes frères qui travaillaient des mois dans la forêt de Chibougamau ou à la frontière de l’Abitibi et qui partaient «sur une brosse» en retrouvant la civilisation. Ils flambaient de véritables petites fortunes pour se réveiller un matin, tout croche dans leur corps et leur tête. Alors, il reprenait le chemin de la forêt pour se refaire une santé et un magot au milieu des arbres et des moustiques. Des hommes qui m’ont tellement fasciné.

 

BIOGRAPHIE

 

Une biographie, quelle qu’elle soit, passe toujours par soi pour faire jaillir l’autre, sinon c’est un travail de notaire, disait Victor-Lévy Beaulieu. C’est là que le roman de Bertrand Laverdure devient passionnant, s’attardant dans les reflets et les jeux de miroir où il parle de lui pour mieux approcher sa mère et la décrire. Une femme qui réussit à pousser ses enfants dans le monde des adultes, et qui perd peu à peu la mémoire. Des petits oublis d’abord, des distractions jusqu’à s’égarer dans Montréal au volant de son auto sans pouvoir retrouver le chemin de la maison. 

 

«Ma mère, c’était ça, aussi. Que ce fût vrai ou inventé, elle prenait souvent le temps de nous raconter des choses positives que d’autres avaient pu dire sur nous. Elle faisait ça, ma mère, elle désamorçait nos angoisses en nous inondant de beau, de gentillesse par déplacement. Sachant que l’avis d’une personne tierce serait meilleur que son simple compliment.» (p.117)

 

Une femme qui a sa vie, son travail, ses occupations, ses plaisirs et ses amis. 

Aline, ma mère, surgit régulièrement dans mes romans, surtout dans «La mort d’Alexandre» et «Les oiseaux de glace», où elle est le pivot autour duquel tournent tous les personnages. Elle s’est imposée plus que mon père que j’ai dû imaginer la plupart du temps parce que je l’ai si peu vu dans son entièreté, lui, qui a été malmené très tôt par la maladie de Parkinson. 

 

REGARD

 

Dans une grande famille comme la mienne (nous étions neuf garçons et une fille), mes frères les plus âgés n’ont pas connu la mère et le père que j’ai eus. Question de génération! Philippe, le plus vieux, avait quasi l’âge d’être mon géniteur. Chacun aurait pu raconter une histoire différente de la mienne. Dix versions du roman de ma famille.

Et avec le temps, les parents deviennent dépendants des enfants. Nous devons retrouver les gestes et les paroles qu’ils ont eus quand nous étions des êtres si fragiles. Nous voilà des accompagnants jusqu’à la fin et je crois que c’est une chance parce qu’ils restent des guides, des précurseurs qui nous ouvrent la voie vers le grand saut. Apprendre à vivre, c’est peut-être arriver à mourir sereinement. 

 

«La mort n’est jamais douce. C’est une glissade raboteuse au centre du monde. On y dévale ou on y bloque tel un ruisseau astreint aux cailloux qui l’assèchent. La mort a un son imperceptible, une plainte en écho lent dans une demeure lointaine.» (p.220)

 

Témoignage senti et touchant que celui de Bertrand Laverdure. Il dessine une époque avec le regard de sa mère et le quotidien d’un écrivain qui doit se débattre pour survivre au jour le jour. L’auteur ne se dérobe jamais et tourne autour de Geneviève, de ses énigmes pour mieux la comprendre. Elle est sa direction, son étoile polaire, le soleil qui a éclairé ses premiers matins et qui continuera à le guider même si elle n’est plus. C’est le plus beau et le plus précieux de la vie. 

 

«Le linceul était de plastique blanc, d’une taille moyenne, scindé par une fermeture à glissière. Il a fallu surélever le lit, l’ajuster à la hauteur de la civière. J’ai vu la rigor mortis se taire durant la procédure, la cyanose s’engouffrer sans mot dire, le corps aussi malingre qu’un paquet de rondins déposé sur un chenet. Même dans sa réduction finale, ce qui reste de nous persiste à romancer le monde. Nous laissons un commentaire sec qui ne saura jamais résumer la vie de quiconque, la complexité des destins les moins apparents.» (p.222)

 

Un roman qui a demandé beaucoup d’efforts à l’écrivain, j’imagine, pour aller au bout de soi et de Geneviève, jusqu’au dernier souffle et le premier respir de l’orphelin qu’il était devenu. L’image de ma mère sur son lit d’hôpital, les yeux grands ouverts, après son trépas ne s’effacera jamais de mon esprit. L’ultime regard d'Aline, et peut-être, certainement, la vision que mes proches auront de moi quand mon tour sera venu de quitter la place avec le plus d’élégance possible, je l’espère. 

 

LAVERDURE BERTRAND : «Funérailles nationales», Éditions Mains libres, Montréal, 2025, 240 pages, 29,95 $.

https://editionsmainslibres.com/livres/bertrand-laverdure/funerailles-nationales.html

mercredi 7 janvier 2026

UN ROMAN COMME IL NE S’EN FAIT PLUS

«LA LEVÉE» de David Bergeron nous présente une famille bien d’ici qui profite de la campagne, d’un chalet, d’un «campe» au milieu d’une pinière, tout près d’un point d’eau. Le rêve de bien des citadins. Un lieu paisible où ils peuvent bénéficier de la nature pendant quelques jours en été. Tout le clan s’y trouve pour des vacances, des fêtes où les enfants peuvent se faufiler entre les arbres, s’inventer des jeux où ils deviennent des héros. Pas trop loin, bien sûr, juste pour ne pas ressentir le regard des parents et s’imaginer qu’ils sont capables de toutes les prouesses. Un lieu de retrouvailles, de repos où les hommes boivent de la bière en plaisantant pendant que les femmes surveillent discrètement les jeunes en profitant du soleil et de la douceur des jours qui se prolongent. Bergeron propose une histoire comme il ne s’en fait plus et m’a tenu en haleine du début à la fin de ses 180 pages.

  

Des familles tissées serrées malgré des ruptures et des amours qui claudiquent. Marie-Claire est seule avec son fils Rémi. Le père a disparu sans laisser d’adresse. Jean, son nouveau compagnon, un travailleur de la construction, un ami de la forêt et un chasseur, fait son possible même s’il a un problème avec l’alcool. Le trio tente de former une famille. Rémi s’attache à Jean, malgré son silence et ses fréquentes escales à la taverne d’où il revient plus mort que vivant. 

Tous prennent du bon temps dans cette forêt que les grands-parents ont imaginée et aimée, plantant des pins qui sont devenus magnifiques. 

Jean pensait initier Rémi à la chasse malgré les craintes de Marie-Claire. Les deux s’enfoncent dans le bois qui les accueille pendant une journée calme et parfaite. Les arbres semblent plus grands que d’habitude pour le petit garçon, un peu inquiétants quand une poussée de vent brasse les branches et provoque des bruits étranges. Les bêtes se sont déplacées pendant la nuit où tous les fantasmes circulent et laissent des empreintes dans la boue. Le jour, orignaux et chevreuils savent devenir invisibles.

 

«Il y avait en ces bois une beauté que nulle part ailleurs je ne retrouvais, une quiétude à ciel ouvert, une solitude qui n’avait pas besoin de se cacher entre quatre murs. Cette forêt, c’était moi, libre, heureux comme on l’est d’une enfance qui ne nous a pas encore trahis ou laissés tomber. Et je lisais aussi ce bonheur dans les yeux de ma mère. Elle portait, l’été, de grandes robes colorées qui flottaient dans l’air. Elle riait sans raison, simplement d’être là, avec moi, le chien Finn et lui, Jean, son chasseur.» (p.11)

 

Rémi raconte d’abord les jeux, la joie d’être dans sa famille avec des cousins. Des moments de l’enfance où l’on a l’impression que les jours n’ont pas de fin et que le temps s’est allongé dans une clairière. Je garde des souvenirs extraordinaires de nos séjours dans un camp au milieu de la forêt, près du grand lac Pémonka et de la rivière Ashuapmushuan. Ce sont des petites éternités de bonheur, l’espace parfait où se nichait la liberté, la paix et la vraie vie avec parfois une rencontre avec un ours ou un orignal.

 

DRAME

 

Jean et Rémi s’enfoncent dans la forêt, s’attardent ici et là, prenant le temps de respirer sur une colline ou près d’un ruisseau, de boire l’eau froide et vivifiante. Et ils se penchent sur des traces, celles d’un chevreuil qui a circulé entre les arbres, dans ce domaine qui est le sien, même s’il y a le danger pour un cervidé avec les prédateurs aux aguets. 

Jean met le pied dans un piège abandonné et les dents d’acier lui coupent la cheville presque. Rémi s’affole pendant que Jean tente de se défaire du piège, fonce droit devant pour aller chercher de l’aide. Mais comment un petit garçon de dix ans qui ne connaît rien à la forêt peut-il suivre la piste qu’ils ont empruntée depuis le matin? Il s’égare rapidement.

 

«Il était difficile de presser le pas entre les arbres et, même sans courir, j’avais le cœur qui battait sans cesse la chamade. Je tirais nerveusement sur ma bombe de Ventoline et je dus me reposer un moment, assis sur une pierre, penché en avant en me tenant les côtes. Mes mains tremblaient, je les plaçai sous mes aisselles pour apaiser leur tourment. Quand je relevai la tête, je surpris un lièvre en train de me regarder. Ses yeux étaient des billes d’émeraude. Il était à quelques mètres de moi, immobile, les oreilles dressées et le nez remuant à peine. Je me dis qu’enfin Dieu se manifestait sous cette forme, avatar inoffensif, gracile, lunaire, et qu’il venait pour me guider hors de la forêt.» (p.78)

 

Rémi erra pendant sept jours, trouvant à boire et à manger, dormant sous les branches d’une épinette, cherchant des traces et des humains. Sept jours et autant de nuits en ne sachant où aller, avec la faim qui le tenaille et la soif. Il finira par aboutir dans une cabane à sucre abandonnée où il pourra faire du feu. Il ne sera pas au bout de ses peines pourtant. Le lendemain matin, il se retrouve devant une mère coyote en chasse pour nourrir ses petits. 

Une aventure terrible qui laisse des traces et quelques cicatrices. Peut-être aussi des moments uniques et des heures où il a glissé dans une quiétude parfaite, celle de la forêt et de ses sortilèges.

 

RENCONTRE   


Vingt ans plus tard, Rémi décide de renouer avec Jean, qu’il n’a jamais revu depuis le drame. Il sait que ce dernier vit en ermite au fond des bois, loin de tout et des villages qu’il supporte plutôt mal. 

Il finit par rejoindre celui qui aurait pu être son père. Les deux hommes se retrouvent, un peu mal à l’aise, comme il se doit après une si longue séparation. Un grand moment de cette histoire, pour boucler la boucle et se rassurer. Les deux vident une bouteille et trouvent des mots pour se dire, se comprendre même s’ils suivent des sentiers différents. 

 

«La lune survolait l’échine des Appalaches, et le monde brasillait doucement sous nos yeux. On buvait en silence, à même le pot Mason qui circulait patiemment entre nous et, si les minutes avaient repris leur cours, il me semblait enfreindre les lois de leur insécable nature pour les détacher les unes des autres, comme un émiettement de secondes que je laissais glisser entre mes doigts et qu’à ma guise, je pouvais contempler dans une clairvoyance absolue. D’invraisemblables secondes hors du temps, partagées entre celui qui n’était pas un père et moi qui n’avait plus besoin d’être un fils. Notre histoire se terminait ainsi. Sans rien dire sous la lune. Deux loups au bout de leurs hurlements.»  (p.161)

 

Un magnifique roman où la forêt transforme les individus et calme leur mal être difficile à cerner. Un passage initiatique pour Rémi, l’enchantement du bois, qui peut être impitoyable pour ceux et celles qui s’y aventurent. 

Le vrai personnage de ce roman de David Bergeron est la forêt avec sa grâce sauvage, étrange, fascinante et aussi le temps qui permet de devenir un meilleur humain. Elle peut sembler cruelle, cette forêt, mais elle est porteuse d’espoir et sait accueillir les marginaux sans les juger. Rémi a vécu une apothéose lors de sa semaine d’errance et cela, il ne pourra jamais l’oublier.

 

«Et même si j’étais terrifié à l’idée de revenir en forêt, même si j’ai cru que j’allais mourir quand le coyote m’a attaqué, j’avais trouvé ça beau, être perdu. Le ciel. Mon Dieu, Jean, le ciel. Même au village, y avait rien qui s’approchait du ciel comme je l’avais vu certains soirs, tissé d’étoiles, les nébuleuses comme du lait renversé, la profondeur de l’espace, comme des strates et des strates de noir qui se superposaient les unes aux autres de teintes qu’on soupçonne jamais, l’encre, le carbone, la fumée, la réglisse. Je retrouvais plus rien de ça dans notre maison de la rue Saint-Jean-Baptiste, juste le plafond de ma chambre, la télé, pis ma mère qui se sentait tellement coupable de m’avoir donné la permission de le suivre dans le bois.» (p.153)

 

Vingt ans plus tard, ils parviendront à faire la paix et à se comprendre. Le regret ou le remords d’avoir abandonné Jean en fuyant. Certainement aussi, l’imprudence de Jean qui l’a entraîné dans cette aventure. 

Les deux hommes n’ont pas grand-chose à se dire, sauf de partager leur amour pour le calme et le silence. Pourquoi secouer des mots ou de longues phrases pour décrire le bien-être et la joie qui les enveloppe?

Un texte fascinant, avec une présence de la forêt, des bêtes qui sont toujours un enchantement lorsque je parviens à en surprendre une, du bois qui a quelque chose des églises où nous attend la tranquillité qui fait oublier le monde et ses terribles turpitudes. Une écriture du regard, de la contemplation, où l’aventure se dit dans sa plus simple expression, soit à l’intérieur de soi quand on prend la peine de s’arrêter et de devenir des yeux et une respiration devant la beauté?

 

BERGERON DAVID : «La levée», Éditions Mains libres, Montréal, 2025, 180 pages, 27,95 $.

 https://editionsmainslibres.com/livres/david-bergeron/la-levée.html

jeudi 9 octobre 2025

LA QUÊTE D’IDENTITÉ DE STANLEY PÉAN

STANLEY PÉAN vient de signer son trente et unième ouvrage en trente-sept ans d’écriture. Il a fait ses premiers pas en 1988 avec La plage des songes et autres récits d’exil. Après, tout s’est enchaîné avec des publications remarquées, de nombreuses collaborations à des périodiques. Un écrivain prolifique qui a exploré tous les genres, esquissant un univers singulier qu’il ne cesse de renouveler. La pénombre propice regroupe vingt-cinq nouvelles, dont certaines (sept en tout) ont paru dans des revues. Encore une fois, Péan se faufile dans des zones inquiétantes, des lieux un peu troubles, mal éclairés où tout peut se confondre. Une sorte d’entre-deux où les fantasmes, les peurs et les craintes se matérialisent. L’écrivain aime les flous identitaires, les moments où ses personnages ne savent plus sur quel pied danser, parce que hantés par une force qui les pousse dans des terrains incertains. Ils peuvent alors échapper aux limites de leur corps ou encore être avalés par une entité où le «je» devient un «autre». 

 

Je lève les yeux et surprends la pleine lune dans la grande fenêtre qui donne sur le lac. C’est peut-être ça, Stanley Péan, cette lumière diffuse qui transforme mon petit monde en royaume d’ombres et de spectres. Un moment où des êtres éthérés peuvent s’avancer sur la galerie, coller leur nez à la vitre, se pencher sur les phrases de mon carnet. Là, où mes mots se bousculent et peuvent se répandre dans une chronique ou pas. On disait tout ce qui nous passe par la tête, dans mon enfance, tout ce qui vient sans réfléchir, spontanément, n’importe comment et qui permet à l’inconscient de se faire entendre. 

C’est peut-être ce que fait Stanley Péan quand il laisse courir ses doigts sur le clavier de son ordinateur et qu’il libère ses peurs et des obsessions. Il y a toujours un air de jazz, bien sûr, qui colle à ces endroits, des personnages un peu inquiétants qui s’échappent des ruelles après avoir consommé certaines substances. Un lieu flou où germe la plainte d’une trompette, les thèmes de ses écrivains favoris où des hommes et des femmes tentent de se poser au fond d’un verre ou d’une bouteille. Plus simplement un proche qui sort de son silence pour régler ce qui ne l’a pas été pendant qu’il avait toute la vie devant lui. Ils hochent la tête, dans un chorus repris par un groupe anonyme qui souffle pour ne pas disparaître. Tout est possible alors et le temps devient poreux, le passé et le présent s’amalgament, les promesses fusionnelles et amoureuses s’imposent, les mots qui laissent l’âme en charpie ont le champ libre. Et, un doigt d’alcool calme certaines griffures qui ne cicatrisent jamais. 

 

PERSONNAGES

 

Il y a surtout des personnages que Stanley Péan fréquente ou qui viennent le surprendre. Marvin Courage est toujours en quête d’un air ou sur les traces d’un musicien qui est passé telle une météorite dans la planète jazz. L’alter ego de Stanley, bien sûr, qui tente de retrouver le trompettiste Wilbur Harden, qui a disparu après un séjour dans un l’hôpital. Des problèmes de santé mentale, certainement. Un spectre, il en a eu beaucoup dans ces lieux, où l’on confondait le rêve et la réalité, où l’on n’hésitait jamais à consommer des substances qui permettaient d’aller plus loin dans l’univers sonore et rythmique.

 

«Je ne trouve pas grand-chose à propos de ce Wilbur Harden; juste quelques allusions, dans une discographie de John Coltrane. À croire qu’il n’a jamais existé. Le Dictionnaire du jazz m’assure le contraire : trompettiste né en Alabama, Harden fait ses débuts au sein d’orchestres de rhythm and blues avant de rejoindre Yusef Lateef, à Détroit, en 1957. Installé l’année suivante à New York, Harden endisque aux côtés de Trane et de Tommy Flanagan.» (p.25)

 

C’est ce que j’aime chez Stanley Péan, sa façon de se faufiler dans les coins obscurs du jazz pour retrouver des figures furtives, comme ce Wilbur que seuls les vrais passionnés connaissent. Il l’a fait bellement avec de grandes musiciennes demeurées dans l’ombre (peut-être la pénombre) dans son essai Noir satin paru en 2024. Des femmes admirables que leurs compagnons ont éclipsées en prenant le devant de la scène, faisant oublier ces musiciennes remarquables qui ont été responsables de plusieurs de leurs succès. 

 

LE DANGER

 

Tous les personnages de cet opus s’avancent sur une corde raide. Un pas ou un faux mouvement et ils basculent. Le réel n’est guère fiable chez Péan. Il est possible de glisser dans la peau d’un autre ou d’être envahi par une entité qui prend possession du corps. Ils vivent la passion, son contraire aussi, la violence et l’impression de n’avoir nul endroit où se poser, ou ils culbutent dans une faille, un autre temps.

 

«Puis, au moment de ressortir des toilettes, rien ne va plus. De l’autre côté de la porte m’attend un club bondé de la Rive gauche parisienne, circa 1950, si je me fie aux coiffures et aux habits de la clientèle. Je secoue la tête pour chasser cette hallucination. Peine perdue. Même le décor derrière moi a cédé la place à un cabinet assorti à ce bistro.» (p.30)

 

Un monde où les époques glissent l’une dans l’autre, intemporelles, comme la trompette de Miles qui gémit en sourdine. Un temps plein de trous et de personnages qui vont ici et là sans trop faire de remous. Et il y a ces âmes errantes en quête d’un corps, prêtes à squatter un individu. Ils aiment les êtres perturbés, ceux et celles qui dissimulent mal leurs blessures. Ils savent tout, ces esprits envahisseurs, devinent quand le moment d’agir est venu.

 

«Les adeptes de la psychanalyse freudienne m’auraient peut-être désigné comme une manifestation du “ça” d’Émile, la part de sa psyché gérant son instinct, uniquement axée sur ses pulsions primaires et son besoin de les satisfaire, peu importe les conséquences. L’hypothèse me fait un peu rigoler, car elle fait abstraction de l’existence, insoupçonné j’ai conviens, d’entités telles que moi, qui habitons l’inconscient de certains êtres humains depuis l’aube des temps et infléchissons leur destin.» (p.111)

 

Des êtres qui peuvent, à un moment ou un autre, pousser des individus dans des gestes incohérents qu’ils ne sauraient expliquer. C’est le pouvoir du jazz aussi de réveiller ces êtres dormants avec un solo de trompette ou de saxophone. Tout ça dans un monde familier et étrange. Et pourquoi pas une rencontre avec. Réjean Ducharme, l’écrivain invisible qui accepte de se confier.

 

«— Mes livres parlent du chagrin québécois, de la tristesse québécoise, de ce sentiment d’esseulement, d’essoufflement qui nous caractérise. Mais, malgré ce blues, ce spleen, il y a du courage et de la gaieté dans l’âme québécoise. C’est ça que j’essaie d’exprimer dans mes romans.» (p.123)

 

Je m’en voudrais de ne pas signaler cette nouvelle où le père de Stanley s’échappe du pays des morts pour servir un café à son fils qui rentre après avoir bamboché toute la nuit. Fort de café est touchant et personnel, ce que Stanley ose de temps à autre, peut-être pas assez souvent à mon goût. Belle vibration de l’écriture dans ce rendez-vous où la fiction permet de colmater des trous. 

 

«Ces mots sont comme un baume sur les meurtrissures du temps qui passe toujours trop vite. Des larmes inondent mes paupières. Mon père a vu juste. J’ai souvent douté de moi, de mes capacités à tenir le rôle de père aussi bien que lui, dont je me suis pourtant plus à critiquer les lacunes. Me revient soudain en tête ce proverbe qu’aimait bien citer maman : la critique est aisée, mais l’art est difficile.» (p.176)

 

Et la dernière nouvelle, celle où Stanley reçoit son alter ego Marvin Courage, ce journaliste inventé pour la couverture du Festival de jazz de Montréal. Une rencontre improbable où Marvin se montre particulièrement agressif. Stanley comprend quand le vrai Marvin cogne à sa porte. Alors, qui était celui au bout de la table à boire son vin?

Je ne prendrai jamais le risque d’inviter mes personnages à une fête. Je pense que je ne serais pas sorti du bois. Ou bien on parlerait de tout en n’abordant jamais l’essentiel en gens civilisés, évitant de secouer les portraits que j’ai faits d’eux, comme ce fut toujours le cas avec ma famille. Un personnage ne peut être satisfait de son écrivain de toute façon, même quand il se cache derrière un «je» qui a tous les visages. Du grand Stanley Péan, à savourer en faisant jouer Miles ou un autre souffleur de monde que l’on ne peut surprendre que dans le contre-jour.

 

PÉAN STANLEY : «La pénombre propice», Éditions Mains libres, Montréal, 2025, 252 pages, 31,95 $.

https://editionsmainslibres.com/auteurs/stanley-pean.html

vendredi 22 août 2025

LA FABULEUSE AVENTURE D’INTERNET

J’AMORCE CETTE chronique sur la pointe des pieds, comme si j’avais peur de m’enfoncer dans un gouffre. «Load», de Carl. Bessette, fais plus de 400 pages et se présente comme un bloc monolithique. Pas de paragraphes ni de chapitres. Un texte dense donnant l’impression de tâtonner dans une nuit noire. C’est peut-être pour illustrer les étapes qui ont mené à Internet, à ces appareils devenus indispensables et que nous utilisons sans connaître leur origine, que Bessette voulait faire ressentir. Cette aventure fabuleuse passe d’abord par les machines à calculer et le métier à tisser Jacquard qui fonctionnait grâce à des cartes perforées. L’écrivain dresse le portrait de chercheurs et de chercheuses qui ont changé nos manières de faire avec leur imagination et un travail acharné la plupart du temps. 

 

L’histoire de l’humanité est marquée par des découvertes qui ont remplacé la main humaine, source de tout, pour chiffrer plus efficacement et rapidement le temps et les distances, pour fabriquer des objets, pour avoir une meilleure vision de l’univers qui nous entoure et de la place que nous occupons dans le cosmos.

 

«Que ce soit par exemple la cuisine, l’économie, la langue, la survie en forêt, la médecine, l’histoire, n’importe quel sujet, n’attendez jamais qu’on décide de vous l’enseigner; cherchez toujours à devancer le rythme normal d’apprentissage. Si vous faites cela et que votre corps meurt finalement à l’âge de quatre-vingt-dix ans, vous aurez peut-être effectivement connu, dans votre tête, dans votre âme et dans votre cœur, la vie d’une personne de cent dix ans. Il faut vivre dans le futur, toujours. C’est le seul moyen à notre disposition pour accroître le nombre de jours que nous passerons sur cette terre.» (p.21)

 

Peut-être que c’est simplement une tentative de secouer la monotonie de l’existence, d’échapper à la répétition de gestes et de tâches qui exigent toutes nos énergies, ne laissant plus de place à la réflexion. Tout cela en cherchant d’autres manières d’appréhender la matière, d’occuper l’espace et de mieux vivre. Ces prophètes ont bousculé nos quotidiens.

Certains sont devenus des personnages qui transcendent le temps et leur époque. Léonard de Vinci, Isaac Newton, Albert Einstein ou encore Marie Currie sont de ceux-là. Des êtres exceptionnels qui ont marqué l’imaginaire par leur originalité et leurs découvertes. Plusieurs de ces «faiseurs de monde» sont restés dans l’ombre, inconnus du public. 

Tous ont changé nos façons d’être et de voir pourtant. Henry Ford a produit des objets (l’auto) en fragmentant le travail et en faisant de l’homme un rouage d’une grande machine de plus en plus efficace. 

Le téléphone et la radio ont transformé nos liens et nos communications. Toutes ces inventions ont eu comme conséquences de rapprocher le lointain et de le maintenir pour ainsi dire à portée de la main. 

 

TOURNANT

 

L’arrivée de l’imprimerie a été un tournant de notre évolution, transformant l’apprentissage, la conservation des connaissances et la diffusion des idées et des réflexions partout dans le monde. Ce fut un élément incontournable qui a permis la venue de la démocratie, l’égalité entre les hommes et les femmes. 

Que d’expériences et de recherches avant de se retrouver devant l’ordinateur qui est apparu dans ma vie alors que j’étais journaliste débutant. Une machine étrange qui soulevait la méfiance de mes collègues, mais que nous avons adoptée rapidement pour ne plus pouvoir nous en passer. Et après, les réseaux de transmissions de plus en plus efficaces ont fait que le lointain faisait partie de notre jardin. Comme journaliste, je pouvais communiquer avec mes lecteurs dans la journée même. 

Une véritable révolution.

Il suffit de cliquer maintenant pour savoir ce qui retient l’attention à Tokyo ou encore si la pluie et les orages vont perturber nos vacances. Voir partout sur la planète et fracturer le temps pour jeter un regard sur l’avenir, se sensibiliser à l’autre et aux dangers que nous courons. 

Toutes ces inventions viennent des machines à calculer que des penseurs ont transformées, du télégraphe qui a fait en sorte que la voix humaine voyage dans un fil et a pu être entendue dans un lieu plus ou moins lointain. Quelle prouesse que ces communications quasi en direct avec les astronautes qui ont débarqué sur la Lune en 1969! Toutes ces trouvailles ont permis d’accumuler des savoirs et d’avoir plus d’informations sur nos sociétés et nos manières de nous comporter et d’agir avec les autres. 

 

SAVOIR

 

Les recensements permettent d’accumuler une foule de données sur les individus pour savoir leurs besoins, leur origine afin d’adapter les lois et des manières de faire pour améliorer le bien-être de tous. Il fallait dix ans pour effectuer ce travail aux États-Unis avant l’invention de calculatrices performantes. Cela peut sembler banal maintenant, mais à l’époque c’était de la haute voltige.

 

«Hollerith loua 56 machines au Bureau de recensement, qui fonctionnèrent 24 heures par jour afin d’économiser sur la location. Les machines furent livrées en juin 1890, et les premières données furent comptabilisées en juillet. Le 30 août 1890, de splendides images des tabulatrices en action firent la première page du Scientific American. Le décompte de la population (qui s’élevait à près de 63 millions, plus précisément 62979766 habitants), à la surprise générale, fut bouclé en quelques mois,» (p.193)

 

Tout cela grâce à ces machines que l’on améliore et que l’on rend plus performantes et qui finissent par être capables de réaliser de véritables exploits. Il a fallu des essais et erreurs pour parvenir à transmettre des messages de l’Amérique vers l’Europe, ou encore pour inventer les premiers avions. Tout cela pour arriver à s’échapper de l’atmosphère terrestre et à marcher sur la Lune.

 

PERSONNAGES

 

Carl Bessette nous présente des personnages fascinants. Ada Lovelace, pionnière de l’informatique, Nikola Tesla l’inventeur du premier moteur électrique, Alan Turing, qui a fabriqué une machine pouvant décrypter les messages des Allemands pendant la dernière guerre. Sans lui, ce conflit se serait éternisé. Il est considéré comme le père de l’intelligence artificielle.

 

«Dans cet article qui est sans le moindre doute un des papiers fondateurs de l’intelligence artificielle, Turing débutait en posant une question simple : les machines peuvent-elles penser? Il s’employa à répondre à cette question en la divisant en deux sous-questions : qu’est-ce qu’une “machine”? Et qu’est-ce que “penser”?» (p.360)

 

Dans cet ouvrage bien documenté, Carl Bessette fait revivre des épopées mal connues, même si nous utilisons des ordinateurs, des tablettes et des téléphones sans savoir qui a eu l’idée de les créer et surtout de les rendre accessibles à tous. 

«Load» raconte une aventure fabuleuse parsemée d’une foule d’intrigues, d’avancées, d’échecs et de drames.

Des figures fascinantes, des gens qui voulaient un monde meilleur et qui ont frémi en voyant la puissance de la bombe atomique. Tout comme nous hésitons devant l’intelligence artificielle, qui prend de plus en plus de place dans nos activités. 

Enfin, ce désir d’améliorer la vie de tous et de faciliter nos existences a connu de terribles ratés avec la pollution grandissante, des matières impossibles à recycler, les changements climatiques et le réchauffement de la planète. Il reste peut-être, pour nous rassurer, que l’informatique et les ordinateurs sont des alliés indispensables pour contrer les menaces qui pèsent sur la Terre. 

Carl Bessette promet une suite à cette formidable aventure. Je serai certainement l’un de ses premiers lecteurs et j’ai hâte de parcourir les nouveaux chemins qu’il va nous faire explorer. L’évolution de la science et les découvertes qu’elle a permises sont la plus fascinante des histoires.

 

CARL BESSETTE : «Load», Éditions Mains libres, Montréal, 2025, 486 pages, 37,95 $.

 https://editionsmainslibres.com/livres/carl-bessette/load-une-histoire-d-internet-tome-1-les-geants.html

lundi 7 juillet 2025

LE BEAU PÉRIPLE DE LA VIE ET DE L’ESPOIR

LES PARENTS de Laurent ont migré aux États-Unis, croyant que tout était possible au-delà de la frontière. Pourtant, le père a végété, s’épuisant dans divers métiers, n’arrivant jamais à s’installer dans la vie qu’il imaginait. Laurent, le fils, est à la dérive depuis son adolescence et semble condamné à suivre les traces de son géniteur. Il décide de donner un coup de barre, de jouer sa dernière carte, met le feu à la maison de son enfance et rentre au Québec. Peut-être que l’espace de misère et de solitude qu’il a connu en Louisiane s’effacera à jamais. Il saute dans son vieux camion et tourne le volant vers le nord. «Parallèle 45» d’Emmanuel Bouchard m’a rappelé Lorenzo Surprenant qui vante les merveilles de la ville américaine à Maria Chapdelaine et fait miroiter les contours d’un quotidien plus facile. Éphrem Moisan, dans «Trente arpents» de Ringuet, le fils d’Euchariste, vivra une déconvenue semblable à celle des parents de Laurent dans son aventure aux États-Unis. Et comment ne pas penser à Jacques Poulin, à «Volkswagen Blues». Jack Waterman veut retrouver son frère Théo en Californie, le pays des miracles. Théo a égaré sa langue dans les collines de San Francisco, tout comme Harmonium et Serge Fiori ont perdu leurs instruments de musique lors de leur tournée mythique qui devait les propulser vers les étoiles. Comme si les Québécois, en traversant la frontière, sacrifiaient leur nature et leur âme. De quoi questionner le succès de Céline Dion et de Denis Villeneuve. 

 

La grande illusion américaine du père de Laurent s’est effrité peu à peu, tout comme celui de Léo, le paternel de Jack Kérouac, qui est allé de déception en déception. On peut ajouter à cette liste Alexis Labranche, de Claude-Henri Grignon, qui troque son nom lors de son séjour au Colorado. 

Tout ce que le père de Laurent croyait possible s’est avéré un mirage qui ne cessait de s’éloigner. Comme s’il ne pouvait trouver que l’échec dans ses entreprises et ses ambitions. Le fils a hérité de cette incapacité et, pour déjouer le sort, pour se régénérer, il doit faire marche arrière, détricoter le temps et rentrer au pays du Québec. Le rêve américain s’inverse pour une fois. 

 

«Partir, abandonner ma demi-vie de mi-homme pour revenir au Québec, où j’irais vérifier si j’y étais en prévision des cinquante prochaines années. Il fallait en finir avec l’odeur de pourriture et de charogne qui ne voulait plus me quitter, comme s’il fallait que la puanteur s’imprime absolument sur une chair qui sentait déjà la merde.» (p.21)

 

Il a besoin de secouer sa vie avant qu’il ne soit trop tard, avant qu’il ne se résigne et qu’il n’arrive plus à esquisser le geste libérateur. Peut-être qu’en retrouvant le Québec, le monde que ses parents ont fui, il va redevenir l’homme d’un lieu, adhérer à sa pensée et son être profond. Il pourra alors se réapproprier toutes les frontières de son corps et de son esprit, s’installer où il doit être, là où il peut respirer et se sentir en harmonie avec les autres.

Dans un arrêt routier, il sauve la vie de Donatien, un jeune Haïtien malmené par deux camionneurs. Ils s’en prennent à lui parce qu’il est noir et qu’il lit dans le restaurant. 

Un acte de pure barbarie et de racisme. 

Donatien a fui son île, veut se rendre au Canada, où il espère avoir un espace comme être humain. Il échappe à la folie de son père (sa mère lui a fait promettre de partir avant de mourir), à son intransigeance et à une vie de travail abrutissant. Et quand le découragement le prend, il ouvre un livre à la couverture verte que lui a offert un oncle. Cette lecture lui redonne la volonté de continuer. 

 

COMPAGNONS

 

Les deux doivent franchir les frontières pour échapper à leur misère morale et physique. Les compagnons discutent pendant des heures et des jours, se confient et deviennent deux âmes fraternelles en quête d’un espace pour vivre leurs désirs et leurs espoirs.

 

«Il parlait comme ça, Donatien, de ses objectifs surtout; entrer au Canada par le chemin Roxham, à propos duquel on lui avait dit deux ou trois choses. Au nord du 45e parallèle, la vie serait plus douce pour les gens comme lui. Plus douce que partout où il avait mis les pieds. Donatien n’avait pas vingt ans. C’était encore le temps d’espérer, de donner une couleur nette à sa confiance ou de mettre l’horizon à sa hauteur, en étirant les bras devant lui.» (p.34)

 

Se refaire un avenir, être tout entier dans son corps et sa tête, respirer sans avoir à fuir ou se protéger des manigances et des folies des autres. S’arracher à la misère et au bourbier qui a étouffé les deux hommes depuis leur naissance.

Laurent en est au mitan de sa vie et partage le rêve de Donatien, sans pourtant se laisser prendre par l’utopie ou un optimisme démesuré. 

 

«J’avais plus de deux fois son âge et, à ce moment de ma vie, j’avais comme lui besoin de croire que j’étais encore au début de quelque chose.» (p.35)

 

ON THE ROAD

 

Et il y a la route toujours semblable et nouvelle, les arrêts, des rencontres, les longues journées dans le camion où ils peuvent tout se dire. Les deux imaginent une certaine forme de bonheur. Il suffit de faire le geste au bon moment. Pas juste être en mouvement comme Jack Kérouac, qui sillonnait les États-Unis pour fuir le monde de son enfance. L’écrivain cherchait à muer, échapper au matérialisme et aux échecs de ses parents, à son être de Canucks en se jetant dans une course effrénée, un cercle infernal.

 

«J’ai compris alors seulement l’ampleur de sa souffrance et l’impuissance des mots pour qui s’obstine à n’y jamais céder (Leonel, Kevin et qui d’autre encore?). Puis je m’en suis remis moi-même à Carlos, qui représentait le plus grand espoir de Donatien. Carlos, dont je ne savais à peu près rien, deviendrait secrètement le pôle d’attraction de notre quête à tous les deux, la figure tutélaire de nos fuites.» (p.119)

 

Les deux se séparent à la frontière. Laurent rentre chez lui et Donatien doit emprunter le fameux chemin Roxham, le sentier du rêve et de tous les possibles. 

 

«Je serai là où j’ai pris racine, mais je serai autre. N’empêche que l’idée de l’éternel retour, de l’arrivée à ce qui commence, de la deuxième vie… ça m’embête, et je n’arrive pas à en démêler les subtilités. J’arrive dans la zone médiane de ma vie, le point de bascule, le truc du tissu qu’on replie sur lui-même ou le pic de la montagne. J’en suis là à essayer de fabriquer des coïncidences entre le temps et le lieu, entre l’histoire et le territoire, comme le dit Donatien.» (p.176)

 

Laurent hiberne pendant le long hiver de neige et de froid pour se secouer au printemps comme une marmotte qui sort de son terrier. La vie revient, la vie bondit partout et devient possible. Tout est vert, pareil à la couverture du livre de Donatien dont Laurent a hérité. On finit par comprendre! Le fameux roman n’est nul autre que le «Don Quichotte» de Miguel de Cervantès. Et il y a Sofia, l’espoir et le soleil dans un premier matin du monde.

Un ouvrage magnifique avec le futur qui surgit dans le sourire de Sofia. Elle est le crocus qui sort de terre dans les restants de neige. Laurent et elle vont déposer le livre vert de Donatien à la bibliothèque qui chevauche la frontière et qui a fait les manchettes dernièrement à cause des lubies de Donald. 

 

«À la bibliothèque Haskell, vous êtes ici et là, et vous pouvez faire entre deux pays autant d’allers-retours que vous le voulez.» (p.191)

 

Un roman splendide d’intelligence sur l’être, l’humain, le rêve, les migrants qui se cherchent un milieu d’ancrage, un plaidoyer pour la liberté de penser ce qui vous convient et de vivre le moment présent dans sa plénitude. Un idéal, une poussée vers l’affirmation de soi, le bien-être et la quête du lieu où l’on peut se réaliser dans toutes les dimensions de son être. C’est aussi l’invention de l’avenir. «Du bel ouvrage», comme aimait dire mon ami Victor-Lévy Beaulieu. 

 

EMMANUEL BOUCHARD : «Parallèle 45», Éditions Mains libres, Montréal, 2025, 204 pages, 29,95 $.

https://editionsmainslibres.com/livres/emmanuel-bouchard/parallele-45.html