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mercredi 7 octobre 2026

JULIE BOUCHARD AU CŒUR DU DÉBAT

JULIE BOUCHARD m’a déstabilisé avec Vivian Vachon contre le réel et il m’a fallu un certain temps (plusieurs pages) avant de me sentir à l’aise dans cette proposition romanesque. L’écrivaine s’intéresse à Vivian Vachon, une lutteuse professionnelle, la sœur du célèbre Mad Dog Vachon et de Paul the Butcher. Cela m’a rappelé des souvenirs et surtout les moments de mon enfance où nous regardions ces gladiateurs à la télévision. Mon père adorait la lutte et prenait plaisir à faire enrager ma mère en applaudissant Mad Dog. Elle préférait Édouard Carpentier. J’étais plutôt de son côté. Vivian Vachon a été la reine incontestée du ring et est demeurée championne du monde pendant des années. Elle est décédée prématurément dans un accident d’auto en revenant chez elle à Mont-Saint-Grégoire avec sa fille en 1991. Un chauffard, un récidiviste de la conduite en état d’ébriété, a foncé sur sa petite voiture à 160 kilomètres. L’impact a été très violent et les victimes n’ont eu aucune chance. Julie Bouchard raconte le drame, s’attarde à la vie de la lutteuse et à ses exploits, aux hésitations de la Narratrice et du Témoin qui cautionne pour ainsi dire cette dernière. Enfin, elle nous plonge dans les doutes d’une écrivaine qui a du mal à cerner son récit et à lui donner une certaine consistance. Une histoire dans l’histoire, un antiroman comme on en faisait naguère… Cela m’a rappelé ma première incursion dans le monde de la fiction avec Anna-Belle, où je tournais autour d’une « femme-écriture » qui était toute dans ma tête. Le fil conducteur de ce texte paru en 1972 est le retour dans mon village d’origine et le pari d’écrire sur mon coin de pays.

 

Un ouvrage étonnant que celui de Julie Bouchard et un sujet peu exploré par les écrivains, sauf peut-être par Jacques Poulin, qui fait un clin d’œil à Mad Dog Vachon dans son roman L’homme de la Saskatchewan. Il demeure en retrait cependant dans l’univers des métis que Poulin parcourt à sa manière si particulière.

 

LA ROUTE

 

Julie Bouchard évite la manière habituelle de présenter une histoire, soit de partir d’un point A pour aboutir à un point B. L’écrivaine agit dans son roman comme Pénélope, la célèbre « femme au foyer » qui attend le retour de son courailleux de mari. Ulysse n’en finit plus de revenir de la guerre de Troie. La tricoteuse est devenue mythique en travaillant le jour et en défaisant son ouvrage la nuit pour retarder le moment d’épouser l’un des prétendants qui veut remplacer le héros dans le lit de la belle.

C’est ce que fait Julie Bouchard d’une certaine façon en s’attardant aux étapes et aux hésitations qui troublent l’auteure dans son aventure. L’action est sans cesse interrompue. La pauvre Vivian Vachon est éclipsée par les questions et les tergiversations de la Narratrice et à tout ce qui a provoqué la mort de la mère et de la fille. Le vrai sujet du roman est l’écriture, les recherches nécessaires pour approfondir une intrigue, les interrogations qui surgissent en cours de rédaction, les réticences, les reculs et les doutes, les paragraphes qu’il faut remanier ou biffer pendant le tortueux périple qu’est la gestation d’un ouvrage littéraire.

 

« Ainsi, on croit exercer sa volonté, prendre des décisions éclairées, comprendre le passé, prédire l’avenir, sélectionner avec finesse ses marqueurs de relation, n’en abuser jamais, dominer la grammaire ; on pense identifier ses meilleurs complices, transmettre un message, contrôler une histoire ; on imagine raconter souverainement quelque chose à quelqu’un. » (p.19)

 

Il y a les faits, la tragédie où la jeune femme trouve la mort avec sa fille ; il y a les occupants de la camionnette Dany et Jean-Pierre qui ont bu trop de bières avant de se glisser derrière le volant, l’impact fatal sur la route 104, angle de la Montagne, à Mont-Saint-Grégoire, les résidents du secteur pendant leur repas interrompu, les réactions de ces derniers. Janice, qui compose le 911, l’arrivée des policiers, de l’ambulancière Peggy Beaulieu, qui savent quoi faire dans ces circonstances. Un périmètre de sécurité est établi et il y a interrogation des témoins qui doivent raconter ce qu’ils ont vu, un phénomène étrange qui ne sera pas retenu dans les rapports des agents. Une lumière brillante entourant le véhicule de Vivian Vachon, la présence de l’âme peut-être qui s’échappait des deux victimes. Qui sait ? 

 

L’HISTOIRE

 

Il y aura des retours sur certains éléments de la vie de Vivian, sa protestation devant l’hôtel de ville de Montréal en 1972 pour revendiquer le droit de monter dans le ring. Le maire Drapeau avait interdit aux femmes de combattre à Montréal. Certains affrontements mémorables, des moments avec ses frères et sa famille, ses amours, ses enfants, ses peines aussi, enfin tout ce qui fait la vie et vous emporte dans une spirale que personne ne maîtrise parfaitement.

 

« Tandis que la foule se rassemble autour du réel comme un jury, le Témoin, qui prend un pas de recul sur l’histoire en cours, observe la Narratrice qui tente de tout maintenir en place : les personnages, l’éclairage, les fesses de l’homme qui fume, les mangeurs de blés d’Inde, la fluidité des fragments, les ploucs toujours coincés dans la camionnette, Vivian qui meurt, le temps qui passe, les attentes de tout un chacun, etc. Pas évident. Le Témoin sympathise avec la Narratrice en sueur. Ce n’est pas tant une version réaliste des faits que je cherche à défendre, se justifie la Narratrice, les joues bouillies, le front luisant, les aisselles ruisselantes. Regarde : les preuves du réel sont là, visibles, irréfutables. Je ne manque de rien. Mais ce réel, comme tout réel, n’a pas besoin d’une narratrice de plus. » (p.23)

 

En fait, Julie Bouchard, tout au long de ce texte, tente de cerner ce qu’est le roman, une histoire, un personnage et tout ce qu’il faut échafauder pour construire un récit qui se tient et qui va emporter le lecteur. Comme si elle opérait à cœur ouvert et que le corps du patient gisait sur une table froide, sous une lumière aveuglante, ventre ouvert où l’on peut voir le cœur battre et les autres organes. Sans oublier les gestes de ceux et celles qui participent à l’intervention chirurgicale qui va sauver le sujet. 

 

SPIRALE

 

Pas rassurant de progresser dans une spirale où tous les intervenants avancent dans une lumière crue et reculent. La vie est une boucle, jamais une ligne droite dans l’esprit de Julie Bouchard. Tout passe et tout revient, tout est toujours à recommencer jusqu’à l’instant fatidique, le moment de la collision, ce caillou lancé dans l’étang qui provoque des cercles qui s’allongent et se multiplient avant de mourir tout doucement. 

L’écrivaine par la Narratrice exprime ses doutes, ses hésitations, ses obsessions, ses peurs et peut-être aussi ses certitudes. Elle s’accroche aux faits, au réel qui change avec le regard des personnages secondaires qui font de l’événement un kaléidoscope aux nombreuses facettes. Chacun a sa version de cette tragédie, sans compter ce qui arrive dans le monde simultanément. La démission de Gorbatchev, par exemple, le même jour. 

Les témoins n’ont pas vu la collision se produire, mais ils sont intervenus. René a tenté d’éteindre le feu qui enveloppait l’auto de Vivian, Janice tremble après avoir parlé à la répartitrice du 911 et les policiers Michel et Raymond, qui ont l’habitude de ces situations dramatiques. Qu’est le réel dans tout ça ? Qu’est un roman ? se questionne Julie Bouchard tout au long de son périple d’écriture. 

 

L’ACTUALITÉ

 

Et, dans le monde de maintenant, je ne peux m’empêcher de penser à la vague sans précédent qui emporte l’œuvre de fiction de Thélyson Orélien. Les propos de C’était ça ou mourir deviennent secondaires, le périple des migrants qui doivent lutter contre un réel intolérable et se défaire de tout pour muter avant d’aboutir dans le pays de leur choix n’importe plus. Une déferlante sur les réseaux sociaux, rarement vue, s’acharne sur une seule et unique question : peut-on utiliser l’Intelligence artificielle dans son processus de création, qu’est la responsabilité de l’écrivain, ses devoirs, ses obligations, ses engagements éthiques et moraux ? La fiction et les outils de l’écriture se retrouvent sur la table de dissection avec l’affaire Orélien. Quelles sont les frontières qui ont été franchies et quels outils sont interdits maintenant ? Devrons-nous désormais fournir un certificat d’authenticité avant de publier un ouvrage ou nous en remettre à une machine qui jouera le rôle de censeur universel ? Quelle est l’importance du lien de confiance entre le lecteur et l’auteur ? Sommes-nous à un moment de l’histoire où il n’y aura plus qu’un Grand maître, un dieu numérique qui va sanctionner tous les bouquins produits par des humains imparfaits ? Devrons-nous détruire les correcteurs des logiciels de traitement de textes qui signalent les fautes de frappe et les contresens dans un document ? Devons-nous retourner au stylo et à la chandelle pour être authentiques et humains dans l’aventure de l’écriture ? Que dire des éditeurs qui soumettent les manuscrits qu’ils vont publier à Antidote ? Devons-nous bannir l’intelligence artificielle qui assiste le neurologue dans une intervention chirurgicale pour être cent pour cent sauvés par un mortel ?

Le roman de Julie Bouchard détonne dans la production actuelle et jongle avec des questions qui font trembler notre monde de plus en plus improbable et incertain. L’écrivaine touche nos hésitations, nos concepts, nos attentes et nous secoue dans notre rôle de lecteur et de lectrice qui fait qu’un « livre est un livre est un livre ». Parce que s’aventurer dans une histoire, mettre ses pas dans les pas d’un personnage est toujours une confrontation avec le réel et une plongée dans l’imaginaire qui possède ses règles et ses frontières. Julie Bouchard demande qu’est un roman. Qui écrit ? Qu’est le réel ? Chacun peut avoir sa réponse.

 

BOUCHARD JULIE : Vivian Vachon contre le réel, Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2026, 184 pages, 27,95 $. 

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/743/vivian-vachon-contre-le-reel