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jeudi 26 mars 2026

COMMENT FAIRE FACE AUX CATASTROPHES

EN MAI 2023, une montée soudaine des eaux de la rivière du Gouffre ravageait le cœur de Baie-Saint-Paul, dans la région de Charlevoix. Les résidents ont dû tout laisser derrière eux, s’installer chez des proches avec chien et chat et attendre que l’eau baisse avant de constater les dégâts. La population a dû aussi faire son deuil des deux pompiers volontaires qui sont morts en tentant de secourir des sinistrés. La demeure de Marilyne Busque-Dubois se dressait sur les rives de ce cours d’eau paisible normalement. Tout a été saccagé. Ils retrouvent leur maison pleine de boue, envahie par la rivière et un terrain jonché de déchets et de limon. Le couple se met au travail. Il faut nettoyer, pelleter, ramasser ce qui peut être récupéré, entreprendre des démarches auprès des gouvernements pour obtenir de l’aide et redonner vie à ce joyau du patrimoine de Baie-Saint-Paul. Les méandres administratifs pour Marilyne Busque-Dubois deviennent peut-être plus déroutants que les assauts de la rivière du Gouffre. Il y a bien des programmes, de l’argent pour restaurer les maisons ancestrales, pour les gens victimes de catastrophes naturelles, mais c’est un dédale où l’on risque de s’égarer. Les formulaires, les critères, les évaluations des spécialistes qui tranchent et souvent, obligent à tout reprendre parce qu’il y a eu une modification à une règle ou encore un changement de responsable au ministère. De quoi épuiser et décourager les plus optimistes.

 

«Ceci n’est pas un récit postapocalyptique. Ceci est le récit des stratégies que nous, vivant-e-s, mettons en place pour survivre envers et contre tout, comme dans les meilleures histoires. Une réflexion sur ce que la société torrentueuse emporte, mais avant tout sur ce que la solidarité humaine et interespèces comporte d’inaltérable. Une sorte d’ode à l’éphémère, même lorsqu’il prend des airs de catastrophe. Car, plus que de résilience et de guérison, je veux parler de joie et de transformation. De magie, peut-être, au sens de puissances cachées dans la nature. Ceci est une utopie réaliste. Rien à croire, tout à espérer.» (p.14)

 

La crue a ravagé tout le quartier. La boue dans les maisons et sur les terrains, les arbres déracinés, les abords de la rivière minés et méconnaissables. Tous les travaux et les projets des résidents emportés vers le fleuve; tous les efforts consentis pour habiter ce lieu détruit. Pas question de baisser les bras pour Maryline Busque-Dubois et son conjoint. Il y a les amis, la parenté et on peut transformer cette épreuve en une réussite unique. Tous peuvent y parvenir avec une besogne précise chaque jour. Et plus que tout, il y a des tâches à réaliser d’urgence avant le retour de l’automne et du froid. 

Le parcours s’étirera comme un bout d’éternité pour le couple. Les proches s’épuisent, la fatigue et la grogne se manifestent rapidement. Où loger? Un ami accueillant devient hostile et tolère difficilement leur présence. Il faut déménager encore dans une maison que l’on devra quitter dans un mois. Tous les tracas du quotidien en plus des corvées qui sapent à peu près toutes les énergies. 

 

NATURE

 

Il y a surtout la formidable motivation que Marilyne Busque-Dubois trouve dans la nature. Elle a toujours été fascinée par les plantes, les arbres et les bêtes, qui sont des modèles d’adaptation. Quand elle voit les fleurs surgir sur l’amélanchier qu’elle croyait mort après avoir été tordu par les eaux de la rivière du Gouffre, elle est toute remuée. Les insectes aussi peuvent s’ajuster à tout. 

La jeune femme est une passionnée de la nature qui contient tant d’enseignements. Voilà une source inépuisable d’exemples et de leçons que l’écrivaine puise autour d’elle ou encore lors d’excursions qu’elle faisait un peu partout pour trouver du beau et de l’étonnant. La végétation est un cahier qu’il suffit d’ouvrir pour repérer des manières de faire face aux pires bouleversements.

 

«Les lichens fascinent, mi-champignon, mi-algue, organismes complexes nés de la collaboration. Si les différentes espèces d’algues et de champignons qui composent ces individus pourraient très bien vivre l’une sans l’autre, il a été découvert qu’elles s’unissent en symbiose lorsque les conditions extérieures deviennent trop rudes : sécheresse, grand froid, grand vent, manque de lumière ou de sucres.» (p.49)

 

Tout comme les humains qui, lors de cataclysmes, font preuve souvent d’une générosité et d’une entraide remarquables. C’est peut-être dans de telles circonstances (guerres et catastrophes naturelles), que nous tendons la main pour traverser des heures qui semblent insurmontables. C’est là que la communauté est importante. Ce sont des jours où il est possible de réaliser de grandes choses en se serrant les coudes pour aller dans une même direction. L’individualisme tant louangé de nos jours devient un terrible handicap lors des bouleversements ou encore les conflits. Le «nous» prend alors tout son sens. Il permet de passer à travers les pires épreuves. 

 

ADAPTATION

 

Les ancêtres des Québécois ont appris en s’installant sur ce territoire qu’ils n’y arriveraient jamais seuls. Ils ont développé l’entraide qui s’est concrétisée dans les corvées et la coopération qui nous caractérisent. Sans cet effort collectif, les premiers venus de France n’auraient jamais pu survivre pendant les hivers et un froid qu’ils n’avaient jamais pu imaginer auparavant. En collaborant aussi avec les Autochtones qui leur permirent de contrer des maladies et la rudesse du climat. 

 

«Nous n’osons pas avancer de peur d’altérer la scène de crime. Nous prenons des photos de loin. Le réfrigérateur projeté sur l’îlot, au bout de son fil, le coffre ouvert à l’envers, les vêtements d’hiver répandus en dessous, visqueux, les chaises, que nous avions visualisées, chez l’antiquaire, au centre de soupers glorieux, renversées, leurs têtes sculptées contre le plancher, la table tournante basculée sur le côté, les outils du poêle à bois par-dessus, les caisses de vinyles en diagonale, les pochettes imbibées, le divan victorien en équilibre sur deux pattes, gonflé, l’odeur. L’odeur d’une caverne dont même les chauves-souris ne voudraient pas. Une odeur lugubre, imprégnée, qui collerait pendant des mois.» (p.60)

 

Je ne peux m’empêcher d’évoquer le déluge qui a ravagé la région du Saguenay en 1996. Nous habitions alors près de la rivière aux Sables, à Jonquière. Nous étions au Lac-Saint-Jean, en congé de nouvelles et de journaux comme nous le faisions toujours pendant l’été. Nous avons appris tardivement la catastrophe qui touchait la région. Il pleuvait à Saint-Henri-de-Taillon, mais pas de quoi s'inquiéter. 

À la fin des vacances, nous avons vu à la télévision, des résidences éventrées sur les rives de la rivière aux Sables. Elles étaient à deux rues de notre domicile. Comme si on avait scié les habitations en deux. Tout y était. La cuisine, les appareils ménagers et la chambre avec son lit. Des maisons ouvertes à la vue de tous. Surtout, l’impression d’intrusion dans le quotidien de ces gens, de rentrer dans leur secret. Une sorte de viol de leur intimité et de leur vie personnelle.


TRAVAUX


 Marilyne Busque-Dubois raconte les travaux à réaliser dans l’urgence, les corvées et comment elle a dû se faufiler dans les labyrinthes du gouvernement. Elle prend le temps de regarder autour d’elle, de voir la vie s’imposer dans ce qui semblait détruit à jamais. Heureusement, elle a toujours su s’émouvoir devant les prouesses de la nature qu’elle découvre dans ses randonnées et ses excursions au milieu des arbres. Les plantes plient aux soubresauts du climat et des catastrophes. L’amélanchier qu’elle croyait mort lui redonne de l’espoir en multipliant ses fleurs et la beauté au cœur du désastre. 

Quel travail que de récupérer la bâtisse ancestrale en respectant les normes gouvernementales, mais quelle leçon de vie!

 

«Pour nous, qui immunisons notre maison, mais aussi pour la quarantaine de propriétaires dont la demeure sera démolie, faute d’admissibilité ou de ressources financières ou psychologiques suffisantes, de compétences administratives ou informatiques, d’énergie pour ces voisin-e-s qui doivent se battre devant le conseil municipal et les pétitions citoyennes bien évidemment contre la démolition, mais sans solution réalisable à proposer, ces voisin-e-s qui prient pour obtenir du provincial une compensation qui leur offrira de tourner la page, de se reloger, qui devront se résoudre à quitter Baie-Saint-Paul pour s’installer dans un village isolé qui ne souffre pas d’une pénurie de logements, ou alors à emménager dans un petit appartement sans chat, ou sans jardin, qui perdront leur compagnon, perdront racines…» (p.143)

 

Une tâche quasi surhumaine, en dépit des réactions négatives de certains amis. C’est surtout la formidable entraide de la famille, l’empathie des gens et la tenue de corvées qui resserrent les liens pour aller vers ce qu’il y a de mieux. Parce qu’il faut de la compassion, un esprit communautaire et une capacité de s’oublier pour tendre la main à des proches dans le besoin, pour faire front devant ce qui culbute une vie et des rêves. Une catastrophe, oui, mais peut-être aussi une étape qui permet de devenir de meilleurs humains en s’ouvrant à l’autre, de prendre la peine de regarder autour de soi pour y lire les grandes leçons que la planète nous donne. Nous avons su nous adapter aux bouleversements climatiques, autant que les végétaux et les bêtes. Certains n’ont pu y arriver comme les dinosaures, mais l’ensemble s’est toujours accommodé. C’est le plus rassurant pour nous, les humains, qui menaçons l’avenir de la Terre avec nos guerres, nos folies et nos obsessions de richesse et d’objets éphémères.

 

BUSQUE-DUBOIS MARILYNE : «Inondables», Éditions Alto, Québec, 2026, 224 pages, 25,95 $.

https://editionsalto.com/livres/inondables/