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jeudi 29 janvier 2026

COMMENT ÉCHAPPER AU TEXTE FONDATEUR

VOICI UN collectif qui sort des balises habituelles. «Vols en dérive» a été dirigé par Élisabeth Vonarburg. Dans un atelier d’écriture, l’écrivaine a proposé l’une de ses nouvelles aux huit participants, un texte publié en 1992 intitulé «… Suspends ton vol». L’auteure a simplement dit aux volontaires, cinq femmes et trois hommes : «Faites-en ce que vous voulez, en gardant ce qui résonne pour vous et en écartant ce qui ne vous dit rien.» Des rencontres ont suivi, des lectures et des discussions. Chacun et chacune s’appropriant l’histoire d’origine. Les écrivains-lecteurs ont dû décortiquer cette nouvelle pour en préserver l’essence avant de s’aventurer dans leur propre imaginaire. C’est un peu cela lire. On survole un texte et on retient les propos d’un personnage, l’atmosphère ou encore un mot. Et écrire est toujours la lecture d’une réalité, d’un événement pour échafauder une fiction qui vous emporte comme un vaisseau vers une planète lointaine. C’est la première chose que je répétais aux participants et participantes de mes ateliers d’écriture au Camp littéraire Félix. Un écrivain est d’abord un lecteur de son époque, de sa société, de son environnement qu’il doit traduire avec ses émotions, ses images et son imaginaire. 

 

J’ai commencé par lire «Suspends ton vol…» d’Élisabeth Vonarburg pour savoir de quoi il retournait. Une nouvelle plus qu’intéressante et troublante, un texte d’une formidable actualité. L’écrivaine met en scène un automate (la dernière réalisation de ce qu’elle nomme biosculpture), où l’œuvre tient à la fois de l’objet et du vivant. L’oracle est figé sur une stèle et peut effectuer quelques mouvements. Il se redresse, s’étire, s’allonge et répète un rituel. Et il y a la parole, sa capacité à réfléchir d’une certaine façon et à répondre aux questions que les passants lui posent.

 

«Immobile, presque : vous ne me voyez pas, bouger, n’ai pas l’impression, non plus, de bouger, mais je tourne, avec le soleil-aimant, comme les fleurs, mais pas fleur, moi : lionne, femme, ailée. Statue, vous dites, inexact, mais quel autre mot, pratique : sur un piédestal, après tout, immobile, presque, le jour.» (p.180)

 

Une forme quasi humaine qui charge ses batteries au soleil pendant le jour et qui tombe en dormance avec le couchant. Sa particularité : répondre aux questions des curieux pendant un moment précis de la journée où elle est au maximum de ses capacités. Des réponses qui ne doivent jamais être les mêmes. 

L’oracle a aussi ses temps de réflexion où il se construit une conscience, un esprit analytique et peut-être une certaine vision du monde. Il se rapproche de son créateur en questionnant la vie, son état, sa pensée s’il en a une, la mort, la liberté qu’il a et surtout les agissements des humains qu’il surprend de son podium. Il s’attarde à ses limites, sa sujétion à celui qui l’a conçu, une sorte de dieu tout puissant à qui il ne peut que se soumettre. 

Voilà de grandes réflexions qui demeurent des énigmes et qui ont tracassé les philosophes et occupé tous les oracles au cours des millénaires. Parce que l’oracle, par définition, traduit la parole divine et reste un messager. En informatique de nos jours, l’oracle est un programme qui peut s’analyser pour déceler certaines défaillances.

 

VARIANTES

 

C’est à partir de ce texte que les participants à l’atelier ont eu à travailler. L’oracle demeurant le pivot de l’histoire, on s’en doute. Certains se sont collés au sujet, et d’autres ont fait des efforts considérables pour s’en éloigner et planter leurs propres balises.

Dans «Grandir au soleil», Josée Bérubé invente un être surgi des entrailles de la planète, une forme minérale qui ne cesse de croître et de prendre conscience de son état (son existence) au contact d’une petite fille qui la questionne et la bouscule. Cet être étincelant et atomique presque passera de la lourdeur de la pierre en fusion à la légèreté de l’oiseau. Comme si cet être incarnait l’évolution de la matière pour devenir un être de chair éthéré. Une sorte d’ange en mutation. 

Pascal Raud se colle à un arbre qui surveille les agissements de l’être humain qu’il voit s’agiter, tourner en rond pour trouver un sens à leur temps de vie.

 

«Le pouvoir? La grandeur? Ce désir d’éternité… Ils veulent laisser une trace, quelque part. Ne serait-ce qu’en gravant leur nom dans mon tronc — je ne leur en veux pas, vraiment, à ceux-là — ou en créant des œuvres d’art qui leur survivraient. Et des créatures qui leur ressemblent et leur donnent l’impression de transcender le temps. Ils veulent exister. Ne pas être oubliés.» (p.41)

 

L’éternelle question qui se retrouve dans les écrits et les réflexions des humains depuis l’invention de la pensée et de l’écriture s’impose. Faire face à l’autre qui vous renvoie votre reflet et la preuve que vous êtes dans le monde du vivant. 

Des allégories troublantes se faufilent ici et là dans ces nouvelles. Je retiens la lutte des étourneaux qui illustre parfaitement la pire calamité qui traverse l’histoire des humains. Comment ne pas faire de liens avec les haines et à ces tentatives de génocide qui marquent l’aventure de notre espèce?

 

PERSONNAGE

 

J’ai beaucoup aimé le texte d’Alain Ducharme qui suit Évariste, un étudiant qui semble prendre toutes ses décisions en se penchant sur une sorte de jeu d’échecs où il peut décoder les événements et en tirer des leçons. Il participera à une révolution et à un renversement du pouvoir politique, mais se rendra vite compte que l’idéal qui motivait ses camarades bascule rapidement. Tout est un éternel recommencement. On remplace toujours une autorité par une autre comme si on ne pouvait tolérer le vertige de la liberté et de la responsabilité individuelle. L’être humain a besoin de balises, de directives, de lois et de contrôles pour lui permettre de vivre et d’être. Peut-être qu’il faut avoir des contraintes et subir des exactions pour lutter et s’opposer, parvenir à une définition de la liberté et d’un milieu que l’on voudrait parfait, mais qui garde immanquablement les mêmes contours.

 

«Il s’installe dans son compartiment. Alors que le train amorce sa sortie de la gare, ses pensées se tournent vers Arviente, son prédécesseur. Arviente aussi avait choisi le chemin de l’exil. Mais lui, il reviendra. Il ne sait pas quand, il ne sait pas comment, mais il reviendra. Il n’est pas un janissaire, ni une souveraine, et certainement pas un pion. Il est la chimère. Et lorsque le moment sera propice, il retournera au jeu.» (p.100)

 

«L’oracle» d’Isabelle Piette nous projette dans une inquiétude bien actuelle, soit les contacts et l’utilisation de l’intelligence artificielle. 

Dave Côté nous fait découvrir des droïdes, des êtres à la fois humains et des robots qui réfléchissent et possèdent leur espace. Ils restent dépendants cependant, enfermés dans l’univers que leur a préparé le concepteur. Un apprentissage de l’autonomie et une libération qui s’avèrent impossibles avec les limites de leur configuration et les rechargements de leur batterie. Sommes-nous, les humains, des êtres programmés qui ne peuvent s’affirmer que dans un champ précis et qui ne pourront jamais atteindre cette liberté idéale tant convoitée?

 

MARCHE

 

Un recueil très fort, puissant même, qui permet de réfléchir à la destinée humaine, à ses limites, à ses travers, à ses désirs et à ses entraves parce que nous sommes tous conditionnés par notre environnement, une pensée qui vient des ancêtres proches et lointains. 

L’intelligence artificielle qui séduit bien des gens depuis quelques mois s’impose dans ce collectif, cette soif de connaissance, de quête de sens et ce que nous nommons la liberté. Où se situent les balises et les frontières? Qu’est la véritable liberté? Bouger avec l’oracle d’Élisabeth Vonarburg sur son socle en répétant des mouvements ou s’envoler vers le ciel et l’insoutenable légèreté de l’être avec Josée Bérubé?

Une formidable réflexion et des questions qui ne peuvent que demeurer des interrogations. Le recueil esquisse des réponses qui ne peuvent se déployer que dans l’imaginaire et la fabulation. C’est tout l’élan de l’humanité qui cherche ici à échapper à sa lourdeur et qui trouve les chemins de l’avenir dans le rêve et l’écriture. 

Quelle belle aventure pour ces participants et participantes que de se débattre avec le texte des origines de madame Vonarburg! Et je n’ai pu m’empêcher de penser que nous nous retrouvons tous dans la réflexion des participants et des participantes de ce collectif. Toutes les sociétés ont un texte fondateur, sacré que les citoyens doivent lire et interpréter, adapter à leur réalité ou repousser sans jamais pouvoir l’oublier. C’est pourquoi «Vols en dérive» est si juste et important, car il permet de secouer les grandes questions qui font trembler le monde du chaos dans lequel nous piétinons, sans tomber dans l’anecdote et les fourberies.

 

ÉLISABETH VONARBURG : «Vols en dérive», Éditions Àlire, Lévis, 2025, 208 pages, 26,95 $.


jeudi 22 janvier 2026

TOUTE UNE VIE POUR APPRENDRE À VIVRE

JE L’ATTENDAIS ce livre de Monsieur Archambault depuis un an presque. C’est son rythme, sa cadence, le temps qu’il lui faut pour nous offrir un nouvel ouvrage. «Puis je serai seul» regroupe 35 récits et des nouvelles qui ont tous une même caractéristique : la brièveté. Comme si, avec le temps, Monsieur Archambault hésitait à s’aventurer dans le long terme. Il a renoncé à la fiction romanesque et raconte pourquoi dans «L’âge du roman». Je le soupçonne de rédiger des textes qui ont la rondeur des quelques heures qu'il consacre à l’écriture tous les jours. Une prose lente, comme une petite promenade où rien ne presse. Je le vois se pencher devant sa grande fenêtre de temps à autre pour avoir des nouvelles de la ville, après avoir complété un paragraphe. Tout doucement en dessinant bien les mots. C’est que la vie se recroqueville. La rue, les trottoirs, les parcs, ce n’est plus pour lui. Il a peut-être un arbre tout près de son balcon et les voisins qu’il surprend parfois dans leur intimité. Le monde s’est rapetissé sans qu’il s’en rende compte d’abord. Maintenant, il se satisfait de sa chambre, la cuisine, le salon, son lieu d’écriture. J’imagine très bien tout ça parce que c’est ce qui risque de m’arriver en m’accrochant à l’écriture ou si la mort me laisse la corde sur le cou. Ça devrait aller. J’ai hérité de la génétique de ma mère, je crois. Il y a quelques centenaires dans mon bagage héréditaire, comme on dit. 

 

Ouvrir un nouveau livre de Monsieur Archambault, c’est comme entrer chez soi après une longue absence. On retrouve ses habitudes, ses réflexes et des propos qui le suivent, peu importe qu’il se risque du côté du récit ou de la nouvelle. Il écrit, parce qu’il l’a fait depuis des décennies, écoutant la petite musique qu’il y a en lui et qui le berce depuis son premier souffle. 

 

«Aujourd’hui, cette perception de la vie, elle est toujours mienne, à la différence toutefois que je ne suis pas sûr de la détester encore. Me plaindre? Le mort rôde. Il fut des périodes de mon existence où je la craignais bien davantage. Comment expliquer mon attitude? Avant mon entrée dans le vieil âge, j’étais fébrile. Je ne voyais pas les années filer sans en ressentir la menace. Maintenant que j’en suis réduit à une vie quasi-confinement, toute idée de déambuler à mon aise dans mon quartier m’étant périlleuse, toute idée de voyage devenant de ce fait interdite, je m’étonne de survivre.» (p.13)

 

Que faire quand le monde rapetisse un peu plus chaque jour? Qu’il y a beaucoup plus de passé dans sa vie que d’avenir! Être juste là, dans son corps et sa tête. Pas étonnant qu’il y ait des fantômes qui viennent le visiter selon ses humeurs et la couleur des heures. Il ne s’en plaint pas, aime plutôt ces «revenants» imprévus. Ils se relaient peut-être aussi pour meubler sa solitude. Sa mère, son épouse en allée il y a une quinzaine d’années. Elle s’approche quasi tous les jours pour avoir des nouvelles. Et pourquoi ne pas parler un moment avec ses morts

 

VICTOR-LÉVY BEAULIEU

 

Je le fais tous les matins peu après six heures quand je me glisse devant mon ordinateur et que «l’infernale machine» prend tout son temps pour remettre le monde en ordre. Je salue Victor-Lévy Beaulieu et tends la main droite. Tous ses livres étaient là, occupant presque toute une section de la bibliothèque, il n’y a pas si longtemps. C’était avant que je ne liquide mes livres, autant dire toute ma vie de lecteur. C’est qu’il le fallait avant le grand déménagement. Oui, je vais bientôt quitter Wilson et le lac, la forêt de pins et mon amie, la renarde. Je demande à Victor-Lévy comment il va dans son nouvel espace, lui le mécréant. Et, surtout, comment il s’accommode du pays de la mort? Et où trouve-t-il ses grandes feuilles de notaire, maintenant? Ferron vient-il lui tirer la pipe? Il ne répond jamais bien sûr et, s’il le faisait, je commencerais à m’inquiéter pour mon équilibre mental. Peut-être qu’il me visite à sa façon quand il se glisse dans mes rêves et qu’il me chuchote des phrases que j’oublie en ouvrant les yeux à la barre du jour. 

 

«Que la fin de la vie soit atroce, j’en conviens fort aisément. Comment expliquer alors que les jours que je connais me paraissent souvent presque sereins? La réponse à cette interrogation, je ne la cherche plus. Je me contente de constater les élans de vie qui me viennent parfois. Il est évident que j’ai raté quelque chose en cours de route. Maintenant que plus rien ne m’est possible, je deviens curieux des morceaux de vie qui me sont offerts à petites doses. Pour un peu, à certains moments, je deviendrais un chantre de la vie. Je ne voudrais pas mourir. Pas sur-le-champ en tout cas. Vivre en sursis, un luxe que je n’avais pas prévu.» (p.30)

 

Monsieur Archambault effleure des questions auxquelles il ne trouve jamais de réponses. Il écrit (j’ai cru comprendre qu’il le fait avec un stylo et sur du papier), n’ayant pas d’affinités ou d’accointances avec l’ordinateur. Une sieste plus ou moins longue au milieu du jour, des souvenirs qui s’imposent, telles des images qui apparaissent sur un écran et qui se brouillent rapidement pour être supplantées par d’autres. Que dire de la vie quand l’époque devient de plus en plus inquiétante, et que tout ce que vous avez vécu et défendu s’écroule? Monsieur Archambault, tout comme moi, se retrouve dans un siècle où les valeurs qui nous faisaient agir ne tiennent plus. Tensions mondiales, bouleversements climatiques, états belliqueux, pertes des références et cet individualisme maladif et dangereux comme une bactérie en cavale.

 

INQUIÉTUDE

Est-ce que le goût de la lecture et de l’écriture pourrait s’éteindre chez moi? Est-ce que cela peut m’arriver de ne plus vouloir dialoguer avec un écrivain après avoir passé des heures dans son ouvrage? Est-ce que je peux me défaire de tous «ces morceaux de moi» comme je l’ai fait de presque tous mes volumes

Je me retrouve depuis dans ma bibliothèque désertée sans toutes ces présences rassurantes, sans tous les livres qui constituaient un rempart contre le monde et ses turbulences. Il y a maintenant le vide dans ma bibliothèque et écrire n’est plus tout à fait la même chose. Comme si j’étais en exil ou à l’étranger…

 

«De toute manière, personne n’écoute. C’est pour cette raison que des femmes et des hommes écrivent des livres, s’imaginant, souvent à tort, qu’on les lira. Pour la plupart, des locuteurs maladroits, à peine capables de crapahuter dans le chemin des mots. C’est à se demander comment ils parviennent à trouver ceux avec lesquels ils font des livres.» (p.86)

 

Tout comme Monsieur Archambault, je pense parfois à mes publications… La plupart de mes livres sont introuvables en librairie maintenant, presque tous effacés du monde. Je suis un écrivain sans livres, celui qui a perdu ses papiers d’identification.

 

ADMIRATION

 

La vie est un long parcours qui permet d’arriver à soi, dépouillé de tous ses titres, de ses nombreux habits pour se retrouver dans le maintenant avec ses manies et ses obsessions. 

Je prends chacune des publications de Monsieur Archambault comme une leçon, même s’il va sourire devant mes propos, mes élans de lecteur fidèle. Il m’apprend juste à être, sans les anciennes étiquettes du monde du travail et les objets qui deviennent encombrants avec le temps et peuvent vous ensevelir. 

Monsieur Archambault est maintenant dans le temps du dépouillement et du peu. Il a encore ses humeurs, des rêves et ce fil qui le lie aux mots, à la phrase qu’il caresse comme un gros chat ronronnant. 

L’écrivain, ce qu’il a surtout été malgré ses autres occupations, continue sa vie d’ascèse avec une simplicité et une franchise que j’envie. Je le lis avec ferveur, une lenteur que je tente d’implanter dans ma vie, une douceur qui me tient à la surface sans rien bousculer. Je m’attarde pour faire durer le plaisir, flânant sur une phrase ou encore sur un paragraphe pour me laisser prendre par ses propos. 

 

«Les moments de bonheur, je ne les ai perçus que sur le tard. Peut-être est-ce pour cela que je demeure curieux des moments qu’il me reste à connaître.» (p.65)

 

Il faut certainement toute une vie pour apprendre à vivre et l’entreprise n’est jamais terminée tant qu’il y a un soir qui vous pousse vers un matin. Toute une vie pour séparer le superflu de l’essentiel. Monsieur Archambault me surprend dans ce que je rêvais d’être et ce que je suis peu à peu. C’est pourquoi il reste l’écrivain précieux et indispensable, une sorte d’ami lointain que je ne visite jamais, mais qui me rassure avec ses phrases, ses mots qui pourraient être aussi les miens. 

 

ARCHAMBAULT GILLES : «Puis je serai seul», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 120 pages, 21,95 $,

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/puis-serai-seul-4135.html

lundi 19 janvier 2026

LA BELLE AVENTURE DE MON AMI GHISLAIN

UN BEAU PÉRIPLE dans le temps que m’a fait faire Ghislain Gagnon, un compositeur, chanteur et interprète, écrivain et grand voyageur. Il est peu connu même s’il a publié quelques livres et enregistré un album que j’écoute souvent : «Mai en tête.» Nous avons comme lien d’être du même village de La Doré ce qui explique que nous nous sommes croisés à l’école secondaire Pie XII de Saint-Félicien. Nous avons été de la première génération d’étudiants à voyager soir et matin dans un autobus jaune. Et quand est venu le temps de migrer pour de vrai, nous nous sommes retrouvés à Montréal, à l’université, devenant des colocataires. Nous avons partagé un appartement sur la rue Saint-Joseph, puis un troisième, un véritable taudis qui ne coûtait presque rien, rue Rivard. Le rez-de-chaussée était occupé par un dépanneur. Le premier étage servait de résidence au propriétaire, et nous avions le troisième. Un logement d’un autre âge avec le bain au milieu de la cuisine, dans un grand coffre en bois. Un lieu que nous avions meublé de peu de choses. Un réfrigérateur, une table, quelques chaises, un bureau pour écrire et des matelas sur le plancher pour dormir. Un salon, deux chambres, une cuisine et une toilette. Je n’oublierai jamais la chasse d’eau qui pendait du réservoir niché au plafond. Ghislain étudiait en droit et moi en littérature. Il jouait de la guitare, chantait les chansons de Moustaki en plus des siennes. J’écrivais, lisais beaucoup, fréquentais Gilbert Langevin dans les bars, ou bien c’était lui qui venait s’installer pour quelques jours, voire plus. Nous parlions de nos coups de cœur : Durell, Miller, Cendras, Langevin et Miron. Avions-nous le choix? Et lui est parti dans le vaste monde et je suis rentré au village pour me retrouver dans une maison isolée du rang Saint-Joseph où jamais je n’ai réussi à devenir l’écrivain que je voulais être. 


Récemment, j’ai eu la surprise de recevoir un courriel de Ghislain. Il me demandait si j’étais toujours vivant et à Saint-Henri-de-Taillon. Comme je suis plutôt sédentaire, j’y suis encore. Nous avons nos adresses courriel, mais nous ne les utilisons que rarement. Un mois plus tard, je trouvais un livre dans ma boîte aux lettres. Ghislain a toujours eu l’art de donner des titres un peu étranges à ses publications. «Le fou des bornes», «Le meeting d’Essaouira». Que dire de «Mai en tête», son album regroupant neuf chansons? Cette fois, il me surprenait avec «Dictionnaire baroque».

Voilà que Ghislain se lance dans l’écriture d’un dictionnaire… Je ne pensais pas qu’il avait des accointances avec Larousse et Robert. Je constaterai à la lecture que le titre convient tout à fait au projet. Ghislain a emprunté au dictionnaire le classement. Une façon de faire le point si on veut sur son parcours et des rencontres marquantes avec des hommes et des femmes, surtout, de parfaits inconnus pour moi.

 

«Sont réunies, répertoriées de A à Z, certaines personnes qui ont traversé ma vie, d’une manière ou d’une autre. Rencontres furtives, amitiés, simples contacts épistolaires (lettres ou courriels), coups de fil inattendus… Sauf quelques exceptions, font partie de ce dictionnaire des individus ayant un rapport avec la littérature, la chanson, la poésie et l’art en général.» (p.9)

 

Il m’a fait l’honneur de me réserver une petite place à la lettre «P». Une belle surprise et des propos qui me touchent profondément. Je ne m’y attendais guère. 

 

REGARD

 

C’est par ses ouvrages que je connais les grandes étapes de sa vie. Ses voyages, sa rencontre avec sa femme Helen, la naissance de son fils et ses retours sporadiques au Québec. Ses tentatives dans le domaine de la chanson aussi où il a effleuré le succès sans jamais le toucher vraiment. Assez pour s’entêter et croire que ça pouvait arriver. Pas facile de s’imposer dans ce milieu où ça joue du coude. Pourtant, j’aime ses chansons, je les écoute et je ne me lasse jamais de «Les Pâquis». Et que dire de «Au fond le cœur»!

Notre dernière rencontre remonte à quelques années déjà. Il est venu à Wilson pendant l’été et pendant deux ou trois jours, nous avons discuté, parlé d’un projet de roman, de récit, de la vie et de tout ce qui l’entoure. Nous pouvons être des années sans nous voir et quand on se retrouve l’un devant l’autre, c’est comme si on s’était quitté la veille. J’ai quelques amis comme ça. J’ai renoué avec Claude récemment. Ça devait faire vingt ans que l’on ne s’était pas croisés «pour de vrai». Nous habitons la même région pourtant. Je ne force jamais les rencontres et, curieusement, la grande maison de La Doré était toujours pleine. Je me répète : j’aime recevoir, mais hésite à aller chez les autres.

 

MÉDITATION

Voilà une belle façon de revenir sur ses pas, de faire le point sur les grands moments de son périple, de réfléchir à des événements qui auraient pu tout changer, des ratages, des misères et les difficultés qui ont été nombreuses dans le parcours de mon ami. Quand quelqu’un choisit l’exil, qu’il décide de faire de son existence une aventure, rien ne peut être facile. Il doit apprendre à composer avec l’inattendu et l’étonnant. C’est un mode de vie exaltant certainement, stressant, auquel je n’aurais jamais été capable de m’abandonner. Je suis un sédentaire, un casanier (ma blonde me répète que je suis un moine) et j’ai besoin de rituels dans mes jours. Un livre, un café, du temps pour écrire, pour marcher dans les bois et lire les voyagements des bêtes.

Le métier de journaliste me convenait parfaitement. Un travail régulier avec des surprises et des étonnements. Un beau mélange qui satisfaisait ma nécessité de stabilité et aussi de contenter ma curiosité et mon désir d’apprendre. Ce que j’ai pleinement vécu en étant journaliste culturel. 

 

ENFANCE

 

Ghislain revient sur des moments de son enfance dans cet ouvrage. Des instants touchants où il est question de son père Fernand, que j’ai connu comme on connaît tout le monde dans un village. Les noms et les familles, sans souvent en savoir beaucoup plus. 

Un événement alors qu’il était tout jeune a marqué sa vie. Une journée où Ghislain est allé au chalet avec Fernand au lac à Edgard, comme on disait. Fernand devait réparer le toit du refuge familial pendant l’été. La neige est arrivée plus tôt que prévu. Une petite randonnée devient une aventure épique.

 

«Les deux premiers kilomètres de cette rentrée qui resterait à jamais pour toi titanesque furent l’expérience la plus pénible de ton existence, toutes misères confondues! Certaines circonstances de l’enfance sont comme un lieu, une chambre ou plutôt une prison dans laquelle un individu demeure enfermé une partie de sa vie. La petite route de campagne que vous aviez empruntée était devenue, il fallait s’en douter, impraticable. Du moins, pour le commun des mortels! À signaler que ce bout de chemin qui menait du chalet au village n’était pas entretenu l’hiver. Cette route était donc en voie de disparition… Mais ton père n’entendait pas se laisser impressionner par les éléments déchaînés et attaqua le retour avec une rage qui faisait peur à voir.» (p.57)

 

Un passage fort de l’ouvrage. Je me souviens du musicien, du violoneux qu’était son père. Il faisait partie d’un groupe qui égayait certains événements de La Doré : «Les chapeaux de paille.» Ça plaisait beaucoup à ma mère et à mes tantes. Touchant le récit des derniers moments de Fernand rendu au bout après avoir tout fait.

 

EUROPE

 

Il est question de sa vie en Europe, de ses tentatives de percer dans la chanson, des concerts donnés, des rencontres marquantes et décevantes. Paris, le Maroc, la Suisse où il habite et où il a vécu des choses qui sortent de l’ordinaire dans le monde de la restauration. Avec des retours au Québec, bien sûr.

Et cette émission où il a effleuré la reconnaissance et la célébrité. 

 

«Je participais à un direct au cours duquel il y aurait un duplex avec Montréal. Quatre heures sur le plateau pour une chanson de trois minutes. Mais pas moins de trois millions de personnes allaient m’écouter. Je n’aurais pas de musicien. Je serais seul avec ma guitare. Et si je paniquais, si je me mettais à trembler comme ça m’arrivait parfois, ce serait abominable. La honte en direct.» (p.25)

 

On lui demande de faire une autre chanson. Il refuse. Comme s’il avait eu peur du succès.

 

IMPORTANT

 

Des hommes et des femmes ont été importants dans la vie de Ghislain. Raymond Lévesque, qui l’a toujours soutenu et aidé. C’est lui qui l’a incité à aller à Paris où il était certain que mon ami ferait sa marque. Un Raymond Lévesque blessé, fatigué de jouer au clown, touchant et particulièrement émouvant. D’autres aussi à qui il pourrait en vouloir, comme Jacques Antonin et Gilbert Langevin. 

Il y a de tout dans ce «Dictionnaire baroque». Des nouvelles, des textes de chansons, de la poésie, des récits, des réflexions, l’évocation de rencontres magiques avec des écrivains. Ghislain m’a fait lire Paul Colin, lauréat du prix Goncourt. Il parle de comédiens, des artisans du monde musical, des projets et des aventures qui l’ont marqué. 

J’adore quand il prend la peine de s’attarder à de longues déambulations dans Montréal, à des rencontres avec des individus étranges et fascinants. Ghislain fait montre d’une écoute et d’une curiosité formidable qui caractérisent certainement le voyageur qu’il est et qui cherche toujours un lieu et des gens qui peuvent le surprendre et l’étonner.

Il fait preuve d’un talent exceptionnel pour décrire la ville, une rue, un restaurant ou encore une prestation sur scène où tout va de travers. C’est vibrant et j’aime beaucoup son humour. Ghislain plonge quasiment dans le fantastique quand il perd son manteau et son chapeau lors d’une soirée trop arrosée et se retrouve dehors au petit matin. Ou lorsqu’il débarque dans une station de métro où le train n’est pas censé s’arrêter. Il se trouve prisonnier, incapable de sortir. Une aventure digne de Kafka.

C’est un véritable cadeau que ce dictionnaire, qui permet à mon ami de mettre des mots sur les événements qui ont marqué sa vie, ses déceptions, bien sûr, mais aussi ses espoirs. La naissance de son fils (le moment magique), mais toujours avec un petit sourire moqueur que je lui connais et qu’il avait quand nous étions au secondaire à l’école Pie XII de Saint-Félicien. Il a fait de son histoire un grand voyage qu’il raconte bellement dans ce «Dictionnaire baroque». Je me demande pourquoi les éditeurs n’ont jamais levé le doigt pour le publier. Peut-être trop hors norme, en dehors des balises, trop à côté et trop dans les choses de la vie ordinaire où se niche la véritable aventure. Pourtant, le «je» prend tellement d’importance dans les récits de maintenant, cet art de l’intime que Ghislain pratique depuis des décennies. 

Un cadeau que m’a fait mon ami, celui de m’embarquer dans le plus beau des voyages en le suivant ici et ailleurs. Peut-être que nous aurons une prochaine rencontre, qui sait? Je fais confiance à la vie, au hasard et au temps. Lui aussi, certainement.

 

(NOTE : Ne pas commander sur le site de l'auteur, le stock est épuisé. Commander par Amazon ou le site de l'éditeur Le Lys Bleu. Tout y est : ses publications et ses chansons que j’écoute en boucle depuis un mois.)

 

GAGNON GHISLAIN : «Dictionnaire baroque», Le lys Bleu Éditions, Paris, 2025, 192 pages, 19,90 euros.

https://www.ghislaingagnon.com

mardi 13 janvier 2026

JEAN BÉDARD GARDE ESPOIR EN DEMAIN

JEAN BÉDARD présente un roman qui sort des sentiers battus, un ouvrage qui étonne et captive par ses propos et ses dimensions. «Le dernier siècle avant l’aube» nous fait survoler le vingtième siècle, les deux grandes guerres, la Shoah, les massacres de population juive en Europe, l’Allemagne nazie, la montée du communisme et le règne de Staline, les goulags, la naissance d’Israël, le Québec et sa Révolution tranquille. Ça donne une idée de l’ampleur du projet. Tout un siècle où il semble que l’humanité a connu le pire pour s’avancer peut-être vers un temps de paix, de partage et d’harmonie. Mais comment ne pas avoir des doutes devant ce qui se passe dans l’actualité? Les guerres se multiplient (Ukraine, Iran et Moyen-Orient), la démocratie en péril aux États-Unis qui nous pousse dans un monde ubuesque. On pourrait décupler les cas en mettant le doigt sur les changements climatiques, la pauvreté de plus en plus présente et l’accroissement de l’armement. Malgré tout, je crois avec Jean Bédard qu’il faut garder l’espoir de vivre autrement, de muter en quelque sorte pour voir se transformer les hommes et les femmes. L’écrivain, dans cet ouvrage remarquable, démontre que c’est souvent dans les situations les pires que le côté lumineux de l’humain surgit. 

 

Akivè Perlmuter, juif yiddish, d’origine ukrainienne, fuit son pays pour échapper au massacre qui frappe les gens de sa race partout en Europe. Il arrive à Montréal en 1910 avec sa mère. Il a tout juste quinze ans et vient rejoindre ses sœurs, qui sont déjà installées au Québec depuis un certain temps. Le jeune homme a abandonné Génia, qui n’a pas eu la chance de s’éloigner des tueries qui se produisaient dans son village. Elle n’avait que treize ans alors, n’était plus une petite fille, mais pas encore tout à fait une femme. 

Akivè est fou de cette adolescente libre et rieuse. Ce sera le seul amour qui compte, le premier et le dernier malgré une vie de couple à Montréal, où il a des enfants et découvre la peinture, qui sera l’autre grande obsession de son existence. 

Il entreprend plus tard d’écrire à sa promise, à son éternelle fiancée, qu’il n’arrive pas à chasser de sa mémoire. 

 

«Montréal, 1929

Très chère Génia, ma fiancée pour toujours,

Je t’explique mon départ précipité. J’ai pris le bateau avec maman, mais ce n’est pas un abandon. Notre lien n’est pas rompu. “Toujours unis dans une même sève, nous allons faire un bout de chemin sur deux branches parallèles d’un même arbre”, c’est ton oncle rabbin qui me l’a dit.» (p.13)

 

Ce sera l’entreprise de sa vie, celle qui occupe toutes ses pensées et ses élans. Une correspondance à sens unique pendant des décennies, comme s’il jetait des bouteilles à la mer. Il reste convaincu, ressentant au plus profond de son être que Génia est vivante. Et des rencontres, des événements contribuent à garder la flamme et l’espoir. Il tente par tous les moyens de la rejoindre, sans jamais avoir de réponses.

 

«Plus d’un an, aucune nouvelle, je t’écris inquiet. Un voyageur m’a pourtant rassuré, il affirmait t’avoir parlé. Sa description était si juste, il racontait et je croyais te voir et t’entendre. Évidemment, il ne t’a rien dit à mon propos, il ignorait alors mon existence et notre lien. Peut-être que mes premières lettres se sont perdues, peut-être que la tienne n’a pas trouvé son chemin. Tu sais, je t’écris chaque mois, j’accumule, je jette, je réécris, j’hésite… Finalement, je copie uniquement celles dont je peux répondre mot pour mot et que je peux signer en pleine conscience. Notre pacte de vérité.» (p.25)

 

Akivè continuera d’écrire en ne sachant jamais si ses missives se rendent ou encore si elles s’égarent dans les dédales de la censure politique. Il lui raconte tout de ses amours, du métier de peintre qu’il découvre et qui devient son art de vivre et d’être. Ses questionnements sur la vie, ses enfants, la nature humaine, les catastrophes, les atrocités, mais aussi les signes d’espérances qu’il entrevoit, des gens qui portent une lumière en eux qui, il le souhaite ardemment, vont finir par enflammer l’aube. 

Il ira même jusqu’à s’enrôler dans l’armée canadienne comme reporter de guerre et photographe. Il participera au débarquement de Dieppe, survivra par miracle, mais sera capturé par les Allemands, toujours convaincu qu’il retrouvera celle qui a échoué dans un goulag soviétique. 

 

RETOUR


Génia réussit de son côté à avoir des nouvelles d’Akivè de temps à autre et n’arrive pas à le chasser de son esprit malgré sa vie tumultueuse de femme libre et autonome, se donnant totalement dans son travail. Elle a fait des études en médecine et en mathématiques. Deux univers : l’un où elle tente de guérir les souffrances humaines et les chiffres où elle imagine un monde parfait qui se moule dans des équations immuables. 

Tout le siècle se retrouve dans ces lettres avec ses turbulences, ses horreurs, ses espoirs, ses folies, ses démences et les massacres qui ne cessent de s’accumuler et de surgir comme une fatalité. Génia échouera en Israël après la mort de Staline et verra tout de suite que la victime peut se transformer rapidement en bourreau. 

Bien sûr, la vie d’Akivè au Québec ne se compare pas à celle de Génia dans les goulags où elle manque de tout et risque sa peau pour aider ses proches. 

 

« Nous étions des femmes mortes et réincarnées en bêtes. Nous n’avions plus de vie humaine. Chaque instant arrivait avec sa nécessité de respirer, de s’étendre sur la paille lorsque c’était possible, de se glisser à travers le troupeau pour aller déféquer dans le seau. » (p.209)

 

Les deux partagent pourtant cette passion pour les plus démunis et les sacrifiés. Akivè tente de cerner cette humanité dans des portraits, dans son travail de peintre de rue qui est souvent mal perçu. À peine s’il récolte quelques sous.

Génia se bat pour sauver des vies dans des lieux où les gens sont traités comme du bétail, faisant tout pour améliorer le sort des victimes du communisme de Staline. On pourrait établir des parallèles avec les obsédés de maintenant qui font fi des vies et qui ne cherchent qu’à satisfaire leur soif de pouvoir. La guerre de nos jours consiste à bombarder les femmes et les enfants pour faire le plus de morts et surtout rendre le quotidien infernal à toute une population en les privant de tout. L’horreur dans toutes ses dimensions et une barbarie sans nom.

 

LETTRES

 

Les lettres d’Akivè sont extraordinaires par leurs réflexions et leurs questionnements, leur profession de foi en l’avenir, leur amour, leur honnêteté et leur franchise. Elles doivent constituer le liant d’un monde nouveau dont lui et Génia rêvent et qu’ils trouvent dans leur action.

 

«Plus jeune, je pensais que la mort était une sorte de disjonction entre le corps et l’âme, une libération du “souffle divin”, et que les délivrés n’avaient plus de corps pour mieux jouir de l’éternité. Je pensais que la vie spirituelle allait à l’envers de l’incarnation. Je pensais que la vie spirituelle nous arracherait de la gravité, de la densité, de la pesanteur, de la sexualité, de nos bons vieux traumatismes, etc. Je pensais que la grâce luttait contre nos attaches. Je me trompais : les accouchements se font par compression.» (p.152)

 

 Celles de l'éternelle fiancée sont tout aussi formidables de justesse et de réflexions.

Jean Bédard esquisse un extraordinaire portrait du siècle que nous venons de franchir avec ses horreurs, ses utopies en suivant des hommes et des femmes qui croient au partage et à l’empathie qui doit marquer tous les contacts entre les individus. «L’espoir luit comme un brin de paille», écrit Paul Verlaine.  

Qu’importe la situation, il y a toujours une lueur dans la nuit la plus obscure pour indiquer la direction aux errants que nous sommes, pour savoir qu’il y a quelque part un lieu pour soi, quelqu’un qui va vous tendre la main et apporter un peu de réconfort au corps et à l’âme. 

Akivè vit la métamorphose du Québec qui sort de la Grande noirceur, se projette dans l’avenir, réclame l’égalité pour tous, exorcise ses démons pour créer un monde plus juste et plus humain. Il en oubliera presque ses origines juives pour respirer le Québec, pour découvrir encore une fois l’amour, le partage, la bonté qui fait contrepoids à la folie et à la violence. 

Heureusement, peu importe le lieu où l’on se trouve, que ce soit dans le goulag, dans une ville cernée par l’armée israélienne, dans le pays du Québec qui cherche son identité, il y a l’espoir, toujours, l’élan qui promet une aube nouvelle, et une société qui pourra enfin muter pour se débarrasser de ses pulsions dévastatrices.

Jean Bédard a réalisé un travail colossal dans ce roman unique, terrible et lumineux. Des pages troublantes qui secouent l’être, bousculent, emporte pour mieux faire atterrir dans le chaos, la solitude et la solidarité. Un ouvrage d’une ampleur rarement atteinte dans les lettres du Québec qui permet de croire en demain, d’aimer, de penser et de se réfugier dans le plus bel aspect de l’humain qui finira peut-être par s’imposer. «Ça ne peut pas ne jamais arriver», disait Gaston Miron. Oui, malgré tout ce que nous vivons, il faut garder espoir et confiance. Les hommes et les femmes ont une dimension en eux qui peut transformer le monde.

 

BÉDARD JEAN : «Le dernier siècle avant l’aube», Leméac Éditeur, Montréal, 2025, 420 pages, 39,95 $.

 https://lemeac.com/livres/le-dernier-siecle-avant-laube/