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jeudi 22 janvier 2026

TOUTE UNE VIE POUR APPRENDRE À VIVRE

JE L’ATTENDAIS ce livre de Monsieur Archambault depuis un an presque. C’est son rythme, sa cadence, le temps qu’il lui faut pour nous offrir un nouvel ouvrage. «Puis je serai seul» regroupe 35 récits et des nouvelles qui ont tous une même caractéristique : la brièveté. Comme si, avec le temps, Monsieur Archambault hésitait à s’aventurer dans le long terme. Il a renoncé à la fiction romanesque et raconte pourquoi dans «L’âge du roman». Je le soupçonne de rédiger des textes qui ont la rondeur des quelques heures qu'il consacre à l’écriture tous les jours. Une prose lente, comme une petite promenade où rien ne presse. Je le vois se pencher devant sa grande fenêtre de temps à autre pour avoir des nouvelles de la ville, après avoir complété un paragraphe. Tout doucement en dessinant bien les mots. C’est que la vie se recroqueville. La rue, les trottoirs, les parcs, ce n’est plus pour lui. Il a peut-être un arbre tout près de son balcon et les voisins qu’il surprend parfois dans leur intimité. Le monde s’est rapetissé sans qu’il s’en rende compte d’abord. Maintenant, il se satisfait de sa chambre, la cuisine, le salon, son lieu d’écriture. J’imagine très bien tout ça parce que c’est ce qui risque de m’arriver en m’accrochant à l’écriture ou si la mort me laisse la corde sur le cou. Ça devrait aller. J’ai hérité de la génétique de ma mère, je crois. Il y a quelques centenaires dans mon bagage héréditaire, comme on dit. 

 

Ouvrir un nouveau livre de Monsieur Archambault, c’est comme entrer chez soi après une longue absence. On retrouve ses habitudes, ses réflexes et des propos qui le suivent, peu importe qu’il se risque du côté du récit ou de la nouvelle. Il écrit, parce qu’il l’a fait depuis des décennies, écoutant la petite musique qu’il y a en lui et qui le berce depuis son premier souffle. 

 

«Aujourd’hui, cette perception de la vie, elle est toujours mienne, à la différence toutefois que je ne suis pas sûr de la détester encore. Me plaindre? Le mort rôde. Il fut des périodes de mon existence où je la craignais bien davantage. Comment expliquer mon attitude? Avant mon entrée dans le vieil âge, j’étais fébrile. Je ne voyais pas les années filer sans en ressentir la menace. Maintenant que j’en suis réduit à une vie quasi-confinement, toute idée de déambuler à mon aise dans mon quartier m’étant périlleuse, toute idée de voyage devenant de ce fait interdite, je m’étonne de survivre.» (p.13)

 

Que faire quand le monde rapetisse un peu plus chaque jour? Qu’il y a beaucoup plus de passé dans sa vie que d’avenir! Être juste là, dans son corps et sa tête. Pas étonnant qu’il y ait des fantômes qui viennent le visiter selon ses humeurs et la couleur des heures. Il ne s’en plaint pas, aime plutôt ces «revenants» imprévus. Ils se relaient peut-être aussi pour meubler sa solitude. Sa mère, son épouse en allée il y a une quinzaine d’années. Elle s’approche quasi tous les jours pour avoir des nouvelles. Et pourquoi ne pas parler un moment avec ses morts

 

VICTOR-LÉVY BEAULIEU

 

Je le fais tous les matins peu après six heures quand je me glisse devant mon ordinateur et que «l’infernale machine» prend tout son temps pour remettre le monde en ordre. Je salue Victor-Lévy Beaulieu et tends la main droite. Tous ses livres étaient là, occupant presque toute une section de la bibliothèque, il n’y a pas si longtemps. C’était avant que je ne liquide mes livres, autant dire toute ma vie de lecteur. C’est qu’il le fallait avant le grand déménagement. Oui, je vais bientôt quitter Wilson et le lac, la forêt de pins et mon amie, la renarde. Je demande à Victor-Lévy comment il va dans son nouvel espace, lui le mécréant. Et, surtout, comment il s’accommode du pays de la mort? Et où trouve-t-il ses grandes feuilles de notaire, maintenant? Ferron vient-il lui tirer la pipe? Il ne répond jamais bien sûr et, s’il le faisait, je commencerais à m’inquiéter pour mon équilibre mental. Peut-être qu’il me visite à sa façon quand il se glisse dans mes rêves et qu’il me chuchote des phrases que j’oublie en ouvrant les yeux à la barre du jour. 

 

«Que la fin de la vie soit atroce, j’en conviens fort aisément. Comment expliquer alors que les jours que je connais me paraissent souvent presque sereins? La réponse à cette interrogation, je ne la cherche plus. Je me contente de constater les élans de vie qui me viennent parfois. Il est évident que j’ai raté quelque chose en cours de route. Maintenant que plus rien ne m’est possible, je deviens curieux des morceaux de vie qui me sont offerts à petites doses. Pour un peu, à certains moments, je deviendrais un chantre de la vie. Je ne voudrais pas mourir. Pas sur-le-champ en tout cas. Vivre en sursis, un luxe que je n’avais pas prévu.» (p.30)

 

Monsieur Archambault effleure des questions auxquelles il ne trouve jamais de réponses. Il écrit (j’ai cru comprendre qu’il le fait avec un stylo et sur du papier), n’ayant pas d’affinités ou d’accointances avec l’ordinateur. Une sieste plus ou moins longue au milieu du jour, des souvenirs qui s’imposent, telles des images qui apparaissent sur un écran et qui se brouillent rapidement pour être supplantées par d’autres. Que dire de la vie quand l’époque devient de plus en plus inquiétante, et que tout ce que vous avez vécu et défendu s’écroule? Monsieur Archambault, tout comme moi, se retrouve dans un siècle où les valeurs qui nous faisaient agir ne tiennent plus. Tensions mondiales, bouleversements climatiques, états belliqueux, pertes des références et cet individualisme maladif et dangereux comme une bactérie en cavale.

 

INQUIÉTUDE

Est-ce que le goût de la lecture et de l’écriture pourrait s’éteindre chez moi? Est-ce que cela peut m’arriver de ne plus vouloir dialoguer avec un écrivain après avoir passé des heures dans son ouvrage? Est-ce que je peux me défaire de tous «ces morceaux de moi» comme je l’ai fait de presque tous mes volumes

Je me retrouve depuis dans ma bibliothèque désertée sans toutes ces présences rassurantes, sans tous les livres qui constituaient un rempart contre le monde et ses turbulences. Il y a maintenant le vide dans ma bibliothèque et écrire n’est plus tout à fait la même chose. Comme si j’étais en exil ou à l’étranger…

 

«De toute manière, personne n’écoute. C’est pour cette raison que des femmes et des hommes écrivent des livres, s’imaginant, souvent à tort, qu’on les lira. Pour la plupart, des locuteurs maladroits, à peine capables de crapahuter dans le chemin des mots. C’est à se demander comment ils parviennent à trouver ceux avec lesquels ils font des livres.» (p.86)

 

Tout comme Monsieur Archambault, je pense parfois à mes publications… La plupart de mes livres sont introuvables en librairie maintenant, presque tous effacés du monde. Je suis un écrivain sans livres, celui qui a perdu ses papiers d’identification.

 

ADMIRATION

 

La vie est un long parcours qui permet d’arriver à soi, dépouillé de tous ses titres, de ses nombreux habits pour se retrouver dans le maintenant avec ses manies et ses obsessions. 

Je prends chacune des publications de Monsieur Archambault comme une leçon, même s’il va sourire devant mes propos, mes élans de lecteur fidèle. Il m’apprend juste à être, sans les anciennes étiquettes du monde du travail et les objets qui deviennent encombrants avec le temps et peuvent vous ensevelir. 

Monsieur Archambault est maintenant dans le temps du dépouillement et du peu. Il a encore ses humeurs, des rêves et ce fil qui le lie aux mots, à la phrase qu’il caresse comme un gros chat ronronnant. 

L’écrivain, ce qu’il a surtout été malgré ses autres occupations, continue sa vie d’ascèse avec une simplicité et une franchise que j’envie. Je le lis avec ferveur, une lenteur que je tente d’implanter dans ma vie, une douceur qui me tient à la surface sans rien bousculer. Je m’attarde pour faire durer le plaisir, flânant sur une phrase ou encore sur un paragraphe pour me laisser prendre par ses propos. 

 

«Les moments de bonheur, je ne les ai perçus que sur le tard. Peut-être est-ce pour cela que je demeure curieux des moments qu’il me reste à connaître.» (p.65)

 

Il faut certainement toute une vie pour apprendre à vivre et l’entreprise n’est jamais terminée tant qu’il y a un soir qui vous pousse vers un matin. Toute une vie pour séparer le superflu de l’essentiel. Monsieur Archambault me surprend dans ce que je rêvais d’être et ce que je suis peu à peu. C’est pourquoi il reste l’écrivain précieux et indispensable, une sorte d’ami lointain que je ne visite jamais, mais qui me rassure avec ses phrases, ses mots qui pourraient être aussi les miens. 

 

ARCHAMBAULT GILLES : «Puis je serai seul», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 120 pages, 21,95 $,

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/puis-serai-seul-4135.html

dimanche 2 mars 2025

MONSIEUR ARCHAMBAULT EST TOUJOURS LÀ

DEPUIS QUAND je fréquente Monsieur Archambault? Il me semble que je l'ai accompagné depuis son premier ouvrage : «Une suprême discrétion». Peut-être que je l’ai découvert plus tard et que je l’ai fréquenté à rebours, remontant aux sources tout en attendant les nouveautés. Je ne sais plus très bien. Ce doit être cette impression qu’il donne à tous ceux et celles qui le suivent. La certitude d’avoir toujours été là. Il est de ceux qui ont marqué ma vie avec Marie-Claire Blais, Victor-Lévy Beaulieu, Jacques Poulin, Gaétan Soucy, Gabrielle Roy, Alain Gagnon, Nicole Houde et bien d’autres. Des auteurs que j’attendais fébrilement et toutes leurs publications ont été une fête. Et quand le narrateur se demande s’il y a encore un brave qui se penche sur ses phrases, et si ses livres intéressent des gens, ça me fait sourire. Je suis là, Monsieur Archambault, toujours là à souhaiter que «Les années s’écoulent lentes et légères»autant de mon côté que de celui de votre aventure d’écrivain.

 

Des nouvelles en cet hiver imprévisible et plein des turbulences qui viennent du Sud. Vingt-deux où j’ai retrouvé cette voix, cette petite musique que j’aime, ce «je». Peut-être que c’est, Monsieur Archambault, lui-même, ou encore un déguisement, un masque… Je sais, je me répète. Je suis devant un même narrateur qui fait de nous son confident. C’est peut-être l’un des secrets de Monsieur Archambault. Et comment ne pas se tourner vers le passé quand on constate que la route a été longue, trop peut-être?  

L’écrivain est bien installé dans la saison de la mémoire, des souvenirs, des histoires que l’on transforme, que l’on embellit certainement ou que l’on réinvente pour se prouver que l’on est là avec toute sa tête et son imagination; se demandant si on peut réussir un texte et surtout, pour faire la part des choses, se faufiler entre le superflu et l’essentiel. Voilà! J’écris comme si j’accompagnais Monsieur Archambault, comme si nous allions tous les deux en hésitant un peu sur les trottoirs de la ville qui deviennent trop étroits. 

C’est peut-être ça la magie de Monsieur Archambault. Il nous entraîne dans son monde et nous ne pouvons que nous ajuster à son pas.

 

SOLITUDE

 

Un solitaire peu bavard avec les amis, ses enfants de plus en plus étrangers et occupés à en découdre avec le quotidien. Et il y a des amours, ces femmes qui retournaient l’âme et qui l’ont accompagné avant que leurs routes ne se séparent. Certaines ont perdu leur visage, tandis que d’autres restent à l’avant-scène.

 

«Elle était la vie même, à la fois douce et exubérante alors que moi, j’étais le perpétuel hésitant, le raisonneur. Pour un peu, je lui aurais conseillé de me laisser au désarroi derrière lequel je me dissimulais. J’avais été un enfant triste, me rappelait ma mère les dernières années de sa vie. Il paraît que je ne sanglotais pas. Le trépignement n’était pas non plus mon affaire. Je n’ai pas non plus pleuré lorsque Roxane m’a quitté. Je n’ai rien fait pour la retenir.» (p.15)

 

Le temps embellit tout, certainement. Enfin, tout ce que l’on gagne ou que l’on perd, tous ces moments de passion, avec ce désir de laisser des traces ou son nom sur la page de quelques livres, des histoires qui ont eu la vie des météorites. 

Peut-être que nous devenons tous des solitaires en accumulant les années. Et comment éviter de fouiller dans ses souvenirs quand quelqu’un vous oblige à vous regarder dans un miroir? L’aventure se trouve alors dans les territoires du vécu.

Cette description de l’enfant seul et triste que je cite plus haut donne l’image de l’adulte qui ne pourra s’abandonner aux grandes marées qui brassent l’être. Monsieur Archambault a été celui qui va sans faire de bruit dans des sentiers plus ou moins fréquentés, malgré sa vie dans les médias et à la radio, surtout. 

Et comment ne pas sourire quand il parle des écrivains?

 

«J’estime qu’un écrivain est un être à fuir. Il vous en voudra toujours un jour ou l’autre. La plupart du temps pour un détail sans importance, un adverbe, une virgule, un imparfait du subjonctif incongru. Surtout si, à l’instar de Jérémie, il vous soumet la moindre page qu’il écrit. Je n’ai jamais pu savoir si mon jugement lui importait ou si, sur ce chapitre, il n’était que vaniteux.» (p.52)

 

Je pense à des proches qui me demandaient de lire leur manuscrit. Ils espéraient un regard franc et honnête. J’ai acquiescé parfois. Et quand je leur expédiais une longue lettre, pour leur signaler des ratés ou des passages à revoir, tout se gâchait. Certains m’en ont voulu. Je refuse maintenant ce genre d’aventure, ce que j’aurais toujours dû faire. La plupart des écrivains ne cherchent pas à savoir la valeur de leur travail, mais ils quêtent des flatteries. 

Monsieur Archambault a bien raison. 

Il y a des exceptions, bien sûr. Ma compagne, Danielle Dubé. Nos lectures ont été franches et enrichissantes. Et l’incomparable Nicole Houde, qui lisait mes livres en soupesant chacun des mots. Je la taquinais en lui disant qu’elle était un «scanner».

Les personnages de Monsieur Archambault vivent souvent dans un appartement où ils ont de plus en plus de mal à s’entendre avec le quotidien. Le réel leur échappe et ils glissent tout doucement dans un cocon où plus rien ne les touche. Je pense à cet auteur qui devient un ami dans la nouvelle «Lentes et légères», la plus longue du recueil. Un écrivain célèbre que le critique a écorché avec une petite joie propre à la jeunesse se retrouve voisin de palier. Des liens se créent. L’ancienne tête d’affiche a beau prétendre qu’il se moque de tout, on voit bien que c’est tout le contraire. Il tente plutôt de se convaincre que cela n’a plus d’importance, mais ne cesse de noircir des pages ou d’accorder des entrevues pour demeurer à l’avant de la scène. 

 

RENCONTRES


Je suis allé avec des collègues raconter des histoires, avant la période de Noël, dans des résidences pour personnes âgées à Alma, Chambord et Roberval. J’y ai croisé des gens que j’ai connus comme journaliste, des amis presque, des artistes qui ne peuvent plus peindre ou créer de la beauté avec leurs mains. Certains s’y font et d’autres moins. Et, il m’a semblé que c’était possible de passer des moments heureux dans ces grandes maisons, de se parler, de s’écouter et de s’entraider. Tout le contraire de ma mère, qui a vécu isolée dans le foyer de La Doré, ne quittant guère sa chambre et ne se mêlant presque jamais aux activités du groupe. Je sais. S’il y avait une trentaine de spectateurs attentifs pour entendre nos histoires, il y en avait beaucoup plus qui sont demeurés dans leurs quartiers. Il y a les conviviaux dans ces résidences et les solitaires.


COMPLICITÉ

 

Un ensemble de nouvelles vibrantes que celles des «Années s’écoulent lentement et légères». Elles me montrent le chemin que je vais bientôt emprunter. Oui, je l’ai déjà mentionné en chuchotant «à voix basse» sur l’une de vos dernières publications, Monsieur Archambault. 

Je ne me lasse pas pourtant de ces amours gâchés par la faute du narrateur, des écrivains qui attirent son attention, leurs manigances souvent pitoyables et d’autres fort attachantes. Il y a les phrases, cette belle façon de s’accrocher au monde en faisant le moins de bruit possible. 

 

«Maintenant que la vieillesse a foncé sur moi, mon enfance ressurgit. Je m’imagine revenir à ce moment de l’existence où tout était lenteur. Une lenteur qui n’a jamais existé, je ne l’ignore pas. 

Je revois l’enfant que j’étais, je fais appel aux quelques souvenirs qui me restent. J’entends la voix de ma mère. Le temps me semble irréel. L’enfant que je recrée, est-ce bien moi? Cela n’a aucune importance.» (p.69)

 

Non, c’est de la plus haute importance. Il y a toujours le jour, celui que l’on marque par quelques mots, des bouts de phrases et des regards. Monsieur Archambault a réussi à me secouer une fois de plus avec ses sujets et ses hésitations. C’est pourquoi cette voix douce, ce chuchotement reste unique et nécessaire. Vous me donnez du bonheur, Monsieur Archambault, c’est ce qu’il y a de plus précieux.

 

ARCHAMBAULT GILLES : «Les années s’écoulent lentes et légères», Éditions du Boréal, Montréal, 112 pages. 

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/les-annees-ecoulent-lentes-legeres-4083.html

 

 


jeudi 18 janvier 2024

LA TERRIBLE AVENTURE DE DEVENIR VIEUX

CE N’EST PAS que je souhaite mettre de la pression sur Monsieur Archambault, mais j’ai toujours hâte d’avoir un nouveau livre de lui. Vivre à feu doux, un recueil de courtes nouvelles, nous entraîne dans l’univers de ceux et celles qui sont «victimes de la vieillesse». Qu’on le veuille ou non, nous sommes tous aux prises avec ce problème quand on reste dans l’équipe des vivants et que l’on se dirige vers la ligne mythique que sont les cent ans, une frontière qui semble particulièrement difficile à atteindre. Un plaisir de lecture que j’ai savouré tout doucement, au coin du feu, par les soirs de janvier avec la musique que diffuse l’émission de Marie-Christine Trottier à Radio-Canada en sourdine. Juste de la musique, pas trop de paroles, comme j’aime.

 

Un véritable cadeau des Fêtes que de recevoir le dernier livre de cet écrivain que je fréquente depuis des décennies. Surtout en cette période un peu terne, où l’hiver avait oublié de se présenter par chez nous. Belle façon de se moquer des caprices de la saison et d’attendre patiemment que la neige permette de partir sur mes skis et de me griser de la forêt. 

Oui, Monsieur Archambault a réussi l’exploit une fois de plus. Parce que publier un livre, dans une vraie maison d’édition, surtout pour un vétéran, relève souvent de la prouesse. D’abord le travail d’écriture, ce terrible combat pour ajuster les mots à la phrase et la propulser dans ce qu’elle doit être, sans que rien ne dépasse. 

Il ne faut pas croire que c’est plus facile avec l’âge. Monsieur Archambault reste pleinement dans la réalité qui est sienne. Il est l’un des rares écrivains maintenant à mettre la date de sa naissance dans les informations éditoriales. Pas besoin d’être Albert Einstein pour comprendre qu’il est parfaitement conscient de sa situation et du temps qui file.

 

«Nous sommes vieux, tous les deux. Ce qui explique sûrement nos goûts. Jouvet, plus personne ne le connaît. Cela n’a aucune importance, estimons-nous.» (p.13)

 

Monsieur Archambault ne finasse jamais avec l’aventure de l’âge et il utilise toujours les mots justes. Pas de masques, de métaphores pour décrire une période où la plupart des gens tentent de tricher, même si le corps devient de moins en moins mobile et doit composer avec tous les oublis que la mémoire se permet. Le nom des politiciens, des amis, par exemple, qui nous échappe souvent dans les conversations, ou un écrivain que l’on voudrait évoquer. 

Voilà qui dit tout ou presque. 

Les personnages de Monsieur Archambault sont des vieux et l’avenir n’est pas un sujet que l’on envisage avec enthousiasme. La fin se tient là, tout près, à portée de main, menaçante jusqu’à un certain point. Parce qu’arrive ce moment où le passé s’impose de plus en plus et fusionne on dirait avec le présent pour oublier ou nier le futur

 

VIRAGE

 

Le temps se recroqueville et le voilà déjà dans le dernier virage. C’est peut-être le propre de l’âge que de douter, de ne pas savoir s’il y a de la place pour demain et si c’est utile de faire des projets. Tout devient si fragile et précaire. Et ils vivent, ces hommes et ces femmes, en ayant un œil sur le rétroviseur. J’ai pu le constater avant Noël en allant faire la lecture dans les Résidences pour personnes âgées. Tous, après avoir écouté nos contes, sentaient le besoin de parler d’eux, de dire qu’ils existent et qu’ils ont un passé rempli et intéressant. J’ai eu le sentiment qu’ils attendaient, simplement, que la vie fasse son temps. «Il ne nous reste qu’à rire maintenant» d’affirmer une dame plutôt joviale.

Quant à l’avenir, voilà un vaste espace dont ils ne connaissent pas les frontières. Presque tous les amis ont disparu et ils ont de plus en plus l’impression d’avancer sur un terrain miné et d’avoir été oubliés ou d’avoir raté le train qui les emportait tous. Et quelle solitude!

 

«J’ai tout fait pour éviter de participer à cette réunion de vieux écrivains. Nous sommes attablés sur une estrade, tous les quatre. À des degrés divers de décrépitude physique et mentale. Comment avons-nous pu venir à bout de l’escalier branlant qui mène à la scène? J’y suis parvenu sans trop de peine, mais comment pourrai-je en redescendre avec un minimum d’élégance? Je me débrouille mal avec le déclin qui accompagne l’âge.» (p.39)

 

Monsieur Archambault parle avec justesse de son état ou de sa condition. Humour noir, un peu, certainement. Pourquoi pas?

 

LIBÉRATION

 

Il semblerait qu’avec le vieillissement, les gens perdent toute retenue et n’hésitent plus à dire ce qu’ils pensent haut et fort. Ils livrent leurs réactions spontanément, affirment ce qu’ils n’auraient jamais osé dire en public, il y a quelques années. Ça peut paraître dur et cruel certainement. Ça donne de formidables livres en tout cas.

Je crois que cela demande une grande honnêteté et une lucidité particulière pour écrire comme Monsieur Archambault le fait.

 

«J’ai dû la revoir une bonne quinzaine de fois depuis. Toujours chez moi. On s’étonnera peut-être de l’apprendre, mais si j’aime nos retrouvailles, c’est parce qu’elles me replacent dans une partie de mon passé que je réprouve. On jurerait qu’agissant de la sorte je réussis à réparer les erreurs d’autrefois. Rien n’est plus faux. J’aime me complaire.» (p.72)

 

Encore une fois, l’écrivain prouve qu’avec la vieillesse, ce sont de toutes petites choses qui prennent de l’importance et que juste le fait de bouger, de croiser des gens, de discuter avec des amis, ou ceux que l’on considère comme tels, demande des efforts particuliers. Un rendez-vous avec un proche, un dernier au revoir lors d’un décès, le hasard d’une rencontre qui nous pousse devant une ancienne flamme ou une complicité que l’on croyait très forte et qui vous laisse maintenant indifférent. Une occasion aussi de prendre conscience que ce que l’on jugeait comme primordial et essentiel s’avère futile avec le temps. 

Un monde qui se rétrécit et dans lequel le silence et l’isolement s’imposent. Un vécu qui continue plus par habitude que par effort de volonté. Monsieur Archambault se demande souvent pourquoi il est toujours du côté des survivants, pourquoi il patauge dans une existence que la plupart de ses connaissances ont eu l’élégance de céder aux plus jeunes? Tout cela en demeurant conscient que le grand rendez-vous approche, celui de l’anéantissement.

Oui, Monsieur Archambault m’offre des textes essentiels, me tend un miroir qui indique la direction que je dois suivre. C’est l’occasion de me secouer et de mettre les pendules à l’heure. 

Ça me fait tellement de bien et me donne un élan formidable, l’envie de continuer à fréquenter les mots pour en faire des paragraphes et des histoires. Et, Monsieur Archambault, vous ne devez pas laisser toute la place à Jeannette Bertrand. Vous aussi avez droit à votre espace et à des petits moments de gloire et de triomphe. Juste ce qu’il faut, cependant, la modestie s’impose, vous le savez. 

 

ARCHAMBAULT GILLES : Vivre à feux doux, Éditions du Boréal, Montréal, 112 pages.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/vivre-feu-doux-4026.html

jeudi 11 mai 2023

MONSIEUR ARCHAMBAULT ME BOULEVERSE

J’AI TERMINÉ votre tout nouveau récit, Monsieur Archambault, avec un pincement au cœur. Comme si, dans le dernier paragraphe de La candeur du patriarche, vous me faisiez vos adieux. Je suis resté immobile, fixant les mots sans vraiment les voir. Oui, le regard brouillé, incapable de tourner la page. Bien sûr, il faut s’attendre à tout avec vous, Monsieur Archambault. Vous êtes né le 19 septembre 1933, tout juste avant la Deuxième Guerre mondiale et les horreurs du nazisme. Vous avez connu la mainmise de l’Église sur la vie de tous les bons Québécois de l’époque, Duplessis, sa mort, le 7 septembre 1959, la Révolution tranquille, l’arrivée de René Lévesque et la prise du pouvoir par le Parti québécois en 1976, les deux référendums sur l’indépendance du Québec et quoi encore. L’éclosion de la littérature québécoise, l’émergence d’écrivains importants et singuliers. Véritable témoin de l’histoire contemporaine, vous vous seriez bien passé de l’invasion de l’Ukraine et la perte de droits durement gagnés pour nombre de femmes partout dans le monde. Sans compter la fragmentation et la division des populations aux États-Unis, avec la folie d’un certain Donald. 

 

Il est vrai qu’à 90 ans, la route est beaucoup plus longue derrière que devant. Monsieur Archambault, vous êtes le premier à le savoir avec votre lucidité exemplaire. Vous le répétez dans La candeur du patriarche. Voilà peut-être votre dernière publication. Vous ne pouvez miser sur l’avenir et encore moins vous projeter dans le temps et l’espace. Ça me fait un coup au cœur d’écrire ça. Je souhaite tant un nouveau récit de vous, Monsieur Archambault, pour le parcourir le plus lentement possible, un de plus et encore un autre pour caresser chacun de vos mots et de vos phrases, m’arrêtant pour avaler une gorgée de café ou revenir sur une de vos affirmations. Je ne vous lis pas vraiment Monsieur Archambault, je flâne dans vos paragraphes, je rêve, je souris et je vous accompagne. 

Je vous écoutais dernièrement à l’émission de Stanley Péan qui a la bonne idée de vous inviter de temps en temps pour parler de musique et un peu de vos livres. Votre voix me plonge dans le temps. Je l’ai déjà écrit, j’étais un de vos fidèles à la radio et j’ai passé des nuits avec vous. Je me souviens particulièrement de l’aventure Lester Young. Des heures uniques, que la radio ne se permet plus ou n’ose plus imaginer. 

Voilà le paragraphe qui m’a figé et causé tant d’émotion. Je vous le murmure à l’oreille, Monsieur Archambault, espérant ne pas vous agacer.

 

«Je n’ai vraiment pas tout dit. Persuadé qu’un écrivain ne peut parler que de lui-même, j’aurai tenté à ma façon de proposer quelques pistes. Est-ce exagérer que de souhaiter quitter sans trop de complications un monde qui n’a jamais cessé pour bien longtemps de me paraître étrange, absurde et par moments fascinants?

Bon vent, Gustave!» (p.102)

 

Le Gustave en question est votre arrière-petit-fils à qui vous dites de faire sa vie comme il l’entend et surtout, de ne pas se laisser rabâcher les oreilles par le vieil homme que vous êtes devenu et qui refuse de prodiguer des conseils. Non, la sagesse n’est pas un don qui vient avec l’âge. Il y a des vieux cons et des jeunes étourdis, vous le savez.

 

CHANGEMENTS

 

Bien sûr, la vie et toutes les activités quotidiennes recroquevillent quand on a 90 ans. Le marcheur que vous étiez, Monsieur Archambault, doit se contenter maintenant de petites promenades autour de son immeuble. Vous avez le pas un peu hésitant et vous allez avec votre canne. Malicieux, vous choisissez vos parcours avec des bancs, pour des escales et y somnoler un instant. 

Même qu’en faisant une sieste sur votre balcon, un voisin vous a cru mort. Vous avez été réveillé par des pompiers et des infirmières qui ont déployé toute une panoplie de questions pour vérifier si vous étiez là, si vous saviez qui vous étiez. La date, l’heure, le jour, votre nom et votre prénom. Ils étaient prêts à vous expédier à l’hôpital pour subir une batterie de tests comme si c’était un crime de somnoler en plein air. Je vous rassure. Je me serais retrouvé souvent à l’urgence parce que j’ai la bonne habitude de siester sur ma terrasse ou encore sur la plage pendant l’été. Dormir dehors s’avère un sport risqué en ville. Monsieur Archambault, je vous invite à venir près du lac Saint-Jean. Nous pourrons nous allonger à l’abri des grands pins, sans être dérangés.

 

«Je ne comprends toujours pas pourquoi on s’énerve tant à mon sujet. Ai-je déjà l’air d’un homme à l’agonie? Je peux m’estimer chanceux, prétendent les jeunes femmes, d’avoir de si bons voisins. Mais des habitants de l’immeuble d’en face, je ne connais qu’une seule personne. Est-ce elle qui a sonné l’alarme, croyant qu’il y avait péril en la demeure? Le lendemain, elle m’a appris qu’il n’en était rien. Mais qui alors? Je ne l’ai jamais su.» (p.21)

 

Bien sûr, en prenant de l’âge, le vide se fait autour de vous. Je ne suis pas si avancé dans l’aventure de la vie humaine, Monsieur Archambault, mais beaucoup de mes amis ont disparu en laissant des espaces difficiles à combler. C’est peut-être cela le pire du vieillissement. L’impression que les proches et les connaissances s’évanouissent et que ceux et celles qui étaient des compagnons de route vous abandonnent. Des morts subites, attendues parce que la maladie est là depuis des années.

 

AMIS

 

Monsieur Archambault, vous avez perdu des compagnons très proches, des confidents, des camarades, des frères en quelque sorte. François Ricard et Jacques Brault étaient de ceux-là. Je comprends et sympathise.

 

«Quand Jacques Godbout m’a annoncé au téléphone la mort de François Ricard, j’ai eu le sentiment d’une profonde injustice. Pourquoi lui? Cet homme était pour moi l’incarnation rêvée de l’amitié. Je ne pouvais oublier qu’un cancer tenace le rongeait, mais j’avais toujours cru qu’il s’en sortirait.» (p.28)

 

Et les jours se suivent, assez semblables, sans heurts et sans soubresauts avec ses petites tâches, ses habitudes où vous discutez avec votre femme Lise décédée depuis une douzaine d’années. Les occupations quotidiennes sont de plus en plus épuisantes et exigeantes. Ce qui se faisait sans penser, machinalement il n’y a pas si longtemps, demande un effort maintenant. Vous écrivez, taquinez les mots, effleurant les touches de votre clavier, le seul bruit qui prouve que vous êtes toujours là dans votre appartement. Vous relisez certains auteurs, ou, sur un coup de tête, vous vous envolez vers Paris pour vous installer dans un quartier que vous aimez. Une petite promenade. Et une terrasse vous attend. Vous souriez et rêvez en prenant votre verre de muscadet.

Il y a aussi vos rencontres avec vos enfants et petits-enfants. Vous n’en ratez pas une et vous devenez celui qui écoute, se garde bien de faire la leçon aux jeunes qui foncent dans la vie avec une belle confiance. 

Nous étions ainsi à vingt ans. Nous partagions la certitude de pouvoir tout changer et d’être capable de tout faire même si je trimbalais bien des hésitations et des craintes dans mes bagages. Comme vous, Monsieur Archambault.

 

RÔLE

 

C’est bon de vous voir refuser le rôle du vieux sage, de celui qui, parce qu’il a duré plus longtemps que tous, donne des leçons à ceux qui suivent. Ce n’est pas votre cas, heureusement. 

 

«Est-ce à cause de cela ou est-ce à cause de mon âge, depuis quelques années, on semble s’attendre à ce que je sois devenu une sorte de vieux sage. J’en ai l’âge après tout. Pourtant je n’ai aucune disposition pour ce rôle.» (p.61)

 

Que dire à mon petit-fils qui amorce une carrière de journaliste? Le métier n’est plus celui que j’ai pratiqué avec bonheur et enthousiasme. Ce journal de papier que j’aimais tant et que je lisais en sortant du lit a disparu ou presque. Et les plateformes qu’Alexis devra utiliser me sont inconnues.

Vous écrivez, faites la sieste, effectuez de petites promenades, vous attardez un peu quand le temps et le soleil le permettent, regardez autour de vous les gens qui se précipitent. C’est peut-être que vous ralentissez Monsieur Archambault, que vous avez le pas moins vif, que tout semble aspirer par la vitesse. Malgré tout, vous êtes notre éclaireur, celui qui va devant, il ne faut pas l’oublier.

Vous n’avez plus la cadence, la main sûre et le verbe haut. Vous devenez un regard et un témoin d’un monde qui court vers la catastrophe avec les changements climatiques. Heureusement, il reste l’écriture pour vous comme pour moi, ce fil qui nous rattache encore à quelques fidèles qui nous accompagnent dans nos petites audaces. Mes lecteurs, Monsieur Archambault, tout comme les vôtres, j’imagine, défilent de plus en plus dans les pages nécrologiques. 

 

HUMAIN

 

Encore une fois, c’est l’humain qui me fascine chez vous Monsieur Archambault, celui qui me parle à l’oreille, se moque de ses prétentions, de la renommée, de la célébrité qu’apportent les livres. Vous vous amusez quand un lecteur enthousiaste vous qualifie de génie. Bien sûr que cela vous fait plaisir, avouez-le. ! 

Monsieur Archambault, j’espère encore flâner dans un de vos récits. Ce serait une belle manière de fêter vos cent ans. 

Je ne vous connais pas personnellement, à peine. Vous êtes venu une fois à la maison, du temps que nous habitions Jonquière. Ce devait être pour un festival ou un salon du livre, je ne me souviens plus. Dominique Blondeau était là, la terrible discrète qui a disparu sans prévenir personne, partie comme une voleuse, comme on prend la fuite pour entrer dans la clandestinité. Je n’avais pas eu la chance de discuter avec vous parce que je devais aller à La Doré. Ma mère venait de décéder à 94 ans. 

Une belle occasion ratée. 

Heureusement, il y a eu la radio pour garder contact avec vous et vos publications. Monsieur Archambault, vous êtes dans ma vie depuis si longtemps que je ne peux imaginer votre départ. Pas encore, pas maintenant. Un autre livre, il faut me le jurer. Et vous n’êtes pas pressé de vous trouver un petit appartement rue de l’Éternité. 

 

ARCHAMBAULT GILLESLa candeur du patriarche, Éditions du Boréal, Montréal, 112 pages.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/candeur-patriarche-3983.html 

vendredi 26 août 2022

L’ÉTERNITÉ AVEC GILLES ARCHAMBAULT


LE 45e LIVRE de Gilles Archambault, Mes débuts dans l’éternité, un recueil de trente courtes nouvelles, nous plonge dans cet espace où le passé étouffe l’avenir, lorsque le présent n’est qu’un gouffre. On parle du vieillissement, bien sûr. Le corps n’est plus fiable et la mémoire oublie de refermer des portes et des fenêtres avec le temps. Monsieur Archambault est certainement l’écrivain du Québec qui publie le plus régulièrement, et depuis longtemps. Son coup d’envoi, Une suprême discrétion, a paru en 1963, donc il y a tout près de soixante ans. Avec mes cinquante ans de carrière (j’hésite avec ce mot) et seize livres, je fais figure de lambineux.

 

L’éternité n’est pas le «temple de la renommée» des écrivains et des écrivaines ou encore l’Académie des lettres françaises où siègent les immortels, semble-t-il. Pourtant, très peu de gens peuvent nommer les membres de cette illustre assemblée, à part notre Danny, bien sûr. J’ai pris la peine de consulter la liste depuis ses débuts en 1634 (année de la fondation de Trois-Rivières) et j’avoue que la plupart de ces plumitifs restent de parfaits inconnus.

L’éternité, c’est la fin qui avale tout. L’incontournable. «La seule justice» répétait mon père en précisant que personne, peu importe ses finances et sa réputation, ne pouvait échapper à la mort. Mon père avait des formules pour affirmer ses vérités. Il travaillait sans cesse sur la ferme familiale et quand on lui demandait pourquoi il ne se reposait jamais, la réponse tombait. «J’aurai bien le temps de souffler au cimetière.» 

Monsieur Archambault m’a retenu avec ce titre qu’il a puisé dans la nouvelle Une petite promenade qui lance son recueil. «Il est probable que je mourrai avant la fin de l’année. On est en mai. J’écoule mes journées à ne rien faire. Comme si je suivais une règle définie. Au fond, je me laisse porter par le temps. La vie se détache de moi petit à petit. Je ne proteste plus, je suis même devenu une sorte de croyant. Je crois fermement aux instants de paix qui me restent.» (p.11)

Voilà des affirmations troublantes, le fil qui relie ces textes. Le narrateur mue en témoin et les jours le repoussent doucement sans qu’il y prenne attention. Il garde des repères, des souvenirs, des espoirs et des rêves. Surtout quand on est écrivain avec autant de livres. 

L’écriture aussi nécessaire que l’air qui permet de respirer ne s’abandonne pas comme ça. La retraite fait de vous un regard qui a du mal à comprendre les enjeux qui marquent l’actualité. Plus, de jeunes effrontés vous accuseront d’avoir tout saccagé et de n’avoir pensé qu’à vous en construisant le Québec moderne.

Dans mon cas, je me suis fait auteur à temps plein quand j’ai quitté le journalisme et j’ai pu me concentrer sur Le voyage d’Ulysse que je n’aurais jamais pu mener à terme en demeurant porteur de nouvelles. 

 

PRÉSENT

 

Monsieur Archambault a la formidable audace d’écrire sur son présent, ce temps qu’il passe plus ou moins difficilement parce que le corps ne suit plus. Il y a des ratés, tout le monde le vit en prenant de l’âge. Ces jours où l’on a l’impression de dériver comme un bout de bois sur une rivière. Il reste les camaraderies perdues, la solitude, une amitié qui survit malgré tout. «Je mourrai sans avoir vraiment connu l’amour. Mon père ne détestait pas me taquiner à ce sujet. J’ai été un mari rigoureusement fidèle. Ce qui lui paraissait presque une infirmité. Il ne se privait pas de m’en faire le reproche. Très doucement, comme s’il était possible que je m’amende.» (p.25)

Monsieur Archambault a l’audace de s’attarder à ce monde dont on parle si peu et si mal. Il montre l’envers, ce que l’on masque à coups de publicité trompeuse à la télévision. Je pense aux manoirs luxueux où l’on accueille des gens âgés. Des hôtels que très peu de couples peuvent s’offrir. D’autant plus que ceux que l’on voit dans ce décor aseptisé sont de faux vieux qui roucoulent comme des adolescents qui s’apprêtent à faire l’amour dans la piscine. 

 

MONDE

 

Une amitié survit par miracle ou par habitude. Monsieur Archambault évoque son père, sa conjointe, la fiction qui a happé sa vie. J’aime bien quand il parle des écrivains, ces incontournables au temps de leur maturité. «Denis est mort depuis dix ans. Le lit-on encore? J’en serais étonné. Une chose est certaine, ses livres sont introuvables. Avec un peu de chance, on peut encore mettre la main sur un exemplaire défraîchi de son dernier roman. La Tristesse du voyageur. Sinon, l’oubli. J’en ressens de la peine. Denis s’est illusionné. Il a cru que c’était arrivé, qu’il avait écrit des livres qui feraient date. Rien de plus. Lui en faire le reproche, je ne m’en sens pas le droit.» (p.76)

Réfléchir, trier des regrets, faire face et s’abandonner aux soins d’une aide-ménagère qui devient le seul contact avec le monde. Une grande amie décède, des espoirs s’éteignent et un chat vous prend en otage. 

Tout est si difficile.

Monsieur Archambault parle de certains livres qu’il a aimés, d’une relecture qu’il ne fera jamais. Il y a aussi l’aventure du trottoir ou la folie de vouloir conduire une auto quand on a négligé de le faire au temps de ses belles années. 

Des textes touchants qui nous poussent dans les grandes et petites occupations que le temps vous laisse, une actualité qui devient de plus en plus incompréhensible. 

Il me bouleverse Monsieur Archambault par sa phrase qui coule tout doucement comme un rayon de soleil qui vient vous réchauffer le matin. Il pose des balises et pointe des chemins que je devrai emprunter si j’atteins son âge. Que dire de plus? Monsieur Archambault, encore un livre ou deux et, pourquoi pas la cinquantaine? L’éternité peut attendre, elle a le temps. J’ai besoin de vos textes troublants et un peu inquiétants malgré les apparences. Vous faites du bien à mon âme. 

 

ARCHAMBAULT GILLESMes débuts dans l’éternité, Éditions du Boréal, Montréal, 136 pages. 

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/mes-debuts-dans-eternite-2840.html