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jeudi 3 septembre 2026

LE TERRIBLE COMBAT D’ELIZABETH LEMAY

DANS L’ÉTÉ DE LA COLÈREElizabeth Lemay abordait de front les relations entre les hommes et les femmes qui vivent sur une planète différente, on dirait. Ces hommes qui jouent du coude pour s’imposer dans toutes les sphères de la société et les femmes qui tentent de faire leur place dans ce territoire miné. Elles doivent se plier la plupart du temps aux diktats des mâles quand elles se glissent dans les couloirs du pouvoir. L’écrivaine revient avec de courts textes dans Les filles et les monstres qui ne peuvent laisser personne indifférent. Une fois de plus, elle va droit au but, exige l’égalité dans tous les aspects de sa vie. Elle montre aussi sa vulnérabilité, ses contradictions, sa volonté de vivre sans compromis, même si cela provoque des vagues. Chose certaine, madame Lemay utilise le marteau piqueur et oblige ses lecteurs à réagir et à se remettre en question. Et il ne faudrait surtout pas croire que madame Lemay écrit une autobiographie. Bien sûr, elle s’inspire de ses expériences, mais fait une grande part à la fiction, elle l’explique. 

 

Elizabeth Lemay est femme, un être sexué, capable de donner la vie, de charmer, de prendre et de rejeter l’amant d’un soir ou d’un mois selon ses humeurs. Aimer, séduire, ne jamais résister à ses pulsions, attirer un homme quand elle le souhaite et l’abandonner le lendemain matin. Tout ça après avoir connu des expériences amoureuses pénibles. Et aussi ses tremblements devant un miroir où elle voit le temps laisser des empreintes sur son corps. 

La première partie de Les filles et les monstres décrit son obsession de l’image. Elle passe des heures devant les miroirs à s’étudier pour trouver peut-être qui elle est et ce qu’elle veut être dans la société, pour se remodeler et se conformer à un idéal de perfection.

Des modèles que la publicité et le monde de la consommation proposent et qui sont particulièrement implacables pour les femmes. Un univers factice et superficiel auquel il est difficile d’échapper parce qu’il présente l’homme parfait et une femme qui fait bander. Nous avons eu des Marilyn Monroe et bien d’autres qui ont fait fantasmer en étant les plus malheureuses des femmes. L’apparence occupe une place prépondérante dans l'ouvrage d’Elizabeth Lemay, qui prend conscience, dans la trentaine, que les jours où elle est la plus séduisante s’étiolent. À trente-cinq ans, l’écrivaine parle déjà du vieillissement. Il me semble que c’est tôt pour tenir de tels propos.

 

«Je pense à ce corps plus souvent que je ne pense à n’importe qui, plus souvent que je ne pense à celle que ce corps protège. Je pense à l’épier sous toutes ses coutures, à l’affamer, à l’entraîner, à le bronzer, à le punir, à le muscler, je pense à le couvrir de toutes les crèmes antiâge de luxe, je pense à le honnir. Surtout éviter que cette enveloppe de chair parle à ma place et rompe le silence pour dévoiler ce nombre crasse. Trente-cinq. Tous les jours, je travaille à atteindre la perfection sans trop savoir à quel tournant du parcours se trouve le fil d’arrivée.» (p.31)

 

Des heures à se scruter sous tous les angles devant un miroir pour mémoriser des poses suggestives et provocantes, pour se surprendre dans tous ses aspects. C’est comme si elle s’aventurait dans la fosse aux lions pour dire haut et fort : «Je suis ça, pas juste une intellectuelle et une écrivaine, mais un corps, une femme qui a besoin de séduire.» Ce n’est pas sans conséquence. Les dérapages sur les réseaux sociaux ostracisent et condamnent avant même de pouvoir réfléchir, surtout quand on offre son image en pâture. 

 

«Pensive, je regarde à nouveau ce corps torsadé dans le miroir. Je voudrais prouver aux hommes que les filles peuvent être tout à la fois, et qu’ils peuvent, eux, choisir de respecter celles qu’ils désirent. Mais je devrais-je pas attendre d’être écoutée avant d’essayer de changer les règles du jeu? Une partie de moi sait qu’avec cet entêtement je me tire dans le pied. Je sais que me couvrir changerait la façon dont les gens me perçoivent. J’ai vu les regards, je sais qu’on prend moins au sérieux l’écrivaine en maillot de bain parlant de son corps et de l’amour que les écrivains s’occupant de choses sérieuses.» (p.157)

 

Être une écrivaine douée, une intellectuelle qui réclame la liberté totale et entière, et une séductrice qui use de son corps pour attirer les mâles est un pari impossible. C’est peut-être malheureux, mais il y a des règles, certes fort discutables, qui rendent la vie difficile tant aux femmes qu’aux hommes qui exercent certaines fonctions qui demandent de la retenue. Ceux ou celles qui transgressent ces normes en paient le prix. Je pense au «fameux coton ouaté» de Catherine Dorion, qui a suscité tant de réactions à l’Assemblée nationale et qui a fait oublier pourquoi cette jeune femme brillante avait été élue. Que dire des niaiseries qui ont été répétées autour de la tenue de Pauline Marois? Le monde de la séduction est un univers épidermique qui brise la plupart de celles qui s’y aventurent. Elizabeth Lemay le sait pourtant. Elle ne s’attarde pas à Nelly Arcand pour rien, à l’écrivaine qui n’a pu être à la fois femme fatale et intellectuelle.  

 

DÉSTABILISATION

 

Dans Les filles et les monstres, Elizabeth Lemay décrit bien ce corps réquisitionné pour en faire des mères et des mamans. Les femmes perdent alors leur identité pour devenir une fonction biologique, juste une reproductrice. Ce qu’elle refuse, on s’en doute. Surtout après avoir vu ce que ce rôle a fait de sa grand-mère. 

 

«J’écris sur la maternité qui vide les femmes de leurs entrailles et je me rends compte que je vide ma propre mère de son être, je lui retire tout ce qui m’échappe pour la tenir dans les lisières de mon existence. Voilà des années que je réfléchis à la maternité, et pourtant j’ai du mal à voir ma propre mère comme une femme qui ne soit pas que ma mère. Il y a certaines choses qu’on oublie aisément. Ma mère n’est pas la somme de mes souvenirs, elle habitait le monde avant moi. La maternité dépouille les femmes d’une part de leur humanité que même les êtres qu’elles poussent entre leurs jambes oublient. Même son prénom, j’ai du mal à le lui accoler, car je ne l’ai jamais appelée ainsi.» (p.87)

 

Elle ne mettra pas d’enfants au monde, ne livrera pas son corps à un autre, même à un tout petit être qui assure la pérennité de l’humanité. La femme perd son âme et son être en devenant une mère nourricière dans une société où elles peuvent pourtant occuper toutes les tâches qui étaient réservées jadis aux hommes. On connaît aussi les concessions que les femmes doivent vivre quand elles s’imposent dans le monde politique, des affaires ou des arts. 

 

TERRITOIRE

 

La femme vit en territoire occupé, qu’on le veuille ou non. Elle doit souvent se travestir en entrant en politique où elle doit penser et agir comme les mâles, adopter un uniforme tout en demeurant attirante. Elle reste consciente, au plus profond de son être, du regard que l’on pose sur elle à sa naissance et dont elle ne peut jamais se débarrasser.

Élizabeth Lemay se penche sur la vie de Simone de Beauvoir et de Nelly Arcand, qui a été victime de sa beauté. Une tragédie que la vie de cette écrivaine qui a tenté d’être vamp, prostituée, séductrice et l’intellectuelle qui bouscule les assises de la société et les liens qui unissent et éloignent les hommes des femmes. Elle sait ce qui l’attend. Elle a aussi connu une expérience pénible dans sa tournée des médias après la publication de L’été de la colère

Elle se retrouve dans Nelly Arcand. 

Et elle dit vrai quand elle démontre que l’on ignore les romans et les livres de nos jours, leurs propos et leurs questionnements dans les médias pour s’attarder de plus en plus au vécu de l’auteur ou de l’auteure. L’ouvrage devient un prétexte où l’auteure doit décrire sa grande et petite aventure. 

 

«Durant la promotion de mon dernier livre, j’ai appris une chose que j’aurais dû savoir déjà : une femme qui écrit sur son expérience perd d’emblée la moitié des lecteurs. Elle ne s’adresse plus qu’aux autres femmes. Son histoire est réduite à un récit féministe et, une fois cette étiquette apposée, elle a l’effet d’un coup de fusil en l’air faisant déguerpir les oiseaux. Les auteurs masculins, en revanche, sont invités sur tous les plateaux parce que leurs œuvres touchent tout le monde. Quand un homme écrit, c’est toute la condition humaine qu’il dépeint. Moi, je n’écris que pour mes sœurs.» (p.116)

 

Elizabeth Lemay frappe juste en revendiquant tous les territoires de son corps et de sa pensée. Mais, lorsqu’on ne fait pas de quartiers, il faut s’attendre aux hurlements des réactionnaires. Elle touche des points sensibles et la riposte est terrible quand elle se risque dans le trou noir des réseaux sociaux, l’arène des prédateurs et de la duperie. Nous sommes dans l’ère de Trump, nous ne pouvons l’oublier, qui manie les insultes, ment et s’invente une réalité qui nie l’humain et le collectif. Le combat d’Elizabeth Lemay interpelle parce qu’il est sans quartiers, sans compromis et peut-être utopique. La liberté totale bascule souvent vers un individualisme inquiétant qui isole et fait de vous une cible parfaite. 


LEMAY ÉLIZABETH : Les filles et les monstres, Éditions du Boréal, Montréal, 2025, 184 pages, 25,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/fr/auteur/447-elizabeth-lemay.html

mardi 17 septembre 2024

UNE COLÈRE QUI FAIT DU BIEN À ENTENDRE

LE DROIT à l’avortement a été interdit dans la moitié des États du sud des États-Unis par la Cour suprême en 2022. Elizabeth Lemay, jeune écrivaine, le prend plutôt mal et ressent ça comme une agression contre son corps, sa liberté d’être et d’agir. Une attaque en somme contre toutes les femmes américaines et du monde. Quand on dépouille une femme de ses prérogatives, peu importe où elle se trouve, toutes sont touchées. On les prive d’une parcelle de leur être et de cette liberté que l’on proclame sur toutes les tribunes. Madame Lemay entreprend alors la rédaction de L’ÉTÉ DE LA COLÈRE pour exprimer son ras-le-bol de cette société patriarcale qui dicte depuis des millénaires ce que doivent dire et faire les femmes. Surtout, comment elles doivent être dans leur tête, leur corps et leur sexualité que les mâles définissent. Elle dénonce les règles écrites pour et par les hommes qui assujettissent les femmes et les privent d’une pensée personnelle et originale.

 

Ce jugement de la Cour suprême des États-Unis n’est qu’un exemple, un de plus qui marque le retour du machisme dans nos sociétés. Des phénomènes qui se multiplient sur la planète. Que dire de la situation en Iran après la mort de Mahsa Amini

L’horreur. 

Partout, des tensions déchirent les populations et créent des affrontements et des conflits aussi vieux que l’humanité. Nous n’avons qu’à nous souvenir des atrocités du colonialisme face aux nombreux peuples qui habitaient les Amériques et qui ont été quasi éliminés dans des guerres génocidaires. 

Nous n’échappons pas à ces tiraillements au Québec. Des remous et des différends qui ont du mal à s’exprimer et qui provoquent toujours des dérapages. C’est que nous sommes au niveau des croyances, de la foi, dans une pensée conçue pour et par les hommes. 

Elizabeth Lemay s’en prend à des habitudes gravées dans l’inconscient, qui ne s’expliquent pas et ne se justifient jamais. C’est peut-être pourquoi il est si difficile pour les femmes de se faire respecter et de trouver leur espace dans toutes les sphères de la société.

 

«C’est une guerre contre les femmes libres, les carriéristes et les bordéliques au réfrigérateur vide, celles avec des amants de passage qui vivent sans demander pardon. C’est une guerre contre notre place dans les tours de bureaux et les boys clubs. Contre notre ennui devant les tâches ménagères. Notre façon d’aimer le sexe autant que les hommes, de ne pas savoir cuisiner et de n’en avoir rien à foutre. C’est une bataille contre le plaisir que prennent les femmes dans leur sexualité déculpabilisée et leur indépendance dans cette chambre à soi dont parlait Virginia Woolf.» (p.12)  

 

Madame Lemay n’y va pas par quatre chemins. C’est direct, franc, percutant. L’écrivaine nous regarde droit dans les yeux et il est impossible de se dérober ou d’esquiver. J’adore ça. Elle frappe en plein cœur de la cible. 

 

«Et qu’on ne me dise surtout pas qu’ici, c’est différent. Je repense à mes ex. À mes histoires d’un soir. Je pense à Virginie Despentes pour qui la première règle du patriarcat, c’est d’exclure les femmes du domaine du plaisir. Aux hommes qui m’ont brisée. Je pense au retour de Julien Lacroix. À l’épidémie de drogue du viol. Aux jeunes filles à qui ont dit de surveiller leur verre dans les bars et aux garçons à qui on ne dit jamais rien.» (p.13)

 

J’aime cette façon un peu baveuse de m’interpeller, de dire ce que l’on tente toujours d’éviter et de repousser en répétant que nous sommes différents au Québec, permissifs et égalitaires. Pourtant, quand je me penche sur les statistiques depuis le début de l’année, le nombre de femmes tuées par des hommes me coupe le souffle. Quinze victimes en 2023 et déjà onze et plus, en 2024. 

 

TOUT LE MONDE

 

Madame Lemay apostrophe tout autant les hommes qui disent comprendre la situation des femmes et qui en profitent pour les manipuler. Je fais peut-être partie de ce groupe, je ne sais trop. On n’extirpe pas ses réflexes en claquant des doigts. Difficile d’échapper à un conditionnement qui a duré toute l’enfance et qui s’est imposé pendant des siècles. Il faut certainement toute une vie pour se défaire de cette manière de penser et d’agir. Tous les hommes, face aux femmes, sont comme des drogués qui peuvent retomber dans leurs habitudes à la moindre occasion.

L’écrivaine ne se ménage pas non plus et raconte comment elle a tenté de devenir celle qui vit avec une chaîne à la cheville, s’occupant des tâches ménagères, s’efforçant d’être la parfaite reine du foyer, la plus séduisante et sensuelle, attendant le retour du mâle pourvoyeur. Malgré tout ça, cette révoltée affirme que ce fut une période de sa vie où elle a été heureuse, n’ayant pas à se battre et à lutter pour être soi. Peut-être parce qu’elle adhérait à la norme. La liberté est exigeante et demande une vigilance constante. Pas facile d’être soi quand les balises tombent et qu’il faut s’inventer une manière d’être et forger d’autres pensées. 

Tout ça dans une société qui affirme haut et fort qu’au Québec, l’égalité entre les hommes et les femmes est non négociable et acquise! Le machisme et le patriarcat n’ont pas disparu avec la Grande noirceur et la fin de la fréquentation des églises. Il y a aussi le monde du travail et les écarts de rémunérations qui persistent malgré les luttes syndicales. Ces métiers que les femmes occupent sont moins valorisés et surtout moins payés. 

 

TÉMOIGNAGE

 


Elizabeth Lemay n’en reste jamais à la dénonciation ou à la rhétorique revancharde. Elle parle de son vécu, de ses expériences. C’est déstabilisant ses aventures avec des ombres fuyantes et des compagnons. 

 

«Je pense que j’ai été violée. C’est ce que j’ai lâché à mes amies, sans vraiment comprendre. L’été de mes vingt ans, j’ai fait l’amour avec le fils de mon patron. Je l’ai laissé me faire l’amour, devrais-je dire. On m’avait prévenue quand j’avais décroché l’emploi, sans vraiment dire de qui ou de quoi on me mettait en garde. On me lançait des fais attention à la figure.» (p.15)

 

Elizabeth Lemay unit sa voix avec celles de certaines écrivaines et philosophes, des battantes qui, comme Hilary Clinton et Monica Lewinsky, ont flirté avec le pouvoir et ont été attaquées et ridiculisées juste parce qu’elles étaient libres et croyaient qu’elles pouvaient faire tout ce que les hommes se permettent. Elles ont été apostrophées sur la place publique, sur toutes les tribunes par ceux qui avaient tout intérêt à le faire. Que dire de cet abominable Donald qui insulte Kamala Harris, la traite de folle, sans soulever un tollé de protestations ou de prises de position dans les médias pour condamner cet énergumène plus dangereux qu’un bol de nitroglycérine?

 

«On a beau vouloir, on n’efface pas des siècles de conditionnement aussi facilement. Il est plus simple, dans ce monde, d’être une boniche de maison qu’une sorcière moderne.» (p.71)

   

Un récit qui ne louvoie jamais, dérange, reste nécessaire, malheureusement. 

Je ne pense pas qu’on va en parler beaucoup cependant dans les émissions littéraires ou encore dans les pages culturelles. On fait ce que l’on a toujours fait devant ces écrits qui égratignent des habitudes et qui heurtent la censure patriarcale. 

J’en sais quelque chose. 

Après avoir publié Le réflexe d’Adam en 1996, je me suis buté à ce silence quand j’ai eu la témérité de réagir à la tuerie de Polytechnique et de stigmatiser les propos de Rock Côté dans Le manifeste d’un salaud. On a plissé le nez et détourné la tête. Une mention de mon essai à La bande des Six de Radio-Canada où Chantal Jolis a affirmé qu’on en avait assez des hommes roses

Tout était dit. 

Élizabeth Lemay se heurte à un mur et la meilleure manière de la paralyser, c’est de faire comme si… elle n’existait pas. Heureusement, Josée Blanchette dans Le Devoir a fait preuve de solidarité. 

 

LEMAY ELIZABETH : L’été de la colère, Éditions du Boréal, Montréal, 176 pages. 

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/ete-colere-4054.html