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jeudi 13 août 2026

LA QUÊTE DE CHRISTIAN GUAY-POLIQUIN

J’IMAGINE QUE ses lecteurs attendaient le nouveau roman de Christian Guay-Poliquin. Disons qu’il s’est fait un peu désirer, puisque Les ombres filantes sont de 2021. Cinq ans pour un ouvrage, c’est à peu près le rythme de cet écrivain. Il faut du temps pour se détacher de sa dernière publication, pour plonger dans une autre aventure et la mener dans toutes ses dimensions. Surtout, tout faire pour ne pas se répéter, même s’il y a des thèmes qu’un auteur ne peut se débarrasser. Un titre intrigant : Le mur. Quand je dis le mur, je pense tout de suite à Berlin, coupée en deux de 1961 à 1989, soit pendant plus de vingt ans. Assez pour faire de ces deux parties de la ville deux entités un peu étrangères malgré une langue commune. Tout comme celui de Berlin, le mur de Guay-Poliquin découpe une cité en deux et la population rêve de l’autre côté. Parce que la vie y est peut-être meilleure et plus satisfaisante. Une muraille qui sépare deux idéologies inconciliables ou plutôt deux manières de voir le monde.

 

Héléna œuvre pour une agence de rénovation et elle ne manque pas de travail. Elle doit s’occuper de tout ce qui se déglingue dans la ville. Parce que tout semble laissé à l’abandon et elle doit courir d’un endroit à l’autre sur son vélo pour réparer un appareil ménager, une porte ou un toit qui coule. Rien ne lui résiste et elle devient indispensable dans cette cité qui glisse peu à peu hors du temps. Comme si nous étions dans le monde que nous connaissons, mais que tout s’était arrêté et que la vie continuait sur son erre d’aller. 

Tous les édifices manquent de soins et ont besoin d’attention. Un événement s’est produit et a touché la société au cœur. Tout s’est figé dans une sorte de hoquet et la vie reste suspendue. C’est toujours le cas chez Christian Guay-Poliquin. Les gens survivent en se repliant sur eux et leur petit groupe d’amis. Tous réussissent à se procurer le nécessaire, même si la rareté fait partie du quotidien. Bien sûr, certains s’en tirent mieux que les autres et vivent dans une certaine opulence. À bien y penser, l’écrivain reproduit notre société où les riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Les gens travaillent, mais la nature et l’environnement se dégradent peu à peu, ce qui est le cas dans le monde présent. Une situation inquiétante.

 

«Elle passe le pont en regardant le mur qui scelle l’horizon. Il a été achevé alors qu’elle était encore enfant. Depuis, il divise toute la région en deux, de la montagne à la mer, comme un grand miroir opaque. Seuls les oiseaux peuvent le franchir. Parfois la lumière du soir lui donne une teinte orangée. Mais toujours, son ombre plane des deux côtés. Avec le ruissellement des années, des coulisses noires sont apparues sur son flanc, faisant penser à des mains qui s’agrippent.» (p.16)

 

Ce fameux mur obsède tout le monde et marque toutes les activités, même si les gens font tout pour l’oublier. Impossible d’ignorer ce rempart qui semble avaler le soleil. Il ne faut pas trop s’approcher parce que des gardes peuvent vous arrêter pour un oui ou pour un non. Autant s’en ternir loin si on veut éviter les ennuis. Une chose est certaine, les personnages de Christian Guay-Poliquin ne vivent plus dans une démocratie et ils sont sous haute surveillance. 

 

LA VILLE

 

Tout doucement, avec Héléna, nous nous déplaçons dans la ville selon les tâches qu’elle doit accomplir. C’est ainsi qu’elle se faufile dans l’intimité des gens et qu’elle découvre que certains ont des ressources qui font rêver. Du café, par exemple. Il y aurait donc des manières de s’approvisionner sur un marché noir, on le devine, mais l’écrivain ne va pas plus loin. Il nous laisse aux prises avec notre imagination. 

 

«Une patrouille passe d’un pas assuré. Comme ça, sous le crachin froid, on dirait qu’ils marchent dans un même corps. Indiscernables. Comme si c’étaient eux le mur. Les membres du petit trio discutent en retirant les chargeurs de leurs armes automatiques et entrent dans le bureau de l’agence. Même si l’époque des miradors est enfouie dans les mémoires, une méfiance et une hargne sourde perdurent à l’égard des gardes-frontière. Ils ont beau se mêler à la population et respirer le même air que tout le monde, ils sont formés pour tuer.» (p.55)

 

Héléna fréquente ses amies et ne voit pas souvent ses deux fils, qui sont devenus des adultes. Elle a quitté son amoureux pour une raison inconnue. Il semble contrôlant et a mal pris son départ. Il tente régulièrement d’entrer en contact avec elle pour la ramener «à la maison». Il la harcèle et réussit toujours à la retracer même si elle lui répète que c’est terminé entre eux. Elle rêve de changer de vie, bien sûr. Parce qu’elle le sait, la solitude se pointe à l’horizon.  

 

LE MUR

 

Pendant qu’elle effectue des rénovations dans une grande maison avec un ami, elle tombe sur un groupe qui creuse un tunnel pour se glisser sous le mur et passer dans l’autre monde quand elle descend dans le sous-sol pour réparer le système électrique. 

Héléna n’hésite pas à embarquer dans le projet. On apprend qu’elle s’est échappée de l’autre bord avec un amoureux, il y a bien longtemps, et que tout s’est terminé tragiquement pour lui lors de leur évasion en ballon. 

Il s’est sacrifié pour elle et Héléna s’est installée dans la nouvelle ville grâce à Peter, un fonctionnaire, qui est le père de ses deux fils. 

Il y a ceux et celles qu’elle a abandonnés alors qu’elle était une jeune femme, dans une époque qui lui semble tellement loin maintenant. Pourquoi ne pas essayer de les retrouver? Que sont devenus ceux et celles qui étaient proches d’elle? Sa famille. La vie est-elle meilleure de l’autre côté? C’est toujours la question. 

Les humains ne cessent de chercher un paradis qu’ils s’empressent de saccager quand ils s’y installent. Elle va s’efforcer de retourner en arrière en quelque sorte pour donner un sens à sa vie et peut-être trouver le bonheur, la paix et la tranquillité. 

 

«En creusant loin de la surface, Hélèna se sent étrangement calme. Loin des menaces de Peter, à l’abri sous terre, à mi-chemin entre une partie et l’autre de sa vie. Aujourd’hui, pendant qu’Alice et les frères Beaulieu sont dans le tunnel, Lucas et elle tentent de désencombrer le couloir en empilant les sacs de terre là où ils peuvent. Certains sont poisseux et difficiles à manier. D’autres, plus secs, engendrent des nébuleuses de poussière. Héléna regarde autour d’elle. Ils ne fournissent pas. Il y a trop de terre à évacuer. Même la salle des machines est maintenant remplie à craquer. Ils n’ont plus accès à la camionnette. Il va leur falloir sortir plus de terre, en douce, dans des valises.» (p.112)

 

Héléna réussira à traverser malgré la trahison d’Alice, qui a fait payer des gens pour se faufiler dans le tunnel. Ce n’est pas du tout ce qu’ils avaient convenu. Les fugitifs s’affolent et tout tourne mal. Elle parvient à s’échapper encore une fois. La voilà seule, de l’autre côté, peut-être juste dans la réplique du lieu qu’elle vient de quitter. 

 

MONDE

 

Christian Guay-Poliquin excelle dans les descriptions. Il sait nous garder dans un monde qui s’effondre, alors que tous doivent se débrouiller et faire un peu n’importe quoi pour survivre. Surtout, les gens semblent frappés par une étrange apathie qui leur coupe l’envie de bousculer leur quotidien, sauf pour quelques intrépides que rien ne peut abattre. 

Je me suis encore une fois laissé prendre par les petits gestes de la vie qui finissent par être une quête de changement. C’est la grande force de Christian Guay-Poliquin et ce roman, comme tous ceux qu’il a publiés, n’y échappe pas. À noter que c’est la première fois que le narrateur est une femme.

Et surtout, en m’abandonnant aux coups de pédales d’Héléna, je me suis demandé si l’être humain n’est pas toujours face à un mur qu’il aimerait enjamber pour devenir un autre dans un monde qu’il imagine parfait. C’est l’élan qui pousse les migrants à franchir les frontières, à partir sur les mers au risque de leur vie pour échapper à un présent qui les tue. Dans notre parcours, nous voulons tous le meilleur. C’est ce désir qui garde une société dynamique et cohérente. 

Chose certaine, tous souhaitent fuir la violence et la guerre, la famine et les persécutions pour trouver un havre de liberté où ils peuvent être soi et respirer. Des millions de réfugiés tentent de changer leur existence et de se faufiler dans un monde fantasmé où ils pourront être dans toutes les dimensions de leur être. C’est pourquoi tant de lecteurs se laissent prendre par la magie de Christian Guay-Poliquin. Encore une fois, il nous entraîne dans une utopie familière où les gens cherchent à expérimenter l’autonomie et l’amour. C’est la grande préoccupation de l’écrivain et peut-être, certainement, celle de tous les individus, peu importe où ils sont, peu importe, où ils parviennent à s’installer. C’est l’espoir d’être mieux et de vivre dans toutes les dimensions de son être.

 

GUAY-POLIQUIN CHRISTIAN : Le mur, Éditions de La Peuplade, Montréal, 2026, 168 pages, 26,95 $

https://lapeuplade.com/archives/livres/le-mur