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vendredi 26 mars 2021

UN CAFÉ AVEC SERGE BOUCHARD

JE ME SUIS PRÉPARÉ un café noir, un corsé brésilien dans ma grande tasse, avant d’ouvrir Un café avec Marie de Serge Bouchard. Pour retrouver des textes que l’animateur a lus à son émission, C’est fou du dimanche soir, à la première chaîne de Radio-Canada. Des propos écoutés religieusement pendant cette heure qu’il partage avec Jean-Philippe Pleau. Je l’ai déjà écrit, je demeure un fidèle et j’aime les entendre penser et discuter sans prétention. Une belle escale dans les idées où monsieur Bouchard réfléchit sur le sujet du jour. Dans ce recueil, nous avons droit à soixante-dix thèmes qui permettent à l’auteur de bousculer des vérités, des clichés ou encore de nous montrer comment nous allons tout croche dans nos vies et nos occupations. Le titre évoque Marie, sa compagne et complice décédée récemment du cancer. Une femme qui partageait ses jours, mais aussi ses réflexions et qui a écrit avec lui plusieurs livres, dont Le peuple rieur qui raconte l’histoire des Innus. Elle reste omniprésente dans ces récits et il me semble avoir surpris sa respiration et parfois ses chuchotements pendant ma lecture. 


Que ça fait du bien de s’aventurer dans un Serge Bouchard, tout doucement, en prenant son temps pour déguster chaque mot comme un morceau de sucre à la crème. Et comment ne pas entendre sa belle voix grave qui souffle chacun des textes? Cette voix lente, méditative, pas pressée, qui mord dans les phrases pour en livrer toutes les saveurs. Je dois avoir un petit côté masochiste, parce que monsieur Bouchard touche souvent mes contradictions, mes hésitations et mes faux pas. Il n’est jamais tendre non plus avec nos obsessions, notre quête de richesses et devant certains projets qui mettent la planète en danger. Je ne peux que penser à cette usine de liquéfaction de GNL à Saguenay qui tente de rendre acceptable et écologique un développement polluant, dépassé et d’un autre siècle. Comme si William Price revenait tout saccager ce qu’il avait négligé de raser dans nos forêts. Le progrès pour la plupart de nos élus est souvent synonyme de destruction massive. 

Serge Bouchard nous donne l’occasion de respirer par le nez, de secouer nos occupations étrangement futiles et de prendre du recul. Tout ce qui happe nos jours et nous fait courir de plus en plus rapidement en oubliant le monde et sa beauté. La vitesse est la meilleure façon de saccager l’environnement. Il faut revenir à la lenteur de la marche, à la pensée pour protéger l’avenir. 

En plus, l’écrivain partage des heures importantes, ce jour par exemple où Marie et lui sont allés chercher la petite Lou en Chine pour qu’elle devienne leur enfant, leur fille et leur amour, leur fierté aussi. 

 

MALADIE

 

Le cancer a frappé ses compagnes, le touchant au cœur et à l’âme. Des épreuves, des moments où la vie s’acharne aveuglément. Beaucoup n’arrivent pas à se relever d’un tel coup et restent haletants dans la succession des semaines, ayant perdu le goût d’avancer dans de nouveaux projets. Heureusement, Serge Bouchard continue de réfléchir et de parler. 

Et la chatte noire, la ronronneuse vient s'allonger sur mes genoux pour que je relise un paragraphe, que je ralentisse, me calme pour savourer Un café avec Marie. Je reprends, à voix basse, comme le fait si bien monsieur Bouchard et la dormeuse cligne des yeux.

 

Et j’ai connu cette journée-là le poids véritable de l’absence, la gravité du monde. Paquette n’allait plus écrire d’examens ou de dictées, il n’allait plus recevoir de bulletins. Nous n’allions plus jouer ensemble dans la cour. Il ne reviendrait pas demain ni le jour d’après. Lui qui s’excitait tant quand approchaient les congés d’école, il avait pris congé pour de bon. (p.43)

 

Je dérange la féline et me prépare un autre café tout en me répétant que Serge Bouchard possède ce talent rare de mettre les mots à leur place. C’est un don parce que j’ai tellement de mal à trouver la justesse quand j’écris, les mots qui vont là où ils doivent se retrouver comme dans un casse-tête. Je continue après avoir rassuré la chatte. J’en ai encore pour des heures de ronronnements et de lecture. 

Que dire de nos faux pas, nos illusions et des bêtises que nous ne cessons de commettre en pensant réinventer la modernité et l’avenir? Je rêve devant En canot sur le lac sans nom où il raconte être parti rejoindre son fils qui a choisi de vivre l’expérience de la vie recluse en forêt. La petite embarcation, l’aviron, la splendeur du jour. Je recommence. C’est trop juste, trop émouvant cette quiétude et la fatalité qui pointe le nez. L’impression d’être à bord, de ramer sans faire de bruit, d’aller tout droit vers la beauté et le malheur qui avance.  

 

SACCAGE

 

Serge Bouchard se désole devant la perte des mythologies des peuples du Nouveau Monde, des légendes et des histoires qui permettaient de s’arranger avec la réalité et les mystères de la nature. Tout ce qui mettait de la magie et du merveilleux dans la vie a été élagué. La supposée rationalité avec l’outil souvent aveugle qu’est la science a pris toute la place. Il faut relire Les bâtards de Voltaire de John Saul pour comprendre les origines de cette dérive. Cette pensée nous a privés de la possibilité de vivre autrement, de faire l’équilibre entre la raison, le rêve et la poésie. Jean Désy, l’écrivain nomade, enseignant et coureur de rivières, la semaine dernière, dans une conférence, faisait des liens entre la santé et la littérature. Il répétait à peu près la même chose. La science a permis des réussites spectaculaires, de vaincre des maladies incurables, mais il ne faut jamais oublier l’imaginaire, les grands récits mythiques et la musique qui guérit l’âme, donne une direction dans une nature que nous envisageons souvent comme un espace à dompter et à piller. Il n’y a pas qu’une manière de voir et d’entendre, qu’une seule façon de régler les problèmes de la planète et de satisfaire les désirs des humains. L’approche rationnelle nous a menés dans un cul-de-sac. Pas qu’elle soit dangereuse en soi, mais le mal vient que nous misons tout sur elle. Nous avons besoin de fantaisie, d'utopies, d’histoires, de contes pour nous épanouir dans nos aventures de vivants. Malheureusement, l’humanité s’est terriblement appauvrie au fil des siècles en ne privilégiant que la méthode cartésienne et en reléguant dans la marge la magie de la parole, de la musique et des fables. 

Je m’arrête, regarde les pins bouger lentement sous la poussée du vent, le lac qui avale des teintes de bleu avec la pleine lune qui s’avance en haut des dunes. La chatte s’étire et c’est un moment d’attente, de bonheur peut-être.

 

MUTATION

 

Tout ce qui était merveilleux et qui s’est transformé en réceptacle de haine. Que penser des déments qui envahissent les réseaux sociaux? C’est pourtant une invention incroyable, un moyen de communication unique que nous avons souillé avec nos bêtises. Une autre occasion de tester les limites de l’expression, de reconsidérer ce qu’est un dialogue ou une information. La liberté n’est pas une permission de tout dire, de prôner les pulsions les plus dangereuses, de malmener des réputations ou d’insulter des dirigeants politiques, particulièrement les femmes. Tout comme la production industrielle massive et prétendument rationnelle d’aliments nous pousse vers la pollution et la désertification.

 

La beauté du monde est floue, car ses contours sont mystérieux. Ce sont les vérités absolues qui viendront détruire le charme de ce monde mythique. La révélation chrétienne tuera les balivernes païennes. Dieu a la clarté du Saint-Esprit, la blancheur de la colombe, la lumière de la Foi. La science et la technologie feront le reste, elles trouveront toutes les causes objectives, avec rigueur et platitude. Les explications tranchantes et les discours pointus effaceront tout le flou artistique de la pensée sauvage. Le paradis terrestre deviendra un paradis fiscal où la pensée comptable calculera précisément les profits et les pertes. (p.133)

 

Une certaine nostalgie se dégage des propos de l’anthropologue, comment pourrait-il en être autrement devant la perte d’un monde naturel et fascinant que nous avons saccagé en quelques siècles? Je rêve aux jours de mon enfance, sur la petite ferme où mon père ne connaissait pas les fertilisants chimiques et encore moins les herbicides. Il savait les plantes qui s’entraidaient et celles qui pouvaient se nuire, la rotation des cultures, les soins aux moutons et aux chevaux. Il avait le geste lent et le regard qui se perdait souvent au bout de ses champs, là où passait la limite du monde. 

 

TRAGÉDIE

 

L’envahissement du Nouveau Monde par les Européens est l’une des pires tragédies de l’humanité. La migration a anéanti un savoir millénaire, une manière de vivre différente. Les Européens ont rasé les forêts avec un acharnement inouï. Ils ont exterminé les animaux (pensons aux bisons). Les autochtones ont été affamés et emprisonnés dans des réserves. Les chercheurs d’or ont creusé la terre et pollué les cours d’eau, faits des déserts dans les plaines de l’Ouest en pratiquant l’agriculture intensive et en utilisant à outrance les fertilisants chimiques. 

Non, Serge Bouchard ne pousse pas vers la désespérance, bien au contraire. Peut-être que j’ai avalé un peu trop de café. Il faut rêver le monde meilleur, des vies différentes où la pensée et la réflexion domineront. Serge Bouchard s’y applique avec une constance admirable.

Et s’avancer dans ce livre, c’est sourire à Marie, prendre le temps de déguster un carré de chocolat, s’inventer un espace entre chaque seconde qui tombe avec les gouttes d’eau sur les aiguilles du pin. C’est hocher la tête en l’écoutant flatter les mots comme je le fais avec la chatte noire pour surprendre une vérité un peu frileuse qui suit une gélinotte au milieu d’un sentier peu fréquenté. 

Et je ravale en revenant sur le texte de la fin où il s’adresse à Marie, quand il s’attarde à la maladie de sa compagne, aux soubresauts et aux effets du cancer qui va la tuer. Je revois des moments bien sûr, l’agonie de mon frère Paul, celui de ma sœur Gisèle qui a lutté jusqu’à la dernière seconde. Marie voulait mourir dans sa maison, avec les siens. Elle aura été exaucée, mais la conscience s’était envolée. Ça me bouleverse. Comment j’imagine ma fin? Dans une chambre d’hôpital, branché à des machines, intubé et cloué dans un lit ou bien au milieu de ma bibliothèque, de tous les livres qui ont fait ma joie et mon plaisir. Faible, agonisant, au bout de mon âge, mais encore capable d’effleurer l’endos d’un roman de Jacques Poulin et de sourire.

Si Serge Bouchard a vécu de terribles épreuves, il a aussi connu des moments intenses de bonheur, des épiphanies qui creusent des nids dans les nuages. C’est certainement ce que l’on retient de sa résilience, de son calme et de sa manière de faire un pas en arrière pour voir un peu mieux le chagrin, la peur, la fatalité qui lui assène les pires coups qu’un humain peut encaisser. Autant me préparer un autre café, un dernier avant d’aller dormir, pour rester là à respirer, à effleurer le livre du pouce. Tous ces mots me laissent vivant, méditatif et terriblement présent dans la nuit qui se barbouille d’étoiles au-dessus du lac, de la lune belle et ronde qui flotte vers les gorges de l’Ashuapmushuan.

 

BOUCHARD SERGE, Un café avec Marie, Éditions du Boréal, Montréal, 272 pages, 25,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/cafe-avec-marie-2774.html

lundi 22 mars 2021

LA GRANDE ÉCRIVAINE DU QUÉBEC

MARIE-CLAIRE BLAIS A vingt-six ans quand elle publie Une saison dans la vie d’Emmanuel. Ce roman la propulse à l’avant-scène de notre monde littéraire et de la francophonie, lui permet de mettre la main sur le prix Médicis en 1966. L’écrivaine s’est fait remarquer en 1959 avec La belle bête à l’âge de vingt ans, l’année de la mort de Maurice Duplessis. Elle avait attiré l’attention du père Georges-Henri Lévesque qui était alors professeur à l’Université Laval et de Jeanne Lapointe, une enseignante qui a joué un rôle important dans la carrière d’Anne Hébert. Avec ce succès, la jeune femme s’éloigne définitivement de son milieu de Québec, s’installe dans le monde des mots et vivra une grande partie de son temps aux États-Unis, particulièrement à Key West, où elle obtient la citoyenneté américaine.


Au moment de la sortie d’Une saison dans la vie d’Emmanuel, aux Éditions du Jour en 1965, je débarque à Montréal après douze heures de train, avec une petite valise presque vide. Je me terre dans un sous-sol d’Outremont, un véritable taudis, parce que je n’ai que quelques centaines de dollars pour passer l’année. Je réagis comme une bête frileuse qui n’ose plus quitter sa tanière, ayant perdu mes repères et les trottoirs de la ville m’effarouchent. Heureusement, mes cours à l’Université de Montréal me forcent à sortir et à voir des gens. 

Je me réfugie dans les livres, une sorte d’ermite de la littérature, me penche sur Sartre, Camus, Duras, Yourcenar, Hamsun et Faulkner. Je rature les textes qui deviendront L’octobre des Indiens, six ans plus tard. Je peux enfin me livrer à ma grande passion pour les livres et la poésie sans craindre le regard des autres, particulièrement celui de ma mère.

Je découvre Marie-Claire Blais en 1970, un peu méfiant devant les succès qui font les manchettes. Ce fut l’illumination. Je l’ai déjà écrit. Je ne jurais avant que par Tolstoï et Dostoïevski, convaincu que je devais apprendre le russe pour avoir le droit de voir mon nom sur la jaquette d’un livre.

Marie-Claire Blais me redonnait mon village, mon pays de neige, de messes et d’épinettes. Je retrouvais grand-mère Malvina vêtue de noir, les cheveux retenus par des dizaines d’épingles et collés à la peau du crâne. Une femme sèche, brusque, toujours de mauvaise humeur qui sentait le camphre et la boule à mites. Mon autre grand-mère était plus farouche encore. Almina, mettait mari et enfants à la porte au mois d’août, pour sa brosse annuelle. Elle passait des jours à chanter, hurler, boire seule derrière les rideaux tirés. Sa famille vivait dans le hangar en attendant le matin où les fenêtres se dégageaient comme le ciel après l’orage. La maison redevenait accessible.

 

VOISINS

 

Marie-Claire Blais, on aurait dit, avait fréquenté des voisins qui m’intriguaient, ces familles isolées au bout des rangs. Elle me dessillait les yeux. Je voyais pour la première fois ces enfants qui longeaient les murs comme des petits animaux et qui se terraient sous les chaises et les bancs quand la porte s’ouvrait. Des ombres qui pouvaient disparaître dans la neige avec le Septième, ce jeune qui possédait un don, pouvait guérir ou arrêter le sang. Chez Marie-Claire Blais, le Septième résiste à tous les sévices et traverse les épreuves sans trop être amoché. 

Et les hommes, toujours dangereux, vindicatifs et imprévisibles, surtout avec un verre dans le nez. L’un de mes oncles provoquait des tsunamis quand il avait bu. Un Jour de l’An, il a retourné la table lors du repas familial gâchant le festin de ma tante, semant les pleurs et les hurlements. Il ne tolérait aucune contradiction, surtout en politique. C’était un libéral enragé, «teindu», qui n’entendait pas à rire.

Et la petite école, les concours de catéchisme, la strappe tel un châtiment de Dieu. Ça tombait à onze heures pile en matinée et à quinze heures en après-midi. Sur les mains, les dix doigts, jamais moins de cinq coups. Et ces heures, à genoux dans un coin, incapable de se relever. Il fallait dompter les bêtes rétives que nous étions. 

Grand-mère Antoinette décrivait cette mort tellement noire quand elle s’avançait dans les aveuglements de janvier, sur des chemins impraticables où les chevaux s’embourbaient. Je me mordais les lèvres en pensant à la petite voisine qui ne viendrait plus jamais à l’école, à l’imprudent étouffé dans le tunnel qu’il avait creusé dans un banc de neige ou ce cousin emporté par la tuberculose. Je revois encore le cercueil blanc dans l’église avec les reniflements de ma tante qui pleurait à toutes les funérailles. 

 

INSPIRATION

 

Marie-Claire Blais, je l’ai suivie fidèlement à partir de 1970. J’ai eu aussi la chance de la croiser à quelques reprises. Une écrivaine admirable, certainement la plus grande du Québec, la plus percutante et la plus universelle, avec une œuvre à nulle autre comparable par ses dimensions et ses personnages. J’ai même été son chauffeur lors d’un salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Comment oublier sa visite au cégep de Chicoutimi. Le professeur Alain Dassylva, admirateur de madame Blais, l’avait reçue dans sa classe. Pour l’occasion, il avait revêtu un smoking. Ce fut un événement.

Je m’attarde sur l’incipit d’Une saison dans la vie d’Emmanuel et c’est un pur délice. Le détail d’une fresque de Brueghel l’Ancien qui s’anime devant moi.

 

Les pieds de Grand-Mère Antoinette dominaient la chambre. Ils étaient là, tranquilles et sournois comme deux bêtes couchées, frémissant à peine dans leurs bottines noires, toujours prêts à se lever : c’étaient des pieds meurtris par de longues années de travail aux champs (lui qui ouvrait les yeux pour la première fois dans la poussière du matin ne les voyait pas encore, il ne connaissait pas encore la blessure secrète à la jambe, sous le bas de laine, la cheville gonflée sous la prison de lacets et de cuir…) des pieds nobles et pieux (n’allaient-ils pas à l’église chaque matin en hiver?) des pieds vivants qui gravaient pour toujours dans la mémoire de ceux qui les voyaient une seule fois — l’image sombre de l’autorité et de la patience. (p.7)

 

Quelle manière de décrire une vie d’efforts, de prières, de colère et de résignation! C’est déjà un aperçu de l’écriture qui va s’installer comme un continent à la dérive à partir d’Un sourd dans la ville, en 1980, et donner l’incroyable fresque de Soifs.

Et j’entends Rimbaud dans cette phrase qui sonne si bien. «Immense, souveraine, elle semblait diriger le monde de son fauteuil.» Et l’écho dans Les poètes de Sept ans : «Et la mère, fermant le livre du devoir, s’en allait satisfaite et très fière…» 

Jean le Maigre et le Septième lisent dans les bécosses, écrivent des vers tout comme le petit révolté de Rimbaud aime la fraîcheur des latrines où il imagine des romans sur la vie. 

 

MONDE

 

Et l’univers s’ouvre devant ce bébé tout neuf. Le travail qui épuise chaque jour, le sexe imposé par l’homme, l’éloignement des mâles et des femmes (Grand-Mère Antoinette tient tête à son gendre, mais jamais dans la même pièce), les enfants qui tombent du corps des mères comme les pommes à l’automne. La vie, la mort, le froid, la faim et la transgression par les livres et certains attouchements, la religion et la peur d’une vengeance de Dieu qui peut frapper avec le tonnerre et l’éclair. 

Dans mon roman, Le voyage d’Ulysse, les descendants innombrables de grand-mère Allada se battent avec les chiens pour un bout de crêpe. Ils viennent directement d’Une saison dans la vie d’Emmanuel. Avec Père Reproducteur qui passe ses jours et ses semaines à couper les arbres qui repoussent dans la nuit. Tout comme chez Blais, le mâle reste une bête dangereuse et une menace pour les enfants et les femmes.

 

AUDACE

 

Madame Blais effleure tous les tabous. La sexualité de Jean Le Maigre avec ses frères, le mysticisme d’Héloïse qui rêve d’être «ravie» par Dieu et qui finira dans le bordel, le prêtre qui profite de petits festins et de la misère de ses paroissiens, la pédérastie dans les pensionnats, lieu de toutes les agressions et de toutes les perversions qui ont marqué la Grande Noirceur. Il y a aussi l’épouvantable exploitation des enfants qui sortent estropiés des usines et handicapés pour la vie. 

Toute la Révolution tranquille frémit dans les épîtres de Jean Le Maigre qui sonnent comme les trompettes de Jéricho qui appellent à la révolte. Emmanuel sera l’élu. Il ne faut pas oublier qu’en Hébreux ce nom signifie «Dieu est parmi nous». Il est celui qui va bouleverser l’ordre établi, tenir tête aux curés et entendre peut-être les femmes, leur colère muette jusque-là, celles qui n’ont jamais eu le droit de dire non à moins d’atteindre le statut de grand-mère. Jean Le Maigre devient Jean le Baptiste, le précurseur qui secoue le monde par ses prophéties et prépare la venue du sauveur que sera peut-être le petit Emmanuel. 

Ce roman m’a redonné le Québec dans ses misères et ses échecs, ses peurs et ses tremblements, ses révoltes et ses espérances. Des pages époustouflantes comme celles où Antoinette, telle une régente, parle de sa sexualité et de son homme avec une fierté troublante. 

 

Grand-Mère Antoinette nourrissait encore un triomphe secret et amer en songeant que son mari n’avait jamais vu son corps dans la lumière du jour. Il était mort sans l’avoir connue, lui qui avait cherché à la conquérir dans l’épouvante et la tendresse, à travers l’épaisseur raidie de ses jupons, de ses chemises, de mille prisons subtiles qu’elle avait inventées pour se mettre à l’abri des caresses. (p.104)

 

Véritable morceau d’anthologie.

Mes deux grand-mères ont mené un combat similaire. Lors de nos réunions familiales, elles parlaient souvent des «maudits hommes qui ne pensent qu’à la couchette.» J’ai compris bien plus tard ce qu’elles voulaient dire. 

Marie-Claire Blais m’a ouvert la porte de la littérature du Québec et m’a montré l’écriture qui pouvait devenir la mienne. Après cette lecture, je me suis attardé à Roch Carrier, Anne Hébert, Gabrielle Roy pour me reconnaître dans ce pays étranger et familier. Et aussi Yves Thériault, Claire Martin et Suzanne Paradis. 

Cinquante ans plus tard, j’ai ressenti un même frisson en parcourant Une saison dans la vie d’Emmanuel. J’ai retrouvé l’émerveillement qui m’avait secoué en 1970. Oui, Marie-Claire Blais occupe une place unique dans mon cheminement de lecteur avec l’œuvre échevelée de Victor-Lévy Beaulieu.

 

BLAIS MARIE-CLAIRE, Une saison dans la vie d’Emmanuel, Éditions du Boréal, Boréal Compact, Montréal, 168 pages, 1991.

 

Note : Une version de cette chronique est parue dans Lettres québécoises, numéro 180, sous le titre La plus grande écrivaine du Québec, mars 2021.


https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/auteurs/marie-claire-blais-11597.html