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jeudi 16 avril 2026

CHRISTINE GOSSELIN VIT SA DIFFÉRENCE

RÉCIT PARTICULIER que «Aussi étrange que toi, Frida» de Christine Gosselin. Frida est celle que nous connaissons, l’artiste, la peintre mexicaine, la femme libre et audacieuse qui a marqué la peinture par sa vie de souffrance, son combat sans merci avec un corps de douleur. Son travail pictural est devenu le journal de sa lutte physique et morale, des efforts qu’elle a dû faire pour être présente, active et créatrice. Frida a été touchée par la poliomyélite alors qu’elle était enfant. Et au sortir de l’adolescence, un terrible accident devait la couper de la vie qui s’ouvrait devant elle. De multiples fractures et, surtout, une tige de fer qui lui a transpercé le corps. Elle restera longtemps à l’hôpital avant d’entreprendre sa vie de femme, claudiquant et négociant avec la douleur qui avait pris possession de tout son être. Elle luttera constamment pour garder son autonomie, créera une œuvre picturale unique, originale où elle est l’objet et le sujet de ses tableaux, y peignant ses souffrances et ses blessures. Un combat terrible, une quête de liberté extraordinaire et admirable. Christine Gosselin mènera une bataille similaire, même si sa condition physique n’est pas aussi dramatique et tragique que celle de Frida Khalo. Elle a commencé par refuser sa féminité, se comportant comme un garçon en pratiquant plusieurs sports, particulièrement le hockey. Des problèmes apparaîtront lors de ses premières menstruations. Elle sera comédienne et après journaliste sportive où elle aura à s’imposer dans un monde de mâles. Elle trouve dans Frida Khalo une sœur, une amie, un modèle qui lui montre la direction à prendre pour être ce qu’elle est.

 

Le récit de Christine Gosselin m’a happé dès les premières phrases. Un souffle, un élan auquel il est difficile de résister, une bourrasque qui secoue et étourdit. La narratrice se retrouve devant des reproductions de Frida Khalo. «Les deux Frida» particulièrement, un tableau où l’artiste étale sa douleur et la violence qu’elle subit. Son couple s’effondre et Diego demande le divorce. Deux visages d’elle, celle que Diego aimait et celle qu’il n’aime plus.

Madame Gosselin dialoguera avec la créatrice mexicaine tout au long de son récit, lira ses textes et son journal intime pour mieux se voir et vivre avec elle. 

 

«Je souhaite oublier la Frida en blanc, la mariée qu’il voulait que je sois. Je veux l’assassiner, cette version de moi; je lui ai coupé l’artère et elle saigne à cœur ouvert. Mi vida, elle a beau essayer de contenir le flot, ses mains tremblantes, même armées de forceps, n’y parviennent pas. Je suis l’autre. La Frida à droite. Celle qui dévoile son cœur aussi, mais ici mi corazon est entier, prêt à battre à nouveau, comme je l’entends.» (p.12)

 

Il s’agit d’un extrait du journal de Frida Khalo, on l’aura compris. Diego, son mari, a été infidèle. Il l’a toujours été, coureur de jupons incorrigible. Il a trompé Frida à la moindre occasion et a été jusqu’à séduire sa sœur. Frida prend des amants, mais elle est touchée dans son corps et son âme. Ses tableaux deviendront un incroyable récit où elle documente pour ainsi dire sa douleur physique et morale.

 

REFUS

 

Christine Gosselin refuse la soumission, le conformisme, les rôles définis par la société. Dès sa petite enfance, elle fait tout comme un gars, joue au hockey, bouscule les autres physiquement, serre les poings, dissimule sa féminité pour foncer tête baissée devant tous les dangers. Sa vie bascule quand elle a ses «fameuses menstruations» qui, selon les normes, en font une femme. Le sang coule, intarissable, un fleuve qui prend sa source entre ses cuisses. 

 

«Mes menstruations abondantes m’envoient des signaux d’alarme, mais j’ai trop peur de découvrir ce qu’elles cherchent à me dire. Dans un rêve récurrent, des voix sans visage me parlent depuis le creux de mon ventre. Quelque chose ne tourne pas rond dans mon utérus. En fait, rien ne tourne… ça ne fait que tomber. Je suis encore vierge et ne veux pas parler de ces choses-là avec papa et maman. J’ai honte de mon corps et des poils qui poussent partout. Je refuse de me mettre nue devant le médecin de famille et d’évoquer le sang entre mes jambes. Je ne dis rien, espérant qu’ainsi, la douleur m’oublie.» (p.43)

 

Après bien des examens et des consultations, les spécialistes font comprendre à Christine qu’elle est différente. Des malformations dans son utérus feront qu’elle ne pourra jamais avoir d’enfants. Cela explique aussi les menstruations-fleuves.

La peintre mexicaine aurait risqué sa peau en enfantant et elle a dû avorter quand elle s’est retrouvée enceinte. Un drame pour Frida qui ne se sent pas une «vraie femme» en ne pouvant mettre un enfant au monde. Tout comme Christine sait qu’elle est coupée de quelque chose de vital, comme si elle était dépossédée par cette malformation, ce qu’elle a toujours voulu d’une certaine façon : être différente.

 

HISTOIRE

 

Le récit de Christine Gosselin raconte ses luttes, ses excès dans le monde du théâtre. Elle agit comme un homme, mais, malgré les apparences, une question existentielle la taraude. En ne pouvant enfanter, est-elle une femme complète et entière

La société valorise la maternité, même de nos jours. Une femme est reléguée trop souvent à ses fonctions biologiques. Il y a une marge entre le choix de ne pas avoir d’enfant et d’être infertile.

 

«J’étais figée dans un corps stérile, incapable de prouver que j’étais toujours une femme. Je suis devenue une antiquité vautrée sur son lit, ouvrant mes jambes seulement pour ce qui me semblait familier. Je ne les écartais que pour des hommes qui traversaient ma vie en pointillé. Je leur obéissais avec nonchalance, armée d’un sexe de petite fille imberbe, d’où rien d’autre que l’urine et le sang n’allait provenir.» (p.116)

 

Le récit de Christine Gosselin devient alors une formidable quête d’identité. Qui est-elle? Quel regard les gens posent-ils sur elle? Qui est-elle dans ce corps qui ne peut se reproduire? La question tourmente aussi Frida, qui se voit privée de sa nature de femme pour ainsi dire. 

Christine trouve un écho à ses interrogations et ses douleurs en lisant Frida et en étudiant ses tableaux. Elles rejoignent les sacrifiées qui ne correspondent pas à l’image que la société fait d’elles. Des combattantes surgissent. Gisèle Pelicot, qui a fait les manchettes avec son impossible histoire, Nelly Arcand et d’autres qui ont été broyées par les diktats des hommes. 

Le texte devient une poussée vers la liberté d’être dans sa différence, un cri qui secoue les fondements de la société et les archétypes. 

Christine Gosselin travaillera comme journaliste sportive pour souder tous les aspects de son être. Elle se bouchera les oreilles pour ne pas entendre les propos machistes de ses compagnons. Elle doit être sourde pour faire sa place dans ce milieu stéréotypé et sclérosé. 

 

«Mes collègues m’ont appréciée, mais attention! je pouvais agir comme les hommes, à condition de ne jamais donner l’impression d’en être un. Il fallait conquérir le monde du sport, sans jamais cesser d’être attirante et féminine. Au bar, après les matchs des Canadiens de Montréal, j’étais entourée d’hommes avec qui j’avais des tas de points communs. Mais est-ce que je pognais? Pas du tout. I was one of the boys, avec un petit parasol rose dans son drink de fille. Mes collègues masculins ont souvent prétendu détendre l’atmosphère en utilisant mon corps. Une bonne claque sur les fesses ou une blague douteuse sur ma tenue. Ce harcèlement sexiste déguisé en jeu dissimulait l’hostilité que suscitait ma présence dans l’équipe. J’aurais dû riposter. Je ne l’ai pas fait. Il me reste ces lignes pour revanche.» (p.129)

 

Enfin, il y aura Thomas, qui l’accepte dans sa totalité, et ses fils qui donneront une vie autre à la femme. C’est beau. Formidable. Touchant. Frida a triomphé de la douleur atroce qui s’était réfugiée en elle. Ce mal, elle l’a sublimé pour en faire une œuvre artistique unique et singulière. 

Voilà un récit vrai d’une femme qui cherche à être entière dans son corps et dans son esprit. Frida et Christine ont été marquées dans leur être de manière particulière, mais les deux ont eu à se bâtir une vie, à transcender une malformation de l’être, à tracer leur chemin dans un monde qui ne leur a pas fait de cadeaux. 

Christine Gosselin parviendra à une certaine sérénité, même s’il y aura toujours le sentiment d’être à part et de ne pas être «totale» dans son être. Ce fut le cas de Frida, qui a fait preuve d’une volonté incroyable pour surmonter tous les empêchements et les embûches. Un témoignage qui sort des frontières du moi pour toucher ceux et celles qui doivent mater un handicap ou une différence. 

Un récit magnifiquement écrit, il faut le souligner. Une écriture sentie et frémissante, un dialogue improbable de cette battante dans toute sa force et sa vulnérabilité. Une franchise qui exige beaucoup d’honnêteté et de courage.

 

GOSSELIN CHRISTINE : «Aussi étrange que toi, Frida», Éditions Mémoire d’encrier, Montréal, 2025, 192 pages, 24,95 $. 

https://memoiredencrier.com/catalogue/aussi-etrange-que-toi-frida/