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jeudi 6 août 2026

UNE FABULEUSE HISTOIRE DES MÉTIS

IL Y A DES LIVRES qu’on oublie et qu’on retrouve quand on décide de faire un peu d’espace pour les nouveautés dans sa bibliothèque. C’est le cas de Tiens ta langue de Matthew Tétreault, qui patientait depuis pas mal de temps si je regarde la date de la parution. Pourtant, c’est un roman imposant, plus de 400 pages, qui prend de la place sur un rayonnage. J’ai ouvert le bouquin et, dès les premières lignes, j’ai été happé par cette histoire qui nous plonge dans l’univers des Métis du Manitoba, les descendants des Cris, des Saulteux et des Français qui vivent dans des villages plutôt isolés, pratiquant divers métiers pour survivre. Ils revendiquent leur appartenance à la culture française, même si leur langue est corrodée par l’anglais et qu’ils se sentent tout croche dans leur être. Un portrait saisissant de Matthew Tétreault qui doit toucher tous les Québécois. C’est peut-être le récit de notre avenir en tant que francophones d’Amérique que nous découvrons en lisant ce texte. 

 

Richard ne sait trop quoi faire de sa peau dans son village de Saint-Anne-des-Chênes. Il végète depuis qu’il a quitté l’usine et que Becky, son amoureuse, est partie en ville pour s’aventurer dans des études. Il vit avec son père et sa mère, croise plus ou moins souvent son oncle Alfred, qui a été important pour l’enfant qu’il était. Il est perdu, hésite à bousculer son quotidien et à croire qu’il y a un demain pour lui dans le monde. 

J’ai pris conscience alors que je ne savais pas grand-chose des Métis de l’Ouest canadien à part les grands traits de l’épisode Louis Riel, la rébellion des Métis en 1885 et leur défaite à Batoche. La condamnation à mort de Riel est une page sombre de l’histoire des francophones d’Amérique qui luttent encore et toujours pour parler leur langue et s’épanouir dans une société majoritairement anglophone. La création de la province du Manitoba en 1870, qui devait préserver le français et la nation métisse, n’a jamais réglé la question. Une intention noble qui ne s’est guère concrétisée. 

Il n’y a qu’à lire l’autobiographie de Gabrielle Roy pour bien ressentir la condition des francophones à Saint-Boniface au temps de sa jeunesse. Je ne pense pas que la situation se soit améliorée depuis que Mélina et la future écrivaine franchissaient la frontière de leur quartier pour aller faire leurs emplettes chez les anglophones. Un sujet dont on parle très peu dans l’actualité. Il faut la fiction pour nous plonger dans cette réalité troublante.


QUOTIDIEN

 

Le roman de Matthew Tétreault nous pousse dans le quotidien des métis qui n’osent pas trop affirmer haut et fort leur origine et qui survivent dans des petits villages, sur des terres peu productives. Le narrateur se retrouve dans le mitchif (un mélange de français, de langues autochtones et d’anglais) qui témoigne de la situation de ces gens qui ont souvent la sensation de vivre à côté du monde et qui ne savent quel héritage revendiquer. Le français est lié au passé tandis que l’anglais s’impose dans le présent et l’avenir. 

Leur histoire se transmet par l’oralité, des faits que l’on se raconte et que l’on enjolive avec le temps. Si Monique, la sœur de Rich, est friande de ces anecdotes, lui semble plutôt hésitant devant son amoureuse Becky, qui ne parle qu’anglais.

Chacun s’arrache la vie en effectuant de menus travaux ou ils partent pour la ville pour se faire un futur différent, risquant d’y oublier la langue de leur enfance. 

La douleur lancinante à la jambe de Rich (Richard) devient l’écho de cette misère morale et intellectuelle qui l’empêche de s’épanouir dans un lieu qu’il connaît pourtant depuis ses premiers pas. Mais qui sommes-nous quand on n’est pas certain de son histoire et de son passé? Et comment s’élancer vers l’avenir lorsque son «soi» vacille?

Tout repose sur le clan, la famille proche et élargie, qui témoigne de leur entêtement et de leur capacité à faire face à tous les défis. Ils aiment se retrouver pour des fêtes ou des funérailles où ils peuvent se raconter et tisser des liens. Les oncles, les tantes, les cousines et les cousins sont omniprésents dans la vie de Rich qui, après le départ de Becky, se contente de vider les fosses septiques. Il hésite à aller la rejoindre, parce que ce serait comme abandonner son héritage et les siens.

 

«C’était toujours la même histoire. J’entendais quelque chose au sujet du village, ou de l’ancien temps, et par curiosité, je posais la question à Alfred. Il éclatait de rire et me remettait à ma place. Puis il se lançait dans un récit qui bouleversait tout ce que je savais du monde. Alfred était l’oncle de p’pa, mais c’était comme mon grand-père, le seul que j’aie connu.» (p.30)

 

Cet oncle, un ami de tous, une âme aidante, devient le nœud du roman quand Rich apprend qu’il a fait un AVC et qu’il se retrouve à l’hôpital de Saint-Boniface entre la vie et la mort. Il part à la recherche de son père pour lui annoncer la nouvelle et c’est comme s’il se faufilait dans les méandres de son passé pour en trouver un sens et une direction. Va-t-il savoir un jour qui il est sur ce coin de terre du Manitoba, ce qu’il y fait et s’il peut s’avancer dans l’avenir avec Becky? Tout au fond de son être, il sent qu’il risque de se perdre s’il s’éloigne de sa communauté, de couper avec ce qui le lie à son lieu de naissance.

 

«Mais certains n’étaient jamais partis. Et en regardant défiler les arbres et les maisons et les granges, les cabanons pleins de skidoos, de VTT, de tracteurs, de camions et de panaches de chevreuil, j’ai commencé à percevoir cette alchimie singulière qui poussait les gens à rester — ce mélange complexe et grisant de circonstances et de passion. C’était une formule informe et changeante qui combinait famille, carrière, passe-temps, mode de vie, langue et culture. Mais au fondement de tout cela était le territoire. Avoir une terre ou pas.» (p.97)

 

En recherchant son père, il se faufile dans l’histoire de son clan, raconte leurs occupations, leurs travers, leurs épreuves et leur désolation. Rich relate ce passé qui oscille au plus profond de son être et qu’il hésite à secouer parce que cela lui fait un peu peur. 

 

HISTOIRE

 

Raconter toutes les péripéties de ce roman est difficile. Matthew Tétreault travaille à la manière des conteurs qui se moquent du temps et de l’espace, de la réalité physique, et qui savent toujours s’arranger avec les faits et la vérité. Les personnages se multiplient selon les lieux que visite Rich en se faufilant parfois dans une époque lointaine. L’auteur évoque des rencontres familiales, des drames cachés et refoulés que l’on hésite à aborder (les manœuvres tordues du vieux Gauthier), les frustrations et les colères qui refont surface quand Monique, la sœur de Richard, tente de comprendre qui elle est. 

 

«La vérité, c’est que je ne savais pas quoi leur dire. Je n’avais pas d’histoire à raconter. Seulement des lambeaux de vérités et de rumeurs. Comme les photos d’armée de p’pa. Des fragments sans récit. Monique en savait plus que moi sur notre histoire familiale — c’était elle qui me poussait à aller chercher ma carte. Alfred avait quelques anecdotes, mais je ne savais pas ce qui en faisait des histoires métisses. Où était donc la frontière entre les francophones et les Métis, qui avaient grandi ensemble, voisins, qui s’étaient mariés, et dont les familles se sont enchevêtrées, au fil des années, comme les fils d’une fucking ceinture fléchée? Je n’avais pas envie de commencer à démêler tout ça devant des inconnus dans un appartement du deuxième, à Saint-Boniface. J’ai regardé Becky. «Pourquoi tu leur racontes pas ton histoire à toi?» (p.187)

 

Alors j’ai su que je lisais un roman fabuleux qui tient du conte et de la légende qui vont dans toutes les directions pour faire un tricot géant. Un fait, une parole, une rencontre, une anecdote, et nous bifurquons dans une courbe du passé, glissons devant certains personnages pour revenir dans le présent où une blague fait rire tout le monde et calme le jeu. Une histoire pleine d’allers et de retours, de sauts dans toutes les directions pour finir par dresser un portrait assez fascinant d’un peuple qui survit malgré toutes les embûches. Nous nous retrouvons au cœur d’une quête d’identité qui est érodée de toute part, celle d’une minorité fragile comme la vie, qui peut basculer dans un claquement des doigts. 

 

ÊTRE

 

J’ai ressenti dans mon corps et mon esprit les tourments de Richard, les combats des métis qui ont dû lutter pour parler leur langue, se réfugier souvent dans des lieux négligés par la majorité anglophone et les mennonites qui s’occupent des vraies affaires de l’économie. Il reste peut-être à prendre sa revanche dans des matchs de hockey où l’on peut se défouler dans une violence inquiétante, même si on se sent coupable après un coup qui aurait pu être mortel. 

J’ai aimé viscéralement cette histoire tissée d’une foule de petites histoires qui font une vaste courtepointe. Elle raconte les grandeurs et les misères des humains qui s’imposent dans le temps et l’espace, qui témoignent des luttes d’une minorité qui veut seulement être. 

Un roman formidable de justesse et de sensibilité, de rêves et d’épreuves où Rich devient en quelque sorte le légataire de sa nation qui doit faire des choix pour demeurer fidèle à lui-même et aux siens. La mort d’Alfred marque la fin d’une époque, mais donnera aussi, peut-être, un élan à Rich qui fera un pas pour le meilleur et le pire. 

Un roman étonnant et percutant, l’histoire d’une vie pour Matthew Tétreault. Je ne peux m’empêcher de me demander qui je suis dans ce pays qu’est l’Amérique et quel est mon héritage après cette lecture. Et surtout, l’écrivain m’a fait comprendre que je ne pouvais sourire et crier haut et fort que mon avenir et celle des miens est assuré pour les décennies à venir. Et quelle langue! Vigoureuse, tordue, pleine de nœuds et envoûtante comme les cours d’eau de cette terre d’Amérique. 

 

TÉTREAULT MATTHEW : Tiens ta langue, Éditions La Peuplade, Montréal, 2025, 440 pages, 32,95 $. 

https://lapeuplade.com/archives/auteurs