Nombre total de pages vues

vendredi 3 juillet 2026

LA RÉDEMPTION EST TOUJOURS POSSIBLE

ALEXIS MARTIN nous entraîne dans un Montréal qui étonne dans «L’étoile de la rédemption», un gros roman qui nous emporte comme un tsunami. Luc Leary travaille dans une agence de publicité, un univers de slogans, de rêves et de fabulation. Alexis Martin nous  fait vivre un Montréal aux multiples visages qui se heurtent, se bousculent, se détestent et finissent par s’entendre. C’est baroque, fou, éclatant, passionnant et surtout une incomparable réflexion sur la vie, l’amitié, l’amour et la réussite. Que demander de plus? Pour se faire une vie intéressante, satisfaisante, il faut l’apport des autres, autant des proches que des étrangers. Luc l’apprendra à la dure.

 

Le penchant de Luc pour l’alcool lui permet d’oublier la réalité. Il s’étourdit pour ne pas voir, certainement, le monde factice dans lequel il évolue. Tout menace de glisser entre ses doigts. Son couple vacille malgré le lien qui l’unit à son fils. Il a de plus en plus de mal à répondre aux exigences de ses patrons. Une chance ultime s’offre à lui à l’agence. Il doit convaincre les consommateurs qu’un vin médiocre qui traîne sur les tablettes des dépanneurs est un grand cru. 

Sa proposition pour mousser la vente de la piquette est une catastrophe. Parce que, pour une fois, il a tenté de dire ce qui est. Une chose qui semble interdite en publicité. Il se doutait que ça ne marcherait pas, que ce geste le précipiterait au fond du baril. 

C’est ce qu’il cherchait peut-être.

Il perd son emploi, boit les quelques dollars qui lui restent, se retrouve à la rue. Heureusement, un ami, un comédien avec qui il travaillait, tout aussi alcoolique que lui, l’héberge en attendant qu’il refasse surface. 

Pour une rare fois, il ne peut fuir ou s’en sortir par une formule. Il doit démêler le faux du vrai, faire le point et mettre le doigt sur ce qui cloche. Il sillonne le quartier où il a grandi, tourne dans le présent et dans le passé. Il visite son père dans une résidence pour personnes âgées, un journaliste qui n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été. Un vieillard qui a du mal à reconnaître son fils, qui ne pense qu’à s’évader de sa geôle. L’ancien journaliste qui se passionnait pour les questions politiques mondiales n’est plus. Luc a l’impression qu’il est comme son père. Lui aussi cherche à s’échapper d’une prison.

 

L’ÉLAN

 

Luc retourne à «La Stella Rosa», la librairie où il allait tous les samedis avec son père, son frère et sa sœur pour y lire des bandes dessinées. Ghislaine Gendron est toujours là. Francine lui révélera que son père était plus qu’un client. Le journaliste a vécu une relation intime avec madame Gendron. 

 

«Luc avait 104 dollars dans son compte-chèques. Les journées qui avaient suivi son départ de l’agence s’étaient passées dans une sorte de stupeur. Il avait arpenté les dizaines de mètres qui faisaient l’essentiel de son monde, entre l’avenue du Parc et la rue Saint-Denis, Mont-Royal et le viaduc Rosemont. Il avait eu de bonnes années dans le milieu, mais tout son butin s’était consumé dans une sorte de party tiède. Le fouetteur d’appétit s’était aggravé lui-même. Il déambula sans but pendant des jours. Les bornes de ses promenades étaient des points d’interrogation géants autour desquels il tournait sans réponse. Où trouver l’argent? Travailler où? Déménager comment? Et puis, quoi souhaiter…?» (p.51)

 

Tout s’enclenche quand Mike, un préposé qui s’occupe de son père à la résidence, l’entraîne dans un chalet au fond des bois, tout près d’un lac, pour entreprendre une cure où il doit oublier l’alcool et retrouver la forme. Mike, une force de la nature avec ses amis, le pousse au bout de ses résistances physiques et mentales. 

 

RETOUR

 

Luc n’a plus rien à perdre. Il se retrouve sur une corde raide et accepte de se plier à la vision du monde que lui impose l’athlète. Que peut-il faire? Rester dans la rue ou entreprendre le long chemin de la rédemption?

 

«— C’est pour ça que pomper de la fonte, c’est ben important. Faut que toutes les cellules de mauvaise humeur sortent de toi, le gros. C’est un clean-up. Toé, c’est la bière. La bière, a t’a colonisé le système, faut que tu pompes assez de fonte pour nettoyer ça, le sortir de toé. L’alcool, c’est comme être dans un magasin de bonbons quand t’es petit, câlisse : ça allume toutes les cellules de bonne humeur, t’sais : mais ces cellules-là, y’en a pas à l’infini. C’pour ça que, quand tu bois tout le temps, tu brûles trop de cellules de bonne humeur,» (p.104)

 

Enfin, Ghislaine Gendron décide de lui accorder une chance parce qu’elle a peut-être une dette à payer envers le petit garçon qu’elle a vu grandir et qu’elle aime un peu comme un fils. Elle se fait vieille aussi, se sent dépassée avec ses livres et des publications que plus personne ne consulte. 

«La Stella Rosa» devient un tremplin pour l'ancien publicitaire qui, tant bien que mal, se lance dans l'aventure, entreprend de requinquer le commerce avec sa bande d’amis, croise des gens qui secouent ses idées et sa façon d’être. 

Un hassidique qui ne croit plus aux enseignements de sa communauté, mais qui n’a pas le courage de quitter sa famille pour emprunter les chemins de la liberté. Cela m’a rappelé le très beau roman «Enlève la nuit» de Monique Proulx, où un jeune juif fuit sa collectivité pour s’intégrer au groupe francophone. Un Grec, le propriétaire du bâtiment où est logée la librairie et son fils Nicky, lui en feront voir de toutes les couleurs. Pas des méchants bougres, mais des coriaces en affaires qui se comportent comme des gangsters. 

Luc apprendra des choses sur son père, sur son frère François, qui a disparu depuis fort longtemps pour se libérer, sur sa sœur Francine, installée dans la plus stricte vie d’une banlieusarde matérialiste. 

 

«Son regard passait du cadavre de son père à la libraire, à la tête ébouriffée de son ami Vermette, qui conversait à voix basse avec elle, heureuse de ne pas faire l’effort de la conversation, absorbée sans doute dans ses souvenirs : celui d’un matin ensoleillé de mai et la voix grave de Claude qui résonnait, demandant banalement le journal du jour, son pas assuré dans la boutique, les trois enfants qui suivaient comme des canetons, ses remarques ironiques sur la figure de Rosa Luxemburg, qui veillait comme une corneille rouge sur un isolat communiste au cœur de l’avenue du Parc. Comme il avait dû se moquer d’elle, de ses idoles, de son prosélytisme syndical, avec ses yeux rieurs, narguant doucement la militante, organisant une petite piécette sur le bras, un pas de deux avec sa gouaille de journaliste bien assis sur la banquette du bon sens.» (p.171)

 

Le roman d’Alexis Martin devient un vrai thriller où les juifs hassidiques, les migrants grecs bousculent Luc et l’entraînent dans un véritable tourbillon. Croyances, mysticisme, passion amoureuse, affaires, obsession de l’argent et de la réussite : la cryptomonnaie qui obnubile Nicky, qui veut le local de la librairie à tout prix. 

Le petit commerce doit déménager.

Luc discute de religion avec Schmel, rencontre un anachorète au fond d’une église abandonnée qui sera le lieu de tous les miracles pour retrouver un souffle et se glisser tout doucement dans l’avenir.

 

«La question le tenaillait avec une acuité douloureuse; peut-on exister sans le regard des autres? Il pensait que cette reconnaissance attendue, tant espérée, était le carburant de la vie. Il pensait : on ne vit pas à part soi. La soif de reconnaissance, ce besoin de validation, cette pharmacie qui empoisonne ou soulage, se pouvait-il que son frère en soit arrivé, au prix d’un isolement cultivé avec obstination, à la court-circuiter? Avait-il réussi à s’absorber dans une sorte d’instant souverain, à la façon des fous, des moines, des dissociés, tout en gardant la tête froide et le cœur léger? Luc se demanda si son autosabotage, la séparation d’avec Julia, son alcoolisme, cette marche de côté qui l’éloignait toujours un peu plus de la voie moyenne, si son frère n’en n’était pas la suggestion, comme un hypnotisme venu des fonds familiaux… Mais où est-ce que t’es, toi, maudit… se surprit-il à murmurer.» (p.213)

 

Un roman vivant, plein de rebondissements et de réflexions qui nous poussent dans les méandres de la philosophie qui laissent étourdi et songeur. J’ai dû m’arrêter souvent dans la dernière partie, dans un tourbillon de gestes et d’idées, pour m’imbiber de la profondeur des propos des personnages. C’est magnifique et Alexis Martin nous pousse dans une dimension où la vie prend toute la place sans faire de compromis. Merveilleux. 

 

MARTIN ALEXIS : «L’étoile de la rédemption», Éditions Somme toute, Montréal, 2026, 304 pages, 36,95 $.

 https://editionssommetoute.com/livre/letoile-de-la-redemption/