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mardi 18 août 2026

LA QUESTION QUI HANTE MIRIAM TOEWS

MIRIAM TOEWSune écrivaine de l’Ouest canadien, est née dans un village mennonite, près de Winnipeg, au Manitoba. Un groupe chrétien et culturel anabaptiste issu de la réforme radicale au XVIe siècle, des gens dont parle souvent Matthew Tétreault dans Tiens ta langue. Ses membres vivent à l’écart de la société et croient que le baptême doit être reçu par des adultes conscients et non pas administré à des enfants. Le postulant est baptisé après une démarche spirituelle sérieuse et personnelle. Les hommes refusent de porter les armes et de participer aux guerres, quelles qu’elles soient. L’église et l’état sont séparés. Une bonne chose. Enfin, tous doivent avoir des vêtements modestes et rejeter la modernité avec ses technologies nouvelles. Ils sont plus de 200000 au Canada, surtout dans les régions rurales, et pratiquent l’agriculture. Je ne sais s’ils sont encore très stricts sur leurs principes, mais c’est un mode de vie rigoureux et certainement contraignant. La mère de l’écrivaine parlait le Plautdietsch dans son enfance, une forme de bas-allemand.

 

Miriam Toews a connu un énorme succès avec Drôle de tendresse, où elle replonge dans sa communauté d’origine, met en scène une adolescente curieuse qui tente de faire son chemin en s’ouvrant au monde. Ce roman a été traduit en plus de vingt langues. Le nombril de la lune, un récit particulièrement original et touchant, a paru chez Boréal. 

L’écrivaine est invitée à participer à une rencontre internationale qui aura lieu à Mexico. On lui demande de produire un texte et de répondre à la question : «Pourquoi j’écris?» C’est une question simple, du moins, en apparence. Ce sujet fait parler les écrivains et écrivaines pendant des heures dans les salons du livre. Miriam Toews va dans toutes les directions et n’arrive pas à cerner vraiment le thème. Ou peut-être qu’elle a trop à dire et que tout se bouscule dans sa tête. 

 

«Je déteste écrire — quelle merde, blablabla. Je m’autodévore. La maison tombe en ruine. Je saigne, je pisse le sang, mes organes, tissus rouge sombre, se débinent — tiens, c’est mon foie, ça? — tels des bouts de melon d’eau en décomposition. Il est dix heures du soir, je porte un pyjama en flanelle orné de minuscules tulipes bleues. La petite G sculpte des chats dans l’argile et me demande si parfois j’ai peur.» (p.14)

 

J’ai vite compris pourquoi elle avait tant de mal à répondre à la directive. Miriam Toews s’est efforcée, depuis son adolescence, de rejeter tous les carcans. C’est épidermique! Elle n’arrive pas à accepter la moindre contrainte. Pourtant, les écrivaines et les écrivains aiment la plupart du temps décrire de long en large le pourquoi et le comment de leur démarche. Tous répètent que c’est nécessaire pour respirer et être debout dans sa vie. J’ai entendu ce genre de confidence tellement souvent lors d’entrevues que j’ai l’impression que certains apprennent ces formules par cœur. Ce n’est pas le cas de la romancière manitobaine. 

 

DIFFICILE

 

Si la question semble banale, on se rend vite compte que ce n’est pas si facile quand l’écrivaine tente d’aller au fond des choses et de ne pas répéter les clichés. Les interrogations les plus anodines sont parfois les plus difficiles. Rien n’est simple parce que Miriam Toews prend la demande au pied de la lettre et qu’elle veut répondre avec franchise et honnêteté. Elle nous entraîne alors dans son inconscient, cet étouffement originel qui la pousse vers la liberté et l’affirmation. Comme si l’écriture comblait un manque d’être chez elle. 

Je ne sais si j’ai raison, mais il me semble qu’il n’y a qu’aux écrivains et écrivaines à qui l’on adresse ce genre de question. J’ai toujours l’impression que les créateurs doivent se justifier. C’est comme si on avait demandé à madame Toews pourquoi elle respirait et qu’elle ne pratiquait pas un vrai métier. 

L’écrivaine est incapable de répéter des formules. Nicole Houde était ce type d’auteure qui avait bien du mal à répondre à ces questions, et c’est pourquoi elle était si nerveuse quand on la sollicitait pour une entrevue en public lors de la parution de l’un de ses ouvrages. 

Elle perdait tous ses moyens.

Madame Toews ne peut discourir sur le sujet sans s’y investir totalement. Pas de compromis, elle plonge dans son existence avec son instinct, son corps et tout son être. C’est son histoire et celle de sa famille qu’elle secoue.

 

«Que représente donc le corridor de mon rêve? Une étroite langue de terre? L’acte d’écrire? Une chose entre la vie et la mort? De la vie, contre la mort — écrire? Une sorte de saillie dans la paroi rocheuse? Une saillie en altitude, juste assez large pour y poser un pied ou une main de petite taille, mais d’où il est facile de tomber. Une saillie défiant la mort?» (p.17)

 

L’écrivaine répond par des questions qui soulèvent d’autres interrogations et ainsi de suite. Comment dire pourquoi on existe et pourquoi on tente de rapiécer sa vie en écrivant? Comme si elle devait justifier son être, ses expériences, ses traumatismes d’enfant, des événements marquants ou encore des bonheurs qui ont fait ce qu’elle est. Et pour être précis, elle devrait parler de son lieu de naissance, de sa communauté pour cerner l’être individuel et social qu’elle est. 

J’en sais quelque chose : je viens de passer des semaines dans les Bibliothèques de Saguenay avec une douzaine de personnes lors d’ateliers où nous avons tenté de circonscrire ce sujet.

L’écrivaine est incapable de faire semblant ou de faire du survol. Surtout, elle ne peut tricher. J’ai l’impression qu’écrire pour elle est une sorte de fatalité et une bouée de sauvetage à laquelle elle s’est accrochée. Son père écrivait, elle écrit et sa fille écrit. 

Elle n’arrivera jamais à satisfaire les organisateurs de la rencontre littéraire. Elle n’ira pas à Mexico pour discuter avec les grands écrivains de maintenant qui peuvent si bien discourir sur le monde et leurs obsessions. N’est pas Dany Laferrière qui veut!

Pourtant, elle répond à cette fameuse question de façon magistrale en plongeant dans la source de son être et celle de sa famille. Elle le sait dans son corps et sa tête. Nous sommes d’un lieu, d’un milieu et d’un moment. Miriam Toews secoue tout ça en elle.

 

«Mes parents croyaient que j’étais “attardée” (le terme qu’ils utilisaient à l’époque). Mais bon, ils m’avaient désirée; ils avaient même prié pour m’avoir. C’était soit la mort, soit moi. Ils m’avaient eue : née de la mort, du désespoir et de six années de supplications adressées au Bon Dieu, pendant la journée la plus chaude de l’histoire de ma petite ville. Je me suis installée chez moi en minuscule Hadès. Aveuglés par la sueur — et les larmes —, ils ne me voyaient pas, ne distinguaient ni les traits de mon visage ni mon sexe. Pourtant, j’étais là avec mon prénom biblique, courroucée, à broyeur du noir.» (p.23)

 

L’auteure nous entraîne dans son enfance comme dans sa réalité de jeune femme et d’adulte. Nous sommes dans une famille dysfonctionnelle comme on dit maintenant. Un père qui s’est enfermé dans le silence et qui s’est suicidé. Une sœur devenue muette elle aussi avant de retrouver la parole pour dire qu’elle allait en finir une fois pour toutes. De quoi traumatiser n’importe qui. Chez les Toews, tous écrivent pour échapper à la fatalité et la mort qui leur souffle dans le cou.

Cette sœur, qui veut emprunter le même sentier que son paternel, sera à l’origine de la carrière de Miriam. Lorsque la jeune femme part en Europe avec un ami, elle lui fait promettre de ne pas commettre le geste ultime. Cette dernière acquiesce pourvu que Miriam lui envoie des missives quotidiennement pour raconter son périple et ses aventures. Et la voilà avec l’immense tâche de tenir la mort à distance avec ses mots.

 

«Ma sœur m’a demandé toutes sortes de choses. De lui écrire des lettres, de l’aider à vivre, de l’aider à mourir, de comprendre, d’essayer de comprendre, de ne plus chercher à comprendre, de la laisser aller, de m’en aller, de revenir, de dresser des listes, de courir à la pharmacie pendant qu’elle saignait dans l’étrange salle de bains tapissée de moquette épaisse de notre ancienne maison sur la grand-route, au beau milieu, en plein cœur (à en croire un panneau d’affichage géant) du continent. Pourquoi aller jusqu’au nombril de l’univers quand j’ai accès à son cœur.» (p.195)

 

Le comité organisateur de la rencontre littéraire n’a pas compris le formidable témoignage de Miriam Toews et sa singularité dans le monde des lettres. Les participants à ce colloque ont raté une extraordinaire occasion en ne la côtoyant pas et surtout en se privant de ses propos. L'auteure écrit pour être dans son âme et son corps. Plus, pour donner peut-être une parole et une présence à son père et à sa sœur, pour ne pas être étouffée par le silence qui hante sa famille. 

Elle devient la voix de sa sœur et de sa mère, qui s’est efforcée jour après jour de garder la tête hors de l’eau. Encore une fois, je pense à Nicole Houde, qui avait tant de mal avec l’ordinaire des choses et qui arrivait à écrire des récits qui vous coupaient le souffle et vous laissaient ébaubi devant tant de douleur. C’était un tremblement d’être à la puissance 9,9 sur l’échelle de l’émotion chaque fois qu’un nouveau roman d’elle paraissait. 

 

FORCE

 

Un récit d’une intensité et d’une originalité remarquables. Miriam Toews jongle avec des pulsions existentielles qui n’entraînent jamais de réponses définitives. Simplement, elle souffle sur l’âme, l’être, l’esprit et la flamme qui garde conscient au milieu d’un monde en ébullition. 

 

«Écrire, c’est la vie? Un meurtre? Un crime? Une tentative d’extorsion? Un enlèvement? Un récit de substitution? Un récit qui se substitue à quoi? Est-ce à la fois la mort et la survie? Écrire, est-ce une forme de suicide? Le silence est-il un substitut raisonnable au substitut qu’est le récit? Lequel est un crime? Lequel est un échec? Et qu’arrive-t-il ensuite? (Fait chiiiiiiiiiiiiiier.)» (p.88)

 

Après autant de questions, il ne reste qu’à se risquer dans des explications qui ne seront jamais précises et définitives. Madame Toews cherche le souffle du vivant et jongle avec les mots et les idées qui font peut-être qu’un humain est un humain. Un récit remarquable, poignant, saisissant qui vous retourne l’esprit et permet de savoir ce qui donne l’élan de vivre et d’être. 

 

TOEWS MIRIAM : Le nombril de la lune, Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 234 pages, 27,95 $.

 https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/nombril-lune-2455.html