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vendredi 3 avril 2026

JULIE HÉTU M’A BEAUCOUP TROUBLÉ

BELLE SURPRISE que de trouver «Piscine Versailles» de Julie Hétu dans ma boîte aux lettres, il y a quelques jours, une écrivaine que j’ai connue lors de ma participation à un jury du Gouverneur général du Canada, il y a plusieurs années. Une tâche titanesque avec le nombre de titres et les débats pour choisir un lauréat cette fois. Le premier ouvrage d’elle que j’ai lu a été «Pacific Bell» en 2018. Un roman magnifique, travaillé et intelligent. Une aventure qui sort des sentiers battus et nous fait remettre en question les communications. Récemment, un texte tout aussi étrange : «Les dormeurs de Nauru» m’a dérouté encore une fois. Des humains s’assoupissent en vivant des stress, tombent dans un coma et fuient pour ainsi dire leur réalité de plus en plus intolérable. Et ce n’est pas de la fiction, ce phénomène. La maladie existe vraiment. Et là, me voilà avec «Piscine Versailles» entre les mains. Un livre jeunesse. Qu’est-ce qu’elle a pu concocter pour ce nouveau public? Je ne lis jamais ce genre d’ouvrage, je l’avoue. Dans sa dédicace, Julie Hétu écrit : «Voici mon petit dernier, il relate l’adolescence, la mienne, mêlée à la fiction pour nouer tous les fils.» Il ne m’en fallait pas plus pour que je me décide à prendre «un coup de jeune» pour une fois. Cela ne pouvait me faire du tort, après tout. Surtout avec le printemps qui boude.

 

Une fille arrive à moto à la piscine municipale. Elle a été embauchée pour l’été comme surveillante et monitrice auprès des jeunes du quartier. Un endroit qui lui est familier, puisqu’elle y a vécu son enfance. 

Ça ne va pas. 

Elle est tout croche après une nuit chez sa meilleure amie. Ça s’est mal passé, on ne sait trop pourquoi. Amour (c’est son prénom) doit faire face. C’est son premier jour de travail, même si elle a envie de disparaître. Ses collègues ne disent rien. Tout le monde peut exagérer lors d’une fête et avoir peine à garder les yeux ouverts le lendemain. Mais qu’est-il arrivé chez sa meilleure amie? Voilà la question qui a trotté dans ma tête pendant une partie de ma lecture. 

 

«Quelque chose lui brûle le fond de la gorge. Remonte. Une vague venue de son ventre. Elle ne veut pas y laisser libre cours. Si elle pleure maintenant, elle perdra le peu de courage qu’il lui reste et attirera l’attention sur elle. Elle prend de grandes gorgées de néant, dos au bassin, elle respire le plus profondément possible, comme pour arrêter le tsunami. La déferlante se brise tranquillement. Perd de sa puissance. Sa peur de se disloquer, de devenir une curiosité, un problème à régler, échoue sur le béton.» (p.15)

 

Amour (un étrange prénom) a l’impression d’être passé sous un train. C’est peut-être ce qui lui est arrivé d’une certaine façon. Elle est couverte de bleus et a mal partout. Elle serre les dents, refoule ses larmes et doit tenir jusqu’au soir, jusqu’à ce qu’elle puisse rentrer chez elle pour se cacher comme un animal blessé. Elle rencontre les moniteurs avec qui elle va vivre les prochaines semaines et les jeunes qui ne demandent qu’à s’amuser. Un travail qui n’exige pas trop d’efforts, même s’il y a toujours des cas qui surgissent dans un groupe près d’une piscine. 

 

SOUVENIRS

 

Je me souviens d’avoir occupé un travail d’animation pendant tout un été avec des jeunes de mon village. Il fallait avoir beaucoup d’imagination. Nous n’avions pas de piscine, mais nous avions mieux. Un lac pas trop loin où nous pouvions nager et une rivière, avec une plage de sable, pour faire du camping. Nous avions un terrain de balles et pouvions inventer des jeux avec quasi rien. 

La journée finit par prendre fin. Amour rentre à la maison avec plus que jamais l’envie de disparaître. Ses parents ne semblent pas là. C’est ce qu’il lui faut : de la solitude pour se guérir et reprendre son souffle.

 

«Elle gravit les marches jusqu’à sa chambre, son corps est pesant; dans son bordel infini, elle respirera mieux. Quand elle ouvre la porte, le sol est encombré d’objets et de vêtements; rien n’a bougé. Sa mère s’est retenue de venir y faire le ménage. Les rideaux sont tirés, il fait sombre, malgré le soleil qui pointe encore ses chauds rayons de fin d’après-midi. Dormir. Elle sait que son corps ne s’abandonnera pas facilement, la fatigue, le dégoût, le vertige physique de l’abîme qui l’aspire ne la laisseront pas se reposer sans demander leurs restes.» (p.18)

 

Tous les jours deviennent un combat pour la jeune femme. Elle doit se reprendre en main, oublier les ecchymoses, se retrouver dans sa tête et son être. On l’apprend, on le devine. Elle a été tabassée et agressée pendant cette fameuse nuit. Disons le mot : violée lors de cette soirée chez sa meilleure amie, Sophie, qui n’est peut-être plus sa meilleure amie. Elle a été blessée au cœur et à l’âme. Heureusement, les jeunes lui permettent de trouver une manière de se prouver qu’elle est toujours vivante.

 

SURVIVRE

 

Monika sort du lot avec ses parents qui ne méritent certainement pas ce titre. Et il y a aussi Jacob, un moniteur attentif, qui s’occupe d’Amour comme il peut et aimerait bien aller plus loin avec elle, expérimenter ce qu’un garçon et une fille peuvent tisser quand ils s’attirent. Amour ne tolère plus les contacts physiques depuis ce qu’elle a vécu. 

Monika, une jeune adolescente intelligente, originale, particulière, tente de s’accommoder de ses parents qui n’ont pas d’allure et qui lui font honte.

 

«Le père de Monika bondit, rattrape sa femme sur le point de partir et la pousse en riant dans la piscine. Des canettes vides déposées sur le bord roulent dans tous les sens. Paul-Simon siffle et demande aux baigneurs de sortir de l’eau le temps que la situation se calme. Amour reste figée, elle ne sait pas quoi faire, alors que Mélodie fait signe à un policier qui traverse la rue devant la piscine de venir. Le père de Marika lève bien haut son majeur en direction de l’agent, qui s’empresse de rejoindre l’enceinte de la piscine pour exiger qu’il sorte de l’eau.» (p. 33)

 

Amour l’aidera et lui donnera le petit coup de pouce qui permettra à l’adolescente de faire un pas vers l’avenir. Ce sera aussi une manière pour elle d’oublier ses propres tourments et ses douleurs. 

Tout l’été ne suffira pas à effacer ce qui s’est passé lors de la fameuse soirée. Tout comme il faudra attendre pour que les bleus disparaissent et qu’elle retrouve le goût de foncer dans la vie. Y parviendra-t-elle? On ne subit pas une agression semblable sans être marquée à jamais. 

Elle ne peut s’abandonner à la tendresse de Jacob. Elle a besoin de temps pour comprendre, pour oublier peut-être, pour se dire que ce n’est jamais arrivé tout ça. Elle s’est sentie comme un objet dépouillé de son humanité. De quoi la rendre farouche et méfiante. 

 

CASSURE

 

Une amitié qu’Amour croyait indéfectible est détruite à jamais. Sophie l’a trahie. Rien ne peut être pareil, c’est certain. Peut-être que le temps permettra la guérison, on le souhaite en croisant les doigts. Ça fait mal de voir une jeune se débattre ainsi pour retrouver le goût de la vie.

Comment se remet-on d’une agression où l’on a été roué de coups, blessée, violée et abandonnée sur le plancher d’une salle de bain comme une vieille chaussette; comment oublier l’indifférence de tous ceux et celles qu’elle pensait être des amis?

 

«Elle a peur de ce jour inévitable si elle n’arrive pas à oublier ce que Seb, Jean et Yanick ont fait, si elle n’arrive pas à biffer ce que Sophie n’a pas fait. Elle aimerait tellement avoir à nouveau confiance en elle pour ne pas se protéger de Jacob. Elle chasse ses pensées, se lève et s’installe avec du papier et un crayon. Elle pose la lampe de chevet sur le plancher pour s’éclairer. Le temps file, grignote la nuit, alors que son rime prend forme. Il est quatre heures du matin quand elle enfouit son texte dans son sac. Elle retourne se glisser sous les draps, la respiration de Jacob tranquillement l’emporte.» (p.85)

 

«Piscine Versailles» m’a troublé plus que je n’aurais pu l’imaginer. Nous sommes dans l’humain, la douleur, la vie qui débute mais qui va tout croche. Surtout, Amour n’a personne avec qui partager sa douleur et son mal. Elle fera preuve d’un courage et d’une volonté formidable pour arriver à tenir jusqu’à l’automne. Un autre milieu et de nouveaux amis peut-être lui permettront de passer à autre chose. 

J’ai oublié l’étiquette jeunesse avec «Piscine Versailles». Je lisais simplement un bon roman, bien mené qui touche l’humain et l’être, nous entraîne dans une situation horrible où le personnage doit se débattre pour respirer et refaire surface. 

Amour ne peut partager ce secret avec personne. Il lui faudra cicatriser, refouler ce mal au plus profond de son être pour faire son chemin et foncer dans ce qui peut être l’avenir. Un texte de silence, de douleur et de gestes qui aident à vivre, à oublier et peut-être aussi un réconfort auprès de ces jeunes qui redonnent le sourire à Amour. Monika devient une figure importante et une projection pour la monitrice. Un roman étonnant encore une fois. Chose certaine, je ne verrai plus les livres jeunesse du même œil après cette lecture. 

 

HÉTU JULIE : «Piscine Versailles», Leméac jeunesse, Montréal, 2026, 120 pages, 12,95 $

 https://lemeac.com/livres/piscine-versailles/

mardi 13 janvier 2026

JEAN BÉDARD GARDE ESPOIR EN DEMAIN

JEAN BÉDARD présente un roman qui sort des sentiers battus, un ouvrage qui étonne et captive par ses propos et ses dimensions. «Le dernier siècle avant l’aube» nous fait survoler le vingtième siècle, les deux grandes guerres, la Shoah, les massacres de population juive en Europe, l’Allemagne nazie, la montée du communisme et le règne de Staline, les goulags, la naissance d’Israël, le Québec et sa Révolution tranquille. Ça donne une idée de l’ampleur du projet. Tout un siècle où il semble que l’humanité a connu le pire pour s’avancer peut-être vers un temps de paix, de partage et d’harmonie. Mais comment ne pas avoir des doutes devant ce qui se passe dans l’actualité? Les guerres se multiplient (Ukraine, Iran et Moyen-Orient), la démocratie en péril aux États-Unis qui nous pousse dans un monde ubuesque. On pourrait décupler les cas en mettant le doigt sur les changements climatiques, la pauvreté de plus en plus présente et l’accroissement de l’armement. Malgré tout, je crois avec Jean Bédard qu’il faut garder l’espoir de vivre autrement, de muter en quelque sorte pour voir se transformer les hommes et les femmes. L’écrivain, dans cet ouvrage remarquable, démontre que c’est souvent dans les situations les pires que le côté lumineux de l’humain surgit. 

 

Akivè Perlmuter, juif yiddish, d’origine ukrainienne, fuit son pays pour échapper au massacre qui frappe les gens de sa race partout en Europe. Il arrive à Montréal en 1910 avec sa mère. Il a tout juste quinze ans et vient rejoindre ses sœurs, qui sont déjà installées au Québec depuis un certain temps. Le jeune homme a abandonné Génia, qui n’a pas eu la chance de s’éloigner des tueries qui se produisaient dans son village. Elle n’avait que treize ans alors, n’était plus une petite fille, mais pas encore tout à fait une femme. 

Akivè est fou de cette adolescente libre et rieuse. Ce sera le seul amour qui compte, le premier et le dernier malgré une vie de couple à Montréal, où il a des enfants et découvre la peinture, qui sera l’autre grande obsession de son existence. 

Il entreprend plus tard d’écrire à sa promise, à son éternelle fiancée, qu’il n’arrive pas à chasser de sa mémoire. 

 

«Montréal, 1929

Très chère Génia, ma fiancée pour toujours,

Je t’explique mon départ précipité. J’ai pris le bateau avec maman, mais ce n’est pas un abandon. Notre lien n’est pas rompu. “Toujours unis dans une même sève, nous allons faire un bout de chemin sur deux branches parallèles d’un même arbre”, c’est ton oncle rabbin qui me l’a dit.» (p.13)

 

Ce sera l’entreprise de sa vie, celle qui occupe toutes ses pensées et ses élans. Une correspondance à sens unique pendant des décennies, comme s’il jetait des bouteilles à la mer. Il reste convaincu, ressentant au plus profond de son être que Génia est vivante. Et des rencontres, des événements contribuent à garder la flamme et l’espoir. Il tente par tous les moyens de la rejoindre, sans jamais avoir de réponses.

 

«Plus d’un an, aucune nouvelle, je t’écris inquiet. Un voyageur m’a pourtant rassuré, il affirmait t’avoir parlé. Sa description était si juste, il racontait et je croyais te voir et t’entendre. Évidemment, il ne t’a rien dit à mon propos, il ignorait alors mon existence et notre lien. Peut-être que mes premières lettres se sont perdues, peut-être que la tienne n’a pas trouvé son chemin. Tu sais, je t’écris chaque mois, j’accumule, je jette, je réécris, j’hésite… Finalement, je copie uniquement celles dont je peux répondre mot pour mot et que je peux signer en pleine conscience. Notre pacte de vérité.» (p.25)

 

Akivè continuera d’écrire en ne sachant jamais si ses missives se rendent ou encore si elles s’égarent dans les dédales de la censure politique. Il lui raconte tout de ses amours, du métier de peintre qu’il découvre et qui devient son art de vivre et d’être. Ses questionnements sur la vie, ses enfants, la nature humaine, les catastrophes, les atrocités, mais aussi les signes d’espérances qu’il entrevoit, des gens qui portent une lumière en eux qui, il le souhaite ardemment, vont finir par enflammer l’aube. 

Il ira même jusqu’à s’enrôler dans l’armée canadienne comme reporter de guerre et photographe. Il participera au débarquement de Dieppe, survivra par miracle, mais sera capturé par les Allemands, toujours convaincu qu’il retrouvera celle qui a échoué dans un goulag soviétique. 

 

RETOUR


Génia réussit de son côté à avoir des nouvelles d’Akivè de temps à autre et n’arrive pas à le chasser de son esprit malgré sa vie tumultueuse de femme libre et autonome, se donnant totalement dans son travail. Elle a fait des études en médecine et en mathématiques. Deux univers : l’un où elle tente de guérir les souffrances humaines et les chiffres où elle imagine un monde parfait qui se moule dans des équations immuables. 

Tout le siècle se retrouve dans ces lettres avec ses turbulences, ses horreurs, ses espoirs, ses folies, ses démences et les massacres qui ne cessent de s’accumuler et de surgir comme une fatalité. Génia échouera en Israël après la mort de Staline et verra tout de suite que la victime peut se transformer rapidement en bourreau. 

Bien sûr, la vie d’Akivè au Québec ne se compare pas à celle de Génia dans les goulags où elle manque de tout et risque sa peau pour aider ses proches. 

 

« Nous étions des femmes mortes et réincarnées en bêtes. Nous n’avions plus de vie humaine. Chaque instant arrivait avec sa nécessité de respirer, de s’étendre sur la paille lorsque c’était possible, de se glisser à travers le troupeau pour aller déféquer dans le seau. » (p.209)

 

Les deux partagent pourtant cette passion pour les plus démunis et les sacrifiés. Akivè tente de cerner cette humanité dans des portraits, dans son travail de peintre de rue qui est souvent mal perçu. À peine s’il récolte quelques sous.

Génia se bat pour sauver des vies dans des lieux où les gens sont traités comme du bétail, faisant tout pour améliorer le sort des victimes du communisme de Staline. On pourrait établir des parallèles avec les obsédés de maintenant qui font fi des vies et qui ne cherchent qu’à satisfaire leur soif de pouvoir. La guerre de nos jours consiste à bombarder les femmes et les enfants pour faire le plus de morts et surtout rendre le quotidien infernal à toute une population en les privant de tout. L’horreur dans toutes ses dimensions et une barbarie sans nom.

 

LETTRES

 

Les lettres d’Akivè sont extraordinaires par leurs réflexions et leurs questionnements, leur profession de foi en l’avenir, leur amour, leur honnêteté et leur franchise. Elles doivent constituer le liant d’un monde nouveau dont lui et Génia rêvent et qu’ils trouvent dans leur action.

 

«Plus jeune, je pensais que la mort était une sorte de disjonction entre le corps et l’âme, une libération du “souffle divin”, et que les délivrés n’avaient plus de corps pour mieux jouir de l’éternité. Je pensais que la vie spirituelle allait à l’envers de l’incarnation. Je pensais que la vie spirituelle nous arracherait de la gravité, de la densité, de la pesanteur, de la sexualité, de nos bons vieux traumatismes, etc. Je pensais que la grâce luttait contre nos attaches. Je me trompais : les accouchements se font par compression.» (p.152)

 

 Celles de l'éternelle fiancée sont tout aussi formidables de justesse et de réflexions.

Jean Bédard esquisse un extraordinaire portrait du siècle que nous venons de franchir avec ses horreurs, ses utopies en suivant des hommes et des femmes qui croient au partage et à l’empathie qui doit marquer tous les contacts entre les individus. «L’espoir luit comme un brin de paille», écrit Paul Verlaine.  

Qu’importe la situation, il y a toujours une lueur dans la nuit la plus obscure pour indiquer la direction aux errants que nous sommes, pour savoir qu’il y a quelque part un lieu pour soi, quelqu’un qui va vous tendre la main et apporter un peu de réconfort au corps et à l’âme. 

Akivè vit la métamorphose du Québec qui sort de la Grande noirceur, se projette dans l’avenir, réclame l’égalité pour tous, exorcise ses démons pour créer un monde plus juste et plus humain. Il en oubliera presque ses origines juives pour respirer le Québec, pour découvrir encore une fois l’amour, le partage, la bonté qui fait contrepoids à la folie et à la violence. 

Heureusement, peu importe le lieu où l’on se trouve, que ce soit dans le goulag, dans une ville cernée par l’armée israélienne, dans le pays du Québec qui cherche son identité, il y a l’espoir, toujours, l’élan qui promet une aube nouvelle, et une société qui pourra enfin muter pour se débarrasser de ses pulsions dévastatrices.

Jean Bédard a réalisé un travail colossal dans ce roman unique, terrible et lumineux. Des pages troublantes qui secouent l’être, bousculent, emporte pour mieux faire atterrir dans le chaos, la solitude et la solidarité. Un ouvrage d’une ampleur rarement atteinte dans les lettres du Québec qui permet de croire en demain, d’aimer, de penser et de se réfugier dans le plus bel aspect de l’humain qui finira peut-être par s’imposer. «Ça ne peut pas ne jamais arriver», disait Gaston Miron. Oui, malgré tout ce que nous vivons, il faut garder espoir et confiance. Les hommes et les femmes ont une dimension en eux qui peut transformer le monde.

 

BÉDARD JEAN : «Le dernier siècle avant l’aube», Leméac Éditeur, Montréal, 2025, 420 pages, 39,95 $.

 https://lemeac.com/livres/le-dernier-siecle-avant-laube/

jeudi 23 octobre 2025

NANCY HUSTON N’ARRIVE PAS À SE TAIRE

LIRE DEUX ESSAIS de Nancy Huston, coup sur coup, est une expérience unique. L’écrivaine nous permet dans Les Indicibles de plonger au cœur des malentendus qui entravent nos sociétés. Enragée, engagée témoigne de l’ampleur de son action. Elle regroupe ici des textes parus dans des journaux et des revues, autant au Québec qu’en France. Les deux ouvrages se répondent et se complètent pour ainsi dire. Elle y aborde la violence que les femmes subissent, l’amour, la sexualité, la pornographie, la prostitution, la littérature et les populations migrantes qui font face au racisme et à la discrimination. Le métier d’écrivaine est avant tout pour elle un droit de parole qui permet de dénoncer des injustices, des idées néfastes qui corrodent les rapports entre les hommes et les femmes, l’exploitation, le pouvoir des mâles dominants qui survivent par la brutalité. Et comment fermer les yeux devant la crise climatique provoquée par notre consommation boulimique et l’assujettissement des pays les plus pauvres?

 

L’auteure n’hésite pas à pointer des idéologies qui nous ont menés au désastre et que nous continuons d’encenser avec un entêtement inquiétant (les changements climatiques, entre autres), surtout depuis que Donald règne aux États-Unis et qu’il s’est donné comme mission de faire régresser l’humanité. 

D’abord, l’écrivaine démontre une évidence : la femme et l’homme sont différents biologiquement. Si le mâle peut satisfaire son besoin d’éjaculer en quelques minutes, la femme, par le contact sexuel, amorce une aventure qui la mobilise pendant des années. Il y a la période de gestation, puis la venue au monde prématurée d’un petit qui exige des soins et une attention constante avant de gagner en autonomie. Cette sexualité distincte (brève chez les mâles et longue pour les femelles), a été nié par les hommes qui ont tout fait pour imposer la leur au cours des étapes de leur parcours.

 

«Aujourd’hui, j’ai moi-même presque soixante et onze ans et demi. Et même si, pour l’instant, j’adore être vieille, je frémis d’imaginer le monde que connaîtront mes petits-enfants à la fin de ce siècle. Alors en attrapant ma plume pour écrire ce livre au cours d’une retraite hivernale à Arles, je voudrais tenter de dire ceci qui, sans être politiquement correct, me semble potentiellement utile : nier les différences entre les sexes nous empêche de comprendre les catastrophes qui nous pendent au nez, et donc de faire ce qu’il faut pour les éviter… … Voici en vrac les “indicibles que je me propose d’évoquer dans les pages qui suivent : l’érection intempestive, la beauté du travail ménager, la noblesse du travail sexuel, les excès du female gaze, le sens de la pornographie et de la guerre, la puissance des mères.» (Les Indicibles : p.13)

 

L’être humain a la fâcheuse manie de s’inventer des concepts ou des fables pour calmer ses peurs et ses angoisses. Cette capacité a comme effet de l’éloigner de la réalité et de sa nature même. Une sexualité éphémère, violente, insouciante chez le mâle et une obligation pour la femelle de porter la vie et de perpétuer l’espèce.

Les grandes religions au cours des siècles ont tenté de juguler la sexualité de l’homme en la réduisant à la reproduction dans un contexte social contrôlé. La femme devait se soumettre aux désirs du mari, qui décidait de la fréquence des rapports sexuels jusqu’à tout récemment dans le catholicisme et autres croyances qui s’imposent encore. Une sexualité mâle qui nie celle de la femelle.

 

QUÉBEC

 

Le Québec a connu la dictature du phallus pendant des centaines d’années. Le clergé (la police de la sexualité) assurait la domination du mâle en expropriant le corps des femmes qui devenait la propriété exclusive du mari. L’épouse devait se consacrer à la perpétuation de l’espèce. Gérard Bouchard en parle magnifiquement dans Terre des humbles, où il décrit dans le quotidien la vie sexuelle des couples, le droit des hommes sur le corps des femmes. La sexualité féminine était un bien d’État dans le Québec ecclésiastique.  

Nancy Huston s’attarde à cette pensée qui a «normalisé» des violences pendant des siècles, surtout en temps de conflits où les femmes deviennent butin de guerre. 

Le célibat des prêtres, par exemple, à l’origine de tant de sévices. Nancy Huston s’adresse au pape François pour dénoncer cette mesure contre nature. La lettre a paru dans les journaux Le Monde et Le Devoir en 2018.

 

«Ces jours-ci, le monde tangue sous le choc d’un nouveau scandale de pédophilie qui, en Pennsylvanie cette fois, vient “éclabousser” l’Église catholique : sur une période de soixante-dix ans, mille enfants abusés ou violés par des prêtres, et, compte tenu de la célérité des intéressés à escamoter les preuves et de la honte des victimes à témoigner, on peut être certain que ce chiffre est encore inférieur à la vérité.» (Enragée, engagée p.47)

 

Madame Huston pointe cette pensée guerrière qui mène aux viols et aux meurtres légalisés. Pourtant, la nature nous offre bien des manières différentes de se comporter et surtout de vivre ensemble. Et les femelles, chez les mammifères, savent très bien contrôler les excès des mâles dominants.

J’ai abordé, en 1996, «cette guerre permanente» entre les hommes et les femmes dans Le réflexe d’Adam, une violence que l’on imposait dans mon enfance comme un idéal aux jeunes garçons, mais je me suis buté à un mur d’indifférence. Qui remet en question les actes du conquérant, ces héros qui tuent et violent et qui ont droit à leurs statues sur la place publique. 

Bien sûr, il y a des mesures et des lois dans les pays occidentaux qui permettent des avancées vers l’égalité des sexes, même s’il reste énormément à faire. Le «buck» dominant est toujours prêt à défendre son territoire et surtout à protéger son accès aux ventres des femmes. Les luttes féministes ont fait beaucoup pour faire entendre les voix des femmes. Heureusement. Et elles ont sensibilisé quelques hommes.

 

LIBÉRATION


Nancy Huston n’hésite pas à dénoncer aussi certaines «libératrices» qui réclament une égalité qui se résume à imiter le comportement des hommes. Est-ce souhaitable, par exemple, de porter l’uniforme et des armes pour tuer et agresser? Une «parité néfaste», une violence dont elles ont été les victimes depuis des millénaires. Est-ce cela la libération et l’égalité?

 

«Une des conclusions que j’en tire, après d’autres recherches et réflexions, c’est que les besoins sexuels des mâles humains sont et seront toujours “politiquement incorrects”. Oui — car, ne figurant pas dans le génome, les notions de droit, d’égalité et de dignité ne peuvent être génétiquement transmises. Est transmis depuis la nuit des temps, en revanche, le besoin d’éjaculer dans le plus grand nombre possible de ventres féminins.» (Les Indicibles p.88)

 

Je ne peux qu’admirer le courage et la franchise de Nancy Huston qui, en plus d’une œuvre de fiction remarquable et imposante, n’hésite pas à intervenir dans les revues et les journaux pour dénoncer des abus et des faussetés que l’on présente toujours pour des vérités. Les luttes des femmes, certaines dérives, la dictature du «je» qui règne maintenant et qui arrive à nous faire prendre des vessies pour des lanternes avec la désinformation systémique. Pire, une sexualité mâle et femelle mal comprise a eu comme résultat de mettre la planète en danger. Et avec Donald, encore lui, nous avons peut-être franchi la ligne rouge et nous allons devoir faire face à des soubresauts climatiques et des migrations massives qui vont bouleverser nos façons de faire.

Nancy Huston renoue avec la tradition des grands écrivains humanistes qui, par leurs propos et leurs prises de position, tentaient de faire évoluer leurs contemporains en dénonçant des politiques et des comportements nuisibles. L’écrivaine donne des conférences, participe à des colloques, écrits dans des collectifs pour permettre de réfléchir, même si elle soulève l’ire souvent des «professeurs de désespoir». Elle n’hésite pas à témoigner aussi en puisant dans sa vie pour montrer qu’elle n’échappe pas à certaines contradictions.

 

«Voilà le paradoxe : en déclarant impertinente la différence sexuelle, nous écartons l’apport possiblement spécifique des femmes à la vie du monde. Oui car d’autres valeurs existent — des valeurs qui, pour des raisons biologiques et non seulement historiques, ont été incarnées en transmises par les femelles de notre espèce (et beaucoup d’autres) parce qu’elles étaient mères.» (Les Indicibles : p.175) 

 

Nancy Huston reste avant tout un regard lucide qui questionne une société qui n’arrive que maladroitement à se réinventer et qui perpétue la domination d’un sexe sur l’autre, glorifie la tyrannie du pénis sur le corps des femmes. Parce que l’écrivaine et l’écrivain ont l’obligation, dans la pensée de madame Huston, de prendre la parole et de se faire entendre quand elle le juge à propos. Les plus grands n’ont jamais hésité à le faire. C’est pourquoi je lis Nancy Huston, son œuvre, mais aussi l’intervenante, la dérangeante et la fatigante qui met le doigt où ça fait mal. Une écrivaine nécessaire et fascinante. 

 

HUSTON NANCY : Les Indicibles, Leméac. Actes Sud, Montréal, 2025, 224 pages, 27,95 $.

HUSTON NANCY : Enragée, engagée. Leméac, Actes Sud, Montréal, 2025, 232 pages, 29,95 $.

https://lemeac.com/livres/les-indicibles/ https://lemeac.com/livres/enragee-engagee-textes-choisis-2000-2024/

mercredi 17 septembre 2025

COMMENT MAÎTRISER LA VIOLENCE EN NOUS

YVON RIVARD vient de publier un essai qui nous permet de mieux nous situer face à tout ce qui nous heurte actuellement dans le monde avec les guerres, les conflits, les dérives démentes de certains dirigeants et la Terre qui se défend contre les changements climatiques. «La mort, la vie toujours recommencée» (essai sur l’au-delà de la violence) rassemble des textes que le romancier et essayiste a fait paraître dans des revues au cours des dernières années et dans le journal Le Devoir, notamment. Des inédits aussi, bien sûr. Un livre imposant de 300 pages bien tassées qui m’a obligé à m’arrêter souvent pour réfléchir à des questions urgentes pour le futur de la planète et le demain des humains. Que dire devant la mort, la violence qui semble coller à la peau et l’âme des hommes et des femmes depuis que l’humanité a entrepris l’incroyable tâche de devenir humaine? La foi, les convictions, le religieux et le sacré qui font les manchettes avec la laïcité de la société, la place de la littérature et du français dans l’enseignement, l’identité et le nationalisme. Yvon Rivard est un homme qui, après avoir enseigné pendant des années, tente, peut-être, d’atteindre une certaine forme de sagesse et de sérénité.

 

La première partie intitulée «Comment survivre à tant de haine?» aborde des questions qui me taraudent et ne me laissent jamais en paix. Nous sommes bombardés par des images horribles, des visages marqués par la peur et la faim. Des villes en ruines, des attaques de drones et de roquettes sur des hôpitaux quand ce n’est pas des gens qui sont exécutés en cherchant quelque chose à manger à Gaza. 

Que faire face à tout ça? Y a-t-il des explications et des façons de calmer les esprits, d’apaiser les haines qui se répandent depuis des générations?

Il n’est jamais facile de répondre à ces questions qui bousculent l’actualité et qui rendent l’intolérable banal. Pourquoi une telle violence dans l’être humain, pourquoi cette prolifération d’actes barbares dans des sociétés que l’on dit évoluées? Pourquoi encore la guerre en Ukraine et le génocide que nous voyons en direct dans la bande de Gaza? Sans compter les décrets de Donald qui déchirent des ententes et des collaborations établies depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. 

Pourquoi rien n’arrête les dérives des despotes et des illuminés qui ne respectent aucun traité, aucun organisme d’entraide humanitaire, qui lâchent la bride à leurs idées fixes et à leurs folies de régner sur la planète?

Le vieux rêve qui obsédait Gengis Khan, Napoléon et Hitler a fait des centaines de millions de victimes, de morts et d’affamés. Tant de femmes violées comme butin de guerre à travers les siècles et encore maintenant.

 

«Le rationalisme occidental agit comme un mythe : nous nous acharnons toujours à ne pas vouloir voir la catastrophe. Nous ne pouvons ni ne voulons voir la violence telle qu’elle est. On ne pourra pourtant répondre au défi terroriste qu’en changeant radicalement nos modes de pensée. Or, plus ce qui se passe s’impose à nous, plus le refus d’en prendre conscience se renforce.» (p.18)

 

Des explications, il faut les chercher au fond de soi, dans le plus intime de notre être, en maîtrisant nos pulsions et nos yeux de vautour; surtout prendre le temps de regarder autour de soi pour y surprendre l’autre, pour partager un même espace. 

Tout acte de violence fait régresser l’humanité et la pensée. 

Pourquoi ces pulsions où l’individualisme s’impose dans nos contacts avec nos proches et les nations de la planète, peu importe la race et la couleur? Pourquoi ces envies de massacrer ses semblables et de les exploiter en les assujettissant

 

MÉDITATION

 

Yvon Rivard médite, sans chercher à partir en croisade pour imposer des idées qui deviennent souvent une camisole de force, écrase l’individu et ne peut faire que des victimes. Une vérité qui se répand l’arme à la main est une catastrophe pour les humains et tout ce qui respire et bouge sur la planète. 

L’écrivain a bien raison d’aborder ces questions avec prudence et délicatesse parce qu’elles sont inquiétantes et qu’il n’y aura jamais de réponses nettes et précises à ces dérives qui défient l’imaginaire et le bon sens. 

 

«J’ai essayé de faire ce que font tous ceux et celles qui choisissent d’agir en pensant, de penser en aimant, d’aimer en tissant le plus de liens possible avec mes semblables, proches et lointains, morts et vivants, en devenant de plus en plus conscient d’être ce qui dans l’univers réalise l’unité entre la matière et l’esprit. Cette unité, qui repose sur l’identité entre la structure de l’univers et celle de notre pensée, n’est pas une belle abstraction réservée à quelques-uns qui la découvrent et la formulent (philosophes et mystiques, scientifiques, artistes), c’est l’expérience vitale de la pensée commune qui voit et sent que sans l’amitié entre toutes les formes de la vie et d’être, le monde serait un chaos.» (p.25)

 

Mais pourquoi cette violence ancrée dans nos sociétés, ces porteurs de haine qui dressent les humains les uns contre les autres, qui cherchent même à anéantir des populations entières? Nous l’avons vécu avec l’holocauste et nous le vivons avec les Palestiniens. Les victimes peuvent-elles devenir des bourreaux?

 

«… d’où vient le mal, comment peut-on en venir à tuer, à massacrer les pauvres, les paysans, les petites gens qu’on prétendait libérer de ceux qui les oppressent ou protéger, de ceux qui les libèrent? Comment expliquer les guerres passées et actuelles, les massacres de la Syrie, de Gaza, la folie sanguinaire de l’État islamique, l’invasion de l’Ukraine?» (p.35)

 

Et je ne peux que penser à Donald, qui est en train de mettre le monde à ses pieds. 

 

L’ESPRIT HUMAIN


Ces comportements et ces dérives, des spécialistes l’expliquent par des troubles psychiques, des traumatismes subis dans l’enfance ou encore de certaines violences qui pousseraient des victimes à vouloir prendre leur revanche en cherchant à tout régenter. Yvon Rivard risque des réponses en sachant qu’il ne mettra jamais le couvercle sur la marmite.

 

«Autrement dit, tout ce que nous faisons, bien ou mal, procède de notre relation à la mort. Quand la peur de la mort, qui est aussi naturelle que la mort elle-même, n’est pas surmontée, elle se change en une haine de la vie qui tôt ou tard nous sera retirée. Comment accorder de la valeur à ce qui est mortel? Pourquoi supporter toutes les misères humaines qui s’accumulent et culminent dans la mort? Pourquoi aimer, souffrir, créer pour en arriver là, pourquoi travailler à se construire si c’est pour être réduit à rien, vouloir construire un monde habitable si tout est appelé à disparaître?» (p.38)

 

La peur de mourir qui nous pousse à voler la vie des autres et à éliminer ceux et celles qui nous contredisent, à nous emparer de leurs terres et de leurs biens.

Cette crainte viscérale qu’il faut apprivoiser et surtout accepter comme étant normale. «C’est la seule justice», répétait mon père quand cette question se posait lors du décès d’un parent ou de quelqu’un dans le village. «Personne n’y échappe.»

Ces propos n’éloignaient pas mes cauchemars. Tellement que je ne voulais plus dormir et que je faisais des efforts terribles pour combattre le sommeil. C’était comme si, en me glissant sous les draps, je m’enfermais dans un cercueil. Une angoisse qui s’est amenuisée heureusement. J’ai abordé le sujet dans mon carnet : «L’enfant qui ne voulait plus dormir.»

 

TRANSCENDANCE

 

Yvon Rivard ne peut éviter la question de la foi, des certitudes que l’on trouve en soi ou dans certains enseignements. J’imagine qu’il est croyant sans pour autant s’adonner à des rituels religieux. Du moins, je ne le pense pas. Jean Désy, mon ami écrivain et grand voyageur, est aussi de ce côté des choses.

 

«Toutes les formes de violence (meurtre ou viol, guerre ou réchauffement climatique) qui traversent et façonnent l’histoire de l’humanité procèdent d’un enfermement des êtres humains à l’intérieur d’eux-mêmes (frontières, identités, croyances) qui entraîne une rupture entre eux ainsi qu’entre eux et le monde.» (p.45)

 

Rivard tente de briser cet enfermement, de s’ouvrir à l’autre en lui tendant la main, de le rencontrer en toute confiance et sans préjugés. L’«Aimez-vous les uns les autres» d’un certain Jésus de Nazareth résonne alors. 

L’essayiste croit à une forme de transcendance et à une direction ou une poussée qui permet à l’humain de devenir plus humain. La foi peut aider à faire cette prise de conscience ou ce passage évolutif vers la connaissance. La pratique d’une forme d’art, l’écriture ou la musique, est une manière aussi de nous défaire de nos carcans pour voir plus haut et plus loin.

 

ENSEMBLE

 

J’ai beaucoup insisté sur cette partie de l’ouvrage d’Yvon Rivard parce qu’il me semble que c’est la plus importante et la plus nécessaire dans le monde actuel. Il ne faut pas pour autant négliger les propos de l’essayiste sur le rôle de l’enseignant, la place de la littérature dans la vie des étudiants et ses échanges épistolaires avec Gérard Bouchard. 

C’est passionnant. 

Il y a là matière à une autre chronique pour bien montrer l’étendue de la réflexion de cet écrivain qui ose aborder les turpitudes contemporaines.

J’aime la démarche d’Yvon Rivard, qui ne tranche jamais comme le font la plupart des «passeurs de vérité» dans les médias qui donnent toujours l’impression de dicter les Tables de la loi. 

Le romancier et enseignant reste prudent, questionne et n’hésite jamais à changer d’idée quand on lui apporte des faits ou des avenues nouvelles. Même si cela vient bousculer ce qu’il considérait comme des vérités. 

Un essai qui fait du bien, qui donne de l’espoir et peut-être qui nous permet de croire (je le demande avec ferveur) qu’il est possible de vaincre la barbarie même «si nous serons morts, mon frère.»

La grande aventure de la vie, c’est d’apprendre à mourir et se dire que ce que nous n’avons pas réussi à accomplir pendant le temps qui nous était alloué, un autre va le faire. J’aime évoquer les bâtisseurs de cathédrales qui se relayaient de génération en génération pour compléter une œuvre à la fois concrète et architecturale d’une terrible beauté. Tous savaient, en travaillant sur un chantier, qu’ils ne verraient jamais la fin du projet, mais ils y déposaient leur pierre avec ardeur et générosité. La «Sagrada Familia» d’Antonio Gaudi est l’un de ces projets qui dépassent la frénésie contemporaine et qui échappe au temps. Parce qu’il faut des générations pour faire un humain et une humaine, pour prendre conscience que nous devons nous abandonner et céder son espace pour que la vie continue plus forte, différente et peut-être plus juste. 

 

RIVARD YVON : «La mort, la vie toujours recommencée. Essai sur l’au-delà de la violence», Éditions Leméac, Montréal, 2025, 312 pages, 29,95 $.

https://lemeac.com/livres/la-mort-la-vie-toujours-recommencee-essai-sur-lau-dela-de-la-violence/