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mardi 25 août 2026

L’IMPORTANCE DE RACONTER SON HISTOIRE

JE SORS à peine d’une résidence d’écrivain dans les Bibliothèques de Saguenay où, avec une douzaine de participants et participantes, nous avons traqué des souvenirs, secoué les premières images qui nous venaient à l’esprit quand nous nous risquions dans les sentiers de la mémoire. Surtout, nous avons pris le temps de mettre le doigt sur des moments importants de nos vies : un premier livre lu, un objet qui vous suit depuis votre enfance, une rencontre avec un homme ou une femme qui a changé votre vie. Tout ça pour rédiger de courts textes que l’on pourra offrir à ses héritiers, pour que l’histoire familiale soit transmise d’une génération à l’autre. C’est ce que Vi Nguyen a réalisé dans Sông Dà La rivière noire, un récit dans lequel elle s’adresse à sa petite-fille. D’origine vietnamienne, elle ne parle pas le français de la fillette née au Québec. C’est pourquoi elle a décidé de raconter sa vie pour que la jeune Tuông Vi connaisse ses racines et le parcours singulier de ses grands-parents.

 

Pas facile de transmettre à ses héritiers qui on est, son histoire familiale et personnelle quand on est forcé de prendre la route pour fuir la guerre, les massacres ou la famine. Ils sont des millions sur la planète à rechercher un refuge où ils pourront respirer, être sans la crainte de se faire arrêter ou encore de voir des militaires faire irruption dans leur maison pour tout saccager. Il y a aussi les missiles qui tombent comme la pluie et qui détruisent tout. Je pense aux Ukrainiens qui vivent ce cauchemar, aux martyrs de Gaza qui survivent dans un pays qui n’est plus que ruines. Pour eux, l’espoir est un mirage.

Heureusement, le Québec est toujours un lieu que les exilés convoitent pour s’y installer et permettre à leurs héritiers de croire en l’avenir. L’histoire de Kim Thuy, une Vietnamienne d’origine, est exemplaire comme le témoignage de Thélyson Orélien, qui décrit le chemin de croix d’un migrant de façon magistrale dans son récit C’était ça ou mourir

Les arrivants doivent en payer le prix cependant en devenant un autre en quelque sorte, devant s’intégrer à leur nouveau milieu. Les enfants oublient leur langue première et les grands-parents se retrouvent devant des étrangers qui portent leur nom. 

Je signale le magnifique roman d’Abla Farhoud Le bonheur a la queue glissante qui raconte la saga des siens. Son aïeule est incapable de communiquer avec les derniers nés de sa famille. Un drame terrible pour ces arrivants, surtout des femmes, qui n’apprennent pas la langue de leur nouveau pays, parce que trop souvent confinées à la maison. C’est le cas de la narratrice qui, au bout de toutes ses épreuves, se retrouve telle une étrangère dans sa propre demeure.

 

«Je sirote mon thé, pensive, quand ma petite-fille Turông Vi entre dans ma chambre. Elle me salue en français, avant d’apercevoir un bracelet en jade posé sur la commode.

— Do, là cûa me tôi, lui dis-je.

Elle me regarde sans comprendre. J’appelle mon fils pour qu’il vienne traduire l’histoire de ce bracelet, mais il n’est pas là. On se sourit.» (p.11)

 

Voilà une frontière difficile à franchir que celle de la langue qui sépare la grand-mère de sa petite-fille. Comme si deux mondes se glissaient entre elles et qu’il devenait impossible de se confier et de créer des liens. Pourtant, c’est le déclic qui fera réagir la vieille dame. 

 

«À l’aube de mes quatre-vingts ans, je ne peux que revisiter un passé fragmenté et marqué par l’effacement délibéré et l’oubli, malgré la persistance de certains souvenirs. Elle me tire de mes pensées lorsqu’elle prend le bracelet de ma main pour l’enfiler à mon poignet. Le geste scelle le pacte pour moi. En silence, je m’engage à remonter dans le temps aussi loin que possible pour lui laisser, à elle et à mes nombreux petits-enfants, un récit dont les traces sont appelées à disparaître.» (p.12)

 

C’était exactement le but de nos rencontres lors de ma résidence dans les Bibliothèques de Saguenay. Établir le contact, tisser des liens pour que la mémoire des familles et d’un lieu de vie ne se perde pas dans les labyrinthes du temps. Que les jeunes générations, surtout, sachent d’où ils viennent et qu’ils soient fiers de leur héritage. 

 

ÉPOPÉE

 

C’est ainsi que nous faisons un bond dans le temps, jusqu’au premier souffle de la narratrice née en 1916 dans Sông Dà La rivière Noire. Une période trouble pour les Vietnamiens. L’occupation française est à son apogée et durera encore une cinquantaine d’années. En plus, ils doivent subir l’invasion japonaise dans le nord du pays, sans compter la révolte du Viêt-Cong et la participation plus tard des Américains à une guerre atroce qui transformera le Vietnam. La narratrice a vécu la misère, la faim et aussi l’opulence pendant un court laps de temps. Elle raconte le quotidien pendant ces heures difficiles et confie des choses étonnantes. 

 

«Ma mère allait alors s’asseoir sur le pas de la porte pour chiquer le bétel et cracher son amertume. Sa contenance froide découlait peut-être du fait que mon père avait fondé un deuxième foyer sous son toit. Sans prévenir, il était rentré à la maison un soir avec cette femme, que nous devions dès lors appeler di. Malgré la rancœur de ma mère, j’étais très attachée à mes demi-frères et demi-sœurs et j’éprouvais du respect envers ma belle-mère. Ma mère entretenait une relation polie et pratique avec l’autre famille.» (p.21)

 

Je ne savais pas que c’était possible de prendre une deuxième épouse au Vietnam. Tout comme une coutume qui paraît bien étrange maintenant, soit celle de marier une jeune fille à peine sortie de l’adolescence à un homme plus âgé. Cela ne se faisait pas sans tourments et sans heurts malgré une tradition bien ancrée. La narratrice a vécu cette situation pénible même si le temps a tout arrangé. Chose certaine, sa petite-fille aura du mal à comprendre une telle manière de faire.

 

«Nous devions sceller notre alliance devant l’autel des ancêtres. Allaient-ils entériner ce mariage ou se manifester pour tout interrompre? Je me souviens avoir cherché désespérément un signe salvateur. Je respirais vite et gardais mes yeux suppliants rivés sur les photos des anciens, ce qu’a vu ma mère. Elle m’a saisie au moment où les broderies délicates de mon do dài rouge commençaient à trembler, trahissant ma nervosité. Elle m’a jeté un regard dur et a enroulé fermement ses doigts autour de mon bras, comme pour s’assurer que je ne prenne pas mes jambes à mon cou. Les ancêtres sont restés cois. Mes parents ont ensuite convié tous les invités à un grand banquet, auquel j’ai assisté un peu comme si je regardais le film de ma vie.» (p.23)

 

Les aléas de la guerre, la présence japonaise brutale, la répression des Français qui soupçonnaient tout le monde de collaborer avec l’ennemi sont bien loin. Et ce soulèvement qui a mené au retrait précipité des Américains en 1973. La famille a vécu la mutation de leur pays, pour ainsi dire, des moments paisibles, mais aussi les pires difficultés.

 

SURVIE

 

L’auteure ne s’attarde pas aux questions politiques, mais raconte les efforts qu’elle a dû faire pour survivre et nourrir ses enfants fort nombreux. La présence des soldats dont il fallait se méfier, les bombardements, les vives qui manquent, l’entraide et les déménagements qui font traverser le Vietnam du nord au sud. 

Sa famille prendra la décision, comme celle de Kim Thuy, de se payer une place sur un des bateaux de fortune qui emportaient les gens qui devaient fuir et trouver refuge ailleurs. C’était dangereux, terriblement risqué, mais ces gens n’avaient guère le choix.

Ils réussiront à quitter le Vietnam après deux tentatives et à s’installer à Montréal où ils ont trouvé la paix, la quiétude et la tranquillité. Surtout un pays où les enfants ont pu étudier et se faire un avenir. 

 

«Lorsqu’il est devenu évident qu’il nous fallait rester au Canada, Dzien et moi avons quitté Montréal pour vivre à Chambly chez notre fils Thuy, où nous aurions une chambre à nous. Tous nos avoirs se résumaient au contenu de deux valises que nous avions préparées à la hâte avant de partir de Sài Gon. Cela me faisait penser à ma mère, qui s’était retrouvée seule avec sa boîte à bijoux. Moi, je n’étais pas seule, mais je ne possédais aucune richesse, seulement quelques parures en jade et des vêtements de soie peu adaptés à ce pays.» (p.79)

 

Un témoignage simple, qui nous emporte dans une période trouble où des familles doivent tout faire pour rester vivantes, tout risquer pour survivre et s’installer ailleurs. La famille de Vi Nguyen a réussi à franchir toutes les barrières et toutes les épreuves. C’est déjà beaucoup quand d’autres ne sont jamais parvenus à prendre la fuite. Un récit émouvant qui devient le bien le plus précieux que la grand-mère peut transmettre à sa postérité. Un passé et surtout une origine qu’ils ne doivent jamais oublier même s’ils sont parfaitement intégrés à leur nouveau pays où ils ont une tout autre histoire à vivre. Surtout, ils héritent de la terrible tâche de raconter leurs parcours pour que le fil ne se rompe jamais entre la jeune femme courageuse qui a résisté à toutes les guerres et franchi les océans pour donner à ses descendants un lieu d’espoir et de paix. C’est le legs le plus précieux qu’un enfant peut recevoir de ses parents.

 

NGUYEN VI : Sông Dà La rivière Noire, Éditions L’Instant même, Longueuil, 2026, 88 pages, 17,95 $.

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